‹ Une ville de l'Islam: FèsChapitre 49 sur 53 · Elhadj Mohammed Genoun... voir ch. VIII · texte numérisé non relu

Elhadj Mohammed Genoun... voir ch. VIII

2. Voici les noms des principaux Ouléma actuels qui sont tous, en effet, de familles connues de Fès.

Sidi Jaafar Elkitâni; Ahmed ben Elkheyat; Mohammed Elqâdiri; Ettami Genoun; Abdessalam Elhaouari; Elabeas Ettàzi; Elmehdi Elouazzani; Ahmed ben Eljilâni; Abderrahman ben Elgorchi ; Mohammed Genoun.

Les medersas ne sont, en fait, que des mosquées où les étudiants peuvent trouver un gîte, et non point des écoles. Au rez-de-chaussée se trouve la cour entourée d'arcades, avec sa fontaine, son mlrhab, son menbar et la chambre des ablutions, mais aux étages supérieurs, une multitude de petites cellules s'ouvrent sur une galerie circulaire, disposition que l'on retrouve dans tous les fondaq; c'est là qu'habitent les tolba. Les cours officiels de l'Université ont lieu seulement à Qarouiyin, toutefois, quelques cours libres sont faits parfois aux medersas par des « fqih » qui veulent se faire connaître ou des tolba, déjà avancés dans leurs études, qui cherchent à augmenter leurs ressources en enseignant l'Al/iya ou la Djeroumiya aux adolescents qui ont terminé la lecture du Coran dans les msld.

Presque tous les étudiants des medersas sont étrangers à la ville, car ceux qui en sont originaires, restent naturellement dans leurs familles. Bien qu'aucun règlement administratif n'intervienne dans cette matière, ils se groupent par région, selon leurs affinités. C'est ainsi que les tolba du Haouz Marrakech fréquentent de préférence le Mesbahiya, ceux du Tafilelt du Cherg et de FAlgérie vont à Echcherâtin, ceux du Sous et du Sahara à Esseffarîn, ceux des villes de la côte à Elattarîn, les beraber à Mederset Essahrij et les étudiants Jebala à la Medersa de Bab Elgisa. Les tolba qui fréquentent la Bouananiya sont de provenances variées; enfin la medersa de Mouley Abdallah à Fès Eljedîd est habitée par des étudiants originaires des tribus de guich de Fès.

Des habous ont été institués pour subvenir à Ten- Iretien des tolba pauvres. Ils reçoivent régulièrement,

de ce fait, un pain par jour; mais le pacha, les grands personnages et nombre de personnes pieuses envoient aux medersas — les jours de fête surtout — des plats de couscous, de la viande et des vêtements.

Si rinstruction que reçoivent les étudiants sous les arcades d'Elqarouiyin n'est pas sans analogie avec la scolastique enseignée jadis à la Sorbonne, leur existence peut aussi, sous plusieurs aspects, se comparer avec celle de nos escholiers du Moyen Age. Les tolba comme nos clercs d'alors ont soin d'éviter le surmenage universitaire et les études sacrées ne leur ôtent point toute gaîté : les contes des Mille et une Nuits remplacent pour eux les fabliaux; le luth et le gomhri, petite mandoline à deux cordes, jouent aussi un rôle important dans leur existence, et l'écolier bédouin apprend au contact de ses camarades plus raffinés les poésies en style précieux qui forment le fond des chansons maures.

Mais le plus original de leurs divertissements est la fête du sultan des Tolba qui a lieu chaque année au printemps. Elle est de date relativement récente, car elle se rapporte à l'établissement de la dynastie actuelle. A la faveur des désordres et de l'anarchie qui marquèrent les dernières années du règne des Saadiens, un juif nommé Ben-Mechaal était parvenu à s'emparer du pouvoir, et, de Taza sa capitale, terrorisait toute la région. Il poussait l'audace jusqu'à exiger des gens de Fès qu'ils lui envoyassent chaque année en hedia, cadeau d'usage, la plus belle des jeunes filles de leur ville pour son harem. A cette époque, veut la légende, Mouley Rechîd, l'ancêtre des Sultans Alaouites était étudiant à Fès. Imploré par une cherifa, mère de la victime désignée pour la hedia de Ben-Me-

no FÈs.

