FINALE OOB SAVE THE QUEEN
C'était, on le voit, un concert complet, avec première partie, entr'acte, seconde partie et finale. Ce- «5
pendant, peraît-il, quelque chose manquait à ce programme, car j^entendis murmurer derrière moi:
(( Bon! Pas de Mendelssohn! )>
Je me retournai. C^était un simple steward qui 5 protestait ainsi contre l'omission de sa musique favorite.
Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche de Mac-Elwin. Corsican venait de m'apprendre que Fabian avait quitté sa cabine, et je voulais, sans Fimlo portuner toutefois, le tirer de son isolement. Je le rencontrai sur Pavant du steam-ship. Nous causâmes pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion à sa vie passée. A de certains moments, il restait muet et pensif, absorbé en lui-même, ne m'en- 15 tendant plus, et pressant sa poitrine comme pour y comprimer un spasme douloureux. Pendant que nous nous promenions ensemble, Harry Drake nous croisa à plusieurs reprises. Toujours le même homme, bruyant et gesticulant. Me trompai-je? je 20 ne saurais le dire, car mon esprit était prévenu, mais il me sembla qu'Harry Drake observait Fabian avec une certaine insistance. Fabiau dut s'en apercevoir, car il me dit:
« Quel est cet homme?
25 — Je ne sais, répondis-je.
— Il me déplaît!» ajouta Fabian.
Mettez deux navires en pleine mer, sans vent, sans
courant, et ils finiront par s'accoster. Jetez deux
plauètes immobiles dans l'espace, et elles tomberont
30 l'une sur l'autre. Placez deux ennemis au milieu
d'aune foule, et ils se rencontreront inévitablement.
C'est fatal. Une question de temps, voilà tout.
Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le programme. Le grand salon, rempli d'auditeurs, était brillamment éclairé. La plupart des spectateurs, hommes et femmes, étaient assis sur les divans laté- 5 raux, et au milieu, sur les fauteuils, les pliants et les chaises. Tous faisaient face au piano fortement boulonné entre les deux portes qui s'ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps, un mouvement de roulis agitait l'assistance; les chaises et les pliants lo glissaient; une sorte de houle donnait une même ondulation à toutes ces têtes; on se cramponnait les uns aux autres, silencieusement, sans plaisanter. Mais, en somme, pas de chute à craindre, grâce au tassement. 15
On débuta par V Océan Time. U Océan Time était un journal quotidien, politique, commercial et littéraire, que certains passagers avaient fondé pour les besoins du bord et que M. MacAlpine lut tout haut. Américains et Anglais prisent fort ce genre de passe- 20 temps. Ils rédigent leur feuille pendant la journée. Disons que si les rédacteurs ne sont pas difl&ciles sur la qualité des articles, les lecteurs ne le sont pas davantage. On se contente de peu, et même de « pas assez. » 25
Quand V Océan Time eut été suffisamment applaudi, l'honorable Mr. Ewing, un ténor fort joli garçon, chanta la Belle île de la mer.
Le « reading » la lecture, me parut avoir un attrait contestable. Ce fut tout simplement un digne 30 Texien qui lut deux ou trois pages d'un livre dont il
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avait commencé la lecture à voix basse, et qu'il continua à voix haute. Il fut très applaudi.
Le chant du berger pour piano solo, par Mrs. AUoway, et une farce écossaise du docteur T.... terminè- 5 rent la première partie du programme.
Après dix minutes d'un entracte pendant lequel aucun auditeur ne consentit à quitter sa place, la seconde partie du concert commença. Le Français Paul V.... fit entendre deux charmantes valses, qui
lo furent applaudies bruyamment. Le docteur du bord,
un jeune homme brun, fort suffisant, récita une scène
burlesque, sorte de parodie de la Dame de Lyon,
drame très à la mode en Angleterre.
Au «burlesque» succéda ((Fentertainment». Que
15 préparait sous ce nom sir James Andersen? Etait-ce une conférence ou un sermon? Ni l'un ni l'autre. Sir James Andersen se leva, toujours souriant, tira un jeu de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes blanches et fit des tours dont la grâce
20 rachetait la naïveté. Hurrahs et applaudissements.
Après le Happy moment de Mr. Norville et le You remsmber de Mr. Ewing, le programme annonçait le God save the Queen, Mais, quelques Amé-
25 ricains prièrent Paul V...., en sa qualité de Français, de leur jouer le chant national de la France. Ce fut le grand succès du concert. Puis, l'assemblée, debout, entonna lentement ce cantique national qui « prie Dieu de conserver la reine. »
30 En somme, cette soirée valait ce que valent les soirées d'amateurs> c'est à dire qu'elle eut surtout du
succès pour les auteurs et leurs amis. Fabian ne s'y montra pas.
Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut très houleuse. Les oolis reprirent leur course à travers les salons. Lorsque je montai sur le pont, vers sept 5 heures du n^atin, la pluie tombait. Le vent vint à fraîchir, et le steam-ship roula prodigieusement. Pendant cette journée du 2 avril, le pont resta désert. Les salons eux-mêmes étaient abandonnés. Les passagers s'étaient réfugiés dans les cabines, et les deux 10 tiers des convives manquèrent au lunch et au dîner. Le whist fut impossible, car les tables fuyaient sous la main des joueurs. Les échecs étaient impraticables. Quelques intrépides, étendus sur les canapés, lisaient ou dormaient. Autant valait braver la pluie 15 sur le pont. Là, les matelots vêtus de casaques cirées se promenaient philosophiquement. Le second, juché sur la passerelle, bien enveloppé de son caoutchouc, faisait le quart. Sous cette averse, au milieu de ces rafales, ses petits yeux brillaient de plaisir. Il aimait 20 cela, cet homme, et le steam-ship roulait à son gré!
Vers onze heures, le vent mollit et tourna au nordouest. La pluie cessa presque subitement. L'azur du ciel se montra à travers quelques trouées de 25 nuages. Le soleil apparut dans une éclaircie et permit de faire une observation plus ou moins parfaite. La notice porta les chiffres suivants:
Lat 46^ 29' N.
Long, 42° 25' W.
Distance: 256 miles.
Ainsi donc la vitesse du navire ne s^était pas ac- 5 crue. Mais il fallait en accuser le vent d^ouest, qui, prenant le steara-ship debout, devait considérablement retarder sa marche.
A deux heures, le brouillard s'épaissit de nouveau. La brise retombait et fraîchissait à la fois. U<opacité
lo des brumes était si intense, que les officiers postés sur les passerelles, ne voyaient plus les hommes à Tavant du navire. Ces vapeurs accumulées sur les flots constituent le plus grand danger de la navigation; elles causent des abordages impossibles à évi-
15 ter, et l'abordage en mer est plus à craindre encore que rincendie.
Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots veillaient avec le plus grand soin, surveillance qui ne fut pafi inutile, car, subitement, vers trois heures, un
20 trois-mâts apparut à moins de deux cents mètres du GreaUEastern, ne gouvernant plus. Le Oreat- Eastern évolua à temps et Tévita, grâce à la promptitude avec laquelle les hommes de quart l'avaient signalé au timonier.
25 Le vent fraîchit jusqu'au soir. Cependant le roulis diminua, parce que la mer était déjà couverte au large par les hauts fonds de Terre-Neuve. Aussi, un nouvel « entertainment » de Sir James Anderson fut-il annoncé pour ce jour-là. A l'heure dite, les
30 salons se remplirent. Mais cette fois il ne s'agis-
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sait plus de tours de cartes. James Anderson raconta l'histoire du câble transatlantique qu'il avait posé lui-même. Il montra des épreuves photographiques représentant les divers engins inventés pour rimmersion. Enfin, il mérita très justement les trois 5 hurrahs qui accueillirent sa conférence.
Le lendemain, 3 avril, dès les premières heures du jour, rhorizon offrait cette teinte particulière qui annonçait des glaces peu éloignées. En effet, le Oreat-Eastern naviguait alors dans ces parages où 10 flottent les premiers ice-bergs, détachés de la banquise, qui sortent du détroit de Davis. Une surveillance spéciale fut organisée pour éviter les rudes attouchements de ces énormes blocs.
Il ventait alors une très forte brise de Fouest. Des 15 lambeaux de nuages balayaient la surface de la mer. A travers leurs trous, on distinguait Tazur du ciel.
Ni Fabian, ni le capitaine Corsican, ni le docteur Pitferge n'étaient encore montés sur le pont. Je me dirigeai vers Tavant du navire. Là, le rapproche- 20 ment des parois formait un angle confortable, une sorte de retraite, dans laquelle un ermite se fût volontiers retiré du monde. Je m'assis dans ce coin, mes pieds reposant sur une énorme poulie. Le vent, prenant le navire debout et butant contre Vétrave, 25 passait par dessus ma tête sans l'effleurer. La place était bonne pour y rêver.
A midi et demi, le point affiché ne donna en lati-
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tude que 44** 53' nord, et en longitude 47** 6' ouest. Deux cent vingt-sept milles seulement depuis vingtquatre heures! Les jeunes fiancés devaient maudire ces roues qui ne tournaient pas, cette hélice dont les 5 mouvements languissaient, et cette insuffisante vapeur qui n'agissait pas au gré de leurs dé&irs!
Vers trois heures, le ciel, nettoyé par le vent, resplendit. Les lignes de Fhorizon, formées d'un trait net, semblèrent s'élargir autour de ce point central
lo que le Great-Eastern occupait. La brise mollit, mais la mer se souleva longtemps encore en larges lames, étrangement vertes et festonnées d'écume.
A trois heures trente-cinq minutes, un trois-mâts fut signalé sur bâbord. Il envoya son numéro.
15 C'était un Américain, rilUnois, faisant route pour l'Angleterre.
En ce moment, le lieutenant H... m'apprit que nous passions sur les hauts-fonds du banc de Terre- Neuve. Ce sont les riches parages où se fait la pêche
20 de ces morues, dont trois suffiraient à alimenter l'Angleterre et l'Amérique, si tous leurs œufs éclosaient.
La journée se passa sans incident. Le pont fut fréquenté par ses promeneurs accoutumés. Jusqu'ici,
25 aucun hasard n'avait mis en présence Fabian et Harry Drake, que le capitaine Archibald et moi, nous ne perdions pas de vue. Le soir réunit au grand salon ses dociles habitués. Toujours mêmes exercices, lectures et chants, provoquant les mêmes bravos prodi-
30 gués par les mêmes mains aux mêmes virtuoses, que je finissais par trouver moins médiocres.
En quittant le salon vivement éclairé, je remontai sur le pont avec le capitaine Corsican. La nuit était profonde. Pa^ une constelktion au firmament. Autour du navire, une ombre impénétrable. A peine voyait-on les hommes de quart qui arpentaient pe- 5 samment les dunettes. Mais on respirait le grand air, et le capitaine humait ses fraîches molécules à pleins poumons.
« J'étouffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins,* je nage en pleine atmosphère! Voilà une absorption 10 vivifiante.
— Kespirez, capitaine, respirez à votre aise, lui répondis-je. Il y a de Pair ici pour tout le monde. »
Tout en causant, nous longions le boulevard de tribord, abrités du vent par la haute paroi des rouf- 15 fies. De gros tourbillons de fumée, constellés d'étincelles, s'échappaient des cheminées noires. Le ronflement des machines accompagnait le sifflement de la brise dans les haubans de fer qui résonnaient comme les cordes d'une harpe. A ce brouhaha se mêlait de 20 quart d'heure en quart d'heure le cri des matelots de garde: Aïïs well! AÏÏs wéll! Tout va bien! Tout va
bien!
En effet, aucune précaution n'avait été négligée pour assurer la sécurité du navire au milieu de ces 25 parages fréquentés par les glaces. Le capitaine faisait puiser un seau d'eau, chaque demi-heure, afin d'en reconnaître la température, et si cette tempéra-
ture fût tombée à un degré inférieur, il n'eût pas hésité à changer sa route. De plus, un lieutenant et deux hommes faisaient le quart sur la dunette de Tavant, tandis qu'un quartier-maître et un matelot 5 se tenaient à l'étrave du steam-ship. Les passagers pouvaient être tranquilles.
Après avoir observé ces dispositions, le capitaine Corsican et moi, nous revînmes vers rarrière. L'idée nous prit de passer encore quelque temps sur le lo grand rouffle, avant de regagner nos cabines, comme feraient de paisibles citadins sur le grande place de leur ville.
L'endroit nous parut désert. Bientôt, cependant, nos yeux étant faits à cette obscurité, nous aperçûmes 15 un homme accoudé sur le garde-fou, dans une complète immobilité. Corsican, après l'avoir regardé attentivement, me dit:
«C'est Fabian!»
C'était Fabian, en effet. Nous le reconnûmes; 20 mais perdu dans une muette contemplation, il ne nous vit pas. Ses regards semblaient fixés sur un angle du rouffle, et je les voyais briller dans l'ombre. Que regardait-il ainsi? Comment pouvait-il percer cette obscurité profonde? Je pensais que mieux 25 valait le laisser à ses réflexions. Mais le capitaine Corsican s'approchant:
«Fabian?» dit-il.
Fabian ne répondit pas. Il n'avait pas entendu. Corsican l'appela de nouveau. Fabian tressaillit, 30 tourna la tête un instant et prononça ce seul mot:
« Chut!»
