‹ Une visite à Monsieur le duc de BordeauxChapitre 2 sur 8 · MONSIEUR LE DUC DE BORDEAIH · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE DUC DE BORDEAIH

Je quittai Vienne, le 12 décembre dernier, à six heures du malin, par le cliemin de fer du Midi. Il faisait nuit close; la station intérieure n'était éclairée que par les fallots des gens de police commis à la visite des passeports, rebutante formalité, qu'en Autriche il faut subir, au départ

comme à l'arrivée , et dont la rigueur élait alors redoublée par l'élal de siège. On perdit ainsi beaucoup de temps. Enfin le monstre haletant, nommé locomotive, souffla bruyamment par ses larges et brûlants naseaux ; on partit.

L'aube pointe, et permet d'apercevoir dans la brume , une aiguille gothique appelée Fileuse-de-la-Croix, et à laquelle se rattache on ne sait quelle tradition du Moyen Age. A gauche , s'étend une vaste plaine , au bout de laquelle est la frontière hongroise. Une chaîne de collines vertes s'élève à droite ; quelques châteaux ruinés, celui de Lichtstenstein entre autres, les couronnent de loin en loin , et quand elles s'ouvrent pour laisser passer une route , un torrent , l'œil saisit au passage de ra-

pides échappées sur la Brùhie, espècu de Suisse en miniature (tous les pays ont leur Suisse), dont on vante fort les retraites solitaires et les accidents agrestes.

A sept heures et demie, on était devant Bade, village célèbre par ses eaux sulfureuses, et tout aussi pittoresque, sinon plus , que son homonyme des bords du Rhin. Dans mon précédent voyage, j*y avais passé, avec des amis de France, une journée du mois d'août ; ce lieu était alors fort à la mode : les familles eifrayées des troubles de Vienne, y étaient venues en foule , chercher la paix , le silence , la sécurité. Isolées les unes des autres , et coquettement cachées dans la verdure, toutes les maisons, vrais bijoux, étaient émaillées de fleurs et de femmes. Ici des bois, là

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des prairies, plus loin des rochers, partout des eaux courantes. Tout y est si ingénieusemeul r;il(:iil(- pour la piomenade et pour \(' j)laisii' dos yeux , que chaque site s'y troMvo , pour ainsi dijf . inullipii** [tai' lui-iriême. Je <]outo fjue la lîjiiljle, si vantée, ait lien d'aussi charmant. L'archiduc (Jiai les a ((jiislruil, au luiliccj de cet Klysée chanjpetn-, le l>eau château de Weilhourg , adniirahleineni situé , non moins adruirahleuicnl tenu, et dont les {X)inls de vue accusent, darjs ceux qui oui choisi hsite et qui y ont su s'y plaire, un goût vil et intellij^'ent de la nature.

Ileur<îux grands de la teire ! In lieu h'ui plaît, ils s'en emparent, et, d'un coup de ha^ui'lle, le désir, comme dans les<onles de lées, se transforme poui eux en pos-

session. Plii> [k in eux les voyageiii-sî Ils

passent, et on passant lU s'oni|taront . eux aussi . de tout ce qu'ils voient ; ils sassimilent loui \^:\v 1 es|>rit: ils jouissent de la nature, nou en propriétaires, mais eu rois... Pardon ! j'ouMi»^ i|Ut' nous sommes en république. 11 est vrai que nous voyageons en .\utriehe. où la Ré[niblique n'est pas encore proclamée.

Celte fois, je revoyais t>aade sans ombrages, sans tleurs. sans femmes. Mais les gracieux souvenirs de 1 ele transliguraient h mes yeux les tristesses de l'hiver. Je dis hiver, parce qu'on touchait à la mi-décembre, et que h^s arbres étaient sans feuilles. A ne jui^er du temps que par la douceur de l'air et l'éclat du ciel, on pouvait accuser d erreur le calemlrier, et se

croire en plein printemps. Le soleil se leva sur les plaines de Hongrie, aussi splendide et presque aussi chaud qu'au mois de mai. Ses rayons, d'un rouge ardent, étincelaient à travers les rameaux dépouillés des peupliers et des saules. Le bleu du ciel était seulement un peu pâle , mais pas un nuage, pas une vapeur n'en ternissaient l'azur.

