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instant épiait le moment où elle recouvrerait la connaissance. Quand elle lui revint, ce fut vers le minuit du lendemain, à l'heure où, la veille, elle l’avait probablement perdue. Ses yeux, qui s’étaient fermés dans un lourd accablement, se r’ouvrirent doucement avec leur intelligent rayon. « Où suisje? » fit-elle d’une yoix faible. Mais elle s’arrêta, se souvint, et regardant son mari qui lui avait pris la main, elle la retira, comme si un serpent l’eût piquée. Mouvement de rancune instinctive et jalouse, qu’elle corrigea en la lui rendant, Hélas! il ne dit rien de ce mouvement qu’il avait compris. Il avait seulement baissé les yeux. Quand il les releva, il la vit qui le regardait avec deux gros sillons de larmes silencieuses. . . Ce fut tout et tout pour jamais ! En reprenant sa raison, cette femme, d’une trempe trop divine pour cette terre de perdition, avait repris la virginale nature qui mettait la main sur le mystère de son âme, comme la pudeur surprise la met sur le mystère de son corps. Jusque-là, elle n’avait eu que des soupçons qui la dévoraient. A présent (son délire l’avait appris à Ryno), elle avait une certitude morne comme le malheur accompli. Elle allait recommencer de vivre sans se plaindre, les lèvres fermées par un sourire résigné, et une épée enfoncée jusqu’à la garde dans le sein, comme la Mater dolorosa du Stabat.
Pour une âme élevée, comme l’était Ryno, cette magnanimité du silence, cette grandeur de réserve touchante fut un genre de torture, inexorable, mérité , et qui devait durer longtemps. Pourquoi cesserait-il, en effet? Les torts qu’il avait étaient
irréparables. Hermangarde pouvait les pardonner; mais il connaissait cette âme aux sentiments reployés et qui ne rendait rien de ce qui y entrait, comme la tombe. En pardonnant, elle se souviendrait. Elle n’oublierait pas. Or, si le pardon n’est pas l’oubli, il n’honore que celui qui pardonne; mais c’est une humiliation qui s’ajoute, comme l’assaisonnement d’un poison, à la douleur du repentir. Ah! l’avenir de ce mariage était bien brisé! Il le fut deux fois. Hermangarde ne put résister aux fatigues morales et physiques de la terrible nuit où elle était allée secrètement au Bas-Hamet. Elle accoucha, avant terme, d’un enfant mort, et elle ne lui survécut que par le miracle de jeunesse et de force qui était en elle, « Ah! pourquoi, pensa-t-elle alors, n’ai-je pas imité ma mère, morte en me donnant la naissance? Cela n’eût-il pas mieux valu pour mon pauvre enfant et pour moi? » Ce qui augmentait encore sa peine, c'était une pensée qu’elle ne disait pas. En pleurant son enfant perdu , elle pleurait toutes ses espérances maternelles. Elle savait qu’elle n’aurait jamais d’autre enfant... Plus digne de s’appeler du nom d’Hermine que sa grand’mère, madame de Fiers, elle sentait bien qu’une seule tache avait fait monrir dans sa personne , non la femme qui aimait Ryno, mais celle qu’il avait épousée... Pendant les trois semaines qu’elle garda le lit, elle adressa mentalement tous les jours à cette petite statue de la Vierge, sa relique de jeune fille, que l’amour conjugal n’avait point exilée de ses rideaux, un de ces voeux qu'on aurait pu croire téméraire, si on
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n’eût pensé qu’à sa jeunesse. Elle attendait impatiemment l’heure où, dans de tristes relevailles, elle irait le renouveler à l’autel bleu de mer de cette Etoile du matelot, qui est aussi la consolation des femmes malheureuses, dans la pauvre église de Carteret.
