ON GU K RIT DE U PF. U R
uand M me d’Artelles, retirée dans son appartement, eut cacheté la lettre qui précède à son ami et un peu vassal M. de Prosny. elle quitta l’embrasure de la fenêtre à la lumière de laquelle elle avait tracé sa missive, et elle descendit dans le salon.
C’était le moment où d’ordinaire il s’y trouvait toujours quelqu’un. Cinq heures du soir venaient de sonner. A cette heure-là, M mc de Fiers, qui déjeunait seule et qui avait reçu chez elle tout le jour soit M. de Marigny, soit Hermangarde, soit M me d’Artelles, avait terminé sa toilette et pouvait vaquer, si besoin était, à tous ses devoirs de châtelaine. N’oublions pas, pour faire mieux comprendre cette douairière incomparable, comme le monde n’en reverra jamais plus, que sa toilette était d’autant plus longue qu’elle la mesurait sur son âge. Elle pensait, comme ce jeune et aimable sage dont elle aurait été digne d’être la mère et à qui de précoces infirmités avaient appris la vieil-
lesse 1 : quep/ws on vieillit , plus on doit se parer. Aux différentes phases de sa vie, elle s’était mise avec le goût d’une femme qui a dans l’esprit toutes les nuances. Elle prouvait, à son déclin', qu’elle savait son métier de vieille, comme elle avait su tous les autres, à chaque marche de cet escalier du temps qu’elle avait descendu, comme elle descendait dans sa jeunesse le grand escalier de Versailles, m Les femmes comme nous, disaitelle souvent, se doivent de mourir dans leurs dentelles. » C’était, à ses yeux, la pourpre qu’il ne fallait jamais dévêtir, quand on avait été une des reines de l’aristocratie française qui avaient porté le sceptre d’éventail à Trianon.
L’exactitude de grande dame, que M 01 ' la marquise de Fiers admettait dans toute son existence d’intérieur, ne s’était point démentie. On la voyait assise à la place consacrée, dans une vaste bergère posée contre le trumeau entre la cheminée et la fenêtre. Cette bergère de satin clair broché, et que le temps avait un peu jaunie, était, avec une autre entièrement semblable et probablement destinée à M mB d’Artelles, les deux seuls meubles d’une époque moderne qu’il y eût dans ce vaste salon, décoré à la Louis XIII, et dont l’ameublement de velours ponceau et de chêne sculpté étalait gravement un luxe royal. Elles faisaient là, du reste, comme un contraste singulier. Elles avertissaient suffisamment l’observateur de la différence des temps et de l’amollissement des races.
i. Vauvcnargucs.
Ces femmes nées sous les courtines des lits Pompadour, et qui, sans la Révolution française, n’eussent jamais pris la peine de marcher à pied, n’auraient pu soutenir la fatigue de rester longtemps dans un de ces grands fauteuils où la reine Marie de Médicis se tenait, toute droite sous son buse. Leurs corps affaiblis avaient besoin de retrouver les molles sensations d’une jeunesse à laquelle il avait fallu, pour apprendre le pli de la rose, l’écroulement d’une monarchie.
Lorsque M nU! d’Artelles souleva la portière du salon, la marquise de Fiers était seule, les mains nues et oisives, comme toujours; l’une allongée sur le bras de sa bergère, l’autre posée sur un guéridon chargé de journaux, de quelques livres, d’une tabatière d’écaille et de lunettes, revêtues de leur étui de chagrin. Elle semblait si préoccupée que tout d’abord elle n’aperçut pas son amie De la main appuyée sur le .guéridon, elle tenait par un de ses angles une lettre pliée qu’elle regardait à rapides intervalles. Son front clair, sous ses rides longues et droites, s’obscurcissait des soucis de la réflexion. Elle relevait parfois son regard de la lettre qu’elle tenait, sur la mer, qu’on apercevait de la fenêtre et dont les flots montants, devenus plus verts à l’approche du soir, emplissaient démesurément ce petit havre, creusé par la nature, qu’on appelle le port de Carteret.
Sa rêverie inaccoutumée frappa M' 11 ' d’Artelles. Mais une telle distraction n’était pas si profonde dans un être d’un esprit aussi alerte que l’était M me de Fiers, qu’elle n’entendît pas le frou-frou
de la robe de soie de la comtesse. Elle tourna vers cette commensale de toute sa vie, encore plus que de sa maison, une tête fine si bien portée encore, et lui faisant un petit salut familier et gracieux :
« Où donc étiez-vous, ma très-chère belle ? lui dit-elle d’une voix libre et d’une attention déjà revenue.
— Moi! répondit M me d’Artelles. J’étais à écrire et je m’y suis oubliée. Pardonnez-moi, ma chère amie; j’aurais dû savoir que vous étiez descendue et seule, car il est trop bonne heure pour qu’Hermangarde et M. de Marigny soient rentrés.
— Ah ! ma chère, liberté complète, reprit la marquise. J’ai toujours eu le respect de l’indépendance de ceux que j’aime. Je serais un fléau d’amitié si je ne pouvais vous céder, même pour une heure, à notre cher vicomte de Prosny.
— Oui, c’est à lui que j’écrivais, dit M m * d’Artellcs. Croyez-vous qu’il ne m’a pas écrit une seule fois depuis notre départ de Paris? Il est bien de la plus insupportable lenteur !
— C’est une tortue épistolaire, répliqua la marquise, et vous aurez beau faire, ma chère comtesse, vos reproches les plus acérés ne traverseront pas son écaille. S’il éprouve la même difficulté de commencer ses lettres que de finir ses phrases, ce doit être un aimable correspondant.
— Dites tout ce que vous voudrez de lui ! fit M me d’Artelles, en roulant sa bergère auprès de
son amie. Je suis trop mécontente de sa paresse pour le défendre contre vous.»
Elle ne s’assit pas... mais, avec cette curiosité que les femmes qui ont de l’usage cachent trèsbien sous un air très-simple :
« Comme la mer monte! dit-elle en allant jusqu’à la croisée et en y restant quelques secondes, le front collé à la vitre.
— Oui, répondit M n,e de Fiers, c’est grande marée, M. de'Marigny n’aura pas pensé à cela. Où est-il allé avec sa femme? S’ils tardent beaucoup, le pont de là-bas sera couvert et ils seront obligés de revenir par eau.
— Vous n’êtes pas inquiète, toujours?... » fit la comtesse en se retournant. Et son œil de faucon tomba sur la lettre que tenait la marquise, mais le. cachet et l’adresse n’étaient pas distincts dans le mouvement qu’imprimait à la missive la main qui l’agitait, et elle ne vit rien... de ce qu’elle voulait voir.
Un autre jour, elle n’eût pas eu cette curiosité, indigne des habitudes élevées d’une femme comme elle, mais elle avait remarqué, en entrant, le visage altéré de son amie, sur lequel la placidité intelligente d’un esprit apaisé depuis longtemps et la réverbération du bonheur d’Hermangarde versaient habituellement une sérénité infinie.
M me d’Artelles supposait sans doute qu’il y avait un rapport secret entre la lettre de la marquise et la préoccupation dont elle paraissait obsédée.
« Non, dit M me de Fiers, je ne suis pas in-
quiète. Seulement je crains qu’Hcrmangarde ne prenne froid. Voici le soir. Nous sommes en octobre, et le froid est bien pénétrant sur la mer, quand le soleil est couché. »
La comtesse regagna lentement sa bergère et s’assit.
« Est-ce que vous avez fait comme moi, marquise? dit-elle du ton naturel le plus dégagé, en rangeant les plis de sa robe, du bout de ses quatre doigts, avec une légèreté charmante. Est-ce que vous avez écrit à quelqu’un, que je vois une lettre entre vos mains ? »
M me de Fiers se prit à sourire, et eut la petite malice d’être très-naturelle aussi, en répondant :
« A qui donc voulez-vous que j’écrive, ma chère belle? Je n’ai pas comme vous de vicomte de Prosny à admonester. Cette lettre que vous voyez là, — M n,e d’Artelles ne la voyait pas du tout, — n’est ni de moi, ni même à moi. Elle est adressée à M. de Marigny, et on vient de me la remettre à l’instant. »
La comtesse ouvrit son sac à ouvrage, et chercha ses lunettes.
« Est-ce de Paris? fit-elle, comme par suite de conversation et sans attacher (semblait -il) la moindre importance à la réponse, en passant les branches d’or de ses lunettes dans les belles grappes de ses cheveux blancs.
— Oui, c’est de Paris, » répliqua la malicieuse marquise, avec une brièveté qui accusait plus de taquinerie que de réserve. On l’a vu, la mar-
20^‘p 1 .. ? ONE VIEILLE MAITRESSE.
quise était un peu taquine. C’était là une des formes de cet esprit bienveillant auquel sa bonté, toujours présente, envoyait parfois d’adorables reflets de cœur.
Arrivée à ce point, M rae d’Artelles ne pouvait faire un pas de plus. Elle avait trop de goût pour oser risquer d’être indiscrète, même avec une aussi intime amie queM me de Fiers. Elle prit courageusement son parti, et se mit à travailler à son filet.
