INTRODUCTORY NOTE
This édition of Une Ville flottante bas been prepared
with a spécial view to tbe needs of botb teacbers and
pupils. Passages not essential to tbe progress of tbe
story bave been omitted from tbe text, and, as .tbe book
is intended for beginners, it bas been provided witb
notes and a vocabulary. According to tbe âge and grade
of pupils^ it may be taken np witb advantage eitber
during tbe second balf of tbe first year or early in tbe
second year.
Washington, D. C, Marcb, 1901.
Le 18 mars 1867, j^arrivais à Liverpool. Le Oreat- Eastem devait partir quelques jours après pour New- York, et je venais prendre passage à son bord. Voyage d'amateur, rien de plus. Une traversée de 5 l'Atlantique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par occasion, je comptais visiter le North- Amérique, mais accessoirement. Le Great-Eastern d'abord. Le pays célébré par Cooper ensuite. En effet, ce steam-ship est un chef-d'œuvre de construction navale. C'est plus
lo qu'un vaisseau, c'est une ville flottante. Je me figurais cette masse énorme emportée sur les flots, sa lutte contre les vents qu'elle défie, son audace devant la mer impuissante, son indifférence à la lame. Toutes ces choses, je les vis pendant cette traversée, et bien
15 d'autres encore qui ne sont plus du domaine maritime. Si le Great-Eastern n'est pas seulement une machine nautique, si c'est un microcosme et s'il emporte un monde avec lui, un observateur ne s'étonnera pas d'y rencontrer, comme sur un plus grand
20 théâtre, tous les instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes.
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En quittant la gare, je me rendis à Fhôtel Adelphi. Le départ du Great-Eastern était annoncé pour le 20 mars. Désirant suivre les derniers préparatifs, je fis demander au capitaine Anderson, commandant du steam-ship, la permission de m^installer immédiate- 5 ment à bord. Il m'y autorisa fort obligeamment.
Le lendemain, je descendis vers les bassins qui forment une double lisière de docks sur les rives de la Mersey. LeJs poitt* tournants me permirent d'atteindre le quai de New*Prince, sorte de radeau mobile 10 qui suit les mouvements de la marée. C'est une place d'embarquement pour les nombreux boats qui font le service de Birkenhead, annexe de Liverpool, située sur la rive gauche de la Mersey.
A la cale de New-Prince chauffait un tender, petit 15 bateau à vapeur, affecté au service du Great-Eastern. Je m'installai sur le pont, déjà encombré d'ouvriers qui se rendaient à bord du steam-ship. Quand sept heures du matin sonnèrent à la tour Victoria, le tender largua ses amarres, et suivit à grande vitesse le 20 flot montant de la Mersey.
A peine avait-il débordé que j'aperçus sur la cale un jeune homme de grande taille, ayant cette physionomie aristocratique qui distingue l'officier anglais. Je crus reconnaître en lui un de mes amis, capitaine à 25 l'armée des Indes, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac-Elwin ne pouvait avoir quitté Bombay. Je l'aurais su. D'ailleurs Mac-Elwin était un garçon gai, insouciant, un joyeux camarade, et celui-ci, s'il offrait 30 à mes yeux les traits de mon ami, semblait triste et
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comme accablé d^une secrète douleur. Quoi qu^il en soit, je n^eus pas le temps de Tobserver avec plus d'attention, car le tender s'éloignait rapidement, et Timpression fondée sur cette ressemblance s'eflfaça bientôt 5 de mon esprit.
Le Oreat'Edstem était mouillé à peu près à trois milles en amont, à la hauteur des premières maisons de Liverpool. Du quai de New-Prince, on ne pouvait l'apercevoir. Ce fut au premier tournant de la rivière
loque j'entrevis sa masse imposante. Il me parut ce qu'il était: énorme! Trois ou quatre « charbonniers, » accostés à ses flancs, lui versaient par ses sabords percés au-dessus de la ligne de flottaison leur chargement de houille. Près du Oreat-Eastem, ces trois-
15 mâts ressemblaient à des barques.
Cependant le tender s'approchait; il passa sous l'étrave du Oreat-Eastem, puis, le rangeant à bâbord, il stoppa au bas du vaste escalier qui serpentait sur ses flancs. Dans cette position le pont du tender afileu-
aorait seulement la ligne de flottaison du steam-ship, cette ligne qu'il devait atteindre en pleine charge, et qui émergeait encore de deux mètres.
Cependant les ouvriers débarquaient en hâte et gravissaient ces nombreux étages de marches qui se ter-
25 minaient à la coupée du navire. Moi, la tête renversée, le corps rejeté en arrière, comme un touriste qui regarde un édifice élevé, je contemplais les roues du Oreat'Eastern.
Avec quelle énergie ces pales de bois, si vigoureu-
30 sèment boulonnées, devaient battre les eaux! Quels tonnerres engouffrés dans cette caverne des tambours,
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lorsque le Great-Eastern marchait à toute vapeur sous la poussée de ces roues, mesurant cinquante-trois pieds de diamètre et cent soixante-six pieds de circonférence, pesant quatre-vingt-dix tonneaux et donnant onze tours à la minute!
Le tender avait débarqué ses passagers. Je mis le pied sur les marches de fer, et, quelques instants après, je franchissais la coupée du siteam-ship.
Le pont n^était encore qu'un immense chantier livré à une armée de travailleurs. Je ne pouvais me lo croire à bord d'un navire. Plusieurs milliers d'hommes, ouvriers, gens de l'équipage, mécaniciens, officiers, curieux, se croisaient, se coudoyaient sans se gêner, les uns sur le pont, les autres dans les machines, ceux-ci courant les rouffles, ceux-là éparpillés i5 à travers la mâture, tous dans un pêle-mêle qui échappe à la description.. On bâtissait, on ajustait, on charpentait, on gréait, on peignait au milieu d'un incomparable désordre.
Mes bagages avaient été transbordés. Je demandai 20 le capitaine Anderson. Le commandant n'était pas encore arrivé; mais un des stewards se chargea de mon installation et fit transporter mes colis dans une des cabines de l'arrière.
« Mon ami, lui dis-je, le départ du Oreat-Eastern 25 était annoncé pour le 20 mars, mais il est impossible que tous ces préparatifs soient terminés en vingt-
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quatre heures. Savez-vous à quelle époque nous pourrons quitter Liverpool? »
A cet égard, le steward n'était pas plus avancé que moi. Il me laissa seul. Je résolus alors de visiter tous 5 les trous de cette immense fourmilière, et je commençai ma promenade comme eût fait un touriste dans quelque ville inconnue. J'arrivai bientôt au centre même du bâtiment, entre les tambours réunis par un double système de passerelles.
lo Là, s'ouvrait le gouflfre destiné à contenir les organes de la machine à roues. J'aperçus alors cet admirable engin de locomotion.
Après y avoir jeté un rapide coup d'œil, je repris ma jiromenade et j'arrivai sur l'avant. Là, des tapissiers
15 achevaient de décorer un assez vaste rouffle désigné sous le nom de « smoking-room, » la chambre à fumer, puis, après avoir traversé une sorte de petite place triangulaire que formait l'avant du pont, j'atteignis l'étrave qui tombait d'aplomb à la surface des eaux.
20 Je revins en suivant le boulevard de tribord, et j'atteignis l'arrière du steam-ship, à l'endroit où des mécaniciens achevaient d'installer une machine à vapeur dont je ne compris pas d'abord la destination, mais il me parut qu'ici comme partout, les préparatifs
25 étaient loin d'être terminés.
Et maintenant, pourquoi ces retards pourquoi tant d'aménagements nouveaux à bord du Oreat-Eastern, navire relativement neuf? c'est ce qu'il faut dire en quelques mots.
30 Après une vingtaine de traversées entre l'Angleterre et l'Amérique, et dont l'une fut marquée par
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des accidents très graves, l'exploitation du Oreat- Eastern avait été momentanément abandonnée. Cet immense bateau disposé pour le transport des voyageurs ne semblait plus bon à rien et se voyait mis au rebut par la race défiante des passagers d'outre-mer. 5 Lorsque les premières tentatives pour poser le câble transatlantique eurent échoué, — insuccès dû en partie à l'insuffisance des navires qui le transportaient, — les ingénieurs songèrent au Great-Eastem, Lui seul pouvait emmagasiner à son bord ces trois mille 10 quatre cents kilomètres de fil métallique, pesant quatre mille cinq cents tonnes. Lui seul pouvait, grâce à sa parfaite indifférence à la mer, dérouler et immerger cet immense câble. Mais pour arrimer ce câble dans les flancs du navire, il fallut des aménage- 15 ments particuliers. On fit sauter deux chaudières sur six et une cheminée sur trois, appartenant à la machine de l'hélice. A leur place, de vastes récipients furent disposés pour y lover le câble qu'une nappe d'eau préservait des altérations de l'air. Le fil pas- 20 sait ainsi de ces lacs flottants à la mer sans subir le contact des couches atmosphériques.
