DANS L’EMBRASURE D’UNE FENETRE
a réponse que M. de Prosny avait faite à M me d’Artelles avec uneraaligne exactitude n'effraya pas la comtesse, mais l’impatienta. Elle y retrouvait tous les préjugés qu’elle avait perdus, mais elle ne respectait pas assez la tête de M. de Prosny pour les reprendre. En sus, il y avait un peu de moquerie innocente, car la moquerie du vicomte, petit acte d’émancipation à ses propres yeux, n’était jamais un acte d’insurrection positive. Non-seulement il n’aurait pas osé, mais il n’eût pas même songé à oser. Elle était sa monarchie de cœur depuis trente ans, et cette monarchie absolue, il la tempérait par de petites ironies, comme l’autre, dans l’ancien régime de France, se tempérait par des chansons. La comtesse, adroite comme les gouvernements devraient l’être, et n’étant pas pour rien l’intime amie de M rae de Fiers, à qui elle avait vu pratiquer sur feu le marquis une domination modèle, ne se blessait pas des plaisanteries de son esclave. Elle avait la longanimité de cette rusée commère italienne que l’His-
DANS L’EMBRASURE d’UNE FENÊTRE. 6}
toire, qui se mêle peu du sexe des âmes, appelle sur son rabat et sur sa moustache le cardinal Mazarin. Elle pardonnait l’illusion d’une petite résistance dans l’intérêt de son pouvoir.
Seulement, comme il faut que la femme se retrouve un peu partout, elle eut un dépit impatient en lisant la lettre où le vicomte, qui n’avait jamais été si brave, maintenait son opinion sur Velfini. « Voyez, dit-elle à la marquise, voilà que M. de Prosny me raille maintenant parce que je crois comme vous à la sincérité du cœur de M. de Marigny. C’est un vrai tocsin qu’il nous sonne avec les clochettes de son chapeau de fou. Ne le diraiton pas épris à son tour de cette odieuse femme qui fait rêver jusqu’aux vieillards, et sur laquelle il nous écrit six énormes pages, lui qui, d’ordinaire, se contente de quelques mots écourtés! Et tout cela, vertu de ma vie ! parce qu’il l’a vue à sa toilette dans un corset débraillé, ou remplissant le noble rôle de cocher de M. de Cérisy! »
Assurément, avec ses habitudes du monde, M me d'Artelles avait le droit de s’étonner. Mais la marquise, qui connaissait mieux la vie et combien peu le code des convenances pèse dans la balance des passions , la marquise ne partageait pas le dédain de la comtesse pour cette femme, qui, comme le disait son amie, faisait rêver jusqu’aux vieillards.
En effet, cette femme, cette Vellini, était pour elle une énigme dont elle ne parlait jamais, il est vrai, qu’à M ine d’Artelles, et encore ne lui en parlait-elle que bien sobrement, en quelques mots,
mais qui préoccupait et tantalisait son esprit. Comme M. de Prosny, mais d’une autre manière ineessamment elle en rêvait. Quand, dans sa bergère, au coin du foyer ou à la fenêtre de son salon, elle fermait les yeux et baissait la tête, ses enfants, qui la regardaient, croyaient qu’elle était endormie et elle pensait à Vellini. Eux, qui l’aimaient presque autant qu’elle était aimable, se parlaient plus bas leur tendresse pour ne pas troubler son sommeil. Ils surveillaient en souriant entre eux, douce chose, mon Dieu ! que la piété filiale ainsi partagée! ce sommeil qu’ils appréhendaient comme un affaiblissement des organes. Ils la contemplaient avec mélancolie, elle qui les avait bénis envers et contre tous. Puis, quand Hermangarde s’attendrissait en la voyant tombée dans ce sommeil facile aux vieillards parce qu’ils vont peut-être bientôt mourir, et que François de Sales, à son heure dernière, appelait le frère en attendant la sœur, l’épouse qui soutenait la fille rapportait à son mari, en se détournant, une larme qu’il buvait en silence, la seule espèce de larmes que connussent les yeux purs de cette femme heureuse! Ingénieux à se tourmenter, ils s’effrayaient à tort pourtant; elle n’était point assoupie. Cet esprit vif et attrayant ne reployait pas ses ailes , cette vieille que Dieu avait tant douée ne s’affaiblissait pas comme eût fait une matière moins subtile et moins mêlée aux célestes étincelles. Elle était seulement retirée en ellemême, abritant sa méditation sous le voile trompeur du sommeil qui les inquiétait. Mais la vie