Puis, de la main, il désigna une ombre qui se mouvait lentement à Textrémité du rouffle. C^était cette forme à peine visible que regardait Fabian. Puis, souriant tristement: 5
« La dame noire! » murmura-t-il.
Un tressaillement m'agita. Le capitaine Corsican m'avait pris le bras et je sentis qu'il tressaillait aussi. La même pensée nous avait frappés tous deux. Cette ombre, c'était l'apparition annoncée par le docteur lo Pitferge.
Fabian était retombé dans sa rêveuse contemplation. Moi, la poitrine oppressée, l'œil trouble, je regardais cette forme humaine, à peine estompée dans l'ombre, qui bientôt se profila plus nettement à nos 15 regards. Elle s'avançait, hésitait, allait, s'arrêtait, reprenait sa marche, semblant plutôt glisser que marcher. Une âme errante! A dix pas de nous, elle demeura immobile. Je pus distinguer alors la forme d'une femme élancée, drapée étroitement dans une 20 sorte de burnous brun, le visage couvert d'un voile épais.
«Une folle! une folle! n'est-ce pas?» murmura Fabian.
Et c'était une folle, en effet. Mais Fabian ne nous 25 interrogeait pas. Il se parlait à lui-même.
Cependant, cette pauvre créature s'approcha plus près encore. Je crus voir ses yeux briller à travers son voile, quand ils se fixèrent sur Fabian. Elle vint jusqu'à lui. Fabian se redressa, électrisé. La femme 30 voilée lui mit la main sur le cœur comme pour en
compter les battements.... Puis, s'échappant, elle disparut par Tarrière du rouflBe.
Fabian retomba, presque agenouillé, les mains tendues.
5 «Elle!» murmura-t-il.
Puis, secouant la tête:
« Quelle hallucination! » ajouta-t-il.
Le capitaine Corsican lui prit alors la main:
«Viens, Fabian, viens,» dit-il, et il entraîna son lo malheureux ami.
Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter. C'était EUen, la fiancée de Fabian, la femme d'Harry Drake. La fatalité les avait réunis tous trois sur le même navire. Fabian ne Favait pas reconnue, bien
15 qu'il se fût écrié: Elle! elle! Et comment aurait-il pu la reconnaître ? Mais il ne s'était pas trompé en disant : Une folle! Ellen était folle, et sans doute, la douleur, le désespoir, son amour tué dans son cœur, la ruine, la misère, avaient brisé son âme! Voilà ce
20 dont je parlais le lendemain matin avec Corsican. Nous n'avions d'ailleurs aucun doute sur l'identité de cette jeune femme. C'était Ellen qu'Harry Drake entraînait avec lui vers ce continent américain, et qu'il associait encore à sa vie d'aventures. Le regard
25 du capitaine s'allumait d'un feu sombre en songeant à ce misérable. Moi, je sentais mon cœur bondir. Que pouvions-nous contre lui, le mari? Kien. Mais le point le plus important c'était d'empêcher une
nouvelle rencontre entre Fabian et EUen, car Fabian finirait par reconnaître sa fiancée, ce qui amènerait la catastrophe que nous voulions éviter. Toutefois, on pouvait espérer que ces deux pauvres êtres ne se reverraient pas. La malheureuse Ellen ne paraissait 5 jamais pendant le jour, ni dans lee salons, ni sur ie pont du navire. La nuit seulement, trompant son geôlier sans doute, elle venait se baigner dans cet air humide et demander à la brise un apaisement passager! Dans quatre jours, au plus tard, le Oreat- lo Edstem aurait atteint les passes de New-York. Nous pouvions donc croire que le hasard ne déjouerait pas notre surveillance, et que Fabian ne serait pas instruit de la présence d'Ellen pendant cette traversée de l'Atlantique! Mais nous comptions sans les événe- 15 ments.
La direction du steam-ship avait été un peu modifiée pendant la nuit. Trois fois, le navire, trouvant Teau à vingt-sept degrés Farenheit, c'est à dire de trois à quatre degrés centigrades au-dessous de zéro, 20 était descendu vers le sud. On ne pouvait mettre en doute la présence de glaces très rapprochées. En effet, ce matin-là, le ciel présentait un éclat particulier; l'atmosphère était blanche; tout le nord s'éclairait d'une intense réverbération, évidemment pro-25 duite par le pouvoir réfléchissant des ice-bergs. Une brise piquante traversait l'air, et vers dix heures, une petite neige très fine vint subitement poudrer à blanc le steam-ship. Puis un banc de brumes se leva, au milieu duquel nous signalions notre présence par de 30 nombreux; coups de sifflets; bruit assourdissant qui
effaroucha des volées de mouettes posées sur les vergues du navire.
Avant le lunch^ quelques passagers organisèrent une poule qui ne pouvait manquer de plaire à ces S amateurs de jeux et de paris. Le résultat de cette poule ne devait pas être connu avant quatre jours. C'était oe qu'on appelle la « poule du pilote. » Lorsqu'un navire arrive sur les atterrages, personne n'ignore qu'un pilote monte à son bord. On divise
lo donc les vingt-quatre heures du jour et de la nuit en quatre-vingt-seize quarts d'heure. Chaque joueur met un enjeu d'un dollar, et le sort lui attribue l'un de ces quarts d'heure. Le gagnant des quatre-vingtseize dollars est celui pendant le quart d'heure du-
15 quel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le jeu est peu compliqué. Ce ne sont plus des courses de chevaux; ce sont des courses de quarts d'heure.
Ce fut un Canadien, l'honorable MacAlpine, qui
20 prit la direction de l'affaire. Il réunit facilement quatre-vingt-seize parieurs, parmi lesquels quelques parieuses et non les moins âpres au jeu. Je suivis le courant et j'engageai mon dollar. Le sort me désigna le soixante-quatrième quart d'heure. C'était un
25 mauvais numéro dont je n'avais aucune chance de me défaire avec profit. En effet, ces divisions du temps sont comptées d'un midi au midi suivant. Il y a donc des quarts d'heure de jour et des quarts d'heure de nuit. Ces derniers n'ont aucune valeur, car il est
30 rare que les navires s'aventurent sur les atterrages au milieu de l'obscurité, et par conséquent, les chan-
ces de recevoir un pilote à bord pendant la nuit sont très diminuées. Je me consolai aisément.
En redescendant au salon, je vis que le point aflâché avait donné les chiflfres suivants:
LaL 42° 32' N, Long. 51° 59' F.
Course: 254 miUs,
A quatre heures, le ciel qui avait été voilé jusqu'alors, se dégagea. La mer s'était apaisée. Le navire ne roulait plus. On aurait pu se croire en terre lo ferme. Cette immobilité du Oreat-Eastern donna aux passagers l'idée d'organiser des courses. Quant aux chevaux, ils devaient être remplacés par des Ecossais qui les valaient bien. La nouvelle ne tarda pas à se répandre. Aussitôt les sportsmen d'accourir, les 15 spectateurs de quitter les salons et les cabines. Un Anglais, l'honorable MacCarthy, fut nommé commissaire, et les coureurs se présentèrent sans retard. C'étaient une demi-douzaine de matelots, tout prêts à disputer le grand prix du Great-Eastem. ^o
Les deux boulevards formaient le champ de course. Les coureurs devaient faire trois fois le tour du navire, et franchir ainsi un parcours de treize cents mètres environ. C'était suffisant. Bientôt les tribunes, je veux dire les dunettes, furent envahies par la foule 25 des curieux, armés de lorgnettes. Les dames en
grande toilette se pressaient principalement sur les rouffles de rarrière. Le coup-d'œil était charmant.
Fabian, le capitaine Corsican, le docteur Dean Pitferge et moi, nous nous étions postés sur la dunette 5 de Tavant. Devant nous se dressait le poteau de départ et d'arrivée. Les paris ne tardèrent pas à s'engager avec un entrain britannique. Des sommes considérables furent risquées, rien que sur la mine des coureurs. Je ne vis pas sans inquiétude Harry Drake
lo se mêler de ces préparatifs avec son aplomb accoutumé, discutant, disputant, tranchant d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Très heureusement, Fabian, bien qu'il eût engagé quelques livres dans la course, me parut assez indifférent à tout ce tapage.
15 II se tenait à l'écart, le front toujours soucieux, la pensée toujours au loin.
Parmi les coureurs qui se présentèrent, deux avaient plus particulièrement attiré l'attention publique. L'un, un Ecossais de Dundee, nommé Wil-
20 more, petit homme maigre, la poitrine large, l'œil ardent, passait pour être un des favoris. L'autre, grand diable bien découplé, un Irlandais du nom d'O'Kelly, long comme un cheval de course, balançait aux yeux des connaisseurs les chances de Wilmore.
25 On le demandait à un contre trois, et pour mon compte, partageant l'engouement général, j'allais risquer sur lui quelques dollars, quand le docteur me dit:
«Prenez le petit, croyez moi. Le grand est dis-
30 qualifié.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire, répondit sérieusement le docteur, qu^il peut avoir une certaine vitesse initiale, mais il n'a pas de fonds. Le petit, au contraire, FEcossais, a de la race. Voyez son corps maintenu bien droit sur ses jambes, et son poitrail bien ouvert, sans raideur. 5 C'est un sujet qui a dû s'entraîner plus d'une fois à la course. Pariez pour lui, vous dis-je, vous n'aurez pas à le regretter. »
Je suivis le conseil de mon savant docteur, et je pariai pour Wilmore. Quant aux quatre autres cou- 10 reurs, ils n'étaient même pas en discussion.
Les places furent tirées. Le sort favorisa l'Irlandais, qui eut la corde. Les six coureurs se placèrent en ligne sur la limite du poteau.
Le signal fut donné. Un hurrah accueillit le dé- 15 part. Les connaisseurs reconnurent immédiatement que Wilmore et O'Kelly étaient des coureurs de profession. Sans se préoccuper de leurs rivaux qui les devançaient en s'essoufflant, ils allaient, le corps un peu penché, la tête bien droite, les poignets légère- 20 ment portés en avant et accompagnant chaque mouvement du pied opposé par un mouvement alternatif. Ils étaient pieds nus. Leur talon, ne touchant jamais le sol, leur laissait l'élasticité nécessaire pour conserver la force acquise. En un mot, 2s tous les mouvements de leur personne se rapportaient et se complétaient.
Au second tour, O'Kelly et Wilmore, toujours sur la même ligne, avaient distancé leurs adversaires époumonnés. Ils démontraient avec évidence la 30 vérité de cet axiome que me répétait le docteur;
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« Ce n'est pas avec les jambes que Ton court, c'est avec la poitrine! Du jarret, c'est bien, mais des poumons, c'est mieux! »
A F-avant-dernier tournant, les cris des spectateurs 5 saluèrent de nouveau leurs favoris. Les excitations, les hurrahs, les bravos éclataient de toutes parts.
«Le petit gagnera, me dit Pitferge. Voyez, il ne souffle pas. Son rival est haletant. »
En effet, Wilmore avait la figure calme et pâle. lo O'Kelly fumait comme un feu de paille mouillée, mais tous deux se maintenaient en ligne. Enfin, ils dépassèrent le grand rouffle; ils dépassèrent Técoutille de la machine; ils dépassèrent le poteau d'arrivée....
15 «Hurrahl Hurrah! pour Wilmore! crièrent les uns.
— Hurrah! pour O'Kelly, répondaient les autres.
— Wilmore a gagné.
— Non, ils sont ensemble. »
20 La vérité est que Wilmore avait gagné, mais d'une demi-tête à peine. C'est ce que décida l'honorable MacCarthy. Cependant la discussion se prolongea et l'on en vint aux grosses paroles. Les partisans de l'Irlandais, et particulièrement Harry Drake, soute- 25 naient qu'il y avait lieu de recommencer la course. Mais, à ce moment, entraîné par un mouvement involontaire, Fabian, s'étant approché de Harry Drake, lui dit froidement:
«Vous avez tort, monsieur. Le vainqueur est le 30 matelot écossais! »
Drake s'avança vivement sur Fabian.
G6 UiîE VILLE ÏLOTTANM
«Vous dites? lui demanda-t-il d^un ton menaçant.
— Je dis que vous avez tort, répondit tranquillement Fabian.
— Sans doute, riposta Dnuke, parce que vous avez 5 parié pour Wilmore?
— J^ai parié comme vous pour O'Kelly, répondit Fabian. J'ai perdu et je paie.
— Monsieur, s'écria Drake, prétendez-vous m'apprendre?... » 10
Mais il n'acheva pas sa phrase. Le capitaine Corsican s'était interposé entre Fabian et lui avec l'intention avouée de prendre la querelle pour son compte. Il traita Drake avec une dureté et un mépris très significatifs. Mais, évidemment, Drake ne 15 voulait pas avoir affaire à lui. Aussi, lorsque Corsican eut achevé, Drake se croisant les bras et s'adressant à Fabian:
«Monsieur, dit-il avec un mauvais sourire, monsieur a donc besoin de ses amis pour le défendre? » 20
Fabian pâlit. Il se précipita sur Harry Drake. Mais je le retins. D'autre part, des compagnons de ce coquin l'entraînèrent, non sans qu'il eût jeté sur son adversaire un haineux regard.
