AVANT-PROPOS
du gouvernement de Gonstantinople ; il se trouve ainsi en contact avec toutes les formes du jnahornétisme , et mieux placé que personne pour en parler sciemment. .
M. May, pendant sa longue exploration, ne se sépare jamais d'un serviteur fidèle, un Arabe du désert, qui ne manque pas de finesse dans sa naïveté, et dont le Coran n'a point altéré l'excellente nature. 11 a aussi pour compagnons un riche Anglais et le cheikli de la tribu des Haddedîn. L'Anglais s'est mis en tête de découvrir, parmi .les ruines de Ninive ou de Babylone, un taureau ailé, un fowling-bull, pour en faire présent au British Muséum. Le chef bédouin, auquel notre voyageur vient de procurer une éclatante victoire sur des tribus rivales, se rend à Amadiah, afin de tenter la délivrance de son fils, prisonnier des Turcs.
Les lecteurs des premiers épisodes du voyage de M. May, compris sous le titre : Les Pirates de la mer Rouge, trouveront, nous l'espérons, que ceux-ci ne le cèdent nullement en intérêt aux précédents.
J. de R.
AU
J'étais àMossoul, où j'attendais une audience du pacha turc, j'accompagnais le cheikh d'un tribu nomade, le vieux Mohammed Emin, que le hasard m'avait fait rencontrer, et qui voulait arriver, soit par la ruse, soit par la violence, à délivrer son fils, Àmad el Ghandour, prisonnier des Turcs dans la forteresse d'Àmadiah ; celte entreprise demandait du temps et offrait de nombreuses difficultés.
Le brave cheikh des Haddedîn eût bien préféré attaquer, avec les guerriers de sa race, levés en masse, les possessions turques et donner l'assaut à la forleresse; mais il se présentait cent raisons pour une de rejeter. un plan aussi chimérique.
Un homme seul avait, dans les circonstances données, plus de chances de réussir que toute une horde de Bédouins armés en guerre, et le cheikh, heureusement, s'était rendu à mes représentations, La délivrance de son fils dépendait maintenant de l'intelligence et de l'activité de trois alliés, pour ne pas dire conjurés ; ces trois hommes étaient Mohammed, Halef et votre serviteur.
Avant d'en arriver à simplifier ainsi les choses , il m'avait fallu longuement parlementer et débattre, non seulement avec les Arabes , mais avec un autre de mes compagnons , sir Lindsay. Ce dernier s'était enfin résigné, comprenant que son ignorance de la langue arabe pourrait nous compromettre tous ; il se décidait à rester chez les Haddedîn jusqu'à mon retour. Un Grec, Alexandre
Kollelis, devait lui servir d'interprète, et les Bédouins promettaient de lui montrer autant de ruines qu'il en pourrait désirer; il se voyait déjà à la tête d'une demi-douzaine de fowling-bulls. Il se trouvait en parfaite sûreté, pour ses fouilles, chez les Chammar, et n'avait nul besoin de recourir à la protection du consul anglais , fort mal noté chez nos amis du désert.
Ceux-ci venaient de terminer leurs affaires de guerre sans difficulté. On avait renvoyé les prisonniers, en gardant quelques otages de marque. Mohammed Emin, tranquille de ce côté, pouvait se donner tout entier aux soins de la délivrance de son fils. Il ne fallait pas songer, naturellement , à l'emmener à Mossoul , ce qui l'eût exposé à de grands dangers; nous convînmes donc de nous retrouver dans les mines de Khorsabad, l'ancienne ville assyrienne de Saraghoum.
Venus ensemble par l'oued Murr Aïn et Khalkhan et El Kasr, nous nous étions séparés à El Kasr; Halef et moi, pour gagner Mossoul; le cheikh, pour traverser le Tigre sur un petit bateau et suivre, de l'autre côté du fleuve, la route du Djebel Makloub, qui le conduisait au lieu de notre rendez-vous.
Le lecteur me demandera sans doute ce que j'allais faire à Mossoul : obtenir la protection du consul anglais? Non, pas le moins du monde, car je croyais pouvoir me protéger mieux qu'il n'y eût réussi lui-même. Je voulais avoir une entrevue avec le pacha; elle me semblait de toute nécessité clans ce pays.
Du reste, il ne fallait omettre aucune des précautions qui pouvaient favoriser notre dessein.
Ce jour-là, une chaleur effrayante planait sur la ville : le thermomètre marquait 116 degrés Fahrenheit, à l'ombre et au rez-dechaussée; heureusement je m'étais logé dans un de ces sardaoubs (caves), où les habitants de Mossoul se réfugient volontiers pendant l'été.
Halef, mon fidèle serviteur, presque mon ami, assis près cle moi, nettoyait ses pistolets. Le silence régnait depuis longtemps dans notre réduit, mais je voyais que mon petit homme avait quelque chose sur le cœur. Ses lèvres s'agitaient parfois comme s'il allait parler ; enfin , se tournant brusquement vers moi , il me dit avec un grand soupir :
ce Non, Sidi, je n'aurais jamais pensé cela!
— Quoi donc, Halef?
— Que nous ne reverrions plus les Haddedîn*
— Que yeux- tu dire?
— N'allons-nous point à Amadiab, Sidi?
— Oui, tu le sais bien,
— Je le savais, mais je ne connaissais pas la route que tu veux . prendre en sortant d'ici. Allah il Allah ! c'est la route de la mort et de la Djehenna! )>
Halef faisait lapins triste figure que je lui eusse jamais vu faire, (c Elle est donc terriblement dangereuse cette route?
— Tu ne t'en doutes pas, Seigneur; tu ne me croirais point si je te racontais tout... N'as-tu pas l'intention de visiter les trois hommes auxquels tu as sauvé la vie ; Pâli, Sélek et Mélaf, et qui sont rentrés chez eux à présent?
— Certainement, j'irai les voir si je puis.
— Eh bien, nous sommes perdus ! Toi et moi, nous pouvons nous compter parmi les vrais croyants ; quand un croyant pénètre dans ce pays, on lui prend la vie et sa part de paradis.
— Voilà du nouveau, hadji Halef; où as -tu ramassé ces contes-là?
— Tout musulman sait que ce que je le dis est vrai. Toi qui es si savant, ne connais-tu pas le nom de la terre où tu veux aller: c'est le Cheïtanistan (royaume du diable) !
■ — ■ Pourquoi ce nom, voyons, Halef?
— Paixe que les hommes de cette contrée adorent le diable. Oui, oui, c'est le Radjal ech Cheïtan !
— Hadji Halef Omar, tu te trompes : ceux qui adorent le diable demeurent bien loin d'ici.
— Tu ne me crois pas? Non, tu ne peux croire qu'il existe de tels gens, n'est-ce pas, Sidi?
— Certainement. si r car j'ai vu moi-même des gens adorer le diable.
— Et tu fais celui qui ne me croit pas !
- — Je ne te crois pas non plus.
— Mais enfin, tu les as vus?
— Ce n'est point dans ces contrées, Halef, que j'ai trouvé des adorateurs du diable; ceux dont je parle habitent au delà de la mer, dans un pays appelé par les Franks Australie; des hommes, véritablement sauvages , . adorent un Cheïtan qu'ils nomment Yahou. Dans le Kurdistan, je t'assure que personne ne se prosterne devant le diable.
— Sidi, Lu es plus savant que moi et que bien d'autres ; mais,
aujourd'hui, ta sagesse et ta prudence s'envolent. Demande au premier passant, il te répondra que, dans le Cheïtanistan , petits et grands prient le diable,
— As -lu jamais assisté à une cérémonie de cette religion?
— Non , mais on m'a raconté comment elle se passe,
— Ceux qui te Font raconté y étaient-ils?
— Non , mais on le leur avait raconté,
— Eh bien, moi, je te dis que personne ne saurait affirmer ce qu'on répète si méchamment, car les Yésidi ne laissent pénétrer aucun profane dans leur assemblée religieuse ; ils ne communiquent à personne leur enseignement sacré.
— Vraiment, Sidi?
— Du moins c'est une grande exception et un grand honneur qu'ils font, quand ils permettent à un étranger d'assister aux cérémonies de leur culte.
— Cependant on sait bien ce qu'ils pratiquent.
— Que sait- on, Halef?
— Sidi, tu n'ignores pas que ces hommes sont appelés aussi Djeragh - Sonderan ?
— Oui, je le sais.
— Cela doit être un mauvais nom, Sidi ; je ne sais ce qu'il signifie.
— Il signifie à peu près : Celui qui éteint la lumière.
-r~ Tu vois, Sidi. Quand ils prient dans leurs temples, où les femmes et les jeunes filles peuvent entrer, il faut que toute lumière soit éteinte; je m'en souviens, on me l'a dit.
— On t'a fait un grand mensonge, ou bien on a confondu les Yésidi avec une autre secte où les choses se passent ainsi { ; mais continue, que sais-tu d'eux encore?
— On assure qu'au fond de leurs mosquées ils gardent un coq ou un paon, dans le corps duquel réside le diable.
— Mon pauvre Halef! ont-ils plusieurs mosquées?
— Oui, Sidi.
— Et dans chacune un coq ou un paon hanté par le démon?
— Oui...
— Quelle quantité de diables faudrait-il alors!, et cependant vous croyez qu'il n'y en a qu'un?
— Sidi, il n'y a qu'un Gheïtan, mais il est partout; d'ailleurs, il y a aussi les mauvais anges.
1 Les Ancyriens de Syrie.
— En comptez-vous beaucoup?
— Tu le sais, Sidi, le Coran nous enseigne qu'il n'y a que quatre anges supérieurs, savoir: Djebraïl 1 , qui est le Rouh el'Kouds*, et qui, avec Allah et Mohammed, forme une trinité à peu près
lïalefj assis près de moi, nettoyait ses pistolets.
semblable à celle des chrétiens : le Père, le Fils et l'Esprit; puis, Azraïl ou.Azraël, l'ange de la mort, qu'on nomme aussi Abou Yahah, ensuite Mikaïl, enfin Israfil. Les adorateurs du diable, eux, reconnaissent sept archanges, qu'ils nomment : Gabraïl, Mikhaïl,
1 Gabriel.
2 Le Saint-Esprit.
Raphaïl, Azraïl, Dedraïl, Àzrafil et ChemkiL N'est-ce pas tout à fait faux et mauvais?
— Non, pas du tout; je crois, moi aussi, aux sept anges qui se tiennent devant la face de Dieu *.
— Toi! Et pourquoi? demanda le pelit Halef tout étonné.
— Parce que les saints Livres des chrétiens parlent de ces sept anges, et que je les crois mieux que le Coran.
— Sidi, qu'entends-je ! Tu as été à la Mecque, tu es un hadji, et tu croirais davantage à la hilab des infidèles qu'aux paroles du prophète! Je ne m'étonne plus que tu veuilles aller chez les Yésidi!
— Halef, puisque ces gens te font tant d'horreur, retourne avec ta tribu; je puis voyager seul,
^— Retourner! oh! non... Du reste, pour ce qui est des anges, ii est très possible que Mohammed n'en ait vu que quatre au ciel; les trois autres se trouvant occupés sur la terre quand il alla au paradis, il n'aura pu faire leur connaissance.
— Là-dessus, Halef, nous ne discuterons point; seulement je puis l'assurer que tu ne dois point redouter les Yésidi ; ils n'adorent nullement le diable , ils ne prononcent même jamais son nom; ce sont des gens de mœurs pures : ils se montrent en général fidèles, reconnaissants, braves et justes, ce qui est rare parmi les fidèles croyants. En outre, tu n'as rien à craindre chez eux pour ta félicité éternelle, car ils ne le prendront pas ta foi malgré toi.
— Us ne nie 'forceront pas à adorer le diable?
— Non , je puis t'en assurer.
— Mais ils nous tueront?
— Ils ne nous feront pas le moindre mal , ni à toi ni à moi.
■ — ■ Ils en ont tué beaucoup d'autres. Ils ne font rien aux chrétiens, mais ils égorgent les musulmans.
— Ils se défendent contre ceux qui les veulent opprimer; ils ne tuent que les musulmans, parce que ce sont les musulmans, et non les chrétiens, qui les attaquent et cherchent à les exterminer.
— Mais je suis musulman!
— Ils te traiteront bien, parce que tu es mon ami et qu'ils sont aussi les miens. N'as -tu pas soigné les leurs, au reste? n'est-ce pas à toi que Pâli, Sélek et Mélaf doivent en; partie leur guérison?
— C'est vrai, Sidi, et puis, vois-tu, je ne veux point t'aban^ donner; j'irai avec toi. »
1 Voyez le livre de Tobie et l'Apocalypse!, ch. I> v. 4 et ch. IV, \\ 5.
En ce moment, des pas se faisaient entendre dans notre escalier, deux hommes se montrèrent bientôt sur le seuil ; c'étaient deux des agas albanais des troupes irrégulières du pacha.
Sans s'avancer dans la pièce, l'un d'eux me demanda' d'une voix rogue :
« Es -tu l'infidèle que nous devons emmener? »
Depuis le moment où j'avais fait solliciter une audience du pacha, je cessais de porter le hamaïl, le signe du pèlerinage ne pouvant que me compromettre en ce lieu,
La demande de l'officier attendait naturellement une réponse, cependant je crus 'devoir me taire. J'affectai de ne rien entendre.
ce Es-tu sourd et aveugle, que tu ne réponds pas? » reprit l'envoyé.
Ces Àrnautes ! sont des hommes grossiers, sans foi, toujours dangereux, et qui, à la moindre résistance, n'hésitent pas à se servir de leurs armes. Je trouvai prudent de montrer mon revolver en le tirant de ma ceinture, d'un air insouciant, puis je me tournai du côté de mon serviteur et lui dis ;
« Hadji Halef Omar-aga, est-ce que quelqu'un est entré ici?
— Oui, Sidi.
— Qui donc?
— Ce sont deux zabit (officiers) qui voudraient te parler.
— Qui les envoie?
— Le pacha : qu'Allah daigne lui accorder une longue vie !
— Cela n'est pas vrai. Je suis l'émir Kara ben Nemsi; le pacha, que Dieu garde ! ne m'adresserait que gens polis. Dis donc à ces hommes, donlles lèvres prononcent l'insulte au lieu de salut, qu'ils sortent d'ici. Si quelqu'un les a envoyés, ils pourront lui répéter les mots que je viens de proférer. »
Les deux hommes mirent la main sur la crosse de leurs pistolets et se regardèrent comme pour se consulter.
Je dirigeai le canon de mon revolver de façon à les menacer, et je fronçai les sourcils de la manière la plus sinistre , criant de toutes mes forces ;
<( Eh bienl Halef Omar-aga, que t'ai-je ordonné? » . Il était visible que ce jeu ne plaisait pas du tout h mon petit compagnon; cependant il mit bravement son pistolet au poing et s'avança d'un air superbe vers le seuil , en disant aux Àrnautes :
d Àrnaute signifie vaillant. C'est le nom d'une peuplade belliqueuse de l'Albanie et de rîllyrie * chez laquelle se recrutent les milices turques^
ft-
« Écoulez mes paroles! Ce vaillant et renommé seigneur est
Ternir Kara ben Nemsi; moi, je suis hadji Halef Omar-aga, ben
hadji ÀboulÀhbas, ibn hadji Daoud al Gossarah : vous avez entendu
ce qu'a prononcé la bouche de mon effendi; allez, et faites ce qu'il
vous commande.
— Nous ne bougerons pas ; nous sommes envoyés par le pacha.
— Retournez donc vers le pacha, dites-lui qu'il nous envoie des gens polis. Quel que soit celui t qui se présente devant mon effendi, il doit ôter sa chaussure, puis le saluer avec respect.
— Retirer sa chaussure pour un infidèle ! )>
En un clin d'œil je fus près du drôle , lui criant d'une voix formidable :
« Hors d'ici !
— Mais nous sommes...
— Hors d'ici! »
Sur ce, ces gens se retirèrent. Ils devaient voir que je n'étais pas d'humeur à me laisser marcher sur le pied. Il faut savoir traiter les Orientaux d'une certaine manière très différente de celle usitée en Europe. Celui qui ne se fait point respecter dans ces pays ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Un peu de hardiesse et de courage joints à une forte dose de ce que, chez nous, on appelle grossièreté et impertinence, sont absolument nécessaires pour réussir. Cependant il est des circonstances où Ton doit laisser passer bien des choses sans les relever, ou faire comme si on ne les remarquait pas. L'habitude et la pratique peuvent seules donner le tact voulu, car tantôt la rudesse est préférable, tantôt la patience. La main aux armes ou à la bourse, on ne sort guère de ce dilemme.
« Sidi, qu'as- tu fait? s'écria Halef, dès que nous fûmes seuls, et il me regardait d'un air consterné.
— Ce que j'ai fait? J'ai jeté à la porte ces deux rustres.
— Connais-tu les Àrnautes?
— Oui, ce sont des hommes de la pire espèce.
— Eh bien! ce sont des Arnautes qui viennent de venir. Ne les as-tu pas vus au Caire? ne te souviens -tu plus de cette vieille femme qu'ils ont tuée, parce qu'elle ne s'écartait pas assez vite de leur chemin? Elle était aveugle!
— Je m'en souviens. Mais nous* ne sommes pas des vieilles femmes.
— Connais -tu le pacha de Mossoul, Sidi?
— C'est un bon homme, n'est-ce pas?
— Oh! oui, très bon, Sidi. Mossoul est à demi dépeuplée par la terreur depuis quïl y commande. 11 ne se passe pas un seul jour sans que dix ou même vingt des habitants de cette ville ne reçoivent la bastonnade. Il excite les tribus arabes les unes contre les autres , puis tombe sur le vainqueur pour s'emparer du butin. Il dit à ses Àrnautes ; Allez , pillez , tuez , ravagez tout , mais apportez-moi de l'argent. Il fait ces choses et s'enrichit; il devient plus riche que le padischah. Aujourd'hui il élève un homme à une haute faveur, demain il le fait emprisonner, après- demain décapiter. Sidi, queva-t-il faire de nous?