Il y eut un peu de silence. Mais la douairière qui aimait la comtesse et qui avait besoin de confiance en ce moment, car une idée inquiète la poursuivait, s’abandonna à cet instinct d’une âme alarmée. Elle ne craignait pas de récrimination de la part de son amie. N’avait-elle pas vu M. de Marigny détruire un à un tous les préjugés que la comtesse nourrissait contre lui depuis longtemps?...
« Connaissez-vous cette écriture? » fit-elle en lui tendant la lettre.
M me d’Artelles prit la lettre, la regarda, l’approcha de ses yeux, la regarda encore, hocha la tête.
« C’est un abominable griffonnage, s’écria-t-elle. Ma foi, marquise, je ne connais personne qui écrive comme cela.
— C’est, reprit la marquise, une écriture de femme...
— ... de chambre, interrompit M me d’Artelles.
— Non, dit la marquise. Les femmes de
chambre ne plient pas ainsi leurs missives, et n’ont pas de cachets comme celui-ci. Voyez plutôt ! »
Elles avaient presque raison toutes les deux. C’était bien une écriture de femme, irrégulière, peu lisible, mais non tremblée. Elle indiquait plutôt une main nerveuse et hardie. C’était une de ces écritures qu’on appelle extravagantes, avec de grandes lettres au milieu des mots; l’opposé, comme l’avait bien vu M mc d’Artelles, de ces traits élégants, imperceptibles et penchés dont le caractère est de n’avoir point de caractère, dignes par conséquent de servir d'expression aux femmes comme il faut, qui n’en ont pas davantage.
Mais ainsi que l’avait observé M rae de Fiers, la lettre était pliée d’une manière aristocratique et irréprochable, parfumée d’une odeur suave et distinguée. Le cachet, au lieu d’armoiries, avait à son centre une mystérieuse devise arabe que ces dames, qui n’étaient point orientalistes, ne purent jamais, bien entendu, déchiffrer.
« Je ne sais pas pourquoi, dit la marquise, cette lettre me trouble. Je iui trouve une physionomie-suspecte. M. de Marigny, depuis qu’il est marié, n’en a point reçu de pareille. Je suis superstitieuse quand il s’agit du bonheur d’Hermangarde. Il me semble que cette lettre porte une menace dans scs plis.
— Mon Dieu! fit pensivement d’Artelles, est-ce que cette vieille maîtresse qui n’a pas bougé jusqu’ici, se raviserait?... »
Elle avait mis la main sur le doute terrible. Les quatre yeux de ces deux femmes brillèrent de la même pensée en se regardant.
« C’est bien possible, reprit la comtesse. Elle a fait la morte pendant quatre mois, et puis tout à coup elle ressuscite. Elle écrit à son ancien amant. C’est assez cela. Elle a pensé qu’au bout de quatre mois le bonheur d’avoir une femme jeune et belle serait déjà bien vieux, bien usé, et que Marigny devrait être furieusement blasé sur ce bonheur-là. Elle lui a donné juste le temps de se dégoûter, et voici que la persécution commence. Eh bien ! ma petite, ajouta gaiement M mr d’Artelles, tu te trompes, si tu crois réussir. M. de Marigny est encore fort amoureux de sa femme et tu en seras pour les frais de style et de charmante écriture de tes poulets!»
M m ® de Fiers ne put s’empêcher de sourire, en voyant la joyeuse sécurité de M me d’Artelles. Elle se demandait si cette femme qui plaisantait était bien la même qui s’était opposée avec une si extrême obstination à l’union de Marigny et d’Hermangarde. Celle qui avait toutes les terreurs avait maintenant toutes les confiances. M m ® de Fiers connaissait trop la nature humaine pour s’en émerveiller. Une véritable réaction s’était opérée en M“ e d’Artelles. Le propre de toute réaction n’est-il pas de jeter l’esprit dans l'extrémité opposée à celle où il s’était d’abord précipité? Comme la confiance de<Ja marquise avait été plus fondée que les défiances de M“ e d’Artelles, son inquiétude était plus raisonnable que la sécurité actuelle
de son amie. Sa raison, ou pour mieux parler, ses sensations la trompaient moins. On l’a dit déjà, mais ce n’est pas trop que de le répéter, la marquise était supérieure à M nie d’Artelles, malgré l’opinion des jugeurs du faubourg Saint-Germain qui croyaient avoir saigné à blanc leur bienveillance pour elle, quand ils avaient avoué qu’elle était la plus aimable des deux. D'ailleurs, si elle tremblait, elle avait ses raisons. Elle était renseignée. Elle savait l’histoire de Vellini. Elle gardait dans sa pensée le récit que lui avait fait Marigny, un certain soir, à sa prière. C’était comme un poëme flamboyant à la lueur duquel elle entrevoyait l’influence, possible encore, de cette femme singulière et inconnue. Elle ne l’avait pas aperçue le jour du mariage d’Hermangarde. A ses yeux expérimentés, Vellini n’était pas seulement, comme aux regards plus superficiels de la comtesse, une femme sans jeunesse et sans beauté, n'offrant le danger d’aucun charme. Elle la rêvait toujours comme Marigny l’avait peinte. « S’il l’a peinte comme elle est, quelle puissance! pensait-elle; s’il ne l’a pas peinte comme elle est, quelle puissance encore pour avoir fait de Marigny un peintre pareil ! »
Mais quoi que fussent ses craintes intérieures :
« Votre confiance me rassure, ma chère amie, dit M me de Fiers en tendant la main à la comtesse, et ces deux femmes émues s’embrassèrent comme on s’embrasse en face d’un péril qu’on doit attendre, avec le sentiment fort et toujours jeune d’une immortelle amitié.
— Oui, rassurez-vous, rassurons-nous, reprit M me d’Artelles. Est-ce de cette Vellini, cette lettre? Ensuite fût-ce d’elle, je l’ai vue; nous lui faisons trop d’honneur de trembler ainsi au premier signe de sa très-maigre main. Qu’est-ce qu’une lettre après tout? M. de Marigny qui a vaincu, à force d’amour, ma longue incrédulité à son amour, a bien vite et bien profondément oublié ici, dans les quatre murs de ce château où nous n’avons vu personne depuis bientôt cinq mois, et le monde de Paris, dont il semblait l’esclave, et ses amis de club, et ses mauvaises habitudes de libertin, et sa passion du jeu, plus forte et plus asservissante que le reste. En vérité, nous ne pouvons décemment perdre la tête à la première lettre qu’une femme quittée lui écrit ! Si c’était à Paris encore ! En train de craindre une fois, on pourrait s’effrayer d’une recherche ou d’une rencontre, mais ici à cent lieues de distance ! Ici, dans ce pays perdu, où Marigny est déterminé à passer l’hiver ! Enfin, ne le savez-vous pas, ma chère? Pour un homme qu’est-ce qu’une lettre? Les meilleurs, en amour, ont besoin de la présence réelle. Avec cela, que je ne crois pas, ajouta-t-elle, qu’une femme de l’espèce de cette Vellini écrive jamais comme la Religieuse Portugaise ! »
La marquise disait bien oui à toutes ces choses, mais, elle ne l’avouait pas à son amie, il y avait en elle un murmure, sous le calme revenu et retenu à l’ivoire sillonné de son front. Elle avait posé la lettre en question sur le guéridon, à côté d’elle, mais elle ne pouvait s’empêcher de la reprendre
parfois et de la regarder encore. Ses yeux affaiblis n’en pouvaient plus voir l’écriture. Le soleil tombe vite en cette saison. Il venait de disparaître sous un banc de brumes. L’ombre prit soudainement le salon, dont les meubles et les tentures se foncèrent. La comtesse d’Artelles laissa son ouvrage et vint à la vitre une seconde fois. La mer montait toujours, et le havre, submergé , se confondait dans la nappe d’eau verte qui gagnait au loin, frangée d’écumes, le long des grèves.
« Je vous annonce, dit-elle, M. de Marigny et sa femme. Les voilà qui descendent de barque au pied du mur de la grande cour. Vous avez eu raison, ma chère amie; ils auront trouvé le pont couvert. »
Cinq minutes après, ils entraient dans le salon où les attendaient M me d’Artelles et la marquise, ne se doutant pas qu’il venait d’être question d’eux et qu’ils étaient l’objet d’une nouvelle inquiétude de la part de ces deux femmes, providents témoins de leur vie, qu’à une vigilance, si vite alarmée, ils auraient pu appeler les sentinelles de leur bonheur.
M l,,e de Marigny embrassa sa grand’mère, pendant que son mari baisait respectueusement la mitaine de M n,e d’Artelles.
« Chère enfant, vous rentrez trop tard par ces grandes marées, dit la marquise, en sentant la fraîche humidité qui pénétrait les cheveux et les vêtements de sa petite-fille. Si vous vous rendez malade, vous me ferez mourir. Sonnez donc, ii. 4
Marigny, pour qu’on apporte du feu bien vite, et qu’elle puisse sécher ses vêtements.
