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Une visite à larmée anglaise

Qui de nous ne s'est pas cent fois demandé, peut-être avec impatience : « Où en est donc l'Angleterre ? )> Nous entendons les appels de lord Kitchener aux volontaires et de M. Lloyd George aux ouvriers, mêlés au formidable halètement des usines, des ateliers et des hauts fourneaux ; nous sommes impatients d'apprendre des résultats positifs et de voir ce qu'est devenue la « misérable petite armée du maréchal French ». Cette année qui s'achève nous a-t-elle vraiment rapprochés

du jour où les Alliés seront matériellement plus forts que les Austro-Germains?

On m'a offert de me conduire dans Ypres, Armentières, Albert, en Belgique, dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, la Seine-Inférieure, partout où je pourrai utilement regarder et interroger. On m'a demandé de dire à mes lecteurs, sans parti pris de plaire ou de déplaire, ce que je verrai et entendrai.

J'ai accepté avec empressement.

Et voilà comment il y a une dizaine de jours, un dimanche, vers la fin de l'aprèsmidi, j'arrivais dans une certaine localité du Pas-de-Calais. Son nom? Je ne puis vous le dire, et d'ailleurs il éveillerait dans votre mémoire des images toutes différentes de la réalité de 191 5. Vous vous rappelleriez une petite ville, un peu endormie, étonnée de toute nouveauté, facile

à scandaliser, et ce que j'ai trouvé, c'est quelque chose d'extraordinairement composite, une petite ville qui, n'étaient nos pensées de deuil, serait un décor d'opérette.

Dès l'abord, au seuil de l'hôtel, voici la servante joufflue, la jeune Flamande classique qui s'adresse à deux vieux Écossais en jupons et, leur tendant leurs toques à rubans, dit sans rire :

— Ces messieurs oublient leurs casquettes ?

Un officier français a l'obligeance de m'accompagner tandis que je vais saluer les divers généraux anglais dont me voici, pour quelques jours, l'hôte. Ils habitent çà et là des maisons bourgeoises qu'ils ont louées de gré à gré ou après réquisition. C'est une belle promenade par un ciel gris, en fin de journée.

Des gamins de chez nous, avec un accent impeccable, crient les journaux anglais. Leur zèle n'arrive pas à troubler le repos de la petite ville, un peu humide sous la nuit qui descend. Au reste, je perçois involontairement ces rues propres, ces maisons calmes, tout ce caractère des pays du Nord ; je n'ai de curiosité que pour les soldats en kaki que je croise. Ces Anglais ne mettent aucune turbulence militaire dans les rues ; ils ajoutent au bon ordre habituel par ces agents qui, placés à tous les carrefours, modèrent les automobiles et leur indiquent si la voie est hbre.

Un bataillon s'avance, précédé de fifres et de tambours, dont la mélopée aiguë et monotone parait l'enchanter plus que de raison. Je suis frappé de l'honnêteté et du sérieux de tous ces jeunes visages.

C'est une première impression sans doute.

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mais elle est forte, et je la note dans sa naïveté. Je n'ai jamais vu une expression plus complète de bonne volonté. Si j'étais peintre, je noterais la figure du soldat qui veillait à la porte du maréchal French. Il y avait sur la physionomie de ce jeune garçon, d'une manière saisissante et touchante, le sentiment du devoir.

Le sentiment du devoir, la bonne volonté, voilà ce que je vais constater chez les soldats et les officiers anglais tout le long de mon voyage, et, dès ce premier pas, mon guide me l'explique d'une manière très juste en me disant :

— Vous avez devant vous l'armée de Kitchener, dont le caractère essentiel, c'est qu'elle est une armée de volontaires. Ces jeunes gens sont là parce qu'ils l'ont bien voulu, parce qu'ils ont jugé qu'ils ne

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devaient pas refuser ce que Kitchener demandait et déclarait être le devoir.

Et comme là-dessus je commence à réfléchir et à poser des questions, mon guide me dit :

— Les Anglais ont l'intention de vous promener à travers leurs armées et leurs services d'arrière. Vous serez étonné de ce que vous verrez et que notre public français ignore encore complètement.

Comment pourriez-vous soupçonner une pareille improvisation qui est un vrai prodige? Moi, qui vous parle, au début d'août 1914, j'avais été envoyé à Boulogne pour attendre les Anglais. J'attendais. Tout le monde en ville haussait les épaules et disait : a Ils ne viendront pas. )) Le 1 o août, on vit monter du port une voiture pleine de leurs officiers. Ah ! cette apparition ! La ville entière éclata en applaudis-

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sements. C'était en effet Tétat-major arrivé par le paquebot, tout simplement, pour préparer le débarquement. Voilà le début : vous verrez avec quelle force ascendante, depuis un an, ils s'organisent.

Tout en causant, nous faisons nos visites. De simples présentations. Toujours le même décor : des rez-de-chaussée transformés en bureaux, vidés de leurs meubles bourgeois, remplis de tables en bois blanc sur lesquelles sont étalées des cartes. Là dedans, des officiers en petit nombre, à l'allure de gentlemen, que de moi-même je ne prendrais pas nécessairement pour des soldats. Et toujours la même conversation en quatre phrases : Ne craignez pas de nous faire connaître ce qui vous intéresse, nous répondrons à vos questions et nous vous montrerons ce qui peut vous instruire.