Le capitaine Corsican et moi, nous descendîmes 25 avec Fabian, qui se contenta de dire d'une voix calme:
« A la première occasion, je souffletterai ce grossier personnage. »
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Pendant la nuit du vendredi au samedi, le Oreat- Ecbstern traversa le courant du Gulf Stream, dont les eaux plus foncées et plus chaudes, tranchaient sur les couches ambiantes.
5 Cette journée du 5 avril débuta par un magnifique lever de soleil. Les longues lames de fond resplendissaient. Une chaude brise du sud-ouest passait dans le gréement. C'étaient les premiers beaux jours. Ce soleil qui eût reverdi les campagnes du continent, fit
lo éclore ici de fraîches toilettes. La végétation retarde quelquefois, la mode jamais. Bientôt les boulevards comptèrent de nombreux groupes de promeneurs. Tels les Champs-Elysées, un dimanche, par un beau soleil de mai.
15 Pendant cette matinée, je ne vis pas le capitaine Corsican. Désirant avoir des nouvelles de Fabian, je me rendis à la cabine que celui-ci occupait en abord du grand salon. Je frappai à la porte de cette cabine, mais je n'obtins pas de réponse. Je poussai la porte.
ao Fabian n'y était pas.
Je remontai alors sur le pont. Parmi les passants je ne remarquai ni mes amis ni mon docteur. Il me vint alors à la pensée de chercher en quel endroit du steam-ship était confinée la malheureuse EUen.
25 Quelle cabine occupait-elle? Où Harry Drake l'avait-il reléguée? A quelles mains était confiée cette infortunée que son mari abandonnait pendant des jours entiers? Sans doute aux soins intéressés
de quelque femme de chambre du bord, à quelque indifférente garde-malade? Je voulus savoir ce qui en était, non par un vain motif de curiosité, mais dans l'intérêt d'EUen et de Fabian, ne fût-ce que pour prévenir une rencontre toujours à craindre. 5
Je commençai ma recherche par les cabines du grand salon des dames et je parcourus les couloirs des deux étages qui desservent cette portion du navire. Cette inspection était assez facile, parce que le nom des passagers, inscrit sur une pancarte, se lisait 10 à la porte de chaque cabine, ce qui simplifiait le service des stewards. Je ne trouvai pas le nom d^Harry Drake, ce qui me surprit peu, car cet homme avait dû préférer la situation des cabines disposées, à l'arrière du Oreat-Eastern, sur des salons moins fré- 15 quentés.
Je me dirigeai donc vers les salles à manger, et je suivis attentivement les couloirs latéraux qui circulaient entre le double rang des cabines. Toutes ces chambres étaient occupées, toutes portaient le nom 20 d'un passager, et le nom d'Harry Drake manquait encore. Cette fois, l'absence de ce nom m'étonna, car je croyais avoir visité notre ville flottante tout entière, et je ne connaissais pas d^autre « quartier » plus reculé que celui-ci. J'interrogeai donc un steward 25 qui m'apprit ce que j'ignorais, c'est qu'une centaine de cabines existaient encore en arrière des « diningrooms. »
« Comment y descend-on? demandai-je.
— Par un escalier qui aboutit au pont, sur le côté 30 du grand rouffle.
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— Bien, mon ami. Et savez-vous quelle cabine occupe monsieur Harry Drake?
— Je Tignore, monsieur, «me répondit le steward. »
5 Je remontai alors sur le pont, et, suivant le rouffle, j'arrivai à la porte qui fermait Fescalier indiqué. Cet escalier conduisait, non plus à de vastes salons, mais à un simple carré demi-obscur, autour duquel était disposée une double rangée de cabines. Harry Drake,
lo voulant isoler Ellen, n'avait pu choisir un endroit plus propice à son dessein.
La plupart de ces cabines étaient inoccupées. Je parcourus le carré et les couloirs latéraux porte à porte. Quelques noms étaient inscrits sur les pan-
15 cartes, deux ou trois au plus, mais non celui d'Harry Drake. Cependant, j'avais fait une minutieuse inspection de ce compartiment, et, fort désappointé, j'allais me retirer, quand un murmure vague, presque insaisissable, frappa mon oreille. Ce murmure se
20 produisait au fond du couloir de gauche. Je me dirigeai de ce côté. Les sons, à peine perceptibles, s'accentuèrent davantage. Je reconnus une &oTte de chant plaintif, ou plutôt une mélopée traînante, dont les paroles ne parvenaient pas jusqu'à moi.
25 J'écoutai. C'était une femme qui chantait ainsi; mais dans cette voix inconsciente on sentait une douleur profonde*. Cette voix devait être celle de la pauvre folle. Mes pressentiments ne pouvaient me tromper. Je m'approchai doucement de la cabine qui
30 portait le numéro 775. C'était la dernière de ce couloir obscur. Sur la porte de cette cabine, aucun
'J'O ÙXE ViLLiS ïlotTanïê
nom. En effet, Harry Drake n^avait pas intérêt à faire connaître l'endroit où il confinait Ellen.
La voix de l'infortunée airivait alors distinctement jusqu'à moi. Son chant n'était qu'une suite de phrases fréquemment interrompues, quelque chose de 5 suave et de triste à la fois. On eût dit des stances étrangement coupées, telles que les réciterait une personne endormie du sommeil magnétique.
î^on! bien que je n'eusse aucun moyen de reconnaître son identité, je ne doutais pas que ce fût Ellen 10 qui chantât ainsi.
Pendant quelques minutes, j'écoutai, et j'allais me retirer, quand j'entendis marcher dans le carré central. Etait-ce Harry Drake? Dans l'intérêt d'EUen et de Fabian, je ne voulais pas être surpris à cette 15 place. Heureusement, le couloir, contournant la double rangée de cabines, me permettait de remonter sur le pont sans être aperçu. Cependant, je tenais à savoir quelle était la personne dont j'entendais le pas. La demi-obscurité me protégeait, et en me pla-20 çant dans l'angle du coidoir, je pouvais voir sans être vu.
Cependant, le bruit avait cessé. Bizarre coïncidence, avec lui s'était tu le chant d'Ellen. J'attendis. Bientôt le chant recommença, et le plancher gémit de 25 nouveau sous la pression d'un pas lent. Je penchai la tête, et au fond du couloir, dans une vague clarté qui filtrait à travers l'imposte des cabines, je reconnus Fabian.
C'était mon malheureux ami! Quel instinct 1630 conduisait en ce lieu? Avait-il donc et avant moi.
tNfi VÎLLB ÏLOTtANTE "M
découvert la retraite de la jeune femme? Je ne savais que penser. Fabian s'avançait lentement, longeant les cloisons, écoutant, suivant comme un fil cette voix qui Pattirait, malgré lui peut-être, et sans qu'il 5 jen eût conscience. Et pourtant, il me semblait que le chant s'affaiblissait à son approche, et que ce fil si ténu allait se rompre.... Fabian arriva près de la cabine et s'arrêta.
Comme son cœur devait battre à ces tristes ac-
lo cents? Comme tout son être devait frémir! Il était impossible que dans cette voix, il ne retrouvât pas quelque ressouvenir du passé. Et cependant, ignorant la présence d'Harry Drake à bord, comment aurait-il même soupçonné la présence d'EUen? Non!
15 C'était impossible, et il n'était attiré que parce que ces accents maladifs répondaient, sans qu'il s^en doutât, à l'immense douleur qu'il portait en lui.
Fabian écoutait toujours. Qu'allait-il faire? Appellerait-il la folle? Et si Ellen apparaissait sou-
2odain? Tout était possible, et tout était danger dans cette situation! Cependant, Fabian se rapprocha encore de la porte de la cabine. Le chant qui diminuait peu à peu, mourut soudain; puis, un cri déchirant se fit entendre.
25 Ellen, par une conmiunication magnétique, avaitelle senti si près d'elle celui qu'elle aimait? L'attitude de Fabian était effrayante. Il était comme ramassé sur lui-même. Allait-il donc briser cette porte? Je le crus et je me précipitai vers lui.
30 II me reconnut. Je l'entraînai. Il se laissait faire. Puis, d'une voix sourde:
Î2 tjKB vill:^ flottante
«Savez-vous quelle est cette infortunée? me demanda-t'il.
— Non, Fabian, non.
— C^est la folle! dit-il. On dirait une voix de l'autre monde. Mais cette folie n'est pas sans remède. 5 Je sens qu'un peu de dévouement, un peu d'amour guérirait cette pauvre femme?
— Venez, Fabian, dis- je venez!»
Nous étions remontés sur le pont. Fabian, sans ajouter une parole, me quitta presque aussitôt; mais 10 je ne le perdis pas à& vue avant qu'il n'eût regagné sa cabine.
Quelques instants plus tard, je rencontrais le capitaine Corsican. Je lui racontai la scène à laquelle je venais d'assister. Il comprit, comme moi que cette 15 grave situation se compliquait. Pourrions-nous en prévenir les dangers? Ah! que j'aurais voulu hâter la marche de ce Oreat-JEastern, et mettre un océan tout entier entre Harry Drake et Fabian!
En nous quittant, le capitaine Corsican et moi, 20 nous convînmes de surveiller plus sévèrement que jamais les acteurs de ce drame, dont le dénouement pouvait à chaque instant éclater malgré nous!
Vers onze heures, des passagers anglais organisèrent une souscription en faveur des blessés du bord, 25 dont quelques uns n'avaient pas encore pu quitter le poste des malades, entre autres, le maître d'équipage, menacé d'une claudication incurable. Cette liste se couvrit de signatures.
A midi, le soleil permit d^obtenir une observation très exacte:
Long, 58° 37' W.
Lat 41° 41' 11" N.
5 Course: 257 miles ,
Nous avions la latitude à une seconde près. Les jeunes fiancés, qui vinrent consulter la notice, firent une moue de déconvenue. Décidément, ils avaient à se plaindre de la vapeur.
lo Avant le lunch, le capitaine Anderson voulut distraire ses passagers des ennuis d^une traversée si longue. Il organisa donc des exercices de gymnastique qu^il dirigea en personne. Une cinquantaine de désœuvrés, armés comme lui d'un bâton, imitèrent
15 tous ses mouvements avec une exactitude simiesque. Un nouvel « entertainment » fut annoncé pour le soir. Je n'y assistai point. Ces mêmes plaisanteries incessamment renouvelées me fatiguaient, et je passai sur le pont les premières heures de la nuit. La
20 mer se soulevait et annonçait du mauvais temps, bien que le ciel fût encore admirable. Aussi le roulis commençait-il à s'accentuer. Couché sur un des bancs du rouffle, j'admirais ces constellations qui s'écartelaient au firmament. Les étoiles fourmil-
25 laient au zénith, et bien que l'œil nu n'en puisse apercevoir que cinq mille sur toute l'étendue de la sphère céleste, ce soir-là, il eût cru les compter par millions.
La nuit fut mauvaise. Le steam-ship, effroyablement battu par le travers, roula sans désemparer. Les meubles se déplacèrent avec fracas, et la faïencerie des toilettes recommença son vacarme. Le vent avait évidemment beaucoup fraîchi. Le Great- s Eastern naviguait d'ailleurs da^s ces parages féconds en sinistres, où la mer est toujours mauvaise.
A six heures du matin, je me traînai jusqu'à l'escalier du grand roufi&e. Me cramponnant aux rampes, et profitant d'une oscillation sur deux, je parvins à lo gravir les marches, et j'arrivai sur le pont. De là, je me hâlai non sans peine jusqu'à la dunette de l'avant. L'endroit était désert, si toutefois on peut qualifier ainsi un endroit où se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce digne homme, solidement ap- 15 puyé, courbait le dos au vent. Il me fit signe de le rejoindre, — signe de tête, cela va sans dire, — car il ne pouvait disposer de ses bras qui le maintenaient contre les violences de la tempête. Après quelques mouvements de reptation, me tordant comme une 20 annélide, j'arrivai sur le rouffle et là, je m'arcboutai à la façon du docteur.
«Allons! me cria-t-il, cela continue! Hein! Ce Great'Eastem! Juste au moment d'arriver, un cyclone, un vrai cyclone, spécialement commandé pour 25 lui!»
liÇ docteur ne prononçait que des phrases entre-
UNB VILLE FLOTTANTE 76
coupées. Le vent lui mangeait la moitié de ses paroles. Mais je Tavais compris. Le mot cyclone porte sa définition avec lui.
On sait ce que sont ces tempêtes tournantes, nom- 5 mées ouragans dans FOcéan indien et dans TAtlantique, tornades sur la côte africaine, simouns dans le déseri;, typhons dans les mers de la Chine, tempêtes dont la puissance formidable met en péril les plus gros navires.
lo Or, le Oreat'Eastern était pris dans un cyclo]:ie. Comment ce géant allait-il lui tenir tête?
