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“ ce que je voudrais, ayant d’ailleurs une grande “ famille ; ce qui fait que je n’ay à présent presque “ que le désir et la bonne volonté.—Peut-être que “ dans la suite me trouverai-je en état d'exécuter “ Les sentiments que Dieu me donne conformément “à ce que j'ay vu pratiquer à un grand homme de “ bien ; ce que je ne pourrais faire demeurant icy.”
Une prière touchante suit l'expression de ces
motifs. M. Boucher savait que l’homme, même après
avoir fait tout ce qui dépend de lui, ne doit encore attendre le succès que de Dieu. On y voit briller en même temps sa pureté d'intention et le désir de voir son œuvre continuée par ses descendants.
“ Pour y réussir, je prie notre bon Dieu par les
mérites et l’intercession de son fidèle serviteur, le “ Père de Brébeuf !, de m'en faciliter l’établisse- ‘“ ment, si c'est pour sa gloire et le salut de mon ‘“ âme et celui de toute ma famille; sinon, qu'il ne “ permette pas que j'en vienne à bout, ne voulant “ rien que sa sainte volonté.
1 La vie du P. Jean de Brébeuf a été écrite par le P. Martin, S. J. Ceux qui ont lu cet édifiant récit, ne s'étonneront pas de la confiancé de M. Boucher dans l'intercession de ce grand serviteur de Dieu. Le martyre du P. de Brébeuf n'a été que le sceau d’une vie apostolique toute de sacrifice. C’est ce que les catholiques de cette Province ont reconnu et couronné, en élevant, au sein de la ville de Québec, le monument Cartier-Brébeur,
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“ Je mets cecy par écrit, afin que si Dieu permet “ que je réussisse, le relisant, je me souvienne de ce à “ quoi je me suis engagé ; afin aussi que mes suc- “ cesseurs sachent mes intentions. Je les prie de “ continuer dans la même volonté, si ce n’est qu'ils “ voulussent enchérir par-dessus, en y faisant quel- “ que chose de plus à la gloire de Dieu. C'est ce “en quoi ils me peuvent le plus obliger, ne leur demandant pour toute reconnaissance que Dieu soit “ servy et glorifié d’une façon toute particulière “ dans cette seigneurie, comme en étant le maitre. “ C’est mon intention ; je le prie de tout mon cœur “ qu'il veuille bien l’agréer, s’il lui plaît. Ainsi-soit-il
(Signé) “ BOUCHER.”
Chacun de ces motifs est une leçon de haute vertu. Ils encouragent ou font rougir. Les hommes qui se disent gens de bien sans en accomplir les œuvres, doivent se sentir rapetissés devant cet homme d’action. Au contraire, il édifie et soutient ceux qui, de fait, font profession d’être vraiment patriotes cl rétiens, qui combattent le mal et tuent tant qu'ils peuvent son influence. Ro
Nous voudrions voir ces motifs compris de tous
nos ambitieux en r"êôte de charges honorifiques, de tous nos gouve: uts, comme du dernier colon gouverné, de tous reux qui, au lieu de “faire valoir une terre qu'il est fâcheux de laisser inculte,” au lieu de tailler à leurs fils un héritage permanent dans nos vastes forêts, tout en perpétuant
chez eux l'héritage plus précieux de leurs vertus, vont prêter leurs bras et ruiner l'existence de leurs familles, au profit d'industries étrangères.
M. Boucher, en ahandonnant les honneurs du gou-
vernement pour s rer aux humbles travaux des champs, a prouvé de sa part un patriotisme dévoué. Le sauveur de Trois-Rivières et de la Nouvelle- France a été défricheur et laboureur, bien plus qu'il n’a été seigneur.
Nous n’aurions qu’à attendre quelques pages pour trouver parmi ses descendants des exemples semblables. Sa famille a fourni tour à tour à la patrie, des hommes d’État pour la gouverner, des soldats pour la défendre, des prêtres pour la moraliser, des cultivateurs pour la nourrir.