— Ah! bonne maman, ne craignez rien, ditelle, ce n’est qu’un peu de vapeur et d’écume tombée sur ma robe pendant que nous passions, en barque à la place du pont. Il est tout couvert ce soir, et on n'en aperçoit plus même la rampe. Je n’ai pas eu froid et je ne suis pas délicate. Je jn’endurcis pour notre hiver si nous le passons à Carteret. II faut bien que je m’accoutume à la vague et à la brise, puisque je suis la femme d’un amoureux de la mer ! »
On avait apporté du feu et des bougies pendant qu'elle parlait et on put voir le regard de rivale heureuse, coquette et tranquille, qu’elle jeta en disant ses paroles, sur cet amoureux de la mer, qui était le sien bien davantage !
Elle était debout à la cheminée, offrant à un feu de sarment qui pétillait, ses bottines grises, mouillées d’eau marine. Elle avait emporté dans sa promenade contre les soudaines fraîcheurs du soir une pelisse de satin bleuâtre, et après avoir ôté son chapeau, elle en avait ramené le capuchon sur son front. Empressée ’de revoir sa grand’mère, elle n’avait pas rabattu ce capuchon, et dans cette espèce d’auréole de satin bouffant, elle était, malgré son imposante beauté, aussi jolie que le Caprice. Les beaux serpents d’or de ses cheveux blonds dégouttaient des perles d’écume sur scs joues transparentes, un peu pâlies par le mariage, mais auxquelles la brise de la mer avait ramené, pour une heure, l’éclat de leur virginité. Les cils
humides, les lèvres humides, les yeux humides, plus humides encore, à ce qu’il semblait, du sein de cette rosée des nuits et des mers qui la diaprait tout entière, elle était d’une beauté si délicatement étincelante qu’on eût pu trembler de la voir se sécher à cette flamme grossière de la terre et s’évanouir comme un arc-en-ciel !
« Monsieur de Marigny, dit la marquise, en la lui donnant, on m’a remis pour vous une lettre venant de Paris. »
Marigny remercia, prit la lettre, en brisa le cachet, et lut à la clarté des bougies, posées sur la cheminée. Dans l’admirable confiance de son âme, Hermangarde n’exprima pas la curiosité étourdie de ces jeunes femmes qui veulent tout savoir et s’embusquent avec un empressement de mauvais goût derrière le cachet de toutes les lettres adressées à leurs maris. Non, c’était un Être à part dans la vie ; elle n’eût pas aimé assez pour être tranquille, qu’elle eût été trop fière pour ne pas être réservée. Pendant que Marigny lisait, elle avait ôté son gant et du dos de sa belle main rêveuse, elle écartait ses cheveux mouillés qui se collaient aux fossettes de sa bouche souriante.
Mais, si elle ne regardait pas Marigny, les deux douairières le regardaient pour elle. Leurs yeux scrutateurs ne le quittaient pas.
Lui qui ne se croyait pas alors l’objet d'une double et scrupuleuse observation acheva la lecture de la lettre, les sourcils immobiles, le visage calme, l’œil attentif, mais inaltérable. Arrivé à la
fin , il la tordit dans scs mains tranquilles et la jeta au feu.
Puis, comme sa femme était toujours debout, en face de lui à la cheminée, il la prit tout à coup à la taille par-dessus la pelisse bleuâtre qu’elle n'avait point détachée et il l’embrassa entre les deux yeux avec une chaste idolâtrie, à la place où, si on se le rappelle, il l’avait embrassée pour la première fois.
Il y avait un amour si vrai dans cette pure et simple caresse que les deux douairières se firent un signe d’intelligence et de triomphe.
Elles n’avaient plus peur.
UN nid d'alcyon
i tout dans le monde a son théâtre, le bord de la mer est bien réellement celui que Dieu créa pour l’amour heureux. Au point de vue supérieur des analogies, la plus belle chose qu’il y ait dans l’âme humaine devait nécessairement avoir pour sç montrer et s’épanouir à l’aise la plus belle chose qui existe dans la nature. Là seulement, pour qui a le sentiment des harmonies, le cadre est digne du tableau. Partout ailleurs, c’est la nature belle et puissante encore, mais ce n’est pas cet éclatant et triple hyménée de la terre, du ciel et de l’océan, si bien fait pour réfléchir comme un nouveau miroir d’Armide, l’hymen plus mystérieux de deux coeurs. Les poètes l’ont bien compris, du reste. Le plus grand de tous peut-être n’a-t-il pas suspendu le frais tableau d’un amour sublime de passion vraie et d’innocence, aux côtes sinueuses d’une des Cyclades? Dans tout amoureux, il y a du grand poëte. Hermangarde et Marigny avaient cédé à l’instinct juste de l’amour en choisissant le bord de la mer, pour y passer
ccttc lune de miel qui, comme la lune du ciel visible, paraît plus douce, au bord des flots.
Hermangarde ne connaissait pas la mer. Cette grande idée manquait à son esprit. Elle avait voulu l’acquérir en même temps que son âme atteignait l’apogée de toutes ses puissances et se complétait par tous les partages de l’amour. Marigny, l’aventurier Marigny, qui avait vécu de tant d’existences, n’éprouvait plus cette suave et première ivresse des facultés à leur aurore, ce vertige délicieux du cœur qui fait croire à la créature qu'elle est une divinité par cela seulement qu’elle est aimée; mais il était né près de la mer, il avait été, comme il le disait : élevé, les pieds dans son écume, et de tous les souvenirs de son enfance, l’idée du temps passé en face de l’Océan était le seul qui ne le faisait pas souffrir. Régénéré par le sentiment que lui inspirait Hermangarde, hasard inouï, coup de fortune qui aurait dû le faire trembler, car tant de bonheur doit avoir son revers sans doute, il s'abandonnait, avec l’impie sécurité du joueur, à vivre de la vie que lui envoyait la Destinée, sur cette vaste côte dont les brisants ne parlaient même pas de naufrage à l’esprit de cet homme heureux!
Ainsi tous deux, Marigny et Hermangarde, avaient leurs raisons pour se trouver bien où ils étaient; pour préférer à toutes les campagnes ce petit village de Carteret que n’aimait pas M me d’Artelles et qui valait mieux que ses mépris. La comtesse avait dit le motif de son peu de goût pour le manoir de Carteret, moins commode et moins
UN NID d’alcyon.
orné que le château de Fiers, construit dans les terres et préservé par ses forêts des rafales du vent de l’automne. Comme une grande partie des femmes de sou temps, M me d’Artelles, hors l’amour, n’avait dans l’esprit aucun genre de romanesque. Les fortes beautés de la nature, ses aspects variés, sa simple nudité, parfois sublime, n’affectaient pas cette personne du xvm e siècle, qui n’avait rapporté des expériences de sa vie que beaucoup d’esprit de société et cette bonté qui reste toujours, quand on a eu l’âme tendre dans sa jeunesse. Elle ne voyait donc pas , elle ne pouvait pas voir ce qui plaisait tant dans ce paysage maritime à Hermangarde et à Marigny. Elle était injuste et aveugle, car sans être amoureux comme ils l’étaient, sans avoir dans ses fécondantes sensations ce réseau d’illusions divines que l’amour jette à tous les objets, il est cependant permis de trouver Carteret un des points les plus pittoresques et les plus originaux de la côte de Normandie. On en jugera par ce plan fidèle, pris dans la perspective d’une longue absence et colorié par le souvenir.
C’est un village d’un double aspect, riant par un côté, sévère par l’autre, bâti au pied d’une énorme falaise; espèce de forteresse naturelle, dressée sur la pointe de la presqu'île du Cotentin. Jersey est en face, Jersey, cette île hermaphrodite, qui n’est pas française, qui n’est pas anglaise , non plus , quoiqu’elle appartienne à l’Angleterre. La tradition de ces rivages raconte qu’à une époque bien reculée, sur ce détroit qui
s’est agrandi par la rupture de la falaise, un pont de planches y conduisait. Quoi qu’il en soit de ces souvenirs que les générations se lèguent, Carteret et Jersey se regardent, et de si près, qu’on pourrait dire qu’ils se regardent dans le blanc des yeux. D’une rive à l’autre ils s’apparaissent, vagues ou distincts à l’horizon, taches d’un bleu foncé dans la brume; profils de maisons blanches quand le temps est clair. Assurément quand on l’observe, du pied de cette roche dumeuse, chaque jour minée davantage par l’irruption du flot qui monte, et dont beaucoup de fragments détachés forment assez loin, dans la mer, une ceinture de brisants redoutables, on est presque tenté d’adopter ces idées d’un voisinage séculaire. Le havre qui s’ouvre devant ces brisants et qui se creuse jusque sous les premières maisons de Carteret, est signalé aux matelots par deux espèces de phares grossiers, poteaux de bois plantés dans l’eau, semblables, à quelque distance, aux mâts d’un vaisseau submergé. Autrefois l’entrée de ce petit, port naturel était défendue, en temps de. guerre, par une large tour à créneaux adossée au • roc de la falaise, solidement attachée à son flanc. Cette tour s’appelait la Vigie. Sur sa plate-forme • solitaire, on trouvait encore, il y a plusieurs années, une pièce de canon de gros calibre, abandonnée, sans son affût, aux pluies du ciel et à la rouille. De ce point élevé, on domine la mer et la grève dont la jaune arène, découpée par les irrégularités du flux et du reflux, offre à l’œil les sinuosités d’une ligne dentelée d’écume brillante, qui
UN NID D’ALCYON
passe sous les Rivières, village au nom charmant et moqueur, car il n’a de rivières que ses fossés, où l’eau de mer filtre à travers les sables et se ride au pied des ajoncs, puis sous Saint-Georges, paroisse au patron moitié Anglais, moitié Normand, et enfin va se perdre à plus d’une lieue de là, jusque sous Portbail. C’est, à proprement parler, le côté fier et beau de Carteret, le côté cher aux organisations poétiques. Cette mer qui se prolonge à votre droite devant vous, cette immensité de sable que le vent roule par places en dunes assez épaisses et assez hautes pour que le douanier, la vedette de la côte, puisse y creuser une hutte contre la nuit et le mauvais temps ; à votre gauche, formant l’horizon à l’est, comme la mer le clôt au couchant, les toits bruns de Barneville et la tour carrée de son clocher singulier qui a peut-être soutenu des sièges ; tout cet ensemble un. peu austère, mais grandiose, doit captiver les imaginations rêveuses. Par un soir brumeux de l’automne, quand la mouette mêle, en criant, son aile frissonnante à la vague, quand la mer est rauque et houleuse, la pâle Minna de Walter Scott pourrait revenir attendre son Cléveland sur l’âpre sommet de cette falaise, aux cavernes visitées des flots, et se croire encore aux Hébrides.