— Nous verrons cela bientôt, Halef.
— Il faut que je te dise quelque chose, Sidi : s'il essayait de nous faire du mal, je lui tirerais une balle dans la tête; je ne veux pas mourir sans me venger.
— Halef, ne t'exalte pas ainsi, tu ne viendras pas avec moi chez le pacha; j'irai seul.
— Seul, Sidil Jamais je n'y consentirai; si tu y vas, j'irai!
— Mais, Halef, l'audience n'est accordée qu'à moi seul.
— Allah il Allah ! Je t'attendrai. Seulement je te jure par le prophète et tous les califes que, si tu ne rentres pas le soir, je ferai dire au pacha que j'ai des choses graves à lui communiquer. Il me recevra, et je le viserai à la tempe. »
Halef parlait sérieusement, je suis persuadé qu'il Teût fait, le brave petit homme; il n'aurait pas manqué à un tel serment! « Et Hanneh? demandai-je.
— Hanneh pleurera, mais elle sera fière de moi; est-ce qu'elle aimerait un homme qui laisserait tuer son sidi sans le venger?
— Je te remercie , mon bon Halef ! Tu verras que les choses ne prendront point une tournure si tragique . )>
Des pas se firent entendre de nouveau, un simple soldat pénétra dans notre cave ; il était pieds nus et avait laissé ses chaussures dehors.
« Salam! dit-il,
— Salam! que veux-tu?
— Es -tu Teffendi auquel le pacha désire parler?
— Oui.
— Le pacha , qu'Allah lui accorde mille ans de vie ! t'envoie une chaise à porteurs; il te prie de venir tout de suite.
— Remonte, je te rejoins à l'instant. »
Lorsqu'il eût disparu, Halef me dit :
« Tu vois le danger, Sidi?
— Comment cela?
— 11 n'a dépêché qu'un soldat, ce n'est plus un officier, et..,
— Bah 1 ne t'inquiète nullement, Halef, je me tirerai d'affaire, » Je montai bientôt l'escalier ; à ma grande surprise la maison
était cernée par une troupe de la police , dont les hommes me parurent armés jusqu'aux dénis.
Un des agas qui m'avaient parlé d'abord commandait l'escouade. Deux kamrnal (porteurs) se tenaient près de la chaise.
ce Monte ! » me dil l'aga d'un air farouche.
Nous arrivâmes assez promptement au palais. Dans une vaste salle se tenaient plusieurs fonctionnaires militaires il la mine rébarbative et quelques civils, mêlés à un groupe de simples habitants de la cité, dont l'attitude humble et craintive me fit bien voir que je pénétrais dans l'antre du lion. — On m'avertit d'avoir à déposer les sandales, que j'avais chaussées d'ailleurs à cet effet; puis on me présenta solennellement à Son Excellence.
Croisant mes bras sur ma poitrine, je la saluai du salam aleïkoum obligé. Le petit tyran m'interrompit brusquement par ces mots :
« Ton envoyé m'a demandé une audience pour un Nemtché. Est-ce toi?
— Oui, c'est moi.
— Les Nemsi sont-ils musulmans?
— Non, ils sont chrétiens.
— Tu oses cependant te servir du salut des musulmans?
— N'es-tu pas musulman, de plus favori d'Allah et du padischah, que Dieu garde! Je te salue comme tu dois l'être.
— Tu me semblés bien hardi , étranger ! »
Le pacha me lançait un regard scrutateur, qui ne me fit pas le moins du monde rentrer sous terre. Cet homme était de taille moyenne , et fort maigre ; son visage offrait une expression très vulgaire, à moins que la cruauté ou la ruse ne se peignissent sur ses traits, comme en cet instant; sa joue droite me parut enflée; devant lui je remarquai un large bassin plein d'eau, en guise de crachoir. Le gouverneur de Mossoul était vêtu de soie des pieds à la tête ; son poignard et l'agrafe de son turban étincelaient de diamants; la bague qu'il portait au doigt, la pipe énorme dont il se servait brillaient également. Je n'avais jamais vu d'aussi belles pierres fines.
Après m 1 avoir examiné en détail, il poursuivit ses interrogations.
« Pourquoi ne t'es -tu point fait présenter par ton consul?
— Les Nemsi n'ont pas de consul à Mossoul ; les consuls des autres nations me sont aussi étrangers que tu Tes toi-même pour moi; du reste un consul ne peut me rendre ni meilleur ni plus mauvais que je ne suis; tes yeux sont perçants, juge-moi toimême; as-tu besoin qu'un consul le fasse la leçon?
— Mach' Allah 1 tu parles vraiment avec hardiesse, tu parles comme si tu étais un grand personnage*
— Si je n'en étais pas un, oserais- je te visiter? »
Je devenais un peu blagueur, mais je voyais que cela ne faisait pas mal sur l'esprit de mon pacha. Il reprit plus doucement : ce Quel est ton nom?
— Hasredin (Excellence) , j'ai plusieurs noms.
— Plusieurs noms ! je croyais qu'un homme n'avait jamais qu'un nom?
— Oui, ordinairement; mais je voyage beaucoup, et les peuples que je visite me nomment, suivant leur langage, ton tôt d'une façon, Lan tôt de l'autre,
— Ah! de sorte que tu as vu beaucoup de peuples et de contrées?
— Oui.
— Nomme-moi ces peuples.
— Les Osmanlis, les Français, les Anglais, les Espagnols.». » Je pouvais lui en défiler ainsi toute une litanie. J'avais eu soin
de placer les Osmanlis à la tête, ce qui parut le flatter. Ses yeux s'ouvraient de plus en plus grands, à chaque énumération; enfin il s'écria.:
ce Hei! heil Y a-t-il donc tant de peuples sur la terre?
— Il y en a davantage encore, bien davantage.
— Allah est grand ! il a multiplié les hommes à l'égal des fourmis, il en a formé des nations. Tu es jeune encore, comment as-tu pu déjà tant voyager? Quel âge avais-tu quand tu as quitté le pays des Nemsi?
— J'avais dix- huit ans quand je m'embarquai sur la mer pour aller en Amérique,
— Et que fais -tu? quel est ton emploi?
— J'écris pour les journaux, je compose des livres que je fais imprimer.
— Qu'écris- lu dans ces journaux, dans ces livres?
— J'écris ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu sur mon chemin, les remarques que j'ai faites.
— Et dans ces chaberler (journaux), mets-lu les hommes. avec lesquels tu t'es entretenu?
— Oui, seulement les plus considérables, les plus distingués.
— Y serai-je, moi?
— Oh ! toi, surtout,
— Que veux- tu écrire de moi?
— Comment pourrais-je le savoir à présent, ô pacha? Je n'écris sur les gens que d'après la manière dont ils m'ont traité,
— Qui donc lit tes écrits ?
— Des milliers d'hommes, petits et grands.
— Les pachas, les princes, les lisent-ils aussi? • — Oui, certes. »
J'avais de la peine à ne pas rire; mais, en ce moment même, nous entendîmes dans la cour un bruit de coups, puis des plaintes étouffées, enfin de véritables cris.
<< Écoute! dit le pacha, c'est mon hékim (médecin).
— Ton médecin? demandai -je étonné*
— Oui. As-tu jamais eu le dioh aghrissi* ?
— Quand j'étais enfant.
- — ■ Tu sais donc combien cela fait mal?
ce J'ai une dent malade* Ce chien devait me l'arracher, il s y est pris si maladroitement, qu'il m'a fait encore plus mal : c'est pour cela qu'il est châtié. Vois, je puis à peine ouvrir la bouche. »
Une idée lumineuse traversa mon esprit, je résolus de mettre à profit la circonstance, et dis au pacha :
« Permets-moi, Excellence, de voir cette dent malade.
— Es-tu un hékim?
— À l'occasion.
— Regarde donc, en bas, à droite. »
Il ouvrit la bouche, que j'examinai rapidement.
« Permets-moi, ô pacha, de toucher celte dent, repris -je,
— A condition que tu ne me feras pas mal. »
J'aurais ri volontiers au nez de Son Excellence. Il s'agissait d'une grosse dent du fond : elle était déjà si détachée, qu'elle pendait à la gencive rouge et enflée; avec un mouvement du doigt j'eusse pu terminer l'opération.
1 Mal de dents.
« Combien ton hékim doit-il recevoir de coups? demandai-je.
— Seize.
— Veux-tu lui tenir compte de ceux qui restent, et je t'enlèverai la dent sans douleur?
— Tu ne le pourrais pas.
- — Je te le promets.
— Bien ; mais si tu me fais mal , tu recevras le reste des coups, »
Il frappa dans ses mains ; un officier entra, oc Laissez aller le hékim , dit le pacha, cet étranger a prié pour lui. »
L'officier se retira, faisant une mine des plus ahuries. Alors j'introduisis délicatement les deux doigts dans l'auguste bouche. Pour faire un peu de charlatanisme, je tâtai d'abord les dents voisines de la malade, enfin je tirai celle-ci vivement. Le . patient fronça les sourcils , les muscles du visage eurent un faible tressaillement, mais le pacha ne parut point se douter de ce que je venais de faire; seulement, il me saisit la main, qu'il éloigna de lui en s'écriarit :
« Si tu es un hékim, ne prolongeras ainsi ton essai; vois, l'instrument est là. »
Il désignait le lapis, sur lequel j'aperçus un objet assez bizarre , une vieille pince de forme impossible à décrire. J'avais gardé la dent dans ma main, un peu de passe- passe ne pouvant nuire à mon entreprise. Je m'armai de la pince, et, l'introduisant dans le vaste orifice de Son Excellence, je m'écriai ;
<x 'pacha, remarque bien si je te fais mal. Bir, iki, utch!... un, deux, trois! La voici-, la révoltée, la rebelle, qui osait te causer tant de mal [ »
Il me regardait avec stupéfaction, en murmurant : . ce Mach' Allah ! je n'ai rien senti !
— Ainsi opèrent les médecins des Nemsi, illustre Seigneur. » Il se tâta la gencive, regarda la dent que je lui présentais, enfin
sembla convaincu de sa délivrance , et s'écria :
ce Tu es un grand hékim! Comment dois-je te nommer?
— Les Beni-Ârab me nomment Kara ben Nemsi.
— Et tu peux ainsi enlever toutes les dents sans douleur? ■ — • Hum ! cela dépend, »
Lé pacha frappa de nouveau dans ses mains ; le même officier parut.
ce Parcourez iout le palais, appelez tous ceux qui ont mal aux dents, )) ordonna Son Excellence.
Je ne me sentais pas du tout à mon aise, malgré le rayon de faveur qui luisait sur moi.
Le paclia reprit :
« Pourquoi n'as -tu pas suivi tout d'abord mes envoyés?
— Parce qu'il m'ont insulté.
— Raconte-moi cela. »
Je lui fis le récit de mon aventure; il écouta attentivement, puis me dit en me menaçant du doigt :
ce Tu as mal agi. Puisque je commandais, lu devais obéir. Remercie Allah de ce qu'il t'a donné le pouvoir de cueillir les dents sans douleur.
— Que nvaurais- lu fait, Pacha?
— Je t'aurais puni; comment, je n'en sais rien...
— Non, tu ne m'aurais pas puni, Excellence!
— Mach' Allah ! Et pourquoi pas? Qui m'en eûl empêché?
— Le Grand Seigneur lui-même.
— Le Grand Seigneur! répéla-t-il tout surpris,
— Oui, et pas un autre ! Je ne suis .coupable d'aucune contravention, tes gens devaient me traiter honnêtement. Si tu ne m'avais pas reçu d'une manière convenable, j'aurais exhibé ce papier. Tiens , prends et lis ! »
11 déplia le parchemin : dès qu'il y eut jeté les yeux, il se hâta de le porter respectueusement à son front, à ses lèvres et h son cœur.
c< Un bouyouroultou du Grand Seigneur! qu'Allah le bénisse! »
Il lut l'écriture, me la rendit et reprit :
« Tu marches à l'ombre du padischah! comment as-tu obtenu cette faveur?
— Et toi, Pacha, comment es-tu devenu gouverneur de Mossoul?
— > En vérilé , tu es bien hardi ! Je suis devenu gouverneur de celte province sacrée parce que la lumière du padischah a lui sur moi.
— Et moi j'ai obtenu le Guieulguéda padichahnum parce que la grâce du Grand Seigneur m'a favorisé.
« Le padischah m'a permis de parcourir toutes les provinces de ses Etats \ afin d'écrire sur un gros livre ce que je verrais de remarquable parmi ses sujets, et d'en informer les journaux. »
Le pacha sembla réfléchir.; enfin il me dit du ton le plus gracieux, en me désignant un riche tapis de Smyrne :
« Assieds -toi là. »
Après quoi il commanda à deux jeunes esclaves nègres , qui se tenaient accroupis près de lui pour entretenir sa pipe, de m'apporter du café et une pipe. Mes sandales me furent rendues ; nous nous mîmes à fumer et à boire , en face l'un de l'autre , comme de vieilles connaissances. Le terrible- personnage semblait prendre un vif plaisir à ma conversation. Pour me prouver combien j'étais dans ses bonnes grâces, il fit appeler les deux agas des Àrnautes qui avaient été chargés de m* arrêter.
A leur approche il lança un regard qui ne présageait rien de rassurant, et leur demanda :
« Vous deviez m'amener ce bey; vous avez été le trouver chez lui?
— Tu l'avais commandé, ô Seigneur! répondit l'un d'eux.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas salué en l'abordant? pourquoi n'avez -vous pas retiré vos chaussures avant de vous présenter devant lui? pourquoi avez-vous osé l'appeler infidèle?
— Nous l'avons fait parce que toi-même tu le nommais ainsi, Seigneur.
— Tais-toi, chien! Réponds, l'ai -je vraiment nommé comme tu le' prétends ? ~
— Seigneur, tu as..*
— Tais-toi, réponds à ma question : l'ai -je ainsi nommé?
— Oh! non, illustre pacha!
— Et cependant tu viens de le soutenir. Ya dans la cour; vous recevrez chacun cinquante coups sur la plante des pieds L.. dites-le là-bas. »
Le pacha devenait trop aimable : cinquante coups à ces malheureux, pour me prouver son amitié!
« Tu es juste, ô Pacha, m'écriai-je; ta sagesse est grande, mais ta bonté plus grande encore. Faire grâce est le plus beau privilège des empereurs, des rois, des gouverneurs* Prince de Mossoul, que ta miséricorde éclaire ces deux coupables !
— Mais ce sont des misérables qui, en t'offensant, m'ont offensé moi-même!
— Seigneur, tu es élevé au-dessus d'eux, comme lés étoiles au-dessus des herbes de la terre ; les étoiles cependant luisent sur l'herbe* Le chacal hurle en regardant les étoiles, et les étoiles
luisent toujours! Tout l'Occident applaudira à ta magnanimité, si je puis écrire, dans mon livre, que tu as cédé à ma prière.
— Ces chiens ne sont pas dignes que nous leur pardonnions ; cependant, pour te prouver combien tu m'es cher, je leur remets leur punition. Vous autres vous m'avez entendu? sortez et ne vous montrez pas de sitôt devant mes yeux ! »
: Quand les deux agas se furent retirés, le pacha en revint à ses questions.
(( Comment se nomme la dernière contrée que tu as visitée?
— Guipt ; de là je suis venu vers toi en traversant le désert. » Je ne voulais ni mentir, ni lui avouer que je quittais justement
la tribu des Haddedîn, ses ennemis ; cette réponse me tirait d'affaire. Il continua :
.. « Par le désert? Quel désert? Le désert du Sinaï, de la Syrie? C'est une mauvaise route ; remercie Dieu qui t'y a conduit et gardé.
— . Pourquoi appelles- tu cette route une mauvaise route? ; — Parce qu'elle est infestée des incursions des Chammar; ils auraient pu te tuer. »
Àh! s'il avait su que j'étais leur grand ami!
ce Ces Chammar sont donc bien dangereux?
— Oui; c'est un ramassis de voleurs effrontés que je. voudrais chasser hors de la province; ils ne payent ni tribut, ni redevance, ni impôts; ce serait tout profit pour moi si je pouvais les anéantir.
— As-tu déjà envoyé des troupes contre eux, Seigneur?
— Non; mes Àrnautes sont habitués à une meilleure besogne. » Cette besogne, je l'ai indiquée; elle consiste à piller et à rançonner les sujets du padischah pour remplir les caisses du pacha. J'affectai un air souriant et repartis :
« Àh ! je devine.
— Que devines- tu?
— Un maître prudent et sage épargne les siens ; il détruit l'ennemi par la division et la ruse.
— Allah il Allah ! les Nemsi ne sont pas sots ! C'est vraiment ainsi que je procède.
— Et ce moyen te réussit?
— Cahin caha. Sais -tu qui est la cause de tous mes ennuis, là dedans?
— Qui donc, Excellence?
— Un Anglais et un émir inconnus. Les Haddedîn sont les plus
vaillants des Ghammar; mais je les eusse vaincus sans peine ? car trois tribus rivales s'étaient déclarées contre eux , sur mes instigations, lorsqu'ils ont obtenu, on ne sait comment, le secours de ces Occidentaux, qui leur amenèrent trois autres tribus comme alliés. Mes auxiliaires ont été surpris, tués ou réduits en captivité; ils ont perdu la plus grande partie de leurs troupeaux, et, à l'heure qu'il est, les Haddedîn les contraignent à leur payer le tribut.
' — A quelle race appartient l'émir dont l'Anglais se fait accompagner?*
— Personne ne le sait. On dit même que ce n'est pas un homme. Il tue les lions tout seul pendant la nuit; ses balles portent à plusieurs milles de distance ; ses yeux brillent du feu de l'enfer.
