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LES NOCES D'ARGENT

DU R. M. JOACHIM PRIMEAU.

Par proclamation de Son Excellence le lieutenantgouverneur, C'était, le 9 novembre 1882, fête légale dans ja Province de Québec. À Boucherville, il y avait double fête. Dans une même enthousiaste et touchante démonstration religieuse, les Bouchervillois et le clergé du diocèse de Montréal, célébraient les noces d'argent du sacerdoce de M. Primeau, et les noces de diamant du vénérable doyen de l’épiscopat canadien, Mgr Ignace Bourget.

Le village était en allégresse: drapeaux, pavil- lons, bannières et ‘oriflammes flottaient au vent ; des arcs de verdure couverts d'inscriptions et de vivats, des draperies et des fleurs formaient à la foule un parcours triomphal depuis le quai du ba-

teau jusqu’à l’église.

Les circonstances dans lesquelles eut lieu cette fête, les personnages qui en ont été l'objet et ceux qui »: ont pris part ; les paroles, les actes inspirés par elle, et les effets durables qu'ils ont produits font de so compte-rendu, une des pages remarquables des chroniques de cette paroisse. Nous resterions encore dans le vrai, er disant que son influence s'est manifestée dans toute notre Province, et qu'un jour, l'histoire sérieusement écrite devra s'arrêter là, pour expliquer l’origine d'idées et d'œuvres qui ont fait, depuis ce temps, leur cheinin au milieu de nous.

Vingt-cinq années de sacerdoce: M. le curé de Boucherville en comptait alors cinquante-deux d'existence.

Cet anniversaire nous fournit l’occasion d'ajouter quelques détails de sa vie, à ce que nous en avons déjà dit dans le cours de notre récit. Brièvement, toutefois, car nous ne saurions faire une biographie complète ; le cadre de cet ouvrage ne permet de donner qu'une esquisse de cette existence fé-

conde en œuvres et riche en vertus. Nous n'avons

d'ailleurs que les renseignements, qu'ont bien

voulu nous communiquer des amis intimes de M.

le curé.

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M. Primeau naquit à Chateauguay, le 13 octobre 1830,

À trois milles du village, sur les bords du lac Saint-Louis, une pauvre maisonnette de colon abrita son berceau et son enfance. Il est l: cinquième d’une famille de douze enfants.

Ses premières années se passèrent dans la pauvreté et les rudes travaux du défrichement et de la culture des champs. Son père, M. Joachim Primeau, et sa mère, dame Marie Maheu, vrais types de notre race, aussi franchement catholiques que canadiers, lui apprirent dès son bas âge l'amour de Dieu, l'amour de la prière, du devoir, du travail. La nature lui donna des membres robustes, une santé inaltérable ; Dieu plaça au fond de son cœur la bonté. Elle s’est exercée sous toutes les formes, s’est répandue en des milliers d'œuvres d’un généreux dévoue-

ment, partout et en toute occasion ; loin de s'épuiser,

elle s'accroît en se répandant.

D'un tempérament vif et enjoué, il se fit cependant toujours remarquer par sa docilité. Accoutumé à ne partager que les plaisirs ingénus de la famille, il lui fut facile de conserver pure sa vertu. N'’eût-il eu, pour éducation, que les exemples de son père et de sa pieuse mère, qu'il n'en eût pas fallu

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davantage pour le former à l'amour et à la pratique du bien. Il put savoir par expérience, et tout jeune encore, combien cette pratique adoucit les misères de la vie.