chaal, il résolut de venger Tinjure faite à ses coreligionnaires et subie lâchement par eux. Encore imberbe il se substitua à la jeune fille destinée au tyran et fut conduit en grande pompe à Taza;le hdik dont se recouvrent les femmes musulmanes favorisait la supercherie. Mais on avait tenu à faire largement les choses et la future princesse était accompagnée de quarante coffres contenant les parures que lui avait remises en dot la ville de Fès. Ben-Mechaal satisfait de cette magnificence fit entrer le tout dans son palais après la cérémonie de la hedia; alors des quarante coffres, qui jouent dans notre histoire le rôle du cheval de Troie, sortent autant de tolba. Le tyran est mis à mort et Mouley Rechîd proclamé sultan par ses quarante camarades, acclamé par le peuple heureux de sa délivrance, rentre à Fès en triomphateur suivi comme d'une garde d'honneur de ses fidèles tolba. L'épilogue est naturellement son mariage avec la jeune cherifa sauvée par lui de rinfamie du harem du juif.

C'est pour commémorer cette légende, — dont nous ne donnons qu'une des nombreuses variantes, — que les élèves des medersas ont institué la fêle du sultan des Tolba. L'élection ou plutôt la mise aux enchères de leur royauté éphémère a lieu à Elqarouiyin au commencement du printemps, époque impatiemment attendue des nzaha^. L'enchère est très disputée, car celui qui régnera quelques jours sur la jeunesse des écoles sera reçu en grande pompe par le véritable souverain et les faveurs qu'il aura alors soin de demander pour sa famille ou pour lui lui seront presque toujours

1. Les nzaha sont les fêtes ou les réjouissances publiques ou privées, qui n'ont pas le caractère de fêtes religieuses. Le mot s'étend aux parties de plaisir, pique-niques, etc.

C3.2 ci fl

accordées; aussi les prix atteignent-ils souvent cent ou cent cinquante douros*, somme énorme pour un taleb.

Une fois proclamé, le jeune sultan est reconduit à sa medersa où il organise son makhzen. Comme dans tout état bien constitué, la question financière est l'objet des plus grandes sollicitudes du nouveau gouvernement. Il s'agit d'avoir de quoi festoyer joyeusement pendant toute la durée de la nzaha, semaine de villégiature sur les bords de l'Oued Fès : le produit de l'enchère forme les premiers fonds, on lève ensuite des impôts et leur perception sert de prétexte à une série de divertissements carnavalesques. Déguisés en Cadis, en Mohtaseb, les étudiants se répandent dans les rues, font mine de percevoir les taxes des marchés, demandent à contrôler la qualité des denrées mises en vente et les poids des marchands. Les boutiquiers se débarrassentde ces quêteursjoyeux, mais importuns en leur versant quelques menues monnaies. Les personnages les plus en vue de la ville reçoivent des injonctions péremptoires d'avoir à payer les impôts dus au nouveau Sultan et la sokhra, pourboire du porteur. Ces ordres imitent dans un style burlesque les lettres chérifiennes, menaçant les récalcitrants de les faire razzier par les tribus des moustiques, des puces, des punaises et des rats. Avec ces plaisanteries renouvelées depuis des siècles, les tolba poursuivent leurs quêtes et réunissent des sommes assez rondes.