A neuf heures, au lieu de huit, grâce aux investigations de la police, et aussi grâce à la lenteur sacramentelle des îmls-îvads autrichiens, je mis pied h terre à Wiener- Neustadt, vieille petite ville située surl'extiême frontière hongroise, et qui n'a pour soi que deux gi'os clochers massifs, et de plus une des écoles militaires de la monarchie autrichienne. Neustadt est le Saint-Cvr

de Vienne. Je descendis à l'hôtel du Cerfd'Or. Ma loilelte fut bientôt faite, et, à dix heures sonnant , une vieille calèche jaune , attelée de deux haridelles , une manière de fiacre dont l'espèce est à jamais perdue, était à ma porte , prête à me conduire à Frohsdorf.

A peine sorti de Neusladt, on coupe à angle droit l'embranchement du chemin de fer qui relie la ville hongroise d'OEdenbourg à la grande artère du iMidi. Cette ligne était déserte et tout-h-fait abandonnée, car alors déjà la guerre interceptait toutes les communications entre la Hongrie et les pays circonvoisins. Les stations étaient closes, les guérites vides, les signaux immobiles; l'herbe commençait à poindre entre les rails. Le pays est plat oi \o\i\

d'être beau ; il manque à la fois d'arbres et d'habitations. Seulement, après deux ou trois kilomètres , on traverse un bois de pins, dont la verdure éternelle conserve en toute saison l'image des beaux jours, sinon les beaux jours eux-mêmes.

Les arbres verts jouent, dans la nature, le rôle de retardataires ou de précurseurs, et constituent en tous cas, pendant l'hiver, le chapitre des consolations.

Enfin je rencontre un village , c'était le premier, et sur un écriieau cloué au coin de la première, ou de l'une des pi'emières maisons , je lis le nom de Frohsdorf , écrit en lettres blanches sur un fond noir.

.l'étais arrivé. Mon Automédon me conduisit droit au château : il fallut , pour l'ai-

teindre, traverser tout le village, coupé en deux par la Leylha. Il m'arrêta à la porte. Onze heures sonnaient.

Frohsdorf est une ancienne terre seigneuriale qui, des mains de je ne sais quelle famille autrichienne, passa, sous la Restauration, dans celles de madame Caroline Murât , l'ex-reine de Naples ; c'est elle qui la vendit à madame la duchesse d'Angoulême , sous le nom du duc de Blacas Le domaine, administré par un bailli, n'est pas fort vaste, surtout pour un don)aine princier; mais , en revanche , l'habitation est très-spacieuse , quoiqu'elle suffise à peine au nombre de ses habitants.

Elle est environnée de tous les cotés par un fossé sans eau, lequel n'est, h propre-

ment parler, quun saut-de-loup où donnent les cuisines, et qu'on passe sur un pont de pierre jeté en face de la principale entrée. Je ne sais même s'il en existe une antre. Je ne le crois pas. Le château n'a rien de féodal, encore moins de royal. C'est une grande maison blanche à l'allemande, dont le toit pointu est couronné de clieminées et de mansardes. Seulement il est coupé au milieu par un fronton triangulaire. Le rez-de-chaussée est au niveau du pont et surmonté de deux étages. J'ai compté neuf fenêtres de front. Celles du second étage sont carrées et fort petites. Les autres ont des dimensions raisonnables. Une seule, celle du milieu, précisément au-dessus do la porte, qui est large et cinliée, est ornée d'un balcon et flanquée de pilastres adhérents. Ces pilastres et le fronton supérieur

sont les seules parties de la façiidc (iiil :\ïfeclent une cerlaine intoiiiion d'archilectiire. Le reveis occidental a conservé une grosse tour ronde qui plonge jusqu'au fond du fossé, mais qui, nialheureusenient, est tronquée et coupée ras h la hauteur du toit. C'est dans cette tour qu'est la chapelle. Les communs sont fort rapprochés et touchent presque au château.