L'opération de la pose du câble s'accomplit avec succès, et, le résultat obtenu, le Great-Eastern fut relégué de nouveau dans son coûteux abandon. Sur- 25 vint, alors l'Exposition Universelle de 1867. Une Compagnie française, dite Société des Affréteurs du Great-Eastern, à responsabilité limitée, se fonda au capital de deux millions de francs, dans l'intention d'employer le vaste navire au transport des visiteurs 30 transocéaniens. De là, nécessité de réapproprier le
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steam-ship à cette destination, nécessité de combler les récipients et de rétablir les chaudières, nécessité d^agrandir des salons que devaient habiter plusieurs milliers de voyageurs et de construire ces rouffles con- 5 tenant des salles à manger supplémentaires; enfin, aménagement de trois mille lits dans les flancs de la gigantesque coque.
Le Oreat'Eastern fut affrété au prix de vingt-cinq mille francs par mois. Deux contrats furent passés
loavec G. Forrester et Co., de Liverpool: le premier, au prix de cinq cent trente-huit mille sept cent cinquante francs, pour rétablissement des nouvelles chaudières de Fhélice; le second, au prix de six cent soixante-deux mille cinq cents francs pour réparations
15 générales et installations du navire.
Avant d'entreprendre ces derniers travaux, le Board of Trade exigea que le navire fut passé sur le gril, afin que sa coque pût être rigoureusement visitée. Cette coûteuse opération faite, une longue déchirure du
20 bordé extérieur fut soigneusement réparée à grands frais. On procéda alors à Finstallation des nouvelles chaudières. On dut changer aussi Parbre moteur des roues qui avait été faussé pendant le dernier voyage. Enfin et pour la première fois, le gouvernail
25 allait être mu par la vapeur.
C'est à cette délicate manœuvre que les mécaniciens destinaient la machine qu'ils ajustaient à l'arrière.
Pendant cinq jours, les travaux continuèrent avec
30 une activité dévorante, et le départ fut irrévocablement fixé au 26 mars. Le 25, le pont du steam-ship était
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encore encombré de tout routillage supplémentaire.
Enfin, pendant cette dernière journée, les passerelles, les rouffles se dégagèrent peu à peu, et ^ingénieur en chef fit Fessai des chaudières. Un 5 vif bouillonnement se produisait sous les tambours, pendant que les pales frappaient lentement les eaux brumeuses de la Mersey. A l'arrière, l'hélice battait les flots de sa quadruple branche. Les deux machines entièrement indépendantes l'une de l'autre, étaient 10 prêtes à fonctionner.
Ce soir-là, tout fut à peu près terminé. Le chargement était entièrement achevé. Vivres, marchandises, charbon occupaient les cambuses, la cale et les soutes. Cependant, le steamer ne se trouvait pas encore dans i5 ses lignes d'eau et ne tirait pas les neuf mètres réglementaires. C'était un inconvénient pour ses roues, dont les aubes, insuffisamment immergées, devaient nécessairement produire une poussée moindre. Néanmoins, dans ces conditions, on pouvait partir. Je me 20 couchai donc avec l'espoir de prendre la mer le lendemain. Je ne me trompais pas. Le 26 mars, au point du jour, je vis flotter au mât de misaine le pavillon américain, au grand mât le pavillon français, et à la corne d^artimon le pavillon d'Angleterre. 25
En effet, le Oreat-Eastern se préparait à partir. Vers onze heures, les tapissiers finissaient d^enf oncer leurs derniers clous et les peintres d'étendre leur dernière couche de peinture. Puis tous s^embarquè- 5 rent sur le tender qui les attendait. Dès qu'il y eut pression suffisante, la vapeur fut envoyée dans les cylindres de la machine motrice du gouvernail, et les ]nécaniciens reconnurent que Fingénieux appareil fonctionnait régulièrement.
lo Le temps était assez beau. De grandes échappées de soleil se prolongeaient entre les nuages qui se déplaçaient rapidement. A la mer, le vent devait être fort et souffler en grande brise, ce dont se préoccupait assez peu le Great-Eastem,
15 Tous les officiers étaient à bord et répartis sur les' divers points du navire, afin de préparer l'appareillage. L'état-major se composait d'un capitaine, d'un second, de deux seconds officiers, de cinq lieutenants, dont un français, M. II..., et d'un volontaire, Fran-
20 çaie également.
Le capitaine Andersen est un marin de grande réputation dans le commerce anglais. C'est à lui que l'on doit la pose du câble transatlantique. Je trouvai en lui un commandant fort aimable. C'était un
25 homme de cinquante ans, blond fauve, de ce blond qui maintient sa nuance en dépit du temps et de Tâge, la taille haute, la figure large et souriante, la physi-
oBomie calme, marchant d'un pas tranquille et uniforme, la voix douce, les yeux un peu clignotants, jamais les mains dans les poches, toujours irréprochablement ganté, élégamment vêtu.
Le second du navire contrastait singulièrement 5 avec le capitaine Anderson. Il est facile à peindre; un petit homme vif, la peau très hâlée, de la barbe noire jusqu'aux yeux, des jambes arquées qui défiaient toutes les surprises du roulis. Marin actif, alerte, très au courant du détail, il donnait ses ordres d'une '° voix brève, ordres que répétait le maître d'équipage.
Ce second se nommait W Je crois que c'était un
officier de la flotte, détaché, par permission spéciale, à bord du Oreat-Eastern,
En dehors de cet état-major, les machines étaient '5 sous le commia-ndement d'un chef-ingénieur, aidé de huit ou dix officiers mécaniciens. Sous ses ordres manœuvrait un bataillon de deux cent cinquante hommes, tant soutiers que chauffeurs ou graisseurs, qui ne quittaient guère les profondeurs du bâtiment. 20
D'ailleurs, avec dix chaudières ayant dix fourneaux chacune, soit cent feux à conduire, ce bataillon était occupé nuit et jour.
Quant à l'équipag^e proprement dit du steam-ship, maîtres, quartiers-maîtres, gabiers, timoiiniers et ^5 mousses, il comprenait environ cent hommes. De plus, deux cents stewards étaient affectés au service des passagers.
Tout le monde se trouvait donc à son poste. Le pilote qui devait «sortir» le Great-Eastem des passes 30 de la Mersey était à bord depuis la veille.
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«Je commence à croire que nous partirons aujourd'hui? dis-je au lieutenant H...
— Noue n'attendons plus que nos voyageurs, me répondit mon compatriote.
5 — Sont-ils nombreux?
— Douze ou treize cents. »
C'était la population d'un gros bourg.
A onze heures et demie, on signala le tender, encombré de passagers enfouis dans les chambres, accrolo chés aux passerelles, étendus sur les tambours, juchés sur les montagnes de colis qui surmontaient le pont. C'était, comme je l'appris ensuite, des Californiens, des Canadiens, des Américains, des Péruviens, des Américains du sud, des Anglais, des Allemands, et 15 deux ou trois Français.
Le tender se rangea au pied de l'escalier de tribord. Alors commença l'interminable ascension des , bagages et des passagers, mais sans hâte, sans cris, ainsi que font des gens qui rentrent tranquillement 20 chez eux.
J'étais resté sur le pont afin de suivre tous les détails de l'embarquement. A midi et demi, les bagages étaient transbordés.
Je retournais vers l'avant, quand soudain je me
25 trouvai en présence de ce jeune homme que j'avais
entrevu sur le quai de New-Prince. Il s'arrêta en
m'apercevant, et me tendit une main que je serrai
aussitôt avec affection.
«Vous, Fabian! m'écriai-je, vous, ici?
30 — Moi-même, cher ami.
— Je ne m^étais donc pas trompé, c'est bien vous
que j'ai entrevu, il y a quelques jours, sur la cale de départ?
— C'est probable, me répondit Fabian, mais je ne vous ai pas aperçu.
— Et V0U6 venez en Amérique? 5
— Sans doute! Un congé de quelques mois, peut-on le mieux passer qu'à courir le monde?
— Heureux le hasard qui vous a fait choisir le Great'Eastem pour cette promenade de touriste.
— Ce n'est point un hasard, mon cher camarade. lo J'ai lu dans un journal que vous preniez passage à bord du Great-Eastern, et, comme nous ne nous étions pas rencontrés depuis quelques années, je suis venu trouver le Oreat-Eastern pour faire la traversée avec vous. 15
— Vous arrivez de l'Inde?
— Par le Oodavery, qui m'a débarqué avant-hier à Liverpool.
— Et vous voyagez, Fabian?.... lui demandai-je en observant sa figure pâle et triste. 20
— Pour me distraire, si je le puis,» répondit, en me pressant la main avec émotion, le capitaine Fabian Mac-Elwin.