Ce moment arriva enfin. Ryno, qui ne l’avait pas quittée une seule fois et qui avait reçu dans la poitrine le contre-coup de toutes ses douleurs, avait prolongé , le plus possible , toutes les précautions de la convalescence. Il n’avait pas voulu qu'elle sortît trop tôt. Doux avec elle, comme elle était douce avec lui ; se surprenant parfois à être tendres, mais tristes tous deux, comme si tous deux ils avaient eu la conscience de l’irréparable, ils eussent offert à l’observateur un touchant problème de sentiment, mais insoluble. Tout le temps qu’elle avait été malade, Ryno l’avait soignée avec un dévouement sous lequel battait le désir d’une réparation impossible. Le dictâme qui guérit tout, il ne l’avait plus. Lui, cet homme taillé pour les succès extérieurs, ce satrape de salon, d’un esprit si retentissant quand il en sonnait les fanfares, avait eu la coquetterie des soins imperceptibles, des mille grâces voilées de chambre à coucher qu’ont les femmes, quand elles soignent ceux qu’elles aiment. Le jour où elle parla d’aller à l’église, il consulta le temps, le degré de température, ordonna quon chauffât la voiture et voulut l’accompagner. Ce fut elle qui s’y opposa. Elle désirait être seule pour faire ses dévotions, ditelle. Il n’insista pas et elle partit.
C’était un jour de la fin de février, journée d’hiver presque douce comme un jour d’automne, et baignée dans quelques heures d’un pâle soleil. Énervé par la vie close et douloureuse qu’il avait menée depuis trois semaines, Marigny descendit prendre l’air sur les marches de l’escalier qui conduisait des murs du manoir à la grève. Il n’était pas fâché d’être seul. Mille pensées contraires l’assiégeaient. Il songeait à Hermangarde, à madame de Fiers à laquelle il n’avait écrit que pour lui donner des nouvelles de la fausse couche de sa femme. Il pensait aussi à Vellini, cette fatalité de sa vie, la cause du mal qui était arrivé. Pendant la souffrance d’Hermangarde , il avait reçu plusieurs lettres de la Malagaise; puis il l’avait vue, de la fenêtre, passer bien des fois sur la grève, les yeux tournés toujours du côté du manoir, ou, en canot, avec les pêcheurs, descendant la ligne bleue du hâvre et gagnant le large, sous un bon vent. « .Quel le patience elle a eue pendant ces trois semaines! » se disait-il en se rappelant l’impétueux caractère de cette femme qu’il n’avait jamais pu dompter. Ce jour-là, par cette pure et fraîche matinée, quelque chose lui soufflait qu’elle ne pouvait pas être loin. Il est des êtres qu’on respire sans les voir et dont les vents imprégnés nous apportent, de loin, les émanations! L’histoire des palmiers, c’est l’histoire des hommes. Une chaloupe à voiles remontait le hâvre avec lenteur. Quoiqu’il ne discernât rien sous ces voiles brunes qui couvraient, en se renflant, la légère coquille de bois noir d’un bonnet
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mystérieux et bizarre, il pensa qu’elle devait être là. Aussi, descendit-il sur le galet qui bordait le havre et s’avança-t-il tout contre l’eau. Son mouvement fit arrêter la chaloupe qui tourna sur ellemême, comme si elle eût tenté d’aborder sous scs pieds. Alors il s’assura qu’il l’avait devinée. Elle était là, à rtioitié cachée sous les voiles; plus cachée encore (ne lui avait-elle pas promis d’être prudente?) par le genre de costunm qu’elle avait choisi. Avec son mantelet de ratine blanche, à la cape doublée de ponceau, et son foulard à la tête, tordu avec une négligence de créole, on l’aurait prise pour Bonine Bas-Hamet ou quelque autre fille de la côte, car elles ôtent leur haute coiffe quand elles vont en mer, de peur du vent. Marigny, malgré les préoccupations de sa tristesse, ne put s’empêeher de sourire en la voyant ainsi vêtue, la sefiora Vellini.
« Viens ici, Ryno! lui dit-elle, mais en espagnol, nous ferons un tour sous la falaise et je te débarquerai sous les dunes. Hermangarde est maintenant guérie, et il y a trois semaines que je vis sans toi. »
Il hésitait. Caramba! fit- elle avec impatience. Mais il pensa qu’il serait rentré au manoir avant Hermangarda qui avait une messe à entendre, et alors il n’hésita plus. La barque redescendit le havre, passa, leste, entre les deux fanaux et cingla en mer.
