Voir au chapitre précédent
Eljedib et Bab Sidi Bou-Nafaa, ou Bab Eljiâf^, qui s'ouvre sur la campagne. Entre les deux s'étend un petit marché, le souq de Sidi Bou-Nafaa, à Textrémité duquel s'ouvre la porte du Mellah.
Adossé aux murs et au parc du palais, presque séparé de la ville par Bab Essemarin qui, plus que Bab Eljiâf, est la véritable porte de Fès Eljedid, le quartier juif, est, comme toute chose à Fès, resté ce qu'il était il y a des siècles. De nos jours encore, les israélites sont tenus (Je résider dans le quartier construit à leur intention parlesultan mérinide Yaqoub ben Abdelhaqq, fondateur de Fès Eljedid; mais ils se sont multipliés, depuis des siècles et y sont fort à l'étroit. La population israélite compte environ dix mille âmes, dépassant d'un tiers la population musulmane sédentaire du reste de la ville haute. Les étages ont donc dû s'ajouter aux étages, les maisons sont hautes et les rues étroites; une foule s'y presse aussi bruyante et agitée que la foule islamique est silencieuse.
Tous portent le costume indigène dont les israélites des villes de la côte commencent à s'aflranchir : la lévite noire, la jellaba ou le burnous ouvert sur le côté pour ceux d'entre eux qui sont aisés, des haillons quelconques pour les autres. Mais chaussures et coifTures doivent être uniformément noires ; les babouches jaunes et les chéchias rouges des musulmans leur sont interdites. Les femmes ne portent pas le costume pittoresque des juives de Tunis : une robe et un corsage en
1. Le nom de Bab Eljiaf, littéralement porte des Charognes, qui lui est donné concurremment avec celui de Bab Sidi Bou Nafaa, provient de ce qu'à proximité se trouve un dépotoir où l'on transporte les cadavres des chevaux, ânes ou mules qu'on y laisse pourrir en plein air.
FES ELJEDID. 91
velours guilloché les jours de fête, un jupon et une sorte de camisole trop échancrée,pour les personnes de condition modeste, un fichu ou un châle imitant souvent le cachemir, constituent leurs costumes habituels. Elles ne diffèrent guère ainsi des juives des autres villes du Maroc ou de la province d'Oran; la seule particularité de Fès est, pour les juives comme pour les musulmanes, le hamtouz, foulard de soie rigide disposé sur la tête comme une mitre et serré autour du front par un bandeau formant une couronne de bijoux, lorsque la femme est parée.
Dans la ville musulmane, les femmes sortent peu et traversent rapidement les rues, silencieuses et uniformément drapées dans leurs haïks blancs. Ici, au contraire, elles vont librement faire leurs emplettes, le visage et la gorge à découvert, encombrant les marchés de leurs disputes et de leurs marchandages bruyants. Les jeunes musulmans venus au Mellah pour s'enivrer en cachette de Mafiiya\ malgré le Koran et les ordres sévères du pacha, s'attardent souvent à contempler cette foule féminine; parfois des intrigues se nouent qui se terminent par un mariage et par la conversion à rislam d'une jeune Israélite, au grand scandale de la communauté. Rares pourtant sont les beautés parmi les filles d'Israël; la plupart sont vite flétries par les mariages précoces-: hommes, femmes et enfants, poussés trop vite dans la chaleur humide des rues étroites et profondes où le soleil ne pénètre jamais, ont presque tous l'air étiolé et le teint blafard.
1. Eau-de-vie de fruits fabriquée au Mellah et dont les juifs marocains font grand abus.
2. Les jeunes juives se marient vers dix ou douze ans, parfois plus tôt. On ne voit donc au Mellah que des fillettes et des femmes mariées.
Le Dar Elmakhzen, longue suite de cours et de constructions enchevêtrées, est à lui seul aussi grand que tout Fès Eljedid.
D'abord, à partir de Bab Segma, un vaste enclos entre de hautes murailles flanquées aux quatre coins de tourelles carrées : c'est là qu'est la fabrique d'armes
Cliché V.y.e
Cour du Vieux Mechouar.
de construction récente, dont la porte, de style mioriental, mi-européen, détonne étrangement au milieu des murs mérinides. Puis Ja cour du vieux mechouar. La porte monumentale qui y donne accès, haute ouverture ogivale ornée d'arabesques en briques émaillées,a été réparée par Mouley Elhasen, et une inscription en mosaïque donne la date de cette réj)aration, 1292 do rhégire (1876). C'est sous cette porte que le Pacha du
FÈS ELJEDID. 03
guich des Cheraga rend la justice au milieu des ses mokhaznis. Vis-à-vis, à Tentrée du méchouar, est le prétoire. du Pacha de Fès Eljedid ^ Le public a accès dans ses deux premières cours qui conduisent de Bab Essêgma à Bou-Jeloûd et au souq.
