AMIES DE LA FRANCE
Cette guerre, probablement la plus formidable que le monde ait vue, est, je pense, aussi la plus pittoresque. Quel bariolage inouï sur nos lignes de feu où toutes les nations se viennent ranger à nos côtés contre la sombre Germanie !
En deux jours de promenade, vous y pouvez voir à la fois les Canadiens des lacs, les spahis, les Indiens du Nopal, les Arabes et les Noirs.
Une jeune Normande du pays de Rouen m'écrit, tout éblouie, une page charmante.
LE DÉFILÉ DES RACES AMIES DE LA FRANCE gS
qu'on ne lira pas sains un sourire de sympathie.
(( Je suis, me dit-elle, dans le ravissement, je viens de voir, comme en une vision, des milliers d'Hindous. Voici deux jours qu'il en passe à deux minutes de chez nous.
(( Que de beauté ! Les premiers avaient un teint doré; à l'instant, ils sont plus bruns, presque comme des cigares de la Havane, et des yeux ! Quels yeux ! larges, graves, d'un noir de braise, sauf un chef, qui les avait tout bleus. Oh! celui-là, on l'aurait pris pour un être du ciel. Ils sont placides, ont le geste très lent ; et, dans un imperceptible sourire, découvrent des perles. Ils ont des turbans légèrement pointus de rois mages; ceux des chefs sont en soie brute, quelquefois relevés de rouge vif. Il y en a de tout jeunes, quinze
96 UNE VISITE A l'armée ANGLAISE
ans peut-être. Des Anglais les accompagnent, que leurs gesticulations rendent comiques auprès des autres. Ma sœur pâlissait et était malade de voir tant de beauté; moi, je me possédais, je voulais bien les examiner pour vous les décrire... » D'autres yeux moins jeunes, moins chercheurs ne laissent pas d'être sensibles à ce pittoresque et de le noter. Le capitaine Louis Gillet me décrivait, l'autre jour, un couvent des Flandres tout plein d'admirables spahis, des spahis aux vestes rouges, pansant leurs petits chevaux, promenant leurs turbans dans les cours, rêvant, riant, étalant tout leur magnifique Orient. « Quel contraste ! une station d'autos et de motocyclettes d'état-major, un poste de secours militaire, le mouvement et les organes des services d'une armée moderne, et puis dans le jardin,
SOUS des ifs taillés et sur des pelouses bien entretenues, une école de petites filles. Notre couvent, comme il put faire au moyen âge, abrite toute la vie du dehors, chassée, réfugiée dans ses murs. Voilà de bons moines à ceinture de cuir, de calmes jardiniers à capuchon, de joyeux religieux hollandais dont la tête semble sculptée dans un quartier luisant du fromage de leur pays, de splendides musulmans, des officiers affairés, des femmes qui tricotent en surveillant des petites filles, et tout cela pêle-mêle, en ordre pourtant, sous Fœil de Dieu, pendant qu'on se tue à deux Heues de là et que le ronflement d'un taube passe là-haut dans le bleu. ))
C'est une des poésies de cette guerre que ce bariolage de nos lignes de bataille. Nous laissons loin derrière nous la Grande Armée, avec ses Polonais de Poniatowski
9 8 UNE VISITE A l'armée ANGLAISE
et ses mamelucks, qui lui prêtèrent de si belles couleurs romantiques. Hugo ne verrait plus qu'une première esquisse dans ses fameuses strophes :
...les fantassins épiques Et les rouges lanciers fourmillant sous les piques Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés...
Il les élargirait et les rechargerait. L'Algérie, le Maroc, le Soudan, les légers campements de goumiers et les mystérieux Hindous et, pour finir, ces divisions canadiennes, qui nous apportent de l'autre extrémité du monde l'atmosphère des lacs et de la Prairie avec des noms de Chateaubriand ! Il n'y a pas que la jeune Normande et sa sœur pour sentir le romanesque de ces grands déplacements de jeunes destinées. Dites-moi si vous ne trouvez pas dans les lignes que voici, extraites de la
lettre d'un officier à sa femme, l'accent des Byron et des Delacroix.
Il vient d'assister au passage d'un contingent du Canada, la division d'Ontario, et sous le coup du spectacle il écrit :
« Je cherchais à voir au passage ceux que la mort choisira, les victimes désignées pour les balles. Un jeune homme sur un immense cheval, avec le feutre canadien, à demi couché sur sa bête puissante, roulait parmi l'équipement, la selle, le seau pendu à l'encolure, la crinière volante, avec un air étonnant de cow-boy, comme une figure de la Prairie. C'était le ranch en marche, les gens habitués au plein air, au camping, aux vastes dimensions de leur patrie. On se rend compte qu'au bout de huit mois de guerre il doit être décourageant de recevoir sur les bras de tçlles recrues d'ennemis. Que peut
lOO UNE VISITE A L,' ARMÉE ANGLAISE
l'Allemagne contre l'inexorable volonté de l'Angleterre? ))
Cette dernière phrase nous ramène à nos affaires et au centre de nos préoccupations. Les quatre-vingt-treize Allemands signataires du fameux « Manifeste des Intellectuels )>, défendent aux Anglais et à nous de nous « poser en défenseurs de la civilisation )>, parce que nous offrons (( au monde le spectacle savoureux de lâcher sur la race blanche les Mongols et les Nègres )>. Il n'est à retenir de cet argument qu'un aveu de la peur que nos vaillants auxiliaires inspirent au militarisme allemand, qui voudrait agenouiller par la force tous les peuples devant l'idole germanique et qui ne sait pas ou même ne peut pas comprendre comment nos officiers sont aimés et admirés de leurs tirailleurs noirs. Je devrais citer ici les pages
inoubliables de Baratier, de Mangin, pour m'en tenir aux preuves les plus récentes de notre génie d'amitié, et j'y joindrais telle lettre qu'Ernest Psichari m'écrivait de Mauritanie avec un enthousiasme d'apôtre pour l'âme des indigènes dont il étudiait le sens religieux. C'est Baratier, je crois, qui dans ses récits des Épopées africaines cite le mot si touchant que les Bambaras répètent souvent à ùos officiers : (( Moi, noir; mais comme toi y a cœur blanc! » Les officiers allemands n'obtiendront jamais de leurs soldats, derrière lesquels ils courent le revolver au poing, l'affection que nos tirailleurs prodiguent à leurs chefs, comme des enfants à leurs pères.
Nos Marocains, nos Sénégalais, les Hindous, les Peaux-Rouges canadiens euxmêmes, s'il en est, ont beau promener sur
102 UNE VISITE A l' ARMÉE ANGLAISE
nos champs de bataille des pigments divers et des indices crâniens fort variés : leur présence témoigne de la puissance de civilisation et de persuasion de la France et de l'Angleterre.
Mais il y a plus, le bariolage pittoresque des armées alliées rappelle tout ce que la mégalomanie allemande menace à travers le monde. Leur pittoresque illustre et nous rappelle le caractère « mondial )) du conflit. Combien, même parmi les gens d'esprit ouvert et d'horizon étendu, se font mal à l'idée que nos 4oo kilomètres de front français sont une aile et parfois un pivot, un barrage épisodique dans la lutte engagée? La partie qui se joue et où nous tous, Français, nous avons engagé notre fortune, notre vie et celle de nos enfants, ne se bornera pas à décider si la France doit survivre ou disparaître; elle réglera
en même temps cinquante questions, telles que celles-ci : les Indes échapperont-elles à la domination anglaise? la colonisation des États-Unis du centre par FAllemagne sera-t-elle compromise ? la Turquie d'Asie va-t-elle être soustraite aux entreprises allemandes? C'est cela et bien d'autres choses encore qu'il y a derrière l'émerveillement d'une jeune fille de Rouen.
12 août 1915.