Gens de Fès
conserver comme de précieux trésors les clefs de leurs anciennes demeures de Grenade, de Séville ou de Cordoue. Toute une série de poèmes et de chants, les « Andalousia », expriment encore leurs regrets de la patrie perdue. Beaucoup de leurs descendants sont arrivés, d'ailleurs, aux plus hautes situations dans le gouvernement marocain, comme les Torrés et les Bricha, de Tétouan, et les Bargache de Rabat. Deux des ministres actuels du Sultan, le grand vizir Si Feddoul Gharnit, et le ministre des Affaires étrangères. Si Abdelkérim ben Slimân, sont originaires de Grenade.
A une époque plus récente, Tlemcen, qui fut également un centre de culture islamique, fournit un apport considérable à la population de Fès.
La première émigration des Maures de Tlemcen remonte au commencement dii xix® siècle. A la suite de la famine qui suivit la révolte de Ibn Echchérif contre les Turcs, beaucoup d'habitants de cette ville vinrent se fixer dans la capitale du Maroc. Cette fuite ne fut point sans créer des complications diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc; le bej- de Mascara et le pacha d'Alger se plaignirent, en effet, au sultan Mouley Slimân, qui engagea les réfugiés à réintégrer leur patrie ; c'est alors que ces derniers lui firent cette réponse historique : « qu'ils ne pouvaient supporter à la fois la faim et l'administration des Turcs », à la suite de laquelle on n'osa les contraindre à quitter le pays. Un autre exode de la population de Tlemcen eut lieu lors de la conquête française; les malheureuses familles qui émigrèrent, dévalisées par les tribus du Gherg et les Ilayaïna, arrivèrent à Fès dans le plus complet dénûment ; et, pour comble de disgrâce, en attendant que le Makhzen eût pourvu à leur logement, elles durent camper près de
Bab Fetouh, en butte aux railleries de la foule, qui leur reprochait d'avoir laissé les chrétiens s'emparer do leur pays. Quelques Kouloughlis *, chassés par TÉmir Abdelkader, vinrent grossir peu de temps après le nombre des Ehl Tlemcen, leurs anciens ennemis, avec
Cliché Veyro'
L'Oued Fès ; vue prise du pont de Beïn Almedoun.
lesquels ils ne tardèrent pas à se confondre dans la cité Idrissite.
Les Maures de Tlemcen forment actuellement à Fès un groupe compact de 2 500 âmes environ ; beaucoup
1. Kouloughli : littéralement fils d'esclave. On appelle ainsi, en Algérie, les descendants des fonctionnaires turcs mariés avec de& femmes indigènes.
d*enlre eux ont conservé des rapports avec leur ancienne patrie; leurs enfants aiment à y retourner, et créent ainsi entre les deux villes des relations d'affaires qui seraient bien plus suivies si la route de Fès à Oujda offrait quelque sécurité. Quelques-uns d'entre eux comptent parmi les négociants aisés, mais la plupart sont de petits commerçants ou des artisans, tanneurscorroyeurs, et surtout tisserands. Ils habitent surtout les quartiers de Ras Eljenân, Elayoun et Qalqaliyin, et leur patron, Sidi Bou Medine, le célèbre marabout de Tlemcen, qui est aussi à Fès Tobjet d'une grande vénération, a sa zaouiya, au Keddân.
La population de Fès comprend aussi de nombreux chorfa des différentes branches Idrissites ; telles que les Adarisa*, les Alamiyin, les Amraniyin, les Kettaniyin, les Iraqiyin et les Sqaliyin, etc., et des Alaouiyin venus du Tafilelt au début de la dynastie actuelle. Gomme dans le reste du Maroc, ils ne forment pas une caste fermée; font du commerce, ou occupent des fonctions quelconques ; beaucoup d'entre eux sont de simples artisans. Ceux des Alaouiyin, pourtant, qui sont proches parents du Sultan, comme les descendants de Mouley Abderrahman et de Sidi Mohammed, reçoivent une pension « la mouna », et vivent généralement à l'écart, afin de ne pas porter ombrage à leur impérial cousin.
Le Ehl Fès proprement dit, — c'est-à-dire les citadins qui ne se rattachent à aucune origine précise, — les Andalous, les Maures de Tlemcen et les chorfa constituent la population maure ou « hadria. » Mais dans les quartiers excentriques de Fès Elbâli, habitent aussi
1. Les Adarisa sont, comme leur nom l'indique, les Idrissites proprement dits.
beaucoup d'étrangers : Jebala ou montagnards, employés à la culture des jardins, art où ils excellent; zerzei ou portefaix, originaires des tribus riveraines de la Moulouyia; Berabers, etc. Les Maures de Fès sont presque toujours fort soigneux de leur personne; leurs costumes ne diffèrent pas de ceux des habitants des autres villes du Maroc : rezza ou turban de mousseline blanche, babouches de cuir jaune, haïkde laine crème ou jellaba\ selon la fortune, et par-dessus tout, le selham, burnous de drap gros bleu ou d'un tissu léger, mi-soie mi-laine, quand la température est élevée. Mais ils portent ce vêtement avec plus de recherche et d'élégance, et l'on peut voir à la quantité de personnes bien mises que la classe aisée y est proportionnellement plus nombreuse qu'ailleurs. Les Mauresques de Fès se distinguent de leurs compatriotes par le port du hamtouz, sorte de mitre formée d'un foulard de soie rigide, maintenu sur le front par un bandeau, le kheït, supportant lui-même différents bijoux.
Les anciens auteurs vantent la fierté et la finesse des habitants de Fès ainsi que leur attachement à leurs souverains. Le Fasi est encore fier, spirituel, souvent caustique, mais il semble bien que son loyalisme ait disparu avec les Mérinides qui marquèrent eux-mêmes pour leur capitale tant de prédilection ^.
Fès est une cité frondeuse, hostile au pouvoir quand
1. La jellaba, sorte de blouse à capuchon, de drap gros bleu ou de laine, est au Maroc le costume des jebala et de tous les citadins de condition modeste. Les Arabes des tribus portent, de préférence, le haïk drapé.