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Une visite à Monsieur le duc de Bordeaux

Je prends la plume pour démentir au grand soloil de la publicité de ténébreuses calomnies, et pour confondre des impostures anonymes. Il y a plus d'une manœuvre en jeu dans l'intrigue dont il s'agit, toutes aussi perfides, aussi venimeuses.

J'rvoqre ici. cela va sans dire, cellos-là seiilenienl qui, par leur nature, loinbent de droit sous la juridiction de la publicité. Il suffira, pour les déjouer, de les traîner dans cette franche arène de vérité, où, comme dit l'Évangile, à propos du jugement universel, tout ce qui est caché dans les ténèbres sera manifesté au grand jour. Je me suis tu longtemps, trop long-temps peut-être; mais enfin le même sentiment qui dans un temps commande le silence, oblige à le rompre dans un îiiitie.

Voici les faits :

Fort peu de temps après la révolution de février, j'avais reçu une mission h Télranger, qui, en tout temps, eût été délicate, et qui alors n'élait pas exemple d'un cov-

lain péril. Jo partis. Il no serait ni convenable ni opportun d'en dire là-dessus davantage. Un bomme qui a mis au service de la démocratie une gloire, un génie^ un courage hors ligne, M. de Lamartine tenait le portefeuille des affaires étrangères : c'est de lui que j'avais reçu mes instructions, c'est avec lui que j'ai correspondu ; c'est donc à lui, k lui seul qu'il appartient de dire si j'ai justifié la confiance qu'on avait mise en moi .

Ma mission finit avec le gouvernement qui me l'avaii donnée. Je me trouvais en ce moment h six cents lieues de Paris, à l'exlrême frontière de la Pologno nniiichienne; je profilai de mon lelour [>our visiter, mais désormais en siniple voya-

geiir et sans caractère aucun, la Hongrie et la Croatie prêtes alors h en venir aux mains, deux grands tiers de l'Allemagne et jusqu'au Danemark où la qnestion des Duchés était encore pendante. Je ne revins h Paris que dans le courant de septembre.

J'avais séjourné à Vienne deux fois, au mois d'avril (t au mois d'août; j'y avais formé dans les différents partis des relations importantes ; j'avais fait une étude assidue de la question autrichienne, question immense qui porte en elle les destinées du continent européen.

Lorsqu'éclatèrent à Vienne les événements d'octobre, on devine à quel point j'en fus préoccupe''. Plusieurs des hommes

avec lesquels j'étais en rap]>orl se Irouvaient en scène, sur le premier plan; les questions dont l'élude m'avait absorbé plusieurs mois allaient recevoir une solution; or, cette solution, quelle serait-elle? Donnerait-elle raison à mes prévisions? Les démenlirait-elle? J'étais jaloux d'en juger par moi-même et curieux de suivre les événemenîs par mes yeux, non par ceux des autres.

Les récils des journaux les mieux informés, ceux même des correspondances particulières, sont tous inévitablement entachés de partialité : ce ne sont jamais, après tout, que les appréciations d'un individu aveuglé d'ordinaire par l'esprit do paili, (piand il ne Test pas par l'intérêt

personnel. Veut-on savoir?... il faut voir; surtout lorsqu'on peut être appelé, d'un moment h l'autre, h rendre compte au public de ce qu'on sait, et qu'on désire sincèrement dévouer au pays, en temps utile, le fruit de ses travaux. Rien ne compense Vipse vidi, si ce n'est pourtant le quorum pars mag)ia fui.

Bref, je repartis pour Vienne.

J'y rentrai presque en même temps que le Ban de Croatie Jellachisch, et si je ne dis pas le prince Windischgraëtz , c'est qu'il a dédaigné d'y rentrer de sa personne et n'a point quitté son quartier-général de Scliœnbrùnn. Parmi les hommes polili(iues avec lesquels j'avais été en relation, même en (correspondance, l'nn t'Mnil ini-

nislie, j)lusieius proscrils, un auUe ëlail fusillé. L'empereur ab(ii(jua.

Je raconte ici, je ne discute ni ne juge.

C'était la troisième fois que je voyais Vienne dans Tannée; ce troisième séjour dura un mois environ, partagé entre Kremsier où siégeait la diète intimidée, et Vienne même où régnaient l'état de siège, les commissions militaires, la réaction en un mot avec toutes ses violences. Le faisceau de la monarchie autrichienne , quelque temps relâché, jamais brisé, se resserrait dans la tourmente. Ce résultat était prévu de tous ceux qui, ayant suivi deprès les diverses phases de la révolution, ne pouvaient se faiie aucune illusion sur le véritable esprit de l'armée et des masses.