Le premier vendredi après l'élection, le sultan des Tolba sort avec son cortège pour aller faire la prière à

1. La monnaie marocaine marche de pair avec la monnaie espagnole également employée dans le pays. On sait que le douro est la pièce de cent sous espagnole.

la mosquée Elandalous, et la khotba est effectivement dite en son nom. On se rend solennellement, après la prière, au mausolée de Sidi Harazem, où se trouve la tombe de Mouley Rechîd, et, après ce pieux pèlerinage, le souverain et sa suite établissent leur camp dans les belles prairies qui bordent l'Oued-Fès à une demiheure de la ville. Le Makhzen a eu soin de les pourvoir des tentes nécessaires, et même de mettre à leur disposition quelques mechaouris du palais, au courant du protocole chérifien. Le pacha de la ville leur envoie chaque jour la mouna : moutons, pain, beurre, pains de sucre, paquets de thé et montagnes de couscous; la remise de la mouna a lieu avec le cérémonial habituellement employé par le souverain lorsqu'il est en expédition. Le vrai Sultan lui-même va rendre visite à son collègue. Leur rencontre a lieu en grande pompe le vendredi, huitième jour de la nzaha : les deux empereurs, à cheval, s'arrêtent à une trentaine de pas l'un de Tautre, entourés de leurs gardes, selon l'antique cérémonial des entrevues de princes maures et espagnols aux temps héroïques des guerres de la péninsule. Le mechaoïiriy maître des cérémonies, du sultan des Tolba interpellant alors d'une voix forte son royal visiteur, lui demande ce qui lamène dans l'Empire fortuné de son Maître ; puis, après avoir reçu l'assurance que le but de la visite est pacifique, lui souhaite la bienvenue et lui accorde un sauf-conduit pour traverser le territoire des Béni Borghout, Béni Far, Oulad Namous*, etc. La prière du vendredi, dirigée parle prince des escholiers en présence de son hôte, a lieu ensuite en commun, et cette cérémonie doit habituellement

1. C'est-à-dire les tribus des rats, des puces et des moustiques.

mettre fin à la fête; mais la plupart du temps le Sultan, en se retirant, autorise les étudiants à prolonger une autre semaine leur joyeuse nzaha. Au cours de Tentrevue, le prince des Tolba a eu soin de remettre au souverain une supplique contenant les faveurs qu'il sollicite; exemption d'impôts, mise en liberté de parents emprisonnés, révocation du caïd de sa tribu, etc.

Naturellement ces divertissements attirent une foule énorme. Beaucoup de citadins aisés profitent de la fête pour aller eux aussi camper quelques jours dans la plaine de l'Oued Fès, et, quand le temps est beau, prolongent souvent de plusieurs semaines leur villégiature. S'étendant à partir du camp des Tolba le long des bords sinueux de la rivière, ou juchées au sommet des petits mamelons qui dominent sa rive gauche, la multitude des tentes blanches, de toutes les formes et de toutes les grandeurs, offre un spectacle des plus pittoresques. La ville de toile, tranchant par sa blancheur sur la verdure printanière de la campagne, devient le but de toutes les promenades. Pendant quelques jours, la route de Bab Segma à la Nezala Farradji est sillonnée de Maures élégamment drapés dans leurs haïks dont la blancheur immaculée tranche sur le rouge écarlate de la Serija^. Ceux à qui leurs moyens ne permettent pas le luxe d'une tente vont auprès d'amis plus fortunés passer l'après-midi à humer au frais le thé à la menthe très sucré, boisson favorite de tous les Marocains; le soir, quand le soleil disparaît derrière le Zarhoun et que les Moueddins appellent dans le camp à la prière du Maghreb, ils se hâtent, car on ferme les portes à nuit

4. La Serija est la selle de mule dont on se sert au Maroc. La housse en est toujours rouge.

LES MAURES DE FÈS. it'>

close, et regagnent rapidement la ville cachée derrière ses hautes murailles grises.

La préférence des souverains ou les nécessités de leur politique ont décidé du séjour alternatif du Makhzen à Fès ou à Marrakech; mais de ces deux capitales, Fès est de beaucoup la principale.