Mais en suivant la ligne du havre et en tournant le dos à la mer, la scène change et prend un autre caractère. On ne va pas bien loin sans trouver le village, bâti dans des sables, tantôt fermes, tantôt mouvants. Là, chaque maison qui a sa vigne et son figuier a aussi son petit jardin d’une ii. S
végétation un peu maigre, sous le souffle salé de la côte, mais dont la fraîcheur repose pourtant agréablement l’œil lassé de l’éclat des grèves. Les premières maisons de ce village, le manoir de M 111 » de Fiers en est une, sont presque toutes enceintes d’un mur de cour ou de jardin avec un escalier extérieur et intérieur, qui conduit sur le galet du rivage et dont la mer, dans ses grands pleins, gravit et bat les marches, comme celles des escaliers de Venise. Au second plan de cette ligne d’habitations blanches et propres, la flèche de l’église s’élance du sein d’un bouquet d’arbres, qui rappellent la plantureuse Normandie au voyageur, tenté peut-être de l’oublier. A soixante pas de ces maisons groupées harmonieusement sur ce coin de grève, un bras de mer, comme il en reste souvent au repli de ces plages, est traversé d’un pont construit grossièrement avec des planches et de grosses pierres jetées dans l’eau, à la file les unes des autres. C’est la frontière de Carterct que ce pont, qui disparaît aux grandes marées sous le lent amoncèlement des vagues, et que M. et M mc de Marigny avaient trouvé couvert, en rentrant de leur promenade, un soir. Après ce pont, il y a encore quelques places d’herbes, semées de crystes-marines et de joncs : puis on entre dans les terres labourées, dans des champs de blé, de chanvre et d’orge, qui mènent au bourg de Barneville et aux villages environnants.
Tel était plutôt indiqué que décrit le lieu pour lequel M lle de Polastron quitta Paris, après son mariage, avec son mari et son aïeule, la mar-
V N NID o’AlCYON,
quisc de Fiers. Pour une jeune fille qui n’avait jamais vu que Vichy et Plombières où sa grand’mère allait parfois, ce pays retiré, sauvage, original surtout, cette pointe hérissée des côtes de la Manche dut lui causer une impression d’une âpre saveur. Tout y attira son regard et rien ne le choqua. La population avec laquelle elle vécut est intelligente et n’est point grossière, quoique rude. La misère ne l’a point dégradée. La mer la nourrit, car cette côte qui paraît aride, est au contraire très-opulente en toutes sortes de poissons. On y trouve, en des quantités inépuisables, des turbots, des plies, des raies déployées comme des éventails, des soles dont la chair tassée est ondée comme la mer elle-même; le lançon qu’on pêche dans le sable ; le rouget, aux nageoires paiement vermillonnées et qui est peut-être le dauphin dont les Anciens nous ont tant parlé; enfin, l’honneur exquis des tables normandes, le surmulet, cette bécassine de la mer, pour la délicatesse, et dont le foie écrasé donne l’éclat de la pourpre tyrienne. Il y a aussi de grandes abondances de coquillages, le crabe qu’ils appellent le clopoint, le homard aux écailles d’un bleu profond, les crevettes de la couleur et de la transparence des perles, les vrclins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu’on mange avec des épingles, enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages. Us pêchent tous, les uns pour vivre, les autres pour vendre leur poisson aux marchés voisins. Du reste,
c’était bien moins les mœurs de ce pays qu’Hermangarde avait voulu connaître, que la mer ellemême. Elle avait traversé une partie de la France, curieuse de juger la grande merveille qu’elle n’avait entrevue que sur la toile inerte des peintres, ou dans *ses pensées. Jusque-là, un autre rêve, le rêve exterminateur de tous, avait offusqué de sa flamme le beau songe qu’elle se faisait de l’Océan. Mais puisque le premier était devenu sa vie, elle voulait que le second eût aussi sa réalité. Il l’eut, et ce fut un bonheur dans le bonheur pour elle, une joie de l’âme qui lui entrait par les yeux. Elle aimait. Elle admira. Est-ce que l'Admiration et l’Adoration ne sont pas sœurs? Jamais elle n’oublia l’heure où la première sensation de la mer s’éleva en elle. Ce fut le soir... un soir d’été, aride et brûlant. Elle avait roulé en berline toute la journée, quand tout à coup, à un certain moment de leur course, les pieds des chevaux firent jaillir autour de la voiture l’écume d’une eau qu’ils crevaient avec bruit en y entrant. Ils plongeaient alors dans ce bras de mer, uni comme une rivière, qui est la limite de Carteret. Le soleil avait disparu, il y avait une heure. Mais ce n’était pas le couchant qui était de pourpre, c’était le crépuscule tout entier. Des vapeurs d’incarnat mourant noyaient l’horizon sur lequel ressortaient les lignes altières de la noire falaise; et la mer qui montait alors, qui semblait venir majestueusement vers Hermangardc comme Hermangarde venait vers elle , semblait rouler un varech de roses dans l’albâtre de ses écumes, sous cet air
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empourpré qui pénétrait tout de sa nuance victorieuse, qui circulait autour de tout, comme le sang ému de la nature immortelle. C'était un spectacle élyséen. Hermangarde l’apercevait, appuyée sur l’épaule de son Ryno bien-aimé. Cette première impression, cette mer enflammée comme son âme, cette soirée, aux ardentes mélancolies, qui répondait si bien à tout ce qui brûlait en elle, lui sacrèrent ce petit village de Carteret, où elle venait cacher sa vie. Elle sentit qu’elle y serait heureuse. Nul pressentiment ne vint l’avertir qu’un jour la souffrance pourrait l’y atteindre. Ravie d’enthousiasme, elle ne vit pas ce vieux manoir (un peu triste, il faut en convenir), devant la grande porte duquel la fit descendre sa grand’mère. Elle en traversa, toute joyeuse, la cour pavée avec des galets, et la longue galerie dont le vent agitait les panneaux à travers les fentes des fenêtres mal jointes. Une fois que la marquise eut gagné son lit, elle entraîna Marigny sur l’escalier du mur en talus qui conduisait à la plage. Elle • s’assit sur les marches de granit comme si elle eût été l’humble femme d’un des pêcheurs de ce pays. La mer était retirée. Le ciel pur mirait ses étoiles dans la surface à peine ridée du havre et dans les fosses circulaires où l’eau séjourne entre les rochers découverts. Marigny, qui aimait à voir ces expansions de jeunesse dans un être qui lui appartenait si bien, ne s’opposa point à ses volontés. Il l’entourait seulement, pour qu’elle n’eût pas froid à la brise, de ses bras et de son manteau. « Quel charmant paysage! dit-elle, en levant sur lui ses
grands yeux qui brillaient du bleu mystérieux des étoiles, ~ce sera notre nid d’Alcyon. » Et depuis, dans toutes leurs causeries, Carteret, le maritime village, qui semble nager sur la mer, quand la mer est haute, ne porta plus que ce nom-là.
