‹ Une vieille seigneurie, Boucherville [microforme]Chapitre 29 sur 90 · L'HONORABLE CHARLES-EUGÈNE B. DE BOUCHERVILLE · texte numérisé non relu

L'HONORABLE CHARLES-EUGÈNE B. DE BOUCHERVILLE

Nul ne porte plus noblement le nom de son ancétre et n'en conserve mieux les pieuses traditions, que l'honorable Charles-E,. B. de Boucherville.

Né en 1822, il fit ses études au collège de Montréal, puis fut admis à l'étude de la médecine ; après avoir reçu ses grades, il alla étudier pendant quelques années à Paris.

A son retour au Canada, il s'établit à Saint- Athanase et se livra à la pratique de sa profession. Ce fut pour peu d'années cependant, car en entrant dans la carrière politique, vers 1860, il abandonna la médecine, où il eût pû se distinguer, et vint se fixer à Boucherville qu'il n’a pas quitté depuis. L'emplacement sur lequel s'élève sa résidence a

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appartenu à ses pères, sans interruption, depuis l'établissement de la seigneurie. Tout ce qui l’entoure est pour M. de Boucherville comme une histoire, dont les pages seraient sans cesse ouvertes sous ses yeux. Tout est souvenirs, leçons, faits mémoralbles, tout lui parle encore le langage des anciens jours. Sa maison—une des plus jolies et des plus confortables du village—s'elève au milieu d'un parterre. Le flcuve coule sous ses fenêtres ; on y arrive en quelques pas sous de grands arbres en arceaux.

M. de Boucherville épousa en 1861, Mile Suzanne-

Elizabeth Morrogh et devint père d'un enfant : la

mort lui ravit bientôt et l'enfant et la mère.

De son second mariage avec Mile Lussier de Varennes, sont nés un fils et une fille, Joseph et Marie. Joseph, après un cours d'études classiques couronné de succès, au collège Sainte-Marie, à Montréal, est entré, l'été dernier, à l’école militaire de Kingston. Malgré une santé délicate qui la condamne souvent au repos, Marie est une des élèves distinguées du couvent d'Hochelaga.

C’est à l'éducation et au bonheur de ces deux enfants, que Monsieur et Madame de Boucherville consacrent leurs attentions pleines de sollicitude,

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leurs prières, les bonnes œuvres de leur vie exemplaire.

Il n'est jamais facile de faire un éloge : faire l'éloge de M. de Boucherville nous déconcerte, si grande est la réserve qu'il nous inspire. Elles sont nombreuses pourtant ses nobles qualités, et malgré cela,—-et peut-être à cause de cela—nous hésitons, dans une sorte de gêne respectueuse, craignant de faire connaître ce qu'il aime à voir ignorer ; de dire ce que lui, mais lui seul, ne voudra pas croire.

Aussi bien, pour ne pas froisser sous une main assurément trop lourde, une de ses plus délicates vertus, la modestie, nous n'entreprenons pas de raconter comment cette vie, à la fois militante et paisible, allie à la simplicité la vigueur du caractère,

l'humilité chrétienne à la nobiesse et à la richesse

du seigneur, la bonté de cœur à la sévérité des

mœurs, à l’inflexible fermeté dans les convictions du

catholique et de l’homme d'Etat. Nous n’en donnons

qu'un léger crayon.

A l'instar du Grand-Père Boucher, M. Charles-

E. B. de Boucherville est, dans sa paroisse, président

de la congrégation des hommes sous le patronage de

saint Joseph, et, comme son ancêtre, il remplit les de-

voirs de cette charge à la grande édification de tous.

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M. le curé n’a pas seulement en lui un ami digne de sa haute estime, mais encore un promoteur et soutien des œuvres de piété, d'éducation et de charité, autant

par ses conseils que par sa bourse.

Comme celle du soldat chrétien, sa foi est éner-

gique ; elle donne à toutes ses pratiques religieuses quelque chose de militaire, sans ostentation comme sans respect humain.—Le général de Sonis pourrait dire de lui, comme il disait de ses soldats au sortir d'une église : qu'il sait bien monter la garde devant Notre-Seigneur.

De même que son pieux ancêtre, il aime une vie retirée, toute remplie de ses études et du tra-

vail “à l'affaire de son salut et à celui de su famille.”

Depuis, surtout, qu'il vit dans une atmosphère politique moins agitée, M. de Boucherville s’est livré à

des études beaucoup plus étendues que ne le font

ordinairement les hommes instruits de notre pays.

Bien peu, il est vrai, jouissent des mêmes loisirs.

