Gautier, II, p
de la Genève moderne. A trois reprises, depuis 1519, le duc de Savoie avait failli prendre la ville ; à trois reprises, les citoyensde Genève, hommes libres, reconnus tels, solennellement, en 1387, par leur évoque Adhémar Fabri, avaient failli être transformés en sujets savoyards. Genève, en août 1534, de nouveau menacée par le duc, se laissa conseiller par ses alliés bernois de se ramasser sur elle-même, de se retrancher sur sa colline, de se rapetisser en quelque sorte, pour demeurer sa propre souveraine. L'ancienne ville foraine, dont le souci primordial, durant les derniers siècles du moyen âge, avait été d'accueillir, sept fois par an, tout le commerce de l'Europe, renfrogna son aspect. Elle démolit ses faubourgs1, elle installa tant bien que mal, et plutôt mal que bien, dans ses rues montantes et dans ses rues basses, les 6.000 habitants qu'elle privait ainsi d'abri. Elle sacrifia tout à cet élan de défensive, même sa culture intellectuelle. Le vieux collège catholique, fondé au quatorzième siècle par le négociant François de Versonnex2, ménageait aux petits Genevois l'instruction primaire, l'enseignement secondaire, et même, au dire de certains, quelques rudiments d'études supérieures ; ce collège
1. Galiffe, Genève historique et archéologique, I, pp. 103-112 (Genève, 1869).
2. Sur la nature de ce collège, comparer Vuy, M. I. TV., XII 1867) ; Borgeald, I, pp. 12-15, et Galiffe, op. cit., I, pp. 302-309.
L EGLOSION DUNE « CITÉ DE DIEU » 'è
lui-même devint une masse de décombres.
Entre leur colline et leurs ennemis, les Genevois faisaient le désert. C'est par ces actes d'immolation, c'est par ce demi-suicide, que commença la vie nouvelle de Genève. Elle s'inaugura dans un grand fracas de démolitions, et nul ne prévoyait jusqu'où les démolitions iraient, et qu'après les faubourgs une Église allait s'effondrer.
Les archives de Turin, de Fribourg, du Vatican, n'ont pas encore, au sujet de l'évolution religieuse de Genève, livré tous leurs secrets : un certain vague enveloppe toujours cette histoire. Il semble qu'à Genève comme presque partout, les origines de la Réforme sont complexes et troubles. L'ébranlement de quelques âmes mystiques coïncide avec une poussée de susceptibilités et d'intérêts politiques. La ville est divisée. Il y a des familles genevoises qui sont contre les libertés de Genève. Elles appellent de leurs vœux le duc de Savoie, comme pacificateur et comme maître; il avait, au cours des siècles, acquis une juridiction dans Genève ; c'est une souveraineté, maintenant, qu'elles veulent pour lui. Elles finissent par quitter la ville, par s'en aller auprès du duc, qu'elles
espèrent ramener. La masse des Genevois vit dans les transes, veut rester libre ; elle caresse avec une ardeur nouvelle le rêve de voir admettre Genève dans l'alliance des Ligues Suisses; et déjà le peuple de Fribourg depuis 1519, le peuple de Berne depuis 1526, sont les alliés de Genève1.
Le premier de ces peuples a la même foi que Genève; le second professe des opinions religieuses nouvelles. Elles se réclament d'un certain Luther, qui là-bas au nord soulève l'Allemagne. Luther, c'est un nom que les Genevois connaissent bien : il était question de lui, dès 1524, dans une « sotie2 » qu'on jouait sur la place, au grand soleil, devant l'évêque de Maurienne et le duc de Savoie, et qui persiflait légèrement, déjà, la messe et les prêtres. Ce Luther a fait, paraît-il, une découverte, et l'écho s'en est peu à peu propagé, dans les foires et sur les places de la petite Genève, par des colporteurs, par des prédicateurs ambulants, par les soldats mêmes de la République bernoise.
Ces colporteurs chuchotent ou proclament que pour faire son salut on n'a pas besoin des prêtres et qu'on doit aller directement au Christ.
1. Les cantons suisses et Genève, 1U77-1815 : pp. 4-7 (article de Oechsli), et pp. 75-98 (article cTÉdouàrd Fayre). (Genève, 1915.)
