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LA VILLA DE LA BROQUERIE

Après la fête dont elle vient d'être le théâtre, c'est le moment de faire, autant qu'il est possible, l’histoire de cette vieille relique de maison.

Villa de la Broquerie, c'est le nom que Ini ont donné les RR. PP. Jésuites. Por la générosité de Mgr Taché, ils en sont les possesseurs depuis quatre ans ; ils ont voulu que le bienfait conservât le nom le plus cher au bienfaiteur.

“Pendant un siècle—ce sont les paroles de Monseigneur de Saint-Boniface,—ce manoir a porté

le nom de Château-Sabrevois ; non pas que sa ma-

gnificence lui donnât aucun titre au nom pompeux

de château, mais parceque c'était une coutume des seigneurs et des nobles familles françaises d'appeler ainsi leurs résidences. En lui donnant ce nom, le noble M. Sabrevois de Bleury n’a été que fidèle à cette coutume.”

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Les hommes qui l'ont habité, plus encore que son vieil âge, ont fait de ce château presque un monument historique. On ne l’a pas immortalisé, il est vrai, Co. me les châteaux du moyen âge, par des récits chevaleresques, des légendes, des romances fantastiques ; les troubadours n'ont pas chanté sous ses fenêtres les exploits des châtelains, ou les grâces des châtelaines ; mais il a eu ses chevaliers, et depuis le jour où il s'éleva au centre des modestes fortitications du fort Saint-Louis, il a ajouté chaque année à son histoire de nouveaux feuillets remplis de vérité.

La toiture en a été légèrement réparée, mais ce sont toujours les mêmes murs et la même charpente, portant fièrement leurs .deux cent vingt ans. Une pièce attenante au château, fut construite en 1833; on y a ajouté, l'été dernier, pour ne faire des trois logis qu'une seule vaste maison de campagne, une sorte de grand cottage, à deux étages, avec mansarde, qui, certes ! regardent de haut l’humble toit du vieux manoir. Le vieux manoir n’a rien à envier à cette fière jeunesse ; le premier qui s'appuiera sur l’autre ne sera pas le

vieux manoir; je parierais pour lui qu'il pourra

“compter l'aurore plus d’une fois” 1 sur les ruines

du c”-tage moderne.

Du château, il n’a ni l'architecture, ni les riches lambris, ni les fières allures. Point de donjons, point de créneaux ; dè balcons, de portiques, point. L'art n’a rien fait pour embellir cette résidence. Ne pouvant rivaliser victorieusement avec la nature, il lui en a laissé tout le soin. Elle s’en est gentiment acquitté et en a fait, pour la belle saison, un lieu de plaisance ravissant,

Bâtie sur la côte, à vingt pas d’une grève,

D'où l'œil s'égare au loin sur les plaines voisines, 2

11 villa a dans son site du pittoresque et du grand. D'un côté les champs, les prairies remplies d'arôme, les hauteurs échelonnées à l'horizon. A ses pieds, la rivière Sabrevois que bordent deux rideaux de buissons.

En face, le fleuve, ses îles, les côtes du nord, où l'œil s’en va vaguant de scène en scène jusqu'aux Laurentides. Azur ou nuages dans un vaste ciel, azur ou nrages dans l'onde du Saint-Laurent :

immense miroir d’un incommensurable tableau.

1 La Fontaine, livre XI, fable VIT,

2 Boileau, Épitre VI,

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Quand la “gentille alouette” pousse son cri matinal, que la brise “d'aventure fait rider la face de l'eau,” ou que le vent fait danser les vagues sur les rochers, il y a sur le rivage de la Broquerie concert dans la nature, concert aux mille accords sans mesure, qui vaut bien des imitations de l'art.