«Il lui arrivera malheur, me répétait Bean Pitf erge. »
L^étrave du bateau disparaissait sous les montais gnes d^eau qui Fattaquaient par bâbord devant. Au loin, plus de vue possible. Tous les symptômes d^un ouragan! Vers sept heures, la tempête se déclara. La mer devint monstrueuse. L^océan se gonflait en longues vagues dont la cime déferlait avec un écheaovellement indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des lames s^accroissait, et le Great-Eastern, les recevant par le travers, roulait épouvantablement. « Il n'y a que deux partis à prendre, me dit le docteur avec Faplomb d^un marin. Ou recevoir la lame 25 debout, en capéyant sous petite vapeur, ou prendre la fuite et ne pas s'obstiner contre cette mer démontée! Mais le capitaine Anderson ne fera ni l'une ni l'autre de ces deux manœuvres.
— Pourquoi? demandai-je.
30 — Parce queL.. répondit le docteur, parce qu'il faut qu'il arrive quelque chose!»
76 UNB VILLE FLOTTANTE
En me retournant, j^aperçns le capitaine, le second et le premier ingénieur, encapuchonnés dans leur caoutchouc et cramponnés aux garde-fous des passerelles. L'embrun des lames les enveloppait de la tête aux pieds. Le capitaine souriait selon sa coutume. 5 Le second riait et montrait ses dents blanches en voyant son navire rouler à faire croire que les mâts et les cheminées allaient crouler!
Cependant, cette obstination, cet entêtement du capitaine à lutter contre la mer, m^étonnaient. A lo sept heures et demie, Taspect de FAtlantique était effrayant. A Favant, les lames couvraient le navire en grand. Je regardais ce sublime spectacle, ce combat du colosse contre les flots. Je comprenais, jusqu'à un certain point cette opiniâtreté du « maître après 15 Dieu » qui ne voulait pas céder. Mais j'oubliais que la puissance de la mer est infinie, et que rien ne peut lui résister de ce qui est fait de la main de l'homme! Et, en effet, si puissant qu'il fût, le géant devait bientôt fuir devant la tempête. 20
Tout à coup, vers huit heures, un choc se produisit. C'était un formidable paquet de mer qui venait de frapper le navire par bâbord devant.
« Ça me dit le docteur, ce n'est pas une giffle, c'est un coup de poing sur la figure. » 25
En effet, le « coup de poing » nous avait meurtris. Des morceaux d'épaves apparaissaient sur la crête des lames. Sur un signe du capitaine, le Oreat-Eastem évolua d'un quart pour éviter ces fragments qui menaçaient de s'engager dans ses aubes. En regardant 30 avec plus d'attention, je vis que le coup de mer venait
UKE VILLE FLOTTANTE 77
d'emporter les pavois de bâbord, qui, cependant, rélevaient à cinquante pieds au-dessus de la surface des flots. Le Oreat-Eastern avait tressailli au choc, mais il continuait sa route avec une imperturbable 5 audace. Il fallait enlever au plus tôt les débris qui encombraient Favant, et pour cela, fuir devant la mer devenait indispensable. Mais le steam-ship s'opiniâtra à tenir tête. Toute la fougue de son capitaine ranimait. Il ne voulait pas céder. Il ne céderait pas.
10 Un officier et quelques hommes furent envoyés sur Tavant pour déblayer le pont.
« Attention, me dit le docteur, le malheur n'est pas loin!»
Les marins s'avancèrent vers l'avant. Nous nous
15 étions accotés au second mât. Nous regardions à travers les embruns qui, nous prenant d'écharpe, jetaient à chaque lame une averse sur le pont. Soudain, un autre coup de mer, plus violent que le premier, passa par la brèche ouverte dans les bastingages,
20 arracha une énorme plaque de fonte, et, battant de
plein fouet les parois de tribord, il les déchira, il les
emporta comme les morceaux d'une toile tendue au
vent.
Les hommes avaient été renversés. L'un d'eux, un
25 officier, à demi noyé, secoua ses favoris roux et se releva. Puis, voyant un des matelots étendu, sans connaissance, il se précipita vers lui; le chargea sur ses épaules et l'emporta. En ce moment, il y avait trois pieds d'eau dans l'entrepont. De nouveaux dé-
30 bris couvraient la mer, et entre autres quelques milliers de ces poupées que mon compatriote comptait
78 UNE VILLE FLOTTAIïTB
acclimater en Amérique! Tous ces petits corps, arrachés de leur caisse par le coup de mer, sautaient sur le dos des lames, et cette scène eût certainement prêté à rire en, de moins graves conjonctures. Cependant l'inondation nous gagnait. Des masses 5 liquides se précipitaient par les ouvertures, et Tenvahissement de la mer fut tel, que, suivant le rapport de l'ingénieur, le Oreat-Eastern embarqua alors plus de deux mille tonnes d'eau.
«Bon!» fit le docteur, dont le chapeau s'envola lo dans une rafale.
Se maintenir dans cette situation devenait impossible. Tenir tête plus longtemps, c'eût été l'œuvre d'un fou. Il fallait prendre l'allure de fuite. Le sieam-ship présentant l'étrave à la mer avec son 15 avant défoncé, c'était un homme qui s'entêterait à nager entre deux eaux, la bouche ouverte.
Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis courir lui-même à la petite roue de la passerelle, qui commandait les évolutions du gouvernail. Aussitôt 20 la vapeur se précipita dans les cylindres de l'arrière; la barre fut mise au vent, et le colosse, évoluant comme un canot, porta le cap au nord et s'enfuit devant la tempête.
A ce moment, le capitaine, ordinairement si cabne, 25 si maître de lui, s'écria avec colère:
« Mon navire est déshonoré! »
UKB VILLE FLOTTANTE 79
A peine le Great-Eastern eut-il viré de bord, à peine eut-il présenté l'arrière à la lame, qu'il ne ressentit plus aucun roulis. C'était l'immobilité absolue succédant à l'agitation. Le déjeuner était servi. La 5 plupart des passagers, rassurés par la tranquillité du navire, descendirent aux « dining-rooms » et purent prendre leur repas sans ressentir ni une secousse, ni un choc. Pas une assiette ne glissa à terre, pas un verre ne répandit son contenu sur les nappes. Mais, lo trois quarts d'heure plus tard, les meubles recommençaient leur branle, les suspensions se balançaient dans l'air, les porcelaines s'entrechoquaient sur la planche des offices. Le Great-Eastern venait de reprendre vers l'ouest sa marche un instant inter- 15 rompue*
Je remontai sur le pont avec le docteur Pitferge. Il rencontra l'homme aux poupées.
« Monsieur, lui dit-il, tout votre petit monde a été bien éprouvé. Voilà des bébés qui ne bavarderont 20 pas dans les Etats de l'Union.
— Bah! répondit l'industriel parisien, la pacotille était assurée, et mon secret ne s'est pas noyé avec elle. Nous en referons, de ces bébés-là. » »
Mon compatriote n'était point homme à désespérer, 25 on le voit. Il nous salua d'un air aimable, et nous allâmes vers l'arrière du steam-ship. Là, un timonier nous apprit que les chaînes du gouvernail avaient
80 UKE VILLE FLOTTANTE
été engagées pendant Fintervalle qui avait séparé les deux coups de mer.
«Si cet accident s'était produit au moment de révolution, me dit Pitferge, je ne sais trop ce qui serait arrivé, car la mer se précipitait à torrent dans 5 le navire. Déjà les pompes à vapeur ont commencé à épuiser Teau. Mais tout n'est pas fini.
— Et ce malheureux matelot? demandai-je au docteur.
— Il est grièvement blessé à la tête. Pauvre gar- 10 çon! C'est un jeune pêcheur, marié, père de deux enfants, qui fait son premier voyage d'outre-mer. Le médecin du bord en répond, et c'est ce qui me fait craindre pour lui. Enfin, nous verrons bien. Le bruit s'est aussi répandu que plusieurs hommes avai- 15 ent été emportés, mais, fort heureusement, il n'en est rien,
— Enfin, dis-je, nous avons repris notre route?
— Oui, répondît le docteur, la route à l'ouest, contre vent et marée. On le sent bien, ajouta-t-il en 20 saisissant un taquet pour ne pas rouler sur le pont. »
Cependant, le steam-ship continuait sa route à petite vitesse. La houle était effrayante, mais l'étrave coupait normalement les lames, et le Great- JSastern n'embarquait aucun paquet de mer. D'ail- 25 leurs, une pluie torrentielle vint à tomber, ce qui nous obligea de chercher un refuge au grand salon. Cette averse eut pour effet d'apaiser le vent et la mer. Le ciel s'éclaircit dans l'ouest et les derniers gros nuages se fondirent à l'horizon opposé. A dix 30 hçures^ l'ouragan nous jetait son dernier souffle. .
A midi, le point put être fait avec une certaine exactitude; il donnait:
LaL 41° 50' N.
Long, 61° 57' W.
5 Course: 193 miles.
Cette diminution considérable dans le chemin parcouru ne devait être attribuée qu'à la tempête qui, pendant la nuit et la matinée, avait incessamment battu le navire, tempête si terrible, qu'un des pas- 10 sagers, — véritable habitant de cet Atlantique qu'il traversait pour la quarante-quatrième fois, — n'en avait jamais vu de telle.
Les pompes, cependant, continuaienrt d^épuiser ce lac qui s'était formé à l'intérieur du Oreat-Eastern.
15 Puissantes et rapidement manœuvrées par la vapeur, elles restituèrent à l'Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie avait cessé; le vent fraîchissait de nouveau; le ciel, balayé par la tempête, était pur. Lorsque la nuit se fit, je restai pendant quelques
20 heures à me promener sur le pont. Les salons jetaient de grands épanouissements de lumière par leurs écoutilles entr'ouvertes. A l'arrière jusqu'aux limites du regard, s'allongeait un remous phosphorescent, rayé ça et là par la crête lumineuse des
25 lames. Les étoiles, réfléchies dans ces nappes lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme elles
82 UNE VILLE PLOTTAKTÈ
font au milieu de nuages chassés par une forte brise. Tout autour et tout au loin s-'étendait la sombre nuit.
En revenant vers le capot du grand salon, je fus assez surpris d'y voir une foule compacte de spectateurs. Les applaudissements éclataient. Malgré les 5 désastres de la journée, V « entertainment » accoutumé déroulait les surprises de son programme. Du matelot si grièvement blessé, mourant peut-être, il n'était plus question. La fête paraissait animée. Les passagers accueillaient avec de grandes démonstra- lo tions les débuts d'une troupe de « Minstrels » sur les planches du Oreat-Eastern. On sait ce que sont ces minstrels, des chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur origine, qui courent les villes anglaises en, y donnant des concerts grotesques. Les chanteurs, 15 cette fois, n'étaient autres que des matelots ou des stewards frottés de cirage. Ils avaient revêtu des loques de rebut; ornées de boutons en biscuit de mer et ils portaient des lorgnettes faites de deux bouteilles accouplées. Ces gaillards, assez drôles en somme, 20 chantaient des refrains burlesques et improvisaient des discours mêlés de coq-à-l'âne et de calembourgs. On les applaudissait à outrance, et ils redoublaient leurs contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer, un danseur, agile comme un singe, exécuta une dou- 25 ble gigue qui enleva l'assemblée.
Cependant, si intéressant que fût ce programme des* minstrels, il n'avait pas rallié tous les passagers. D'autres hantaient en grand nombre la salle de l'avant et se pressaient autour des tables. Là, on 30 jouait gros jeu. Un tumulte violent sortait de cette
tTNE VILtB PtOTTAîrrE â3
Balle. On entendait les imprécations des perdants, le tintement de For, le froissement, des dollars-papier. Puis, il se faisait un profond silence; quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, te résultat connu, les 5 exclamations redoublaient.
Je fréquentais peu ces habitués de la «smokingroom. » J'ai horreur du jeu. C'est un plaisir toujours grossier, souvent malsain. Il faut dire aussi que la société des joueurs ne me plaît pas. Là, domi-
lonait Harry Drake au milieu de ses amis. J'évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là, je passais donc devant la porte du rouffle sans y entrer, quand une violente explosion de cris, et d'injures m'arrêta. J'écoutai, et, après un moment de silence, je crus, à
15 mon profond étonnement, distinguer la voix de Fabian. Que faisait-il en ce lieu? Allait-il y chercher son ennemi? La catastrophe, jusqu'alors évitée, était-elle près d'éclater?
Je poussai vivement la porte. En ce mojnent, le
20 tumulte était au comble. Au milieu de la foule des joueurs, je vis Fabian. Il était debout et faisait face à Drake, debout comme lui. Je me précipitai vers Fabian. Sans doute Harry Drake venait de l'insulter grossièrement, car la main de Fabian se leva sur lui,
25 et si elle ne l'atteignit pas au visage, c'est que Coreican, apparaissant soudain, l'arrêta d'un geste rapide.
Mais Fabian, s^adressant à son adversaire, lui dit desa voix froidement railleuse:
30 « Tenez- vous ce soufflet pour reçu?
— Oui, répondit Drake, et voici ma carte!»
84 UITE VILLE FLOTTANTE
Ainsi, l'inévitable fatalité avait, malgré nous, mis ces deux mortels ennemis en présence. Il était trop tard pour les séparer. Les choses ne pouvaient plus que suivre leur cours. Le capitaine Corsican me regarda et je surpris dans ses yeux plus de tristesse 5 encore que d'émotion.