2. Deux soties jouées à Genève, éd. F. N. Le Roy, pp. 38-39 et 42 (Genève, 1868). (Cf. Galiffe, op. cit., I, pp. 311-322.)
Ces soldats, dès 1 530, durant les onze journées qu'ils passent à Genève, montrent, en « se chauffant avec les images des églises1, » qu'ils ont cessé de craindre le clergé romain et môme le Dieu des « Romains ». Puis des prédicants surviennent, dauphinois d'origine : Farel, Saulnier, Froment. Ils présentent, à ceux de leurs auditeurs qui savent lire, un livre contenant les paroles du Christ. Ils y soulignent certains passages, sur lesquels ils mettent un certain accent. Le geste par lequel ils arborent l'Evangile est déjà un geste de commentateurs. Ils font passer au second plan, ils estompent, ils laissent disparaître, les textes évangéliques sur lesquels Rome fondait l'existence de la hiérarchie ecclésiastique. Ils en font resplendir d'autres, où le Christ se dresse comme seul auteur du salut; ils en concluent que la foi au Christ, indépendamment de toutes œuvres humaines et de toutes entremises humaines, procure gratuitement l'élection.
Farel est passé maître en cet apostolat : depuis 1523, son entraînante éloquence demande aux montagnes et aux vallées de la Suisse de lui prêter leurs sonores échos.
Et voici que s'éveille çà et là, chez certains membres de la population genevoise, l'espoir de
1. BoxivAiin, les Chroniques de Genève, éd. Revilliod, II, p. 420 (Genève, 1867). — Jeanne; de Jussie, le Levain du calvinisme, éd. Grivel, pp, 23^24 (Genève, 1805),
voir bientôtcesserun grand malaise d'âme. Depuis quatre-vingts ans, les ducs de Savoie disposaient presque continuellement de l'Évêché de Genève; une partie des chanoines de Saint- Pierre leur était dévouée; et l'Évêque, le plus souvent, était leur homme. Pierre de la Baume, évêque depuis 1523, après avoir un instant soutenu les Genevois contre le Duc, avait fini, en 1527, par soutenir le Duc contre les Genevois. Cet évêque, ces chanoines avaient donc, au sujet des destinées genevoises, certaines conceptions qui n'étaient pas celles du peuple de Genève. Et dans ce peuple gai, aimant la vie, où sans doute peu à peu la foi avait baissé, ceux qui aspiraient encore au bonheur du ciwl étaient parfois gênés et comme paralysés lorsqu'ils sentaient que pour l'acquérir il leur fallait avoir recours à des intermédiaires, évêques, chanoines, qui n'envisageaient pas comme eux le bonheur de Genève, et qui volontiers eussent fait d'elle la capitale d'un duc étranger.
« Plus besoin de ces intermédiaires, » murmurent ou prêchent à leurs oreilles surprises les nouveaux apôtres. « Lisez dans ce livre tels textes ; laissez de côté ces hommes, marchez droit vers le Christ. » Ainsi l'Evêque, les chanoines, quotidiennement accusés de travailler contre la liberté temporelle du peuple genevois, sont peu à peu soupçonnés d'avoir, dans le passé, empiété fHir les libertés spirituelles de tout le
peuple chrétien. Des usurpations politiques qu'elle les accuse de vouloir commettre, Genève conclut aisément à certaines usurpations religieuses, qu'autrefois ils auraient commises; et Ton sent fermenter, de plus en plus, les vieux instincts de Genève, de cette Genève ombrageuse, jalousement indépendante, qui au moyen âge avait deux fois chassé les évêques dont, politiquement, elle croyait avoir à se plaindre.
Le partage de l'âme est toujours fatigant : catholique, une moitié de l'âme genevoise appartenait à l'évêque, contre qui l'autre moitié s'insurgeait; les Réformateurs, survenant, font espérer à cette âme — l'espoir devait être de brève durée — qu'elle s'appartiendra désormais tout entière à elle-même, et qu'il n'y aura plus de conflits entre le civisme et la religion, entre les aspirations de membres de la cité de Genève et les scrupules de membres de la cité de Dieu. Gela tente certains Genevois, et cela met en délicate posture les théologiens qui voudront défendre la doctrine de quinze siècles. Aux yeux de cette population, pour qui la politique prime tout, ils ont l'air de vouloir perpétuer la brèche par laquelle l'influence de l'Évêque, même aux heures de lutte, garde accès dans les consciences, au moins dans ce coin des consciences où s'élabore l'œuvre du salut.