— Ne peux-tu le faire arrêter chez les Haddedîn?
— J'essayerai, mais j'ai peu d'espoir d'y réussir. Les Abou- Hamed l'avaient pris une fois; ils prétendent qu'il leur a échappé en courant par les airs. »
J'avais quelque peine à garder mon sérieux. Si le brave et crédule pacha avait su que le diable dont il parlait, c'était moi! Je lui demandai gravement :
« Par qui as-tu appris ces nouvelles, Excellence?
— Par les Obeïde , qui m'ont envoyé des courriers; mais il n'était plus temps. Les Haddedîn leur avaient déjà enlevé leurs troupeaux.
— Tu comptes punir ces brigands?
. — Oui, certes.
— Et tu vas entreprendre tout de suite la campagne?
— Je le voudrais; malheureusement il me faut du temps pour rassembler des troupes, pour tout préparer. As-tu visité les ruines de Koufyoundjik?
— Non.
— C'est là que je réunis tous mes hommes; quand ils seront assemblés , je les enverrai dans un autre lieu , afin de commencer l'attaque des Ghammar.
— Puis «je te demander où?
— — C'est mon secret; personne ne doit le savoir. Il faut garder soigneusement les secrets de la politique. »
En cet instant l'homme chargé de parcourir la maison , afin de chercher ceux qui souffraient des dents> rentra et s'avança en silence vers le pacha. Mes cheveux se hérissèrent. Je me demandai avec effroi comment je pourrais, aidé seulement de cette vieille pince
m UNE VISITE AU PAYS DU DIABLE
rouillée, satisfaire mes pratiques. Les terribles rangées des larges dents des Àfnautes surtout m'épouvantaient, ce Eh bien? demanda le gouverneur,
— Pardonne, ô Pacha, je n'ai pu trouver personne ayant le dicii aghrissi.
— Et toi, n'éprouves -tu pas ce mal?
— Non, Seigneur. »
Je commençai à respirer. L'aimable pacha, se tournant vers moi , dit en souriant :
« C'est dommage, j'aurais voulu te procurer l'occasion d'exercer ton art, mais demain ou après-demain nous trouverons peut-être quelqu'un.
— Demain je ne serai plus ici.
— Et pourquoi non? Il faut que tu restes. Tu habiteras mon palais, lu seras servi comme moi-même. — Ya! »
Ce dernier mot concernait l'Àrnaute, qui s'éloigna; je repris : « Je rends grâce à Ta Hautesse, mais je dois partir. Je reviendrai plus tard.
— Où veux- In donc aller?
— Là-bas, dans les montagnes du Kurdistan.
— Jusqu'où?
— Ce n'est pas encore décidé, peut-être jusqu'à Toura-China ou jusqu'à Djoulamérik.
— Mais que vas-tu faire si loin?
- — Je vais voir quels hommes habitent cette terre , quelles plantes y croissent, quelles herbes y poussent,
— Es-tu si pressé de voir tout cela, que tu ne puisses rester un jour avec moi?
— Je crains que la saison des plantes dont j'ai besoin se passe, et que je ne les retrouve plus.
— Tu es un hékim, tu te sers de plantes, je l'admets; quant aux hommes de là-bas , qu'as-tu besoin de les connaître? Ce sont des voleurs , des brigands ; il y a aussi quelques misérables " Yésidi, qu'Allah maudisse! D'ailleurs, avant que tu aies pu cueillir tes herbes, tu seras massacré sans doute, ces gens sont si dangereux !
— J'ai visité des populations plus farouches encore.
— Sans escorte, sans Arnautes, sans bachi-bouzouk?
— Oui. J'ai un fin poignard et un bon fusil. Je t'aurai toi-même, ô Pacha, comme sauvegarde.
— Moi?
— ■ Ton pouvoir ne s'étend-il point jusqu'à Àmadiali? <— C'est vrai, Amadiah est la forteresse qui défend ma frontière. J'ai là des canons avec trois cents soldats albanais bien armés.
— Àmadiah doit être une forteresse imprenable?
— Tu l'as dit, imprenable! C'est la clef de tout le Kurdistan indépendant. Mais ces tribus sont si malaisées 'à gouverner, si difficiles à soumettre!
— Tu as vu mon bouyouroultou , tu voudras bien y ajouter ta signature; c'est pour t'en prier que j'avais fait demander une audience,
— Certes , je le prends volontiers sous ma protection, mais à une condition.
— Laquelle?
— Que tu reviendras et que tu consentiras à être mon hôte.
— J'accepte la condition, je remercie Ton Excellence.
— Je te donnerai deux cabassers pour Raccompagner ; sais -tu qu'il te faudra traverser le pays des Yésidi?
'— Oui, je le sais.
— C'est un peuple méchant et insoumis, auquel on doit sans cesse montrer les dents. Ils adorent le diable, éteignent la lumière et boivent du vin.
— C'est ce qu'ils font de mieux, il me semble. »
Le pacha me regarda curieusement, puis me demanda : ce Est-ce que tu bois du vin, toi?
— Oui, très volontiers*
— En as-tu chez toi?
— Non,
— Àh! Je pensais que tu en avais, et alors..., alors je t'aurais rendu visite, et... »
Je compris. Le moyen d'entrer pleinement dans les bonnes grâces de notre homme était trouvé.
« Si je n'ai pas de vin , je sais en fabriquer.
— Même de celui qui saute? »
Il voulait dire du Champagne.
« As-tu jamais bu du vin qui saute, Pacha?
• — Non. Ne sais-tu pas que le prophète défend de boire du vin? Je suis un fidèle observateur du Coran.
— Je ne l'ignore point; mais le vin qui saute, étant une boisson fabriquée T ne peut pas, à proprement parler, être appelé du vin.
— Et tu sais en faire?
— Oui.
— Seulement cela dure longtemps à préparer, n'est-ce pas? Quelques semaines..., un mois?
— Point du tout, quelques minutes.
— Voudrais-tu me fabriquer de cette boisson?
— Très volontiers; mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour cela,
— Que te faut-il?
— Des bouteilles.
— J'en ai.
— Du sucre et des raisins de Damas.
— Tu les auras.
— Du vinaigre et de F eau.
— Mes malhbakhdji (cuisiniers) t'en donneront.
— Il me faudrait encore quelque chose qui ne se trouve que chez les pharmaciens.
— Gela se trouve-t-il dans nos pharmacies?
— Oui.
— Eh bien , mon hélrim possède une pharmacie. Às-tu encore besoin d'autre chose?
— Non. Permets-moi seulement de faire ma préparation dans tes cuisines.
— Pourrais-je te regarder manipuler, afin d'apprendre à mon tour?
— Impossible, ô Pacha! un musulman ne doit pas connaître la manière de préparer le vin dont il ne peut boire ; quant au vin sauteur, au vin qui réjouit F âme, c'est un secret, un grand secret! ■ ' — Pour le posséder, je te donnerai tout ce que tu me demanderas.
— Un tel secret ne se vend pas, il ne peut que se confier entre amis,
— Ne suis-je pas ton ami ^ Kara ben Nemsi? Je t'aime, je t'accorderai tout ce qui est en mon pouvoir,
— Oui, je le sais, ô Pacha! c'est pourquoi je cède- au désir de te plaire, tu sauras mon secret... Combien de bouteilles faut-il te remplir?
— Vingt, est-ce trop? . .
— Non. Allons à la cuisiné. »'
Il devenait évident que le pacha de Mossoul pratiquait, d'une
manière occulte, la religion de Bacchus avec celle de Mahomet. Il alluma une pipe, et nous nous rendîmes aux cuisines.
Les serviteurs, assis dans l'antichambre, firent une. mine fort étonnée, lorsqu'ils me virent cheminant d'une façon si intime avec leur terrible maître; mais le pacha ne daigna pas même les voir; nous continuâmes à avancer»
Les cuisines, construites au rez-de-chaussée, consistaient en une salle énorme et obscure, avec le plus vaste foyer que j'aie jamais vu; sur ce foyer était placée une grande marmite pleine d'eau, pour la préparation du café. Notre entrée ne causa pas une médiocre surprise à toute la valetaille, ce fut presque de la terreur. Ils étaient là cinq ou six drôles, accroupis à terre, fumant et humant un odorant moka. Le pacha^ très probablement, n'avait de sa vie mis les pieds en ce lieu. Son apparition devait sembler à ces gens plus impossible que celle d'un spectre; ils restaient tous pétrifiés à leur place. Son Excellence entra avec fureur au milieu du demi-cercle formé par ces fainéants , et distribua des coups de pieds à droite et à gauche en criant :
« Allons, debout, paresseux! esclaves! chiens! Ne me reconnaissez-vous pas? Vous restez assis comme devant un de vos pareils ! »
Tous se levèrent machinalement, puis tombèrent la face contre terre.
« Avez- vous de l'eau chaude?
— Elle chauffe, Seigneur, » reprit l'un des serviteurs, qui me parut être le maître-queue, le plus gros, le plus sage de toute la troupe.
<( Va me chercher des raisins de Damas, scélérat!
— Combien?
— Combien t'en faut-il? » demanda le gouverneur.
Je me rendis compte de la quantité d'eau chaude, et avisant à terre une sorte de cruche de faïence, je répondis à peu près : « Trois fois plein ce hardak.
— Et du sucre?
— - Une fois autant.
— Et du vinaigre ?
— Seulement une demi-cruche.
— Avez- vous entendu, valetaille? Allons! remuez- vous. » Tous se mirent à courir et revinrent promptement avec les ingrédients demandés* Je fis laver les raisins, après quoi je les jetai,
avec le sucre et le vinaigre, dans l'eau bouillante. Un fabricant de vin de Champagne aurait ri en voyant mon ragoût, mais je n'avais pas le temps de faire les choses suivant les principes ; d'ailleurs, la mémoire du digne pacha eût été trop surchargée si j'avais employé des procédés chimiques tant soit peu compliqués. « Maintenant la pharmacie! m'écriai-je.
— Viens. »
Son Excellence daigna me conduire elle-même dans une autre salle du rez-de-chaussée, où gisait le malheureux hékim, les jambes enveloppées.
Le pacha lui donna un coup de pied comme aux autres, ce Hé ! drôle, lève- toi, rends-nous l'honneur qui nous est dû, à moi et à ce grand effendi! Remercie- le, car c'est sur sa prière que je t'ai fait grâce d'une partie des coups; sache, vaurien, qu'il m'a enlevé la dent sans la moindre douleur. Obéis -lui en tout ce qu'il va te commander. »
Oh ! quel plaisir d'être médecin d'un pacha ! Le pauvre homme dut se traîner comme il put devant son maître, et baiser le bord- de mon vieux haïk, tandis que le gouverneur lui demandait rudement :
((Où est la pharmacie?
— Là, tout près, ô Pacha!
— Ouvre -la. »
Au fond du grand coffre je trouvai toutes sortes de cornets en parchemin, de feuilles sèches, de paquets d'herbe, d'amulettes, d'emplâtres racornis et autres objets d'une nature mal définie; il y avait aussi quelques bouteilles ou tubes venus d'Europe. Je demandai du carbonate de soude et de l'acide tartrique.
Le hékim me fournit du premier en quantité suffisante. Je dus me contenter d'une très faible dose du second*
« Às-tu bien tout ce qu'il le faut? me dit le pacha»
■**-. Oui, Seigneur* »
Là- dessus s'adressant, avec un nouveau coup de pied, à son infortuné médecin , il lui recommanda de se pourvoir abondamment désormais des substances que je venais de désigner.
« J'en ai besoin, ajouta-t-il, dans le cas où l'un de mes chevaux deviendrait malade. Remarque bien les noms; si lu les oublies, tu recevras une bastonnade de cinquante coups, bien comptés. »
Rentré à la cuisine, je fis préparer encore des bouteilles, de la
cire , du liège , du fil de fer et de l'eau froide; puis le gouverneur chassa, à grands coups de pied, tous les assistants. Personne ne devait être témoin de notre opération, personne ne devait savoir que le pacha faisait et buvait du vin, personne ne devait goûter au breuvage si sévèrement interdit par le prophète.
Restés seuls , nous activâmes la cuisson, nous brassâmes de notre mieux, mîmes en bouteilles, cachetâmes, etc. Nous étions tous deux ruisselants de sueur, mais le pacha ne se plaignait pas. Jamais, au grand jamais, cet homme n'avait du déployer une telle activité. Quand tout fut fini, on rappela les cuisiniers, leur ordonnant de mettre les bouteilles à la cave; le gouverneur en garda une, afin de goûter le vin; il l'emporta dans ses augustes mains, jusqu'au fond de son appartement, où nous nous accroupîmes vis-à-vis l'un de l'autre.
ce Pouvons-nous boire? demanda Son Excellence.
— Le breuvage n'est pas refroidi.
— Nous le boirons chaud.
— Il n'aura aucun goût.
— Il faudra bien qu'il en ait! »
Il le fallait, puisque le pacha l'ordonnait.
Celui-ci fit apporter deux gobelets et défendit sévèrement qu'on laissât entrer personne; puis, dès que l'esclave se fut éloigné, il enleva le fil de fer qui retenait le bouchon.
Pouf! Le liège sauta jusqu'à la voûte.
ce Allah il Allah! » murmura le pacha, tout hors de lui.
La mousse s'échappait de la bouteille, lui coulant sur les doigts.
« Mach' Allah! répétait notre fonctionnaire, il saute, en vérité , il saute! »
Sans prendre le temps de verser dans son verre , il plongea le goulot de la bouteille jusqu'au fond de sa bouche , et vida d'un trait la moitié du contenu , après quoi , plaçant son doigt en guise de bouchon, il s'écria joyeusement :
(c Royal! admirable! délicieux! Écoute, mon ami, je -t'aime. Ce vin est préférable à l'eau de la fontaine du Zem-Zem, oui, cent fois...
— Tu trouves?
— Oh! oui, il est même meilleur que celle du Kavous Kevser, qu'on boit au paradis. Ce n'est pas seulement deux cabassers que je te donnerai pour t* accompagner, tu en auras quatre; oui, quatre !
— Je le remercie. As -lu bien remarqué comment j'ai préparé ce vin?
— Certes, je l'ai remarqué, je ne l'oublierai pas. »
Et, sans s'inquiéter de remplir mon verre, il porta de nouveau la bouteille à ses lèvres; cette fois il la vida entièrement. <( Bom Boj ! elle est trop petite, on en boirait bien deux,
— Ne trouves-tu pas mon secret inappréciable?
— Par le prophète! je suis de ton avis. Oh! vous autres Nemsi, vous êtes d'habiles gens! Permets-moi de te quitter un instant, je reviens tout de suite. »
Lorsque le pacha rentra, il portait quelque chose soigneusement caché sous son kaflan. C'étaient deux nouvelles bouteilles. Tl souriait d'un air ravi.
« Tu as été les chercher toi-même? demandai-je.
— Moi-même! Personne ne doit toucher ce vin, qui n'est pas du vin. Je l'ai dit à mes gens ; s'il manquait un seul flacon à mon compte, le coupable serait bâtonné jusqu'à la mort. .
— Tu vas boire encore?
- — Pourquoi pas? Quand il n'y en aura plus, j'en fabriquerai.
— Le breuvage serait meilleur refroidi.
— J'en goûterai aussi, quand il le sera. Qu'Allah soit loué! avec un peu d'eau, de raisins secs, de sucre et de je ne sais quelle drogue , il a permis que tu puisses réjouir le cœur de son fidèle croyant! ;>
Là-dessus le pacha se mit à siroter bravement sa seconde fiole , puis devint tout à fait tendre.
« Ami, dit-il, personne ne le surpasse, ni croyants, ni infidèles;, quatre cabassers sont trop .peu pour garder un homme si précieux; tu en auras six!
— Ta bonté est grande, ô Pacha, mais je saurai en répandre la renommée.
— Vas -tu raconter aussi combien j'ai pris plaisir à ce breuvage?
— Non, cela je le passerai sous silence, car je ne pourrais pas dire que j'ai bu aussi, et...
— Ah ! c'est vrai, je t'ai oublié , tends ton verre , je vais entamer la troisième bouteille. »
Je goûtai alors mon produit frelaté; la boisson valait ce que peut valoir un pareil mélange ; elle ressemblait à du Champagne comme de l'eau à du vin, et moins encore; mais le palais du
pacha n'était pas habitué, paraissait- il, à déguster les vins des crus champenois.
Après une pause , il reprit :
« Non! six cabassers pour escorte, ce serait trop maigre : tu en auras dix!
— Je te remercie , ô Pacha ! »
Pour peu que le digne homme trouvât encore de tendresse au fond de son flacon , je me voyais à la tête d'un régiment de cabassers , ce qui , dans les circonstances présentes , eût été très incommode* Cependant le pacha conservait assez de mémoire pour en revenir à notre conversation précédente ? il me dit ; -
«; Tu veux donc traverser le pays des adorateurs du diable? Connais-tu leur langue?
— C'est le kurde?
— Un dialecte kurde, du moins : très peu parlent l'arabe.
— Je ne sais pas le kurde.
— Veux-tu un drogman?
— Ce n'est pas nécessaire, je crois; le dialecte dont tu parles a beaucoup de ressemblance avec le persan , et je comprends cette langue.
— Pour moi, je ne connais ni le persan ni le kurde, je ne te conseillerai point; mais si tu as besoin d'un drogman, dis-le. Ce que je te recommande , c'est de ne pas te fier à ces gens, et de traverser le plus vite possible le pays qu'ils occupent.
— Pourquoi?
— Parce qu'il pourrait t'y arriver malheur.
— Qu'entends -tu par là?
— C'est mon secret; je ne saurais te dire qu'une chose, c'est que toi et l'escorte dont tu seras accompagné, vous courrez plus d'un danger.
— ■ Tes gens ne peuvent-ils me conduire plus loin qu'Àmadiah?
— Mon gouvernement s'arrête là.
