‹ Une visite à larmée anglaiseChapitre 2 sur 5 · LE SERVICE D'ARRIÈRE · texte numérisé non relu

LE SERVICE D'ARRIÈRE

DERRIÈRE ses lignes de combattants, au loin jusqu'à la Seine, l'armée anglaise étend ses services et s'appuie sur de puissantes installations, déjà célèbres par leur richesse et leur bel ordre.

Pendant une semaine, de 9 heures du matin à 7 heures du soir, j'ai visité des écoles d'instruction, des centres d'aviation, des hôpitaux sur chalands, des trains d'ambulance, des convois d'ambulance automobile, des camps de convalescents, des ateliers de camions automobiles, des

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dépôts d'infanterie et de cavalerie, des hôpitaux de chevaux, d'immenses approvisionnements de tous ordres. Cette installation formidable, improvisée en si peu de mois, fonctionne d'une manière prodigieuse. C'est du moins l'opinion des Français qui étudient les choses depuis une année et que j'ai consultés. Et pour ma part, ce que j'ai pu voir m'a émerveillé.

Aux heures des repas, nous nous arrêtions chez quelque chef, qui nous faisait l'honneur de nous recevoir au milieu de son état-major. Nous étions là devant des généraux qui sont, en même temps que des hommes de guerre, de grands administrateurs formés aux Indes, en Egypte, au Cap, habitués à soigner les préparations d'une campagne et à ne plaindre ni la dépense, ni la peine pour établir les

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bases d'une longue action militaire. Leur conversation nous aidait à comprendre ce que nous avions vu. J'admirais leur paisible confiance dans la souveraine puissance de la Grande-Bretagne. C'était toujours le même raisonnement : a Nous autres Anglais, nous ne savions pas cette guerre-là. Elle s'apprend. Nous sommes lents à nous mettre en route, mais nous y sommes, et aujourd'hui rien ne peut nous arrêter... »

On se levait de table ; ils se remettaient à leur travail, poursuivi fort avant dans la nuit; nous remontions en voiture, pour voir de nouveaux camps, de nouveaux magasins, de nouvelles richesses.

Je voudrais les énumérer, les situer les décrire et vous dénombrer les abondances d'habillements, de vivres, d'armes et de munitions (celles-ci chaque jour plus

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rassurantes) qui s'y accumulent. Des chiffres vaudraient mieux que des adjectifs pour vous donner une idée de ce fleuve de richesses continuellement versées avec le plus bel ordre sur l'arrière des armées britanniques. Mais je n'écris pas le Guide des aviatiks allemands.

D'ailleurs rien ne remplacerait la vue directe de ces grandes « villes blanches » (leurs camps et leurs hôpitaux sous la tente) créées en pleine campagne, de ces voies ferrées agrandies, de ces suites interminables de docks. Ah! lecteurs, si vous m'aviez accompagné, quelle confiance de victoire mettraient en vous ces accumulations qui semblent prévues pour entretenir des millions de soldats.

Voici, autant que je puisse parler, ce qui a surnagé dans mon esprit.

D'abord la plus grande admiration pour

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le service sanitaire. Les Anglais n'avaient pas l'obligation gênante d'employer un matériel et des règlements vieillis; ils se sont outillés (en choses et en hommes) à la mesure de cette guerre. Ces problèmes dont nous nous tirons péniblement et chétivement, que nous n'avons pas pensés d'ensemble, mais par une série d'expédients et, maintenant encore, d'une manière mesquine, ils les règlent sous l'impulsion d'un seul homme responsable, le directeur du Service de Santé, et avec une magnificence d'argent inouïe.

En principe, ils ne veulent pas de casernes. Le combattant doit vivre et être soigné sous la tente. Il respire mieux, la propreté s'obtient plus complètement, la vermine est facile à chasser : chaque matin, on brûle tout. Je dis tout, sans aucune odeur. Dans le camp, qu'il soit caserne ou

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hôpital, des fleurs égaient le regard. Il paraît qu'elles font un grand plaisir au soldat anglais.

Dans un de ces camps-hôpitaux, j'admirais de magnifiques tentes. On m'a dit qu'elles viennent du camp du couronnement aux Indes. Et l'hiver? Elles sont chauffées par des poêles.

J'ai été ébloui par leurs dépôts d'éclopés. Là viennent ceux des soldats qui ont besoin de se raffermir par trois semaines de repos. A leur arrivée, c'est une désinfection vigoureuse : l'homme passe à la douche et au bain, les vêtements à l'étuve. Ce premier stade de purification franchi, le voilà habillé coquettement d'une chemise blanche à col mou, avec cravate rouge, d'une veste bleue au revers blanc et d'un pantalon bleu. On le mène dans un paradis, dans un jardin semé de tentes

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dortoirs, de tentes réfectoires et de fleurs et de bancs. Il y trouve des tennis, voire un dentiste, voire un pédicure. Et le menu ! Et les égards !

Le général avec qui je me promène rencontre sur son chemin un vieux soldat qui a fait dans les rangs français la guerre de 1870. Présentation, brève causerie sur le ton le plus simple.

— Ecoute, lui dit pour finir le général, après cette guerre-ci, tu devras te reposer et te marier.

L'éclopé rit en ouvrant une bouche immense.

Je ne vais pas jusqu'à vous dire que dans ces dépôts de l'armée anglaise on fait des mariages. Retenez qu'on s'applique à y rendre la vie douce au soldat fatigué.

— Nous voulons, me dit le général,

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qu'en retournant dans la tranchée, il dise aux camarades : « Tu sais, si tu es malade ou blessé, à l'hôpital, on est rudement bien. »

C'est sur un principe tout différent qu'en France nous nous réglons. Je revois en esprit le dépôt de la Gourneuve, à Aubervilliers.

Il faut jencore noter que dans leurs trains-ambulances et dans leurs hôpitaux, les infirmiers et infirmières sont très bien logés, nourris et payés, a Ils travaillent, ils doivent se reposer. »

J'aime recueillir ces brèves formules.

Elles vous donnent la contre-partie d'une boutade qui a fait le tour de l'Angleterre et de la France. « Oui, c'est bien, mais que penseriez-vous d'un peu moins de confitures et d'un peu plus de munitions ? »

C'est un fait que l'Anglais ne marche

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que bien nourri. Au Transvaal, un des premiers soins de lord Roberts a été de reconstituer les services d'intendance. Les soldats ont eu leur roastbeef, ils se sont bien battus. Leur organisme ne résiste pas comme le nôtre à la privation. Et puis quoi! ils ont des coutumes, des mœurs, des traditions. Leurs chefs y sentiraientils des inconvénients qu'ils auraient tout de même à les accepter. Il faut prendre les peuples comme ils sont et tirer d'eux le meilleur parti.

Un général fait une inspection de détail et demande à l'officier gestionnaire :

— Que disent les hommes ?

— Ils voudraient un peu plus de légumes et moins de viande.

— C'est bien. Quoi encore ?

— Ils se plaignent qu'on leur donne toujours la même confiture.

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Et le général a répondu :

— Il faudra y veiller.

Le Français qui assistait à cette conversation ne put en cacher son léger scandale. « Comment, dit-il au général, quand ils se trouvèrent seuls, voilà des hommes qui ont chacun leur quart de confiture par jour et des meilleures marques, et vous vous préoccupez du fait que c'est de la fraise! Vous notez de leur procurer des prunes et des cerises !... »

Et l'Anglais de répondre î

— Au moment où ils se sont engagés, ils ont reçu l'assurance qu'ils seraient nourris conformément à un programme type que nous leur avons soumis. Il faut le remplir.

Autre histoire entre mille :

Dans un grand dépôt de pièces mécaniques, cinq ou six Anglais, en raison de

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principes plus ou moins bien établis, refusaient de se laisser vacciner contre la typhoïde. Le commandant du dépôt crut devoir les faire vivre à part, sous le prétexte qu'ils pouvaient constituer un danger pour les autres. Mais une série de lettres arrivèrent d'Angleterre, écrites par les familles aux autorités supérieures et disant que ces hommes, au moment où ils avaient signé le contrat, n'avaient pas pris l'engagement de se faire vacciner.

Et le général leur a donné raison.

Les soldats anglais se sont engagés à bien servir et s'il le faut à se faire tuer. Mais le Gouvernement s'est engagé à les payer, à les nourrir et à leur accorder le maximum de hberté que l'état de guerre permet. C'est une double série d'engagements, pris de part et d'autre en toute liberté et que l'on s'appHque à tenir en

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bonne foi. Y manquer, de la part des chefs militaires, ce serait tarir la source du recrutement.

Tout ceci conduit à regarder les intérieurs de cette administration, les chefs qui mènent ce chef-d'œuvre.

Je n'ai pas le droit de vous faire le portrait des hommes supérieurs auprès de qui j'ai été introduit. Entrez pourtant avec moi chez l'un de ces généraux, l'un des plus hauts, dont le champ d'action est très vaste.

Une petite pièce nue, le téléphone, de longues tables faites de bois blanc, à peine rabotées, campées sur des chevalets. Làdessus, des cartes. Sur le côté, un petit fourneau de fonte (du type qu'ils emploient par milliers sous les tentes de leurs blessés). Notre hôte parle, nous donne tous les chiffres, avec une confiance, un sérieux,

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une absence de tout pédantisme professionnel, le ton simple d'un gentleman.

— Beaucoup de paperasseries? lui disons-nous.

Il se lève, va au petit fourneau de fonte, l'ouvre et dit aYec un geste expressif :

— La paperasserie, en temps de guerre, est là.

Tout au long de ce voyage, je suis frappé de cette parfaite simplicité. Ce sont les manières d'un grand propriétaire anglais nous faisant visiter son château, ses écuries, ses serres, ses fermes. Jamais de bruit ni d'embarras. Nous traversons un dépôt de chevaux ; pas d'injures ni de coups des palefreniers à leurs bêtes. Cellesci ne se cabrent pas, ne ruent pas. Sous leurs cavaliers elles ne piafiFent pas. Je songe à nos brillants maréchaux des logis, et comme je m'étonne : « A quoi bon,

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Monsieur Barrés^ des mouvements inutiles? puisque ces bêtes sont dressées, elles n'ont pas à bouger pour rien. » Encore un mot que je retiens.

Ce qui frappe le plus au milieu de ces Anglais, c'est que chacun d'eux, officier et soldat, accomplit sa besogne dans le calme, avec une complète sérénité, sans se préoccuper de ce que fait le voisin, n'ayant d'autre souci que de réussir l'œuvre grande ou petite qui lui a été confiée. Une espèce d'optimisme calme et sans forfanterie.

Ils ont l'esprit libre, et la machine a l'air de rouler toute seule.

Pourtant quelques Anglais, qui apprécient notre force nerveuse et nos généreuses inquiétudes, voudraient mettre à leurs compatriotes plus de diable au corps.

i" septembre 19 15.

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