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Le maréchal French me dit :

— Par la victoire de la Marne, le général JofFre s'est placé au rang des plus grands hommes de guerre que le monde ait vus.

Pour finir la journée, je dîne chez l'un des généraux avec son état-major. Une vingtaine d'officiers ; un seul est « civilien )) comme ils disent, et engagé pour la durée de la guerre; les autres ont servi aux Indes, fait la guerre des Boërs. Un ou deux parlent couramment le français; presque tous l'entendent. Nous sommes dans la salle à manger d'une bonne maison de petite ville comme vous en connaissez des centaines, mais le service, la cuisine, les mœurs, l'atmosphère nous mettent au centre de l'Angleterre.

Ce qui me frappe d'abord, c'est la grande qualité anglaise, la tranquillité. Nul désir

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de produire de l'effet, nulle vanité, le goût du positif et du vrai. Ils ne font pas de difficulté pour poser nettement la situation :

— Nous n'étions outillés, ni les uns ni les autres, pour la guerre. Seuls les Allemands étaient prêts, puisqu'ils la voulaient et qu'ils s'en étaient fixé la date. Les Russes n'étaient pas prêts, les Français ne l'étaient pas tout à fait, et nous, les Anglais, encore bien moins. Mais maintenant nous nous y sommes mis. Vous savez, les Anglais sont lents à partir, mais, une fois mis en train, ils ne lâchent jamais.

Il faut aller jusqu'au bout. Là-dessus, ils sont unanimes.

— N'est-ce pas, Monsieur Barrés, qu'après la guerre aucun Français ni aucun Anglais ne voudront jamais serrer la main d'un Allemand ?

Ils n'éprouvent que mépris pour la manière dont « les Boches ont déshonoré la guerre ».

— Au début, me disent-ils, nos soldats ne détestaient pas les Allemands. Maintenant ils les passent à la baïonnette en criant : Lusitanial

Je crois distinguer des hommes de sport, qui tiennent pour honteusement disqualifié celui qui a manqué aux règles du jeu.

Chacun d'eux a une parfaite confiance dans l'issue de la guerre, une confiance sérieuse que la toute-puissance de la Grande-Bretagne va se développer d'une manière irrésistible contre un ennemi dont la force offensive est déjà en régression, et, paisiblement, chacun d'eux, dans son horizon limité, accomplit sans fièvre sa tâche. Avant de se remettre au travail, dans cette heure de délassement du repas.

ces hommes supérieurs s'amusent comme de grands écoliers. Ils ne se lassent pas d'appeler les Allemands des « Boches », en articulant le mot avec énergie. L'un d'eux raconte qu'il est allé dans un Alhambra, il dit avec humour qu'il n'aime pas les ouvreuses. Elles ne sont jamais jeunes et elles demandent toujours de l'argent. « Ce sont les Boches de l'intérieur », dit-il. Puis il s'excuse plaisamment de les avoir calomniées.

Après dîner, il y a réception à la mairie. Les conseillers municipaux et les notables ont invité les officiers anglais. Échange de discours. Le maire exprime cette idée que toute la population sait gré aux Anglais du concours qu'ils apportent à la défense de la terre française. Un de leurs généraux répond : « Vous ne nous devez aucune gratitude. C'est l'Angleterre que nous dé-

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fendons. » Si les allocutions officielles ont ce caractère vrai, les conversations privées peuvent serrer de plus près encore la réalité. Je demande au maire, entre quatre yeux, comment ses administrés s'entendent avec les Anglais ?

— Tout à fait bien. Nous n'avons pas eu une seule difficulté qui soit allée jusqu'à un procès. Nos commerçants gagnent beaucoup d'argent. La classe bourgeoise, les propriétaires sont plus contrariés : les Anglais ont beau payer largement, c'est gênant, vous le comprenez, d'être réduit à quitter sa propre maison ou d'y habiter quelques chambres étroites. Mais tous les chefs anglais sont des gentlemen irréprochables, et leurs soldats sont très aimés dans les villages, où ils partagent volontiers avec nos paysans leurs rations abondantes.

Voilà ma première demi-journée au milieu des Anglais. Je n'ose pas encore porter un jugement; je n'ai rien vu, mais ces notables et ces officiers français, qui les voient chaque jour et que j'ai interrogés, sont très affirmatifs dans l'éloge. Demain je vais parcourir avec eux leurs divisions du front, leur camp, leurs hôpitaux, leurs magasins, prendre le contact de leurs installations vivantes.

26 août 1915,

JE suis allé dans Ypres, Albert, Armentières, dans trente villages plus ou moins démantelés et dépeuplés. Sur ces routes jonchées des branchages que les shrapnells ont coupés, nous roulions rapidement, et les Anglais assis de loin en loin au talus du fossé faisaient signe de la main à nos automobiUstes d'avoir à se hâter. Etait-ce souci de notre sécurité ou de la leur, compromise par l'éveil que notre petit cortège et son nuage de poussière pouvaient donner aux Allemands?