Derrière est le parc, terminé par un jardin anglais. Ni l'un ni l'autre ne soiil grands. Uu peu plus loin est une colliue accidentée et plantée d'arhres veris où est bâtie ce qu'on appelle la Maison du Garde, maison fort jolie par parenihèse, et dont s'accommoderait parfaitement une ('jimiile parisienne. Plus loin encore, et connue pour faire point de vue dans le paysage,

s'élève une ruine qui dépend de la terre et en marque, je crois, la limite.

Le site est sévère et empreint d'un caractère mélancolique. Au couchant, se déroule, comme une vaste nappe de verdure, une plaine unie, h l'extrémité de laquelle se dresse, dans toute sa magnificence, la chaîne des montagnes qui séparent la Styrie de l'archiduché d'Autriche, et qui relient les Alpes aux Karpalhes. Leurs découpures festonnent l'horizon, et la neige, dont la plus haute était couverte entièrement, faisait reluire au soleil le feu glacé de ses mille diamants. Au levant, l'aspect est tout autre : de ce côté, et h une portée de fusil du château tout au plus, court une longue colline assez maussade, quoique boisée, au sommet de laquelle se trouve

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la limite hongroise, défendue alors par des paysans armés. De là on doit découvrir la ville d'OEdenbourg et le lac de Neustadt, près duquel elle est assise.

J'ajoute, à titre de renseignement, que le château où les Eslhérazy gardent le trésor de leurs joyaux de famille, n'est pas éloigné de celte frontière. D'incalculables richesses étaient jadis accumulées dans cet immense écrin gardé par des canons et des grenadiers à la solde de cette maison quasi royale. Il n'était permis aux héritiers d'aliéner cet opulent patrimoine que pour payer la rançon d'un membre de la famille tombé au pouvoir des infidèles. Celte disposition testamentaire rappelle les longues luttes soutenues contre la puissance ottomane par la vieille Hongrie, sentinelle

avancée de la chrélienlé. Toujours sur la brèche, elle a sauvé l'Europe en plus d'une rencontre, et malgré, sa bravoure elle n'y eut pas toujours suffi, témoin Sobieski.

Frohsdorf est donc fort près, comme on le voit, de la frontière hongroise, si près même que le séjour n'en est pas sa us danger pendant la guerre actuelle. En cas dattnque, le peu de troupes canlonuées dans le village, le dernier de l'Autriche, de ce côté-là, seraient une défense insuffisante. Accoutumés aux vicissitudes de l'exil, et aguerris par l'adversité, confiants en Dieu ou dans leur étoile, les hôtes de Frohsdorf m'ont paru médiocrement alarmés dun péril dont pourtant ils ne se dissimulaient pas la possibilité.

Enfin j'entrai dans le chaleau.

L'entrée en est froide et Irisle comme celle d'un couvent, et il règne dans la cour, d'ailleurs étroite et profonde, un sentiment d'humidité. Ce fut là du moins mon impression. Adroite, sous le vestibule, est la loge du suisse, et, suspendu près de la porte, un grand tableau imprimé indique les heures de départ et d'arrivée du chemin de fer, uni(iue voie par où cette solitude communique avec le monde. Je demandai en français (cela a a sans dire), M. le duc de Lévis, et c'est en français qu'on me répondit, car, de la cave au grenier, depuis l'allumeur de quinquels, dans la maison, tout est français. Une femme, celle du concierge sans doute, me conduisit elle-même, avec beaucoup de politesse, au premier étage, et je fus introduit dans une grande chambre à coucher

qui sert en même temps de cabinet de travail, et qui a vue sur la campagne. Il y avait sur la table divers journaux français, la Gazette, les Débats, et quelques journaux allemands. M. de Lévis me rejoignit bientôt, et je lui remis la lettre que M. de Freissinet m'avait donnée à Paris pour lui.

La conversation roula naturellement sur les affaires de France, sur la grande élection qui devait avoir eu lieu l'avant-veille, et dont je ne connus le résultat qu'à Vérone, huit jours plus tard. M. de Lévis est un homme froid, circonspect, très-poli. Il n'y a rien en lui de militaire, quoiqu'il ait été colonel, et qu'il ait fait, si je ne me trompe, les campagnes de Morée et d'Espagne. Quoique éloigné de France, il est

au courant de tout ce qui s'y passe, et j'ai été surpris de le trouver si bien au fait des choses et des hommes. Quand nous eûmes quelque temps causé, il me quitta pour aller demander à monsieur le duc de Bordeaux à quelle heure il me recevrait. L'instant d'après, il revint me dire que ce serait immédiatement.