Les Jésuites sont les huitièmes propriétaires du vieux manoir. Il n’est pas facile de préciser le temps où chacun de leurs prédécesseurs y a résidé ; le pourrions-nous d'ailleurs, qu'il serait de notre devoir d’épargner à nos lecteurs cette fastidieuse série de dates, de documents, d'actes notariés, de lezs et de mutations. Un trop petit nombre y tron-

|» j v verait de l’intérêt. 1 Malgré le respect que nous professons pour les vieux documents, nous allons passer vite, à tire-d'aile, à travers ces deux siècles

1 Nous renvoyons ceux qui pourraient avoir un tel souci de bénédictin,aux Titres des Concessions, Edits et Ordonnances, aux Documents s’cgneuriaux et aux Actes de Foy cet Hommage collationnés avec table par l'archiviste du gouvernement d'Ottawa. Leur esprit curieux nous est garant qu'ils connaissent ou même possèdent ces livres, Nous leur conseillerions bien pour les satisfaire, de descendre même dans le greffe de Montréal, si nous avions une direction quelconque à leur donner, quelques indications précises, un fil pour les guider dans ce poussiéreux labyrinthe, mais nous n'avons rien de cela; et tant que M. le protonotaire Longpré n'aura pas réussi à faire exécuter son projet de ranger en ordre tous ces amas de manuscrits et d'en faire le catalogue, ils seront forcés, comme nous, de chercher à peu près sur tous les rayons les notaires de Boucherville, et de feuilleter ensuite Jong-

temps Tailhandier, Bourdon, Moreau, Loiseau, de Muy, Dumoulin, Lacoste, etc.

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320 UNE VIEÏLLF SEIGNEURIE

et un quart, esquissant à peine quelques portraits et récits.

Après le fondateur de Boucherville, trois générations des Sabrevois de Bleury s'y succédèrent. M. Jacques-Charles Sabrevois de Bleury en prit possession après avoir épousé, en 1695, Mile Jeanne Boucher, héritière de la onzième partie d’une moitié de la seigneurie des Iles-Percées. De là l'appellation de l’arrière-fief, de la rivière et du château Sabrevois.

Mme de Sabrevois mourut huit ans après son mariage. Son mari lui survécut jusqu'en 1727. Il avait pris du service dans l’armée dès son arrivée en Canada et s'était distingué en plusieurs rencontres, particulièrement dans la campagne de 1710, contre les Anglais. Il fut, neuf ans avant sa mort, décoré de la croix de Saint Louis.

M. de Sabrevois partagea ses biens entre ses quatre enfants. Dans son acte de foy et honvmage, rendu en 1728, devant le sieur Claude-Thomas Dupuy, conseiller du roi, ete, M. Pierre B. de Boucherville déclare ne pas remplir, en cette cireonstance, les devoirs de suzerain “pour lui personnellement,” mais pour “les enfants et héritiers de Jeanne Boucher, à son décès, épouse du sieur Charles de

Sabr2vois.”

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De ces enfants, Marie-Joseph fut baptisée à Boucherville le 23 avril 1696, et eut pour parrain son grand-père Boucher et pour marraine sa tante Louise de Boucherville, qui fut pour cette enfant et pour ses frères, après la mort de Mme de Sabrevois, une seconde mère. Charles, l'aîné des fils, naquit le premier décembre 1697. Son frère, Christophe Sabrevois de Sermonville, embrassa la carrière des armes, comme son père et eut, comme lui, l'honneur d'être créé chevalier de Saint-Louis. Le dernier des fils de cette famille épousa, en 1728, Mlle Charlotte Guichard, de Villemarie, et devint par les alliances de ses enfants, uni à plusieurs nobles familles.

C'est donc entre ces quatre enfants que se fit le partage de l’arrière-fief de Sabrevois. Le domaine avait en outre subi d’autres morcellements, comme on le voit dans le règlement d'une dispute, au sujet d'un banc dans l'église, entre le R. M. Dufrost et M. Clément de Sabrevois, quatrième propriétaire du manoir, depuis le grand-père Boucher. M. de Sabrevois prétendait pouvoir jouir de son banc à titre de banc de coseigneur ou seigneur de fief. Or, “en supposant qu'il fût banc de coseigneur ou sei-

“yneur de fief, lisons-nous dans ce règlement, le

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‘domaine a été vendu en grande partie, ou concédé “à différents habitants, et ce qui en reste est partagé ‘en quatre. Ainsi on peut regarder cela comme un “ fief anéanti.”