dans l’embrasure d’une fenêtre. 6 5
intérieure couvait au sein de ce repos. Vellini, Vellini passait, en l’enflammant, au fond de cette pensée, cachée, mais attentive. Elle la voyait comme Marigny la lui avait montrée, comme M. de Prosny devenu (par miracle !) peintre en parlant d’elle, la lui avait représentée à son tour, et elle cherchait le mot de l’énigme illisible et non pas indistinct. <t II y a plus difficile que de conquérir, pensait-elle, c’est de garder sa conquête. Pour les femmes, c’est le grand problème , » et elle, qui avait cherché peut-être cette quadrature du cercle du cœur sans la trouver jamais, se demandait si Vellini n’avait pas, à son insu, le génie qu’il fallait pour la découvrir sans chercher, pour dompter l’indomptable chimère dont le dos ailé tenta toute femmedans sa jeunesse... Alors la peur la prenait pour Hermangarde et elle rouvrait les yeux en sursaut. Mais cq qu’elle retrouvait devant elle chassait sa terreur comme un mauvais songe. N’y étaient-ils pas tous les deux? Ils y étaient l'un à côté de l’autre, tantôt ici et tantôt là, mais exprimant l’amour de leurs âmes dans leurs gestes et dans leurs regards. Parfois oisifs, ils se contentaient d’une main prise, d’un échange de pensées et d’accablantes délices par les yeux. D’autres fois Marigny (l’auraient-ils cru, ses amis de Paris, qui l’appelaient le fier Sicambre?), ce Marigny, dont l’intimité avec Vellini, M rae de Fiers le savait, avait été une longue bataille, renouvelant la fable si vraie d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, tendait ses poignets à l’écheveau de soie d’Hermangarde qui le dévidait n. 9
en le brouillant à dessein, pour sentir plus longtemps l’haleine du dieu de sa vie sur son front tiède et ses longs cils. Détails vulgaires, mais idéalisés par le cœur, par cet amour, beauté et mystère, qui jette des torrents de volupté et de poésie sur toutes les poussières de l’existence! C’était sans efforts et sans combat que la marquise se rassurait à ces spectacles, où l’homme gagne tant en grâce et la femme en puissance, fusion divine de deux âmes qui mêlent leurs facultés, en les partageant! Ah! quelle femme, fût-elle centenaire, ne s’est pas toujours retournée avec une passion de souvenir vers le bonheur évanoui de l’amour, quand elle a rencontré de ces félicités si bien gravées et si visibles dans la vie, qu’on dirait une eau-forte dont les yeux les plus affaiblis peuvent saisir aisément la perfection et l'empreinte!... Tels étaient les. sentiments de la marquise. Elle jouissait du bonheur de ses enfants, moitié pour eux, moitié pour elle. Elle passait de longues heures les mains jointes sur sa ceinture, à contempler ce chef-d’œuvre du destin auquel elle avait contribué, et qui condensait tous les bonheurs épars et moins grands de sa vie, en un seul, pour son Hermangarde. On aurait juré qu’elle priait. Et qui sait? peut-être priait-elle. Elle n’avait jamais été pieuse, mais elle n’avait jamais non plus été incrédule. Ce qu’elle n’avait pas demandé à Dieu pour elle, peut-être le demandait-elle pour sa petite fille. Tous les grands sentiments sont de grandes croyances, et toutes les grandes croyances ne s’appellent-elles pas? Oui, elle aimait tant
DANS t’ EMBRASURE D'UNE FENÊTRE. 6 7
Hermangarde qu’elle eût fait volontiers, cette femme du xvm e siècle, des neuvaines à la Vierge Marie, la Protectrice des amours saintes, la Mère de toutes les pitiés, pour qu’elle protégeât la fragilité sublime d’un amour semblable ; pour qu’elle, eût pitié d’un si saint amour.
Mais que cela fût ou non, elle n’était pas femme pourtant à s’en remettre uniquement au ciel du bonheur qu’elle lui demandait. Elle pensait à le couvrir de ses propres mains, à l’assurer par des voies humaines. C’était là sa pensée de toutes les heures, comme le prouvera une des dernières conversations qu’elle eut avec sa petite fille, quelques jours avant de quitter son ancien manoir de Carteret et de retourner à Paris.