— Et après, chez qui me trouverai -je?
— Chez les Kurdes de Berwari.
— Comment se nomme leur capitale?
— La résidence du bey est le château fort de Goumri; je te donnerai une lettre pour le bey, mais je ne puis te promettre qu'elle ait beaucoup d'influence. Combien as-tu de gens avec toi?
— Un domestique.
. — Un seul ! Ton cheval est-il bon?
< — Excellent,
— Tant mieux; du cheval dépend souvent le salut du cavalier. Ce serait vraiment dommage s'il t' arrivait malheur, car tu es possesseur d'un secret admirable. Tu as consenti à me le communiquer. Je veux le témoigner ma reconnaissance. Devines-tu ce que je vais faire pour toi?
— Quoi donc? »
11 avala une bonne gorgée de vin blanc /puis continua d'un air tout aimable :
« Sais-tu ce que c'est que le dich parassi?
— Oui.
— Dis-le,
— C'est un impôt que tu as seul le droit de percevoir, »
Je m'exprimais de la manière la plus délicate, car cet impôt vexatoire est un don forcé que le pacha exige, quand il voyage, pour remplacer certaines offrandes en nature et dont le nom signifie ; compensation pour la dmt ? ou : provision de bouche , selon noire manière de parler.
ce Oui, c'est bien cela» Je vais te donner un parchemin par lequel il sera commandé , à tous ceux chez qui tu passeras , de te payer le dich parassi comme à moi-môme. Quand pars-tu?
— Demain matin.
— Attends , je vais aller chercher mon cachet; l'écrit sera bientôt fait. »
Le pacha me laissa seul, ses deux jeunes esclaves noirs le suivirent pour porter sa pipe. Quand j'étais entré, le gouverneur avait devant lui quelques papiers, qu'il plaça sur le divan. Je profitai de son absence pour y jeter un rapide coup d'œil. L'un de ces papiers contenait un plan de la vallée du cheikh Hadi; ce plan me parut se rapporter à l'attaque méditée si secrètement par le pacha. Malheureusement je ne pus rien examiner, car mon hôte rentra presque aussitôt, ramenant un secrétaire, qui écrivit trois lettres sous sa dictée : une pour le bey du Kurdistan , une autre pour le commandant de la forteresse d'Àmadiah, la troisième, sous forme de circulaire, adressée à tous les chefs de tribus ou autres autorités que je devais rencontrer.
Cette circulaire me donnait le droit de lever, à mon profit, le dich parassi, et enjoignait à tout un chacun d'obtempérer à mes ordres, comme si j'eusse été le pacha en personne.
Je ne pouvais, je pense, rien demander de plus. Le but de mon
toyage à Mossoul était atteint , et au delà de toutes mes espérances. Tout cela, je le devais à un peu de charlatanisme joint au carbonate de soude!
ce Es-tu content? me demanda le pacha.
— Ohl plus que je ne saurais le dire. Ta bonté me comble , elle étouffe mes paroles !
— Ne me remercie pas à présent; plus tard il sera temps.
— Je souhaite de le pouvoir faire un jour dignement, " — Tu le pourras.
— Et comment, ô Pacha?
— Je ne veux pas te le dire aujourd'hui.
. « Tu n'es pas seulement un hékim , tu es un officier. '. — Pourquoi crois-tu cela?
— Un hékim, ou un homme qui écrit des livres, n'eût jamais osé m'aborder sans la recommandation d'un consul ; de plus , tu as un bouyouroultou, et je sais que le padischah fait quelquefois cette faveur à des officiers étrangers qu'il envoie dans son empire pour des missions militaires. Avoue que tu voyages dans ce but. »
Cette manière de voir du pacha ne pouvait que m'aider pour mes projets, il eût été très imprudent de la détruire; cependant je répugnais à faire un mensonge trop caractérisé, je recourus donc à la diplomatie; je tournai ainsi ma phrase :
« Je ne saurais rien t'avouer, ô Pacha! Tu n'ignores pas que, quand de telles commissions sont confiées par le Grand Seigneur, elles exigent un secret absolu. Tu ne voudrais pas m'arracher mes secrets?
— Non, je ne te dirai plus un seul mot là-dessus; tu devras m'en savoir gré , car j'ai deviné juste.
— Je ne souhaite rien tant que de te prouver ma reconnaissance ? Seigneur.
■ — ■ Eh bien! quand tu seras revenu de ton voyage dans les montagnes du Kurdistan, je compte t'envoyer vers les Chammar, vers les Haddedîn, en particulier; tu étudieras le pays et tu me traceras un plan d'expédition,
— Ah!
— Oui ; cette mission ne sera pas difficile pour toi , elle serait très périlleuse pour mes gens; d'ailleurs, je sais que les officiers franks sont plus habiles que les nôtres, quoique, dans le temps où je servais avec un grade supérieur, j'aie été d'un grand secours
aupadischah,.* Je voulais aussi te prier d'examiner soigneusement les lieux en passant chez les Yésidi, mais c'est inutile maintenant; les renseignements viennent de m'arriver, »
Ces derniers mots me confirmèrent dans mes suppositions; les troupes que le pacha rassemblait dans le Koufyoundjik étaient destinées à une agression contre les adorateurs du diable; mon hôte poursuivit :
« Tu ne séjourneras pas longtemps chez eux cependant, et, surtout, tu éviteras de te trouver dans leur pays le jour où ils célébreront leur grande fête,
— Quelle fête?
— La fête de leur saint , laquelle se célèbre sur le tombeau du cheikh Hadi. Tiens, voilà les lettres; qu'Allah t'accompagne! À quelle heure quittes-tu la ville?
— Après la première prière.
— Les dix cabassers seront à ta porte à cette heure,
— Haulesse , deux me suffiront.
— Tu n'y entends rien : dix valent mieux que deux, ne l'oublie pas. Tu auras donc cinq Àrnautes et cinq bachi; va, reviens bientôt, et souviens-toi que je t'ai donné mon amitié. )>
Après les saluts d'usage, je sortis, la tête haute, de celte demeure où, quelques heures auparavant, j'étais arrivé comme un prisonnier.
En entrant chez moi , je trouvai Halef, qui s'armait comme un vrai paladin.
« Qu'Allah soit bénil s'écria-t-il, Sidi, te voilà! Ah! si tu n'étais pas revenu avant le coucher du soleil, je tenais ma parole , j'allais tirer une balle au pacha.
— Tu aurais fait du beau, Halef! Le pacha est mon ami.
— Ton ami! Comment le tigre peut-il être l'ami d'un homme?
— Je l'ai apprivoisé.
— Mach' Allah! tu as opéré un miracle! Gomment cela est- il arrivé?
— Assez aisément, je t'assure; nous sommes sous sa protection, il nous donne une escorte de dix hommes.
— A la bonne heure !
— Hum! Je ne sais trop si cela sera bien commode... De plus, voici des papiers par lesquels il me confère le droit de toucher le dich parassi.
— Allah akbar! tu deviens pacha! Mais dis- moi, Sidi, qui
devra obéir, moi au chef de l'escorte , ou le chef de l'escorte à moi?
— Tu commanderas, Halef, car tu es mon lieutenant, tu es le hadji Halef Omar-aga, mon compagnon et mon appui,
— Àh! très bien, Sidi, et je te promets que s'ils méconnaissent mon autorité, je leur apprendrai bien vite à qui ils ont à faire . »
Le gouverneur tint parole : le lendemain à F aube, quand Halef mit le nez dehors il fut salué par dix hommes à cheval qui attendaient devant notre porte; il m'éveilla et je me hâtai, comme on le pense, afin de me présenter à ma troupe.
Elle se composait, suivant les dispositions du pacha, de cinq Àrnaules et de cinq bachi-bouzouks, ces derniers vêtus d'un costume militaire assez terne, les autres magnifiquement habillés ; casaque de soie pourpre, gilet de dessous vert, brodé de soie; large écharpe, pantalons rouges, avec agrafes de métal brillant , turban rouge aussi. Ces hommes portaient des armes en telle profusion, qu'on eût pu partager leurs couteaux, leurs pistolets, etc., de manière à équiper tout un régiment. Les bachi-bouzouks étaient commandés par un vieux buyuk-emini (fourrier) , les Àrnautes par un onbachi, d'un aspect vraiment farouche.
Le buyuk-emini me parut un vrai original; il ne se tenait point à cheval, mais sur un âne, et, comme marque de ses fonctions, un énorme encrier pendait à son cou, par un cordon de cuir, et une demi-douzaine de plumes d'oie restaient fichées dans son turban. Gros, gras, fort petit, le bonhomme n'avait plus de nez; il entretenait, en dédommagement, une monstrueuse paire de moustaches, pendant sur ses lèvres. Ses joues rebondies me semblaient presque bleues ; l'ouverture de ses yeux était si étroite , que le rayon d'intelligence envoyé par le cerveau pouvait à peine s'en échapper.
Je remis à Halef un grand flacon de raid, lui recommandant de bien soigner nos héros, et ? tandis qu'il remontait vers eux, je le suivis doucement, pour être témoin de la scène; les braves gens ne pouvaient me voir,
c< Sabahinir khaïr olsoun! Bon matin, vaillants guerriers! soyez les bienvenus ! s'écria Halef.
— Bon matin ! reprirent les autres en chœur.
— Vous venez pour accompagner dans son long voyage le fameux Kai^a ben Nemsi?
— Le pacha nous envoie à. cet effet.
— Très bien, je vais vous. apprendre mon nom; je suis le hadji aga Halef Omar ben hadji Daoud al Gossarah. Je fais les fonctions de maréchal de camp et d'aga près de celui que vous allez escorter : vous devez m'ohéir en cette qualité. Quels sont les ordres que vous a donnés le pacha? »
Le vieux fourrier, d'une voix flûlée comme les canards d'un mauvais clairon :
ce Je suis le buyuk-emini du padischah, qu'Allah bénisse! retiens bien ma qualité. Le pacha, dont j'ai toujours été un fidèle serviteur, m'a donné cet encrier, ces plumes et beaucoup de papier, afin que j'écrive tout ce qui va nous arriver. Je suis le chef, brave et invincible, de cette troupe, et je prouverai bientôt à...
— Tais-toi, échekdji (anier) , interrompit l'onbachi en caressant sa barbe touffue. Gomment oses-tu te proclamer notre conducteur? Nain que tu es, pacha des encriers et des plumes d'oies! occupeloi de les écritures et ne te mêle. pas du reste!
— Comment! criait le petit fourrier, je suis le buyuk-emini! Je m'appelle Ifra; ma bravoure...
— Tais-loi, le dis -je, ta bravoure gît dans les jambes de ton baudet, qu'Allah puisse brûler tout vif! Cette sotte créature trotte le jour et brait la nuit pour nous tenir éveillés! Oui, nous te connaissons toi et ton fine ! Seulement on n'a pu encore dire lequel des deux est le vrai buyuk-emini, de Loi ou de la bête...
— Garde ta langue, onbacbi; ne sais-tu pas que ma vaillance m'a emporté si avant dans la bataille, que j'y ai perdu mon nez? Regarde cette glorieuse blessure. En connais-tu l'histoire? Ecoute, c'était quand nous combattions, devant Sébastopol, contre les Moskovites. J'étais au plus fort de la mêlée et...
— Tu m'as raconté mille fois ton histoire, » reprit le chef des Àrnautes ; puis se tournant vers Halef, il continua : « Je suis le onbacbi Oula Àli. On nous a dit que l'émir Kara ben Nemsi est un homme vaillant, cela nous plaît; nous savons de plus qu'il a obtenu la grâce de nos agas, cela nous plaît encore davantage; en conséquence, nous le protégerons elle servirons de notre mieux, il sera content de nous*
— Mais encore une fois quelle commission avez-vous reçue du pacha? demanda mon méticuleux factotum.
— Le pacha nous a commandé de faire recevoir partout cet émir comme son frère.
— Vous pourrez donc nous procurer en tous lieux, gratuitement, abri et nourriture?
— Oui, tout ce dont vous aurez besoin, et nous aussi.
— Le pacha vous a-t-il parlé du droit du dich parassi?
— Oui.
— Ce droit est toujours payé en pur argent?
— -Oui.
— Fort bien. Ayez-vous des vivres?
■ — Oui, pour une journée.
— Vous n'emportez pas de tentes?
■ — Nous n'en avons nul besoin, nous trouverons chaque sonun bon gîte*
— - Vous savez que nous passons chez les Yésidi?
— Nous le savons.
— Les craignez-vous?
— Les craindre! Àga Halef Omar, as-tu jamais entendu dire que les Àrnautes aient tremblé devant personne? Ils ne craignent pas plus les hommes du Cheïtan que le Cheïtan lui-même! Dis h ton émir que nous sommes prêts. »
Quelques minutes plus tard, je faisais mon apparition devant le front de la colonne ; tous les hommes descendirent de cheval et s'inclinèrent devant moi, en tenant la bride de leur monture. J'étais en selle, je leur adressai un léger signe de tête et nous nous mîmes en marche.
Nous traversâmes le fleuve sur un pont de bateaux; bientôt nous nous trouvâmes en face de Mossoul, longeant la rive gauche du Tigre, J'appelai alors ronbachi et lui adressai cette question :
« Au service de qui es-tu maintenant, au mien ou à celui du pacha?
— Au tien , 6 Émir !
— Bien , je suis content de toi; envoie-moi le buyuk-emîni, » Le petit homme s'avança avec empressement. Je lui dis :
« Tu te nommes Ifra , on assure que tu es un vaillant guerrier.
— Très vaillant, affirma sans hésiter l'étrange bonhomme.
— Tu sais écrire?
— Oh! très bien, Émir, une écriture magnifique! h '
— Tu sers depuis longtemps dans l'armée?
— Depuis très longtemps, j'ai vu tous les pays de la terre.
— Raconte-moi cela : où as-tu été?
— Émir, il faudrait te dire plus de mille noms!
- — Je yois que tu es un buyuk-emini fort renommé.
— Très renommé* N'as-tu pas entendu parler de mes prouesses, Émir?
— Non.
— Tu as quitté ton pays récemment sans doute , car tu aurais entendu parler de moi. Je vais te raconter, si tu yeux , comment j'ai perdu mon nez à Sébastopol, en combattant contre les Moskows. J'étais au plus fort de la mêlée. . »
Notre héros fut soudain interrompu , car mon cheval né pouvait souffrir l'approche de son âne ; il hennissait avec colère , ses crins se hérissaient. Il essaya de mordre le pauvre grison, lequel, tout épouvanté, prit une course folle en avant, soulevant la poussière et les cailloux du chemin, secouant tellement son cavalier, que nous crûmes un instant qu'Ifra en perdrait l'équilibre. Bientôt l'âne et le buyuk-emini eurent disparu à nos yeux.
« C'est toujours comme cela, disait Fonbachi à Halef.
"■ — Il faut lâcher de le rejoindre, reprit celui-ci ^ autrement il perdrait notre trace.
— Lui! il n'y a pas de danger!... La même chose lui est arrivée cent fois et il ne s'est jamais perdu.
— Mais pourquoi monte-t-il cette bestiole?
— Parce qu'il le faut.
— Il le faut?
— Oui, le yuzbachi (capitaine) le veut; il s'amuse beaucoup d'Ifra et de son âne. »
Arrivés entre le koufjundjik et le couvent de Saint-Georges, nous aperçûmes notre petit fourrier, arrêté pour nous attendre. Du plus loin qu'il me vit, il me cria :
« Tu as cru peut-être, Seigneur, que mon âne m'entraînait?
— Oui, j'en suis convaincu*
— Emir, tu te trompes; je ne suis allé en avant que pour éclairer la voie. Veux- tu longer le Khausser ou suivre la route ordinaire ?
— Restons sur la voie.
— Bien; permets-moi de remettre mon récit à une autre fois. Je vais toujours en éclaireur. »
Là- dessus il remit son âne au grand trot.
Le Khausser est une rivière, ou un petit fleuve, qui prend sa source au nord du Djebel Makloub. Nous le passâmes sur un petit pont pour le suivre toujours à gauche. Le bourg et les ruines
de Khorsabad se trouvent environ à six lieues de Mossoul, vers le nord, dans une contrée marécageuse et très insalubre. Nous nous hâtions de quitter ce pays désolé, et nous n'étions plus qu'à une lieue de l'endroit où je voulais, m* arrêter, lorsque je vis arriver ^ en face de nous, une troupe d'une cinquantaine d'Amautes commandée par quelques officiers. Au milieu de l'escorte j'aperçus le burnous blanc d'un Arabe; en approchant je reconnus Mohammed* Emin.
Il était donc tombé aux mains de ces gens? Qu'allait-il devenir? Le pacha le regardait comme un ennemi dangereux; il l'enverrait peut-être rejoindre son fils à Amadiah.., Avait- il gardé ses armes? L'avait-on surpris pendant son sommeil?,.. Je devais tout risquer pour le tirer de ce maiivais pas.
Je m'arrêtai sur la route restant à cheval, ainsi que Halef , nos compagnons se rangèrent en haie des deux côtés, puis inclinèrent leur front jusqu'à terre. Le chef de l'escorte s'avança vers moi, bride abattue, retint soudain son cheval, et, sans prendre garde aux honneurs que lui rendaient mes gens, me dit: a Salam, qui es-tu ?
— Aleikoum. Je suis un émir du Couchant
— De quelle race ?
— De la race des Nemsi.
— Où vas-tu?
■ — ■ Vers l'esL
— Chez qui?
— Chez' tous*
— Homme, tes réponses sont courtes; sais-tu qui je suis?
— Je le vois.
— Réponds plus respectueusement. De quel droit parcours-tu ce pays ?
— Du même droit que tu y chevauches toi-même.
— Talahi ! lu es bien audacieux. Je voyage sur Tordre du pacha de Mossoul, ainsi juge!
— Et moi, avec une commission du pacha, plus la protection du Grand Seigneur , ainsi juge ! »
Il me regarda tout surpris.