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On arrive, on erre dans ces Pompéi vivants et frissonnants, on regarde les formes bizarres créées par le caprice des obus; on sympathise avec les vestiges d'humbles richesses familiales,- écrasées sous les décombres; on interpelle amicalement les enfants qui courent pleins d'insouciance au miheu d'une ville plus que jamais riche en cachettes; on serre la main des quelques habitants qui s'obstinent à travailler dans ces enfers, puis tout d'un coup les destructeurs au milieu de ces destructions veulent que l'on pense à eux. Au-dessus d'Ypres un aviatik fuyait, poursuivi par des éclatements de shrapnells qui mettaient dans le charmant ciel bleu des touches successives de brouillards. On eût dit des marques de craie sur un billard d'azur.

J'ai vu, demi-noyé sous les flots du Nil,

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le temple d'Isis à Philœ, tel que le laissa le marteau des chrétiens; j'ai vu au-dessus de Byblos, à la source du fleuve Adonis et dans le cirque des rochers sacrés, le sanctuaire d'Aphaca ruiné par ses ennemis et par le tremblement de terre. Les dieux, les siècles, la crue du fleuve, les secousses du sol, ont moins agi que n'a fait le bombardement des Prussiens sur des cités bâties de briques. Les fameuses halles des drapiers et la cathédrale d'Ypres sont en poussière par terre, la Vierge d'Albert se maintient par prodige sur son église démantelée. Comme solitude, il n'y a pas mieux dans le monde. On peut rouler hardiment dans ces rues sans craindre d'y écraser personne.

Ce décor de guerre est curieux, émouvant, mais je l'ai vu depuis Belfort et tout le long du front, d'une désolation toujours

pareille. L'essentiel, c'est le soldat. Je suis venu voir les forces métropolitaines et coloniales de la Grande-Bretagne, l'armée de Kitchener et puis les troupes indigènes. J'avoue que mon imagination se tournait avec impatience vers ces dernières. Les levées indiennes, canadiennes, australiennes et de la Nouvelle-Zélande constituent l'une des prodigieuses surprises de cette guerre des nations.

Le premier Hindou que j'ai rencontré, c'était au soir tombant dans les Flandres, à deux pas d'un village en ruine. Je regardais la solitude sous le ciel bas. Quelques femmes chargeaient des gerbes sur une voiture, des petites vaches paissaient le long d'une haie de saules, des trembles frissonnaient, et voici au milieu de la route un Indien du Pendjab qui s'avance. Il venait d'un bon pas de facteur rural. Son

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turban, son kaki étaient trempés de pluie et de boue. Dans un autre décor et quelques agrafes précieuses étincelant à son col et sur sa coiffure, il aurait eu Pair d'un fils de roi. Nous le regardions avec plaisir, mais lui, il était si bien devenu un familier de ces villages, un oiseau de ce bas pays, qu'il passa sans nous jeter un coup d'oeil.

Le même soir, dans cette plaine un peu aquatique des Flandres, on nous ménagea l'occasion d'examiner une troupe de Gourkas, au moment où ils allaient prendre la relève des tranchées.

Ces petits hommes trapus, aux figures de bronze où seuls remuent les yeux, étaient rangés d'un côté de la route sous les arbres. Je les aurais pris pour des Japonais. Quelques-uns d'entre eux, sauf erreur de ma part, mêlent à ce type de la

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race jaune des traits boursouflés tout parents des nègres. Ce sont des montagnards. Leur arme favorite est un couteau recourbé, une sorte de faucille. En paix comme en guerre, ils Font toujours à la ceinture et s'en servent pour couper les branches, construire les huttes. « Cela fait merveille dans les corps -à- corps de la guerre de tranchées », me dit leur colonel qui ordonne à l'un d'eux de mettre dans mes mains ce large poignard ou koukhri. J'admire l'instrument et son propriétaire. Sa figure jaune et bridée n'exprime rien. Ses yeux s'agitent d'une manière farouche et semblent fuir le regard. « Pauvres Boches! » dis-je au colonel. Et, de fait, voilà de fameux guerriers. On dit qu'ils voient clair la nuit et que leur grand art, c'est de se ghsser à travers les fourrés de leurs hautes vallées, sur les pentes de

l'Himalaya, et de surprendre leur adversaire pour lui couper la langue Du

moins telle serait leur tactique naturelle, si la civilisation britannique n'intervenait pour la tempérer.

Ouand ils arrivèrent en novembre, décembre, et qu'ils virent la grande plaine détrempée d'où n'émergeait aucune montagne sur laquelle ils pussent s'orienter, leurs âmes parurent d'abord s'attrister.

Sous la pluie, le froid, se taisaient-ils en grelottant, comme nous avons vu souvent nos Africains ? Soupçonnaient-ils quelque diablerie dans l'effroyable tapage de la grosse artillerie allemande ? Le premier rayon de soleil les a rassurés. C'est une guerre qu'ils n'avaient pas prévue, mais enfin c'est une guerre. Ils y prennent aujourd'hui leur plaisir, et s'étant accommodés du ciel flamand, ils rampent la

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nuit, dans la boue, vers les patrouilles ennemies, comme des tigres mouillés.