J'ignorais quel litie on donne au prince dans la maison, et, l'étant venu chercher sous son toit, je voulais, je devais naturellement faire comme tout le monde, ni trop ni trop peu. J'interrogeai là-dessus M. de Lévis :

— « Il n'y a point ici d'étiquette, me « répondit-il ; nous sommes des exilés. « Nous disons au prince : Monseigneur. »

Je me lins pour averti, el, quoique peu versé dans la langue des cours, j'es{^ère iu'êlre, dans mon langage, conformé aux convenances de la situation.

Je dois confesser tout de suite que j'ai été moins heureux avec madame la duchesse de Bordeaux et madame la duchesse d'Angoulème : il m'est arrivé de les traiter une fois d'Altesse. Or, ce litie, qui, de ma part, était une déférence, a dû leur paraître, à toutes les deux (j'y songeai trop tard), un manque d'égards et une négation directe de leurs droits : l'une, parce qu'elle est reine, dans sa pensée, depuis son mariage avec le petil-fils de Henri IV, qui est pour elle nécessairement Henri V; l'autre, parce qu'elle a été reine aussi en vertu de l'abdication de Charles X; et le fait est

que, même en sa présencèy les hal)ilanls de Frohsdoif l'appellent, entre eux, la Reine.

Puisque nous voilà sur le chapitre un peu vain des litres, qu'on me permette de l'épuiser, pour n'y plus revenir. Monsieur le duc et madanio la duchesse de Bordeaux portent à l'étranger le nom de comte et comtesse de Chambord ; madame la duchesse d'Angouléme celui de comtesse de Marne. Ayant commencé à les désigner sous leurs noms consacrés et généralement connus, au lieu d'adopter leurs baptêmes de convention, jo continuerai comme j'ai commencé. Les noms ne font rien à l'affaire, et mon récit n'en sera que plus clair, plus compréhensible h tout le monde, sans pour cela rien perdre de sa fidélité.

Monsieur le duc de Bordeaux habite le rez-de-chaussée. 11 me reçut dans un cabinet fort simple, qui a vue sur les collines hongioises. J'y remarquai une collection de cannes, de fusils, et un fauteuil entièrement fait de peaux de cerf, de manière que les bois forment les bras et le dossier. Ce meuble original est sans doute un souvenir, ou un présent de chasse. Le prince était debout devant une table de travail, placée au milieu de la pièce, les mains appuyées sur son f:uUeuil. Il ne s'assit ni ne me fit asseoir tout de suite, et son accueil n'était pas exempt d'une sorte de solennité. Tranchons le mol : il me reçut en roi.

Habitué aux visites de ses partisans, et de ses partisans seuls, j'étais pour lui une

nouveauté. Il ne connaissait dr niui <|u«' mes opinions et quelques écrits (1), dont le fonds ne pouvait lui plaire évidemment. Peut-être s'altendail-il à trouver en ma personne un de ces furieux démocrates qui mettent, comme on dit trivialement, les pieds dans les plats, et supposait-il que je venais lui rompre en visière brutalement. De là sa réserve dans les premiers moments. Il est certain qu'il était sur In défensive, et qu'il voulait me voir venir, Sa physionomie interrogatrice et un peu tendue exprimait, j'y lis du moins, tout ce que je viens de dire.

Après les phrases banales, préambule obligé de toute première visite, surtout

(t ) Rome tonten'nine, Caroline en Sicile.

— .Si —

d'une visite comme celle-là, on s'assit. La

conversation s'engagea.