Cependant Fabian avait relevé la carte que Drake venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts comme un objet qu'on ne sait par oii prendre. Corsican était pâle. Mon cœur battait. Cette carte, 10 Fabian la regarda enfin. Il lut le nom qu'elle portait. Ce fut comme un rugissement qui s'échappa de ' sa poitrine.
«Harry Drake! s'écria-t-il. Vous! vous! vous!
— Moi-même, capitaine Mac-Elwin,» répondit 15 tranquillement le rival de Fabian.
Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait ignoré jusque-là le nom de Drake, celui-ci n'était que trop informé de la jirésence de Fabian sur le Oreat-Eastem! 20
Le lendemain, dès Taube, je courus à la recherche du capitaine Corsican. Je le rencontrai dans le grand salon. Il avait passé la nuit près de Fabian. Fabian était encore sous le coup de l'émotion terrible que lui avait causée le nom du mari d'Ellen. Une secrète 25 intuition lui avait-elle donné à penser que Drake n'était pas seul à bord? La présence d'Ellen lui était-elle révélée par la présence de cet homme? De-
UNE VILLE PLOTTAKTB 85
vinait-il enfin que cette pauvre folle, c'était la jeune femme qu'il chérissait depuis de longues années? Corsican ne put me l'apprendre, car Fabian n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute cette nuit. 5 Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion fraternelle. Cette nature intrépide l'avait dès l'enfance irrésistiblement séduit. Il était désespéré. « Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la main de Fabian ne se fût levée sur lui, j'aurais dû lo souffleter ce misérable.
— Violence inutile, répondis-je. Harry Drake ne vous aurait pas suivi sur le terrain oii vous vouliez l'entraîner. C'est à Fabian qu'il en avait, et une catastrophe était devenue inévitable.
15 — Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin est arrivé à ses fins. Il connaissait Fabian, tout son passé, tout son amour. Peut-être EUen, privée de raison, a-t-elle livré ses secrètes pensées? Ou plutôt Drake n'a-t-il pas appris de la loyale jeune femme,
20 avant son mariage même, tout ce qu'il ignorait de sa vie de jeune fille? Poussé par ses méchants instincts, se trouvant en contact avec Fabian, il a cherché cette affaire en s'y réservant le rôle de l'offensé. Ce gueux doit être un duelliste redoutable.
35 — Oui, répondis-je, il compte déjà trois ou quatre malheureuses rencontres de ce genre.
— Mon cher monsieur, répondit Corsican, ce n'est pas le duel en lui-même que je redoute pour Fabian. Le capitaine Mac-Elwin est de ceux qu'aucun danger
30 ne trouble. Mais ce sont les suites de cette rencontre qu'il faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil
86 tJKB VILLB FLOTTAKTË
qu'il soit, et c'est un infranchissable abîme entre Ellen et lui. Dieu sait pourtant si, dans Tétat où elle est, la malheureuse femme aurait besoin d'un; soutien comme Fabianl
— En vérité, dis- je, en dépit de tout ce qui peut en 5 résulter, nous ne pouvons souhaiter qu'une chose et pour Ellen et pour Fabian, c'est que cet Harry Drake succombe. La justice est de notre côté.
— Certes, répondit le capitaine, mais il est permis <ie trembler pour les autres, et je suis navré de n'avoir îo pu, fût-ce au prix de ma vie, éviter cette rencontre à Fabian.
— Capitaine, répondis-je en prenant la main de cet ami dévoué,, nous n'avons pas encore reçu la visite des témoins de Drake. Aussi, bien que toutes les cir- 15 constances vous donnent raison, je ne puis désespérer encore.
— Connaissez-vous un moyen d'empêcher cette affaire?
— Aucun jusqu'ici. Toutefois, ce duel, s'il doit 20 avoir lieu, ne peut, il me semble, avoir lieu qu'en Amérique, et, avant que nous ne soyons arrivés, le hasard qui a créé cette situation pourra peut-être la .dénouer.»
Le capitaine Corsican secoua la tête en homme qui 25 n'admet pas l'efficacité du hasard dans les choses humaines. En ce moment, Fabian monta l'escalier du capot qui aboutissait au pont. Je ne le vis qu'un instant. La pâleur de son front me frappa. La plaie saignante s'était ravivée, en lui. Il faisait mal à voir. 30 Nous le suivîmes. Il errait sans but, évoquant cette
UKE VILLE PLOTTAKTE 87
pauvre âme à demi échappée de sa mortelle enveloppe, et cherchant à nous éviter.
Uamitié peut quelquefois être importune. Aussi Corsican et moi, nous pensâmes que mieux valait res- 5 pecter cette douleur en n^intervenant pas. Mais soudain Fabian se rapprocha, puis, venant à nous:
(( C'était elle! la folle? di-t-il. C'était Ellen, n'est-ce pas? Pauvre Ellen!»
Il doutait encore, et il s'en alla sans attendre une lo réponse que nous n'aurions pas eu le courage de lui faire.
A midi, je n'avais pas encore appris que Drake eût envoyé ses témoins à Eabian. Cependant, ces préliminaires auraient déjà dû être remplis, si Drake eût 15 été décidé à demander sur-le-champ une réparation par les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un espoir?
A midi et demi, ]e point affiché donna par observation les résultats suivants:
20 Lat 40° 33' N.
Long. 66"" 21' W.
Course: 214 miles.
Le Oreat'Eastern ne se trouvait plus qu'à 348 milles àe la pointe de Sandy-Hook. Il ne pouvait 25 tarder à flotter sur les eaux américaines.
Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place accoutumée, mais Drake occupait la sienne. Quoique
bruyant, ce misérable me parut inquiet. Plusieurs fois il me regarda « en dessous, » n'osant et ne voulant me fixer, malgré son effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule des convives? je ne pourrais le dire. Un fait à noter, c'est qu'il abandonna brusque- 5 ment la table avant la fin du repas. Je me levai aussitôt pour l'observer, mais il se dirigea vers sa cabine et s'y enferma.
Je montai sur le pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un nuage à l'un, pas une écume à l'au- lo tre. Ces deux miroirs se renvoyaient mutuellement leurs nuances azurées. Le docteur Pitferge, que je rencontrai me donna de mauvaises nouvelles du matelot blessé. L'état du malade empirait, et, malgré l'assurance du médecin, il était difficile qu'il en revînt. i5
La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant de la lune se dégagea des rayons du soleil couchant et resta quelque temps suspendu au-dessus de l'horizon.
La journée se termina sans que ni le capitaine 20 Corsican ni moi, nous eussions encore reçu la visite des témoins d'Harry Drake.
Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable journée. Le soleil était radieux dès son lever. Sur le pont je rencontrai le docteur qui se baignait dans 25 les effluves lumineuses. Il vint à moi.
«Eh bien! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé, mort dans la nuit. Les médecins en répon-
daient!... Oh! les médecins! Ils ne doutent de rien! Voilà le quatrième compagnon qui nous quitte depuis Liverpool, et le voyage n^est pas achevé!
— Pauvre diable! dis-je, au moment d'arriver au 5 port, presque en vue des côtes américaines. Que deviendront sa femme et ses petits enfants?
— Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit le docteur, c'est la loi, la grande loi! Il faut bien mourir! Il faut bien se retirer devant ceux qui
lo viennent! On ne meurt^ c'est mon opinion du moins, que parce qu'on occupe une place à laquelle un autre a droit! Et savez- vous combien de gens seront morts pendant la durée de mon existence, si je vis soixante ans?
15 — Je ne m'en doute pas, docteur.
— Le calcul est bien simple, reprit Dean Ktferge. Si je vis jusqu'à soixante ans, j'aurai vécu vingt et un mille neuf cents jours, soit cinq cent vingt-cinq mille six cents heures, soit trente et un millions cinq cent
20 trente-six mille minutes, enfin soit un milliard huit cent quatre-vingt-deux millions cent soixante mille secondes. En chiffres ronds, deux milliards de secondes. Or, pendant ce temps, il sera précisément mort deux milliards d'individus qui gênaient leurs
25 successeurs, et je partirai, à mon tour, quand je serai devenu gênant. Toute la question est de ne gêner que le plus tard possible. »
Le docteur continua pendant quelque temps cette thèse, tendant à me prouver, chose facile, que nous
30 sommes tous mortels. Je ne crus pas devoir discuter et le laissai dire. En nous promenant, lui parlant,
moi écoutan-t, je vis les charpentiers du bord qui s'occupaient à réparer les pavois défoncés à l'avant par le double coup de mer. Si le capitaine Anderson ne voulait pas entrer à New- York avec des avaries, les charpentiers devaient se hâter, car le Great-Eastern s marchait rapidement sur ces eaux calmes, et jamais, je crois, sa vitesse n'avait été si considérable. Je le compris à l'enjouement des deux fiancés, qui, penchés sur la balustrade, ne comptaient plus les tours de roue. lo
A midi, les officiers se dispensèrent de faire le point. Ils connaissaient leur situation par l'estime, et la terre devait être signalée avant peu.
Tandis que je me promenais après le lunch, le capitaine Corsican vint à moi. Il avait quelque nou- 15 velle à me communiquer. Je le compris en voyant sa physionomie soucieuse.
« Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il me prie d'être son témoin, et vous demande de vouloir bien l'assister dans cette affaire. Il peut compter 20 sur vous?
— Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d'éloigner ou d'empêcher cette rencontre s'évanouit?
— Tout espoir.
— Mais dites-moi comment cette querelle a-t-elle 25 pris naissance?
— Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre chose. En fait, si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce Drake le connaissait. Le nom de Fabian est un remords pour lui, et il veut tuer ce nom avec ITiomme 30 qui le porte.
— Quels sont les témoins d^Harry Drake? demandai-je.
— Uun, me répondit Corsican, est ce farceur..,
— Le docteur T...?
5 — Précisément. Uautre est un Américain que je ne connais pas.
— Quand doivent-ils venir vous trouver?
— Je lés attends ici. »
En effet, j^aperçus bientôt les deux témoins d'Harry
lo Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur T... se rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudées, sans doute parce qu^il représentait un coquin. Son compagnon, un autre commensal de Drake, était un de ces marchands éclectiques qui ont toujours à
15 vendre quoi que ce soit que vous leur proposiez d'acheter.
Le docteur T... prit la parole, après avoir salué emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican répondit à peine.
20 «Messieurs, dit le docteur T... d'un ton solennel, notre ami Drake, un gentleman dont tout le monde a pu apprécier le mérite et les manières, nous a envoyés vers vous pour traiter d'une affaire délicate. C'est à dire que le capitaine Fabian Mac-Elwin, au-
25 quel nous nous étions d^abord adressés, vous a désignés tous les deux comme ses représentants dans cette affaire. Je pense donc que nous nous entendrons, comme il convient à des gens bien élevés, touchant les points délicats de notre mission. »
30 Nous ne répondions pas et nous laissions le personnage patauger dans sa «délicatesse.»
(( Messieurs, reprit-il, il n^est pas discutable que les torts ne soient du côté du capitaine Mac-Elwin. Ce monsieur a, sans raison et même sans prétexte, suspecté l'honorabilité d'Harry Drake dans une question de jeu; puis, avant toute provocation, il lui a 5 fait la plus grave insulte qu'un gentleman puisse recevoir.... »
Toute cette phraséologie impatienta le capitaine Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne put y tenir plus longtemps. 10
«Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T..., dont il coupa la parole. Pas tant de mots. L'affaire est très simple. Le capitaine Mac-Elwin a levé la main sur monsieur Drake. Votre ami tient le soufflet pour reçu. Il est Foffensé. Il exige une 15 réparation. Il a le choix des armes. Après?
— Le capitaine Mac-Elwin accepte?... demanda le docteur, démonté par le ton de Corsican.
— Tout.
— Notre ami Harry Drake choisit Fépée. 20
— Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu? A New- York?
— Non ici, à bord.
— A bord, soit, si vous y tenez. Quand? Demain matin? 25
— Ce soir, à six heures, à l'arrière du grand rouffle qui, à ce moment, sera désert.
— C'est bien. »
Cela dit, le capitaine Corsican me prenant le bras, tourna le dos au docteur T, 30
Eloigner le dénouement de cette affaire n'était plus possible. Quelques heures seulement nous séparaient du moment où les deux adversaires se rencontreraient. D'où venait cette précipitation? Pour- 5 quoi Harry Drake n'attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui fussent débarqués? Avait-il donc un intérêt caché à se débarrasser de Fabian, avant que celui-ci mît le pied sur le continent américain et soupçonnât la présence d'EUen à bord, que lolui, Drake, devait croire ignorée de tous? Oui! ce devait être cela.
«Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux en finir.
— Prierai-] e le docteur Pitferge d'assister au duel 15 en qualité de médecin?
— Oui, vous ferez bien. »
Corsican me quitta pour rejoindre Fa/bian. La cloche de la passerelle tintait en ce moment. Je demandai au timonnier ce que signifiait ce tintement
20 inaccoutumé. Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement du matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste cérémonie allait s'accomplir. Le temps, si beau jusqu'alors, tendait à se modifier. De gros nuages montaient lourdement dans le sud.
25 A l'appel de la cloche, les passagers se portèrent en foule sur tribord. Les passerelles, les tambours.
les bastingages, les haubans, les embarcations suspendues à leurs porte-manteaux, se garnirent de spectateurs. Officiers, matelots, chauffeurs, qui n*éi^ent pas de service, vinrent se ranger sur le pont.