Fabian m'avait quitté pour surveiller son installation dans la cabine 73. En ce moment, de grosses volutes de fumée tourbillonnaient à l'orifice des 25 larges cheminées du steam-ship. Quelques remous bruyants annonçaient que les machines s'essayaient, ^ingénieur avait de la pression. On pouvait partir.
Il fallut d'abord lever Tancre. Le flot montait, et le Great'Eastem, évité sous sa poussée, lui présentait l'avant. Il était donc tout paré pour descendre la rivière.
5 A l'avant, une machine de la force de soixante-dix chevaux, était disposée pour le hissage des ancres. Mais, si puissante qu'elle fût, la machine se trouva insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capitaine Anderson fit mettre les barres, et une
lo cinquantaine d'hommes de l'équipage vinrent virer au cabestan.
J'étais en ce moment sur la dunette de l'avant, avec un certain nombre de passagers. Nous observions tous les détails de l'opération et les progrès
15 de l'appareillage. Près de moi, un voyageur, impatienté sans doute des lenteurs de la manœuvre, haussait fréquemment les épaules, et n'épargnait pas à l'impuissante machine ses moqueries incessantes. C'était un petit homme maigre, nerveux, à mouve-
2oments fébriles, dont on voyait à peine les yeux sous le plissement de leurs paupières. Un physionomiste eût reconnu, dès l'abord, que les choses de la vie devaient apparaître par leur côté plaisant à ce philosophe de l'école de Démocrite, dont les muscles néces-
25 saires à l'action du rire, ne restaient jamais en repos. Au demeurant, — je le vis plus tard, — un aimable compagnon de voyage.
«Monsieur, me dit-il, jusqu'ici j'avais cru que les machines étaient faites pour aider les hommes, et
30 non les hommes pour aider les machines!»
J'allais répondre à cette juste observation, quand
des cris retentirent. Mon interlocuteur et moi, nous étions précipités vers l'avant. Sans exception, tous les hommes disposés sur les barres avaient été renversés; les uns se relevaient; d'autres gisaient sur le pont. Un pignon de la machine ayant cassé, le cabes- 5 tan avait déviré irrésistiblement sous la traction effroyable des chaînes. Les hommes, pris à revers, avaient été frappés avec une violence extrême à la tête ou à la poitrine. Les barres, faisant mitraille autour d'elles, venaient de tuer quatre matelots et 10 d'en blesser douze. Parmi ces derniers, le maître d'équipage, un Ecossais de Dundee.
On se précipita vers ces malheureux. Les blessés furent conduits au poste des malades, situé à l'arrière. Quant aux quatre morts, on s'occupa de les débarquer 15 immédiatement. On fit le signal de revenir au tender, déjà éloigné. Quelques minutes après, il accostait le navire.
. Je me dirigeai vers la coupée. L'escalier n'avait pas encore été relevé. Les quatre cadavres, envelop- 20 pés de couvertures, furent descendus et déposés sur le pont du tender. Un des médecins du bord s'embarqua afin de les accompagner jusqu'à Liverpool, avec recommandation de rejoindre ensuite le Great- Eastem en toute diligence. Le tender s'éloigna aus- 25 sitôt, et les matelots allèrent à l'avant laver les plaques de sang qui tachaient le pont.
Je dois dire aussi qu'un passager, légèrement endommagé par un éclat de barre, profita de la circonstance pour s'en retourner par le tender. Il avait 30 déjà assez du OreaUEastem.
Cependant, je regardais le petit beat s'éloigner à toute vapeur. Lorsque je me retournai, mon compagnon à figure ironique murmura derrière moi ces paroles:
5 «Un voyage qui commence bien!
— Bien mal, monsieur, répondis-je. A qui ai-je rhonneur de parler?
— Au docteur Dean Pitf erge. »
L'opération avait été reprise, et les ancres quitlo tèrent enfin leur fond tenace. Une heure un quart sonnait aux clochers de Birkenhead.
L^ordre du départ fut donné. Les pales frappèrent lentement les premières couches d'eau, l'hélice se mit en mouvement à l'arrière, et l'énorme vaisseau 15 commença à se déplacer.
La plupart des passagers, montés sur la dunette de l'avant, regardaient le double paysage hérissé de cheminées d'usines, que présentaient, à droite, Liverpool, à gauche, Birkenhead.
20 Bientôt le Oreat-Eastern se trouva par le travers des cales d'embarquement de Liverpool. Les quatre canons qui devaient saluer la ville se turent, par respect pour ces morts que le tender débarquait en ce moment. Mais des hurrahs formidables rempla- 25 cèrent ces détonations qui sont la dernière expression de la politesse nationale.
A trois heures, le Great-Eastem avait franchi les passes de la Mersey, et il donnait dans le canal Saint-
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Georges. Le vent du sud-ouest soufflait en grande brise. Nos pavillons, rigidement tendus, ne faisaient pas un pli. La mer se gonflait déjà de quelques houles, mais le steam-ship ne les ressentait pas.
Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit stop- 5 per. Le tender forçait de vapeur pour nous rejoindre. Il nous ramenait le second médecin du bord. Lorsque le boat eut accosté, on lança une échelle de corde par laquelle ce personnage embarqua, non sans peine. Plus agile que lui, notre pilote s^affala par le lo même chemin jusqu^à son canot, qui l'attendait. Quelques instants après, il rejoignait une charmante petite goélette qui l'attendait sous le vent.
La route fut aussitôt reprise. Sous la poussée de ses aubes et de son hélice, la vitesse du Great-Eastern 15 s'accéléra. Malgré le vent debout, il n'éprouvait ni roulis, ni tangage. Bientôt l'ombre couvrit la mer, et la côte du comté de Galles, marquée par la pointe d^ïïoly-ïïead, se perdit enfin dans la nuit.
Le lendemain, 27 mars, le Oreat-Eastern prolon- 20 geait par tribord la côte accidentée de l'Irlande. J'avais choisi ma cabine à l'avant sur le premier rang en abord. C'était une petite chambre, bien éclairée par deux larges hublots. Une seconde rangée de cabines la séparait du premier salon de l'avant, de telle 25 sorte que ni le bruit des conversations ni le fracas des )ianos, qui ne manquaient pas à bord, n'y pouvaient
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parvenir. C'était une cabane isolée à l'extrémité d'un faubourg. Un canapé, une couchette, une toilette la meublaient suffisamment.
A sept heures du matin, après avoir traversé les 5 deux premières salles, j'arrivai sur le pont. Quelques passagers arpentaient déjà les rouffles. Un roulis presque insensible balançait légèrement le steamer. Le vent cependant soufflait en grande brise, mais la mer, couverte par la côte, ne pouvait se faire. Néan-
lo moins, j'augurais bien de l'indifférence du Great- Eastern,
Arrivé sur la dunette de la smoking-room, j'aperçus cette longue étendue de côte, élégamment profilée, à laquelle son étemelle verdure a valu d'être nommée
15 «Côte d'émeraude. »
Vers neuf heures, le Oreat-Eastern remonta d'un quart dans l'ouest-nord-ouest. Je venais de descendre sur le pont, lorsque je fus rejoint par le capitaine Mac-Elwin. Un de ses amis l'accompagnait, un homme
20 de six pieds, à barbe blonde, dont les longues moustaches, perdues au milieu des favoris, laissaient le menton à découvert, suivant la mode du jour. Ce grand garçon présentait le type de l'officier anglais: il avait la tête haute, mais sans raideur, le regard as-
25 sure, les épaules dégagées, aisance et liberté dans sa marche, en un mot, tous Içs symptômes de ce courage si rare qu'on peut appeler le «courage sans colère.» Je ne me trompais pas sur sa profession.
«Mon ami Archibald Corsican, me dit Fabian,
30 comme moi capitaine au 22*^ régiment de l'armée des Indes. »
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Ainsi présentés, le capitaine Corsican et moi nous nous saluâmes.
« C^est à peine si nous nous sommes vus hier, mon cher Fabdan, dis-je au capitaine Mac-Elwin, dont je serrai la main. Nous étions dans le coup de feu du 5 départ. Je sais seulement que ce n'est point au hasard que je dois de vous rencontrer à bord du Oreat- Eastern. J'avoue que si je suis pour quelque chose dans la décision que vous avez prise....
— Sans doute, mon cher camarade, me répondit 10 Fabian. Le capitaine Corsican et moi, nous arrivions
à Idverpool avec l'intention de prendre passage à bord du China, de la ligne Cunard, quand nous apprîmes que le Great-Eastern allait tenter une nouvelle traversée entre l'Angleterre et l'Amérique: c'était une 15 occasion. J'appris que vous étiez à bord: c'était un plaisir. Nous ne nous étions pas revus depuis trois ans. Je n'hésitai pas, et voilà pourquoi le tender nous a déposés hier en votre présence.