Au demeurant, chez un certain nombre de ces intermédiaires que l$9 Ames genevoises
brusquement invitées à éconduire, la pureté des mœurs laisse beaucoup à désirer. L'ascendant de leurs vertus sacerdotales pourrait contrebalancer, peut-être, les séductions à demi politiques, à demi religieuses, de la prédication nouvelle; mais trop souvent cet ascendant fait défaut. Trois quarts de siècle plus tard, l'historien catholique Florimond de Raemond stigmatisera ces mauvais pasteurs, vicieux, ignorants : « Confessons hardiment, s'écriera-t-il, que tous nos malheurs sont en partie visiblement nés de là1. » Après avoir traité les prêtres d'inutiles, la prédication nouvelle a vite fait de les traiter d'indignes; elle tente de les montrer moralement déchus, et sanctionne ainsi la déchéance religieuse qu'elle leur inflige. Contre certains d'entre eux, il y a des griefs qui sont de notoriété publique : on s'arme de ces griefs, qui bientôt deviendront matière à chansons2, pour pousser les âmes, une fois de plus, à prendre contact, directement, avec la pureté même du Christ.
Le vieux passé, cependant, a poussé dans l'âme genevoise de profondes racines. Théoriquement, on peut s'éprendre du message qu'ap-
1. Florimond et François de Raemond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, pp. 903 et 923 (Paris, 1605-1647). Sur les mœurs d'une partie du clergé, lire la Clarisse Jeanne de Jussie, le Levain du calvinisme, éd. Grivel, p. 86.
2. Chanson en patois : La complante et desolafion dé paître, éa\ Eug, Ritter (Mélanges Chahaneau, Paris, 1906),
portent les nouveaux prédicants, et puis, pratiquement, tenir encore à la messe. A la traverse des nouveaux courants religieux surgit la voix des morts, qui furent des catholiques, et surgissent les pieuses coutumes des siècles. Il faudrait que FÉvêque fût là, qu'il sefîtForgane de la voix des morts, de la voix des siècles. Il risquerait, peut-être, de recevoir, en quelque bagarre, quelque mauvais coup; mais du moins pourrait-il défendre devant ses ouailles les fondements de son magistère. Il n'est pas là, il s'isole, il chasse, il se met à Fécart ; et quand les Fribourgeois, qui sentent le péril religieux auquel sont exposés leurs alliés de Genève, supplient FÉvêque de rentrer dans sa ville épiscopale, il réapparaît, constate que le sol tremble, et bien vite s'en va. C'était le 14 juillet 1533. Clément VII, qu'il verra bientôt à Marseille, lui fera d'amers reproches; mais il sera trop tard1. Deux fois en trois siècles etdemi, le quatorzième jour de juillet, jour fatidique, fut pour deux grandes puissances un jour de ruine. La monarchie à Paris ne se relèvera jamais du 14 juillet 1789; mais FEglise romaine à Genève se relèvera, plus tard, de cette journée du 14 juillet 1533, où la force
1. Les apologistes catholiques des siècles ultérieurs ne ménageront pas Pierre de la Baume : tel le chanoine de Pontverre, qui, dans les Motifs de la conversion du chevalier Minutolo, 2° édit., II, pp. 80-83 (Fribourg, 1720) insistera con> plaisamment sur les reproches rie Clément VU.
morale qu'elle représentait encore céda la place et s'effaça.