Plusieurs de ses fils, seigneurs comme lui, ont défriché et labouré, combattu à la tête de nos armées ; puis, nouveaux Cincinnatus, sont revenus contents à la charrue.
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Ceux qui cultivent les champs peuvent enregis-
trer ces exemples avec fierté. Une erreur, qui tend
à disparaître heu..“sement, a fait croire pendant
longtemps que l’agriculture était incompatible avec
la haute éducation, qu’elle n’était le partage que des
ignorants et d’une classe en tout inférieure. De là,
une sorte d'humiliation pour ceux que la nécessité
condamnait à cette condition.
Plus d'un respectable jeune homme de la cam-
pagne croirait encore s'élever, en changeant son
état pour celui d’un employé subalterne de bureau.
Très humble ambition, vraiment ! C’est aspirer à
moins haut que soi. Ces jeunes gens n’ont-ils plus
raison d’être fiers de se voir la force et le soutien
de la société? Ne serait-il pas étonnant qu'une
carrière honorée et enviée de la noblesse et des
hommes les plus intelligents de toutes les classes,
N'est-ce donc plus un honneur de porter sur ses
mains durcies les marques honorables du travail ?
sur son visage bruni au grand soleil, la preuve
d'une vraie liberté dans ses domaines, d’une indépendance tranquille sous l'œil et le ciel de Dieu ?
Leur âme est-elle moins belle, leur intelligence et
leur cœur moins grands, moins nobles, parce que
22 UNE VIEILLE SEIÏGNEURIE
leur œuvre n’est qu’un concours avec l'œuvre de Celui
Qui fait naître et mûrir les fruits ?
De qui peuvent-ils donc envier le sort? Ce n'est pas des nobles gouvernants qui résignent leurs charges pour jouir de leur bonheur ; ce n’est pas de ceux qui sont exempts du travail: il y a trop peu de mérite à se croiser les bras pour réussir. Personne n’est plus digne de considération, ne mérite mieux d’être salué avec respect, que celui qui s’est fait lui-même ce qu'il est, qui n’est arrivé à son but qu'après avoir creusé le pénible sillon du travail. Et si l’on est fier d'être cultivateur, pourquoi ne sera-t-on pas fier aussi de le paraître, d’en porter les habits, d'en garder les traditions, les coutumes, les
mœurs 1 ?
Le luxe dans les habits, on le sait, est devenu chez nous une vétable cause de ruine. La propreté et la bienséance convenables à leur état ne sufisent plus à nos habitants de la campagne : et s'ils résistent quelquefois aux exigences de la mode, si leur bon sens regimbe contre ses folies, ce n’est ordinairement que pour un temps. C'est l'affaire de s’habituer à ses nouveautés extravagantes.
A ce propos, il me souvient d’un fait, que me raconta un citoyen marquant de Boucherville :
—Un jour, dit-il, que je causais avec un bon cultivateur, noùs vimes passer dé, ant nous un jeune avocat, récemment arrivé dans notre village. C'était au temps du pantalon couleur paille et serré sur la jambe.
—Faut-il être nigaud, me dit mon brave homme, pour fa’re, comme ça, de ses jambes, des fuseaux !
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Je souris en l’approuvant, fier de l’étoffe grise dont j'étais amplement revêtu des pieds à la tête,
Quelques années plus tard,je me retrouvais un dimanche matin, en face de l'église. C'était en été : je vis arriver, avec sa famille, mon honnête cultivateur se rendant à la messe, Il descendit avec mesure d’une superbe voiture, emmaillotté qu'il était dans un fin pantalon jaune, très étroit. La modiste lui avait transformé, selon ses goûts récents, les jambes en fuseaux.
Je tus plus fier que jamais de mon habit de flanelle canadienne.
Nous ne revimes pas le jeune avocat ; notre ami l’eût probablement trouvé nigaud de porter, cette fois, un pantalon blanc, large, en forme de sac. Pourtant la modiste n'eut que deux années à attendre pour lui en couper un pareil.
C'est ainsi que l’on suit nos élegants, juste d’assez près pour n'avoir pas même ie mince mérite du dernier patron.