‹ Une Vielle MaitresseChapitre 29 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

oublié, qui avait vu sans doute, à quelque soir, sur ces planches tremblantes et verdies, plus d'une belle fille de douanier, entraînée par un fraudeur amoureux, qui, ce soir-là, faisait deux fois la . fraude, en faisant l’amour avec elle. Aujourd’hui, il s’y asseyait un couple, encore mieux approprié au caractère de cette grotte presqu’inaccessible, retirée, noire, profonde, si bien créée pour jeter son ombre dans l’abîme de deux cœurs, vides des jeunes sensations de l'amour, mais pleins du ferment des souvenirs et de leur redoutable ivresse.

« Ryno, dit Vellini avec un sourire qui cachait dans sa gaîté une tristesse, voilà notre boudoir à présent! C’est ici qu’il faudra nous voir désormais. Tu ne peux plus revenir au Bas-Hamet. Tu éveillerais les soupçons jaloux d’Hermangarde.

Or, plus que jamais, puisque nous l’avons rendue malheureuse, nous devons lui épargner des douleurs. Cari/io, c’est ici que je viendrai t’attendre, tous les jours, à cette heure. Tu viendras ou tu ne viendras pas, mais moi, je viendrai sans manquer jamais. Je suis libre comme l’air et la vague; je suis libre de tout... excepté de toi. Tu n’as pas, toi, cette indépendance. Tu as la main liée à une autre main que celle de Vellini. Tu ne pourrais venir ici, tous les jours, comme moi, Ryno, et aux mêmes heures, sans bourreler d’inquiétudes le cœur de ta femme. Tu l’aimes encore; moi, tu ne m’aimes plus! Elle doit m’être souvent préférée. Mais quand les indestructibles souvenirs de notre vie et la clameur du sang mêlé dans nos poitrines

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te pousseront vers la Vellini, monte ici, Ryno, tu •l’y trouveras dans l’attente, avec ta pensée fixe au cœur, cachant dans les entrailles de la terre ce qu’on voit trop quand on ne le cache que dans des entrailles de chair et de sang ! »

Elle dit cela avec une énergie si vibrante, et en lançant de tels regards aux stalactites de ces murs de roche que Ryno, qui l’avait vue si douce sur la mer, toujours emporté par ces éternels contrastes, l’attira vers lui avec un sentiment indompté. « O escarboucle de ma caverne, s’écria-t-il avec poésie, oui, je viendrai ici m’asseoir près de toi ! Tu me consoleras d’avoir blessé l’amour d’Hermangarde. Les jours qui vont couler maintenant entre elle et moi seront bien tristes. Je la connais. Elle m’aimerait encore davantage qu’elle ne s’abandonnerait plus à moi. L’amour blessé se traînera longtemps sur les débris d’une intimité détruite. Ce ne sera pas comme nous, Vellini, chez qui l’intimité n’a pu mourir, même après l’amour! Ah! oui, je viendrai. Mon beau diamant noir, rentré dans sa gangue, je t’en ferai sortir, pour contempler nos dix ans de vie entrelacée, dans le sombre miroir de tes feux ! »

Iis se levèrent après ces promesses et regagnèrent l’entrée de cette grotte circulaire, car Ryno rie voulait pas être longtemps absent du manoir. Quand ils sortirent de ces obscurités souterraines et qu’ils sentirent le grand air autour de leurs têtes, il était une heure après midi. Le temps se maintenait tranquille, frais et clair La mer roulait ses nappes d’écume sous la falaise, mais brillait,

au loin, d’un éclat doux, semblable à de l’acier damasquiné. La chaloupe, qui les avait déposés derrière les brisants, pêchait toujours, en tirant vers Portbail. On l’apercevait comme un point mobile, frissonnant dans ses voiles gracieuses, comme une mouette dans ses plumes, hérissées par le vent. Ils parlaient entre eux, se croyant toujours seuls, quand ils surprirent assise sur le Tombeau du Diable une personne qui était venue là pendant qu’ils étaient descendus dans le souterrain. C’était ce vieux mendiant de Sortôville-en- Beaumont, qui, un soir, au bord du feu allumé dans les mielles, pour radoubler le brick espagnol, avait raconté, devant Vellini, l’histoire de la Blanche Caroline. Il revenait de sa tournée dans les communes voisines, et fatigué, il reprenait haleine un instant. Sa gaule ferrée, qu’il portait contre les chiens, car les hommes n'attaquent pas les pauvres, et pour sauter les fossés pleins d’eau, était près de lui. Il avait dénoué les cordes qui tenaient son bissac et il dînait avec des croûtes données par les fermiers des environs. Courbé sous son chapeau rougi par les intempéries et dont les larges bords ressemblaient à la couverture d’un four-à-chaux, il se livrait au plaisir animal de manger, avec le recueillement d’une créature solitaire. Espèce de Saturne, vieux, aveugle et sourd à ce monde extérieur étalé devant lui, il dévorait un pain aussi dur que les pierres, en face de cette magnifique nature qui ne disait rien à son âme. Il était un des habitués du samedi, au manoir. Ryno, qui craignait peut-être

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quelque commérage de cuisine de la part de ce mendiant, vida sa bourse dans le chapeau qu’il lui tendit.