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ellini, dit Ryno, aussi en espagnol, pour ne pas être entendu des deux pêcheurs qui menaient la chaloupe, filant entre deux vagues comme un poisson entre deux Ilots, Vellini, je m’attendais presque à des reproches. En sortant de tes bras retrouvés, je suis resté trois semaines sans te revoir, sans même répondre aux lettres que tu m’as envoyées; mais mon excuse, ma pauvre amie, est dans des choses que tu ne sais pas. Tu ignores ce qui s’est passé au manoir.
« Ton excuse est là! » lui répondit-elle, en lui touchant légèrement le visage. En effet, elle y était, et bien éloquente! Il était changé comme un homme récemment échappé à la mort. Cette vie sans air dans laquelle il avait vécu, les douleurs et le danger d’Hermangarde, l’amour mêlé de pitié qu’il avait pour elle, ses remords, et enfin l’ennui de tout cela, car l’homme s’ennuie de ses douleurs comme de ses joies, l’ennui est le par delà de toutes ses activités! lui avaient posé sur les traits un masque dévasté qui faisait frémir.
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« Oui, reprit-il, mais l’accusation est ici! » Et comme elle l’avait touché au front, il lui toucha sa joue brune. Elle était presque aussi changée que lui. Ces trois semaines avaient pesé sur elle. Dans ce jour cru de l’atmosphère d’une mer sans brume, dans cette âpre lumière d’un ciel bleu, qui semblait fouiller les moindres rides sur les visages comme sur les flots, il vit la dure empreinte, laissée partout, des passions qui l’avaient encore plus jaunie et qu’elle avait été obligée de refouler dans son cœur.
« Ce n’est point une accusation, fit-elle, grave et douce, comme il ne l’avait jamais vue. Je savais tout , Ryno.
— Non, tu ne savais pas tout, reprit-il. Le malheur s’était abattu sur ma maison. Ma pauvre Hermangarde était en péril de mourir. Tu savais cela comtne tous les autres, comme les domestiques qui m’entouraient, comme le village, comme le pêcheur qui m’apportait tes lettres et qui ne voyait que visages désolés au manoir. Mais il y avait quelque chose que tu ne savais pas, Vellini, car personne ne le savait que moi seul et elle... C’est que si elle souffrait des tortures d’âme et de corps, à la briser, malgré la force de sa jeunesse, c’était nous qui en étions cause. C’est que si elle fût venue à mourir, comme je l’ai craint à la fin de bien des journées, c’est nous, Vellini, qui aurions été ses assassins ! »
Elle le regarda avec un étonnement fixe. Ils étaient assis au pied de la voile, le dos tourné aux pécheurs qui ramaient à l’extrémité de la barque,
La brise soufflait ses plus favorables haleines et ils allaient, frisant les brisants, comme s’ils eussent voulu arriver en sept quarts d’heure à Jersey, qu’on voyait nettement dans les clartés du temps, blanc comme un linge, étendu par des lavandières, au soleil.
« Oui, reprît-il , comprenant son regard. Nous aurions été ses assassins. Quand au Bas-Hamet, je t’ai quittée, il y a trois semaines, toi, mon passé, rallumé avec des voluptés cruelles, et que je fus revenu à Carteret, je retrouvai Hermangarde au bord de son lit, habillée et sans connaissance. Elle! cette femme élevée dans toutes les délicatesses de la vie, était venue seule, la nuit, à pied, en se cachant, au Bas-Hamet, par la neige et le froid sur ces grèves, exposée aux insultes des contrebandiers ou des matelots. Elle avait tout bravé , mais elle y était venue , poussée par une jalousie couvée longtemps. Elle nous avait vus par la fente du volet de ta cabane, et elle n’avait pas crié; elle avait eu la force de rester là et de s'en retourner comme elle était venue , mais avec des certitudes , avec des spectacles, pires que la mort, dans le cœur. Dieu , qui avait eu pitié d’elle, lui avait mesuré ses forces et elle ne s’était évanouie qu’au pied de son lit, en rentrant. C’est là que je l’ai retrouvée... Ah! Vellini, je n’oublierai jamais le moment où je la pris dans mes bras chauds de toi et où je la retiédis de la vie que tu y avais laissée. Elle fut longtemps dans un état désespéré. Son délire m’apprit ce qu’elle avait fait, car depuis, le croirais-tu? elle ne m’a rien
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dit qui fût une plainte ou un reproche. Elle a une fierté douce que tu admirerais.