— Mon cher Fabian, répondis-je, je crois que ni le 20 capitaine Corsican ni vous ne regretterez votre décision. Une traversée de l'Atlantique sur ce grand bateau ne peut manquer d'être fort intéressante, même pour vous, si peu murins que vous soyez. Il faut avoir vu cela. Mais parlons de vous. Votre dernière lettre, 25 — et elle n'a pas six semaines de date, — portait le timbre de Bombay. J'avais le droit de vous croire encore à votre régiment.
— Nous y étions, il y a trois semaines, répondit Fabian. Nous y menions cette existence moitié militaire, 30 moitié campagnarde des officiers indiens, pendant la-
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quelle on fait plus de chasses que de razzias. Je vous présente même le capitaine Archibald comme un grand destructeur de tigres. C'est la terreur des Jungles. Cependant, bien que nous soyons garçons 5 et sans famille, l'envie nous a pris de laisser un peu de repos à ces pauvres carnassiers de la péninsule, et de venir respirer un autre air. Nous avons obtenu un congé d'un an, et aussitôt, par la mer Eouge, par Suez, par la, France, nous sommes arrivés avec la lo rapidité d'un express dans notre vieille Angleterre.
— Notre vieille Angleterre! répondit en souriant le capitaine Corsican, nous n'y sommes déjà plus, Fabian.
— Qu'importe! répondit Fabian, dont le front se 15 rida un instant sous une impression douloureuse,
qu'importe, pourvu que notre congé se passe! Il nous faut du mouvement. C'est la vie. Il est si bon d'oublier le passé, et de tuer le présent par le renouvellement des choses autour de soi! Dans quelques
20 jours, nous serons à New- York où j'embrasserai ma sœur et ses enfants que je n'ai pas vus depuis plusieurs années. Puis nous visiterons les grands lacs. Nous redescendrons le Mississippi jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Nous ferons une battue sur l'Ama-
25 zone. De l'Amérique nous sauterons en Afrique, où les lions et les éléphants se sont donné rendez-vous au Cap, pour fêter l'arrivée du capitaine Corsican, et de là, nous reviendrons imposer aux Cipayes les volontés de la métropole!»
30 Fabian parlait avec une volubilité nerveuse, et sa poitrine se gonflait de soupirs. Il y avait évidem-
20 triSTE TILLB PLOTTAîrrB
ment dans sa vie un malheur que j'ignorais encore, et que ses lettres mêmes ne m'avaient pas laissé pressentir. Archibald Corsican me parut être au courant de cette situation. Il montrait une très vive amitié pour Fabian, plus jeune que lui de quelques années. 5 Il semblait être le frère aîné de Mac-Elwin, ce grand capitaine anglais, dont le dévouement, à l'occasion, pouvait être porté jusqu'à l'héroïsme.
En ce moment notre conversation fut interrompue. La trompette retentit à bord. C'était un steward 10 joufflu qui annonçait, un quart d'heure d'avance, le lunch de midi et demi. Quatre fois par jour, à la grande satisfaction des passagers, ce rauque cornet résonnait ainsi: à huit heures et demie pour le déjeuner, à midi et demi pour le lunch, à quatre heures 15 pour le dîner, à sept heures et demie pour le thé. En peu d'instants les longs boulevards furent déserts, et bientôt tous les convives étaient attablés dans les vastes salons, où je parvins à me placer près de Fabian et du capitaine Corsican. 20
Quatre rangs de tables meublaient ces salles à manger. Au-dessus, les verres et les bouteilles, disposés sur leurs planchettes de roulis, gardaient une immobilité et une perpendicularité parfaites. Le steamship ne ressentait aucunement les ondulations de la 25 houle. Les convives, hommes, femmes ou enfants, pouvaient luncher sans crainte. Les plats, finement préparés, circulaient. De nombreux stewards s'empressaient à servir. On se serait cru dans un restaurant des boulevards, en plein Paris, non en plein 30 Océan.
Le lunch terminé, les rouffles se peuplèrent de nouveau. Les gens se saluaient au passage ou s'abordaient comme des promeneurs d*ïïyde-Park. Les enfants jouaient, couraient, lançaient leurs ballons, 5 poussaient leurs cerceaux, ainsi qu'ils l'eussent fait sur le sable des Tuileries. La plupart des hommes fumaient en se promenant. Les dames, assises sur des pliants, travaillaient, lisaient ou causaient ensemble. Les gouvernantes et les bonnes surveillaient
loles bébés. Quelques Américains se balançaient sur leurs chaises à bascule. Les officiers du bord allaient et venaient, les uns faisant leur quart sur les passerelles et surveillant le compas, les autres répandant aux questions souvent ridicules des passagers. On en-
15 tendait auss-i, à travers les accalmies de la brise, les sons d'un orgue placé dans le grand rouffle de l'arrière, et les accords de deux ou trois piauos qui se faisaient une déplorable concurrence dans les salons inférieurs.
20 A quatre heures et demie, la terre était toujours en vue et nous restait à trois milles sur tribord. On la voyait à peine à travers les embruns d'un grain qui s'était subitement déclaré. Bientôt un feu apparut. C'était le phare de Fastenet, placé sur un roc isolé, et
25 la nuit ne tarda pas à se faire, pendant laquelle nous devions doubler le cap Clear, dernière pointe avaucée de la côte d'Irlande.
m ÛjîE VILiiË FLOTTAïfDÉ
J^ai dit que la longueur du Oreat-Eastem était énorme. Pour les esprits exacts, je dirai qu^il a deux cent dix mètres vingt-cinq sur le pont supérieur, et que sa largeur est de trente-six mètres soixante-cinq en dehors des tambours. 5
La coque du Oreat-Eastem est à ^épreuve des plus formidables coups de mer. Dix mille tonneaux de fer ont été employés à la construction de cette coque, et trois miillions de rivets assurent le parfait assemblage des plaques de son bordé. lo
Le Oreat-Eastem déplace vingt-huit mille cinq cents tonneaux, quand il tire trente pieds d^eau. Lège, il ne tire que dix-neuf pieds. De son pont s'élèvent six mâts et cinq cheminées. Ces dernières sont d'énormes cylindres, hauts de quatre-vingt quinze 15 pieds.
A l'intérieur du Oreat-Eastem, l'aménagement de sa vas-te coque a été judicieusement compris. L'avant renferme les buanderies à vapeur et le poste de l'équipage. Viennent ensuite un salon de dames et un 20 grand salon décoré de lustres, de lampes, de peintures recouvertes de glaces. Ces magnifiques pièces reçoivent le jour à travers des claires-voies latérales, supportées sur d'élégantes colonnettes dorées, et elles communiquent avec le pont supérieur par de larges 25 escaliers à marches métalliques et à rampes d'acajou. En abord sont disposés quatre rangs de cabines que sépare un couloir, les unes communiquant par un pa-
tJÎÎB VÎLLB FLOÎtANtE 23
lier, les autres placées à l'étage inférieur, auxquelles donne accès un escalier spécial. Sur l'arrière, les trois vastes « dining-rooms » présentaient la même disposition pour les cabines. Des salons de Tavant à ceux de 5 Farrière, on passait en suivant une coursive qui contourne la machine.
Les machines du Oreat-Eastem sont justement considérées comme des chefs-d^œuvre, — j'allais dire des chefs-d'œuvre d'horlogerie. Eien de plus étonnant
ï® que de voir ces énormes rouages fonctionner avec la précision et la douceur d^une montre. Cette machine peut donner douze tours de roiies par minute, et contraste singulièrement avec la machine de l'hélice, plus rapide, et qui peut donner jusqu'à quarante-
^5 huit révolutions par minute.
Indépendamment de ces deux appareils, le Oreat- Eastem possède encore six autres machines auxiliaires pour l'alimentation, les mises en train et les cabestans. La vapeur, on le voit, joue à bord un rôle
2o important dans toutes les manœuvres.
Tel est ce steam-ship sans pareil et admirable entre tous.
La nuit du mercredi au jeudi fut assez mauvaise. Sacs et valises allaient et venaient dans ma cabine. 25 Un tumulte insolite emplissait le salon voisin, au milieu duquel deux ou trois cents colis, provisoirement déposés^ roulaient d'un bord à l'autre, heurtant avec fracas les bancs et les tables. Les portes bat-
â4 Vnk Ville î-LottAirTE
taient, les ais craquaient, les verres et les bouteilles • s'entrechoquaient dans leurs suspensions mobiles, et des cataractes de vaisselles se précipitaient sur le plancher des offices. J'entendais aussi les ronfleiïients irréguliers de l'hélice et le battement des roues qui, 5 alternativement émergées, frappaient l'air de leurs palettes. A tous ces symptômes, je compris que le vent avait fraîchi et que le steam-ship ne restait plus indifférent aux lames du large qui le prenaient par le travers. 10
A six heures du matin, après une nuit sans sommeil, je me levai, et je m'habillai tant bien que mal. Sans point d'appui, je n'aurais pu tenir debout, et je dus lutter sérieusement avec mon paletot pour l'endosser. Puis je quittai ma cabine, je traversai le 15 salon, nx'aidant des pieds et des mains, au milieu de cette houle de colis. Je montai l'escalier et enfin j'arrivai sur le pont.