« Que le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les saints du Paradis, vous bénissent, monsieur de Marigny ! lui dit-il de sa voix traînante. Vous êtes le père des pauvres gens, »

Il jeta à Vellini un regard oblique et rusé, un regard de paysan Bas-Normand, qui comprend tout et qui n’a l’air de se douter de rien.

« V’ià biau temps pour les biens de la terre ! fit-il avec cette familiarité des hommes primitifs qui parle sans qu’on les interroge, et biau temps pour la pêche itou! J’gagerais que les pêcheurs de d’là, ajouta-t-il en montrant la voile qui labourait cette mer écaillée d’argent comme un dos de poisson au soleil, auront pris ben des douzaines de raitons 1 avant que l’Angelus ait sonné à la cloche de Barncville.

— ■ Est-ce que vous y retournez aujourd’hui, bonhomme? lui dit Marigny pour ne pas laisser son observation sans réponse, car ne rien dire paraît à ces hommes simples le dernier mépris de la fierté.

— Vère! répondit le porte-besace. Etj’vasmême pus loin. J’vas jusqu’au Prieuré de la Taille, chez les Hallot. Faut qu’j’me dépêche, car ils ferment la grange à bonne heure et si j’n’arrive pas à la tom-

i. Dans le patois du pays, synonyme de petite raie, — une raie maigre, étroite, aux arêtes malléables et dont le foie est excellent. (Noie de l’auteur.)

bée de la brune, P faudra qu’ j’aille jusqu’au moulin. Et en disant cela, il chargea son bissac, enflé comme une outre, sur son dos encore robuste.

M’est avis, reprit-il, qu’il est temps de tirer ses grégues, ma finguette ! car la mer sera haute, c’te relevée, et le pont de Carteret avant deux heures sera sous l’iau. »

Ryno regarda Vellini.« Je te comprends, dit-elle, dans cette harmonieuse langue de sa patrie qui mettait entre eux et les autres un voile sonore. Il faut retourner aux Rivières et la route me manquerait si je tardais. A demain donc!' à après-demain! à tous les jours, mon pauvre Ryno! ce ne sera jamais Vellini qui sera la dernière à nos mystérieux rendez-vous.

« Je m’en vais avec vous, bonhomme, dit-elle au Traîne-sacoche, avec cette simplicité hardie, le plus beau joyau de sa nature sincère. J’ai affaire au Bas-Hamet et j’irai jusque sous le chemin de Barncville avec vous.

— Alors, si c’est comm’cha, partons, ma p’tite dame ! fit le vagabond qui n’avait jamais eu un pareil camarade de route, depuis qu’il rôdait, de porte en porte, dans ces parages. D’ici le Bas- Hamet, il y a un bon bout pour vos petits pieds, et l’on ne d’valle pas dans les sables mouvants des mielles aussi aisément que sur le pavé de la grande allée d’une église. Il se fait temps de filer notre nœud. » *

Et ils partirent, l’un avec l’autre, comme s’ils s’étaient toujours connus. Ryno les vit descendre la falaise et suivit de l’œil jusque sous les maisons

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de Carteret la longue vareuse 1 de toile du mendiant et le mantelet de ratine de Vellini. Ils s’en allaient lentement en causant, tous les deux. Ryno ne pouvait s’empêcher d’admirer la souplesse de cette Vellini, qui frayait si vite avec un mendiant Bas-Normand comme elle l’eût fait avec la plus brillante société de France ou d’Espagne. L*ui, qui avait eu l’expérience des charmes divers de tant de femmes, il sentait que même l’âme la plus assouvie ne pouvait se blaser de celle-là. A chaque instant, elle trahissait des saveurs inconnues, des arômes qu’on n’avait pas encore respirés. C’était bien vraiment la maîtresse qui résumait, comme l’avait dit un certain soir M me de Fiers, tout un sérail dans sa personne. Sang mêlé de Goth et de Sarrazin, née dans les Alcazars, mais vivant sans effort- avec les poissonniers et les mendiants, tant elle avait été marquée du regard de la Bohémienne que sa mère avait assistée un dimanche, en sortant des vêpres, sous le porche sombre de la vieille église de Malaga !

1. C’est le nom que les paysans du Cotentin donnent a la blouse. . (A T o/e de l’auteur.')

POUR l’autre, il n’y a pas

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