L'histoire ancienne, moderne, profane et sacrée,

l'économie politique et sociale, les langues, même les

langues asiatiques, sont les matières qui se partagent ses heures. Il a acquis, particulièrement en histoire de vastes connaissances ; et l’on conçoit aisément

qu'après des études préliminaires, attentives, con-

sciencieuses, il ait pû dire que la lecture comparée

de Darras et de Rohrbacher lui avait procuré une

entière satisfaction.

D'ailleurs M. de Boucherville n’a pas seulement

les loisirs, il à aussi pour lui les livres. Sa biblio-

thèque est richement montée ; il en a rempli les

rayons en connaisseur. Ce n’est pas lui qui se pri-

vera d'un vieux bouquin, d'un document historique,

d'un ouvrage nouveau, pour la seule satisfaction

d'arrondir un capital enfoui dans une banque. Son entrée sur la scène politique date de 1860.

Élu par le comté de Chambly, il brigua, deux ans

après, les suffrages de ses électeurs qui lui confièrent

de nouveau leur mandat ; de sorte qu'il fut membre du Parlement durant les six dernières sessions, sous l'Unior du Haut et du Bas-Canada.

Après l’Acte de la Confédération des Provinces Britanniques de l'Amérique du Nord, et la dissolution du dernier Parlement-uni, M. de Boucherville fut appelé au Conseil législatif, et choisi pour faire parti du ministère, qui inaugura la Confédération avec l'honorable P.-J.-0. Chauveau pour chef. Le Conseil législatif semble être dans sa famille comme héréditaire. Depuis plus de cent ans, fils, père, grand-

père s’y sont succédé presque comme de droit, Le fils

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eut l’honneu ‘Ven être le président de 1867 à 1873, et continue encore, après vingt-deux ans, d'en être un des membres les plus distingués.

Le successeur de M. Chauveau, l'honorable M.

Gédéon Ouimet, ne resta pas longtemps, on le sait, à la tête du ministère. Dès 1874, sa retraite laissait à M. de Boucherville la charge de former un nouveau cabinet, dont il fut le premier ministre pendant quatre ans. Il était donc monté au degré le plus élevé, où la politique active dans notre Province permette d’aspirer ; ou plutôt, il s’y était laissé placer, car ceux qui s'occupent de la chose publique savent si M. de Boucherville a recherché les honneurs du premier rang, ou s’il ne les a pas acceptés seulement pour ie bien de son pays.

Pour rendre féconde son administration et en alléger les rudes ;abeurs, il sut s’entourer d'hommes de talent. Le ministère de Boucherville-Angers est resté célèbre à plus d’un titre, dans les annales parlementaires de la Province de Québec. Ce n’est pas à nous d’en apprécier les œuvres. Dussions-nous le faire, nous placerions en tête dé ses actes administratifs la formation du Bureau de l'éducation, dont tous nos évêques devinrent membres ; et plusieurs autres lois scolaires en voie de nous doter, en

cette matière, d’une législation que le pays attend encore. {est ce qui fait le plus d'honneur à M.

de Boucherville ; lui-même dit modestement : “ C’est

* ce que j'ai fait de moins mal.”

Qu'il nous soit au moins permis de dire de ce ministère,que la parfaite honnêteté de son chef, patriote dévoué, catholique sincère, droit dans ses int ntions c comine dans ses principes, offrait au peuple de l solides garanties. Elles ne suffirent pas néanmoins LR : à conjurer, en 1878, l'orage qui s'était grossi depuis c« plusieurs mois,pour éclater soudain danslecoup d'É- Æ « tat, resté fameux, de Luc Letellier de Saint-Just. M. ve de Boucherville en fut la victime, —si l'on peut appe- O0

ler victime celui qui quitte honorablement les ban-

quettes où on l’a fait s'asseoir, dépose le fardeau

d’une lourde responsabilité, et s’en retourne goûter |)

le calme repos de son foyer, avec la conscience du

devoir accompli.

Au mois de novembre de la même année, la mort “ de l'honorable M. Louis Lacoste laissait vacant, au Sénat, le siège pour la division de Montarville : M. D ‘a de Boucherville fut appelé à lui succéder. “en C’est donc sur ce double théâtre du Sénat et du / t

Conseil législatif, qu'il met au service du peuple, de

l'État et de la religion son expérience dans les

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affaires, son érudition, son intégrité à toute épreuve, l'autorité d’une longue carrière politique sans tache.