« Montre-moi tes lettres, » ordonna- 1 — il.
J'exhibai mes papiers ; il les reçut en se conformant au cérémonial, les examina, puis me les rendit, disant d'un ton moins brusque :
« Cest la faute, si je t'ai parlé sans politesse : tu voyais qui je suis, un officier supérieur ; il fallait me répondre suivant mon rang.
— C'est plutôt la tienne, si je t'ai répondu de la sorte: mon escorte te prouvait assez quelle estime le pacha fait de ma personne ; pourquoi m'interroger de ce ton ? Adieu ! salue ton maître mille fois de ma part.
— Je suis aies ordres, Seigneur. »
Malgré mon vif désir de délivrer Mohammed, je me rendais compte, tout en parlementant, qu'une pareille tentative ne pourrait aboutir.
Le prisonnier se trouvait retenu , un peu en arrière , au milieu de ses gardes; seulement les Àrnautes, pour le moment, s'occupaient plus de nous que de lui. Le captif s'en aperçut. Il n'étail pas lié très étroitement, placé sur un mauvais cheval turc et entouré de soldats, on s'était contenté de lui nouer les bras. Son excellente jument piaffait à quelques pas plus loin, portant encore la selle et les armes de l'Arabe. Pendant que je m'entretenais avec l'officier du pacha, le cheikh se débarrassa de sa corde, puis sauta doucement à bas de son cheval. Les Arnautes ne faisaient point attention à lui.
« Halef! » murmurai -^je, sans cesser de parler très haut. Halef avait tout vu : le vaillant Haddedîn, s'élançant de croupe en croupe, venait d'atteindre son propre cheval. Se mettre en selle, prendre ses armes et piquer des deux fut l'affaire d'un instant, puis le fugitif se précipita tout droit vers la rivière.
Des cris de surprise et de fureur retentirent autour de nous. Je criai comme les autres :
ce Ton prisonnier s'échappe ! Poursuivons -le ! » Je mis mon cheval au galop, Halef venait après moi. « Pas si près, lui dis-je rapidement, éloigne - toi ; place-toi de manière qu'ils ne puissent tirer sur Mohammed sans risque de nous atteindre. »
Alors commença une chasse vraiment sauvage. Grâce à Dieu, Mohammed avait un peu d'avance et les hommes de l'escorte ne songèrent point à tirer immédiatement. Quand il furent prêts, nous nous interposâmes, Halef et moi, procédant par zigzags. J'affectais de ne pouvoir dompter les allures récalcitrantes de mon cheval. Bientôt la bête s'arrêta en se jetant sur le côté, puis se dressa, se cabra sur ses pieds, se décida à faire quelques pas
à droite et à gauche, se cabrant de nouveau; enfin elle arriva parfaitement juste où je voulais la conduire* Halef imitait de son mieux la manœuvre, de sorte que les Turcs ne purent tirer un seul coup dans la crainte de nous blesser. Le cheikh avait lancé sa monture dans le Khausser, il passa hardiment à la nage. Nous rejoignîmes bientôt l'Arabe ; les autres nous suivirent, mais nos bêtes valaient cent fois les leurs ; pendant qu'ils nageaient avec peine, nous avancions toujours vers le nord.
Nous atteignîmes, en peu de temps, la route qui mène de Mossoul iï Raban Hormouzd, en passant par lé Telkeïf ; elle est entièrement parallèle à celle que nous avions choisie pour aller à Khorsabad Deradja et BaadrL Quand nous eûmes environ deux lieues derrière nous, le Haddedîn arrêta son cheval et nous- montra du doigt les Turcs, perdus dans les brumes de Thorizon.
« Dieu soit loué ! s'écria- i— il, EfTendi, je te remercie, tu m'as sauvé. Mais où fuir à présent?
— Comment es-tu tombé dans leurs mains, cheikh? demanda mon petit Halef.
— Il le dira cela plus tard, ce n'est pas le moment, interrompis-je, Mohammed, connais-tu les marais qui se trouvent entre le Tigre et le Djebel Makloub ?
— Je les ai traversés une fois.
— Dans quelle direction ?
— De Baacheikh à Baazani, par le Ras el Aïn.
— Celte route est-elle dangereuse ?
— Non.
— Voyez- vous, au nord- ouest, cette colline, à trois heures d'ici environ ?
- — Oui, certes.
— Nous nous retrouverons là-haut. Il faut nous séparer, nous ne devons pas prendre le chemin ordinaire, car on nous rejoindrait trop aisément. En marchant seuls, nous dérouterons mieux ceux qui nous poursuivent ; lorsqu'ils arriveront ici, ils ne sauront quelles traces suivre*
— Mais nos Àrnautes et nos bachi-bouzouks ? demanda Halef.
— Nous n'avons point à nous en inquiéter, ils nous gênaient plus qu'ils ne nous aidaient ; je garde mes lettres de recommandation, elles me seront plus utiles que toute cette troupe, Halef \ tu vas partir, en suivant la ligne du sud ; le cheikh prendra par
le nord; j'irai au milieu, nous laisserons un intervalle d'une demiheure entre nous. »
Mes compagnons s'éloignèrent; et je quittai comme eux la route battue pour m'engager à travers des marais qui, heureusement, n'étaient pas trop boueux , et m' efforcer d'atteindre le but désigné.
Depuis quelques jours déjà, je me trouvais dans une perplexité que j'avais rarement éprouvée au cours de mes voyages. Il est peu de lieux de la terre offrant autant d'énigmes et de surprises que celui-là. Sans compter les vestiges des vieux peuples babyloniens ou assyriens, rencontrés à chaque pas, j'avais devant moi, sur les montagnes voisines, ou dans les vallées dont la perspective se présentait à ma vue, tout un monde de peuplades, de tribus, de nationalités, de cultes différents, dans l'enchevêtrement duquel il était bien difficile de se reconnaître. Je trouvais réunis dans ce petit coin du globe les « Eleigneurs de la lumière » et les Adorateurs du feu, les fidèles de Satan et les Nesloriens, les Chaldéens, les Nahaumiles, les Sunnites, les Chyites, les Nadjijeles, les Ghollates, les Revafidhiles, les Moutazileles, les Wahabiles, les Arabes, les Turcs, les Juifs, les Arméniens, les Syriens, les Druses, les Maronites, les Kurdes, les Persans, les Turcomans. On se voit exposé, à tout instant, à la rencontre d'un sectateur de ces religions diverses, d'un membre de ces nations ou de ces tribus; et qui pourrait se rendre compte des mille manières dont un étranger est amené à heurter les idées, les usages, les croyances de toutes ces populations !
Ces montagnes fumaient encore et fument toujours des incendies allumés par les A r engeances de races ; elles sont pleines du sang versé par la politique sans loyauté, par le fanatisme superstitieux, par le brigandage incessant, par les querelles et les rancunes particulières ou nationales. Là, dans les flancs de ces roches gigantesques, se cachent des demeures humaines, pareilles au nid du vautour et abritant des hommes aussi avides que l'oiseau de proie ; ici, le système d'oppression et de despotisme oriental, le pillage officiel, a créé des haines, des défiances, des délations, au milieu desquelles on ne reconnaît plus l'ami de l'ennemi, car tous deviennent dangereux. La parole évangélique, si longtemps répétée en ces lieux, a été emportée par l'orage; la loi d'amour ne s'y fait plus entendre. Les missionnaires américains ont beau parler du résultat de leurs prêches , le champ n'est pas prêt pour
la bonne semence. Les véritables hommes de Dieu, qui travaillent à faire fructifier sur cette terre les germes déjà jetés, voient se dissiper leurs espérances , parce que le torrent des passions humaines entraîne et détruit tout. Quand viendra la main puissante qui brisera l'obstacle et aplanira la voie aux hommes chargés
Elles sont pleines du sang versé par la politique sans loyauté «
de porter la bonne nouvelle ? Quand ces tristes populations pourront- elles écouler la parole de paix? Quand les conversions ne se feront-elles plus par la peur? Quand n'enlendra-t-on plus ces malheureux montagnards s'écrier: ce Je. suis devenu chrétien sous la bastonnade de l'aga; » et l'aga, ô misère! est un zélé mahométan 1
Cependant j'avançais toujours; le sol était humide, mon cheval enfonçait péniblement presque à chaque pas ; la route me semblait longue et je n'osais m'arrèter. Enfin, j'atteignis une terre plus ferme, je vis les marais derrière moi ; au bout de quelques minutes j'aperçus un cavalier, dans lequel, avec une joie facile à comprendre, je reconnus Iialef.
« Tu n'as rencontré personne? lui dis- je aussitôt*
— Non, Sidh
— Personne ne t'a vu non plus ?
— J'espère que non. Du côté du sud, sur la roule que nous venons de quitter , il y avait un petit homme , tirant un animal après lui; mais je n'ai pu me rendre compte de ce que je voyais, du moins bien exactement.
— Et de ce que tu vois maintenant?
— Sidi 1 c'est le cheikh !
— Oui, c'est Mohammed, dans dix minutes il sera ici. » En effet, notre compagnon ne larda point k nous rejoindre. « Qu'allons -nous faire? demanda-4-il tout de suite,
— Qu'en dis- tu, toi-même? As -tu remarqué quelques indices inquiétants ? Crois-tu qu'on nous poursuive encore?
— Non, je n'ai rencontré personne, excepté un chevrier.
— Reposons-nous un peu alors ; raconte-nous comment lu l'es laissé prendre.
— Tu te souviens que j'étais allé t'attendre aux ruines de Khorsabad *. Je suis resté caché, jusqu'à ce matin, dans la partie sud, tout en surveillant la route, pour épier votre arrivée.
ce Gomme je faisais le guet, je fus surpris par une troupe de soldats qui m'environnèrent tout à coup , sans que je pusse me défendre, car ils étaient trop nombreux. Ils m'emmenèrent. Pourquoi s'étaient-ils emparés de moi, m'avaient^-ils reconnu? C'est ce que je n'ai pu savoir,
— Ont-ils demandé ton nom et celui de ta race ?
— Oui, mais je leur ai donné de faux noms*
— Ces gens sont peu expérimentés, le premier Arabe venu te reconnaîtrait à ton tatouage,
« Je crois qu'ils t'ont pris, tout simplement, parce que tu te trouvais dans le voisinage de Koufyoundjik, où le pacha veut réunir ses troupes pour marcher contre vous.
1 Kkorsabad semble être le nom abrégé de la ville habitée par Chosroèsj
— Contre nous! Qu'Allah nous protège. Il faut donc que je retourne au camp ?
— Non, tu peux attendre ; je connais le plan du gouverneur.
— Quel est-il ?
— La guerre contre les Chammar lui sert de prétexte pour l'instant : ce sont les Yésidi qu'il veut attaquer d'abord , après , il pensera à vous.
— Es-tu sûr de ce que tu dis ?
— Très sûr; j'ai vu le pacha, il se propose de me charger d'une exploration dans votre camp.
— Mais, Émir, s'il est vainqueur des Yésidi, il profitera de l'occasion pour marcher aussitôt contre nous. Ce sera bien vite fait.
— Non, sois tranquille, il ne sera pas sitôt débarrassé des Yésidi; et d'ailleurs le printemps touche à sa fin.
— Mach 'Allah ! tu as raison. Dès les premières chaleurs l'herbe sèche et la plaine devient aride, les Bédouins regagnent les montagnes avec leurs troupeaux ; que veux-tu que fasse l'armée du gouverneur dans celte saison? Elle périrait de faim. Continuons donc notre roule*.* Seulement il faudrait la connaître, Qu'en dis -lu, Sidi?
— Écoute : voici à droite la route d'Aïn Sifin , à gauche celle de Djerraiya et de Baadri. Jusqu'à Baadri, il faudra nous cacher et prendre à travers champs, en nous tenant toujours sur la rive du' Khausser, mais quand nous aurons dépassé Djerraiya, nous marcherons sans crainte.
— Seigneur, tu es un grand Émir, tu te diriges dans ce pays, étranger pour toi, mieux que je ne saurais le faire,
— • Nous voulons arriver à Amadiah, j'ai étudié ma carte avant de me mettre en chemin , c'est tout simple ; maintenant partons. »
Quoique les deux routes que nous tenions à. éviter fussent distantes l'une de l'autre d'une demi-lieue à peine, nous échappâmes aux poursuites.
Quand nous apercevions des cavaliers vers la gauche, nous faisions un détour à droite , et réciproquement.
Ma longue-vue me fut d'un grand secours ; ceux qui nous cherchaient n'avaient pas la même ressource.
Après une course fort accidentée, nous arrivâmes en vue de Baadri et nous nous sentîmes en sûreté i
Nous étions restés en selle près de dix. heures: on comprend noire fatigue. Nous gravîmes lentement la petite montagne au pied de laquelle se trouve le village qui sert de capitale, à la fois temporelle et spirituelle, aux adorateurs du diable. Je demandai au premier passant le nom du bey. Celui-ci me regarda sans répondre ; je me souvins que les Yésidi ne comprennent point l'arabe, je renouvelai ma question en turc.
ce II se nomme Ali- bey, répondit l'homme.
— Où est sa demeure ?
— Viens, je t'y conduirai, »
Notre guide nous laissa devant un grand bâtiment de pierres en nous disant ;
ce C'est là, »
Le village me semblait singulièrement vivant et animé ; les maisons ne suffisant pas sans doute à contenir la population flottante, on avait dressé dans les rues quantité de tentes ou de huttes, devant lesquelles étaient attachés des ânes, des chevaux, des chèvres; une foule compacte allait, venait, se croisait en tous sens. Ces gens semblaient fort occupés, ils ne faisaient nulle attention à notre présence,
c( Sidi ! s'écria Halef, regarde donc! Le reconnais-tu? »
Il me montrait un âne attaché à l'entrée de la maison du bey. En vérité, c'était l'âne du buyuk-emini !
Je sautai à bas de ma monlure et pénétrai dans la maison, d ? où s'échappait la voix sifflante du petit homme.
« Comment! disait-il, tu ne veux pas me donner un autre logement I
— Je n'en ai pas d'autre, reprenait-on d'un ton rogue.
— Il faut me procurer autre chose ; il le faut ! Entends- tu?
— Je t'ai déjà dit que je ne pouvais t' offrir que cela, le bourg est plein de pèlerins, il n'y a plus une seule pièce disponible nulle part ; pourquoi ton effendi n' emporte -t- il pas de tente avec lui?
— Mon effendi, mon émir plutôt, est un bey plus renommé que tous les beys de vos montagnes 1
— Où est-il ?
— Il vient tout de suite ; quand il aura rejoint un prisonnier échappé, il le ramènera ici.
— Ah !
— Il possède un fîrman du Grand Seigneur, un firman du
^H&ggsgfc:
« Te rends-tu compte tfi^. coi"que lu vois maintenant?
consul ? et des lettres du gouverneur de Mossoul; du reste, je puis le montrer aussi mes papiers.
— Que ton émir vienne lui-même,
— Comment ! tu oses dire une telle parole ! , . . C'est avec le cheikh que l'émir s'entendra, et...
— Il n'y a point de cheikh ici. -~
— Alors avec le bey.
— Eli bien! va toi-même trouver lé bey,
— Oui! j'y vais de ce pas. Je suis un buyuk-emini du Grand Seigneur; je reçois frente-cinq piastres chaque mois pour ma solde, et je ne crains personne, entends-tu?
— Oui, j'entends, trente-cinq piastres 1 par mois, et quoi encore ?
— Quoi encore ? Écoute : deux livres de pain , une demilivre de viande, un quart de beurre, un quart et demi de riz, une demi-once de sel, une autre demi-once de diverses épices par jour; de plus, le savon, l'huile, la graisse pour mes bottes. Comprends- lu? Et ne t'avises plus de me rire au nezl Mon nez, je l'ai perdu à SébastopoL Je puis te raconter la chose; j'étais au fort de la bataille...
— Je n'ai pas de temps à perdre; faut-il dire au bey que tu demandes à lui parler?
— Oui, va le lui dire; fais -lui comprendre que je ne me laisse pas manger la laine sur le dos. »
Je jugeai le moment favorable, j'entrai tout à fait. Mohammed me suivait, Halef venait sur ses talons. Le kiajah, qui s'apprêtait à ouvrir une porte intérieure pour se rendre près du bey, s'arrêta' des qu'il nous vit. Ifra leva les bras en l'air en s' écriant ;
ce Voilà mon émir en personne ! Il va te montrer à qui tu as affaire. »
Je me tournai vers le petit homme.
« Toi ici? lui demandai -je avec une feinte surprise; comment es-tu venu seul à Baadri? »
Son visage exprima quelque embarras, mais sa langue n'était jamais à court.
« Ne t'ai-je pas dit, Excellence, que j'allais toujours en avant T en qualité de fourrier? reprit -il
1 Huit francs soixante-quinze. ..." -
— Mais où sont les autres?
— Disparus, envolés, dissipés comme une fumée !
— Mais où?
— Je n'en sais rien, Hautesse.
— Tu dois les avoir vus se diriger vers quelque endroit.
— Je les ai très peu vus. Lorsque le prisonnier s'est enfui tout le monde courait de côté et d'autre ; mes gens et les Ârnautes ont voulu aider à la chasse...
— Et toi, pourquoi n'as-lu pas fait comme tout le monde?
— Mon une ne le voulait point, Seigneur , et puis je devais me rendre ici, sans perdre de temps, afin de préparer le gîte.
— As-tu vu le fugitif? le reconnaîtrais-tu?
— Eh! comment le pourrais -je? J'avais la figure collée contre terre, lorsqu'on a commencé à crier; je me suis relevé, mais l'homme était parti.
— Crois- Lu que tes compagnons puissent nous rejoindre bien toi?
— c Qui sait? Allah est incompréhensible dans ses voies ; il conduit les croyants deci, delà, à droite, à gauche, comme il lui plaît, car la vie de l'homme et toutes ses actions sont écrites sur le livre de la destinée.