Deux jours après que j'avais admiré cette infanterie mystérieuse, ces visages énigmatiques de la plus profonde Asie, il m'a été donné de voir défiler la cavalerie, les Sikhs du Pendjab, hauts et forts, la figure noble, montés sur de jolis chevaux. Tous, bêtes et gens, éclatants de santé. A l'encontre des Gourkas, les Sikhs ne coupent jamais leur barbe ni leurs cheveux. Leur barbe est roulée curieusement sur leurs joues, leur chevelure relevée et cachée sous de hauts turbans. Ce ne sont plus ces yeux bridés qui m'avaient étonné avant-hier et qui semblent plantés de travers sur la figure, mais de beaux traits réguliers, des ovales allongés, des teints clairs et dorés. Salut à nos frères Aryens, costumés en rois mages.

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Placé au bord de la route, sur un tas de cailloux, je regardais s'écouler sous les peupliers de France ces beautés et ces raretés de FOrient. Un paysan arrivait avec sa charrette, l'officier français adjoint à l'état-major anglais le pria de se ranger sur le côté du champ, pour ne pas troubler le défilé, et c'était bien curieux, ce vieil homme de chez nous cédant le pas à ces prodigieux étrangers dont il soupesait avec amitié la qualité et la quantité.

Durant ce long défilé monotone, si excitant pour l'imagination, je ne me lassais pas de poser trente questions, dont une seule m'intéressait profondément : « Que pensent ces Indiens, Sikhs ou Gourkas?

Quelle idée se font-ils de cette sruerre? Pour qui, pour quoi se battent-ils? »

— Eh! me dit en riant un Anglais, ils savent que le Boche est une sale bête.

Il y a bien de la sagesse dans cette boutade. Après un an de guerre, on se bat pour rendre les coups. J'insiste pourtant. On me dit : Ils se battent parce que c'est l'ordre du <( Raj )>. Comme un croyant obéit à Dieu, ils obéissent au gouvernement, au « Raj )) qui est la Providence terrestre, la pierre angulaire, le quelque chose central qui n'est pas discuté. De même que le Dieu a dit : « Il ne faut pas voler )), le « Raj » a dit : « Il faut se battre. )>

La puissance du Raj est incarnée communément dans le rajah. Cinq ou six rajahs sont venus à l'armée anglaise. Ils séjournent un ou deux mois, retournent aux Indes, les uns après les autres, et en reviennent, de manière que deux ou trois d'entre eux soient toujours présents dans les états-majors. Ils y vivent d'ailleurs sans

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faste, n'ayant qu'un ou deux aides de camp.

On me parle du rajah de Jodpur, un vieillard fort âgé, qui n'est pas le prince régnant, mais son oncle, et qui a le plus grand prestige. Et je me rappelle que Chevrillon nous a raconté que ces souverains de Jodpur, à travers cent trente-neuf générations, font remonter leur généalogie jusqu'au Soleil, qui fut le grand-père de Rama.

Un général ne m'a pas permis de m'exciter trop l'imagination. Ces héros mythiques, il les ramène à notre portée.

— Oui, me dit-il, autrefois, ces Sikhs constituaient une caste de guerriers, s'équipaient à leurs frais, ne voulaient rien faire d'autre que de se battre. Mais aujourd'hui, dans les Indes, le sabre cède partout à la plume et à la charrue. Ces beaux

cavaliers envoient leur solde à leurs familles pour acheter de la terre qu'ils cultiveront à leur retour.

Le lendemain, je visitais un camp-hôpital, où les Indiens sont soignés (admirablement) sous la tente. On me facilita une conversation avec un officier des Sikhs. Il y a dans l'unité combattante dix-sept officiers indigènes pour treize officiers anglais. Celui-là était un Indien, largement décoré, blessé dans des circonstances magnifiques et d'une superbe figure loyale. Avec son maillot de laine Rasurel et son gros ventre, il avait l'air du plus honnête maréchal ferrant de nos villages. Et je me disais que ces lointains étrangers qui nous étonnent en défendant à nos côtés la terre de France sont de bien près nos parents. Ils se plaisent à se rapprocher de nos paysans, avec qui ils conversent par signes, et j'ai

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VU un enfant qui leur apprenait le français, selon la méthode Berlitz : il disait « couteau », « pomme de terre », en pelant une pomme de terre, et les Indiens s'appliquaient à répéter les deux mots.

28 août 1915.