J'allai droit au but, et voici textuellement, autant que ma mémoire me la rappelle, la première phrase sérieuse que je lui adressai : — « Monseigneur, lui dis- je, <( j'ignore, et Dieu seul peut savoir quelles « destinées vous sont réservées dans l'a- «T venir; mais si vous avez une chance de « régner quelque jour en France, ce que, « pour mon compte, je ne désire pas, cette « chance la voici : Que, par impossible, la « France, épuisée par ses expériences, à « bout de ses ressources, ne trouve pas « dans le pouvoir électif la stabilité qu'elle « poursuit ; que le découragement, les mé- « comptes, retournent jamais ses pensées « vers le principe héréditaire, comme base

(( plus lixe do l'auloiilë, vous représentez « ce principe, et, dans ce cas, c'est la « France elle-même qui viendrait vous « chercher. Jusque-là, je ne vois pour « vous qu'une chose à faire : attendre les « événements. »

Monsieur le duc de Bordeaux m'avait écoulé avec attention ; à mesure que je parlais, sa physionomie se détendait visiblement : la glace du début était brisée. Il me répondit sans hésitation que je venais de traduire sa pensée; qu'il n'entreprendrait jamais rien contre les pouvoirs établis, ne voulait prendre aucune initiative et n'avait aucune ambition personnelle; qu'il se considérait en elTet comme le principe de Tordre et de la stabilité; qu'il entendait maintenir ce principe in-

lact, ne lût-co que pour le repos futur de la France; que ce principe était toute sa force, qu'il n'en avait pas d'autre; qu'il en aurait toujours assez pour remplir son devoir quel qu'il fût, et que Dieu d'ailleurs lui viendrait en aide. « Si je rentre jamais « en France, ajouta-l-il, ce ne sera que i( pour y faire de la conciliation, et je crois « que moi seul en peux faire. »

C'est Dieu qui sonde les cœurs et les reins; c''est donc à lui qu\ippartient le secret des consciences. Cependant je crois pouvoir prendre sur moi d'affirmer que les paroles du prince étaient sincères. Le ton pénétré dont il les prononça, l'ouverture de sa physionomie pendant qu'il pa liait, ne laissaient aucun doute à cet égard et emportaient la convie-

tion. Tout en lui décèle une grande droiture de cœur et d'esprit, un vif senti mont du devoir et de Injustice, uni h l'amour du bien. 11 me parut, comme M. de Lcvis , au courant de nos nffaires, quoique extrêmement réservé sur les hommes; soit discrétion, soit prudence, il ne formula de jugement sur aucun, et demeura, quant aux choses courantes, sur le lerrain des généralités, tellement qu'à cet égard aucune de ses paroles, aucune même de ses opinions ne m'est restée dans la mémoire; la profession de foi par laquelle il avait ouvert l'entretien, s'y est gravée au contraire mot à mot. Il est vrai qu'elle était le nœud ei comme le pivot du discours. C'était pouimoi le principal, le reste n'était qu'accessoire.

11 y aurait de ma part une sotte pré-

soinplion à m'iniaginer que j'aie en une heure conquis sa confiance et pénétré son secret. Je suis loin d'avoir une prétention si ridicule. Qu'étais-jo pour lui? Un inconnu, un curieux. Il ne me dit évidemment que ce qu'il voulait me dire, n'alla que jusqu'où il voulait aller, et mefitparler pius qu'il ne parla lui-même. J'aurais désiré que ce fût le contraire : mais je n'étais pas le maître de la conversation. Si par moment je me taisais pour lui laisser prendre linitiative, il la prenait rarement et se*taisait à son tour. Il y avait alors des silencesqu'il fallait bien rompre souspeine de voir tomber l'entretien.

* Monsieur le duc de Bordeaux a

l'esprit ouvert aux questions du jour, les étudie toutes et n'est point étranger

aux théories industrielles. Pendant son séjour en Angleterre, il est peu de nianufactures importantes qu'il n'ait visitées, et visitées avec soin. Sa réserve, qui est excessive et constitue l'un des traits saillants de son caractère , lui fait évidemment tort, en ce sens qu'il a plus d'intelligence qu'il n'en laisse paraître. C'est le contraire chez la plupart des hommes.