- — Àli-bey est-il ici? demandai -je h l'ancien du village, avec lequel lfra étail en conversation avant noire arrivée.
— Oui.
— Où?
— Derrière cette porte.
— Est -il seul?
— Oui,
— Dis-lui que nous avons à lui parler. »
Tandis que le vieillard se rendait chez le bey, lfra, s'approchant d'Halef , lui demanda :
« Quel est cet Arabe?
— Un cheikh.
— D'où vient-il?
— Nous l'avons rencontré sur la roule, c'est un ami de mon Sidi, il va rester avec nous.
. — Est-il riche? Donne-t-il des bakchich 1 ?
— Oh! beaucoup. » Et Halef montrait ses dix doigts étendus.
i Pourboire.
Celle assurance parut suffire à noire défenseur, autant que j'en, pus juger par l'épanouissement de sa face rebondie. En ce moment la porte s'ouvrit, l'ancien vint nous chercher ; derrière lui s'avançait un homme fort jeune et d'une belle prestance. Grand, mince, élancé, avec des traits parfaitement réguliers, un regard ardent, il avait dans toute la démarche quelque chose de noble et de fier. Le costume de ce chef me parut fort riche : pantalons brodés, veste de soie, turban magnifique, sous lequel s'échappaient des boucles de cheveux d'un noir bleu. Le couteau passé dans la ceinture était surmonté d'un manche tout garni de pierreries, et du travail le plus fin.
« Soyez les bienvenus, » dit le jeune bey en nous saluant. Il tendit la main, à moi d'abord, puis à Mohammed et à Halef, mais il affecta de ne pas voir le bachi-houzouk.
« Pardonne-moi, Seigneur, d'avoir ainsi pénétré chez loi, dis-je aussitôt. La nuit descend rapidement; nous voulions te demander si lu ne pourrais nous faire donner un asile dans ce bourg pour que nous reposions enfin nos membres fatigués. »
Le jeune homme nous examina des pieds à la tête, et répondit:
« On ne doit demander aux voyageurs' ni d'où ils viennent, ni où ils vont; cependant mon kiajah m'a dit que tu es un émir, et...
■ — Je ne suis ni Arabe ni Turc, me hâtai -je de répondre, je suis un NemLché du Couchant.
— Je ne connais point ce peuple. Je n'ai jamais rencontré de Nemsi, mais j'ai beaucoup entendu parler d'un homme de celte race; je voudrais le voir.
— Oserai -je te demander pourquoi?
— Parce que trois des miens lui doivent la vie.
— Sont-ils ici?
— Oui.
— Ils se nomment Pâli, Sélek, et Méiaf, n'est-il pas vrai? » Le chef fit un geste d'élonnement.
« Tu les connais? murmura-t-il.
— Je suis le NemLché dont tu parles.
— Tu t'appelles Kara bcn Nemsi?
— Tel est mon nom. Cet homme est le cheik Mohammed Emin, chez lequel tes gens ont trouvé asile, cet autre se nomme Halef, c'est mon compagnon.
— Est-ce possible! Oh! laisse-moi t'embrasser! .»'
11 me baisa doucement sur les deux joues,- en fit autant à
Mohammed et à Halef , puis il me prit les mains en me disant : « Seigneur, lu viens au bon moment; nous allons célébrer une grande fête dont tous les étrangers sont ordinairement bannis; mais toi tu es des nôtres, reste avec nous tant que durera le temps de la joie; reste encore longtemps après, car nous serons toujours heureux de te posséder!
— Je resterai tant que le cheikh le permettra. Mais je lui ai promis mon aide, et son cœur est ailleurs; nous te raconterons ce qui le tourmente.
— Je le sais. Entrez; ma maison est voire maison, mon pain votre pain; nous sommes frères à jamais! »
J'entendais Ifra qui, s* adressant à l'ancien du village , lui disait :
« As-tu compris, mon vieux, combien le bey estime et honore mon émir? Ainsi traite -moi convenablement! »
On nous introduisit dans une pièce fort simple. Le cheikh et moi nous nous assîmes aux côtés du jeune chef; celui-ci retenait toujours ma main dans les siennes, il me regardait attentivement.
« Donc, me dit-il, tu es l'homme qui as vaincu les ennemis des IJaddedîn?
— Veux-tu couvrir mes joues de rougeur? repris-je en souriant.
— C'est toi qui as tué le lion pendant la nuit... Ah! puisse -je te ressembler! Tu es chrétien?
— Oui.
— Les chrétiens sont les plus vaillants des hommes. Moi aussi, je suis chrétien.
— Les Yésidi sont chrétiens?
— Oui, ils le sont tous. Nous avons pris dans toutes les religions ce qu'elles offrent de meilleur.
— En es -tu sûr? »
Ses sourcils se froncèrent.
c< Seigneur, dit- il, ici, dans nos montagnes kurdes, aucune religion ne peut dominer complètement. Les peuples sont divisés, les cœurs désunis, notre race s'est affaiblie par des guerrres intestines* Une bonne religion doit commander la paix et l'amour; hélas! comment l'amour prendrait-il racine sur ce sol plein de haines, parmi les peuples adonnés à la cruauté?
« Si je pouvais prêcher la charité, non des lèvres, mais avec le poing armé du sabre, je le ferais tout autour de nous; car où l'on désire planter des fleurs, il faut extirper les mauvaises herbes, Grois-tu qu'un sermon parvienne à changer subitement une plante
vénéneuse en œillet? Si le jardinier garde la plante empoisonnée, elle infectera tout le terrain; oui, il nous faudrait le sabre pour changer les loups en agneaux^ Si j'étais en situation d'agir comme il convient, les bons qui écouteraient la salutaire doctrine se verraient honorés ; j'exterminerais les autres. Après avoir anéanti les fauteurs de tout désordre, je remettrais le glaive dans le fourreau, je rentrerais heureux dans ma maison, car j'aurais préparé l'accomplissement de la sainte parole ; « La charité doit demeurer toujours. »
Les yeux de cet homme lançaient des éclairs ; il comprenait T à sa façon , la régénération de son pays ; du moins la désirait-il ardemment. Il y avait peut-être en lui l'étoffe d'un héros et d'un législateur.
ce Ainsi, tu prétends que les missionnaires chrétiens, armés seulement de la parole, ne convertiraient pas les Kurdes? lui demandai-je.
— Je connais vos saints livres , on y lit : ce La parole de Dieu est un marteau qui brise le rocher, » j\lais un marteau peut-il briser l'eau? Peut-il chasser les miasmes des marais? Demande aux hommes qui sont venus d'Yeni-Dunia (l'Amérique) : ils ont parlé et enseigné, ils ont vendu et donné de belles choses, ils ont même fait travailler des machines pour nous fournir des livres. Les habitants des montagnes les écoutaient, acceptaient leurs cadeaux, se faisaient baptiser par eux, et puis ces missionnaires sont partis, et chacun recommence à tuer, ti voler, à piller, à se venger... Ils nous ont laissé clés livres, et personne ne sait lire. T'imagines-tu que ces hommes soient parvenus à montrer à lire aux guerriers de nos contrées? Notre plume, à nous, c'est l'acier de la lame.
ce Ou encore va voir le fameux monastère de Raban Hormouzd, qui appartenait jadis aux Nestoriens ; il est maintenant aux mains des Katouliklar (catholiques), quelques pauvres religieux y demeurent, mourant de faim sur la montagne aride, ne possédant pour toutes ressources que les fruits de deux maigres oliviers. Pourquoi ne nous sommes-nous pas laissé toucher par eux? Ah! il nous manque un Jeboyou (Josué) pour nous guider; « le soleil demeure tranquille sur le Gibeon et la lune en Ajalon. » Il nous faudrait un héros comme Chimsa (Samson), pour contraindre les méchants avec le glaive; il nous faudrait le Tchoban Daoud (le berger David) avec sa fronde pour tuer Djalout (Goliath); il nous
faudrait le flot vengeur qui, au temps de Nouh (Noé) t purgea le monde de la race des méchants. Si j'étais un Mousa (Moïse), *■ j'enverrais mon Kaleb et mon Jeboyou par les vallées du Kurdistan, mais je commencerais par leur ouvrir les voies avec mon épée. Tu me regardes en ouvrant de grands yeux, car lu penses . que la paix vaut mieux que la guerre et la houlette que la fronde? Je suis de ton avis; mais, je te le dis, la paix ne .peut s'établir ici avant que la guerre lui ait préparé le terrain. Toi-même tu prouves ce que j'avance, tu portes beaucoup d'armes sur toi, et elles sont meilleures que les miennes. Pourquoi es-tu ainsi armé? As- tu besoin de cet arsenal quand tu voyages en Europe? »
Il eût fallu lui répondre par une dissertation aussi longue que la sienne, je me contentai d'un signe négatif. Le bey continua : « Tu le vois bien, vous pouvez vous rendre à la ïdlisé (église) et prier Allah sans armes; vous pouvez élever vos enfants, honorer vos vieillards, vous asseoir en paix dans vos temples, la tête de votre serpent est brisée. Nous, nous attendons la A f oix qui retentira clans nos montagnes, pour les aplanir comme le promet votre saint Livre. Le libérateur viendra, mais non par les Russes ou les Anglais, et moins encore par les Turcs, qui nous dévorent. Nous avions cru autrefois que ce serait Bonapertah, le grand schah des Français; hélas! nous savons à présent que le lion ne peut espérer de secours de l'aigle, car leurs domaines sont différents... As -tu jamais entendu raconter ce que les Yésidi ont souffert?
— Oui.
— Nous habitions paisiblement le pays de Yndjar quand on nous a chassés et décimés.
« C'était au printemps, le fleuve débordait, les ponts étaient rompus. Nos vieillards, nos femmes, nos enfants se trouvaient entre Mossoul et l'eau. Ils furent poussés dans les flots écumants , ou égorgés comme un vil bétail, et, sur les terrasses de la ville, le peuple de Mossoul battait des mains à la vue de leurs tortures. Ceux qui restèrent], après la boucherie et la noyade , ne savaient où poser la tête. Ils s'en allèrent dans les montagnes de Maldoub, vers Bohtan, dans le Chaïhan, dans la Syrie et presque jusque sur les frontières russes. Ici, ils ont fondé une nouvelle patrie, et si tu examines leurs demeures , leurs vêlements , leur culture , tu te réjouiras de trouver un peuple travailleur, ménager, intelligent au milieu de la paresse et de l'incurie qui nous entourent. Mais notre prospérité même et les fruits de notre labeur attirent
les convoitises de nos voisins. Quand ils ont besoin d'argent ou. de vivres, ils tombent sur nous pour piller, pour ravager; ils détruisent en un jour l'œuvre d'un long travail et l'espoir de nos cœurs. Oh! oui, il faudrait un libérateur, un convertisseur de peuples , dans nos contrées !
« Nous allons célébrer la fêle de notre plus grand saint Depuis plusieurs années nous n'avons pu le faire avec solennité, car les pèlerins eussent risqué leur vie en se rendant ici. Aujourd'hui il semble que nos ennemis nous laissent quelque répit , nous en profitons ; c'est pour cela que je te disais : Tu viens au bon moment : nous le traiterons comme le bienfaiteur de notre peuple. »'
Rien né pouvait m' être plus agréable que cette invitation, car elle me donnait le moyen d'étudier .les coutumes et les mœurs d'une tribu dont on raconte tant de choses erronées et qu'on connaît si mal.
Je me hâtai de remercier mon hôte en ces termes :
ce Je suis profondément louché de tes paroles et de tes bonnes intentions, Seigneur, mais nous avons une lâche à remplir; permets-nous cle nous en occuper avant la fêle.
— Votre désir m'est connu; la fête ne vous empêchera pas d'exécuter ce dessein; vous voulez délivrer Àmad el Ghanclour, le fils du cheikh, qui est détenu dans Àmadiah?
— Comment sais- tu cela?
- — ■ Par les trois Yésidi que vous avez sauvés; seulement laissezmoi vous dire que vous ne pouvez le délivrer à présent. - — Pourquoi?
— Le pacha de Mossoul craint une attaque des Kurdes de l'ouest, il a rempli la forteresse de troupes , la garnison se trouve au moins tiiplée.
— Combien y a-t-il d'hommes?
— Deux cents soldats du régiment d'Ànatolie-Ordussi de Diarbékir, et trois, cents hommes du régiment d'Irak- Ordussi de Kerkjouk,.en tout cinq cents hommes sous le commandement d'un binbachi.
— Àmadiah est à douze lieues d'ici?
— Oui, mais la roule est si difficile qu'on ne peut la faire en un jour; il faut coucher à Cheloki ou à Spandareh, pour gravir 7 le lendemain matin, la pente escarpée du mont Garah, derrière lequel se trouve la plaine et le rocher que domine Àmadiah.
— Quelle sorte de troupes a-t-on réunies à Mossoul?
— Lé deuxième régiment de dragons , le quatrième d'infanterie de la division d'Irak-Ordussi, Ils se mettront bientôt eh mouvement les uns pour attaquer les Bédouins, les autres pour se rendre à Àmadiah, en traversant nos montagnes.
— Sais- lu combien d'hommes viendront de ce côté?
— Mille, sous la conduite d'un miryalaï (colonel) accompagné d'un alaï-emini (quartier- maître). Je connais ce miryalaï: il a tué la femme et les deux fils de Pir Kamek ; il se nomme Omar Ahmed*
— Sais- tu où ils s'assembleront?
— Ceux qui marchent contre les Bédouins doivent se cacher dans les mines de Koufyoundik, et je sais, par mes espions, qu'ils s'ébranleront après-demain; les autres ne se mettront en route que plus tard.
— Je crois que tes hommes te renseignent mal.
— Comment cela?
— T'imagines- tu que le pacha ait fait venir des troupes de si loin, du Diarbékir, par exemple, pour les envoyer contre les Kurdes de l'Ouest? N'avait-il pas sous la main le deuxième régiment d'Irak-Ordussi, qui lient*garnison à Suléimanié? D'ailleurs, est-ce que le troisième régiment de Kerkjouk n'est pas, en majeure partie, composé de Kurdes? Est-ce que le pacha commettrait la faute d'envoyer ces trois cents hommes contre leurs compatriotes?
— Ton discours esl prudent, mais je ne le comprends pas tout à fait.
— Ecoute ; les hommes rassemblés clans les ruines ont-ils des canons?
— Non.
— Si ces troupes étaient destinées à se battre en plaine, elles auraient de l'artillerie; si elles n'en emmènent point , c'est qu'elles doivent se battre dans la montagne.
— Alors mes espions auront confondu ; les hommes cachés à Koufyoundik n'iront pas vers les Bédouins , ce seront ceux d'Àmadiah.
■ — ■ Ils doivent pourtant se mettre en route après -demain, juste pendant votre fête. . .
— Émir ! »
Le jeune chef ne prononça que ce seul mot, mais avec le ton d'une extrême angoisse»
Je continuai :
(c Remarque de plus qu'on ne saurait venir chez vous, ni par le côté nord , ni par le sud du Hadi ; seuls l'ouest et Test sont accessibles pour des troupes,
ce À dix lieues d'ici , à l'ouest, sont rassemblés les mille hommes de Mossoul; à douze lieues, les cinq cents hommes d'Àmadiah yous guettent; le Hadi une fois cerné, il n'y aura pas de fuite possible,
■ — Émir, que dis-tu?
— Admets -ta que cinq cents hommes puissent faire irruption chez les Kurdes, qu'ils puissent assaillir Berwari, Bohtan, Tijari, Chai, Halriari, Kharitha, Toura-Ghara, Baz, Ghirvan? Est-ce que les Kurdes ne lèveraient pas , à l'instant, au moins six mille guerriers pour se défendre?
— Émir, tu as raison , c'est contre nous que ce plan se machine !
— Tu te rends à l'évidence; sache-le donc encore, j'ai appris ce dessein de la bouche même du gouverneur de Mossoul.
— Est-ce possible?
— Écoute. »
Je lui racontai mon aventure avec le pacha; quand j'eus fini, il se leva, fit quelques pas dans la pièce, puis revint vers moi en me tendant la main.
« Je te remercie, ô Émir, tu nous apportes le salut. Avec mes quinze cenls hommes, je n'aurais point été en état de soutenir l'attaque imprévue du pacha; averti, je l'attends de pied ferme. 11 nous endormait dans un calme apparent, il nous donnait le temps de nous rassembler pour fêter le cheikh Hadi. Il avait tout combiné avec une adresse féline ; il ne se doutait guère que l'adroite souris, qu'il laissait courir, allait faire lever tout un camp... Promets-moi de ne répéter à personne ce que tu viens de me dire. Je te quitte un instant, excuse-moi.
— Ce jeune chef me plaît! s'écria Mohammed Emin, lorsque notre hôte fut parti.
— C'est pourtant un homme du diable, soupira Halef. Je me figurais ces gens avec une gueule de tigre, des yeux de loup, des griffes de vampire...
— Penses- tu toujours que les Yésidi soient irrévocablement condamnés à l'enfer?
— Ah ! Sidi! je ne sais! Souvent le Cheïtan prend une forme agréable pour mieux nous tromper ; il peut aussi en donner une à ses adorateurs. »
La porte s'ouvrit, un homme d'un aspect élrange parut devant nous : sa robe el ses cheveux paraissaient d'un blanc de neige. Sa chevelure flottait jusqu'au milieu du dos. Il complaît au moins quatre-vingts ans; ses joues étaient amaigries, ses yeux enfoncés dans l'orbite, mais son regard conservait une élrange vivacité et ses mouvements avaient la souplesse de ceux d'un jeune homme. Sa barbe , noire comme l'aile du corbeau, descendait plus bas que sa ceinture , contrastant singulièrement avec la blancheur de ses cheveux. Il s'inclina et nous salua d'une voix sonore nous disant en turc :
« Que voire soleil ne s'éteigne jamais! )) puis il ajouta: <c Savezvous parler kurde? »
Comme nous lardions à répondre , il reprit la même phrase dans son dialecte; mais je le priai de continuer en turc, car je ne le comprenais point. Je m'étais levé pour faire honneur à son grand âge, il saisit ma main el me demanda :-
« Es -lu le Nemlché?