Quand j'eus appris ce ([ua je voulais apprendre et vu ce que je voulais voir, rien ne me retenait plus à Vienne et je quittai celte ville pour revenir en France par l'illyrie, Venise, la Lombardie et le Piémont.

Me voici parvenu au point critique de ma narration, à l'épisode de mon voyage qui a soulevé contre moi les calomnies auxquelles je réponds. Peut-être aurais-je pu me dispenser de leur (aire cet honneur; mais, si absurde que soit une calomnie, elle peut faire lâche à la longue si elle n'est combattue; le silence du dédain n'est pas toujours une défense suflisanlo; il peut mÙDic ([uelquefois passer pom- un a\cii.

Je c'onliiiuc mon k'c'u ; lisez cl jii^ez.

Lors de mon premier voyage, allant de Croatie à Vicmie, j'avais lié conversation sur le chemin de Ici' avec un Français établi à Gratz ; comme nous approchions de la petite ville de Neustadt : - — C'est làbas, me dit-il en indiquant du doigt la frontière hongroise, qu'est le château de Frohsdoif. — El qu'est-ce que le château de Frohsdorf? lui demandai-je. — Comment, vous l'ignorez? (/est la résidence de monsieur le duc de Bordeaux. — Je l'ignorais en cirei , et c'est ainsi que je l'appris. ;

Passant aussi près du prétendant de la légitimité, j'eusse été curieux, je l'avoue, de lui faire une visite, ne lùt-ce (ju'à lilie

(Je Français. Un de nies amis, non moins éloigné que moi des opinions légitimistes, lui en avait fait une h Belgrave Square et avait été bien reçu, malgré l'indépendance démocratique de son langage et ses antécédents bien connus. Mais la situation particulière où j'étais alors ne me permettait pas d'imiter cet exemple. Ma mission était terminée, c'est vrai, mais enfin j'en revenais , et , dans cette position sem-iofficielle, il m'eût paru mal séant de me présenter chez monsieur le duc de Bordeaux. C'eût été une inconvenance pour lui, pour moi , pour ceux qui m'avaient envoyé. Je m'abstins donc et m'en tins au renseignement topographique que le hasard m'avait donné.

Quatre mois plus lard , au moment de partir pour mon second voyage, el la veille même de mon départ, un de mes amis de Paris, M. le vicomte d'Yzarn Freissinet, m''olTrit pour M. le duc de Lévis, qui habite Frohsdorf, une lettre que j'acceptai et qu'il me remit dans un salon, où précisément en ce moment se trouvait M. Louis- Napoléon Bonaparte, quarante jours avant son élection. Ce rapprochement, tout fortuit, ne laissait pas d être piquant. J'étais là, pour ainsi dire, entre deux prétendants, séparés, il est vrai, par cinq cents lieues; mais en quittant l'un, j'allais voir l'autre. 11 ne m'a manqué, pour compléter cette galerie d'histoire contemporaine, qu un voyage en Angh^ei're : car là sans doule

aussi pins d'un préleudant est au jeu, ou du moins croit y être, dans la grande partie qui se joue en France, en Europe, sur l'échiquier brûlant de la politique.

Quoique Frohsdorf ne soit guère éloigné de Vienne que d'une douzaine de lieues, et que, grâce au chemin de fer, le voyage se fasse en deux heures, le temps m'avait toujours manqué pour aller rendre à M. de Lévis la lettre de M. de Freissinet. Je l'avais en poche depuis six semaines, et, malgré mon intention formelle d'en faire usage, je l'aurais peut-être encore si une occasion toute naturelle de la remettre enfin ne se lût présentée.

M'étanl décidé h revenir en France par Trioste, je devais nécessairement repasser

(levant Frolisdorf; je résolus do m'y arrêter; car celle fois je n'étais plus, comme la |)?'emière, gêné par des considérations de bienséance politique; simple voyageur, absolument libre de mes actions, j'allais où je voulais aller, je voyais qui je voulais voir, el je dois dire que j'ai usé largement de cette précieuse liberté.

Je n'avais aucun motif pour dissimuler mon projet, et ne le cachai nullement h mon départ de Paris; quant à Vienne, vous allez voir h quel point je poussai la dissimulation.