Le gouvernement marocain n'est, en somme, qu'une petite élite maure dirigeant tant bien que mal une collectivité de tribus arabes ou berbères. Or, c'est presque entièrement à Fès que se recrute et que s'instruit cette classe dirigeante. Ses Ouléma ne sont pas seulement consultés sur divers actes de gouvernement, ils donnent aussi leur avis sur l'élection du Sultan, et la beia (investiture) de la capitale du Nord possède pour les nouveaux souverains une importance déterminante. Puis, Fès n'est pas seulement la cité intellectuelle et commerçante, c'est aussi la ville sainte. La baraka de son illustre fondateur étend sur elle sa puissante protection. Lorsque le berbère, réfraciaire à toute autorité, arrive par la route de Sefrou sur la petite hauteur d'où l'on aperçoit le minaret de Mouley Idris, il s'arrête, touche le sol de la main et la porte pieusement à ses lèvres; entrant sur la « terre » du grand saint, — le blad Mouley Idris, — il en invoque la protection, lui qui généralement fait, comme tous les bédouins, assez bon marché de la loi du prophète. Arrivé en ville, il n'aura garde d'en sortir sans avoir fait la ziara du Moul blad, patron de la cité. — Et que d'autres Seyid, dans la bonne ville de Fès, dont la baraka, sans pouvoir se comparer à celle de Mouley Idris, n'en est pas moins utile à acquérir !

Les Maures de la cité idrissite profitent trop du culte des saints, si profondément enraciné dans les cœurs

des musulmans occidentaux, pour ne pas veiller jalousement à son intégrité : c'est ainsi qu'ils ont toujours, depuis les Saadiens, soutenu les influences religieuses contre le pouvoir central. La piété de ces citadins ne leur ôte cependant pas toute prudence : leur opposition

Murs et remparts Sud du parc du palais.

au gouvernement, lorsqu'il choque leurs idées ou n'a pas pour eux les égards voulus, ne se traduit pas par des violences, mais leurs médisances répétées au fond des régions berbères avec les exagérations d'usage arrivent souvent à créer au pouvoir de sérieux embarras. La sainte descendance des marabouts et des chorfa est, en effet, nombreuse à Fès et elle dirige la plupart des zaouiya où se rendent les membres des diverses

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confréries islamiques de passage dans la capitale.

Il n'est pas de ville au Maroc qui soit, en apparence, aussi fanatique et plus fermée à l'infidèle. Les voyageurs qui ont publié le récit de leur voyage ont toujours insisté sur cette impression d'isolement : entre ces hautes murailles, dont on ferme les portes au Maghreb, ils éprouvaient un sentiment particulier, l'oppression de rislam. Leurs jugements sont en général fort sévères. La plupart faisaient partie d'ambassades extraordinaires accompagnées d'interprètes formés dans le Levant et on voit leur désillusion de ne pas retrouver sur les bords du Sebou, Damas ou le Caire : l'Orient connu dans l'Extrême-Orient. Les doctrines archaïques de l'Université de Fès leur sont aussi une cause d'étonnement et un témoignage de la décadence de la civilisation maghrébine et de la dégénérescence des Maures marocains. Il est exact que la science et les idées modernes n^ont influé ni sur l'enseignement de Elqarouiyin ni sur la société maure. Mais en réalité, c'est le contact d'une civilisation supérieure qui amène toujours la décadence et la dissolution d'une société islamique inhabile à s'approprier les idées et les choses nouvelles. Les citadins de Fès sont certainement moins éloignés qu'on ne se l'imagine généralement de leurs ancêtres du Maroc, de Cordoue ou de Grenade; seulement, leur culture, à cette époque, était égale ou supérieure à la nôtre, et depuis lors, l'Europe marchant dans une voie différente a fait les progrès que l'on sait.

Sans en distinguer exactement les causes, — ce qui les amènerait à discuter leur religion, — les musulmans instruits se rendent parfaitement compte de leur infériorite; pour eux cependant notre prédominance est surtout matérielle.... Notre supériorité scientifique nous a

donné dans toutes les industries une incroyable avance, notre esprit d'ordre et notre discipline sociale nous ont permis de réaliser dans le gouvernement et l'administration des peuples un indéniable progrès. Ils comprennent très imparfaitement notre supériorité intellectuelle et, de môme, les raffinements de leur culture nous échappent presque toujours. Nous sommes souvent trop choqués parles apparences pour consentir à les étudier. De là, leur peu de goût pour la fréquentation des Européens, et un dédain affecté qui n'est pas seulement du fanatisme mais aussi de la timidité; et cependant le même Maure qui paraîtra défiant ou dédaigneux dans les premiers rapports montrera de la simplicité et de la courtoisie lorsqu'il sera assuré qu'on est à môme de les apprécier et qu'il ne sera pas luimême traité par l'étranger avec une politesse familière et protectrice dont il saisit parfaitement l'inconvenance.