— Oui.
— Laisse-moi l'embrasser. »
Il le fît, et s'asseyant à la place que notre hôte venait de quitter, il reprit :
« Mon nom est Kamelc; Àli-bey m'envoie vers vous.
— Kamek? Le bey nous a parlé de toi.
— 11 eût du nie faire prévenir tout de suite,
— Notre conversation eût pu te chagriner en certains points.
— Me chagriner? Kamek n'a plus de chagrins! Toute la douleur que le cœur de l'homme peut contenir, il l'a épuisée clans une seule heure; quelle douleur l'atteindrait désormais?
— Àli-bey nous a dit que tu avais un jour rencontré Omar Ahmed? »
Pas un muscle de son visage ne remua, pas un tremblement n'altéra sa voix ; il dit :
« Oui, je le connais , mais il ne me connaît pas encore ! . . . Il m'a tué ma femme et mes fils. Pourquoi m'en parles -tu?
— Àli-bey te le dira lui-même.
— Àli-bey n'a pas cle secret pour moi, il vient de m'apprenclre ce que lu lui as communiqué des desseins de nos ennemis. Croistu donc que les Turcs aient réellement l'intention de nous surprendre pendant la fête?
— Je le crois.
— Ils nous trouveront mieux préparés que le jour où ils m'ont pris mon Cime. As- tu une femme, as -tu des enfants?
— Non.
— Alors tu ne saurais comprendre ce que j'ai senti, non! tu ne sais pas ce que c'est que de se survivre à soi-même. Je te parle, et il y a longtemps que je suis mort! Connais-tu le Tel Afer?
— Oui.
— Tu as éié en ce lieu?
— Non, mais j'en ai lu la description dans les récils des voyageurs el aussi dans... Mais tu es un pir, un homme pieux des Yésidi, tu connais certainement les saints Livres des chrétiens?
— Je possède l'Ancien Testament en langue turque.
— Alors tu as lu le livre du prophète Isaïe?
— Le premier des seize prophètes?
— Oui; eh bien, ouvre ce livre au 37° chapitre, lu trouveras ce verset, le 12° : « Est-ce que les dieux des gentils ont sauvé ceux que mes pères anéantirent : Gozam et Haram, Reseph et le fils d'Eclen à Thalassar? » — Thalassar est le Tel-Àfer.
11 me regarda avec élonnement.
« Vous savez reconnaître nos villes clans vos saints Livres telles qu'elles étaient il y a des milliers d'années?
— Oui, certes.
— Ahl votre Kilab est plus grand que le Coran! Mais écoule. J'habitais àMirkan, au pied du Djebel-Sindjar, lorsque les Turcs nous assaillirent. Je m'enfuis, avec ma femme et mes deux fils, vers le Tel-Afer. 11 y a là une ville forte, je comptais m'y réfugier chez un ami; mais les vainqueurs contraignirent les gens* de la ville à livrer les Yésidi, pour un massacre général. On découvrit ma retraite. L'ami qui me cachait fut mis à mort. On nous lia, on nous traîna hors de la ville. Là, étaient allumés de grands bûchers; là, coulait le sang des victimes. Un mulazim (lieutenantsuppléant), pour me torturer, me piqua la joue de son poignard, lu peux voir encore la cicatrice. Mes fils étaient de vaillants jeunes gens; malgré leurs liens ils voulurent me défendre; on les lia plus étroitement, eux et leur mère; on leur coupa à tous deux le poing droit, puis ils furent traînés dans le feu. Ma femme aussi fut jetée au milieu du brasier et on me força de la voir brûler. Le mulazin m'enfonça ensuite lentement, bien lentement, son poignard dans
." la poitrine. Je perdis connaissance; quand je revins à moi j'étais sous un monceau de cadavres , . . ♦ il faisait nuit. Le poignard ne
m'avait pas atteint au cœur, mais tout mon sang se perdait. Un Chaldéen me découvrit , le lendemain matin , respirant encore ; il me cacha dans les ruines de Kara-Tapeg. Quelques semaines se passèrent avant que je fusse guéri : mes cheveux étaient devenus tout blancs devant le bûcher des miens. Je te le dis, mon corps vit, mais mon âme est partie avec eux; mon cœur s'est écoulé comme la cire ; à sa place bat quelque chose qui répèle sans cesse un nom, le nom d'Omar Ahmed; ainsi s'appelait le mulazim, celui qui m'a tout pris , qui m'a torturé quatre fois , moi et les miens ; et il est maintenant miryalaï ! »
Le vieillard parlait d'un ton uniforme, presque indifférent, et pourtant mille fois plus saisissant que celui de la fureur; son récit monotone, lent, pénible, avait l'air de sortir des lèvres d'un somnambule, ou d'un homme endormi par des narcotiques. 11 était vraiment effrayant, je ne -pouvais me défendre d'un frisson d'horreur. l
Après une pause, je lui demandai :
« Tu désires te venger, n'est-ce pas?
— Me venger? reprit -il du môme ton. Qu'est-ce que la vengeance? un acte méchant et soimiois : je veux le punir ouvertement, légitimement, puis mon corps s'en ira aussi... Resterezvous chez nous pendant nos fêtes?
— Nous ne savons pas encore ce que nous ferons.
— ResLez. Si vous partiez à présent, votre projet ne réussirait pas. En restant, vous avez toutes les chances pour vous, car les Turcs ne vous couperont plus laroute, et les Yésidi A r ous aideront. )>
Sa voix s'animait, ses yeux reprenaient leur éclat. Afin d'obLenir quelques renseignements sur sa secte , je lui dis , affectant quelques cérémonies :
ce Notre présence pourra vous déranger? »
11 remua lentement la tète et dit :
« Est-ce que tu as jamais ajouté foi aux contes, ou plutôt, aux calomnies qu'on débite sur nous? Compare notre peuple avec ceux qui Tavoisinent, lu verras où se trouvent la pureté et la décence des mœurs. La pureté est la vertu vers laquelle nous tendons toujours : pureté du corps et de l'âme, pureté de la parole et de l'enseignement. L'eau et la flamme sont pures, nous aimons l'eau et nous nous en servons pour nos baptêmes ; nous honorons la lumière, car elle est l'image de Dieu infiniment pur, votre Kitab le dit : « Il habite dans une lumière inaccessible. » Vous vous
sanctifiez par l'attouchement de l'eau sacrée; nous, par la flamme sacrée : nous plongeons noire main dans la flamme, puis nous nous signons comme vous. Vous dites qu'Azeral Aissa* est venu sur la terre et y reparaîtra un jour; nous aussi , nous croyons qu'il a paru, parmi les hommes, sous une forme humaine, et qu'un jour il viendra nous ouvrir le ciel. Vous honorez le Sauveur dans son avènement passé; nous honorons surtout son avènement futur. — Nous savons qu'il est venu, mais nous ne savons pas quand il reviendra; en attendant, nous faisons ce qu'il a commandé au haghtché Gethseman 2 , lorsqu'il disait aux siens endormis ; « Veillez et priez, pour que vous ne tombiez point en tentation, » Nous avons pour symbole de la vigilance le khoros 3 . N'avez- vous pas la même image?
ce On m'a raconté que les chrétiens placent souvent sur le faite de leurs [maisons ou de leurs églises un khoros en plomb doré. Vous vous servez d'un coq en métal, nous d'un coq vivant; sommes-nous pour cela plus idolâtres que vous? Vos prêtres sont plus instruits, votre doctrine meilleure que la nôtre, est-ce notre faute? Si nous avions des prêtres instruits comme les vôtres, nous saurions mieux ce qu'il faut croire et faire* Je suis le seul, parmi les Yésidi, qui sache lire notre loi et qui puisse écrire ; je t'explique bien des choses que nos simples montagnards ne pourraient l'expliquer.
— Pourquoi ne demandez-vous pas des prêtres chrétiens pour instruire les vôtres ?
— Parce que nous ne savons pas nous reconnaître dans vos divisions et que nous ne voulons pas les partager. Réunissez-vous tous, établissez une, même doctrine, puis venez, et vous serez les bien reçus. ■ .
« Nous voyons arriver ici des prédicateurs qui se contredisent l'un l'autre ; ils font grand tort à leur propre religion. Àzerat Aissa a dit : ce Je suis la voie, la vérité et la vie. » Pourquoi, vous autres hommes d'Occident, avez-vous tant de voies et de vérités différentes? Une seule voie conduit à la vie, la vérité ne peut être contraire à elle-même. Nous ne nous disputons pas sur la venue du Sauveur, nous y croyons, et nous tâchons de nous garder purs, en attendant qu'il revienne... y>
1 ISfotre-Seigneur Jésus-Christ.
Le jardin de Gethsémani.
3 Le coq.
En ce moment Àli-bey rentra; je n'en fus pas fâché, ce vieillard m'embarrassait avec sa simple logique; je ne suis pas théologien; je ne savais comment lui expliquer les tristes divisions. des sectes protestantes et de nos savants d'Allemagne- ; hélas ! hélas ! comment lui montrer, à travers tout ce qu'il avait entrevu, la pure vérité ? ....-:
Le pir se .leva, mé tendit la main et me dit*: « Je vais où m'appellent mes affaires,- mais nous nous retrouverons ; qu'Allah soit avec toi et aussi avec moi I »
Ali-bey nous le montra, comme il sortait, et commença son éloge;
« C'est le plus sage des Yésicli, affirnia-t-il, aucun ne pourrait
se comparer a lui. Il a visité la Perse et les Indes-, il est allé
à Jérusalem et à, Stamboul, il s'est instruit de tout, il a même
écrit un livre..,
— Un livre? demandai -je étonné.
— Oui; lui seul sait écrire parmi' nous. Il voudrait donner à noire peuple la sagesse et le bien -être des peuples d'Occident, c'est pour cela qu'il étudie les livres des Franks.
« 11 espère qu'un jour on pourra mettre ces livres dans notre langue, et il a fait une liste de plusieurs centaines de mots de notre dialecte correspondant aux mots des langues d'Europe, puis il y a ajouté notre histoire.
— Ce doit être précieux ; où est ce livre ?
— Dans sa demeure.
— Où demeure- l-il?
— Dans ma maison : le pir Kamek est un saint. Il va, vient, parcourt le pays. Tout le Kurdistan est son domaine, mais c'est chez moi qu'il se retire le plus souvent.
— Penses-tu qu'il consente à me montrer son livre? ■ — ■ Oh ! très volontiers.
— Je vais le lui demander ; où est-il ?
— Reste, tu ne le trouverais pas, il est allé surveiller nos préparatifs; je t'apporterai moi-même le livre, quand vous m'aurez promis de rester avec nous pendant quelques jours.
— Crois-tu donc que notre voyage h Amadiah soit impossible demain ?
— Oui; je viens d'envoyer trois hommes de Kaloni, que nous avions ici, du côté de la forteresse pour s'informer de ce qui se passe chez les Turcs. Ce sont des hommes braves et prudents, on peut se fier à eux. Je leur ai recommandé de chercher, par
tous les moyens , des renseignements sur la situation d'Àmad el Ghandour; 'attendez leur retour, vous pourrez ensuite agir d'une manière plus sûre. »
Nous finîmes par consentir à cet arrangement, et Mohammed
Le mulazim m'enfonça lentement son poignard dans la poitrine.
Émin remercia avec chaleur le Yésidi , dont l'aide lui paraissait si précieuse ; puis Àli-bey, se tournant vers moi, me dit:
ce Viens, je veux te présenter à ma femme. » Cette invitation m'étonna, mais je sus bientôt que les femmes de ce pays sont beaucoup moins renfermées que celles des mahométans.
Les Yésidi mènent réellement une vie patriarcale et comme je n'en ai rencontré nulle part de semblable en Orient; il n'ont
pas, sur la religion, des idées bien nettes ni bien éclairées, mais ils conservent un fond de christianisme qui les rendent très supérieurs aux Grecs menteurs, aux. Arméniens brocanteurs et immoraux, aux Arabes cruels et toujours prêts à se venger, aux Persans hypocrites, aux Kurdes larrons. Tous ces peuples pourtant traitent les Yésidi d'adorateurs du diable et leur témoignent un souverain mépris. Le culte et les croyances de cette secte sont un mélange hétérogène de chaldéisme, d'islamisme, de christianisme ; mais ce dernier domine. Des missionnaires zélés, tenant compte des mœurs, s'appliquant à ne pas trop heurter les coutumes de ces pauvres gens, trouveront là un terrain bien préparé et très certainement fructueux, quoi qu'en ait dit Ali- bey. Devant la porte, dans la cour, nous rencontrâmes le buyukemini assis à terre , mangeant des figues , tandis que son une se délectait devant une crèche remplie d'orge. Le petit guerrier était entouré d'une foule d'auditeurs, auxquels il racontait complaisamment ses prouesses. Halef nous quitta pour aller l'en tendre. Mohammed et moi nous suivîmes Ali dans une autre partie de la maison, où la maîtresse du logis nous reçut avec beaucoup de bonne grâce.
Elle était très jeune et portait avec aisance un joli enfant sur son bras. Ses magnifiques cheveux noirs, ramassés en plusieurs tresses, tombaient sur ses épaules; son front était orné d'un bandeau de monnaies d'or, pendant presque jusqu'aux sourcils, ce Soyez les bienvenus, Seigneurs, » dit- elle simplement et gracieusement, en nous tendant la main.
Son mari lui répéta nos noms et nous apprit le sien , qui malheureusement n'est pas resté dans ma mémoire. Je pris l'enfant dans mes bras et le baisai au front, ce dont la jeune femme me parut très fière... Du reste le futur bey était un charmant enfançon, tenu avec la plus grande propreté, ne ressemblant en aucune manière à ces enfants ventrus et vieillots que l'on rencontre chez les Orientaux, particulièrement chez les Turcs. Aïi-bey me demanda si je voulais prendre mon repas dans l'appartement qu'il me destinait ou chez sa femme. On pense bien que je me décidai de suite pour rester où j'étais. Je n'aurais pu d'ailleurs quitter le petit bey, il semblait se plaire extraordinairement avec moi. Il me regardait de ses jolis yeux noirs, me tirait la barbe, agitait ses mains et ses pieds mignons de la façon la plus joyeuse, enfin balbutiait quelques mots très drôles, auxquels
je ne comprenais rien du tout, cela va sans dire. Nous étions à peu près aussi forts l'un que l'autre sur le kurde. Je gardai le gentil petit homme sur mes genoux tout le temps du repas pour l'écouter gazouiller. La mère, désireuse de me témoigner sa gratitude, me servit les meilleurs morceaux, et voulut me montrer son jardin après le souper.
Je mangeai avec une véritable gourmandise un mets du pays appelé kourjê; il consiste en crème douce mêlée de miel et de sucre, le tout passé au four. J'eus aussi grand plaisir à visiter le jardin. Une fleur, entre toutes, me charma, celle que les Arabes nomment bent d onsoul (la fille du consul) ; elle est d'une belle couleur de flamme, et se renouvelle perpétuellement sur le joli arbuste qui la porte.
Après une courte promenade en ce lieu embaumé, Ali me conduisit dans ma chambre; elle donnait sur la plate-forme du toit, ce qui me permettait de jouir d'une vue magnifique. En entrant je remarquai, sur le petit guéridon, un livre qui l'écrasait presque. « Voilà le livre du pir, » me dit mon hôte, répondant à ma muette interrogation.
Je m'en emparai et me jetai sur le divan pour feuilleter à mon aise ; Ali-bey sourit de mon avidité et s'éloigna.
Le gros livre, écrit en caractères persans et arabes^ contenait^ en outre , une grande quantité de mots et de locutions des différents dialectes kurdes.
Je remarquai bientôt qu'il n'était pas très difficile de comprendre le kurde, du moment que l'on avait la clef de la signification phonétique des lettres. Je résolus de profiter de cette espèce de dictionnaire, pendant mon séjour dans cette maison, pour m'initier à la connaissance de la langue.
J'en étais là de mon étude, quand des voix jeunes et fraîches montèrent jusqu'à moi; je m'avançai sur la terrasse et je vis cinq à six jeunes filles arrêtées à une fontaine. Quelques jeunes gens venaient de les y rejoindre ; l'un d'eux chantait; on me traduisit, plus tard , sa chanson , bien connue dans ces montagnes :
Ghawra min ave the v
Bina michak dartjin ber pichte, etc. *
1 Une fille des chrétiens vient puiser de l'eau ; Je m'arrête près d'elle retenant mon souffle : Àh I je voulais baiser le bas de sa robe... Et pour cela les Russes m'emmènent, chargé de chaînes 1
Ce chant rythmé et mélancolique surpassait par sa mélodie tout ce que j'avais entendu en Orient. Je sortis de la maison pour écouler le jeune Yésidi, mais le chanteur se tut à mon approche. Je fis alors une petite promenade dans la rue, où le mouvement augmentait toujours. On dressait tentes contre tenteSj on courait, on s'agitait, on préparait tout pour la fête, malgré les ombres du soir qui s'étendaient rapidement. Lorsque je rentrai, le petit buyuk-emini racontait encore ses aventures ; le cercle de ses auditeurs s'épaississait de minute en minute.
ce Oui! oui! criait la voix perçante du singulier héros, j'ai combattu à Saïda et dans l'île de Candie, où nous écrasâmes l'émeute. J'ai combattu à Beyrouth, sous le célèbre Mustapha- Nouri-pacha, dont l'àme vaillante jouit des délices du paradis; je n'avais pas encore perdu mon nez. Cet accident m'est arrivé en Serbie, où j'avais suivi Chekib-effendi, lorqu'il y fut envoyé pour chasser Michel Obrénovitch... »
Le brave petit homme ne me paraissait pas bien fixé sur l'endroit où il lui était le plus glorieux d'avoir laissé son nez; il continuait :
« Jetais à Bucharesl, je me défendais bravement. Déjà une vingtaine d'ennemis gisaient autour de moi, lorsque l'un d'entre eux, se relevant, brandit son sabre ;... je ne sais comment ma tête ne fut point fendue en deux ; il n'atteignit que mon nez... »
En ce moment le cri le plus perçant, le plus étourdissant, le plus singulier que j'aie ouï de ma vie, vint me faire tressaillir, moi et tous les assistants ; un vrai sifflet de locomotive accompagné d'un hennissement sauvage.