A la porte du méchouar commence le Dar Elmakhzen proprement dit. Au rez-de-chaussée de hauts bâtiments blanchis à la chaux et sans ornements extérieurs sont les pièces affectées à chaque vizir pour les services de son ministère; toutes donnent sur une place rectangulaire. C'est là que chaque matin siège le makhzen et les affaires y sont traitées avec la simplicité apparente d'un gouvernement patriarcal. Chaque vizir est assis sur une nalte au centre de sa benika; à sa droite et à sa gauche prennent place ses secrétaires selon leur rang hiérarchique ; l^"" secrétaire de droite, l®'^ secrétaire de gauche, etc. Au premier étage, un pavillon ayant vue sur le méchouar par une large baie ogivale est réservé au Sultan.
Un pavillon pour le souverain, quelques pièces analogues à nos corps de garde pour ses ministres, une cour où pêle-mêle causent entre eux mokhaznis, msakhkherin, caïds des tribus mandés à la cour, solliciteurs, fonctionnaires révoqués attendant un retour de la fortune, etc. Tel est le décor, le même depuis des siècles, dans lequel siège le makhzen... Les étrangers seuls en sont frappés. Ce genre de simplicité est naturel aux musulmans maghribins et n'exclut pas l'orgueil. Ces vizirs habitent presque tous de superbes palais,
1. Fès est administraUvement divisé entre trois gouverneurs; celui delà ville proprement dite, c'est-à-dire, Fès Elbâli; celui de Fès Eljedid, et le Pacha des Gheraga qui a juridiction sur ses contribuables habitant la ville et aussi sur le Mellah.
mais n'y reçoivent que leurs invités. De même, les riches négociants maures qui habitent avec leurs familles de luxueuses maisons n'ont dans le quartier des affaires qu'une échoppe dont ne voudrait pas le plus humble de nos boutiquiers. Toute la vie publique se passe sans aucun apparat, sauf le luxe des vêtements et des montures. De plus, il y a là pour le Makhzen une nécessité; il faut qu'il puisse se déplacer facilement et que les affaires de l'État puissent être traitées de la même façon pendant les expéditions qui durent parfois de longs mois.
A l'extrémité du Dar Elmakhzcn, près du Mellah est une autre porte, Bab Boujât, qui donne accès dans la cour des petites fontaines « Elkhesisât » où siège parfois aussi le Makhzen.
Attenant au Dar Elmakhzen sont les palais où habitent le Sultan et son harem. De la plaine de l'Oued Fès on peut en apercevoir les hautes constructions recouvertes de tuiles vertes, privilège chérilien, et le pavillon bleu où a lieu la réception solennelle des ambassadeurs *. Le parc de Lalla Amina prolongé par les plantations nouvelles de l'Aguedal termine le palais. De même, attenant à l'Aguedal, le Dar Elmakhzen est complété par le
1. 11 est d'usage que les Ministres plénipotentiaires accrédités à Tanger aillent présenter au Sultan leurs lettres de créance en ambassade extraordinaire. Jusqu'en 1902, les ambassadeurs étaient reçus dans la cour du ÎVIéchouar par le Sultan à cheval, cérémonial décrit par les historiographes des Ambassades {Loti, Charmes, De Amicis, etc.). Depuis le séjour de la cour à Rabat au commencement de l'année 1902, les Ambassadeurs sont reçus dans une salle du palais.
Le pavillon bleu de Fès construit en 1902, au retour du Sultan actuel à Fès, domine un long jardin dessiné à l'européenne. Sur l'un des côtés sont les cages des animaux féroces, lions, panthères, etc., dont les Sultans marocains ont de tout temps été très amateurs.
FÈS ELJEDID. 95
grand enclos qui forme le nouveau méchouar où le Sultan passe ses troupes en revue et reçoit, aux fêtes, les délégations des tribus. Dans les orangers du parc de Lalla Amina, long et effilé comme une aiguille, s'élève le minaret de l'oratoire du palais, construit récemment par Mouley Elhasen.
En dehors du Dar Elmakhzen, les seuls monuments de Fès Eljedid sont ses mosquées, car s'il y a plusieurs oratoires comme Lalla Gheriba, Sidi Bounafaa, etc., aucun de ces marabouts n'est intéressant. Toutes les maisons sont de pauvre aspect : les membres du Makhzen, et même ceux des caïds du guich qui sont dans une situation aisée ont leurs demeures en ville *. On les voit chaque malin arriver au palais à mule, entourés de leurs serviteurs, à l'heure de la makhzenia. Au Mellah même, oti l'on compte quelques Juifs aisés, l'espace est trop mesuré, les maisons les moins vilaines sont étroites et sans aucun style; l'ornementation intérieure même, analogue à celle des Maures, est plus clinquante sans en avoir la grâce. De même, les synagogues ne se distinguent par aucun indice extérieur : ce sont des lieux de réunion, aux murs nus et sans aucun cachet.