Nul plus que ses parents ne s'imposait le lourd fardeau des labeurs, et nul pourtant n'était plus heureux. Leur piété exemplaire avait sur lui une religieuse influence et lui rendait l’obéissance agréable. Rien de plus facile, à un ;,ère et à une mère, que d'enseigner et de commander à leurs enfants, ce qu'ils pratiquent d'abord eux-mêmes ; et la soumission est douce aux enfants, quand on ne leur ordonne que ce qu'ils apprennent à admirer dans ieurs parents. Un fils bien né n'attend pas même alors les ordres ni ies conseils ; 1l les devance,

Toute la vie des parents de M. Primeau se résume en ces deux mots, qu'ils ont réduits à la plus entière et à la plus édifiante pratique : travail et piété. M. Primeau a vécu quatre-vingt-onze ans, et son épouse quatre-vingts; ils demeurèrent unis durant soixant: deux années de ménage, servant Dieu et gagnant au prix de travaux, qui étonnent les jeunes gens d'aujourd'hui, Je pain nécessaire à leur frugale existence : c'est là toute leur histoire. Et c’est sur

leur vie, comme modèle, que s’est faite l'éducation

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de leurs enfants. Ce fut une éducation vraiment solide.

Comme ils devaient éprouver, ces enfants, avec une sensible reconnaissance, l'amour dévoué de leur père, en le voyant à la tâche pour eux, tout le jour, depuis la première lumière du matin et jusque tard dans la nuit! Parfois, il leur racontait, le soir, —et

les

c'était son plaisir après ses rudes journées, travaux, les fatigues et les privations de ses premières années de ménage. Son père lui avait donné pour tout héritage, une hache, Son épouse ne lui apporta pas même, en apport, les meubles les plus usueis d’une maison ; elle n'avait comme lui que sa santé et son vertueux courage.

Ii acheta une terre entièremenc boisée, promnit de la payer, et ce fut là tout le contrat; sa parole valait tous les actes notariés. Pendant le jour, il coupait le bois ; la nuit, il le charroyait, et continuait ainsi pendant des semaines, un travail de vingt heures par jour.

Quand la saison du flottage des bois de chantier était venue, la digne femme de M. Primeau, et plus tard ses enfants avec elle, se chargeaient du défrichement, des semailles et des récoltes ; lui-même

partait chaque matin, se rendait au Bassin, aux

premières lueurs du jour, descendait le sault Saint- Louis sur les trains de bois, maniant comme pas un sa lourde rame ; puis, lorsque tous les autres voy«geurs prenaient les omnibus, à Hochelaga, pour revenir à Lachine, lui, partait seul, à pied, afin d’épargner jusqu'au dernier les ciiquante sous de son salaire. Il traversait le fleuve avec les Sauvages

Le

de Caughnawaga, et de là reprenait “sa course” jusqu'à Châteauguay, où il arrivait vers neuf heures du soir. Le lendemain matin, à trois heures, il était prêt à recommencer la même hesogne.

Il est bien superflu de dire, qu'il n’en fallait pas tant pour stimuler l’activité naturelle de ses fils.

Mais le travail en soi, c’est peu de chose, s’il n’est sanctifié en Dieu. Et c'est dans sa fidélité à prendre tous les moyens de rendre le sien toujours méritoire par ane intention droite, que le père de M. le curé de Boucherville, a le plus contribué à l'éduation sincèrement chrétienne de sa famille.

Nous n'affirnions que L vérité toute simple, en disant que tout ce travail, que toute cette vie de quatre-vingt-onze ans, a été une prière continuelle. Elle er à toutes les qualités. Elle partait d’un

cœur pur, et elle était envoyée droit au ciel.

A l'innocence de sa vie toute patriarchale, M. Pri-

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meau ajoutait des pratiques de dévotion dignes d’un religieux. Il avait une telle horreur pour tout ce qui offense Dieu mortellement, qu'il ne pouvait être témoin du péché, sans frémir et sans faire, à sa manière, un acte d'amour divin. Entendait-il un blasphème—et certes, les compagnons de nos flotteurs en entendent par milliers—il lançait aussitôt vers Dieu une oraïson jaculatoire. Non-seulement il ne se livrait jamais à la colère, à l’intempérance, à aucune action malhonnête, mais il se gardait du mensonge, comme d’une atteinte à son honneur et à sa foi.

Il ne lui en coûtait pas plus de s’agenouiller en présence de ses compagnons de travail souvent railleurs, pour offrir son travail à Dieu avant de le commencer, qu'il ne lui en coûtait de s’agenouiller seul, dans son champ, ou dans la forêt, ou encore sous son toit, pour faire, dans une attitude ferme et respectueuse malgré ses fatigues, sa longue prière du soir et du matin.