A deux heures, un groupe de marins apparut à 5 Textrémité du grand rouffle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa devant la machine du' gouvernail. Lfe corps du matelot, cousu dans un morceau de toile et fixé sur une planche avec un, boulet aux pieds, était porté par quatre hommes. Le lo pavillon britannique enveloppait ce cadavre. Les porteurs, suivis de tous les camarades du mort, s'avancèrent lentement au milieu des assistants qui se découvraient sur leur passage.
Arrivés à l'arrière de la roue d^e tribord, le cortège 15 s'arrêta, et le corps fut déposé sur le palier qui terminait l'escalier à la hauteur du pont, devant la coupée du navire.
En avant de la haie de spectateurs étages sur le tambbur, se tenaient en grand costume le capitaine 20 Andersen et ses principaux officiers. Le capitaine avait à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et, pendant quelques minutes, au milieu de ce profond silence que n'interrompait pas même la brise, il lut d'une voix grave la prière des morts. Dans cette 25 atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses moindres paroles se faisaient entendre distinctement. Quelques passagers répondaient à voix basse.
Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les 30 porteurs, glissa jusqu'à la mer. Un instant, il suma-
gesL, se redressa, puis il disparut au milieu d^un cercle d'écume.
En ce moment, la voix du matelot de vigie cria:
«Terre!»
5 Cette terre, annoncée à l'instant oii la mer se refermait sur le corps du pauvre matelot, était jaune et basse. Cette ligne de dunes peu élevées, c'était Long-Island, grand banc de saible, revivifié par la végétation, qui couvre la côte américaine depuis la
lo pointe Montauk jusqu'à Brooklyn, l'annexe de New- York. De nombreuses goélettes de cabotage rangeaient cette île couverte de villas et de maisons de plaisance. C^est la campagne préférée des New- Yorkais.
15 Chaque passager salua de la main cette terre si désirée, après une traversée trop longue qui n'avait pas été exempte d'incidents pénibles. Toutes les lorgnettes étaient braquées sur ce premier échantillon du continent américain.
20 Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus. Tout l'horizon du sud était plein. La grosse bande de nuages s'approchait du zénith. La pesanteur de l'air s'accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait l'atpaosphère comme si le soleil de juillet l'eût frap-
25 pée d'aplomb. Est-ce que nous n'en avions pas fini avec les incidents de cette interminable traversée?
«Voulez-vous que je vous étonne? me dit le docteur Pitferge qui m'avait rejoint sur les passavarits,
— Etonnez-moi, docteur.
— Eh bien, nous aurons de l'orage, peut-être une tempête avant la fin de la journée.
— De l'orage au mois d'avril! m'écriai-je.
— Le Oreat-Eastern se moque bien des saisons, 5 reprit Dean Pitferge, haussant les épaules. C'est un orage fait pour lui. Voyez ces nuages de mauvaise mine qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des temps géologiques, et avant peu, ils s'entre-dévoreront. lo
— J'avoue, dis-je que l'horizon est menaçant. Son aspect est orageux, et, trois mois plus tard, je serais de votre avis, mon cher docteur, mais aujourd'hui, non.
— Je vous répète, répondit Dean Pitferge en s'ani- 15 mant, que l'orage aura éclaté avant quelques heures.
D'ailleurs, le baromètre a baissé subitement et les vents régnants sont les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des orages pendant l'hiver.
Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont, re- 20 gardant monter l'orage. Fabian était encore renfermé dans sa cabine. Corsicanavec lui. Fabian, sans doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur. L'idée me revint alors qu'il avait une sœur à New- York, et je frémis à la pensée que nous aurions peut-être à 25 lui rapporter mort le frère qu'elle attendait. J'aurais voulu voir Fabian, mais je pensai qu'il valait mieux ne troubler ni lui, ni le capitaine Corsican.
A quatre heures, nous eûmes connaissance d'une terre allongée devant la côte de Long-Island. C'était 30 l'îlot de Fire-Island. Au milieu s'élevait un phare
qui éclairait cette terre. En ce moment, les passagers avaient envahi les rouffles et les passerelles. Tous les regards se dirigeaient vers la côte qui nous restait environ à six milles dans le nord. On at- 5 tendait le moment où Tarrivée du pilote réglerait la grande affaire de la poule. On comprend que les possesseurs de quarts d^heure de nuit, — j^étais du nombre, — avaient abandonné toute prétention, et que les quarts d^heure de jour, sauf ceux qui étaient com-
lo pris entre quatre et six heures, n^avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le pilote serait à bord et l'opération terminée. Tout l'intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit personnes auxquelles le sort avait attribué les prochains quarts d'heure, et elles en pro-
isfitaient pour vendre, acheter, revendre leurs chances avec une véritable furie. On se serait cru au Eoyal- Exchange de Londres.
A quatre heures seize minutes, on signala par tribord une petite goëlette qui portait vers le steam-ship.
20 Pas de doute possible: c'était le pilote. Il devait être à bord dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte s'établissait donc sur le second et le troisième quarts comptés entre quatre et cinq heures, du soir. Aussitôt les demandes et les offres se firent avec une
25 vivacité nouvelle. Puis, des paris insensés de s'engager sur la personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement la teneur:
« Dix dollars, que le pilote est marié.
— Vingt dollars, qu'il est veuf.
30 — Trente dollars, qu'il porte des moustaches.
— Cinquante dollars, que ses favoris sont roux.
98 UKB VILLE FLOTTANTE
— Soixante dollars, qu^il a une verrue au nez!
— Cent dollars, qu^il mettra d'abord le pied droit sur le pont.
— Il fumera.
— Il aura une pipe à la bouche. 5
— Non? un cigare!
— Non! Oui! Non!»
Et vingt autres gageures aussi absurdes qui trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir.
Pendant ce temps, la petite goélette s'approchait lo sensiblement du steaan-ship. Arrivée à deux encablures du Great-Eastern, elle lança son canot à la mer. Le capitaine Anderson fit stopper, et pour la première fois depuis quatorze jours, les roues et l'hélice s'arrêtèrent. Un homme descendit dans le canot 15 de la goëlette. Quatre matelots nagèrent vers le steam-ship. Une échelle de corde fut jetée sur les flancs du colosse près duquel accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit l'échelle, grimpa agilement et sauta sur le pont. 20
Les cris de joie des gagnants, les exclamations des perdants l'accueillirent, et la poule fut réglée sur les données suivantes:
Le pilote était marié.
Il n'avait pas de verrue. 25
Il portait des moustaches blondes.
Il avait sauté à pieds joints.
Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au moment où il mettait le pied sur le pont du Oreat- Eastern. 30
Le possesseur du vingt-troisième quart-d'heure ga-
gnait donc quatre-vingt-seize dollars. C^était le capitaine Corsican, qui ne songeait guère à ce gain inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui présenta Fenjeu de la poule, il pria le capitaine An- 5 derson de le garder pour la veuve du jeune matelot si mallieureusement tué par le coup de mer. Le commandant lui donna une poignée de main sans mot dire. Un instant après, un marin vint trouver Corsican, et le saluant avec une certaine brusquerie:
lo «Monsieur, lui dit-il, les camarades m^en voient vous dire que vous êtes un brave homme. Ils vous remercient tous au nom du pauvre Wilson, qui ne peut vous remercier lui-même. »
Le capitaine Corsican, ému, serra la main du ma-
istelot.
Quant au pilote, un homme de petite taille, l^air peu marin, il portait une casquette de toile cirée, un pantalon noir, une redingote brune à doublure rouge et un parapluie. C^était maintenant le maître à
20 bord.
En sautant sur le pont, avant de monter sur la passerelle, il avait jeté une liasse de journaux sur lesquels les passagers se précipitèrent avidement. C'étaient les nouvelles de FEurope et de l'Amérique.
25 C'était le lien politique et civil qui se renouait entre le Oreat'Eastem et les deux continents.
100 UKE VILLE FLOTTANTE
L'orage était formé. La lutte des éléments allait commencer. Une épaisse voûte de nuages de teinte uniforme s'arrondissait au-dessus de nous. L'atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux. La nature voulait évidemment justifier les pressentiments 5 du docteur Pitferge. Le steam-ship ralentissait peu à peu sa marche. Les chaînes des ancres étaient parées. A la corne d'artimon flottait le pavillon britannique. Le capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions pour le mouillage. Du haut du tam- 10 bour de tribord, le pilote, d'un signe de la main, faisait évoluer le steam-ship dans les étroites passes. Mais le reflux renvoyait déjà, et la barre qui coupe l'embouchure de l'Hudson ne pouvait plus être franchie par le Great-Eastern, Force était d'attendre la 15 pleine mer du lendemain. Un jour encore!
A cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote, les ancres furent envoyées par le fond. Les chaînes coururent à travers les écubiers avec un fracas comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un 20 instant, que l'orage commençait. Lorsque les pattes eurent mordu le sable, le steam-ship demeura immobile. Pas une seule ondulation ne dénivelait la mer. Le Great'Eastem n'était plus qu'un îlot.
En ce moment, la trompette du steward retentit 25 pour la dernière fois. Elle appelait les passagers au dîner d'adieu. Pas un n'eût voulu manquer à l'appel.
tJNB VILLE PLOTTANTE lOl
Un quart dTieure après, les salons regorgeaient de convives, et le pont était désert.
Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place inoccupée, les deux adversaires dont la vie allait 5 se jouer dans un duel, et les quatre témoins et le docteur qui les assistaient. Uheure de cette rencontre était bien choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le pont. Les passagers étaient descendus aux « dining-rooms, » les matelots dans leur poste,
loles officiers à leur cantine particulière. Plus un seul timonier à l^arrière, le steam-ship étant immobile sur ses ancres.
A cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous fûmes rejoints par Fabian et le capitaine Corsican.
15 Je n^avais pas vu Fabian depuis la scène du jeu. Il me parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre ne le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il se contenta de me tendre la main sans
20 prononcer une parole.
« Harry Drake n'est pas encore arrivé? me demanda le capitaine Corsican.
— Pas encore, répondis-je.
— Allons à Tarrière. C'est là le lieu du rendez- 25 vous. »
Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes
le grand rouffle. Le ciel s'obscurcissait. De sourds
grondements roulaient à l'horizon. Quelques éclairs
éloignés scarifiaient l'épaisse voûte de nuages. L'élec-
sotricité, violemment tendue, saturait Fatmosphère.
A cinq heures vingt minutes^ Harry Drake et ses
102 TTKB VILLE FLOTTAKTE
deux témoins arrivèrent. Ces messieurs nous saluèrent, et leur salut leur fut strictement rendu. Drake ne prononça pas un seul mot. Sa figure marquait cependant une animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de haine. Fabian ne le vit même 5 pas. Il était perdu dans une contemplation profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle qu^il avait à jouer dans ce drame.
Cependant, le capitaine Corsican s'adressant à Tun des témoins de Drake, lui demanda les épées. 10 Celui-ci les présenta. C^étaient des épées de combat, dont la coquille pleine protège entièrement la main qui les tient. Corsican les prit, les fit plier, les mesura et en laissa choisir une au témoin. Harry Drake, pendant ces préparatifs, avait jeté son cha- 15 peau, ôté son habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis il saisit ?épée. Je vis alors qu^il était gaucher. Avantage incontestable pour lui, habitué à tirer avec des droitiers.
Fabian n^avait pas encore quitté sa place. On eût cru 20 que ces préparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine Corsican sWança, le toucha de la main, et lui présenta répée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il sembla que toute sa mémoire lui revenait en ce moment. Il prit Fépée d^une main ferme: 25
« C'est juste, murmura- t-il. Je me souviens! » Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba aussitôt en garde. Dans cet espace restreint, rompre était presque impossible. Celui des deux adversaires qui se fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il 30 fallait pour ainsi dire se battre sur place.
UKE VILLE FLOTTANTE 103
« Allez, messieurs, » dit le capitaine Corsican. Les épées s'engagèrent aussitôt. Dès les premiers froissements du fer, il fut évident que Fabian et Drake devaient être à peu près d'égale force. J'augurai bien 5 de Fabian; il était froid, maître de lui, sans colère, presque indifférent au coonbat, moins ému certainement que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le regardait d'un œil injeoté; ses dents apparaissaient sous sa lèvre à demi-relevée; sa tête était
10 ramassée dans ses épaules, et sa physionomie offrait les symptômes d'une haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang-froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer.
Après un premier engagement qui dura quelques
15 minutes, les épées s'abaissèrent. Aucun des adversaires n'avait été touché. Une simple éraflure se dessinait sur la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, et Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.
2o L'orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas, et de violents fracas s'en détachaient par instants. L'électricité se développait avec une intensité telle, que les épées s'empanachaient d'une aigrette lumi-
25 neuse, comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.
Après quelques moments de repos, le capitaine Corsican donna de nouveau le signal de reprise. Fabian et Harry Drake retombèrent en garde.
30 Cette reprise fut beaucoup plus animée que la première, Fabian se défendant avec un calme étonnant.
Drake attaquant avec rage. Plusieurs fois, après un coup furieux, j^attendis une riposte de Fabian qui ne fut même pas essayée.