Plus de terre en vue. Le cap Clear avait été doublé dans la nuit. Autour de nous cette vaste circon- 20 férence tracée par la ligne d'eau sur le fond du ciel. La mer, couleur d'ardoise, se gonflait en longues lames qui ne déferlaient pas. Le Oreat-Eastern, pris par le travers, et qu'aucune voile n'appuyait, roulait effroyablement. Ses mâts, comme de longues pointes 25 de compas, décrivaient dans l'air d'immenses arcs de cercle. Le tangage était peu sensible, j'en conviens, mais le roulis était insoutenable. Impossible de se tenir debout. L'officier de quart, cramponné à la passerelle, semblait balancé dans une escarpolette. 30
Je parvins à gagner le tambour de tribord. Le
UNE VILLE PLOTTAKTB 25
pont, mouillé par la brume, était très glissant. Je me préparais donc à m'aecoter contre une des épontilles de la passerelle, quand un corps vint rouler à mes pieds.
5 C'était celui du docteur Dean Pitferge. Mon original se redressa aussitôt sur les genoux, et me regardant:
« C'est bien cela, dit-il. L'amplitude de l'arc décrit par les parois du Great-Eastem est de quarante delogrés, soit vingt au-dessous de l'horizontale et vingt au-dessus.
— Vraiment! m'écriai- je, riant, non de l'observation, mais des conditions dans lesquelles elle était faite.
15 — Vraiment, reprit le docteur. Pendant l'oseilla* tion, la vitesse des parois est d'un mètre sept cent quarante-quatre millimètres par seconde. Un transatlantique, qui est moitié moins large, ne met que ce temps à revenir d'un bord sur l'autre.
ao — Alors, répondis-je, puisque le Oreat-Eastern reprend si vite sa perpendiculaire, c'est qu'il y a excès de stabilité.
— Pour lui, oui, mais non pour ses passagers! répliqua gaîment Dean Pitferge, car eux, vous le voyez,
25 reviennent à l'horizontale, et plus vite qu'ils ne le
veulent. »
Le docteur, enchanté de sa répartie, s'était relevé,
et, nous soutenant mutuellement, nous pûmes gagner
un des bancs de la dunette. Dean Pitferge en était 30 quitte pour quelques écorchures, et je l'en félicitai,
car il aurait pu se briser la tête.
«Oh! ce n^est pas fini! me répondit-il, et avant peu, il nous arrivera malheur.
— A nous?
— Au steam-ship, et, par conséquent, à moi, à nous, à tous les passagers. 5
— Si vous parlez sérieusement, demandai- je, pourquoi vous êtes-vous embarqué à bord?
— Pour voir ce qui arrivera, car il ne me déplairait pas de faire naufrage! répondit le docteur, me regardant d'un air entendu. lo
— Est-ce la première fois que vous naviguez sur le Great'Eastern?
-r-Non. J'ai déjà fait plusieurs traversées... en curieux.
— Il ne faut pas vous plaindre alors. 15
— Je ne me plains pas. Je constate les faits, et j'attends patiemment Theure de la catastrophe.»
Le docteur se moquait-il de moi? Je ne savais que penser. Ses petits yeux me paraissaient bien ironiques. Je voulus le pousser plus loin. 20
«Docteur, lui dis-je, je ne sais sur quels faits reposent vos fâcheux pronostics; mais permettez-moi de vous rappeler que le Oreat-Eastern a déjà franchi vingt fois l'Atlantique, et que l'ensemble de ses traversées a été satisfaisant. 25
— N'importe! répondit Pitferge. Ce navire «a reçu un sort» pour employer l'expression vulgaire. Il n'échappera pas à sa destinée. Eappelez-vous quelles difiicultés les ingénieurs ont éprouvées pour le lancer. Il ne voulait pas plus aller à l'eau que 30 l'hôpital de Greenwich.
— Mais le Great-Eastern est un bâtiment solide, répliquai- je, et d'une rigidité de construction qui lui permet de résister comme un bloc plein, et de défier les mers les plus furieuses!
5 — Sans doute, il est solide, reprit le docteur, c'est un géant, soit, mais un géant dont la force n'est pas en proportion avec la taille. Les machines sont trop faibles pour lui. Avez-vous entendu parler de son dix-neuvième voyage entre Liverpool et New- York? lô — Non, docteur.
— Eh bien, j'étais à bord. . Nous avions quitté Liverpool, le 10 décembre, un mardi. Les passagers étaient nombreux, et tous pleins de confiance. Les choses allèrent bien, tant que nous fûmes abrités des
15 lames du large par la côte d'Idande. Pas de roulis, pas de malades. Le lendemain, même indifférence à la mer. Même enchantement des passagers. Le 12, vers le matin, le vent fraîchit. La houle du large nous prit par le travers, et le Oreat-Eastern de rouler.
20 Les passagers, hommes et femmes, disparurent dans les cabines. A quatre heures, le vent soufiBait en tempête. Une des glaces du grand salon est brisée d'un coup de la tête de votre serviteur. Toute la vaisselle se casse. Un vacarme épouvantable! Huit
25 embarcations sont arrachées de leur porte-manteaux dans un coup de mer. En ce moment la situation devient grave. La machine des roues a dû être arrêtée. Un énorme morceau de plomb, déplacé par le roulis, menaçait de s'engager dans ses organes. Ce-
30 pendant l'hélice continuait de nous pousser en avant. Bientôt les roues reprennent à demi-vitesse; mais
Tune d'elles, pendant son arrêt, a été faussée. Il faut arrêter de nouveau la machine et se contenter de l'hélice. La nuit fut horrible. La tempête avait redoublé. Au point du jour, il ne restait pas une ferrure des roues. On hissa quelques voiles pour 5 évoluer et remettre le navire debout à la mer. Voiles aussitôt emportées que tendues. La confusion règne partout. Nouveau malheur! Le gouvernail se rompt. On ne gouverne plus. Le samedi se passe au milieu d'une épouvante générale. Le dimanche seulement, 10 le vent commence à mollir. Le grand OreaUEdstern se remet debout à la mer, et huit jours après avoir quitté Liverpool, nous rentrions à Queen's town. Or qui sait, monsieur, où nous serons dans huit jours!»
Il faut l'avouer, le docteur Dean Pitferge n'était 15 pas rassurant. Les passagères ne l'auraient pas entendu sans frémir. Plaisantait-il ou parlait-il sérieusement? Etait-il vrai qu'il suivît le Oreat-Eastem dans toutes ses traversées pour assister à quelque catastrophe? 20
Cependant le steam-ship continuait sa route, en roulant comme un canot.
Le mal de mer faisait de rapides progrès. Quelques passagers, hâves, exsangues, le nez pincé, les joues creuses, demeuraient quand même sur le pont 25 pour y humer le grand air.
Vers neuf heures du matin, un objet fut signalé à trois ou quatre milles par la hanche de bâbord. Etait-
ce une épave, une carcasse de baleine ou une carcasse de navire? On ne pouvait le distinguer encore. Un groupe de passagers valides réunis sur le rouffle de l'avant, observait ce débris qui flottait à trois 5 cents milles de la côte la plus rapprochée.
Cependant, le Oreat-Eastem avait laissé porter vers l'objet signalé. Les lorgnettes manœuvraient avec ensemble. Les appréciations allaient grand train, et entre ces Américains et ces Anglais pour
lo lesquels tout prétexte à gageure est bon, les enjeux commençaient à monter. Parmi ces parieurs enragés, je remarquai un homme de haute taille, dont la physionomie me frappa par des signes non équivoques d'une profonde duplicité. Cet individu avait
*5 un sentiment de haine générale stéréotypé sur ses traits, auquel ne se fussent mépris ni les physionomistes ni les physiologistes, le regard à la fois audacieux et inattentif, l'œil sec, les sourcils très rapprochés, les épaules hautes, enfin tous les indices
20 d'ime rare impudence jointe à une rare fourberie. Quel était cet homme? je l'ignorais, mais il me déplut singulièrement. Il parlait haut et de ce ton qui semble contenir une insulte. Ce personnage prétendait reconnaître dans l'épave une carcasse de ba-
25 leine, et il appuyait son dire de paris importants qui trouvaient immédiatement des teneurs.
Ces paris qui se montèrent à plusieurs centaines de dollars, il les perdit tous. En effet, cette épave était une coque de navire. Le steam-ship s'en ap-
3<^ prochait rapidement. On pouvait déjà voir le cuivre verdegrisé de sa carène. C'était un trois-mâts, rasé
de sa mâture, et couché sur le flanc. Il devait jauger cinq ou six cents tonneaux.