Lui arrivait-il un malheur, il en remerciait aussitôt Notre-Seigneur ; dans la prospérité, sa reconnaissance allait jusqu'à faire couler ses larmes. Un jour qu’il était sur une charge de foin, il tomba de

tout son poids sur l'aire de la grange. On crut, tant

la chute avait été lourde, qu'il ne s'en relèverait pas. Mais faisant aussitôt un suprême effort, il se met péniblement à genoux, lève ses deux mains au ciel, en s’écriant : “ Merci! Ô mon Jésus !”

Une autre fois, il visitait, en compagnie de son petit-fils, le R. P. Primeau, $. J., alors jeune collégien, le domaine qu'il avait défriché “ dans son jeune temps,” et légué dans la suite en héritage à son fils aîné. À la vue de ce champ couvert de moisson, il fut transporté de reconnaissance : “Que Dieu est bon!” dit-il, ému jusqu'aux larmes ; “ mon enfant,

remercions-le pour tant de dons !” et s’agenouillant sur ce sol arrosé tant de fois de ses sueurs, il rendit grâce au Dieu, qui fait pousser l'herbe des vallées, qui fit fleurir la prairie et mûrir les moissons.

M. Primeau et son épouse allaient à l’église tous les dimanches, le plus souvent à pied, communiaient

tous les mois à la grand’messe et prolongeuient leur

jeûne jusqu'à leur retour dans l'après-midi. C'est

même ce qu'ils faisaient invariablement chaque année, io jour de Pâques, après avoir jeûné tous les jours du carême.

Les varoissiens de Boucherville savent si cette piété s’est ralentie pendant les dernières années des deux vieillards,

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Les onze ans que M. Primeau a passés au milieu d'eux, et qui nous font un devoir de parler de lui, comine de l’un des leurs, les ont rendus témoins de sa vie édifiante. Ils savent que, outre la pratique des devoirs ordinaires d’un chrétien fervent, il remplaçait ses longs labeurs d'autrefois, par des prières vocales presque continuelles, récitant chaque Jour trente et même quarante chapelets !

De tels exemples parlent plus haut que les paroles ; ils produisent une impression plus profonde que toutes les leçons des sages. Et quand ces exenples sont les leçons qu'un père donne à ses enfants, leur éducation doit être solidement chrétienne.

Ayant formé ses enfants à limitation de ses

1 Parmi les présents les plus précieux offerts à monsieur et à madame Primeau, à l’occasion du soixantième anniversaire de leur mariage, se trouvaient deux beaux chapelets envoyés par Sa Grandeur Mgr Bourget, et un autre présente par les messieurs du village de Boucherville, Le pieux archevêque et les Bouchervillois avaient voulu rendre ainsi un hommage délicat à la tendre dévotion des deux vénérables époux envers la sainte Vicrge.

Quelques années avant la mort de M. Primeau, un père jésuite lui donna un chapelct des croisés, en lui expliquant toutes les indulgences dont il était enrichi. Ce fut, pour le vicillard, un véritable trésor et une des plus grandes consolations des dernières années de sa vice. A tous les étrangers qu'il voyait au presbytère, il parlait de son chapelet merveilleux : ‘ C’est bien le temps de dire, lui répondit un jour un prêtre, que la sainte Vicrge, n'aura plus de repos et que ie Purgatoire va se vider.” Dès lors, en effet, M. Primeau sembla

. devenir avare de son temps, afin de gagner, tant qu'il pouvait, ies

indulgences attachées à son chapelet,

vertus, M. Primeau s'est vu revivre en chacun d'eux. Tous ont fait son bonheur !,

M. l'abbé Primeau a, avec le sang vigoureux de son père, la même infatigable activité. Sur un autre théâtre et pour une œuvre encore plus élevée, il a la même piété tendre, mais grandie, mais perfectionnée par la vertu sublime du sacerdoce ; voilà brièvement ce qui le caractérise.