Il est indéniable pourtant que l'existence est fort sévère à Fés pour l'Européen qui jusqu'ici y a toujours été à peu près isolé. Le panorama de la ville est féerique lorsqu'on y arrive un jour de soleil ; mais quel contraste quand on pénètre dans ces rues étroites, sombres et humides! Aucune maison, même parmi les plus riches, ne révèle à l'extérieur le moindre luxe. Les mosquées importantes qui sont, nous l'avons vu, les seuls édifices publics à mentionner ne se détachent pas des maisons voisines; il est impossible de se rendre compte, du dehors, de leur grandeur et de leur forme. Ce n'est donc qu'en passant devant la porte des mosquées que l'on peut admirer furtivement quelque belle fontaine comme celle de l'Elqarouiyin, des boiseries artistement sculptées ou tel autre détail intéressant

d'architecture. Il n'y a guère que les fontaines publiques, si nombreuses dans les rues de Fès Elbâli, qui soient dignes de retenir l'attention; presque toutes ont la même disposition : un arc en ogive au milieu duquel l'eau sort d'un ou de plusieurs tuyaux pour retomber dans une vasque. La vasque est de maçonnerie très ordinaire, mais le fond de Tare ogival est constitué par des mosaïques souvent fort belles, encadrées d'inscriptions ou arabesques indiquant la date de la construction ou reproduisant un verset du Coran. Le tout est surmonté de ces auvents en bois sculpté que l'on retrouve dans plusieurs mosquées et qui sont une des plus intéressantes particularités de Fès.

Mais la rue étroite et mal pavée, enserrée entre les masses grises des façades sans ornement, contraste avec l'intérieur des riches maisons mauresques. La disposition des pièces varie peu, car elle répond à la fois aux nécessités du climat et aux exigences des mœurs musulmanes : une cour intérieure entourée de colonnades sur laquelle toutes les chambres s'ouvrent et prennent vue ; mais quelle ingéniosité etquelle diversité dans l'ornementation ! Les cours sont pavées de zellij émaillées qui résistent mieux à la babouche indigène qu'à nos chaussures à talon ; au milieu, un jet d'eau retombe dans une vasque en marbre ou dans un réservoir creusé dans le sol. Souvent, adossée à l'un des murs de côté, se dresse une autre fontaine surmontée de rosaces en mosaïque. Dans l'intérieur des pièces, les plafonds sont en bois sculpté et peint, le sol est, comme celui de la cour, pavé de zellij et Ton retrouve encore sur les murs les dessins de mosaïques accompagnés de moulures sur plâtre d'une ingénieuse diversité.

Les Maures riches ne trouvent rien de trop beau ni de

- trop cher lorsqu'ils font bâtir; la construction d'un palais est pour eux la consécration delà fortune. Certaines maisons de Fès sont dans leur genre de v.i tables merveilles ; toutes sont de date relativement récente car la fortune publique a beaucoup augmenté pendant les dernières années, puis il était dangereux avant le règne de Mouley Abdelazizde ne pas dissimuler ses richesses. On peut citer, parmi les plus remarquables, les palais des Djamai, famille qui fournit des vizirs à Mouley Elhasen, celui de l'amin Elmoqri, enfin ceux des vizirs actuels Ennebih, Tazi et Ben Sliman. L'architecture de ces maisons est moins variée que leur ornementatation; les mohendis, architectes locaux, distinguent cependant deux dispositions principales : Tune est dite hadria, citadine, c'est la disposition mauresque ordidaire avec son pourtour de colonnades au rez-dechaussée et sa galerie circulaire aux étages; l'autre, préférée par les hauts fonctionnaires du Makhzen, est appelée pour cela makhzenia^ les chambres sont fort élevées mais il n'y^ pas d'étage; une corniche au relief très prononcé borde le mura la hauteur de la terrasse, et seules les deux goubba, c'est-à-dire les pièces principales qui se font face aux extrémités de la cour, sont précédées de colonnades.