A partir de cette soirée, de cette première impression, ils aimèrent ce village qu’Hermangarde venait de nommer d’un nom si sauvage et si doux, non pas uniquement parce qu’ils s’y aimèrent, comme l’aurait dit M n,e d’Artelles, mais aussi parce qu’ils étaient dignes, l’un et l’autre, de comprendre tous les langages de la nature sur cette côte écartée, ouverte seulement à quelques pêcheurs, hommes primitifs, et à un petit nombre de matelots, revenus vieillis du bout du monde. La vie qu’ils y réalisèrent ne fut donc point l’existence close et énervée de Paris, que l’on emporte si souvent à la campagne. Le havre, la falaise, les longues grèves, les dunes lointaines, les rochers vêtus de varech, qui apparaissent aux eaux basses, ne furent point pour eux une marine de plus suspendue dans le grand salon de madame de Fiers, entre les deux rideaux de la fenêtre, à travers laquelle ils auraient pu les contempler et en jouir. Ce n’est pas de cette molle et nonchalante manière qu’ils passèrent leur temps à Carteret. Ils n’y firent point de l’admiration à distance. Courageux parce qu’ils étaient jeunes de sensations, et que le bonheur d’être ensemble enlève la fatigue du corps (la seule lassitude qui soit possible), ils abordèrent comme elle le mérite cette rude poésie du bord de la mer, si grande qu’il n’y en a plus d’autre
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peut-être, quand on l’a goûtée. Tout le temps qu’ils ne donnaient pas à l’excellente marquise, ils le passaient, au travail près, dont ils n’avaient pas besoin pour vivre, comme les habitants de ce pays. Ils le parcouraient en tant de sens qu’ils en eurent bientôt une parfaite connaissance. Ils s’enfonçaient parfois dans les terres, mais ce qu’ils préféraient à tout, c’était d’aller devant eux, en suivant les sinuosités de la côte. Heureusement ils avaient appris les heures du flux, car la promenade ne laisse pas que d’être dangereuse, quand on s’attarde sur ces grèves si vite envahies. La falaise aussi les voyait quelquefois sur sa cime d’un vert foncé ou dans ses anfractuosités profondes. Au bout de quelques mois, il n’y eut pas une de ces anses creusées dans le rocher, pas une pointe de ces caps, où ils ne se fussent reposés. La pêcheuse de crevettes qui revenait, pieds nus, avec sa hotte au dos et son hagnet 1 sur l’épaule, le douanier qui fumait, assis à trois pas de sa hutte de sable, les apercevaient de loin, regardant la mer, tranquillement assis, les pieds pendant sur le vaste abîme, comme s’ils avaient été deux amoureux du pays, accoutumés, dès leur enfance, à gravir cet effrayant promontoire. Quelquefois M. deMarigny abattait des mouettes ou des goélands, à coups de carabine, tandis que la belle Hermangarde ramassait des crystes-marines, insoucieuse de son teint que l’air de la mer et le soleil hâlaient déjà. Lon-
i. Petit filet faisant poche, attache à un cercle en fer, dont une faucille serait la moitié.
gués promenades, entrecoupées de causeries divines, toutes pleines des mille grâces de l’intimité ! Ah! comme ils oubliaient Paris, et le monde, et tout ce qui n’était pas eux-mêmes, et cette solitude ! Si une rafale, si une ondée ou un orage les surprenait et les forçait à chercher un abri dans le cœur fendu d'un de ces rocs, Hermangarde, à couvert dans sa niche de pierres, ressemblait à une apparition surnaturelle. Elle était bien fière et bien imposante pour une Madone, pour une de ces simples et blanches images aimées du matelot; mais avec sa taille majestueuse et sa robe fouettée par les vents, une imagination exaltée l’aurait prise pour le Génie Dominateur de la tempête. Ainsi vivaient-ils, s’appropriant autant' qu’ils le pouvaient ce pays retiré et ses mœurs sauvages. Hermangarde ne craignait même pas de monter avec son mari sur ces bateaux pêcheurs qui rasaient les côtes, entre deux marées. La marquise de Fiers s’était bien un peu opposée à ces petites expéditions. « Que craignez-vous, maman, lui avait-elle dit avec sa confiance enthousiaste, en lui montrant son mari, n’ai-je pas mon étoile?... » Et la marquise, qui avait l’àme ferme comme une femme de race, avait cédé. D’ailleurs, pour ne rien exagérer, le danger auquel s’exposait sa petite-fille, n’était pas trèsmenaçant. Les riverains de cette contrée, habitués à la mer dès leur bas âge, manœuvrent ces bateaux à la voile, nommés vulgairement coquilles de noix, et qu’ils montent pour la pêche ou la contrebande, avec une rassurante intrépidité. Ils ont l’audace et l’adresse du marin breton, leur voisin de côte et
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leur rival sur la mer. Ils sont Normands. Ils sont descendus des pirates qui faisaient pleurer Charlemagne, et qui vinrent conquérir, sur de légères barques d’osier, le sol dans lequel ils ont mordu comme une ancre qui ne doit plus jamais se lever.
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a comtesse d’Artelles avait intéressé au jeu M. le vicomte de Prosny. Si elle ne l’avait pris que par les sentiments, l’excellente dame! ce qu’il en restait au vicomte n’était pas assez pour le soulever de son égoïste paresse. Mais elle lui avait mandé des choses si extraordinaires, entre autres, et surtout, sa volte-face d’opinion en faveur de Marigny, que l’étonnement qui le prenait si souvent à la gorge, l’y saisit plus dru que jamais. 11 eut besoin de se soulager de ses stupéfactions par une lettre. Quoiqu’il fût dévoué à la comtesse et qu’il l’aimât à sa façon, très-peu exaltée, il est vrai, mais fidèle, il trouvait pourtant agréable de se moquer parfois de sa bonne amie, quand elle lui paraissait inconséquente ou entraînée. Ces petites révoltes lui faisaient du bien. Elles l'arrachaient de temps à autre au double ilotisme de la soumission et de l’habitude. C’était un regain de caractère. Un peu de l'homme repoussait sous le sigisbé. Dans l’occurrence actuelle, ce fut une raison de plus pour écrire. II répondit courrier parcour-
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rier. Il y sacrifia même une soirée, car il n’écrivait pas beaucoup plus facilement qu’il ne parlait. Il avait peine à se dépêtrer de ses pensées, et l’abondance pas plus que la netteté n’était le signe caractéristique de son génie. La douairière deVandceuvre, sa d’Artelles II, se passa de lui, pour ce soir-là, et l’attendit vainement, Ariane nouvelle, en face de son tric-trac solitaire.
Sa lettre moins interrompue, moins hachée que sa parole, fut aussi moins confuse que sa conversation, ce modèle d’illogisme, d’incohérence et de difficultés, toujours victorieuses. Malgré l’agréable semis de manière que... qui l’ornait d’ordinaire, le trait n’y manquait pas, mais il était noyé dans les flots troubles d’une albumineuse verbosité. Les jours qu’elle était bienveillante, et pour ne pas sortir d’un ordre de faits cher au vicomte, la marquise de Fiers comparait sa conversation à des œufs brouillés aux pointes d’asperges. Les pointes d’asperges étaient les épigrammes, quelquefois assez salées, dont il assaisonnait ses discours.
Voici la lettre du vicomte Chastenay de Prosny à la comtesse :
Paris, 17 octobre 18.., rue Louis-le-Grand, 5.
« Je n’ai jamais douté, ma chère comtesse, de l’excellence de tous vos mérites. J’ai toujours humblement pensé, comme il convenait, qu’ils étaient de beaucoup supérieurs aux miens. En ai-je d’autres que les bonnes grâces de votre amitié? C’est fort douteux, ou plutôt, non, ce ne l’est pas. Je connais mes vices. Autrefois, je ne les
trouvais pas assez nombreux, et maintenant si peu qu’ils me soient restés, c’est toujours trop. La paresse en est un, c’est vrai; quant à la goutte, c’est bien pis qu’un vice, c’est une maladie. Vous avez deviné et pardonné les deux causes de mon long silence; vous m’avez accordé, avec votre bonté infaillible, ces indulgences plénières qu’on obtient d’autant mieux qu’on en est plus indigne, car pour qui sont-elles faites, sinon pour les pécheurs?
« Je baise donc, en signe de pardon et de reconnaissance, cette main enflée dont j’adore l’enflure qui n’empêche pas d’écrire. Je baiserais même votre mule, comme celle du Pape, si vous en aviez une encore, mais on n’en porte plus. C’était bon pour les pieds de notre jeunesse, ces pauvres pieds qui ont passé, comme s’ils avaient été des ailes! Hélas! comtesse, je mç demandais l’autre soir, où ils étaient allés en regardant ceux de la douairière de Vandceuvre, décidément cul-de-jatte, si cela peut vous être agréable, et dont par conséquent les articulations ont de bien autres afflictions que les nôtres. J’avais reçu votre lettre dans la matinée. Je pensais à vous : « que votre jolie petite goutte à la main soit bénie, madame la comtesse ! » disais-je à part moi, en apercevant les tibias d’une des femmes de Versailles qui dansait le mieux le menuet, engloutis dans d’épouvantables babouches, bonnes pour des jambes attaquées d’éléphantiasis.