SOUS un bois, quelque part dans les Flandres, j'ai vu les huttes des Canadiens, faites d'arbres sciés en longueur et toutes pareilles à celles qu'ils construisent pour la chasse ou pour l'habitation, là-bas, dans la prairie, au nord des Grands Lacs. C'est le grand village des Natchez que René a vu sur la rive du Meschacebé : « ... les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpent; d'autres avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets; un plus

grand nombre exécutaient la danse de la guerre ou celle du buffle, tandis que des musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufflaient dans une conque sauvage, ou tiraient des sons d'un os de chevreuil percé à quatre trous. »

Les couleurs de cette page ont vieilli, là mode a changé, mais on trouve dans l'armée canadienne une survivance des vieux romans de la prairie. On m'a montré, sous l'uniforme kaki, des trappeurs qui emploient contre Fours allemand les mille bons tours de leur métier. Ils chassent le Boche avec l'astuce des anciens chasseurs de chevelure ou du moins des chasseurs de fourrures, adoucie par l'humanité anglaise. « Nos Canadiens, me dit un officier du camp, ont pris immédiatement sur l'ennemi un ascendant moral et

matériel sans conteste, au point de vue des patrouilles. » Et il multiplie les détails probants.

Tandis qu'on suit au sillage les Allemands qui rampent dans les champs de blé, les Canadiens savent s'y glisser sans que bouge un seul épi. Ils restent des heures entières à l'afFùt, couchés sur le dos et regardant derrière eux à l'aide d'un petit miroir. Quand le Boche, rassuré par ce long silence du champ immobile, se hasarde, il est pris, étranglé ou ficelé en deux secondes. L'autre jour, après une série de ces affûts heureux, les « trappeurs » firent parvenir à la tranchée allemande ce simple billet : « Inutile de renvoyer une autre patrouille; ce sont les Canadiens que vous avez en face de vous. ))

Au moment de ma visite, le camp dé-

plorait la mort d'un Peau-Rouge. Je me suis associé bien sincèrement à ces regrets. C'était un engagé volontaire et l'authentique représentant de la race célébrée par Chateaubriand, Fenimore Cooper et Gustave Aymard. Un Algonquin? Un Iroquois? Peut-être un Natchez.

Avait-il un visage féroce adorné de rouge et de noir, les oreilles étirées par de grands anneaux pendants, une aigrette de cheveux au sommet du crâne et sur tout le corps de larges tatouages farouches? Il était vêtu de kaki, mais il avait hérité l'âme du vieux peuple agonisant des prairies. L'ardeur de son courage s'alliait à un calme sans exemple sous la mitraille. « Ah! me dirent ses camarades, si vous l'aviez vu quand il s'en allait au combat de son pas cadencé, un pas fléchi sur les articulations qui semblait l'allure d'un

homme au trot! » Il multipliait les actes de la bravoure la plus surprenante, car il voulait faire admirer sa race. Ses chefs le proposaient pour la Victoria Cross quand il tomba au champ d'honneur. Une nouvelle fois, le dernier des Mohicans venait de mourir.

J'entends bien que parmi ces volontaires il y a beaucoup de Canadiens récents, nés en Angleterre ou fils d'émigrants. Tous ne sont pas du sang des trappeurs ou des Peaux-Rouges; c'est entendu, mais autour de ces types accusés se groupent leurs variétés, leurs nuances et leurs mélanges. Sans qu'ils soient, tous, des Coureurs de bois, c'est uil fait qu'ils manquent de la discipline froide, méthodique de l'Anglais, et qu'en revanche ils sont plus que lui délurés, entreprenants, ingénieux dans l'attaque. Et puis, à les

observer, combien apparaissent de vieux traits tenaces!

J'examinais dans un vaste dépôt en plein air leurs voitures d'équipages militaires, toutes marquées de la feuille d'érable, quand mon regard tomba sur une petite tente dressée, dont la toile était barbouillée de hachures bizarres peintes en vert.

— Ou'est cela? dis-je.

— Une tente d'officier canadien.

— Mais ces signes verdâtres?

— Oh! rien. On a camouflé la toile pour que, vue de haut, elle se confonde avec les prés et les bois.

— Pardon! n'avez-vous pas un Canadien avec qui je puisse causer?

Je venais de reconnaître au miheu d'hiéroglyphes variés une tête de chat, dont j'ignore le sens, la main noire, popularisée

chez nous par les romans de Stevenson et, ce qui m'intéressait plus, le signe de Svastika, symbole au nom indien, emblème de bon augure, bien connu des archéologues.

Chacun a ses manies. Ces deux branches coudées qui se croisent, ce talisman qui nous vient du fond des âges enchante mon esprit, et j'avais jadis voulu que Svastika fût le titre et la pensée centrale de la Colline Inspirée,

Un jeune soldat du pays de Québec, que l'on venait d'appeler, me dit en excellent français, avec l'accent normand, que c'était un dessin qu'on mettait pour s'assurer la chance.

C'est la première fois que ce vieux talisman, qui nous est venu du plus lointain des âges et que les menuisiers de Lorraine, il y a une centaine d'années, mettaient encore par tradition au front de

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leurs armoires, a été senti, pensé devant moi comme un signe vivant Q.

J'ai continué ma conversation avec mon Canadien.

— Dites-moi, comment avez-vous eu l'idée de venir faire ici le coup de fusil contre les Boches?

— Eh! me dit-il, il fallait bien aider aux Français et aux Anglais.

Cela était dit d'un ton sohde et franc, par un homme qui connaît sa force et qui a pesé sa résolution. L'Angleterre nous amène là de bien beaux soldats.