Même après ces divisions, M. Clément de Sabrevois continua à demeurer dans le vieux manoir. Il y éleva sa famille ; et l’un de ses enfants, baptisé en 1786, eut pour parrain M. Joseph B. de la Broquerie.

Des mains de M.de Sabrevois,le manoir et la partie de l’arrière-fief demeuré en sa rossession, passèrent à celles de M. François Piedmont de la Bruère, petitfils du seigneur Pierre B. de Boucherville et beaufrère de M. Joseph de la Broquerie, d puis son mariage avec Mile Thérèse de Montizambert. Dans la suite, M. Piedmont le céda à son neveu, M. Joseph- Antonin de la Broquerie.

À cette propriété de l'oncle et protecteur de Mgr Taché, s'en ajouta plus tard une autre, “au moyen d’un échange fait avec Thomas-René B. de Boucherville,” comme on peut le lire à la première page du papier-terrier, confectionné avant l’Acte seigneurial de 1854.

Le domaine de M. de la Broquerie relevait d rectement de la couronne !,

1 Ca-lastre géncral de la Seigneurie de Boucherville, (Notes à la p. 40.)

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dans les Notes et documents, XI,

Le cadastre abrégé fait en 1854, pour cette partie de la seigneurie de Boucherville, élève à 1266 arpents l'étendue de ses fonds en roture. De cette étendue il faut mettre à part deux fermes qui étaient la propriété exclusive du seigneur: l’une dans la première concession, de quatre arpents sur trente ; l'autre de cent dix-huit arpents en superficie, et généralement connue sous le nom de grande batture de Tuilhandier.

La valeur totale des.divers droits et biens lucratifs, à savoir : cens et rentes, manoir, domaine. lods et ventes, fut fixée par le commissaire du gouvernement, sous l'acte seigneurial refondu, à $7926,41. La valeur des rentes constituées s'éleva à la somme de $51,51, représentant un capital d’un peu plus de $850 !.

La famille de ia Broquerie demeura jusqu’en 1832, au village, sur la rue Sainte-Famille, tout près de l'endroit où l’on est à construire le nouveau couvent. Il ne reste des dépendances de sa maison, détruite par l'incendie de 1843, qu'une petite glacière en pierre,aussi bien protégée, semble-t-il, contre le temps qu’elle l'a été contre le feu. Les vieillards

1 Cf, Extrait du Testament solennel de Joseph-A, P, de la Broquerie

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de la paroisse se souviennent encore de cette résidence, et surtout du magnifique jardin situé en face, à l’'embellissement duquel Mme Taché mettait à contribution sa science de botaniste et ses goûts d'artiste. ;

Louise-Henriette de la Broquerie avait épousé, on 1820, M. Charles Taché, militaire en retraite, frère de sir Etienne-Pascal et du notaire Jean- Baptiste Taché, son associé dans le commerce, à Kamouraska. M. Charles .Taché avait fait toute la campagne de 1812 à 1816. Il était d’abord capitaine du sixième bataillon ; il le devint ensuite des Voltigeurs canadiens. Depuis ce temps jusqu'à sa mort, il demeura cfficier à demi-solde.

Ami intime de M. de Rouville et de M. de Salaberry, ses compagnons d'armes, il dut à une visite, qu'il leur rendit en 1819, de connaître celle qui, un an plus tard, devenait son épouse.

Six ans après son mariage, Mme Taché était veuve, et quittait sa résidence de Kamouraska pour revenir chez son père, avec ses orphelins : Josepl.- Charles, Louis, le tout jeune Alexandre-Antonin et une petite fille qui mourut peu de temps après.

