POLTAVA. — LE TOMBEAU
denrées et leur étal doit être le fruit de trop copieuses libations.
Grâce à Dieu, chevaux ou bœufs connaissent le chemin du retour au logis. A perte de vue, ce ne sont que des labours de cette terre noire si fertile. Puis, tout à coup, surgit à l'horizon un grand kourgane, c'est-à-dire un grand tumulus qui contient sans doute, outre les squelettes, quelque précieux mobilier funéraire. Et le passant, s'il est archéologue, devient rêveur. La vue d'un kourgane fait toujours battre le cœur d'un antiquaire.
Une commission suédoise, venue pour chercher l'emplacement d'un monument commémoratif, aurait fait choix de ce tertre et
songerait à le surmonter d'un lion, afin de perpétuer la mémoire des soldats de Charles XII tués à la bataille de Poltava. En attendant la réalisation de ce projet, le kourgane gardera sa poésie et son secret.
Près de là, une légère dépression du terrain l'orme un petit vallon nommé Pobivanka, qui signifie en petit russien : vallée d'extermination.
Dès que vous arrivez auprès du monticule dont je viens de parler, vous quittez la grande route pour vous engager à droite dans une voie étroite que nous appellerions en France un chemin de traverse. Alors, de monotone qu'il était, le trajet devient pittoresque. Mais vous allez descendre plus bas encore et abandonner les hauteurs dénudées de la steppe, car vous parvenez au bord de la falaise. Aussitôt, vous découvrez l'immense vallée de la rivière Vorskla, affluent du Dnièpre. Sa vue charme dès qu'elle s'offre à vos regards surpris de son étendue. Elle est ombragée par des bois, semée de villages, émaillée de prairies; le tout capricieusement découpé par ce ruban argenté et sinueux que forme le cours d'eau qui tantôt s'éloigne et tantôt se rapproche de la falaise. La Vorskla est un miroir où l'azur du ciel se reflète, moiré de la silhouette estompée des frondaisons jaunies par le soleil d'automne; miroir qui, tour à tour, scintille ou se cache sous les roseaux gigantesques ou derrière un rideau de vieux saules.
En Petite Russie, la nature dépense de la coquetterie dans l'art de plaire. Chez elle, le charme remplace la majesté. Elle se montre plus gracieuse qu'imposante. Elle se garde d'être sévère et veut toujours paraître souriante.
Le panorama enchanteur qui se déroule devant vous apparaît encadré entre les deux pentes abruptes du ravin dans lequel s'engage le chemin que vous suivez. Celte crevasse montre à nu la constitution géologique du sol et l'on remarque, reposant sur le sable, une .puissante assise d'excellente argile qui se poursuit tout le long des falaises de la Vorskla. Cette argile a donné naissance à l'industrie de la céramique, qui est pratiquée par des paysans (Koustari); elle est très répandue dans la contrée et le bourg d'Oposchnia en est le principal centre pour le gouvernement de Poltava. Le bourg d'Oposchnia fournit des poteries, non seulement au gouvernement de Poltava, mais aussi aux gouvernements limitrophes où elles sont très estimées.
La descente dans la vallée, par une pente très rapide, vous amène dans Je village de Pétrovka, situé à l'abri des vents du Nord et habité par des cosaks. Les khata, c'est-à-dire les maisons de paysans, les étables, les hangars, la cour, les meules, le jardin sont entourés d'une palissade en branchages de saules étroitement tressés. Ces clôtures solides longent les ruelles et séparent les vastes enclos où le logis se distingue par la blancheur éclatante de ses murs recouverts d'un chaume épais et doré. D'un côté la toiture est soutenue par des poteaux et fait saillie, formant ainsi un abri, sous lequel la base de la paroi extérieure est construite de façon à ménager une place où, préservés du soleil ou de la pluie, les paysans peuvent s'asseoir ou s'étendre.