Le champ désormais se trouve libre pour Messieurs de Berne. Si Genève veut être protégée contre les visées de la Savoie, c'est sur eux qu'elle doit s'appuyer : François Ier, qui s'en rend compte, multipliait ses efforts, dès 1531, pour empêcher que Genève ne rompît la combourgeoisie avec Berne1. Mais Berne, c'est le protestantisme... « La Suisse est à la tête du protestantisme allemand; elle en est l'âme2, » écrivait le futur empereur Ferdinand. Messieurs de Berne sont au tout premier rang, parmi les Suisses, pour accélérer le triomphe de la foi nouvelle ; et sans scrupules, sans délicatesse, avec un insolent mépris pour les tergiversations et les souffrances des consciences, ils font peser sur Genève les impérieuses sommations de leur Credo. Ils commencent d'un ton modeste. « Nous voulons qu'à Genève on puisse librement prêcher la Réforme, » disent-ils dès le mois de mai 1533 ; les autorités genevoises permettent. Un dominicain, puis un cordelier, interviennent pour soutenir la foi catholique : les Bernois se plaignent. Ils veulent que le prédicateur du dehors ait le droit
1. Hyrvoix, François Ier et la première guerre de religion en Suisse, p. 73 (extrait de la Revue des Questions bisforif/ues, avril 1902).
Hy aveux } tact cit,t p, 33,
d'attaquer, et protestent quand le prédicateur catholique prend le droit de se défendre. « Vous nous devez neuf mille neuf cents écus, disentils aux Genevois le 5 et le 25 janvier 1534, quand les aurons-nous? » Genève demande un délai. Le dialogue ne s'achève pas sans que les Bernois réclament des poursuites contre le dominicain, qui passe de longs mois en prison. En février, même revendication pécuniaire, et réclamation semblable au sujet du cordelier1. Le 1er mars, Farel et quelques réformés entrent dans l'église de Rive pendant que ce cordelier prêche : on dépouille l'autel, on casse une croix, Farel monte en chaire. « C'est à l'instigation de Dieu que tout a été fait, » disent aux magistrats de Genève, le lendemain, les députés bernois? ils affectent de remercier les magistrats^ disant que Berne sera contente. Le Conseil ratifie les faits acquis; la Réforme, dorénavant, possède officiellement une chaire à Genève. Mais ce n'est pas une chaire que les Bernois voulaient; ils les voulaient toutes.
Les autorités genevoises n'avaient pas encore d'opinion bien personnelle sur le conflit religieux qui commençait d'agiter leur ville. Elles étaient hésitantes, timides, et longtemps leur seule politique avait consisté à ne se brouiller, autant que possible, ni avec Berne, l'amie pro-
testante, ni avec Fribourg, Pamie catholique. Mais les Bernois pouvaient parler plus haut que Fribourg, parce que Genève leur devait de l'argent ; et les Fribourgeois, vexés, finissaient, au bout de ce même mois de mars, par rompre l'alliance *. C'était laisser le champ libre à Messieurs de Berne. L'Évangile nouveau, qui frappait aux portes de Genève, et qui déjà les enfonçait, avait ainsi pour auxiliaires les soldats bernois et les thalers bernois, deux forces dont Genève ne pouvait se passer, impérieuses l'une et l'autre, chacune à sa façon. Parce que prêteurs d'argent et parce que prêteurs d'hommes, les Bernois demandaient audience pour leurs prédicants; et leurs fourgons n'apportaient pas seulement des espèces monnayées, mais aussi des dogmes.