Ce navire avait-il été abandonné par son équipage? c'était la question. Cependant, personne ne se montrait sur cette coque. Peut-être les naufragés s'étai- '5 ent-ils réfugiés à Fintérieur?
A la distance d'un demi-mille, tous les détails de cette coque devinrent visibles. Elle était neuve et dans un parfait état de conservation.
Le Great-Eastern s'en approcha. Il en fit le tour. lo Il signala sa présence par de nombreux coups de sifflet. Mais l'épave demeura muette et inanimée. Dans tout cet espace de mer circonscrit par l'horizon, rien en vue. Pas une embarcation aux flancs du bâtiment naufragé. 15
L'équipage avait eu sans doute le temps de s'enfuir. Mais avait-il pu gagner la terre distante de trois cents milles? De frêles canots pouvaient-ils résister aux lames qui balançaient si effroyablement \q Great-Eastern? 20
Lorsque le steam-ship rangea l'arrière du navire naufragé, je lus distinctement sur son tableau le nom de Lérida; mais la désignation de son port d'attache n'était pas indiquée. A sa forme, à ses façons relevées, à l'élancement particulier de son étrave, les ma- 25 télots du bord le déclaraient de construction américaine.
Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre, n'eût point hésité à amariner cette coque, qui renfermait sans doute une cargaison de prix. On sait que 30 dftns ces cas dç sauvetage, Içs oydQUnances mariti-
mes attribuent aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le Oreat-JSastern, chargé d'un service régulier^ ne pouvait prendre cette épave à sa remorque pendant des milliers de milles. Revenir sur ses pas pour 5 la conduire au port le plus voisin était également impossible. Il fallut donc l'abandonner au grand regret des matelots, et bientôt ce débris ne fut plus qu'un point de Pespace qui disparut à l'horizon. Le groupe des passagers se dispersa. Les uns regagnèlo rent le salon, les autres leurs cabines, et la trompette du lunch ne parvint même pas à réveiller tous ces endormis, abattus par le mal de mer.
Malgré les mouvements désordonnés du navire la vie du bord s^organisait.
15 Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur les boulevards. Quand les passagères ne montaient pas sur le pont, elles restaient, soit dans leur salon particulier, soit dans le grand salon. On entendait alors les tapageuses harmonies qui s'échappaient des
20 pianos. Entre tous ces virtuoses, je remarquai une grande femme osseuse qui devait être bien bonne musicienne! En effet, pour faciliter la lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les notes d^un numéro et toutes les touches du piano d'un numéro
25 correspondant. La note était-elle cotée vingt-sept, elle frappait la touche vingt-sept. Etait-ce la note cinquante-trois, elle attaquait la note cinquante-trois. Et ççla^ sans se soucier du bruit qui se faisait autour
d'elle, ni des autres pianos résonnant dans les salons voisins.
Pendant ce concert, les assistants prenaient au hasard les livres épars çà et là sur les tables. Un d'eux y rencontrait-il un passage intéressant, il le lisait à 5 voix haute, et ses auditeurs, écoutant avec complaisance, le saluaient d'un murmure flatteur.
Je passai toute cette aprèsr-diner dans le grand salon, observant et causant. La conversation ne pouvait manquer d'être intéressante, car mon ami Dean 10 Pitferge était venu s'asseoir auprès de moi.
((Etes-vous remis de votre chute? lui demandai- je.
— Parfaitement me répondit-il. Mais cela ne marche pas.
— Qu'est-ce qui ne marche pas? Vous? 15
— î^on, notre steam-ship. Les chaudières de l'hélice fonctionnent mal. Nous ne pouvons obtenir assez de pression.
— Vous êtes donc très désireux d'arriver à New- York? 20
— Nullement! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je me trouve fort bien ici, et je regretterai sincèrement de quitter cette collection d'originaux que le hasard a réunis à bord.... pour mon plaisir.
— Des originaux! m'écriai- je, en regardant les pas- 25 sagers qui affluaient dans le salon. Mais tous ces gens-là se ressemblent!
— Bah! fit le docteur, on voit que vous ne les connaissez guère. L'espèce est la même, j'en conviens, mais dans cette espèce, que de variétés! Considérez, 30 là-bas, ce groupe d'hommes sans gêne, les jambes
TTKE VILLE FLOTTANTE 33
étendues sur les divans, le chapeau vissé sur la tête. Ce sont des Américains, de purs Yankees des petits Etats du Maine, du Vermont ou du Connecticut, des produits de la Nouvelle- Angleterre, hommes d'intel- 5 ligence et d'action.
— Et cet homme grand et lugubre, qui paraît absorbé dans ses calculs?
— Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il calcule toujours et toujours.
lo — Des problèmes?
— Non, sa fortune. C'est un homme considérable. A toute heure il sait à un centime près ce qu'il possède. Il est riche. Un quartier de New- York est bâti sur ses terrains. Il y a un' quart d'heure, il avait un
15 million six cent vingt-cinq mille trois cent soixantesept dollars et demi; mais maintenant, il n'a plus qu'un million six cent vingt-oinq mille trois cent soixante-sept dollars et quart.
— Pourquoi cette différence dans sa fortune?
30 — Parce qu'il vient de fumer un cigare de vingtcinq sous. »
Le docteur Dean Pitferge avait des réparties si inattendues que je le poussai encore. Il m'amusait. « Et ce grand individu qui remue toujours la tête 25 du haut en bas, comme un nègre d'horloge?
— Ce personnage, répondit le docteur, c'est le célèbre Cokbum de Eochester, le statisticien universel, qui a tout pesé, tout mesuré, tout dosé, tout compté. Interrogez ce maniaque inoffensif. Il vous dira ce
30 qu'un hom m e de cinquante ans a mangé de pain dans sa vie, et le nombre de mètres cubes d'air qu'il a res-
34 UNE VILLE ÏLOTTAITTEI
pires. Il vous dira combien de volumes in-quarto rempliraient les paroles d'un avocat de Temple-Bar, et combien de milles fait journellement un facteur, rien qu'en portant des lettres d'amour. Il vous dira le chiffre des veuves qui passent en une heure sur le 5 pont de Londres, et quelle serait la hauteur d'une pyramide bâtie avec les sandwiches consommées en un an par les citoyens de l'Union. Il vous dira... »
Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps continué sur ce ton, mais d'autres passagers défilaient 10 devant nos yeux et provoquaient de nouvelles remarques de l'intarissable docteur. Que de types divers dans cette foule de passagers! Pas un flâneur pourtant, car on ne se déplace pas d'un continent à l'autre sans un motif sérieux. La plupart allaient sans 15 doute chercher fortune sur la terre américaine.
Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs de chances, Dean Pitf erge m'en montra quelques-uns qui ne laissaient pas d'être intéressants. Celui-ci, un savant chimiste, un rival du docteur Liébig, préten- 20 dait avoir trouvé le moyen de condenser tous les éléments nutritifs d'un bœuf dans une tablette de viande grande comme une pièce de cinq francs, et il allait battre monnaie sur les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du moteur portatif, — un cheval- 25 vapeur dans un boîtier de montre, — courait exploiter son brevet dans la Nouvelle- Angleterre. Cet autre, un Français, emportait trente mille bébés de carton qui disaient «papa» avec un accent américain très réussi, et il ne doutait pas que sa fortune 30 ne fût faite.
UKB VILLE FLOTTANTE 35
Et, sans compter ces originaux, que d'autres encore dont on ne pouvait soupçonner les secrets!
Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par Feutrée d'un jeune ménage qui semblait être sous 5 rimpression d'un précoce ennui.
«Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit le docteur, un couple marié depuis un an, qui a promené sa lune de miel sur tous les horizons du monde. Ils ont quitté Lima le soir des noces. Ils lo se sont adorés au Japon, aimés en Australie, supportés en France, disputés en Angleterre, et ils se sépareront sans doute en Amérique!
— Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et de figure un peu hautaine, qui entre en ce moment?
15 A sa moustache noire, je le prendrais pour un officier.
— C'est un Mormon, me répondit le docteur, Mr. Hatch, un des grands prédicateurs de la Cité des Saints. Mr. Hatch revient de l'Allemagne et de l'Angleterre, où il a prêché le mormonisme avec suc-
20 ces, car cette secte compte, en Europe, un grand nombre d'adhérents, auxquels elle permet de se conformer aux lois de leur pays.
— En effet, dis-je, je pense bien qu'en Europe la polygamie leur est interdite.
25 — Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez pas que la polygamie soit obligatoire pour les Mormons. Mr. Hatch n'a qu'une femme, et il trouve que c'est assez. D'ailleurs, il se propose de nous expliquer son système dans une conférence qu'il fera un soir
30 ou l'autre.
— Le salon sera plein, dis-je.