« Cette pauvre Vandœuvre! Savez-vous que c’est bien mal à vous, comtesse, malgré toute votre
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amitié, toute votre bonté (mais les meilleures d’entre vous sont encore cruelles), de me dire qu’elle vous a remplacée dans ma vie, et qu’elle fait Vintérim de notre intimité, pendant votre absence? Est-ce possible, cela? Est-ce qu’on vous remplace? On pourrait, tout au plus, vous succéder. Mais elle ne vous succède même pas. J’ai conservé avec elle à peu près le même train d’habitude qu’avant votre départ. Je ne vais chez elle ni plus ni moins, parce que vous êtes partie. J’y fais mon tric-trac deux fois la semaine et j’y dîne tous les mercredis. Elle n’a jamais causé comme vous. Elle n’est pas restée du monde, comme vous, qui n’avez pas vieilli, tout en prenant des années. Excepté deux ou trois sempiternels commandeurs de Saint-Louis et votre serviteur, elle ne voit personne. Elle ne rajeunit guère, par conséquent, son magasin d’anciennes histoires. D’ailleurs, entre nous soit dit, depuis que sa grande podagrerie augmente, sa bonne humeur diminue. Je crois qu’elle baisse... Elle devient mauvaise joueuse. Au tric-trac, au piquet, elle discute tous les coups. Vous voyez s’il y a, dans tout cela, madame, quelque chose qui puisse dédommager de votre absence, et la faire oublier au plus fidèle de vos sujets.
« Non, rien n’en saurait dédommager! Songez donc que je vais chez vous tous les jours du bon Dieu, quand vous êtes à Paris; que je n’ai pas mis une seule fois ma perruque, depuis vingt ans, sans aller vous offrir d’abord, comme à la reine de toute ma vie, les prémices de ses boucles renouvelées? Permettez-moi de vous le dire, madame
la comtesse, ce n’est pas que de l’amitié, c’est de la piété, cela. Je me serais reproché d’offrir, à qui que ce soit, parmi vos connaissances ou vos amies, le temps que je passais chez vous. Il faut bien que je vous le déclare, puisque vous me forcez à vous montrer toutes les délicatesses de mon âme ; puisque vos soupçons violent ma pudeur. Savezvous bien ce que j’ai fait pour ne le donner à personne, ce temps qui vous était consacré ? Je l’ai offert à tout le monde, c’est-à-dire que je l’ai passé régulièrement à mon club de la rue de Grammont. On y joue mieux et plus cher le trictrac que chez la douairière de Vandœuvre,et on y sait mieux la chronique des salons de Paris que partout ailleurs.
« C’est là, ma chère comtesse, que j’en ai entendu dire de belles et de toutes les couleurs, sur le mariage qui fait votre édification maintenant, après avoir fait si longtemps votre scandale. Comment ! comment! comment !... C’est bien vous, vous, comtesse d’Artelles, qui m’écrivez ce que je lis là? C’est bien vous qui croyez si fort au céladonisme conjugal de M. de Marigny? C’est bien vous qui vous attendrissez sur l’immense bonheur de M 1,c de Polastron, devenue M me de Marigny, sans titre, et qui m’en écrivez en prose comme on en pourrait écrire en vers ! Eh! quelle bise a soufflé sur votre falaise de Carteret, pour faire tourner ainsi, comme un moulin à vent, une opinion qui paraissait inébranlable?... Oui, l’étonnement m’a pris; il prendrait à moins. J’ai cru, d’honneur, que je rêvais. J’ai frotté les verres de mes besicles pour
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mieux voir. Mais je voyais toujours la mêmechose, une étonnante chose, une incroyable chose! c’est que vous étiez convertie à la chevalerie de M.de Marigny et au bonheur de sa femme. C’est que vous pensiez sur ce point comme la marquise de Fiers, votre amie. Ah ! par exemple, elle doit, je lui demande bien pardon de l’expression, rire joliment dans sa barbe, la marquise de Fiers !
« Certes, je le regrette infiniment, comtesse : pourquoi n’a-t-on pas envoyé l’opinion publique de Paris par le coche, en votre pays de Carteret? Elle se serait réformée peut-être à ce tableau parlant de l’amour conjugal qui vous enchante. Pourquoi moi-même n’y ai -je pu accompaguer l’opinion publique?... Cela ayant manqué, on continuera, je le crains bien, d'appeler ici le mariage de M lIe de Polastron et de M. de Marigny la première folie d’une femme qui n’en a jamais fait. Cette chère marquise de Fiers! l’at-on assez tympanisée! C’était le premier mal qu’on disait d’elle, mais aussi comme on se vengeait d’avoir attendu si longtemps! A-t-on assez tiré à boulets rouges sur sa personne ! S’est-on même assez appuyé de votre opinion pour mieux pointer ses pièces! car rien de plus agréable que de battre une amie avec une autre amie, comme on casse un verre avec un autre verre; tout coup fait double, à ce jeu-là! Assurément, on ne se doutait guère que vous reviendriez à résipiscence! Si on le savait, ce serait bien vraiment une autre histoire, — un nouvel hurra d’exclamations et de surprises! La Moquerie Parisienne
sonnerait l’hallali de toutes ses trompes, et j’aurais la douleur de vous voir dépecée par les charmants couteaux de l’Ironie et de l'Èpigramme qui tuent et scalpent, et vous écorchent, quand ils vous ont tué et scalpé. Ah ! ma pauvre comtesse, ce n’est pas moi qui vous ferai courir un danger pareil! Je suis trop votre -ami pour donner cette joie à M m * de Lally, à M rae d’Outremont, à M me de Vanvres et surtout à votre charitable cousine, M n,e de Bigqrre qui en digne parente, ne manque jamais une occasion de tomber sur vous. Mort de ma vie ! quel sabbat feraient-elles sur votre enthousiasme de fraîche date pour ce vaurien de Marigny! Allez, comtesse, ses amis, ses meilleurs amis, à lui, ne partagent pas votre confiance. Ils viennent presque tous à mon cercle de la rue de Grammont. Je les ai entendus causer, et ce qu’ils disent confirme terriblement mes humbles observations personnelles, qui étaient plus orgueilleuses, quand vous les preniez en considération autrefois. « Avec beaucoup de caractère, disent-ils (ils lui accordent cela), Marigny est dominé depuis dix ans par une maîtresse qui sait son empire et qui le gardera, puisqu’elle l’a gardé. Un si long passé est une hypothèque sur l’avenir. » Je crois qu’ils ont raison. Que de fois Marigny a rompu pour renouer avec cette femme que vous avez tort de mépriser, parce qu’elle n’est pas jolie comme vous entendez qu’on doive l’être dans vos salons, mesdames du faubourg Saint-Germain, mais qui n’en est que plus redoutable à l’esprit et aux sens, — permettez-moi le
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mot, — d'un homme blasé, dit la Chronique, sur ces tartelettes à la crème de duchesses et de comtesses, qu’il a eues toujours devant lui, eu piles, à sa très-facile disposition !
« Du reste, pendant qu’il se prépare à passer tout l’hiver là-bas, dans le vieux manoir de sa vieille grand’mère, anachorète improvisé de l’amour et de la fidélité conjugale, je vous donne en quatre à deviner, ma chère comtesse, ce que ses amis font à Paris ! Qui se ressemble s'assemble, disent les vieux sages. Ils se sont donc assemblés et dans un sanhédrin d’après-souper, ces docteurs de corruption élégante, qui ne portent l’hermine ni sur l’épaule ni nulle part, ont majestueusement ouvert un concours sur l’intéressante question de savoir si, dans les éventualités du mariage de M. de Marigny, la femme légitime culbutera la maîtresfc, ou si la maîtresse culbutera la femme légitime. Là-dessus, des paris se sont engagés de toutes parts avec furie, comme s’il s’agissait de deux chevaux ou de deux jockeys. C’est épouvantable, n’est-ce pas?... J’ignore le terme assigné à ces insolentes gageures. Mais ce que je sais, c’est que la Vellini, qui fait toujours le contraire de ce qu’on croit d’elle, n’autorise, ni par sa conduite ni par son attitude, les impertinences aléatoires de ces messieurs. « Il faut avouer que cette Espagnole a la dissimulation d’une Italienne, me disait l’autre jour le comte Rupert, l’un des parieurs, on ne croirait jamais qu’elle songe à reprendre Marigny à sa femme. Elle affecte, sur ce point, une espèce d’incompréhensible indifférence,
car la question la regarde bien un peu. L’amourpropre n’est-il pas le dernier de tous nos amours?... Comme, pour mon compte, je ne tiens pas infiniment à perdre mes trois cents louis, j’ai voulu l’intéresser à mon pari autrement que par la vanité , mais ouitche ! elle m’a envoyé promener avec une hauteur qu’on lui passe, je ne sais pourquoi , comme si elle était la favorite du roi Boabdil...