Tout d'an coup, Drake se fendit. Je crus que Fabian était touché en pleine poitrine. Mais il avait 5 rompu, et sur ce coup porté trop bas, il avait frappé répée d'Harry d'un coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un rapide demi-cercle, tandis que les éclairs déchiraient la nue au-dessus de nos têtes.
Fabian l'avait belle pour riposter. Mais non. Il 10 attendit, laissant à son adversaire le temps de se remettre. Je l'avoue, cette magnanimité ne fut pas de mon goût. Harry Drake n'était pas de ceux qu'il est bon de ménager.
Tout d'un coup, et sans que rien pût m'expliquer 15 cet étrange abandon de lui-même, Fabian laissa tomber son épée. Avait-il donc été touché mortellement sans que nous l'eussions soupçonné? Tout mon sang me reflua au cœur.
Cependant, le regard de Fabian avait pris une ani- 20 mation singulière.
« Défendez-vous donc, » s'écria Drake rugissant, ramassé sur ses jarrets comme un tigre, et prêt à se précipiter sur son adversaire.
Je crus que c'en était fait de Fabian désarmé. Cor- 25 sican allait se jeter entre lui et son ennemi pour empêcher celui-ci de frapper un homme sans défense.... Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile.
Je me retournai. Pâle comme une morte, les 30 mains étendues, Ellen s'avançait vers les combat-
tants. Fabian, les bras ouverts, fasciné par cette apparition, ne bougeait pas.
«Vous! Vous! s^écria Harry Drake s'adressant à Ellen. Vous ici!»
5 Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On eût dit le glaive de Farchange Michel dans les mains du démon.
Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination violente enveloppa l'arrière du steam-ship tout
lo entier. Je fus presque renversé et comme suffoqué. L'éclair et le tonnerre n'avaient fait qu'un coup. Une odeur de soufre se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins mes sens. J'étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je regardai.
15 Ellen s'appuyait sur Fabian. Harry Drake, pétrifié, était resté dans la même position, mais son visage était noir!
Le malheureux, provoquant l'éclair de sa pointe, avait-il donc été foudroyé?
20 Ellen quitta Fabian, s'approcha d'Harry Drake, le regard plein d'une céleste compassion. Elle lui posa la main sur l'épaule.... Ce léger contact suffit pour rompre l'équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse inerte.
25 Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous reculions épouvantés.
Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, ou un vaisseau s'était-il rompu dans la poitrine du malheureux? je n'en sais rien. Toujours est-il que nous
30 n'avions plus sous les yeux qu'un cadavre.
Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin, le Great-Eastern levait l'ancre, et appareillait pour entrer dans FHudson. Le pilote manœuvrait avec une incomparable sûreté de coup d'œil. L'orage s'était dissipé pendant la nuit. Les derniers nuages 5 disparaissaient au-dessous de l'horizon. La mer s'animait sous l'évolution d'une flottille de goëlettes qui ralliaient la côte.
Vers onze heures et demie, « la Santé » arriva.
Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu 10 flottant qui marque les passes de l'Hudson. La pointe de Sandy-Hook, langue sablonneuse terminée par un phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de spectateurs nous lancèrent une bordée de hurrahs. 15
Lorsque le Great-Eastern eut contourné la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, au milieu d'une flottille de pêcheurs, j'aperçus les verdoyantes hauteurs du New-Jersey, les énormes forts de la baie, puis la ligne basse de la grande ville allongée 20 entre l'Hudson et la Eivièrè de l'Est, comme Lyon entre le Ehône et la Saône.
A une heure, après avoir longé les quais de New- York, le Great-Eastern mouillait dans l'Hudson.
Alors commença le débarquement de tous ces com- 25 pagnons de voyage, ces compatriotes d'une traversée, que je ne devais plus revoir, les Californiens, les Su-
UKE VILLE FLOTTANTE 107
distes, les Mormons, le jeune couple.... J'attendais Fabian, j'attendais Corsican.
J'avais dû raconter au capitaine Anderson les incidents du duel qui s'était passé à son bord. Les méde- Scins firent leur rapport. La justice n'ayant rien à voir dans la mort d'Harry Drake, des ordres avaient été donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus à terre.
En ce moment, le statisticien Cokbum, qui ne m'alo vait pas parlé de tout le voyage, s'approcba de moi et me dit:
« Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait de tours pendant la traversée?
- — Non, monsieur.
15 — Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.
— Ah! vraiment, monsieur! Et l'hélice s'il vous plaît?
— T- Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.
— Bien obligé, monsieur.»
20 Et le statisticien Cokbum me quitta s^s me saluer d'un adieu quelconque.
Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment. Fabian me pressa la main avec effusion.
« EUen, me dit-il, EUen guérira! Sa raison lui est 25 revenue un instant! Ah! Dieu est juste, il la lui rendra tout entière! »
Fabian, parlant ainsi, souriait à l'avenir. Quant
au capitaine Corsican, il m'embrassa sans cérémonie,
mais d'une rude façon:
30 «Au revoir, au revoir,» me cria-t-il, lorsqu'il eut
pris place sur le tender où se trouvaient déjà Fabian
et EUen sous la garde de Mrs. E...., la sœur du capitaine Mac-Elwin, venue au-devant de son frère.
Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi de passagers au « pier » de la Douane.
Je le regardai s'éloigner. En voyant EUen entre 5 Fabian et sa sœur, je ne doutai pas que les soins, le dévouement, l'amour, ne parvinssent à ramener cette pauvre âme égarée par la douleur.
En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je reconnus Fétreinte du docteur Dean Pitferge. 10
«Eh bien, me dit-il, que devenez-vous?
— Ma foi, docteur, puisque le Oreat-Uastern reste cent quatre-vingt douze heures à New- York et que je dois reprendre passage à son bord, j'ai cent quatrevingt douze heures à dépenser en Amérique. Celais ne fait que huit jours, mais huit jours bien employés, c'est assez peut-être pour voir New- York, l'Hudson, la vallée de la Mohawk, le lac Erié, le Niagara, et tout ce pays chanté par Cooper.
— ^Ah! vous allez au Niagara? s'écria Dean Pit-20 ferge. Ma foi, je ne serais pas fâché de le revoir, et si ma proposition ne vous paraît pas indiscrète?... »
Le digne docteur m'amusait par ses lubies. Il m'intéressait. C'était un guide tout trouvé et un guide fort instruit. 35
« Topez là, » lui dis-je.
Un quart d'heure après, nous nous embarquions sur le tender, et à trois heures, après avoir remonté le Broadway, nous étions installés dans deux chambres de Fifth Avenue Hôtel 30
CNE VILLE FLOTTANTE 109
Huit jours à passer en Amérique! Le Oreat- Eastern devait partir le 16 avril, et c'était le 9, à trois heures du soir, que j'avais mis le pied sur la terre de FUnion. Huit jours! Il y a des touristes 5 enragés, des « voyageurs-express » auxquels ce temps eût probablement suffi à visiter l'Amérique tout entière! Je n'avais pas cette prétention. Pas même celle de visiter New- York sérieusement et de faire, après cet examen extra-rapide, un livre sur les mœurs
10 et le caractère des Américains.
Après avoir dîné à Fifth Avenue Hôtel, j'allai finir la journée au théâtre.
Le lendemain matin, je laissai le docteur courir à ses affaires. Nous devions nous retrouver à l'hôtel,
15 à deux heures. J'allai au numéro 25 de la trentesixième rue, chez Mrs. E....la sœur de Fabian, dont j'avais l'adresse. Il me tardait de savoir des nouvelles d'Ellen et de mes deux amis. Là, j'appris que sur le conseil des médecins, Mrs. K..., Fabian et Cor-
2osican avaient quitté New- York, emmenant la jeune femme, que Fair et la tranquillité de la campagne devaient influencer favorablement. Un mot de Corsican me prévenait de ce départ subit. Le brave capitaine était venu à Fifth Avenue Hôtel, sans m'y ren-
25 contrer. Où ses amis et lui allaient-ils en quittant New- York? Un peu devant eux. Au premier beau site qui frapperait Ellen, ils comptaient s'arrêter tant que le charme durerait. Lui, Corsican, me tiendrait
au courant, et il espérait que je ne partirais pas sans les avoir embrassés tous une dernière fois. Oui, certes, et ne fût-ce que pour quelques heures, j'aurais été heureux de retrouver Ellen, Fabian et le capitaine Corsican! Mais, c'est là le revers des voyages, pressé 5 comme je l'étais, eux partis, moi partant, chacun de son côté, il ne fallait pas compter se revoir.
A deux heures, j'étais de retour à l'hôtel. Je trouvai le docteur dans sa chambre.
« Eh bien, docteur, dis- je, quand partons-nous? 10
— Ce soir à six heures.
— Nous prenons le railroad de l'Hudson?
— Non, le Saint-John, un steamer merveilleux, un autre monde, un Great-Eastern de rivière. J'aurais préféré vous montrer l'Hudson pendant le jour, 15 mais le Saint-John ne marche que la nuit. Demain,
à cinq heures du matin, nous serons à Albany. A six heures, nous prendrons le New- York central railroad, et le soir, nous souperons à Niagara Falls. »
Je n'avais pas à discuter le programme du docteur. 20 Je l'acceptai les yeux fermés. L'ascenseur de l'hôtel nous descendit, quelques minutes après, avec notre sac de touriste. Un fiacre nous conduisit en un quart d'heure au «pier» de l'Hudson, devant lequel le Saint-John se panachait déjà de gros tourbillons de 25 fumée.
Le Saint-John et son pareil, le Dean-Richmond, étaient les plus beaux steam-boats du fleuve. Ce sont plutôt des édifices que des bateaux. Ils ont deux ou trois étages de terrasses, de galeries, de verandahs, 30 de promenoirs. On dirait l'habitation flottante d'un
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planteur. Le tout est dominé par une vingtaine de poteaux pavoises, reliés entre eux avec des armatures de fer, qui consolident Tensemble de la construction. Une foule de passagers encombrait déjà le pont du 5 Saint-John, Dean Pitf erge et moi, nous allâmes retenir une cabine qui s'ouvrait sur un immense salon, dont la voûte arrondie reposait sur une succession de colonnes corinthiennes. Partout le confort et le luxe, des tapis, des divans, des canapés, des objets d'art,
iodes peintures, des glaces.
En ce moment, la colossale machine tressaillit et se mit en marche. De- l'Hudson je ne pouvais rien voir. A peine entrevoyait-on les quelques lumières des villes étalées sur les rives, et les fanaux des bateaux à
15 vapeur qui remontaient les eaux sombres à grands coups de sifflets.
A huit heures, je rentrai au salon. Le docteur m'emmena souper dans un magnifique restaurant installé sur l'entrepont et servi par une armée de do-
aomestiques noirs. Le souper terminé, nous allâmes nous coucher dans notre confortable cabine.
A quatre heures du matin, je me levai. Le jour se levait; les eaux du fleuve apparurent, puis ses rivep; la rive droite, mouvementée, revêtue d'arbres
25 verts et d'arbrisseaux; à l'arrière-plan, de hautes collines fermant l'horizon par une ligne gracieuse; au contraire, sur la rive gauche, des terrains plats et marécageux; dans le lit du fleuve, entre les îles, des goélettes appareillant sous la première brise, et des
30 steam-boats remontant le courant rapide de l'Hud- 8on.
Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la vérandah.
«Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir humé un grand coup d^air. Savez-vous que nous n^arriverons pas à Albany assez tôt pour prendre le 5 premier train! Cela va modifier mon programme.
— Tant pis, dqcteur, car il faut être économe de notre temps.
- — Bon! nous en serons quittes pour atteindre Niagara Falls dans la nuit, au lieu d'y arriver le soir. » 10
Cela ne faisait pas mon affaire, mais il faljut se résigner.
En effet, le Saint-John ne fut pas amarré au quai d' Albany avant huit heures. Le train du matin était parti. Donc, nécessité d'attendre le train d'une heure 15 quarante.
A une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la gare. A l'heure dite, la fringante locomotive se mit en marche, et à deux heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le voir, pendant quelques 20 lieues, nous arrivions au village de Niagara Falls, et le docteur m'entraînait à un magnifique hôtel, superbement nommé Cataract House,
Le Niagara n'est pas un fleuve, pas même une rivière: c'est un simple déversoir, une saignée natu-25 relie, un canal long de trente-six milles, qui verse les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l'Huron et de
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TErié dans FOntario. La différence de niveau entre ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds anglais; cette, différence, uniformément répartie sur tout le parcours, eût à peine créé un « rapide; » mais 5 les chutes seules en absorbent la moitié. De là leur formidable puissance.
Le matin du 12 avril, dès l'aube, le docteur et moi nous descendions les larges rues de Niagara Falls.
lo En quelques minutes, nous étions arrivés sur les riveç du Niagara. Les eaux de la rivière coulaient paisiblement; elles étaient claires et sans profondeur; de nombreuses pointes de roches grisâtres émergeaient çà et là. Les ronflements de la cataracte
15 s'accentuaient, mais on ne Fapercevait pas encore. Un pont de bois, supporté sur des arches de fer, réunissait cette rive gauche à une île jetée au milieu du courant. Le docteur m'entraîna sur ce pont.