Ils n’étaient pas sortis ce jour-là. La pluie tombait depuis le matin, une pluie des derniers joufs d’octobre, fine, pressée, filtrant d’un ciel gris et qui semblait ternir la mer en y tombant, car la mer aussi était grise et son écume roulait du gravier au rivage. Des fumées cernaient l’horizon Jersey était noir, mauvais signe, disent les marins de cette côte. Le vent qui poussait de longues plaintes, en soufflant de la falaise, annonçait de l’eau pour le reste de la journée et rendait toute promenade impossible. Us n’avaient pas quitté le salon. A une certaine heure, selon son usage, M me d’Artelles s’était retirée dans sa chambre et ils étaient restés seuls avec la marquise. Hermangarde brodait. Marigny, le bras passé derrière elle, sur le dos de son fauteuil, regardait le mouvement languissant deces belles mains qui tra-
vaillaient. Ils avaient d’abord causé tous les trois. Puis la marquise avait paru s’assoupir. Elle s’était isolée d’eux par les cils baissés, mais non par la pensée. Discrétion délicate qui ménageait les plus sensitives pudeurs de sa fille, en ne voulant pas voir tomber quelque baiser, difficile à retenir, sur ce cou dont la ligne inclinée passait si près de la bouche de Ryno.
Après un temps qui ne leur parut guère, un domestique souleva la portière du salon. Un fermier demandait M. de Marigny. A ce moment, M me de Fiers avait rouvert les yeux.
« Ryno vous a-t-il réveillée, ma mère? ditHermangarde'. Malgré les précautions qu’il avait prises, Marigny pouvait avoir fait quelque bruit, tout en traversant le salon.
— Non, mon enfant, répondit la marquise, ton mari ne m’a point éveillée; je ne dormais pas.
— Méchante bonne maman, dit Hermangarde, qui reste près d’une heure sans rien dire à ses deux enfants! Que faisiez-vous donc, alors, les yeux fermés et dans le silence?...
— Ah! fit la marquise, avec sa finesse accoutumée, je vous écoutais vous aimer. »
Une nuance d’un rose pâle traversa les joues pâles de la chaste femme, qui plus d’une fois avait été obligée de mettre sa main sur les lèvres de son mari pour y étouffer de ces ardents soupirs qui implorent mieux que la voix quelque caresse.
« Mère, dit-elle après une légère pause, est-ce que vous êtes jamais de trop entre nous ? Est-ce que nous ne serons pas assez longtemps sans
DANS X.’ EMBRASURE D’UNE FENETRE. <5p
vous entendre puisque vous voulez nous quitter, pour nous priver, pendant que vous êtes ici encore, de votre esprit et de votre Yoix? »
Et elle jeta un triste coup d’œil vers la fenêtre d’où l’on voyait la pluie tomber lentement sur les grèves.
« C’est vrai, répondit la marquise, suivant le regard d’Hermangarde, voici l’hiver : il va falloir bientôt partir. M me d’Artellesest pressée de revoir Paris et se plaint de ses rhumatismes. Vous allez rester seuls, mes chers enfants, mais la plus seule des trois sera encore votre vieille grand’mère, lorsqu’elle sera loin de vous.
— Chère maman, ditM mc de Marigny, touchée du ton de la marquise, en laissant là sa broderie pour venir prendre la pose qu’elle prenait quand elle était jeune fille, et en s’agenouillant sur le tabouret aux pieds de sa grand’mère, j’aime ce pays ; j’y suis si heureuse ; l’été m’y a été si bon ; mais je vous préfère à tous les pays du monde ! Si je le veux, Ryno retournera à Paris!...
— Non! non! repartit vivement la marquise, retrouvant sa fermeté sous l’attendrissement qui la pénétrait. Non, ma chère enfant, je ne veux point de ton sacrifice. Restez ici, puisque vous vous y plaisez; je vous aime presque mieux ici qu’à Paris, où vous iriez dans le monde sans moi, et où je ne vous verrais pas beaucoup davantage. »
Elle ne disait pas la vraie raison qui la faisait les aimer mieux à Carteret qu’à Paris, tout l’hiver. Mais si elle parlait du monde, des distractions du monde, elle ne pensait qu’à Vellini.
Elle se mit à passer les mains sur le pur ovale du visage de sa petite fille, qui avait couché câlinement la tête sur les genoux maternels, et caressant la joue de Briséis, tournée vers elle :
« Tu ne sais donc pas, mon beau cœur, lui ditelle, avec une douce mélancolie, combien le bonheur d’une femme est fragile. Tu ne sais qu’une chose, toi, c’est ton bonheur. Garde-le bien, en restant ici. Tous ceux qui tiennent à leurs trésors les cachent dans la solitude. Ryno t’aime avec idolâtrie. C’est un noble caractère, mais l’amour qu’il a pour toi n’est pas d’une autre espèce que l’amour des hommes. Ici , qu’aimerait-il s’il ne t’aimait pas? tandis qu’à Paris, il est des distractions de toutes sortes; et pour une femme aimée, toute distraction est une ennemie. »
La belle joue que la marquise flattait de la main changea de couleur.