A l’âge de quinze ans, ce fils laborieux qui, jusqu'alors avait fait des études élémentaires dans une école voisine, sollicita la faveur d'aller au collège. C'était demander à son père un sacrifice immense ; car l'aisance n'était pas encore entrée au foyer. Cependant le père n’hésita point ; il recon-

1 La famille de M. Primeau se compose de douze enfants. L'ainée, Mlle Marie, mourut à Boucherville le 13 mars 1888, à l’âge de soixante-quatre ans. Elle avait passé trente-sept années de sa vie à nseigner dans les écoles, avec un dévouement que nous pouvons appeler

héroïque ; les habitants de l’'Ile-du-Pads, qui l'ont vue longtemps à

l'œuvre, ne trouveront pas l'expression exagéréc.—De ses cinq sœurs, quatre se firent religieuses ; l’autre, Mme Moïse Faubert, demeure actuellement au presbytère de Boucherville.—M. Etienne Primeau et son frère, Louis, cultivèrent les terres de leur père à Châteauguay. Leurs deux frères cadets, Alphonse ct Honoré, sont tous deux médecin3, le promier à Beauharnois, le second à Saint-Bruno.

M. et Mine Primeau moururent l’un et l’autre au presbytère de Boucherville, assistés dans leurs derniers moments par “ leur cher

. curé.” La mère s'éteignit le 31 janvier 1885 ; le 26 juillet 1888, c'était je

tour de M. Primeau. ‘ Quand on a vécu comme votre père, écrivait Mgr Taché à M. le curé, le départ ne se fait que pour un monde meilleur,’

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naissait dans son fils d’heureuses dispositions, et il considérait l'éducation classique comme le plus grand des bienfaits, le plus bezu des héritages à donner à un enfant. Il conduisit le jeune Joachim au collège de Saint-Hyacinthe.

Le départ, on le conçoit, fut pénible pour la mère et le fils qui était très attaché à ses parents.

Deux ans s’écoulèrent. Joachim répondait parfaitement aux espérances de ses parents. Sa diligence, sa conduite, sa vertueuse simplicité, son empressement à aider ses parents et à leur plaire pendant les vacances, prouvaient que son cœur était à la hauteur de leurs sacrifices, et que sa reconnaissance saurait un jour les en récompenser.

L'épreuve vint soudain.

Jusqu'à ce temps le jeune élève avait été l’objet d'une généreuse protection; mais Dieu venait de permettre que cette protection dût être discontinuée,

M. Primeau partit donc, la douleur dans l'âme, se rendit à Saint-Hyacinthe, enleva son enfant à ses chères études, au grand regret de ses maîtres et supérieurs, qui l’aimaient, et tous deux reprirent tristement le chemin de Châteauguay. Ils arrivèrent à

Montréal vers la fin du jour. Au moment où ils sor-

taient de la ville, M. Primeau s’aperçut que Joachim pleurait : le jeune élève ne pouvait plus contenir son chagrin, se sentant privé pour jamais des moyens de répondre à une vocation chère, dans laquelle il mettait tout le bonheur de son avenir. Son cœur était brisé,

Mais Dieu qui éprouve ceux qu'il aime, sait aussi parfois tirer leur bonheur de l’épreuve même. Moins grande, la douleur du pieux collégien eût peut-être été sans consolation ; Dieu en con1bla son cœur, et c'est en débordant qu'elle fit son s&lut.

—Quoi ! est-ce que tu pleures ? dit le père à son fils, en contenant son propre chagrin.

D Le fils ne répondit que par ses soupirs.

— Puis-je faire pour toi quelque chose de plus, poursuivit-il doucement ?

—Oh ! reprit son fils, en comprimant un sanglot, ) æ] ., . . LA . A ' J'aurais tant aimé à devenir prêtre !

—Eh bien! fit M. Primeau, avec le ton de son énergique volonté: mon enfant, console-toi, tu vas faire tes études; je te mène immédiatement au collège. Et tournant bride, il se dirige vers le village de Sainte-Thérèse, où il arrive le soir même, Le lendemain Joachim reprenait ses classes. Les faci-

lités de communication plus grandes avec ce village,

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