« Rupert avait raison. Je suis retourné chez la senora depuis le mariage de M. de Marigny, et elle m’a paru très-calme, très au-dessus, en apparence, de l’événement accompli ; mais qui sait? peut-être, au fond, le diable n’y perdrait-il pas. Elle n’était pas agitée, mais était-elle indifférente? Elle avait cette tranquillité que je lui ai toujours vue quand il s’est agi du mariage de son ancien amant : la sécurité d’un être parfaitement sûr de son fait, et qui aurait foi dans une étoile. Il faut que je vous raconte cette visite, ma chère comtesse. J'avais toutes sortes de motifs pour la lui faire : motif* de curiosité, motifs de rancune, car j’ai toujours sur le cœur la manière dont elle m’a traité un certain soir que j’allais chez elle par votre ordre. Vous en souvenez-vous?... Elle fut impertinente : je ne pus l’entamer, et je jouirais profondément de l’occasion qui me permettrait de lui payer cette vieille dette. De plus, j’avais entendu dire... une chose inouïe, aussi étonnante que votre opinion d’à-présent sur M. de Marigny! que le jour du fameux mariage, on avait vu, après la cérémonie, la senora Vellini descendre du perron
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de Saint-Thomas-d’Aquin avec la comtesse de Mendoze. On assurait qu’elles étaient montées dans la même voiture toutes les deux. Qui disait cela? qui avait vu cela? On ne nommait personne, mais cela se racontait tout bas, quoique chacun dît tout haut que c’était ridicule, absurde, impossible. Un pareil bruit me trottait perpétuellement dans la tête. Je voulais savoir ce qu’il en était, et pour cela, quelques jours après que vous fûtes partie, je m’en allai chez la sefiora.
<( Je la trouvai dans son appartement de la rue de Provence, qu’elle n’a pas cessé d’habiter. On me dit qu’elle était à sa toilette, car il était trois heures et elle se préparait à sortir. Je fis comme l’ancien chancelier de France à la porte du roi, je frappai trois petits coups et j’entrai, par privilège. Elle était assise devant un grand miroir, enveloppée dans un vaporeux peignoir de couleur de soufre, jeté sur ses épaules de mécréante, en attendant l’autre qui sera de soufre tout de bon, et que le diable lui passera un jour dans le boudoir de son enfer. Une grande fille qu’elle nomme Oliva, et qui est bien le plus bel animal femelle que j’aie jamais vu tisonner du regard les sens d’un chrétien, était debout derrière elle, tordant dans ses fortes mains, roses de santé et de jeunesse, la chevelure noire de la seûora qu'elle coiffait. Je n’ai connu, par parenthèse, que la Duthé et la sefiora Vellini qui eussent le fastueux courage d’avoir chez elles des filles de cette beauté éclipsante. Il est vrai que la Duthé, avec son profil égyptien, ne craignait pas grand'chose, tandis que la Vellini,
avec son visage irrégulier et olivâtre, paraît tout naturellement éclipsée.
« — Entrez, me dit-elle assez gracieusement en me montrant dans un sourire ses blanches dents que vous appelleriez des palettes, car elles sont un peu larges, entrez, monsieur de Prosny. On me coiffe, mais qu’importe! Est-ce que les dames d’autrefois ne recevaient pas à leur toilette? En faisant aujourd’hui comme elles, je vous rappellerai votre jeune temps.
« Je m’assis en la regardant, espérant assez peu, comtesse, trouver sur son visage les traces qu’avaient dû, je le supposais, y laisser les jours précédents. On ne lit guère dans sa physionomie, à moins qu’une émotion instantanée ne la saisisse. Ces sombres tempes gardent bien leur secret.
« Il s’agissait de la faire naître cette émotion, et une fois déjà, j’avais éprouvé que c’était assez difficile. Après quelques menus propos de politesse et de conversation oiseuse :
« — Eh bien, lui dis-je avec éclat, voilà donc la chose faite! Marigny est marié et je vous ai vue à son mariage. Vous avez eu là une drôle d’idée, senora, d’assister à une pareille cérémonie. •
« — Porque no?... répondit-elle, en piquant une épingle d’or bruni à tête de topaze dans une natte. Quel miracle est-ce donc que j’aie voulu voir de mes yeux celle qui allait devenir la femme légitime comme vous dites, vous autres, de Ryno de Marigny?... Si on me tuait jamais, vicomte, avant de mourir je regarderais mon bourreau. Elle dit cela, je ne sais comment. Elle a la voix très-grave.
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Fut-ce une erreur? mais je crus qu'elle s’estimait parfaitement tuée depuis qu’elle avait vu Hermangarde.
« — Et comment la trouvez-vous? ajoutai-je, voulant au moins la galvaniser.
« — Elle! répondit-elle avec un accent de justice et de vérité qui me renversa, ah! très-belle! oui, très-belle; plus belle encore que ne l’était ma mère, qui était bien pourtant tout ce que j’ai jamais connu de plus beau.
« Vous m’avez quelquefois reproché mon air ébahi, ma chère comtesse, et probablement il me revint, car elle me regarda. Comme je me taisais :
« — Cela vous étonne donc beaucoup, ce que je vous dis là? ajouta-t-elle. En effet, cette absencee de toute ombre de jalousie ou de dépit me confondait encore plus que la première fois, quand je lui avais parlé du mariage arrêté de Marigny. Alors ce pouvait être une ruse; rien n’était irrévocable encore, mais à présent que l’affaire conclue, qu’après avoir vu Hermangarde, elle eût toujours cet incroyable sang-froid, et en parlant d’une rivale victorieuse, cette espèce de bienveillante équité, voilà ce qui me renvoyait à ces vieilles idées auxquelles vous avez tant fait la guerre et que vous appelez mes horreurs. Elle était coiffée. Elle avait secoué de son épaule le peignoir soufre qui était tombé à scs pieds. Elle n’avait qu’un jupon brodé et son corset. Je me confesse à vous, chère comtesse. Je regardais cette épaule couverte d'un duvet brun et pressé , ces bras souples aux mouvements fluides, et je me demandais quelles ressources de gym-
nastique inconnue i! y avait, cachées dans ce petit corps, en apparence si chétif, et qui forçait, sa camériste venait de le lui dire, moi présent, les meilleurs buses d’acier. « Sirène du diable, pensai-je, de quels œufs d’esturgeon salés as-tu donc nourri ton Marigny, pendant tant d’années, pour que tu croies qu’il va revenir te demander tes caresses à ton premier coup de sifflet?... »
— On lui apporta sa robe. Elle la mit. Cela me fit sortir de mes contemplations songeuses.
« A propos de ce mariage, repris-je, on m’a dit une chose que je n’ai pas voulu croire, senora?
« — Quoi donc? fit-elle.
« — Que vous étiez sortie de Saint-Thomasd’Aquin, bras dessus, bras dessous avec la comtesse de Mendoze, une plantée-là comme vous, ma pauvre senora, et que vous étiez montée dans sa voiture, comme si vous étiez des amies de tous les temps.
<i — Porque no? fit-elle encore.
« Ah! par ma foi, elle m’impatientait avec ses porque no? porque no? Elle devait bien savoir, morbleu, pourquoi la comtesse de Mendoze ne pouvait s’appareiller publiquement d’une fille de sa sorte, et j’allais peut-être le lui rappeler, lorsqu’elle l’oubliait, mais la curiosité m’inspira la prudence et je me contins :
— « — Diable! dis-je, tant pis pour moi alors! car j’ai parié que c’était un conte. J'ai juré que c’était impossible.
« — Vous avez eu tort, monsieur le vicomte, répondit-elle en fermant son bracelet, qui ren-
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dit un bruit sec , cela est vrai et vous avez perdu.
« — Bah! fis-je bruyamment et quel motif a pu déterminer cette liaison soudaine? Est-ce la sympathie, née des memes malheurs? car avant ce damné mariage, vous ne vous connaissiez guère, je présume, de manière que...
u Mais elle m’interrompit par le mot de Tal- Ieyrand : Vous êtes bien curieux ! et elle le prononça avec une superbe qu’une princesse de Bénévent n’aurait, certes, pas désavouée. On dit qu’elle est de grande race par sa mère, et il y a des moments où, parole d’honneur! on le croirait.
« Je pris une pastille de cachou dans cette bonbonnière que vous m’avez donnée et me mis à siffloter un air, en l’observant de l’angle de l’œil. Elle était habillée... Elle avait une robe de drap noir, que vous eussiez trouvée indécemment courte, car les chevilles qu’elle a remarquablement bien étaient à découvert sous la soie collante de ses brodequins. Cette robe était fermée par devant avec des topazes comme celles qu’elle avait piquées dans ses cheveux. Certes, un tel accoutrement était bizarre. Mais le bigarre est ce qui lui va le mieux ! Elle se fourrerait un anneau dans le nez comme un bison ou une bayadère qu’elle nous entraînerait tous par ce diable d’anneau ! Elle posa , tout en chantonnant, un chapeau d’homme sur sa tête, avec une plume tombant à l’épaule, comme si elle allait monter à cheval et commander une compagnie de mousquetaires noirs.
« — Voilà M. de Cérisy! s’écria-t-elle, j’entends
la voiture. Nous dînons à Ville-d’Avray, vicomte. Voulez-vous dîner avec nous?
« Je refusai. C’était mon mercredi chez la douairière de Vandceuvrc. Comme je la remerciais, Cérisy entra, l’air heureux de cette grâce d’accepter à dîner qu’elle ne lui octroie pas tous les jours. Malgré son air de grand flandrin, Cérisy est un homme de qualité et d’esprit. Il jette sa gourme dans quelques folies, mais après tout, il ne faut pas que les jeunes gens nous détroussent trop tôt de notre sagesse. Qu’est-ce qui nous resterait pour nous faire respecter de ces gaillardslà?... Il joignit ses instances à celles de lasenora, mais je suis fidèle à mes amis et à mes habitudes, et je persistai dans mon refus.