La veille ou l'avant veille de mon départ, je dînais à l'ambassade de France avec M. de L., chargé des intérêts particuliers du duc de Modène h Virnne , après y avoir élé

précédonimenl son charg*^ d'aflaires diplomaiique. Madamo la durliesse de Bordeaux ëlaiit une princesse de Modène, M. de L. a naturellement des relations suivies avec Frohsdorf ; c'est donc à lui que je m'adressai, h table même et devant tout le monde, pour les renseignements dont j'avais besoin, et ce fut lui qui me traça, avec le même mystère, mon itinéi-aire du lendemain, m'indiquant la station du chemin de fer où je devais m'arrêter, l'auberge où je devais descendre, I endroit où je trouverais une voiture pour Frohsdorf.

l'heure, entin. la plus sûre pour me présenter au château.

Je demande giàce pour ces menus détails, ils moni paiMi né(^essnii'fs: on prouve.

Pï\ (lisanl tout, qu'on n"a ii«'n à carher. Le meilleur moyen de déjouer, de confondre rinlrigue, est de verser sur elle à grands flots la lumière d'une publicité sans réserve.

Je suivis de point en point l'instruclion de M. de L. , et à l'heure dite j'étais à Frohsdorf. M. de Lévis me fit l'honneur de me présenter à monsieur le duc et à madame la duchesse de Bordeaux , à madame la duchesse d'Angoulème; on eut la politesse de me retenir à dîner, on voulait me retenir plus longtemps, mais le temps me pressait; je ne passai au château que • la soirée, et dans la nuit j'étais de retour h la station du chemin de fer qui devait m'enimener ;i Trioste.

Voilà le crime dans toute son horreur et avec les circonstances eiïroyables qui l'ont aggravé.

Certes , j'étais loin de prévoir qu'une démarche si indifférente en elle-même et surtout si innocente, serait incriminée par la malveillance. Même avant mon retour h Paris, ma visite à Frohsdorf y était connue et commentée... Dieu sait comment.

Les uns, confondant les dates h dessein, soutenaient magistralement que je n'avais jamais eu de mission, que je n'avais pris ce masque que pour couvrir je ne sais quelles iuîrigues aussi indignes de moi que des personnes honorables qu'on y mêle audacieusement. D'autres, non moins inventifs, souliomienl sérieusement que

je suis allé à Froshdorf. . . Devinoz poiii*qitoi?... Pour y faire amende honorai do et pour abjurer entre les mains de madame la duchesse d'Angouleme les opinions de loule ma vie.

Ceci me rappelle un autre épisode de mes voyages. Me trouvant à Florence il y a bien des années, car c'était sous la Restauration , il m'est arrivé aussi , non pas une fois, mais dix, de dîner chez le père du Président de la Réjmblique, l'exroi de Hollande, Louis Bonaparte, prosciii alors connue l'est aujourd'hui le potit-fds de Charles X. Pourtant je ne fus point accusé pour ce fait d'ourdir des trames bonapartistes.

Que signifie celle rigueur nouvelle et

quelles mœurs sauvages enlend-on inoculer à celle France aulrefois si chevaleresque, si généreuse? Un lel excès de rigorisme sent Thypocrisie. De tout temps les proscrits ont été sacrés ; ils le seront toujours, quoi quon fosse et quels qu'ils soient. D'ailleurs les courtisans de l'exil sont trop rares et l'on gagne Irop peu à celle cour désintéressée pour qu'on doive jamais craindre à cet égard la conlagion de l'exemple.

Mais ce n'est pas tout. La calomnie est ingénieuse dans ses invenlions : une fois lancée elle ne s'arrête pas en si beau chemin. Je fais si peu mystère de ma visile à Frohsdorf que je la raconle h qui veut l'enlendre, et cela aux giMis de lous les

parlis, sans amour, sans haine, avec la religieuse impartialité de l'historien et de l'honnête homrne. Nec injuria nec beneficiis. Ceux qui attendaient de moi des médisances, des calomnies, peut-être, sont fort scandalisés de ma sincérité , et , afin d'en atténuer l'effet, ils ont imaginé d'opposer à mes récits des récits contraires. Jusque là ils sont dans leur droit : l'un dit blanc, l'autre noir, et, les parties entendues, le public prononce en dernier ressort et sans appel.

Mais voici où commence la perfidie.

Quelques journaux ont publié un tableau injurieux et mensonger de ce qu'ils appellent la cour de Frohsdorf; or, poui" donner au susdit tableau plus d'auto-

riléj cerlaiues âmes charitables insinuent, affirment même au besoin, que j'en suis lauteur ; excellent moyen de me mettre en contradiction avec moi-même et de déconsidérer ainsi mon témoignage; c'est-àdire qu'à enlendreces honnêtes chrétiens, je n'aurais été à Frohsdorf, je ne m'y serais assis à la table de la famille exilée, que pour la dilfamer ensuite, et livrer des proscrits aux sottes risées des partis.