Les fleurs sont aimées des Petits Russiens et il est bien rare de n'en pas trouver aux abords de leurs demeures. C'est avec art que, dans la belle saison, les jeunes filles en ornent chaque matin leur coiffure comme d'un diadème multicolore.
L'église de Pétrovka, construite en bois, n'est remarquable que par les croix artistiquement ajourées qui la surmontent.
A distance les unes des autres, les chaumières d'un village ukrainien sont dispersées sur une large étendue. L'une d'elles se distingue par un poteau surmonté d'une lanterne. Près d'elle se trouvent trop souvent, hélas! des moujiks entrain de vider la bouteille d'eau-de-vie qu'ils viennent d'y acheter. Il y a quelques années, on buvait dans les cabarets. Ils sont remplacés par des débits où l'on vend le funeste liquide, mais où il est interdit de le consommer. La baba en puissance de moujik ne permet pas au mari ni aux fils de s'enivrer sous son toit; aussi e^t-ce dehors que les bouteilles sont mises à sec par l'ivrogne et il s'endort sur le chemin. Ce détail est commun à tous les villages de la contrée.
Pétrovka peut revendiquer une mention historique. C'est par son gué que l'armée de Pierre le Grand a passé la rivière Vorskla avant la bataille de Poltava.
Un cosak de Pétrovka nommé Gélésniak a indiqué à Pierre le Grand l'endroit où la rivière pouvait être traversée à gué. Pour ce service, il a reçu du monarque des terres et un sabre qui a passé de père en fils. Il existe encore des habitants de Pétrovka qui portent le nom de Gélésniak.
; Voici quelques extraits de l'histoire militaire de Charles XII par
UNE VISITE A GAVHONTZY 7
Adlerfeld, extraits dans lesquels le nom de Pétrovka se trouve plusieurs fois mentionné :
« 16 juin 1709.
« L'ennemi (les Russes) a passé la rivière, la nuit, près du vil- « lage Pétrovka, se dirigeant du côté du maréchal Réenchild avec « de grandes forces et avant l'aube, il avait construit un parapet et a sept bastions.
« 18 juin.
« L'ennemi a tiré sur notre ligne de ses fortifications élevées en « face de Pétrovka.
« 19 juin.
« L'ennemi a fait sortir beaucoup plus de troupes de ses retran- «. chements près de Pétrovka. Non loin de la rivière, l'ennemi a <e construit dix-sept redoutes.
«. 20 juin.
« Nous avons pris un officier de marque et quelques soldats qui « nous ont dit que Mentchikoff et Ghéréméteff étaient établis dans « un nouveau campement.
« 21 juin.
<( L'ennemi a fait passer toutes ses forces du côté de Pétrovka, « il n'en a plus au delà de la Vorskla. Il est en pleine marche pour « nous livrer bataille. S. M. a ordonné à l'armée de se préparer « au combat. »
J'ai cité ces passages du journal écrit par un Suédois, lequel a été tué d'un coup de canon auprès du brancard qui portait le Roi à la bataille de Poltava, parce que ce document prouve que le village de Pétrovka est lié à l'histoire de ce glorieux fait d'armes.
En longeant le cours de la Vorskla, vous parvenez promptement à Gavrontzy. Le poteau indicateur vous apprend que ce village compte cent quatre-vingt maisons et onze cent cinquante habitants. Les maisons sont pittoresquement disséminées au pied de la falaise dénudée d'arbres et dont le sommet accidenté se profile sur le ciel en des collines à tête arrondie séparées par des ravins. Des moulins
à vent donnent à ces hauteurs une note de gaieté. C'est à Pierre le Grand qu'est attribuée l'introduction du moulin à vent dans l'empire russe. Au premier abord, on pourrait croire que les chaumières de Gavrontzy se ressemblent toutes et toutes, cependant, présentent des variétés : faciès non omnibus una, nec diversa tamen. Je lésai vues dans un décor d'automne, parmi la frondaison de leurs jardins de pruniers et de cerisiers, alors que le feuillage empourpré frappé par le soleil couchant prenait des tons éclatants.