« Voulez-vous bien, folle enfant, ne pas pâlir comme cela ! reprit la marquise. Qu’est-ce que je t’ai dit pour t’émouvoir ainsi, grand Dieu?... Ma chère enfant, je te donne un conseil dans l’intérêt de ton bonheur, qui est aussi le mien. Et elle embrassa la joue pâle, mais qui resta pâle.
L’amour t’aurait-il égarée au point de te faire croire qu’aimer et se laisser aimer, c’est assez pour retenir l’amour qu’on inspire? T’imagineraistu que ton mari, qui n’est plus un enfant comme toi, n’a pas aimé avant de te connaître? Le cœur d’un homme! ah! quelle femme peut se vanter d’avoir bien fermé cet abîme, et d’en avoir toujours la clef?
— Oh! vous avez raison, grand’mère, dit à son tour Hermangarde, en relevant son visage ému, nulle femme ne peut se vanter d’une telle puissance, s’envelopper l’âme dans une si douce sérénité. Si j’ai pâli tout à l’heure, c’est à cela que je songeais... Je pensais à cette infortunée M me de Mendoze, dont la pensée m’a toujours suivie depuis un soir...
— Quel soir? Et qui vous a dit, fit la marquise, que Marigny ait aimé M m,; de Mendoze?
— Oh! mère, reprit Hermangarde, ce n’est personne et c’est tout le monde. Les oreilles des jeunes filles voient et leurs yeux entendent. Dans ces quelques soirées où vous m’avez conduite avant d’être mariée, j’ai surpris, sans avoir besoin de faire une question, tout ce qu’on reprochait à M m ® de Mendoze, tout ce qu’on disait d’elle et de Ryno. Je ne savais pas ce que c’était que d’aimer alors... Je trouvais bien extraordinaire ce que j’entendais chuchoter sur M. de Marigny, dont les femmes parlaient comme d’un démon ; je n’avais pas l’air de comprendre, mais je me demandais de quels moyens usaient les hommes pour se faire aimer, comme on disait qu’il était aimé de M n,c de Mendoze, malgré l’éclat de l’abandon qu’il en avait fait. J’observais profondément cette femme partout où je la rencontrais. Mon Dieu ! que j’avais pitié d’elle ! Elle qui avait été si jolie était méconnaissable. On la disait mourante. Je ne pouvais lui montrer l’intérêt que je lui portais au fond de mon âme. Il y avait des moments où l’envie me prenait, la voyant si malheureuse, de traverser le
salon où j’étais et d’aller l’embrasser, devant tout le monde, comme on embrasse une sœur. Quand on l’accusait, j’étais toujours tentée de la défendre ; je ne savais comment l’avertir de la sympathie que j’avais pour elle. Ne vivant que dans une pensée et dans une souffrance, elle ne se doutait pas de ce qu’il y avait pour elle dans mon cœur. Un jour, comme nous sortions de chez M n,e de Bruck, je lui mis sa pelisse sur les épaules, et je ne pus m’empêcher de lui baiser la main. Heureusement le vestibule était sombre, vous ne me vîtes pas et personne ne me vit, mais moi je vis bien, dans les ombres, les yeux qu’elle fixa sur les miens, étonnés, attendris, confondus ! Quelque temps après, je la rencontrai chez M me de Valbreuse, elle fut sur le point de s’évanouir et le sang faillit l’étouffer et monta à ses lèvres quand on annonça M. de Marigny. Lui, je ne l’avais pas vu encore, mais alors je compris. » Elle s’arrêta.
« Que compris-tu , ma pauvre enfant? reprit la marquise.
— Je compris alors, répondit-elle, en rougissant comme si elle avait été une jeune fille encore, qu’il n’y avait plus qu’à mourir quand il ne vous aimait plus.
— Tu ne m’avais pas dit cela, petite? dit M ma de Fiers, avec moins de reproche que de réflexion.
— Non, bonne maman, fit Hermangarde, je n’ai pas osé; je l’aimais. Si je vous avais parlé de M me de Mendoze, j’aurais craint de me nuire à moi-même, en nuisant à Ryno dans votre esprit.