— Pauvre Hermangarde! » fit. Vellini attendrie, et une larme se montra dans les cils de ces yeux que les hommes trouvaient féroces. Ryno fut touché de cette larme. Il la but aux yeux qui la contenaient avec une triple soif d’amour, de générosité, de justice. Ah ! la séduction par la générosité est la plus puissante sur les âmes sincères! Quand nos vieilles maîtresses pleurent sur nos jeunes femmes, elles ajoutent à la magie du passé un prestige plus irrésistible encore. Est-ce qu’on ne s’amnistie pas des fautes qu’on a faites quand celles pour qui on les a commises sont de magnanimes créatures? Pour régner sur des âmes qui ont de la noblesse, il n’est rien tel que de sc montrer bon.
Il s’était tu, et elle ne parlait pas. Qu’eût-elle dit, cette femme sauvage, qui ne comprenait que l’amour et toutes ses furies, et qui le voyait pour la première fois, muet et désarmé, à force de fierté pure? Cependant la coquille de noix qui les berçait, dans sa concavité piobilé, comme un nid d’oiseau balancé dans les rameaux par le vent, fendait toujours les vagues amoncelées. Le flot, scindé par la proue, moutonnait, comme disent ces gens de mer qui composent leur langage d’Océan avec leurs souvenirs de pasteurs et rêvent ainsi à leur enfance. Ils avaient doublé la falaise, et, là, ils avaient reviré de bord, creusant un sillage nouveau dans le sillage qu ils avaient tracé. Arrêtés sur le plateau liquide d’une mer qui res-
semblait à un bassin de vif argent, tant elle était étincelante, ils avaient jeté le filet sous la barque, immobile, en attendant le moment de débarquer Ryno sous les dunes, au commandement de Vellini.
«Oui, pauvre Hcrmangarde! fit Ryno^ comme un écho mélancolique, elle a souffert cruellement par nous. Elle a été frappée dans sa maternité même : son enfant est mort comme le nôtre, Vellini. Et il ajouta avec un accent amer qui résumait toute son âme : Je ne suis pas heureux en enfants ! »
La Vellini baissa la tête pour cacher à son ancien amant l’éclair fauve qui traversa ses prunelles. Une joie involontaire, plus forte que sa nature généreuse, lui était entrée dans le cœur, aux dernières paroles de Ryno. Elles lui rappelaient, il est vrai, une époque funeste de sa vie, l’arrachement, par la mort, d’un être aimé de sa mamelle, la perte toujours saignante de sa Juanita; mais l’idée que la femme de Ryno n’aurait pas sur elle la supériorité du don d’un enfant, offert à la mâle affection d’un père, lui coula dans les veines du cœur une immense dilatation.
Ils se turent encore. Est-ce que leurs paroles auraient pu contenir leurs pensées?... Appuyés, épaule contre épaule, ils se laissaient aller au branle voluptueux de la lame bleuâtre, sous cette voile que le soleil chauffait d’un faible rayon. A cet air nitré d’une atmosphère marine, Ryno éprouvait dans le poumon, comme dans le cœur un élargissement de tout son être captivé, com-
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primé si longtemps. Malgré sa pitié et son amour pour Hermangarde, il se trouvait mieux auprès de la femme qu’il n’aimait plus qu'à côté de celle qu’il aimait. Quoi d’étonnant? Toutes ses relations avec Vellini étaient droites et vraies; avec Hermangarde elles ne l’étoient plus. L’air vital du cœur, n’est-ce pas la confiance? Le bonheur entre ceux qui s'aiment, c’est de parler haut. Il le reconnaissait, il l’appréciait, et il n’était pas une de ces sensations sous lesquelles s’entr’ouvrait son âme qui ne fût un anneau de plus à la chaîne qui l’attachait à Vellini.
