‹ Une ville de l'Islam: FèsChapitre 31 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FÈS ELJEDID

Sommaire. — Les populations de Fès Eljedîd. — Le Mellah et les Israélites. — Le Dar Elmakhzen. — Les Mosquées. — La casba des Cherarda et Bou-Jeloud. — Gouvernement de Fès Eljedid.

Bien qu'elles soient désormais comprises dans une même enceinte, les deux villes de Fès, séparées par le palais et les jardins de Bou Jeloud, ont conservé leurs caractères profondément différents : la nouvelle ville est arabe, l'autre est une cité mauresque.

Situé en plaine au bord du plateau qui termine aux premiers contreforts du zalagh la plaine de Sais, Fès Eljedîd a conservé l'apparence d'une cité bédouine. On n'y voit pas les zelUj, faïences vernies et coloriées, et les colonnades qui embellissent les demeures des maures de Fès Elbâli ; les maisons, presque toutes pauvres et quelques-unes en ruine, n'ont qu'un seul étage et le sol des cours intérieures est en terre battue. La ville étant légèrement plus élevée que le niveau de la rivière, il n'a pas été possible d'y aménager un système d'irrigation perfectionné. 11 ne peut donc y avoir les riad^

1, Voir chapitre X.

et les jardins d'orangers, de citronniers et de grenadiers qui sont d'un si pittoresque effet dans certains quar tiers de la ville basse ; de vieux ceps et des figuiers séculaires ombragent seulement les cours de quelques maisons et de certaines rues, comme dans les villages berbères. — C'est là que demeurent ou campent avec leurs familles les mokhaguis, msakberin et autres soldats du guich, Cheraga, Oudeya, Ehl Sous, etc. Uae grande partie d'entre eux suit le Sultan dans ses expéditions ou pendant ses séjours à Marrakech, sa capitale du Sud. Pendant ces absences de la cour et du Makhzen, Fès Eljedîd est morne et désert.

Une longue et large artère, traversant du nord au sud la ville des Mérinides, du vieux meclioudirkBabEs- «emarhi S constitue le souq ou marché. Elle contraste par son aspect avec les ruelles étroites et sombres qui forment la qaïseriya de Fès Elbâli. Entre les deux rangées de boutiques, les déliai, crieurs publics, vendent à la criée tout ce qui peut tenter la convoitise des bédouins et les objets nécessaires à la vie des camps : vieux tapis, vieilles selles, bouillottes en cuivre ou en ferblanc, burnous d'occasion, en laine ou en drap gros bleu déteint par la pluie, armes h profusion, depuis le long fusil à pierre jusqu'au plus moderne winchester, enfin les poignards marocains : qoumiya aux lames recourbées, ou khandjar droits, que les soldats savent employer aux usages les plus variés. Lorsque le Sultan est en résidence à Fès, un peuple bariolé se presse au-

1. Bab Essemarîn, la porte des maréchaux ferrants, doit son nom aux établis de maréchaux qui se trouvaient à proximité. C'est une haute porte voûtée et coudée qui fait communiquer Fès Eljedid avec le borj de sidi Bou-Nafora et le Mellah. Un passage s'ouvrant sous la voûte même de Bab Essemarîn donne accès au Dar Elmakhzen.

FÈS ELJEDID.

tour de ce bric-à-brac en quête d'une « occasion » : askars bruyants à la courte veste rouge, cavaliers du guich à la haute chéchia pointue et au burnous flol-

Graade rue de Fès Eljedîd avec le minaret de Jamaa Elhamra.

tant, nègres bouâkhar, enfin la foule grise des nouaib\

1. L'institution du corps des Bouakhar, ou garde nègre, remonte à Mouley Ismaïl. Hs sont ainsi nommés parce ({u'ils avaient été placés à leur origine sous la protection de sidi Elboukhari.

Les iVoMflïô, pluriel arabe de naiba, sont les contingents que les tribus naïba, c'est-à-dire celles ([ui ne font pas partie du guicli, envoient au Sultan lorsqu'elles en sont requises.

A l'est de cette longue artère sont le Dar Elmakhzen et le quartier de Mouley Abdallah; de l'autre côté, les quartiers de Gheraga près des jardins de Bou-Jeloud et de Zehbala ou Zebbâlet Ennesara*. Ce dernier était autrefois habité par les esclaves chrétiens; on y montre encore la prison souterraine où ils étaient enfermés à l'époque de Mouley-lsmaïl.

Indépendamment de ces quartiers, deux horj, fortins construits à l'européenne par des esclaves chrétiens sous le règne du sultan Saadien Elmansour^ dominent l'étroite vallée au fond de laquelle serpente la branche sud de rOued Fès et défendent de ce côté l'abord de la ville haute. Ce sont le Borj Touil et le Borj de Sidi Bon Nafaa^ près desquels quelques maisons de pauvre aspect, habitées par des familles duTafilelt et du Sous, faisant partie du guich, forment deux quartiers spéciaux. Le Borj Touil attenant à Zehbala est un enclos long et étroit terminé par la redoute qui constitue le borj proprement dit. Au-dessous, en dehors des murs, sont le pont de Bou-Touil, et un vaste bassin qui sert de lavoir public à Fès Eljedîd ; par les ouvertures dépourvues de canons du fortin les femmes y puisent, le soir, balançant à l'extrémité de longues cordes de primitives amphores de grès. Le bordj deSidiBou-Nafaa doit son nom à un obscur seyid (marabout) enseveli à proximité. Il défend l'entrée du Mellah qui, en temps de troubles, est parfois menacé de pillage par les Béni Mtir. Deux portes y donnent accès, Bab Essemaj^in qui communique avec les autres quartiers de Fès

1. Littéralement : fumier ou dépotoir des chrétiens. La prison de zebbala est actuellement affectée aux prisonniers politiques, caïds destitués, prisonniers faits dans les insurrections, etc.

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