CHAPITRE IX
Sommaire. — Villes maures et villes bédouines. — Les citadins de Fès. — Gouvernement de la ville. — Juridictions spéciales aux négociants, aux corps de métiers et aux chorfa. — Les corporations, l'industrie et le commerce.
La religion seule a donné aux populations du nord de l'Afrique une certaine cohésion; les groupements ethniques en tribus, arabes ou berbères, forment le fond de leur état social. Dans un pareil milieu, les populations citadines doivent naturellement former un élément très distinct. C'est de là qu'est venue la coutume de parler des Arabes, des Berbères et des Maures, ou habitants des villes.
Sans être rigoureusement scientifique, — car dans les villes comme dans les tribus le mélange du sang arabe et du sang berbère forme le fond de la population, — ce classement se conçoit. Les tribus berbères, qui ont pu se maintenir à peu près intactes dans les réglons accidentées, sont très loin de toute civilisation et leur particularisme revêt souvent une forme singulièrement farouche. Les tribus arabes ou arabisées, bien qu'elles
soient presque sédentaires au Maroc*, sont encore dominées par les coutumes de leur ancienne existence nomade : vivre sous la tente et réduire ses besoins permet d'être assez mobile s'il faut lutter, et de se déplacer au besoin pour fuir l'oppression d'un gouverneur ou d'un caïd. Les habitants des villes, au contraire, sont sédentaires, artisans, commerçants, fonctionnaires ou lettrés. Leurs origines sont diverses, mais la similitude de l'existence, une civilisation relative et les mariages, en ont formé une caste assez fermée, presque une race.
Toutes les villes ne réunissent pas, d'ailleurs, les conditions voulues pour qu'une véritable population maure puisse s'y former. Fès, Tétouan, Rabat et Salé sont 1rs seules villes dites hadria^ ou mauresques dans le sens que nous donnons à ce mot. Marrakech, lorsque le Makhzen n'y réside pas, ne contient qu'une population bédouine; les autres villes de l'intérieur ne sont pas des centres suffisants; quant aux ports de la cote ils sont de dates récentes comme Mogador et Casablanca, ou restèrent longtemps occupés par les Portugais et les Anglais, comme Larache, Safi, Mazagan et Tanger^.
Mais Fès est par excellence la ville hadria du Maroc, celle où Ton peut le mieux retrouver les raffinements
1. Il ne s'agit naturellement pas ici des tribus du Cherg ou de la région saharienne, séparées du centre de l'Empire et très différentes des autres tribus marocaines.
•2. On dit hadria, citadine, par opposition à badia, bédouine.
3. A l'exception de Rabat, de Salé et de Tétouan, les musulmans des villes de la côte sont en majorité des Arabes des environs qui s'y sont établis et vivent mélangés avec les juifs et les Européens qui détiennent le commerce. La culture maure n'y est guère représentée que par les Oumana des douanes et quelques négociants originaires des villes hadria.
de l'ancienne civilisation maure. Elle le doit moins au fait d'être capitale qu'aux circonstances qui formèrent sa population et à son université.
Les familles de Qairouan et de l'Andalousie qui, dès l'époque des Idrissites, émigrèrent à Fès, et donnèrent leur nom aux deux Adoua de la ville primitive, apportaient une culture jusqu'alors inconnue dans l'intérieur du Maghreb Elaqsa. Leurs descendants, mélangés avec les Berbères et les Arabes qui se fixèrent, au cours des siècles, dans la cité Idrissite, et aussi avec de nombreux Israélites convertis à l'Islam, formèrent le Ehl Fès^ proprement dit. L'attraction exercée par son Université y attira ensuite des savants de tous les pays d'Islam. « Depuis sa fondation, dit le Roud Elqartas, Fès a toujours été propice aux étrangers qui sont venus s'y établir. Grand centre où se réunissent en nombre les sages, les docteurs, les légistes, les littérateurs, les poètes, les médecins et autres savants... » Dans les cimetières de Bab Fetouh et de Bab Elgisa, ainsi que dans les zaouiya de la ville, les mausolées, encore honorés de nombre de savants personnages attestent l'exactitude de ces paroles.
A la chute du royaume de Grenade et lors de l'expulsion des Morisques, Fès accueillit un nombre considérable de ces infortunés musulmans d'Espagne qui venaient d'étonner le moyen âge par l'élégance de leur civilisation. Les autres familles andalouses qui s'établirent au Maroc se fixèrent à Tétouan et à Rabat. Elles n'ont pas oublié leurs origines, et dans les vieux coffres où Ton serre les souvenirs de famille, elles ont soin de