Je n'ai pas besoin de dire que c'est un mensonge abominable. Je me manquerais à moi-même si j'insistais sui' ce point. Je ne veux pas supposer qu'on m'estime capable d'une grossièreté si plate et d'un si odieux abus de l'hospitalité.

Il y a dans tout ce laborieux, dans cet

ai'lilicieux ccha(aiidage bien desconlratliclions, bien des inconséquences ; il est évident que si j'ai été faire amende bonorable à Frohsdorf, ce n'est pas pour venir décrier Frohsdori' à Paris. Mais qu'importe à la calomnie I Elle n'y regarde point de si près. Pourvu qu'elle noircisse le prochain, cela lui suflil, et pour cela tous les moyens lui sont bons. Afin de mieux infilirer son acre venin dans les cœurs, elle s'y glisse par toutes les portes, et pour séduire plus sûrement lout le monde, elle parle à chacun son langage.

Au reste, de pareilles inconséquences ne sont pas nouvelles pour moi : ma présence en Autriche était pour les partis un texte inépuisable de conjectures plaisanlet» à

Torco d'ôlro conlnulicloircs. Siiivaiil les uns, j'cxcilais lo iian de Croatie contre les Hongrois, tandis que les autres m'avaient vu répandre l'or à pleines mains, sur le peuple de Vienne, du haut des barricades; or, pendant qu'on me voyait à Vienne, j'étais à Cracovie; et quant au Ban Jellaschiscli, je l'ai vu pour la première fois cinq mois après l'époque où j'étais censé le voir tous les jours. Voilà comme on écrit l'histoire, même au siècle et sous l'empire de la publicité universelle.

Il y a une mesure a tout, et la patience a des limites ; il est même des cas où elle peut cesser d'être une vertu. Je suis las de m'entendre allribuei' des paroles que je n'ai jamais i>rouoncéc's. dos iiclious que je

n'ai jamais commises. Pour qu'on ne me fasse plus parler, je ne connais qu'un moyen : c'est de parler moi-même. Ce qui veut dire, en d'autres termes, que puisque tant de gens ont raconté, de tant de façons différentes, mon voyage à Frohsdorf, je me vois dans la nécessité de le raconter moi-même, ne fût-ce que pour rectifier les faits dénaturés et couper court aux commentaires diffamatoires.

Je m'y décide à regret, h mon corps défendant, car je me trouve littéralement dans le cas de légitime défense. Malgré ce motif impérieux, j'ai hésité longtemps, je le répète. Il me semblait que c'est manquer à l'hospitalité que de révéler au public ce qu'on a vu et entendu (même le bien ; dans

une maison étrangère, celte maison fûtelle le palais d'un roi, et quoique ses habitants soient sur la scène du monde. Ce procédé a quelque chose qui me blesse.

Mais enfin j'ai dû faire violence à mes premiers scrupules et triompher de mes répugnances. Je cède, contraint et forcé.

Ces explications, je l'espère, suffiront pour m'absoudre aux yeux des personnes disposées à m'accuser d'indiscrétion.

Blâme pour blâme, j'aime encore mieux passer pour indiscret que pour apostat ou déloyal.

Voilà comment j'ai été amené h publier, bien malgré moi, la relation d'une visite qui, cei'los, ne comportait pas tout le bruit (pi'on on a fait. Qw'on n'attende do moi ni

adulaiion ni (h'niifrcment; je serai vrai; rien de plus, rien de moins. Je rougirais d'immoler la vérité à l'esprit de parti. Les partis qui, poui' vivre, ont besoin du mensonge, ne méritent pas de vivre ol ne vivent pas longtemps. Hommes ou partis, la vérité est l'aliment des forts.

Cet épisode de mes voyages à travers l'Allemagne, n'élait pas destiné h voir le jour de longtemps, et moins encore à paraître isolé. Il a fallu les circonstances que je viens d'exposer pour me décider à le détacher de l'ensemble dont il fait partie, et à le publier en ce moment-ci. C'est une page de mémoires ; je prie le locleur de la

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considérer comme telle. Celle juslificalion élait devenue nécessaire, et elle est bien simple assurément, puisque elle ressort du fait incriminé hii-nième.

Paris 28 février 1849.

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