La grand'mère Taché, veuve elle aussi depuis

quelques mois, sollicita la faveur d'emmener avec

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elle, à Kamouraska, le jeune Joseph-Charles. C'est donc à ses côtés et, plus tard, au séminaire de Québec, que grandit, que se forma le futur député ministre des travaux publics à Ottawa, auteur d’ouvrages importants sur le Canada, statisticien savant, publiciste, collaborateur recherché de nos principales revues littéraires, historien toujours en fonds de connaissances, aussi disposé à fournir un renseignement qu'à venger la vérité outragée dans les faits, dans les hommes ou dans les principes.

C'est un fait maintenant porté au domaine de l'histoire, que la Confédération des provinces britanniques de l'Amérique du Nord est en grande partie l'œuvre des Taché, l’œuvre de l'oncle sir Étienne-Pascal, et surtout du neveu Joseph-Charles. Si l'on excepte le mode d'élection des sénateurs et des conseillers législatifs, les Pères de la Confédération, réunis sous la présidence de sir Étienne- Pascal, chef du ministère actuel, adoptèrent presque en entier le projet de constitution tel que publié dans le Courrier du Canada, par Joseph-Charxles Taché, alors rédacteur de ce journal.

Les deux petits frères de Joseph-Charles demeurerent avec leur mère à Boucherville.

Au moment où il les vit arriver, M. Joseph-

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Antonin de la Broquerie, ému de pitié, se sentit inspiré à faire en leur faveur un acte d'héroïque vertu. Il promit dès lors à Dieu de dévouer toute sa vie au bonheur de sa sœur et à l'éducation de ses neveux. Admirable générosité, continuée avec une constance plus admirable encore !

Quand la grand'mère de la Broquerie mourut, deux ans après son époux, en 1832, la famille s’en vint résider au vieux manoir.

Sentant alors plus que jamais la responsabilité qu'il avait assumée, l'oncle des jeunes orphelins eut pour ses neveux des soins dignes du plus tendre des pères. Il concentra sur eux son affection, sa sollicitude ; homme déjà très pieux, il se fit un devoir de redoubler ses pratiques de piété pour leur édification ; il n'épargna aucune peine pour assurer leur instruction classique et leur éducation religieuse,

Mais aussi, quelle reconnaissance profonde ils ont conservée pour les soins tout paternels de leur oncle ! Comme Mgr Taché aime à parler encore de sa sollicitude, à rappeler sa piété, les sacrifices qu'il fit de si bon cœur pour lui et pour son frère! Comme il raconte avec émotion les sages conseils que lui don-

nait ce second père! Personne mieux que lui ne

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sait redire les actes de vertu de son pieux protecteur, ne sait mieux les réunir, les tresser un à un, ainsi que des fleurs, et les offrir comme un filial hommage à sa mémoire. Il faut l'entendre exprimer les sentiments qu'il éprouva quand, après vingt ans de dévouement et de silence, son oncle lui révéla tout bonnement au cours d’une conversation, sa sublime promesse, dont Dieu seul jusqu'à ce moment avait été le confident.

Tant de vertus ont fait bénir et le protecteur et les protégés.

La vie de M. Louis Taché, shérif de Saint- Hyacinthe, a été conforme à son éducation chrétienne. Celle de l'archevêque de Saint-Boniface est connue ; elle est écrite, on l'écrit et on la raconte chaque jour, dans nos conventions nationales, dans nos villes et jusque sous la chaumière du colon canadien, jusque sous la tente voyageuse du sauvage des Proiries de l’ouest et des Montagnes-Rocheuses, On ne pourra écrire l’histoire ecclésiastique, en tous cas, e& même politique, des Territoires du Nord- Ouest et de Manitoba, sans raconter la vie de Mgr Taché.

Mais on fera plus: l'historien de l'archevêque missionnaire aura vécu, —nous le désirons pour l’édi-

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