Il ne peut y avoir de véritables maisons de campagne dans un pays où la sûreté publique est si précaire que les voyageurs attardés, n'osant camper sous les murs de la ville, s'empressent de retourner au douar le plus proche lorsqu'ils arrivent après la fermeture des portes. Cependant les Maures aiment beaucoup la verdure et sont moins insensibles à la belle vue et au charme de la campagne qu'on ne l'était en France à

Cli.-hé Vevre

Porte de la qoubba, salon d'un vizir marorain.

l'époque où régnait encore un état social analogue. Ce goût n'est pas spécial aux Maures de Fès ; là encore ils suivent les traditions léguées : les splendides jardins et les travaux d'irrigation de leurs anciennes capitales d'Andalousie en font foi.

A l'exception des parcs du palais et de celui qui entourait la maison de l'Amin Bennis, il n'y avait tout récemment encore à Fès que des Riad, Le riad se compose de deux pavillons qui se font face aux deux extrémités d'un jardin rectangulaire. Chacun de ces pavillons est composé de l'inévitable qoubha du rez-dechaussée, chambre longue et étroite s'ouvrant par une porte haute et large sur une galerie de colonnades ; au-dessus, une vaste pièce carrée, le minzah, tenant l'espace de la qoubba et de la galerie qui la précède. Un chemin pavé de briques émaillées relie les portes des deux pavillons; plusieurs autres voies pavées permettent aussi de circuler. Entre ces allées de maçonnerie, dont le niveau est un peu supérieur à celui du sol, s'étendent les corbeilles de fleurs ou de verdure au milieu desquelles s'élèvent orangers, citronniers, bananiers*, etc.; l'arrosage peut donc se faire très facilement par immersion.

Le Riad est très approprié aux mœurs musulmanes, car les deux pavillons sont reliés par des murs aussi élevés qu'eux-mêmes, et, dans le petit parc intérieur ainsi formé, les femmes peuvent circuler sans être vues; elles sont chez elles. Souvent, à l'extrémité du vestibule coudé, le constructeur prévoyant a aménagé une mesriija, petit appartement séparé du reste do l'habitation et où l'on pénètre par un escalier spécial.

1. Les bananiers sont assez communs à Fès comme arbres d'ornementation, mais les bananes n'y mûrissent pas.

Le maître de la maison peut y recevoir à Tinsu de ses femmes ; la mesriya est la garçonnière du Maure.

Le Riad, avec son petit parc enserré entre de hautes constructions, a toujours plus ou moins l'aspect sévère d'un cloître. La vue s'y repose sur la verdure, mais elle ne peut embrasser qu'un espace très restreint. Aussi, depuis quelques années, les Maures aisés commencent à construire dans les a7'sa\ jardins d'orangers et de citronniers, et couvrent certains quartiers de la cité de véritables petites villas. Elles sont fort recherchées, surtout sur la colline de Deuh qui doit à son altitude une relative salubrité.

D'abord simples pavillons où l'on allait passer les chaudes après-midi d'été, ces villas tendent de plus en plus à devenir de véritables habitations, les plus commodes |de Fès. Elles ne rompent pourtant pas tout à fait avec l'habituelle tradition de l'existence mauresque. Placée à une des extrémités du jardin, la plus élevée s'il est en pente, la maison ne possède aucune fenêtre sur le chemin : il ne convient pas que les femmes puissent s'y faire remarquer. Les pièces y sont toujours disposées en qoubba et en minzqh, mais de l'autre côté de la petite cour en mosaïque s'étend le jardin, et, par-dessus les murs de clôture et les arbres, on peut jouir de la vue et contempler la coulée blanche des terrasses de la ville ou les sommets neigeux des montagnes du Moyen Atlas.