Mais je donnerais d'eux une idée imparfaite si, après avoir noté qu'ils ont recueilli le vieux génie individualiste de la Prairie, je ne célébrais leur solidité et cette cohésion dont ils donnèrent la preuve

(i) Voir la note à la fin du volume.

la plus glorieuse à Steenstraete, le soir du 2 2 avril.

C'est ce soir-là (au début de la seconde bataille d'Ypres), que les Allemands employèrent pour la première fois -les gaz asphyxiants. Vers 5 heures de l'aprèsmidi, d'épaisses fumées jaunes sortirent de leurs tranchées entre Langemarck et Bixschoote et commencèrent de glisser sur la division française qui occupait le terrain de Steenstraete jusqu'à la route de Poelcapelle. Au premier moment, personne ne se rendait compte de ce qui arrivait. La fumée et les vapeurs cachaient tout, et des centaines d'hommes entraient dans le coma, de telle sorte qu'en l'espace d'une heure toute la position que nous occupions se trouva conquise par la mort.

Un trou s'ouvrait, la brèche était faite.

Le maréchal French écrit : « Après

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toutes les preuves que nos braves alliés ont données de leur courage et de leur ténacité dans tant de situations difficiles où ils se sont trouvés au cours de cette campagne, toutes les considérations seraient superflues. Mais je tiens à exprimer ici la conviction que s'il y avait au monde des troupes capables de tenir leurs tranchées sous une attaque aussi perfide et aussi inattendue, la division française aurait tenu. )>

En arrière de ce trou, dans cette brèche ouverte au milieu de nos rangs par les fumées mortelles, se trouvaient une quarantaine de pièces désormais sans couverture. Leurs officiers et leurs servants se firent tuer dessus. Un officier demeuré seul tira le dernier coup. Ce sacrifice héroïque donna le temps à un régiment d'arriver et de contre-attaquer, pendant

que les Canadiens contre-attaquaient euxmêmes de flanc.

Ils furent admirables, ces Canadiens !

Découverts du côté français, dangereusement exposés à la plus lourde attaque de côté, ils tinrent bon. Cette ténacité et leur offensive immédiate ont évité un désastre.

Au milieu d'eux s'étaient jetés quelques Français, de ceux que le gaz n'avait pu saisir et terrasser. Puisque cette force d'enfer les obligeait à quitter le terrain, ils couraient sur leur gauche continuer la bataille. L'un de ces réfugiés était un chef de bataillon. Les chevaleresques Canadiens voulurent qu'il prît le commandement. Alors, se tournant vers la poignée de tirailleurs, de zouaves et de turcos qu'il avait ralliés, il leur cria : « Faisons voir à ces braves Canadiens comment sait mourir un soldat français. »

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Je m'excuse de ne pas connaître le nom de ce héros, dont l'histoire me fut racontée chez les Anglais. Le jour où nous élèverons à l'est d'Ypres une colonne à la gloire des Canadiens, il y faudra inscrire le nom du Français qui eut l'honneur de tomber, avec leurs chefs, à leur tête Q.

30 août 1915.

(1) Nul doute aujourd'hui sur ce nom, c'est le commandant Seguy-Villelaleix. Voir, aux notes, les deux lettres.

J'AI insisté sur le plaisir que j'avais pris à voir ces Indiens et ces Canadiens dans nos plaines du Nord. Quand ils défilent sous les arbres d'une route de France, pour nous qu'ils viennent secourir et qui les regardons, émus et songeurs, ne sont-ce pas des minutes chargées de siècles ? Que d'idées dans un tel tableau! Toutes les guerres de tous les temps, tous les grands thèmes de l'histoire y semblent pressés, roulés et se mettent à chanter indéfiniment dans notre esprit. Mais, plus encore que

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sa bigarrure, admirons la force de l'armée anglaise, et portons notre regard sur celui qui fait le centre, le lien, la pierre angulaire de ces divisions indiennes, canadiennes, australiennes et de la Nouvelle-Zélande; venons aux soldats de la métropole.

Que de fois je les ai rencontrés, au cours de cette semaine, les jeunes volontaires de la vieille Angleterre, allant et venant de leurs cantonnements à leurs tranchées : figures rouge brique et baignées de sueur, démarche élastique, toujours au pas, impassibles, effroyablement chargés, et les officiers, jusqu'au colonel excepté, à pied aussi et portant le sac. Et puis derrière eux les solides voitures, les mules, l'immense bel ordre de leurs services. .

J'ai assise à deux de leurs revues-parades. La première quand lord Kitchener et

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Millerand visitèrent ensemble le Pas-de- Calais; une seconde où nous avons eu l'honneur de passer, le chapeau à la main, dans les rangs d'une superbe division nouvellement débarquée. L'excellence d'un matériel entièrement neuf et la bonne volonté des âmes frappaient avec la force de l'évidence. Nous étions là quatre Français. Quand nous allions partir, le général anglais a commandé :

— Chapeau bas.

Tous les soldats ont enlevé leurs coiffures.

Il a crié :

— Vive la France î

Ils ont mis leurs casquettes au bout de leurs fusils et poussé de longs hourras pour la France.