« — Que je ne vous retienne pas, leur dis-je, et je me levai. Oliva prit sur une encoignure un magnifique flambeau de bronze sculpté, à trois branches, appuyé sur trois monstrueuses griffes de lion et elle en présenta la triple flamme ondoyante au cigare de sa maîtresse. Il y a bien dix ans que je vais chez la Vellini et de nuit ou de jour; quelle que soit la saison ou l’heure, j’ai toujours vu ce flambeau allumé et brûlant. Les uns affirment que c’est un emblème, une des superstitions de cette tête étrange; les autres disent simplement que la sefiora qui fume, comme toutes les femmes de son pays, veut avoir du feu toujours prêt sous sa main.
'<i Nous descendîmes tous les trois. Une calèche à quatre chevaux nous attendait.
« — Peste! mon cher Cérisy, voilà qui est prin-
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cier! lui dis-je, en voyant le luxe de son attelage.
« — Us ne sont pas très-faciles à mener, répondit-il avec un ton de galanterie digne de son père, que j’ai fort connu et que nous appelions le beau Muguet ; mais sous la petite main de la seiiora, ils sont presque aussi dociles que nous.
« — Comment, la seiiora? repris-je... Mais elle s’était déjà enlevée et campée sur le siège, avec la légèreté d’un page. Le cocher était passé derrière la voiture. Elle avait pris les rênes dans cette petite main dont venait de parler Cérisy, et du fouet qu’elle agita, elle frappa la crinière des deux chevaux de tête, qui, sous le vent de flamme de cette caresse mordante, bondirent, se cabrèrent et, s’encapuchonnant dans les rênes tendues, frémirent d’être si bien contenus.
« Cérisy était monté. « — Quand vous voudrez, seiiora», dit-il. L’audacieuse Espagnole sembla frapper à la fois les quatre croupes de ses chevaux. Ils s’élancèrent... Mais au second tour de roue, la voiture revint sur elle-même : tout ce puissant attelage avait reculé. Elle le ramenait en arrière vers moi :
« — Monsieur de Prosny, me dit-elle avec sa voix grave et ses yeux impassibles, si vous voyez M me de Mendoze avant moi, offrez-lui mes affectueux compliments.
« Et la voiture partit comme une flèche de foudre. Les chevaux montèrent la rue de Provence à un galop fait pour tout briser. A l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin, je vis tourner de court et disparaître cette légère voiture qui battait pres- 11. 8
que les jambes des nobles bêtes qui la traînaient, et qui s’impatientaient et se forcenaient de n’avoir que cela à emporter!
« Eh! eh! grondez-moi si l’envie vous en prend, comtesse ! Ce qui venait de passer devant mes yeux, comme un météore, ne ressemblait guères à tout ce que j’avais adoré dans ma jeunesse. Mais quoique je ne sois qu’un vieux bonhomme, je sentis cependant quelque chose qui se rajeunissait en moi et qui absolvait presque tous les Marigny et les Cerisy de la terre de leurs folies pour un être comme celui-là!
« Mais ce ne fut là qu’un instant; un diable de mouvement ou un mouvement du diable qui ne dura pas, madame la comtesse. « Ta, ta, ta, me dis-je in petto, elle se moque de moi, après tout, cette commère-là avec scs compliments à la comtesse de Mendoze. Eh bien, tête-bleu ! je les lui porterai, et aujourd’hui même. Nous allons voir! Peut-être que M me de Mendoze, qui montre ses chagrins à tout Paris, ne sera pas si discrète que cette seiîora de l’enfer. Je saurai quel lien il peut y avoir entre ces deux femmes, placées si loin l’une de l’autre dans la vie et dans la société. » Et du même pas en disant cela, je me dirigeai vers l’hôtel de Mendoze. Mon mauvais génie m’y fit arriver trop tard. La comtesse n’y était plus, elle avait quitté Paris depuis plusieurs jours pour une de ses terres. Ce fut même longtemps après être allé à l’hôtel de Mendoze que j’appris, je crois chez M me d’Outremont, que la malheureuse comtesse (c’est son titre officiel) s’était retirée à son château
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de la Haie-d’Hectot, en Normandie, c’est-à-dire qu’elle habitait à une lieue et demie de M me de Fiers. Saviez-vous cela, ma chère amie? La société de Paris, qui sait tout, elle, même la topographie du' Cotentin, quand il s’agit de faire du scandale, a fort bien remarqué que de toutes ses terres M me de Mendoze avait justement choisi celle dont la situation la rapprochait le plus deM.deMarigny.
« Telle a été, en toute exactitude, ma chère comtesse, la visite qui a suivi votre départ à la seiîora Vellini. Comme vous voyez, je ne suis pas heureux avec cette femme-là, car voilà bien la seconde fois que j’échoue, quand il s’agit de connaître ses impressions ou ses dessins. Elle renverse tous les préjugés sur les femmes. Ajoutez que je ne sais pas un mot de la vérité ou de la fausseté de ses relations avec la comtesse de Mendoze, qui était bien réellement et assez ridiculement à Saint- Thomas-d’Aquin, le jour du mariage, si vous vous le rappelez. On n’est donc pas moins renseigné que moi. On n’est pas dans une anxiété plus grande. Comptez cela aussi pour les trois quarts de ma paresse à vous écrire. Je m’attendais presque à vous décocher le fameux billet historique : Prene { garde i vous, le diable est déchaîné ! mais le diable ne se déchaîne point. Je suis retourné plusieurs fois chez la Malagaise. Je l’ai toujours vue, son cigarro aux lèvres, fumant tranquillement comme un volcan qui n’éclate jamais, se berçant dans son hamac pendu au plafond, enveloppée dans un calme impénétrable et railleur ; mais le tigre est calme aussi et même somnolent jusqu’à ce qu’il bondisse, et
son premier bond tombe si juste qu’il n’a pas besoin de le recommencer. La senora imitera-t-elle cette aimable bête avec laquelle elle a peut-être plus d'un rapport de ressemblance? Ne fera-t-elle qu’un coup de dent du friand bonheur d’Hermangarde? Moi je tiens pour les parieurs qui le croient. N’allez pas vous moquer de mon astrologie judiciaire. C’est de l’expérience. Je ne suis pas un moraliste bien foncé, mais il y a cinquante ans que je repasse l’alphabet de la nature humaine, et je m’imagine qu’une femme comme cette Vellini est très-menaçante pour la délicate chose, plus rare encore que belle et plus fragile que tout, que vous appelez le bonheur permis du mariage. Est-ce son petit corps qui est sorcier ou bien son âme? Si vous la connaissiez comme moi, vous croiriez aussi qu’elle a quelque secret, je ne sais où, dans sa personne, pour faire revenir à elle un homme. Je vous entends vous écrier que c’est fort laid, ce que j’ose vous écrire là ; mais que voulez-vous, madame la comtesse? Ce n’est pas ma faute, à moi, si on n'élève pas ses filles pour lutter avec de vieilles maîtresses qui ont toute honte bue, mais qui, à ce prix, font boirc-aux hommes toutes sortes de choses dont le goût ne se perd jamais. La belle M“ e de Marigny, avec sa beauté surhumaine, donnera à son mari le même bonheur que vous avez donné au vôtre; que cette charmante rose-thé, maintenant flétrie, M nie de Mendoze, a donné à Marigny, qui l’a quittée, et pour revenir à cette Vellini dont il est question. Ce sera toujours la même antienne. Vous appelez cela le bonheur des anges. Très-
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bien ! Mais les amoureux s’en fatiguent comme un musicien qui serait condamné à jouer toute une partition sur une corde unique. Vous avouerez que cela finirait par être ennuyeux pour le musicien. Aussi qu’arrive-t-il ? On trouve bientôt parfaitement gauche ce qu’on avait trouvé si pur. Et la Fidélité après la possession (je ne parle point de l’autre, dont j’ai été l’exemple à vos pieds) continue d’être, parmi les femmes comme il faut, un fabuleux prodige qu’on n’a jamais vu, tandis qu’ailleurs il existe, à l’état de monstruosité, il est vrai, mais enfin de monstruosité réelle et vivante, avec une alcôve pour bocal !
« Et maintenant pardon, mille fois pardon, chère amie, pour mes prophéties contre un bonheur qui vous intéresse. Dieu est certainement Dieu, malgré les philosophes qui le niaient dans ma jeunesse, et je ne suis pas son prophète. Je puis donc fort bien me tromper et souper à merveille après, comme je l’ai fait hier, par parenthèse, chez le chevalier de Falnat, un ami de ce pauvre Daigrefeuille. Quant à mes opinions sur les vieilles maîtresses et les jeunes mariées, pendant que je les écrivais, je vous voyais d’ici à Carteret, prendre ce grand air qui vous a toujours réussi quand j’ai eu le malheur de vous déplaire, et je vous entendais me dire : Taisez-vous, monsieur de Prosny! Je me tais donc tout court, ma chère comtesse, et je n'allonge cette lettre, déjà trop longue, que de mes respects les plus tendres. Vous savez s’ils le sont !
<• Etoi de Bourlande-Chastenay, vicomte de Prosny. »