Hors ville, les jardins ne sont presque plus plantés

1. Arsa est la corruption vulgaire marocaine de rarsa, plantation. Ce mot est employé à Fès pour désigner les petits parcs enclos et soignés, situés en dedans des murs de la ville par opposition aux jenan^ vergers et plantations diverses qui s'étendent dans les environs.

d'orangers et de citronniers : ces fruils, d'un prix élevé, tenteraient trop la convoitise des maraudeurs. Varsa, avec ses arbres symétriques, est remplacé par lejenati, fouillis d'arbrisseaux poussant au hasard et où Ton trouve les spécimens abâtardis de toutes les essences des climats tempérés : abricotiers, pêchers, pruniers, pommiers et oliviers. Dans ceux de ces vergers dont le sol est arrosé et fertile, les arbres sont plus espacés et on fait sous leur ombrage un peu de culture maraîchère. Leiîjenan couvrent, de Bab Elhadid à Bab Eljedid, les pentes escarpées de l'étroite vallée de Ouislen où coule la branche extérieure de l'Oued Fès; de l'autre côté de la ville ils s'étendent encore des deux côtés de la rivière jusqu'au Sebou. Les arbres appartiennent presque tous aux essences septentrionales et perdent leurs feuilles en hiver : on aurait de la peine à se croire en Afrique si les sommets des collines rocailleuses qui dominent la cité ne montraient le vert métallique et foncé des grands oliviers qui les couvrent. A l'automne et au printemps, qui sont les deux saisons agréables de Fès, ces jardins font les délices des citadins qui aiment à s'y réunir. Ceux à qui leurs moyens le permettent convoquent des musiciens à ces petites fêtes, et, jusqu'au Maghreb, écoutent en buvant du thé très sucré les qsaïd et les moual ^ chantés dans le mineur monotone des chansons arabes.

Ainsi se poursuit depuis des siècles l'existence des citadins de Fès : il n'est guère que chez eux qu'une

1. Les qsaïd, pluriel arabe de qasida, sont des poèmes dont les couplets sont chantés en solo avec un refrain repris en chœur. Le moual est une sorte de mélopée chantée avec des modulations qui rappellent celles des pcteiïeras espagnoles.

LES MAURES DE lÈS.

société mauresque ait pu se prolonger jusqu'au xx« siècle sans (Hre en rien rhodifiée ou contrainte par notre civilisation. Le genre de vie d'un sujet de Mouley Abdelaziz ne diffère guère de celui d'un contemporain de Mouley Ismaïl. Les industries, les édifices publics cités par les anciens auteurs, fondaq, hammam, etc., sont

Caïd Mia et poste de garde à la porte du parc Bennin, résidence de l'ambassade de M. Saint-Uené Taillandier (avril 1905'.

les mômes; nulle description du Moristân ne pourrait, de nos jours encore, être plus exacte que celle de Léon l'Africain. C'est la même vie sociale où le raffinement côtoie la barbarie, comme entre les jardins verts et les palais mauresques serpentent les rues étroites et sombres, foyers d'infection l'été, fondrières l'hiver. Les conversations et les préoccupations n'ont pas changé non plus : soulèvements de tribus contre leurs

chefs, rébellions contre le souverain, arrivée des caravanes des ports de la côte ou de la lointaine Sigilmesa et cours des marchandises; tels sont les sujets dont on cause, depuis les Mérinides, dans les pittoresques échoppes de la Qaïseria. Cependant, les dissertations prolixes sur les visées des Puissances européennes ont remplacé les discussions sur les succès ou les prises des corsaires de Larache ou de Salé. Les vieux musulmans fatalistes commencent à se demander si ce dernier refuge du passé devra, lui aussi, disparaître, si Allah permettra que les eaux sacrées de TOued Fès fassent tourner des turbines et que le sifflet strident des locomotives puisse venir interrompre les saintes méditations des croyants.

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