Il aime la discussion telle qu'elle se fait dars les Chambres-hautes ; l'arène y est rarement ouverte aux combattants pour les luttes vives, ardentes, passionnées, comme elles se font parfois dans la chambre d'Assemblée. C’est une enceinte plus paisible. L'éloquence n'en est point bannie, mais c'est plutôt l'éloquence de la sagesse qui se contente d'instruire, sans rechercher, pour agir sur ces natures refroidies par l’âge et l'expérience, la véhémence qui émeut, échauffe, enflamme et entraîne. On combat cependant, —M. de Boucherville en a donné un exemple remarquable, en 1882, en se séparant de plusieurs de ses anciens amis politiques et en leur donnant maille à partir dans l'importante question de la vente du chemin de fer du nord, —mais les armes y sont toujours plus que courtoises. L'hono- -rable sénateur ou conseiller, assez chaud partisan, ou assez neuf dans nos coutumes parlementaires pour

s'aviser, à propos d’une mesure ordinaire, de partir

. en campagne, visière haussée et Hlamberge au vent,

soffrirait eh. spectable curieux.

On laisse aux députés de l’Assemblée la gloire de prendre feu,

d’étinceler, de dégainer et de descendre

98 UNE VIEILLE SEICNEURIE

en champ clos, parfois pour le seul plaisir de rompre une lance avec un adversaire. N'’étant pas responsables au peuple, les sages vieillards des Chambres-hautes n’ont pas à lui faire admirer les coups d’estoc et de taille qu’ils portent dans les rangs ennemis. Chez eux, point de ces grands accents de l'éloquence populaire, point de ces pathétiques indignations du forum. Tel qui, sur un autre théâtre, porte très à l’aise la toge de Citéron et d'Hortensius, la dépose en y entrant et se contente du rôle de Caton.

Dans l’autre chambre, un projet de loi, une motion, une mesure quelconque est un brandon que miaistériels et oppositionnistes, agitent, se lancent, se renvoient en l’attisant, et en faisant jaillir mille ébincellés. Quand le brandon passe au Sénat, il s'éteint ; on l'examine et on délibère sans feu ni flamme.

Ce genre de délibération convient parfaitémiant au caractère et au genre de talent de M. de Boucherville, Il ÿ excelle.

Doué d'un jugement droit, d'une justésse dé vie peu commune, d'un tempérament came, d’un esprit sincère ét franc comme l'épée de ses pères, il a tout çe qui fait l’homme d'autorité, de conseil, de dire:

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tion. Il n'a pas l’éloquence qui remue les masses ; sa parole n’est pas assez véhémente, son langage assez chaleureux ni assez coloré. Il est plutôt l’homme grave et plein de mérite de l’Énéide, qui, dans une assemblée tumultueuse soudainement calmée par sa présence, Regit dictis animos et pectora mulcet,

que ie tribun enthousiaste, qui éveille les passions, en active l’effervescence, laisse courir dans la foule son souffle puissant, et soulève les flots populaires, comme le vent ceux de la mer.

Loin de chercher jamais à briller au service d'un parti par des ruses habiles, M. de Boucherville a toujours été l'ennemi déclaré de l'intrigue sous toutes ses formes. Incapable de déguiser sa pensée, d'une dignité extérieure égale à la noblesse de son caractère, il n’est pas fait pour se prêter aux manèges des faiseurs politiques.

S'il rend avec une politesse distinguée, à tous, et surtout aux dignitaires civils et ecclésiastiques, le respect dû à leur rang, il sait aussi que la dignité de la vertu, inférieure à nulle autre, ne doit pas dégénérer en faiblesse, ni s’abaisser jusqu’à l'adulation ou à cette courtoisie d'emprunt des qué-

mandeurs de popularité. Malgré son amour pour

la classe populaire et son empressement à lui rendre service, il ne descend point avec elle à ces rapports familiers, qui confondent tous les rangs, Pour cette raison peut-être, il n’a jamais excité d'affection enthousiaste, mais on l’a toujours extrémement respecté.

Ces nobles qualités lui ont gagné le reproche d’être “rigide” ; un petit journal l'a appelé ‘“autocrate.” Si par rigidité, on entend l’inébranlable fermeté de ses principes, on ne s’est pas trompé, et le reproche devient un éloge mérité. M. de Boucherville ne se courbe pas facilement, c'est vrai; il n'a ni souplesse, ni désinvolture, ni disposition d'aucune sorte pour les volte-face. Un homme de sa trempe, instruit comme lui, ne se mène pas facilement à la lisière ; on s'explique facilement aussi que les partisans, mus par des intérêts personnels, ne doivent pas aborder à l'aise une vertu aussi éclairée et incorruptible que la sienne.

Ces quelques remarques, nous l’espérons, ne froisseront les opinions de personne ; elles ne sont que le portrait bien inachevé d’un homme dont le seul parti a toujours été celui du bien : c’est celui auquel tous nos politiques ont au moins l'intention d’'appartenir.

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