La grande mosquée remonte à l'époque de la fondation de Fès Eljedîd. Nous avons mentionné déjà sa construction par l'Émir Mérinide Yaqoub ben Abdelhaqq. Le Sultan, lorsqu'il est en résidence à Fès, s'y rend solennellement pour la prière du vendredi, entouré de son makhzen. Des losanges, formés par des briques en relief, font de la base du minaret jusqu'à sa lanterne
1. Lorsqu'on dit la médina, la ville tout court, il s'agit toujours de Fès Elbàli.
une sorte de treillis qui augmente la légèreté et la grâce de l'édifice. A la partie supérieure, le minaret se termine par un pourtour de briques vernies et disposées
Grande rue du Mellah.
Cliché Jaffary
en rosaces, où les siècles ont mis leur patine et harmonisé les teintes.
Plusieurs mosquées de Fès Eljedid portent des noms de couleur que leur vaut la nuance qui domine dans
FÈS ELJEDID. 97
rornementation de leur minaret. Eljama Elhamra « la mosquée rouge », dont la porte s'ouvre dans le souq décrit plus haut, ressemble en moins bien à la grande mosquée et remonte comme elle aux Mérinides. Non loin de Jamaa Elhamra et dans la môme rue, une autre mosquée doit à son minaret simplement blanchi à la chaux le nom de Eljama Elbeida, la mosquée blanche.
Enfin, près de la porte du mechouar et dans l'intérieur même du Dar Elmakhzen, l'ancienne medersa de Fès Eljedîd « Mederset Elmechouar » a été récemment réparée par Mouley Elhasen, et sa mosquée, sur le minaret de laquelle brillent des briques émaillées d'un vert encore trop neuf, est souvent nommée Eljama Elakhdar, « la mosquée verte ».
La mosquée medersa de Mouley Abdallah a été construite au xviii® siècle par Mouley Abdallah ben Ismaïl. Comme pour les autres mosquées construites à la même époque et depuis, les angles de son minaret portent en relief une bordure de briques émaillées de couleur verte. Cet édifice, attenant au palais, sert de sépulture aux chorfa de la famille régnante. Mouley Abdallah, son fondateur, y a sa tombe, au centre d une vaste qoubba en bois sculpté et peint dans le goût de celle de la qoubba de Mouley Idris. C'est le seul souverain du Maroc qui y soit enseveli. Il est digne de remarque, en effet, que depuis les derniers Mérinides dont on voit encore au qoUa les tombeaux en ruines, aucun Sultan ne mourut à Fès. La plupart des Saadiens sont inhumés au cimetière des Chorfa à Marrakech. Mouley Ismaïl et quelques-uns de ses descendants ont leurs tombes à Méquinès et Mouley Elhasen, mort au cours d'une expédition près du ïadla, a sa qoubba à Rabat. Mouley Abdallah lui-môme ne mourut pas dans
son palais de Fès, mais dans sa résidence favorite de Dar Eddebîbagh d'où il fut transporté dans la mosquée qu'il avait fait construire. C'est dans cette mosquée que fut inhumée, en 1902, Lalla Rqiya, mère du Sultan actuel Mouley Abdelaziz.
La medersa de Mouley Abdallah, afTectée aux étudiants de Fès Eljedid, remplace en fait l'ancienne Mederset Elmechouar qui se trouve dans l'enceinte du Dar Elmakhzen depuis les réparations effectuées par Mouley Elhasen, et qui a perdu sa destination primitive.
Bien qu'elle soit comprise, comme Bou-Jeloud, dans l'agglomération de Fès Eljedid, la casba des Cherarda ne fait pas à proprement parler partie de la ville : on n'y perçoit pas le droit des portes. Les Cherarda qui l'habitent sont presque tous cultivateurs dans la banlieue; aussi a-t-elle conservé l'aspect de ces casbas de caïds bédouins si nombreuses au Maroc. Pas de maisons en maçonnerie, ni de rues, mais seulement, pêlemêle, des cabanes en pisé ou des gourbis de roseaux et des enclos d'épines où les troupeaux sont enfermés le soir comme dans les douars. Ce n'est qu'un vaste enclos rectangulaire : ses murs élevés et flanqués de tours carrées de même que ses portes, dont l'une, celle qui fait face à Bab Elmahrouq, est condamnée, ne manquent pourtant pas d'aspects
Le faubourg de Bou-Jeloud relie, nous l'avons dit, la ville des Mérinides à la cité de Mouley Idris. C'est, plutôt qu'une place, un long terrain vague enclos depuis Mouley Elhasen où, depuis un temps immémorial, campent les troupes ou les voyageurs qui ne
1. La Casba des Cherarda, contient de nombreux silos où sont les réserves de grains des particuliers et du Makhzen.
FÈS ELJEDID.
trouvent pas de place en ville. C'est de là, dit-on, que vient son nom Bou-Jeloud, corruption vulgaire de Bou-Jenoud, « le père aux armées » ou l'endroit des armées.