Deux questions le préoccupaient entre toutes les autres : l'organisation administrative de la France par la commune et le prohltMne social des travailleurs. Mais sur ce dernier point il m'a paru imbu de quelqueserreurselnourri d'illusions. Ainsi, par exemple, il attribue aux ouvriers de Paris des sentiments religieux qu'ils sont loin d'avoir, du moins dans le sens qu'il attache

aux mots, et ne se rend peut-être pas suffisamment compte de leur répugnance pour le drapeau blanc. C'est chez eux plus ou moins qu'une idée, c'est un instinct; dans tous les cas, c'est un fait.

Je ne lui cachai point là-dessus la réalité, sans m'étonner de sa méprise. Ce n'est pas qu'il manque de sagacité, il en a certainement; mais on a beau lire les journaux des différents partis, et il les lit tous ou presque tous ; on a beau se retremper chaque jour h la source des coiTespondances les mieux informées, et l'une entre autres me parut si judicieuse que je l'aurais signée sans difficulté : on ne vil pas impunément hors de l'atmosphère des événements. Un voyage en France en apprend plus que tous les journaux et tous les cor-

respondanls. C'est comme en mécanique :

vous lisez la description d'une machine, vous croyez la comprendre, mais vous n'en avez qu'une idée vague, inconiplète, lant que vous ne Tavez pas vue fonctionner.

C'est là un malheur de position plus qu'un défaut de l'espiit. Tout ce qu'on est en dioil d'exiger d'un liomme^ c'est le désir sincère d'apprendre et la bonne volonté; or, on ne sauiait sans injustice refuser au prince ces deux vertus. Ajoutez à cela du bon sens, de la candeur, une grande bonté et une générosité naturelle, incontestable, je dis plus, incontestée. C'est un honnête honnne dans toute la force du mot.

Voici maintenant le revers de la mé-

daille. Quelle médaille n'a son revers? Ou je me trompe fort, ou monsieur le duc de Bordeaux manque d'initiative et pourrai!^ manquer de résolution. C'est un esprit cultivé plus qu'inventif: il doit concevoir plutôt qu'il ne crée, et recevoir plus qu'il ne donne. Par éducation, par nature, la force d'inertie l'emporte en lui sur la puissance d''exécution. En un mot, et c'est peut-être un bonheur pour son repos, il me paraît plus propre à l'expectative qu'à l'action. Je n'ai par devers moi, j'en conviens, aucun fait particulier à Tappui de cette opinion, qui n'est peut-être qu'une impression, mais je la crois fondée.

On noue et dénoue en son noui beaucoup d'intrigues; je m'offrirais à parier qu'il ne trempe dans aucune , qu**!! les

ignore et qu'il les désavouerait toutes. Autant sa mère (1) aimait les aventures, autant elles lui répugnent. Il ne voudrait pas qu'une seule goutte de sang coulât par lui ou pour lui. Ce n'est pas, certes, qu'on doive l'en blâmer; on ne peut au contraire que l'en louer; j'ai voulu dire seulement que le mérite de sa part n'est peut-être pas très-grand : c'est chez lui une affaire de tempérament.

Il ei*it fait, j'en suis convaincu, un excellent monarque constitutionnel. La nature de son esprit , son caractère même

(I) Madame la duchesse de Rerrv liahilc Rrunsée, une terre à elie, située non loin de C.ralz, près de la station de Spielfeld. Elle réside là avec son mari, le comte de Lucchcsi-Palli, et les quatre enfants qu'elle a de lui. Il ya eu du froid entre les deux familles, mais il est dissipé. Madame la duchesse de

— c'étaient appropriés à cette forme de gouvernement, et son éducation a étédirigéedans ce sens. L'esprit de parti le représente comme un absolulisle, et c'est comme tel qu'il apparaît à la foule du fond de son exil ; la vérité est qu'il n'y a peut-être pas dans toute l'Europe un constitutionnel plus sincère que lui. Bien plus, sauf linéiques idées modernes qui ont déteint sur lui dans ces derniers temps et qu'il U a vaille à s'assimiler, c'est presque un libéral de la Restauration. Je me hâte d'ajouter que c'est un libéral religieux, sans pourtant que sa dévotion dégénère, comme on me l'avait dit, en bigolisine. Il n'est pas

Berry n'est pas riche, et monsieur le duc de Bordeaux s'est conduit vis-à-vis de sa famille du côté gaucho avec un nohie dpsinléro<;s<'mont.

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