Cependant ils donnèrent bientôt le signal de toucher la rive, et la chaloupe, manœuvrée par des hommes qui connaissaient tous les écueils de la falaise comme les plombs de leurs filets, les déposa dans une petite anse, étroite, hérissée comme une passe, espèce de croissant entre deux brisants. Les pêcheurs retournèrent à leur pêche; mais eux, comme il était de bonne heure encore, se mirent à remonter la falaise par un sentier détourné de sable fin. Ils parvinrent bientôt à sa cime. Vellini voulait montrer à Ryno, lui dit-elle, une espèce de caverne qui pourrait servir d’abri à de mystérieux rendez-vous. Elle l’avait découverte dans ses promenades solitaires. Cette caverne, du reste, était très-célèbre dans le pays et gardée par de singulières superstitions. On l’appelait le Tombeau du Diable, et l’on disait qu’il y revenait. Là, un jour lointain du temps passé, le diable s’était battu avec saint Georges, racontaient les vieilles du rivage. Le grand saint l’avait terrassé
sous son cheval de guerre et l’avait atteint d’une blessure immortelle contre un de ces rocs entrouverts. Après le combat, saint Georges était allé, avant de remonter au ciel, planter sa lance sur le tertre, où l’on a bâti l’église qui porte son nom. Les antiques légendaires qui racontaient ces choses, montraient à leurs enfants des marbrures rougeâtres qui sillonnaient la pierre bleue du rocher, comme une incrustation du sang du démon, indélébile aux pluies du ciel et à la main des siècles. Vellini était venue plusieurs fois s’asseoir sur une des tables de ce roc qui avait l’air d’un tombeau et elle avait pénétré par une crevasse, à moitié cachée par les blocs dressés alentour, dans une espèce de souterrain où l’on 11 ’arrivait qu’en rampant, mais où, une fois entré, on pouvait se tenir debout et largement circuler. 11 est probable que bien des contrebandiers des environs avaient empilé là plus d’un baril de rhum et plus d’une caisse de foulards anglais. Des gouttes de jour y tombaient par des meurtrières naturelles, trouées dans la pierre, et les bruits du dehors, réduits comme la lumière, y filtraient, diminués comme elle. Jamais antre ne fut mieux destiné, par le jeu des terrains, à cacher des desseins coupables ou des bonheurs persécutés que ne l’était ce Tombeau du Diable (comme on l’appelait) et que Satan, dont il était le sarcophage, offrait, comme un refuge, à ses favoris parmi les vivants. Vellini y conduisit Ryno. On voyait dans ce souterrain un vieux banc vermoulu qui indiquait, par sa présence, que ce lieu solitaire et
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abandonné avait été hanté et presque habité autrefois. Indépendamment des contrebandiers, familiers à cette côte, peut-être avait-il servi à cacher entre deux marées, lorsque tout l'Ouest s’insurgea, quelques-uns de ces agents des Princes qui correspondaient avec les Chouans, comme ce Quintal, par exemple, cet homme héroïque de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui menait seul une barque de Port-Bail à Jersey et courait la poste avec une rame et un fusil, à travers les écueils d’une mer, fécondes en naufrages, pour le service du roi de France ; Quintal de nom, disaient ses compatriotes, mais aussi Quintal de fer, sous la peau d’un homme t. Ryno et Vellini s’assirent sur ce banc
i. Ce Quintal, qui a écrit son nom dans la mémoire d’hommes qui ne sont déjà plus, est tombé fusillé sur la place de Grève, percé des balles jacobines de Bonaparte, mâchées par Fouché. Comme M. de Frotté, comme Cadoudal, comme M. d’Aché, trahi, dit-on, par la belle et infâme M me de Vaubadon, comme des centaines d’autres, tombés méconnus dans le nuage de poudre des partis qui s’est étendu sur l’histoire autant que sur les bruyères, maintenant sereines, des campagnes où l’on combattit, Quintal est un de ces hommes, obscurs et grands, dont la gloire de deux jours n’a pas payé la vie. Ces Chouans, qui avaient dans leurs rangs plus d’un Redgauntlet digne du pinceau d’un Walter Scott normand ou breton; ces aigles de nuit qui se ralliaient au cri des chouettes, attendent encore leur historien ou leur romancier. Nous avons déjà commencé de le devenir (voir notre Ensorcelée et notre Chevalier des Touches') et nous continuerons de retracer une des époques de l’histoire moderne qui devrait le plus inspirer l’imagination des conteurs.
(Note de l’auteur.)