Crameu, pp. 3-4 (4 avril
02 UNE VILLE-ÉGLISE î GENÈVE
quoi voulait-on que le Genevois fit exception, et qu'après avoir changé d'âme comme on change d'habit, il relevât toujours victorieusement l'éternel défi que lance aux volontés les plus formelles l'habitude lointaine et pesante? Il était déjà si différent de ses pères ; pourquoi pourchassait-on ce qu'inconsciemment il gardait d'eux ? Cela lui paraissait cruauté, ou bien inintelligence : ces Français n'étaient pas bons, ou bien le comprenaient de travers. Ainsi murmuraient, à voix très basse —les voix, à Genève, s'habituaient à être basses — certaines consciences qui aspiraient à la liberté des enfants de Dieu1.
Et d'autres personnages, épris d'un tout autre genre de licence, en avaient assez de voir ces Français transformer Genève, la ville où l'on riait, en une ville où l'on tremblait. Jouer aux dames et au trictrac, dans quelque cabaret, en y buvant un quarteron de vin, était un délit sérieux : pour l'avoir commis, Bonivard, quelque fanatique que fût sa foi huguenote, et Clément Marot, quelque édifiants que fussent ses psaumes, furent cités en consistoire2. N'apprit-on pas, un matin de 1545, que dans cette nouvelle cité de Dieu, les pasteurs voulaient
1. Exemple d'inculpations devant le Consistoire contre des Genevois qui ont mal parlé des Français, dans Cramer, pp. vi-vn, 47, 48, 50, 59, 64, 78, 81, 86, 87, 88, 90.