Cela se passait dans une prairie française, entre un village et un petit bois. Les

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gens du village, curé et maire au centre, rangés à Forée du bois, assistaient, le cœur battant, les yeux mouillés, à ce grand spectacle prometteur de victoire.

Un autre jour, j'ai visité leurs écoles de cadets et de mitrailleurs. C'est un grand problème, celui de la formation de l'officier. Il se pose chez les Allemands, chez les Anglais, chez les Russes, chez les Français. On écrirait un chapitre d'un prodigieux intérêt, si l'on était à même de tout savoir et de tout dire sur la manière dont chacune des nations engagées dans cette guerre meurtrière répare ses cadres et recrute ses officiers. Les Anglais ont leurs cadets qui sont analogues à nos aspirants officiers.

— Vous, un tel, disent-ils dans la tranchée à un élève d'Oxford, d'Eton, de Cambridge, voulez-vous devenir officier?

S'il accepte, il s'en va en arrière, à quelques kilomètres des lignes de bataille, dans une installation de fortune où rapidement on lui donne la petite science de cette guerre-ci.

J'ai vu ces jeunes gens couchés sous un arbre, à plat ventre dans l'herbe, écouter un officier qui, debout au milieu d'eux, leur expliquait le mécanisme d'une grenade. Il la démontait, ils se la passaient de main en main et prenaient des notes. Plus loin, sous une large charmille, un groupe s'exerçait à placer et déplacer avec rapidité une mitrailleuse. A cent mètres de là, une troisième équipe, divisée en Anglais et « Allemands », s'était terrée dans deux lignes adverses, et, avec une superbe excitation, toute trempée de sueur, s'exerçait, je n'ose dire jouait aux tranchées.

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Quel spectacle inoubliable ! Cette triomphante journée de chaleur et ce vieux parc cherchent à nous dire qu'il n'y a rien dans la vie qui vaille les plaisirs de la jeunesse; mais, sous ces grands arbres dignes du Songe d'une Nuit d'été, les jeunes gens de Shakespeare, fermés à ce qui n'est pas leur devoir, acceptent avec calme une destinée tragique.

Je vous dis ce que j'ai vu et naturellement ce n'est que l'écorce. Tout en circulant je cai^sais avec mes guides éminents. J'ai cherché à savoir le moral, le tour d'esprit, la raison et les sentiments de ces soldats anglais.

— Le soldat anglais est un bon garçon, me dit un de leurs généraux... Il faut que l'officier se mêle avec ses hommes...

Voyez-vous (ici le général dessine du pouce sur la nappe un demi-cercle), les

trente officiers sont toujours devant un tribunal composé de leurs mille soldats. Chacun des soldats observe continuellement ses chefs, connaît leurs qualités et leurs défauts. Il faut aussi que le chef connaisse le nom, le prénom, le pays d'origine, les manières d'être de chacun de ses hommes.

Ainsi l'officier anglais, poussé au type (et il faut tenir compte de toutes les corrections qu'une telle guerre apporte à des formules trop tranchées) me semble un aristocrate qui s'accommode avec plaisir des familiarités cordiales que le sport entraîne entre ceux qui s'y adonnent avec passion. Il sait que tout sport a pour conséquence immédiate un classement des joueurs d'après leur valeur sportive. Mais j'en veux savoir plus, et je demande :

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— Quel est le ressort de vos hommes?

Pour qui, pour quoi se battent-ils ?

Tout ce qu'on me répond se ramène à peu près à ceci :

— Le soldat français se bat pour la gloire ; l'Anglais, pour le devoir.

Quand on est au milieu d'une armée on entend raconter des faits d'armes. En voici deux que l'on m'a cités à plusieurs reprises :

Un vieux sergent voit le gaz asphyxiant s'avancer en volutes des tranchées ennemies vers sa section. Il dit que des soldats anglais ne doivent pas fuir devant des nuages et qu'il se fait fort de tenir. Mais ses hommes, à demi-asphyxiés, se retirent. Il reste seul. N'y pouvant plus tenir, il s'avise de monter sur un petit mur où il échappe au gaz lourd qui traîne sur le sol. Au bout d'une heure, voici qu'il voit

arriver la première patrouille allemande, six hommes commandés par un officier, qui viennent avec précaution s'assurer du bon effet des gaz. Il les laisse s'approcher à bonne portée, et tranquille comme au stand, les dégringole à coups de fusil l'un après l'autre, sauf l'officier, qu'il fait prisonnier. A ce moment, tout de même, il dut se retirer en poussant devant lui l'Allemand... Le lendemain, son général lui ayant demandé s'il désirait en récompense une faveur spéciale, il sollicita d'aller rechercher sa mitrailleuse, qu'il avait volontairement faussée lui-même, au moment où il avait dû l'abandonner.