Le pont franchi, nous prenions pied sur l'île.
20 C'était Qoat Island, l'île de la chèvre, un morceau de terre de soixante-dix acres, couvert d'arbres, coupé d'allées superbes où peuvent circuler les voitures, jeté comme un bouquet entre les chutes américaine et canadienne, que sépare une distance de trois cents
«5 yards. Nous courions sous ces grands arbres; nous gravissions les pentes; nous dévalions les rampes. Le tonnerre des eaux redoublait; des nuages de vapeur humide roulaient dans l'air.
Au sortir d'un massif, le Niagara nous apparut
30 dans toute sa splendeur. En cet endroit, il faisait un coTide brusque, et, s'arrondissant pour former la
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chute canadienne, le «horse-shoe fall,» le fer à cheval, il tombait d'une hauteur de cent cinquante huit pieds sur une largeur de deux milles.
La nature, en cet endroit, l'un des plus beaux du monde, a tout combiné pour émerveiller les yeux. 5 Le soleil, en frappant ces eaux sous tous les angles, diversifie capricieusement leurs couleurs, et qui n^a pas vu cet effet ne l'admettra pas sans conteste. En effet, près de Qoat Island, l'écume est blanche; c'est une neige immaculée, une coulée d'argent fondu qui 10 se précipite dans le vide. Au centre de la cataracte, les eaux sont d'un vert de mer admirable, qui indique combien la couche d'eau est épaisse. Vers la rive canadienne, au contraire, les tourbillons, comme métallisés sous les rayons lumineux, resplendissent, et 15 c'est de l'or en fusion qui tombe dans l'abîme.
A cinq heures, nous étions rentrés à l'hôtel.
Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur indiquait une visite à la rive canadienne. Une simple promenade. Il suffisait de suivre les hauteurs qui 20 forment la droite du Niagara pendant l'espace de deux milles pour atteindre le pont suspendu. Nous étions partis à sept heures du matin.
A sept heures et demie, nous arrivions à Suspension Bridge. Inauguré en 1855, il a coûté cinq cent 35 mille dollars. Au moment où nous atteignions le milieu de Suspension Bridge, un train passa audessus de notre tête, et nous sentîmes le tablier fléchir d'un mètre sous nos pieds !
Nous étions sur la terre canadienne, et nous re-r^o montions la rive gauche du Niagara, afin de voir les
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chutes sous un nouvel aspect. Une demi-heure après, nous entrions dans un hôtel anglais, où le docteur fit servir un déjeuner convenable.
«Et maintenant, sous les chutes» me dit le doc- 5 teur, lorsque le déjeuner fut terminé.
Je suivis Dean Pitferge. Un nègre nous conduisit à un vestiaire, où Von nous donna un water-proof et un 'chapeau ciré. Ainsi vêtus, notre guide nous conduisit par un sentier glissant, sillonné d^écoulements 10 ferrugineux, encombré de pierres noires aux vives arêtes, jusqu^au niveau inférieur du Niagara. Puis, nous passâmes derrière la grande chute. La cataracte tombait devant nous comme le rideau d^un théâtre devant les acteurs. Mais quel théâtre, et 15 comme les couches d^air violemment déplacées s^y projetaient en courants impétueux! Trempés, aveuglés, assourdis, nous ne pouvions ni nous voir ni nous entendre dans cette caverne aussi hermétiquement close par les nappes liquides de la cataracte, 20 que si la nature Feût fermée d^un mur de granit! A neuf heures, nous étions rentrés à l'hôtel où Ton nous dépouilla de nos habits ruisselants. Revenu sur la rive, je poussai un cri de surprise et de joie: «Le capitaine Corsican!»
25 Le capitaine m'avait entendu. Il vint à moi.
«Vous ici! s'écria-t-il. Quelle joie de vous revoir!
— Et Fab^an? et Ellen? demandai-je, en serrant les mains de Corsican.
— Ils sont là. Ils vont aussi bien que possible. 3oFabian plein d'espoir, presque souriant. Notre pauvre Ellen reprenant peu à peu sa raison.
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— Mais pourquoi vous rencontrai-je ici, au Niagara?
— Le Niagara, me répondit Corsican, mais c'est le rendez-vous d'été des Anglais et des Américains. On vient respirer ici, on vient se guérir devant ce sublime 5 spectacle des chutes. Notre Ellen a paru frappée à la vue de ce beau site, et nous sommes restés sur les bords du Niagara. Voyez cette villa, Clifton H(5use, au milieu des arbres, à mi-colline. C'est là que nous demeurons en famille avec Mrs. R... la sœur de Fa- 10 bian, qui s'est dévouée à notre pauvre amie.
— Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian?
— Non, pas encore, me répondit le capitaine.
Vous savez, cependant, qu'au moment où Harry 15 Drake tombait frappé de mort, Ellen eut comme un instant de lucidité. Sa raison s'était fait jour à travers les ténèbres qui l'enveloppent. Mais cette lucidité
a bientôt disparu. Toutefois, depuis que nous l'avons transportée au milieu de cet air pur, dans ce milieu 30 paisible, le docteur a constaté une amélioration sensible dans l'état d'Ellen. Elle est calme, son sommeil est tranquille, et on voit dans ses yeux comme un effort pour ressaisir quelque chose, soit du passé, soit du présent. 25
— Ah! cher ami! m'écriai- je, vous la guérirez. Mais où est Fabian, où est sa fiancée?
— Regardez, » me dit Corsican, et il étendit le bra» vers la rive du Niagara.
Dans la direction indiquée par le capitaine, je vis 30 Fabian qui ne nous avait pas encore aperçus. Il était
debout sur un roc, et devant lui, à quelques pas, se trouvait EUen, assise, immobile. Fabian ne la perdait pas des yeux. •
EUen regardait et semblait plongée dans une 5 muette extase.
Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsiean, le docteur et moi, nous nous étions approchés. EUen conservait l'immobilité d'une statue. Quelle impression cette scène laissait-elle à son esprit? Sa raison
lo renaissait-elle peu à peu sous l'influence de ce spectacle grandiose? Soudain, je vis Fabian faire un pas vers elle. EUen s'était levée brusquement; elle s'avançait près de l'abîme; ses bras se tendaient vers le gouffre; mais s'arrêtant tout à coup, elle passa
15 rapidement la main sur son front, comme si elle eût voulu en chasser une image. Fabian, pâle comme un mort, mais ferme, s'était d'un bond placé entre EUen et le vide. EUen avait secoué sa blonde chevelure. Son corps charmant tressaillit. Voyait-elle
20 Fabian? Non. On eût dit une morte revenant à la vie, et cherchant à ressaisir l'existence autour d'eUe!
Le capitaine Corsiean et moi, nous n'osions faire un pas, et pourtant si près de ce gouffre, nous redou-
25tions quelque malheur. Mais le docteur Pitferge nous retint:
« Laissez, dit-il, laissez faire Fabian. »
J^entendais les sanglots qui gonflaient la poitrine de la jeune femme. Des paroles inarticulées sor-
3otaient de ses lèvres. Elle semblait vouloir parler et ne pas le pouvoir. Enfin, ces mots s'échappèrent:
«Dieu! mon Dieu! Dieu tout-puissant! Où suis-je? où Buis-je?»
Elle eut alors conscience que quelqu'un était près d'elle, et, se retournant à demi, elle nous apparut transfigurée. Un regard nouveau vivait dans ses 5 yeux. Fabian, tremblant, était debout devant elle, muet, les bras ouverts.
«Fabian! Fabian!» s'écria-t-elle enfin.
Fabian la reçut dans ses bras où elle tomba inanimée. Il poussa un cri déchirant. Il croyait Ellen 10 morte. Mais le docteur intervint:
« Rassurez-vous, dit-il à Fabian, cette crise, au contraire, la sauvera! »
Ellen fut transportée à Clifton House, et placée sur son lit, où, son évanouissement dissipé, elle 15 s'endormit d'un paisible sommeil.
Fabian, encouragé par le docteur et plein d'espoir, — Ellen l'avait reconnu! — revint vers nous:
«Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons! Chaque jour j'assiste à la résurrection de cette âme. 20 Aujourd'hui, demain peut-être, mon Ellen me sera rendue! Ah, ciel clément, sois béni! Nous resterons en ce lieu, tant qu'il le faudra pour elle! N'est-ce pas, Archibald?»
Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa poi- 25 trine. Fabian s'était retourné vers moi, vers le docteur. Il nous prodiguait ses tendresses. Il nous enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne fut plus fondé. La guérison d'Ellen était prochaine....
Mais il nous fallait partir. Une heure à peine nous 30 restait pour regagner Niagara Falls. Au moment où
nous allions nous séparer de ces chers amis, Ellen dormait encore. Fabian nous embrassa, le capitaine Corsican très ému, après avoir promis qu'un télégramme me donnerait des nouvelles d'Ellen, nous fit 5 ses derniers adieux, et à midi, nous avions quitté Clifton House.
Quelques instants après, nous descendions une rampe très allongée de la côte canadienne. Cette rampe nous conduisit au bord de la rivière. Là, un ca-
lonot nou^ attendait pour nous passer « en Amérique. » Sur l'autre rive, un petit chemin de fer presque vertical, mu par un filet détourné de la chute américaine, nous hissa en quelques secondes sur la hauteur. Â une heure et demie, nous prenions Texpress qui
15 nous déposait à Buffalo à deux heures un quart. Après avoir visité cette jeune grande ville, nous reprenions le New- York central railway, à six heures du soir. Le lendemain, en quittant les confortables couchettes d'un « sleeping-car, » nous arrivions à
20 Albany, et le railroad de THudson, qui court à fleur d'eau le long de la rive gauche du fleuve, nous jetait à New- York, quelques heures plus tard.
Le lendemain, 15 avril, en compagnie de mon infatigable docteur, je parcourus la ville, la rivière de
25 l'Est, Brooklyn. Le soir venu, je fis mes adieux à ce brave Dean Pitferge, et, en le quittant, je sentis que je laissais un ami.
Le mardi, 16 avril, c'était le jour fixé pour le dé-
120 UHE VILLE FLOTTANTE
part du Great-Eastern, je me rendis à onze heures au trente-septième « pier, » où le tender devait attendre les voyageurs. Il était déjà encombré de passagers et de colis. J^embarquai. Au moment où le tender allait se détacher du quai, je fus saisi par le bras. Je 5 me retournai. C'était encore le docteur Pitferge. «Vous! m'écriai- je. Vous revenez en Europe?
— Oui, mon cher moipisieur.
— Par le Great-Eastern?
— Sans doute, me répondit en souriant l'aimable lo original; j'ai réfléchi et je pars. Songez donc, ce sera peut-être le dernier voyage du Great-Eastern^ celui dont il ne reviendra pas I »
La cloche allait sonner pour le départ, quand un des stewards de Fifth Avenue Hôtel, accourant en 15 toute hâte, me remit un télégramme daté de Niagara Falls «Ellen est réveillée; sa raison tout entière lui est revenue, » me disait le capitaine Corsican, « et le docteur répond d'elle! »
Je communiquai cette bonne nouvelle à Dean Pit- 20 ferge.
«Répond d'elle! répond d'elle! répliqua en grommelant mon compagiion de voyage, moi aussi j'en réponds! Mais qu'est-ce que cela prouve? Qui répondrait de moi, de vous, de nous tous, mon cher 25 ami, aurait peut-être bien tort!... »
Douze jours après, nous arrivions à Brest, et le lendemain à Paris. La traversée du retour s'était faite sans accident, au grand déplaisir de Dean Pitferge, qui attendait toujours «son naufrage!» 30
Et quand je fus assis devant ma table, si je n'a-
vais pas eu ces notes de chaque jour, oui, ce GreaU Eastern, cette ville flottante que j'avais habitée pendant un mois, cette rencontre d'EUen et de Fabian, cet incomparable Niagara, j'aurais cru que j'avais 5 tout rêvé! AIi! que c'est beau, les voyages, «même quand on en revient, » quoi qu'en dise le docteur!
Pendant huit mois, je n'entendis plus parler de mon original. Mais, un jour, la poste me remit une lettre couverte de timbres multicolores et qui comlomençait par ces mots:
((A bord du Coringuy, récifs d'Aukland. Enfin, nous avons fait naufrage.... »
Et qui finissait par ceux-ci:
«Jamais je ne me suis mieux porté!
15 Très cordialement votre,
Dean Pitfekge. »
The heaTy numbere refer to pactes, the ordinary ones to Unes.
1.— 4. TOjaga d'Amataiir, "a pleasure-trip " (as opposed to voyage d'affaires, business- trip).
6. par oeeaaion, '< as I liad a chance." — Korth-Amériqaa. Note tlie ha1f-£ng1isli, balf-Frencli composition of tbis expression.
8. Cooper (Fanimore), tbe famous American novelist. 13. ion indifférenea à la lame, " its steadiness."
2. — 3. je fis demander ... la permission, ** I liad permission asked."
9. la Kersej, on tbe estuarj of wliicli Liverpool is situated, is about 80 miles long. — ponti tournants, " draw-bridges."
13. Birkenhead, on tbe Mersej opposite Liverpool. — annexe, hère *'suburb."