C'est dans ce faubourg que s'ouvre le palais de Bou- Jeloud, entouré d'un magnifique parc d'orangers. A son
Clkhé Yeyre
Bou-Jeloud.
extrémité se trouve la casba du même nom, quartier (le prostituées qui, malgré son antiquité, ne renferme que des masures misérables. La mosquée récemment reconstruite ne présente non plus aucun intérêt.
Entre la casba des Cherarda et les murs du nouveau Mechouaret de l'Aguedal sont le cimetière et le Mesalla deFèsEljedîd.
C'est là, dominant la plaine de l'Oued Fôs, sur les
100 FKS.
premières pentes du Terat, que le Sultan entouré de ses troupes dirige la prière les jours de fêtes, en présence des délégations des tribus. Toutes les villes du Maroc ont ainsi leur Mesalla, où, dans ces circonstances, le caïd et les autorités de la ville vont faire la prière au milieu d'une foule trop considérable pour qu'une des mosquées la puisse contenir. L'emplacement du Mesalla est marqué à Fès comme ailleurs par un simple mur blanchi à la chaux auquel s'adosse une petite estrade en maçonnerie sur laquelle monte le prédicateur. Pendant l'absence du Sultan, son Khalifa* préside cette cérémonie, tandis que le pacha de la ville dirige près de Bab Elfetouh celle du Mesalla de Fès Elbâli.
Entre la Casba et le Mesalla s'étend le cimetière. On n'y voit pas les monuments et les nombreuses coupoles qui marquent, dans les cimetières de Fès Elbâli, les tombes des saints et des savants qui professèrent à Qarouiyin. Ce n'est pas une nécropole de Maures fastueux et dévots, mais un cimetière de cité militaire et de ville bédouine assez indifférente aux choses religieuses. La plupart des tombes sont recouvertes seulement d'un tumulus en terre; un marabout obscur, sidi Belqàsem, et une vieille qoubba ruinée entourée de quelques oliviers sauvages jettent seuls sur ce coteau leur note pittoresque.
Fès Eljedîd a une administration complètement distincte de celle de Fès Elbâli. Il a, comme toutes les villes du Maroc son cadi assité d'adouly greffiers et no-
1. Le Sultan du Maroc laisse toujours dans celle de ses capitales où il n'est pas en résidence un représentant « Rhalifa »», membre de sa famille, qui a la haute surveillance du pacha de la ville et des caïds de la région.
FÈS ELJEDID. 101
taires, pour le service de la justice, et son mohtaseb chargé de la police des marchés et des débitants ainsi que de la fixation du cours des denrées alimentaires. Mais deux pachas ont leur résidence à Fès le Neuf. L'un d'eux qui porte le titre de pacha de Fès Eljedîd est chargé de la police générale de la ville y compris les deux casbas de Bou-Jeloud et des Cherarda, mais à l'exception du Mellah. 11 a sous sa juridiction les fractions des guich divers qui la peuplent, Cherarda, Oudeya, Ehl Sous, Bouakhar, etc. Le pacha actuel Elarbi ould Faradji est Boukhâri; la charge est depuis longtemps dans sa famille. 11 rend la justice à l'entrée du mechouar. A l'autre extrémité de la cour du mechouar, sous la voûte qui conduit à la cour de la fabrique d'armes, siège le pacha des Cheraga Abdelkerim ould Ba-Mohammed. Sa juridiction s'étend aux deux tribus makhzen des Cheraga et des Ouled Jamaa qui résident du nord de la ville jusqu'aux Jebala et qui font partie du même guich; mais il administre aussi ceux de ses contribuables très nombreux qui habitent Fès Eljedîd dont un quartier, nous Tavons vu, porte le nom. C'est de ce pacha que relève le mellah; il eût été plus naturel, semble-t-il, de placer les Israélites sous la juridiction du pacha de Fès Eljedîd*; cette anomalie s'explique pourtant. En temps de trouble, le pillage du Mellah a souvent tenté la convoitise des tribus et en particulier des Cheraga qui sont puissants et voisins de la ville. Par un procédé de gouvernement très fréquent au Maroc, on a donné l'autorité sur les Juifs et la responsabilité du maintien de Tordre au Mellah au pacha même des Cheraga, plus à même que tout autre d'assurer leur sécurité, tant par son pou-