36 tJKE VILLE PLOTTAKTE
— Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas trop d'auditeurs. Vous savez que l'on joue dans le roufïïe de Tavant. Il y a là un Anglais de figure mauvaise et désagréable, qui me parait mener ce monde de joueurs. C'est un méchant homme dont 5 la réputation est détestable. L'avez-vous remarqué? »
Quelques détails ajoutés par \e docteur me firent reconnaître l'individu qui, le matin même, s'était signalé par ses paris insensés à propos de l'épave. Mon diagnostic ne m'avait pas trompé. Dean Pit- 10 f erge m'apprit qu'il se nommait Harry Drake. C'était le fils d'un négociant de Calcutta, un joueur, un duelliste, à peu près ruiné, et qui allait probablement en Amérique tenter une vie d'aventures.
« Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours 15 des flatteurs qui les prônent, et celui-ci a déjà son cercle de gredins dont il forme le point central. Parmi eux, j'ai remarqué un petit homme court, figure ronde, nez busqué, grosses lèvres, lunettes d'or. Il se dit docteur, en route pour Québec, mais je vous 20 le donne pour un farceur de bas étage et un admirateur du Drake. »
En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement d'un sujet à un autre, me poussa le coude. Je regardai la porte du salon. Un jeune homme de 25 vingt-deux ans et une jeune fille de dix-sept ans entraient en se donnant le bras.
«Deux nouveaux mariés? demandai-je.
— Non, me répondit le docteur d'un ton à demi attendri, deux fiancés qui n'attendent que leur arrivée 30 à New- York pour se marier. Braves jeunes gens!
UKÊ VÎLLË FLOtTANM âî
C^est plaisir de les regarder! Je les vois souvent penchés sur Técoutille de la machine, et là, ils comptent les tours de roues, qui ne marchent pas assez vite à leur gré! Ahl monsieur, si nos chaudières étaient 5 chauffées à blanc comme ces deux jeunes cœurs, voilà qui ferait monter la pression! ))
Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon, un timonier afficha la note suivante:
Lat, 51** 15' N.
lo Long, 18** 13' W.
Dist: Fastenet^ 323 miîks.
. Ce qui signifiait qu'à midi, nous étions à 323 milles du feu de Fastenet, le dernier qui nous fût apparu sur la côte d'Irlande, et par 51° 15' de latitude nord
15 et 18° 13' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. C'était son point que le capitaine faisait ainsi connaître et que chaque jour les passagers lurent à la même place. Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces relèvements sur une carte, on pou-
2ovait suivre la route de Great-Eastem, Jusqu'ici, ce steam-ship n'avait fait que 323 milles en trente-six heures.
Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la journée avec Fabian. Nous nous étions réfugiés à
25 l'arrière, ce que Pitferge appelait « aller se promener dans les champs. » Là, isolés, nous regardions cette mer immense. De pénétrantes senteurs s'élevaient
38 tîNÊ VÎLLE FLOTTANTE
jusqu'à nous. Les petits ares-en-ciel, produits par les rayons réfractés, se jouaient à travers l'écume. L'hélice bouillonnait à quarante pieds sous nos yeux, et, quand elle émergeait, ses branches battaient les flots avec plus de furie, en faisant étinceler son cui- 5 vre. La mer semblait être une vaste agglomération d'émeraudes liquéfiées.
Fabian regardait toute cette miagie des flots sans parler. Il me parut encore plus triste que d'habitude, et je n'osai pas lui demander la cause de sa 10 tristesse.
Après cette longue séparation qui nous avait éloignés l'un de l'autre, c'était à lui de se confier à moi, à moi d'attendre ses confidences. Il m'avait dit de sa vie passée ce qu'il voulait que j'en apprisse, son exis- 15 tence de garnison dans les Indes, ses chasses, ses aventures; mais sur les émotions qui lui gonflaient le cœur, sur la cause des soupirs qui soulevaient sa poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n'était pas de ceux qui cherchent à soulager leurs douleurs en les 20 racontant, et il ne devait qu'en souffrir davantage.
Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et, lorsque je me retournais, j'apercevais les grandes roues émergeant tour à tour sous l'action du roulis.
A un certain moment, Fabian me dit: 25
«Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que les ondulations se plaisent à y tracer des lettres! Voyez! des Z, des el Est-ce que je me trompe? Non! ce sont bien ces lettres! Toujours les mêmes! »
L'imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce 30 remous ce qu'elle voulait y voir. Mais ces lettres, que
UNE VÎLLB FLOfTANTB 3Ô
pouvaient-elles signifier? Quel souvenir évoquaientelles dans le cœur de Fabian? Celui-ci avait repris sa contemplation silencieuse. Puis, brusquement, il me dit:
5 «Venez! venez! cet abîme m'attire!
— Qu'avez- vous, Fabian? lui demandai- je en lui prenant les deux mains, qu'avez- vous, mon ami?
— J'ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j'ai un mal qui me tuera!
lo — Un mal? lui dis-je, un mal sans espoir de guérison?
— Sans espoir. »
Et sur ce mot, Fabian descendit au salon et rentra dans sa cabine.
15 Le lendemain samedi, 30 mars, le temps était beau. Brise faible, mer calme. Les feux, activement poussés, avaient fait monter la pression. La vitesse du Oreat-Eastem dépassait alors douze nœuds.
Par ce beau ciel tout ensoleillé, les rouffles s'animè-
2orent; les dames parurent en toilettes fraîches; les unes se promenaient, les autres s'assirent, les enfants reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de fringants attelages de bébés circulèrent au grand galop. On se serait cru sur une promenade
25 publique.
A midi moins un quart, le capitaine Andersen et deux officiers montèrent sur les passerelles. Le temps étant très favorable aux observations, ils venaient, avec un sextant, prendre la hauteur du soleil.
40 UNE VlLLB »LOTtANtE
« Midi, » dit bientôt le capitaine.
Aussitôt, un timonier sonna l'heure à la cloche de la passerelle, et toutes les montres du bord se réglèrent sur ce soleil dont le passage au méridien venait d'être relevé. 5
Une demi-heure après, on affichait l'observation suivante:
Lot. 51° 10' N.
Long, 24° 13' F.
Course: 227 miles. Distance: 660. lo
Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles depuis la veille, à midi. Il était en ce moment une heure quarante-nieuf minutes à Greenwich, et le Oreat-Eastem se trouvait à cinq cent cinquante milles du Fastenet. '5
Je ne vis pas Fabian de toute cette journée. Plusieurs fois, inquiet de son absence, je m'approchai de sa cabine, et je m'assurai qu'il ne l'avait pas quittée.
Cette foule qui encombrait le pont devait lui déplaire. Evidemment, il fuyait ce tumulte et recher- 20 chait l'isolement. Mais je rencontrai le capitaine Corsican, et, pendant une heure, nous nous promenâmes sur les dunettes. Il fut souvent question de Fabian. Je ne pus m^empêcher de raconter au capitaine ce qui s'était passé la veille entre le capitaine Mac-Elwin^s et moi.
« Oui, me répondit Corsican avec une émotion qu'il ne cherchait point à déguiser, voilà deux ans, Fabian avait le droit de se croire le plus heureux des hommes, et maintenant il en est le plus malheureux I » 30
UNE yiLLB FLOTTANTE ' 41
Archibald Corsican m'apprit, en quelques mots, que Fabian avait connu à Bombay une jeune fille charmante. Miss Hodges. Il Paimait, il en était aimé. Rien ne semblait s'opposer à ce qu'un mariage unît 5 Miss Hodges et le capitaine Mac-Elwin, quand la jeune fille, du consentement de son père, fut recherchée par le fils d'un négociant de Calcutta. C'était une affaire, oui, « une affaire » arrêtée de longue date. Hodges, homme positif, dur, peu accessible aux senti-
loments, se trouvait alors dans une situation délicate vis-à-vis de son correspondant de Calcutta. Ce mariage pouvait arranger bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa fille aux intérêts de sa fortune. La pauvre enfant ne put résister. On mit sa main
15 dans la main d'un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas aimer, et qui vraisemblablement ne l'aimait pas lui-même. Pure affaire, mauvaise affaire et déplorable action. Le mari emmena sa femme le lendemain du mariage, et depuis lors, Fabian, fou de
20 douleur, malade à en mourir, n'avait jamais revu celle qu'il aimait toujours.
Ce récit achevé, je compris qu'en effet le mal dont souffrait Fabian était grave.
«Comment se nommait cette jeune fille? de-
25 mandai- je au capitaine Archibald.
— Ellen Hodges,)) me répondit-il.
Ellen! Ce nom m'expliquait les lettres que Fabian avait cru voir hier dans le sillage du navire.
«Et comment s'appelle le mari de cette pauvre 30 femme? dis-je au capitaine.
— Harry Drake,
— Drake! m'écriai- je, mais cet homme est à bord!
— Lui! Ici! répéta Corsican, m'arrêtant de la main et me regardant en face.
— Oui, répétai-je, à bord.
— Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que 5 Fabian et lui ne se rencontrent pas! Heureusement, ils ne se connaissent ni Tun ni Fautre, ou, du moins, Fabian ne connaît pas Harry Drake. Mais ce nom prononcé devant lui suffirait à provoquer une explosion!» 10
Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je savais sur le compte d'Harry Drake, c'est à dire ce que m'en avait appris le docteur Dean Pitferge. Je lui dépeignis tel qu'il était, cet aventurier, insolent et tapageur, déjà ruiné par le jeu, et prêt à tout faire ^5 pour ressaisir la fortune. En ce moment, Harry Drake passa près de nous. Je le montrai au capitaine. Les yeux de Corsican s'animèrent soudain. Il eut un geste de colère que j'arrêtai
(( Oui, me dit-il, c'est bien là une physionomie de 20 coquin. Mais où va-t-il?
— En Amérique, dit-on, pour demander au hasard ce qu'il ne veut pas demander au travail.
— Pauvre Ellen! murmura le capitaine. Où estelle en ce moment? 25
— Peut-être ce misérable l'a-t-il abandonnée?
— Pourquoi ne serait-elle pas à bord?» dit Corsican en me regardant.
Cette idée traversa mon esprit pour la première fois, mais je la repoussai. Non. Ellen n'était pas, 30 pe pouvait pas être à bord. Elle n'eût pas échappé au
regard inquisiteur du docteur Pitferge. Non! Elle n'accompagnait pas Drake pendant cette traversée!
<c Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me répondit le 5 capitaine Corsican, car la vue de cette pauvre victime, réduite à tant de misère, porterait un coup terrible à Fabian. Je ne sais ce qui arriverait. Fabian est homme à tuer Drake comme un chien. En tout cas, puisque vous êtes Tami de Fabian, comme je le suis
lo moi-même, je vous demanderai une preuve de cette amitié. Ne le perdons jamais de vue, et, le cas échéant, que l'un de nous soit toujours prêt à se jeter entre son rival et lui. Vous le comprenez, une rencontre par les armes ne peut avoir lieu entre ces deux
15 hommes. Ici, hélas! ni même ailleurs, une femme ne peut épouser le meurtrier de son mari, si indigne qu'ait été ce mari. »
Je compris le raisonnement du capitaine Corsican. Fabian ne pouvait pas être son propre justicier. C'était
20 prévoir de bien loin les événements à venir ! Et cependant, ce peut-être, ce contingent des choses humaines, pourquoi n'en pas tenir compte? Mais un pressentiment m'agitait. Serait-il possible que, dans cette existence commune du bord, dans ce coudoiement de
25 chaque jour, la personnalité bruyante de Drake échappât à Fabian? Un incident, un détail, un nom prononcé, un rien, ne les mettrait-il pas fatalement l'un en présence de l'autre? Ah! que j'aurais voulu hâter la marche de ce steam-ship qui les portait tous deux!
30 Avant de quitter le capitaine Corsican, je lui promis de veiller sur notre ami et d'observer Prake, qu'il
s'engagea de son côté à ne pas perdre de vue. Puis, il me serra la main, et nous nous séparâmes.
Le lendemain, 31 mars, était un dimanche.
Tout l'équipage était en grande tenue. Les officiers et les ingénieurs portaient leur plus bel uni- 5 forme à boutons d'or. Les souliers reluisaient et rivalisaient avec l'intense irradiation des casquettes cirées. Tous ces braves gens semblaient chaussés et coiffés d'étoiles. Le capitaine et son second donnaient l'exemple, et gantés de frais, boutonnés militaire- lo ment, luisants et parfumés, ils se promenaient sur les passerelles.
La mer était magnifique et resplendissait sous les premiers rayons du printemps. Aucune voile en vue. Le Great-Eastem occupait seul le centre de cet im- 15 mense horizon.
En rentrant au grand salon, je lus la note suivante:
Lat. 50° 8' N.
Long, 30° 44' F. 20
Course: 255 miles.
Toujours le même résultat. Nous n^avions encore fait que onze cents milles, en comprenant les trois cent dix milles qui séparent Fastenet de Liverpool. Environ le tiers du voyage. J'eus l'occasion, ce 25 jour-là, de présenter le docteur Pitferge au capitaine Corsican. Mon original amusa beaucoup le capitaine
en lui racontant la chronique secrète du Great- Eastem. Il tint à lui prouver que c^était un navire condamné^ ensorcelé, auquel il arriverait fatalement malheur. Corsican, qui, en sa qualité d'Ecossais, était 5 grand amateur du merveilleux, ne put, cependant, retenir un sourire d'incrédulité.
« Je vois, répondit le docteur Pitf erge que le capitaine ne croit pas beaucoup à ce que je lui dis?
— Beaucoup, c'est beaucoup dire! répliqua Corsi- 10 can.
— Me croirez-vous davantage capitaine, demanda le docteur d'un ton plus sérieux, si je vous atteste que ce navire est hanté pendant la nuit?
— Hanté! s'écria le capitaine. Comment! Voici 15 les revenants qui s'en mêlent? Et vous y croyez.
— Je crois, répondit Pitf erge, je crois ce que racontent des personnes dignes de foi. Or, je tiens des officiers de quart et de quelques matelots, unanimes sur ce point, que pendant les nuits profondes, une
2o ombre, une forme vague, se promène sur le navire. Comment y vient-elle? on ne sait. Comment disparaît-elle? on ne le sait pas davantage.
— Par Saint Dunstan! s'écria le capitaine Corsican, nous la guetterons ensemble.
35 — Cette nuit? demanda le docteur.
— Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur, ajouta le capitaine, en se retournant vers moi, nous tiendrez- vous compagnie?
— Non, dis- je, je ne veux point troubler l'inco- 30 gnito de ce fantôme. D'ailleurs, j'aime mieux penser
que notre docteur plaisante,
46 UKE VILLE FLOITANTE
— Je ne plaisante point, répondit l'entêté Pitf erge.
— Voyons, docteur, dis-je. Est-ce que vous croyez sérieusement aux morts qui reviennent sur le pont des navires?
— Je crois bien aux morts qui ressuscitent, répon- 5 dit le docteur, et cela est d'autant plus étonnant, que je suis médecin.
— Médecin! fit le capitaine Corsican, en se reculant comme si ce nlot l'eût inquiété.
— Eassurez-vous, capitaine, répondit le docteur, 10 souriant d'un air aimable, je n'exerce pas en voyage! »
Le lendemain, premier jour d'avril, l'océan avait un aspect printanier. Il verdissait comme une prairie sous les premiers rayons du soleil. Ce lever d'avril sur l'Atlantique fut superbe. 15
Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il m'apprit que le revenant annoncé par le docteur n'avait point jugé à propos d'apparaître. La nuit, sans doute, n'avait pas été assez sombre pour lui. L'idée me vint alors que c'était une mystification de 20 Pitferge, autorisée par ce premier jour d'avril, car en Amérique et en Angleterre comme en France, cette coutume est fort suivie. Mystificateurs et mystifiés ne manquèrent pas. Les uns riaient, les autres se fâchaient. Je crois même que quelques coups de 25 poing furent échangés.
Par ce beau soleil^ l'observation dç midi fût très
bonne. Elle donna en latitude 48° 47', en longitude 36° 48', et comme parcours deux cent cinquante milles seulement. Le moins rapide des transatlantiques aurait eu le droit de nous offrir une remorque. 5 Cela contrariait fort le capitaine Anderson.
Cependant, ce jour-là, vers deux heures, une amélioration se produisit dans la vitesse du steam-ship. Ce fut l'attitude des deux jeunes fiancés qui me révéla ce changement. Appuyés près des bastingages de
lo tribord, ils murmuraient quelques joyeuses paroles et battaient des mains. Ils regardaient en souriant les tuyaux d'échappement qui s'élevaient le long des cheminées du Great-Eastern, et dont l'orifice se couronnait d'une légère vapeur blanche.
15 « Elles fument! Elles fument! s'écria la jeune miss, tandis qu'une légère vapeur s'échappait aussi de ses lèvres entr'ouvertes.
— Allons voir la machine!» répondit le jeune homme en pressant sous son bras le bras de sa
2o fiancée.
Dean Pitferge m'avait rejoint. Nous suivîmes l'amoureux couple jusque sur le grand roufile. <( Que c'est beau! la jeunesse, » me répétait-il. Bientôt, nous aussi nous étions penchés sur l'écou- 25 tille de la machine à hélice.
Cependant, le jeune homme avait tiré sa montre, et la jeune fille, penchée sur son épaule, suivait la trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis qu'elle la regardait, son fiancé comptait les tours d'hélice. 30 «Une minute! dit-elle.
— Trente-sept tours! répondit le jeune homme.
— Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur qui avait contrôlé Topération.
— Et demi! s^écria la jeune miss. Vous l'entendez, Edwurd! Merci, monsieur,» ajouta-t-elle en adressant au digne Pitferge son plus aimable sourire. 5
En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme affiché à la porte: