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L'AMITIE CANADIENNE

C'est notre force qui nous sauvera, mais le vœu de l'univers nous assiste. Au milieu de nos durs sacrifices, nous aimons nous savoir aimés, et la sympathie des peuples ajoute en les attendrissant à nos certitudes croissantes de victoire.

René Perrout, « le bourgeois d'Épinal », qui a célébré les gloires de sa ville dans le passé et qui nous donne maintenant, comme un cahier de ses Mémoires, Épinal en août et décembre igi4 Q, me raconte que les Canadiens envoient des vêtements aux populations vosgiennes. Ils y joignent

(i) Épinal, imprimerie Klein. Prix, 2 francs, au profit des blessés. Avec une image d'Épinal en couleurs, par Hansi.

VISITE A L ARHBE ANGLAISE

UNE VISITE A l'armée ANGLAISE

des billets d'amitié. Un inconnu généreux écrit à un inconnu malheureux et qu'il aime.

Voici la figure du petit carton glissé dans chaque paquet par les soins du Comité France-Amérique. Ils sont tous pareils, sauf le nom du donateur qui varie :

« L'AIDE A LA FRANCE m

Jadis la France sur nos bords

Jeta sa semence immortelle...

(Louis Frechette, poète canadien.)

A une Française^ avec les sympathies et les meilleurs vœux d'une Canadienne -Française, et en témoignage ^admiration pour les femmes qui ont donné à la France de si héroïques soldats.

NoK : Amédée Pilon.

Localité : Saint-Timothée.

Comté de Beauhamois.

Province de Québec (CANADA).

Sur le verso tout en blanc, chacun, n'écoutant que son cœur, écrit ce qu'il

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veut dire au pauvre Vosgien qu'il secourt. Je recopie quelques-unes de ces paroles touchantes :

Courage, vous qui souffrez. Le jour de gloire viendra pour la France...

Notre prière de chaque jour est : Vive la France l

Nous admirons votre courage^ vaillants Français. Puissiez-vous être victorieux !

Courage f vous souffrez. Dieu ne peut permettre longtemps de pareilles injustices.

Courage, braves Français, votre Jqffre vous conduira à la victoire.

Qu'elles soient bénies, ces voix lointaines, ces voix efficaces d'une amitié penchée vers nous par delà l'Océan !

Parfois, l'accent se fait plus pressant. Écoutez M""^ Joseph Bourleau, de Sainte- Monique, dans le comté de Nicolet, province de Québec. Elle écrit :

Une mère canadienne-française s'adresse à une mère affligée de la France : je suis pauvre moi-même et

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sans appui; cependant je suis heureuse de pouvoir vous donner une couverture. Et je vous offre mes plus vives et sincères sympathies.

Dans un chaud vêtement, on trouve le touchant billet que voici :

Cette douillette a été portée par les sept enfants de la même famille canadienne à leur jour de baptême et, d'après une vieille coutume canadienne, ce vêtement est généralement gardé dans la famille et remis à l'aînée des filles pour le baptême de son premier-né. Le père de ces enfants me l'a remise en me disant qu'il en faisait le sacrifice de grand cœur pour un petit ou une petite Française, en lui souhaitant toute sorte de bonheur. Moi, je ne désire pour le petit être qui s'en couvrira que de ressembler à ceux qui l'ont porté déjà et qui sont tous de beaux et forts enfants. Une carte à l'aînée des petites filles qui aurait dû avoir cette douillette lui ferait plaisir, j'en suis sûre. Voici son adresse : Marguerite Tourangeau, 606, Saint- Vallier, Montréal.

J'envoie à Marguerite Tourangeau un exemplaire de Colette Baudoche.

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Ces Canadiens ont mieux fait encore que de vêtir nos éprouvés de la guerre. Ils nous ont donné leur sang. Quelqu'un me trace une simple esquisse à la Delacroix de l'arrivée d'un contingent canadien dans une petite ville des Flandres : (( Ils débouchaient, superbes et dégingandés, quatre par quatre, au pas, avec leur manière de porter le fusil va comme je te pousse, leur tenue kaki, la casquette ou le bonnet sur la tête, fumant, sifflant, chantant, l'air résolu et gouailleur, des vieux, des jeunes, tous rasés, bien chaussés, équipements flambants neufs, avec des chevaux magnifiques et cette procession de voitures et de matériel qui suit les régiments anglais : voitures pour les couvertures, les manteaux, voiture à linge, voiture -filtre à distiller l'eau, cuisines roulantes, qui chauffaient la soupe et l'ap-

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portaient toute chaude et prête à servir à l'étape. Tout ce monde-là très gai, l'air vainqueur, ne doutant pas qu'ils allaient tout bousculer... »

Ces brillants auxiliaires ne nous sont pas venus d'une manière irréfléchie, mais après étude et par une libre décision bien débattue, bien voulue. Était-ce pour le Canada une obligation constitutionnelle de prendre part aux guerres de la Grande- Bretagne ? un intérêt moral d'aider la cause française? Le parti purement nationaUste, dans un sentiment un peu étroit, comment dirais-je, un peu provincial, eût été porté, paraît-il, à s'isoler, à ne rien vouloir connaître du monde extérieur; on me dit qu'un leader comme Bourrassa, homme de grand cœur, de grand talent, jugerait que cette guerre n'intéresse que très secondairement les Canadiens. Peu à peu, la thèse

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adverse prévalut. Parmi ces Canadiens, tous persuadés de Timmense destinée promise à leur pays, un grand nombre se refusent à chercher un simple développement économique. A leurs yeux, la patrie est autre chose qu'une vaste exploitation minière ou industrielle. Ils aspirent pour elle à un rôle spirituel. Les questions de langue, de religions et de races sont essentielles là-bas et tout au fond se trouve toujours le problème franco-anglais. Cette guerre des Alliés est pour le Canada la manière la plus efficace de résoudre ses difficultés intérieures, et c'est en outre ime façon de prendre rang de grande nation.

Voulez-vous voir ce débat mis en action et chargé de toute sa richesse, lisez avec moi une belle et profonde lettre que m'écrivait le capitaine Louis Gillet sur la

mort d'un jeune Canadien tombé dans les Flandres au champ d'honneur. Louis Gillet, au sortir de l'Ecole normale, fut durant quelques années professeur à Montréal.

Et puis c'est toujours si beau d'entendre un soldat parler d'un soldat.

Je viens d'apprendre avec douleur la mort d'un ami, un Canadien anglais, le charmant Guy Drummond, tué à Langemarck : la destinée la plus brillante, la fortune, le goût, une femme adorable, toutes les ambitions permises et, pour finir, une balle boche stupide dans une tranchée flamande. La mort du mari d'Amélie, dans Vanity Fair, de Thackeray. Je suis navré.

Guy Drummond avait le goût de l'action. Il se destinait au Parlement. C'est assez la tradition anglaise pour l'aristocratie et les grandes fortunes ; c'est une rareté en Amérique où il arrive parfois que la politique est abandonnée aux brasseurs d'afiaires. Mon ami voulait réagir contre ce discrédit ; il avait l'ambition peut-être un peu naïve d'assainir, de purifier l'atmosphère politique en l'arrachant aux luttes de petits intérêts, en la ramenant aux grandes

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vues et aux grandes idées. Je ne prétends pas qu'à vingt-cinq ans mon ami avait découvert la formule du grand rôle spirituel, de la mission qu'il rêvait que sa patrie remplît, mais il sentait l'importance et l'élargissement de l'avenir canadien. Il s'était donné, pour aborder sa tâche, une culture étendue qu'il perfectionnait sans cesse.

Je le vois toujours dans le salon de sa mère, à Montréal, une des maisons anglaises où l'on avait des égards pour ce qui est français et où régnait l'idée de la vraie politesse et des manières raffinées. C'était alors un grand garçon de dix-huit ans, de la plus aimable figure, le regard caressant, modeste, mais déjà porté vers les grandes choses par l'assurance que lui donnait sa situation dans le monde, le charme de sa personne et cette confiance générale qu'il respirait autour de lui. A l'Université, il se distinguait de ses camarades par une sorte d'aveu unanime de sa supériorité. Il avait tout ce qui réussit. Il avait le charme, la séduction, le don de la parole agréable qui déjà annonçait l'orateur. Il faisait songer à une esquisse, un léger crayon du jeune Disraeli. Il avait voulu compléter sa préparation par un séjour de deux ans en France et en Angleterre. La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a un an, à Chaalis; il venait de se marier et faisait les honneurs de la France à sa femme.

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Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis la guerre. J'ai appris son engagement en même temps que sa mort. Mais cette mort est un acte, une idée pleine de sens. Je ne sais ce qu'aurait fait plus tard mon jeune ami, ce qu'aurait réalisé son action politique. Au fond, je me demande, tout en le pleurant, s'il n'a pas réalisé d'un seul coup la mesure, et la plus magnifique, de sa noblesse et de ses services. Il lie le Canada aux gloires de cette guerre. Par sa mort, Guy Drummond justifie toutes les espérances que nous avions mises en lui : ce jeune sang versé est le gage de la vertu politique de son idéalisme...

Que ce bel hommage soit celui de la France au jeune héros canadien tombé pour nous au champ d'honneur.

Les voix se croisent par-dessus l'Océan. La lettre familière de Louis Gillet que je transcris avec indiscrétion pour qu'elle dise là-bas avec quelle piété nous ensevelissons leurs morts, se croise en mer avec d'autres lettres dont je veux aussi que l'on surprenne l'accent vrai. Écoutez ce

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qu'écrit un grand avocat de Montréal à M. E. Aine, à Paris :

î^uand on parle la même langue, on a nécessairement un grand fonds d'idées parentes, une façon de sentir et de penser à peu près uniforme, un idéal commun. Et lorsqu'un jour j'ai foulé le sol de France, tout ce vieux fonds d'atavisme à peine soupçonné a aJHiué à la surface.

Aujourd'hui, nous comprenons au Canada que la mission des Canadiens-Français est de ressaisir le flambeau qui vacillait, d'en aviver la flamme et de démontrer aux autres éléments de cette nouvelle race qui est en gestation dans notre vaste Dominion que, sans la pensée française et la civilisation grécolatine, le monde fera fausse route.

Les 6.000 Canadiens tombés à Ypres, Langemarck, Saint- Eloi, à la gauche des Anglais, à la droite des Français, symbolisent à merveille notre situation morale et ethnique entre nos deux patries : ils sauvèrent l'aile gauche anglaise et furent eux-mêmes sauvés par les Français après avoir résisté assez longtemps pour leur permettre de se reformer.

Nous sommes fiers d'avoir été à la peine et à l'honneur ; nous remplacerons nos vides au fur et à mesure. Cette semaine, 10.000 des nôtres traverse-

ront l'Océan; samedi, 35 infirmières de Montréal s'embarquaient sur le Transylvania. Quand même ! Le coup du Lusitania écœure, il ne terrorise pas. Vous nous avez trop bien donné l'exemple pour nous permettre la moindre défaillance de ce genre.

Les Canadiens en France se sont battus comme des preux. Vous connaissez Langemarck et l'afTaire des gaz asphyxiants .? Ils formaient la gauche des Anglais, qui, pendant six heures (notre droite étant rompue) fut menacée d'être enveloppée; il fallut se dégager par des charges réitérées et recoudre ensuite les morceaux coupés de notre ligne. Les régiments canadiens, les divisions de l'Ontario, de Toronto, de Québec, se sont couverts

de gloire Comme il va falloir que la

France soit belle après la victoire pour payer tous ces dons, tous ces cœurs ailés, toutes ces imaginations qui courent à. son

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