En face de cet assaut, que faisait la vieille Église? L'Évêque, Pierre de la Baume, ébauchait de loin, contre ses diocésains de Genève, certaines formules d'ultimatum et certaines tentatives militaires ; mais chacune de ses tentatives, chacune de ses excommunications, contribuait à démanteler sa souveraineté spirituelle. Les évêques des temps mérovingiens avaient conquis leurs ouailles en apparaissant comme les « défenseurs de la cité » ; Pierre de la Baume devait perdre les siennes, parce qu'on
J,, Obchsli, dans les Cantons suisses et Genève, pp. 8-10,
le considérait, tout au contraire, comme l'ennemi de la cité. Et les consciences, ainsi mises à la gêne, devenaient de plus en plus accessibles aux sollicitations de Farel, aux sommations de Berne. Si l'idée fût venue au Chapitre de Saint-Pierre d'aider les Genevois à payer leurs dettes, les Bernois remboursés eussent perdu quelque chose de leur facile arrogance, mais les chanoines laissèrent passer l'heure pour une telle tactique. Les menaces militaires de l'Évêque, l'abstention pécuniaire des chanoines, resserraient les liens, parfois pesants, dont Berne enlaçait Genève. Et dans ce tragique été de 1534, où, d'accord avec les Bernois, les citoyens de Genève mettaient leurs murailles en état de défense, il y avait près d'eux, pour faire le guet, des prédicateurs de la Réforme, qui pouvaient leur montrer, au loin, les troupes hostiles de leur Évoque, et les inviter, tout ensemble, à braver leur chef religieux et à craindre Dieu, leur chef unique. Les remparts nouveaux devenaient pour la doctrine nouvelle une sorte de tribune, plus efficace, si l'on en croit le réformé Froment, que les chaires où se donnaient les prêches1. Les syndics, le 1er octobre 1534, s'en venaient dire au chapitre qu'ils considéraient le siège épiscopal
1. Anthoine Fromment, les Actes et (jettes merveilleux de la cité de Gtnèvc, éd. Revilliod, p. 126 (Genève, 1854).
de Genève comme vacant. Entre Genève et Rome, le lien se distendait.
La foi genevoise, des siècles durant, s'était abreuvée à deux sources : l'Evangile et la Tradition. Le jour de l'année 1533 où l'Évêque avait quitté ses ouailles, le jour de Tannée 1534 où ses ouailles le déclaraient déchu, marquaient une rupture entre l'âme genevoise et la hiérarchie, définitrice et dépositaire de la tradition. Il ne restait plus qu'une seule source de la foi, l'Évangile: l'autre moitié du patrimoine chrétien était, pour Genève, déplus en plus voilée.
L'oubli s'étendit, avec une déconcertante rapidité, sur tout ce que la Genève du moyen âge devait à ses évoques. On ne songea plus à la crosse protectrice de cet Adhémar Fabri, qui avait rédigé pour sa ville épiscopale un admirable code de franchises 1 ; on ne se souvint plus que les Genevois de l'année 1420, craignant que le pape Martin V ne donnât leur ville au duc de Savoie, avaient, dans une assemblée solennelle, porté témoignage pour le « doux et aimable traitement » que les Genevois avaient toujours reçu de leurs évêques 2. Les générations nouvelles, comme l'écrira plus
1. Libertés, franchises, immunités, us et coutumes de la cité de Genève, éd. Edouard Mallet (M.S.H., II (1843), pp. 271-399). — Leopold Miciieli, les Institutions municipales de Genève au quinzième siècle (B.S.H., XXXII (1912), pp. 40-57).
2. Spon, Histoire de la Ville et de V estât de Genève, I, p. 97 (Lyon, 1G80).
tard Rousseau, se mirent à regarder comme les « anciens tyrans de la patrie ceux qui en avaient été en effet les pères et les bienfaiteurs1 ». Il avait suffi de cent ans de main-mise de la Savoie sur le siège épiscopal de Genève pour abolir, dans la mémoire genevoise, de longs siècles d'histoire. Une étrange prédestination entremêle de temps à autre l'histoire des souverains de Savoie et celle du christianisme romain. Ils firent peut-être moins de mal à l'Eglise en lui enlevant au dix-neuvième siècle le sol de Rome qu'en l'acculant à perdre, au seizième siècle, l'âme de Genève.
On ne concevait pas, à cette époque, que, dans l'enceinte d'une ville, les âmes pussent avoir plusieurs obédiences : la juxtaposition de deux confessions diverses était, au regard du droit public, une sorte d'hérésie. Il fallait opter entre la Messe et le Prêche : les autorités genevoises ne pouvaient plus se dérober.
Pourquoi opter ? demanderont bientôt les paysans catholiques de deux villages proches de Genève, Vandœuvres et Céligny; pourquoi ne pas tolérer à la fois messes et prêches2 ? Ces catholiques avaient des idées trop neuves : elles ne pouvaient pas trouver d'écho. Des attroupements de réformés commençaient à
1 . FragmenUinédits de Roussçaii sur l'kisloire de Qeuèvt tfsvvés dans la bibliothèque de Neuchâtel, éd. Sandoz, p. 8 (Neuchâtel, 1801).