Tel est le récit que l'on me fait. Je le compare avec la rédaction que donne du même fait le maréchal French dans son rapport officiel du i5 juin : « A lui tout seul, le soldat Lynn maintint sa mitrail-

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leuse en action durant le temps où les gaz avançaient. Il la hissa même sur le parapet pour avoir un meilleur champ de tir. Bien que presque suffoqué par le gaz, il lança des volées de plomb contre l'ennemi et arrêta l'attaque. On l'emporta dans un réduit; mais, en entendant qu'une autre attaque était imminente, il essaya de retourner à son canon. Vingt- quatre heures plus tard il mourait dans d'horribles souffrances. »

Voilà donc un acte qui a frappé l'imagination de l'armée anglaise. En huit jours on me l'a raconté plusieurs fois et le maréchal French lui fait place dans son rapport, où il ne recueille que trois exemples de bravoure. Ni la version officielle, ni la version légendaire n'ont de ces mots à panache comme il nous en vient de nos tranchées ou de nos « ordres à l'armée ».

Ce que les Anglais me paraissent honorer dans ce fait d'armes, c'est l'abnégation d'un homme qui remplit son devoir et c'est l'excellence sportive.

C'est encore à ce point de vue que se plaçaient, ce me semble, ceux qui me racontaient la superbe prouesse que voici d'un aviateur :

Un tout jeune officier devait aller bombarder un croisement important de voies ferrées. Pour être bien sûr de ne pas manquer son but, il descendit malgré la fusillade jusqu'à 5o mètres environ du point indiqué. Mais, ainsi qu'il l'avait prévu, quand il laissa tomber sa bombe, le déplacement de l'air produit par l'explosion retourna à moitié son appareil et l'obligea à rester un temps assez long à très peu de hauteur, ce qui permit aux Allemands de lui tirer dessus. Son avion

VISITK A L ARUSE ANGLAISE

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fut criblé de balles, et lui-même atteint dans les reins. La douleur était telle que tandis qu'il s'efforçait de regagner ses lignes, il ne pouvait pas voler au-dessus de cent mètres sans être pris de vertige. Il parcourut ainsi 30 kilomètres jusqu'à son champ d'aviation, où il eut l'énergie de faire un atterrissage impeccable. Il rendit compte de sa mission et déclara notamment qu'à la minute où il était si bas au-dessus de la gare, les gens du pays, depuis leurs fenêtres et dans les rues, agitaient leurs mouchoirs et l'applaudissaient. Quelques heures après, il était mort.

De tels exploits militaires pourraient être accomplis dans toutes les nations. Ce qui est particuHer, c'est la manière dont les Anglais qui me les racontent mettent au-dessus de tout la bravoure calme, froide, à toute épreuve. A leur jugement.

LES SOLDATS DE LA MÉTROPOLE 5l

ce sont là les qualités maîtresses d'un homme.

Au reste, les armées anglaises ont beaucoup varié depuis le début de la guerre. L'armée du début, « la misérable petite armée », était faite de magnifiques soldats de carrière, ayant quatre ou cinq ans de présence au service, très rompus à la discipline, excellents manœuvriers, tireurs de premier ordre, cavaliers accomplis. Les territoriaux et les hommes de la réserve spéciale, qui sont venus après, n'avaient plus cette discipline exacte, mais les égalaient en bravoure. La mitraille a fauché tout cela. C'est alors que lord Kitchener, avec son puissant prestige sur l'imagination, entreprit la tâche de faire face à une guerre dont il dit qu'elle pourrait durer plusieurs 'années. Il commença le magnifique effort progressif

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qui demeurera dans l'histoire le miracle anglais, aussi bien que la victoire de la Marne est le miracle français.

Kitchener a trouvé des officiers dans les classes moyennes et dans l'aristocratie ; il a enrôlé de bonne volonté toute l'élite des jeunes gens, au point qu'à ceux qui restent dans le civil l'opinion fait honte. Ces volontaires sont animés, plus qu'aucun des soldats qui les ont précédés, par un sentiment moral qui les a persuadés de sortir de leur bien-être pour se faire tuer. Pourquoi sont-ils venus en France? Ils le comprennent plus complètement chaque jour. Ils distinguent à cette minute que l'Angleterre et leurs intérêts propres sont en péril; mais, au départ, ils venaient simplement parce que Kitchener, en qui ils ont confiance, leur disait que c'était leur devoir.

Un membre du Parlement, le lieutenantcolonel Henry Page Croft, écrit dans le Times que trois millions d'hommes se sont engagés volontairement. Là-dessus, il y en a deux millions qu'une idée pure a dé' cidés ; ce ne sont que les derniers qui plus récemment ont pu comprendre que leur pays courait un danger immédiat. Une moralité d'une valeur toute exceptionnelle éclate dans cette armée, et ne fallait-il pas cette bonne volonté magnifique pour que ses instructeurs pussent faire, en six ou huit mois, de l'homme assez lourd et individuel qu'est l'Anglais, la machine souple que doit être le soldat d'aujourd'hui.

Quelques sceptiques, incomplètement renseignés, me parleront ici du bien-être matériel, du confortable dont jouissent les soldats anglais. C'est en effet intéressant à examiner. J'ai pris des notes, et

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nous allons voir comment, dans l'armée de Kitchéner, le plus large confort s'associe à l'excellence des armes, comment le matériel vient avec abondance au secours du moral.

31 août 1915.

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