« Cela vous étonne? demanda, fort tranquillement Ifra. G' est mon âne, il ne peut souffrir les ténèbres et crie ainsi toute la nuit. »
Cette annonce m'effraya ; je regrettais aussi de ne pouvoir entendre l'histoire complète de la glorieuse balafre, mais il était écrit qu'elle ne finirait jamais.
« L'animal crie ainsi toute la nuit ? répéta l'un des assistants.
— Oui, de dix minutes en dix minutes, affirma Ifra avec beaucoup de résignation.
— Il faut lui faire perdre cette habitude.
— Et comment ?
— Je n'en sais rien.
— Alors garde tes conseils pour toi. J'ai essayé de tous les moyens ; les coups, la famine, etc.
— Parle-lui sérieusement, démontre-lui ses torts.
— ■ Je lui ai parlé maintes fois , avec sévérité ou avec douceur; il me regarde , secoue la tète et crie de plus belle.
— C'est singulier! Il te comprend, oh! certainement, il te comprend ! mais il n'a point envie de te faire plaisir, voilà !
— J'ai souvent entendu répéter que les bêtes comprennent tout ce qu'on leur dit, parce qu'elles sont la demeure des âmes des moris , condamnées à expier leurs péchés sous cette forme. Le coquin enfermé dans mon âne a dû être sourd dans son temps; sourd, mais pas muet!
— Tu devrais tâcher de savoir à quelle tribu appartenait cette âme... Quelle langue emploies- tu pour parler à ton âne?
— Le turc.
— Si cette âme a été persane ou arabe, si c'est l'âme d'un giaour, comment veux-tu qu'elle t'entende?
- — - Allah akbar ! c'est vrai! Je n'y avais jamais songé.
— Sais -tu pourquoi ton âne remue toujours la tête quand tu lui parles ? L'esprit qui est en lui ne comprend pas le turc ; parle-lui un autre langage et tu verras.
— Je demanderai à mon émir d'essayer un peu, car hadji Halef Omar m'a raconté que ce grand taleb possède toutes les langues; il est comme Solimon (Salomon), qui entendait même le langage des animaux.
— Il n'y a pas que Solimon à qui ce don ait été fait; connaistu l'histoire de l'homme riche dont les fils parlèrent un jour avec une pierre?
— Non.
— Je vais te l'apprendre: De vachtha béni Israëhaneki...
— Àrrête-toi ! cria Ifra ; en quelle langue me contes-tu cela?
— Dans la nôtre, en kurde.
— - Je ne comprends pas; reprends en turc, comme tout à l'heure.
— Tu es donc comme ton âne, qui n'entend que sa langue? Puis-je raconter une histoire kurde avec des mots turcs? Ce ne sera plus la même chose* '
— Essaye toujours.
— Voyons... Écoute: Donc, au temps des enfants d'Israël, il y avait un homme fort riche ; il mourut, laissant deux fils héritiers
de ses grands biens et de .sa maison. Chacun voulait garder la maison. L'un disait : c'est ma maison ; l'autre disait aussi : c'est ma maison. Là-dessus, par la volonté de Dieu, une brique de la muraille parla, elle dit: « N'avez-vous pas honte de vous quereller ainsi ?. Cette maison n'est ni la tienne ni la sienne. Moi, quand je vivais,' j'étais un grand roi, je fus grand en ce monde pendant trois cents ans, puis je mourus. Je reposai dans ma tombe trois cents ans, mon corps pourrit et sécha ; je devins poussière, alors un homme prit mes cendres, les façonna, les cuisit en briques, les employa à se construire une maison. Au bout de quarante ans la maison croula , les briques redevinrent poussière et je restai encore soixante -treize ans. Un autre homme acheta le champ, refit des briques, et je fus de nouveau employée pour la construction d'une maison. Cette maison est celle-ci. J'y suis depuis trois cent trente ans; que deviendrai-je après?... En attendant ne chagrinez pas mon ame, car... »
Le conteur fut interrompu par un braiment formidable , tout le monde se mit à rire et à entourer l'âne. Le récit demeura inachevé, ce qui me paruL dommage.
Au même moment du reste, j'étais reconnu par l'un des assistants; il s'avança vers moi, en s'écriant :
c< C'est donc vrai, Émir ! Te voilà parmi nous ! On me l'avait dit dans la montagne. Avec quelle joie je te revois ! Permets que je te baise les mains. »
C'était Sélek, un des trois Yésidi enterrés vifs par les Arabes et auxquels j'avais sauvé la vie, pendant mon séjour au désert; je lui demandai des nouvelles des deux autres.
« Le pir Kamek vient de les emmener à l'instant avec lui , du côté de Mossoul, répondit- il ; pour moi j'apporte un message à Ali-bey ; pourrai -je te voir ensuite ?
— Je rentre chez votre bey, mais peut-être ne dois-je point être présent pendant que tu t'acquitteras de ta commission ?
— Quand même ce serait un secret, Emir, tu pourrais l'entendre, viens. »
Nous nous rendîmes dans l'appartement de la femme du bey, où se trouvait Ali ; il paraît que l'entrée en était permise à, tous. J'aperçus même Halef, en train de manger, avec un appétit dévorant, le repas que la maîtresse du logis lui avait fait servir après nous.
« Seigneur, dit Sélek, en s'adressant à Ali-bey, je reviens de
la montagne, j'étais allé jusqu'au haut du Bozan ; là on m'a confié un message pour toi.
— Parle,
— Tous ceux qui sont ici peuvent-ils l'entendre?
— Parle sans crainte.
— Nous croyions que le pacha de Mossoul avait envoyé cinq cents hommes à Àmadiah , pour les opposer aux Kurdes , nous nous trompions. Les deux cents hommes de Diarhékir marchent sur Ourméli et se cachent clans les forêts qui couvrent le mont Toura Gharah...
— Qui te l'a dit?
— : Un bûcheron de Monngeyji, que j'ai rencontré ; quant aux trois cents soldats de Kerjo.uk, ils n'ont pas pris non plus la route d'Àmadiah ; ils sont en ce moment sur. les bords du Ghazir.
— Comment le sais- tu?
— Par un Kurde- Zïbar qui revient de Dohouk.
— Les Zibars sont des gens auxquels on peut se fier : ils ne mentent jamais et détestent les Turcs. Ce que t'ont dit ces deux hommes me paraît très vraisemblable. Connais- tu la vallée d'Idis, de l'autre côté de Kaloni ?
— Je l'ai souvent traversée.
— Pourrait -on y conduire nos chevaux et nos bestiaux pour les y cacher ?
— Avec tin bon guide, oui.
■ — ■ Combien de temps faudrait-il pour y mener les troupeaux, les femmes et les enfants ?
— Une demi-journée* On va jusqu'au tombeau du cheikh Hadi; derrière se trouve un étroit passage donnant dans la forêt, une sorte de gorge que tu connais aussi bien que moi. Les Turcs nous croiraient occupés à notre pèlerinage et ne se douteraient de rien...
— ■ Très bien, tu m'as compris ; tu connais le pays comme pas un. J'aurai à te parler tout à l'heure ; en attendant, pas un mot là-dessus à personne. J'aurais voulu le confier le soin de cet émir pendant son séjour ici, mais tu seras employé ailleurs.
— Faut-il t' envoyer mon fils, Émir?
— Parle- 1- il bien le kurde ?
— Il parle tous les dialectes de nos contrées.
— Envoie-le, j'aurai du plaisir à le voir. )> Heureusement je n'étais pas trop fatigué et je n'avais point
sommeil, car il éiail écrit que je ne pourrais de si lot regagner mon divan ; les amis d'Àli-bey, ayant appris mon arrivée, s'assemblèrent pour me saluer; on voulut même nous donner une aubade. Tout l'orchestre se composait de trois musiciens : l'un jouait du cheorbej l'autre de la kawiantehé et le troisième de la bouloure, ce qui équivaut à la guitare,' la flûte et la viole européennes. La musique me parut douce, agréable, très mélodieuse ; décidément ces Yésidi sont beaucoup mieux organisés , sous le rapport artistique, que la plupart de leurs voisins.
Après le concert, le fils de Sélek étant arrivé, je remontai avec lui dans ma chambre , et lui demandai une leçon pour déchiffrer le manuscrit du Kamek. ""
L'horizon intellectuel du jeune homme me parut fort borné ; je finis pourtant par en tirer la plupart des renseignements dont j'avais besoin.
Je compris comment ces pauvres gens, mal éclairés, prenaient le plus souvent le symbole pour la chose signifiée, et transformaient un fond de croyances très spiritualistes en un culte très rapproché de l'idolâtrie. Les mystères leur semblent d'autant plus sacrés qu'ils sont plus obscurs, et, comme tous les Orientaux, ils aiment [particulièrement ce qui est occulte et merveilleux. En somme, le pir Kamek était sans doute le seul d'entre eux dont les idées s'élevassent. un peu et sortissent du chaos de leurs superstitions ; du moins , tous croyaient , avec une ferveur et une bonne foi pi*ofondes, aux traditions de leurs ancêtres.
Notre entretien était à chaque instant interrompu par le braiment de maître Àliboron. Tant que le bruit du dehors se mêla aux éclats de cette trompette, ils furent supportables; mais quand le silence s'établit dans le bourg, les cris de ce sot animal devinrent de plus en plus agaçants. Je m'en plaignais avec impatience, lorsqu'un véritable tumulte s'éleva devant la porte, puis le malheureux buyuk-emini fit soudain irruption dans ma chambre en criant :
« Dors- tu, Émir?
— Comment le pourrais- je avec ton âne ?
— Seigneur, je suis bien à plaindre ; cette bête ne veut pas se taire ; les gens d'ici s'en prennent à moi , ils sont tous rassemblés, ils menacent d'emmener l'âne dans le bois, prétendant qu'il les empêche de dormir. Les loups le mangeront, et si je ne rentre pas dans Mossoul avec la bête, je recevrai certainement
la bastonnade, sans compter que je perdrai mon grade. Je t'en prie, Émir, viens à mon secours.
— Mais comment?
— Seigneur, ne crois-tu pas que cet âne a une âme ?
— Oui, les animaux ont des âmes, qui ne sont pas de la nature de la nôtre, mais qui.,.
— Effendi, mon âne en a sans doute encore une autre: une âme humaine hante son corps'et cet esprit ne comprend pas le turc. Toi qui parles toutes les langues de la terre, viens, essaye de te faire entendre à ranimai, pour savoir s'il est Persan, Américain, Turcoman ou Russe. Peut-être, s'il te comprend, tu obtiendras qu'il nous laisse en paix. »
L'âne brayait de plus belle, et le pauvre lira, tout hors de lui, levait les mains au ciel en s'écriant :
ce Oh ! viens vite, Emir, entends-tu quel tapage ils font dehors; ils vont le tuer ! »
Je me décidai à descendre et je rencontrai Halef, qui parlementait de son mieux avec la foule.
Une idée subite me vint : j'entrevis le moyen de faire cesser celte désagréable émeute; m'approchanl du grison, je le caressai, lui parlai tout bas et feignis d'écouter une réponse, puis je demandai au petit Turc :
« Buyuk-emini, comment s'appelait Ion père?
— Nachir Mirja.
— Non, ce n'est pas cela... Ton grand-père alors?
— Moulhallam Sabouf.
— Nous y voilà. Où demeurait- il?
— ÀHirmenlou, près d'Àndrinople.
— C'est cela même. Ecoute, ton grand-père voyageait une fois d'Hirmelou à Thasskoï; pour taquiner son âne, il s'avisa de lui attacher une grosse pierre à la queue. Il ne devait pas faire cela, car le prophète a dit : « Tu aimeras ton âne* »
« Voilà pourquoi l'esprit de ton aïeul est chargé d'un grand péché. Il lui a fallu repasser le pont de Sirath, qui conduit du paradis en enfer ; il est revenu sur cette terre, dans le corps d'un âne, afin d'expier sa faute. Or cet âne est celui-ci. Puisque ton grand-père a péché en attachant une pierre à la queue de son âne, pour le délivrer, attachons-lui aussi une pierre à la queue. Le veux-tu , Ifra?
— Émir, reprit le pauvre homme, les larmes aux yeux, que
ne ferais -je pas pour soulager le père de mon père !.,. Parle, je t' obéirai en tout, »
Je me fis apporter une pierre qu'on fixa solidement à la queue du baudet; celui-ci se mit à braire d'une façon épouvantable, mais, dès que l'opération fut achevée, il garda le silence. Il essaya bien de* se débarrasser d'un poids si incommode; il voulut atteindre sa queue avec les dents, regaixta autour de lui d'un air tout penaud, dressa les oreilles, s'agita, souffla, tenta d'ouvrir la bouche pour crier, mais finalement resta muet et tout confus.
« Allah hou ! murmurait le bachi-bouzouk, il ne dit plus rien ! Emir, tu es l'homme le plus sage, le plus savant que j'aie jamais rencontré ! »
Enfin, je pus regagner ma chambre et dormir en paix. Quant à la foule, elle resta autour de l'âne fort avant dans la nuit, me dit-on le lendemain, pour bien constater la merveille.
Lorsque je sortis de mon appartement, après le lever du soleil, je trouvai Mohammed Emin sur la terrasse, « Regarde, » me diL-il.
Partout où mes yeux pouvaient atteindre, je voyais un grand mouvement. Les pèlerins continuaient à arriver en masse : les uns s'occupaient d'un campement dès leur entrée à Baadri ; les autres, après une courte halte, se rendaient par files à la tombe de Hadi. Devant la porte de notre hôte l'attroupement augmentait, tout le monde regardait l'âne et quelques-uns racontaient en gesticulant l'aventure de la veille, Je sentis un peu de remords de ma plaisanterie.
Ali-bey vint à ma rencontre et me salua avec un sourire.
c< Émir, dit- il, nous te devons une bonne nuit" lu es un grand
magicien. Mais crois-tu que l'âne crierait si on lui enlevait la pierre?
— Oui, certes, cette bêle crie pendant la nuit, parce que les
ténèbres lui font peur et qu'elle veut se rassurer avec sa propre
voix. »
Nous nous rendîmes à l'appartement des femmes , où je saluai la jeune maîtresse de maison en langue kurde, ce qui étonna tous les assistants.
<c Voilà ce que j'ai appris hier soir, dans le livre du pir, dis-je à Ali, qui parut enchanté; j'espère en apprendre davantage aujourd'hui. y>
On nous servit du café avec des gâteaux au miel et du mouton rôti , coupé en tranches minces , pour remplacer le pain ; on
nous fit aussi goûter une sorte de bière, que les Turcs appellent arpasou (eau d'orge). Tout le monde prit part au festin, excepté le buyuk-emini, lequel 7 assis dans un coin, se contentait de grignoter une tranche de mouton.
« Ifra, pourquoi ne viens-tu point avec nous? lui demandai-je.
— Je ne puis manger, Emir !
— Qu'as -tu donc?
— Hélas ! comment me consoler quand je pense à tous les coups que j'ai donnés à mon une, à toutes les injures que je lui ai dites. Souvent je l'ai laissé souffrir la faim, je me suis mis peu en peine de le brosser et de l'étriller, je l'ai fatigué outre mesure, et ce serait le père de mon père L.. Il est là dehors avec sa pieiTe pendue à la queue. »
La mine attristée du pauvre homme acheva d'éveiller ma conscience; cependant, malgré mes remords, je ne pus m'empêcher de rire aux larmes.
« Tu ris! s'écria Ifra, d'un ton de reproche, Àh! si, comme moi, tu avais un une qui fût le père de ton père, tu pleurerais bien plutôt! Je suis chargé de te conduire à Àmadiah, mais à présent je ne le puis : jamais je ne m'assiérai sur le dos de mon grand -père !
— Ifra, je suis désolé de le voir prendre à cœur une simple plaisanterie; je t'ai dit cela hier, pour que tu me laisses empêcher ton âne de nous éveiller, mais. comment as- tu pu le croire? Les âmes des morts retournent à Dieu qui ne les renvoie point sur la terre ; leur épreuve est faite.
• — ■ Ëffendi, tu cherches à me rassurer. Si cet âne eût été un simple animal, m'aurait-il si souvent emporté où je ne voulais point aller, m'aurait-il ainsi jeté à terre pour me punir de ce que je ne lui rendais pas le respect dû à un esprit? Se serait-il tu hier, quand lu lui as fait mettre une pierre à la queue , comme il te l'avait lui-même ordonné ?
— Il ne l'avait point ordonné du tout, Ifra. Ecoute, je vais t' apprendre pourquoi mon expédient a réussi. Sais -tu que le coq ferme les yeux quand il chante ?
— Oui, je L'ai vu.
— Si tu parvenais à lui faire tenir les yeux ouverts, il ne pourrait chanter ; de même , quand ton âne brait , il redresse sa queue.
— C'est vrai, Effendi.
— Eh bien ! en le forçant de ienir la queue basse on l'empêche de crier: voilà tout le mystère. Maintenant va délivrer ta bête, car il est jour; il ne braira plus. »
Le pauvre homme obéit, mais il eut bien de la peine à revenir de sa conviction.; telle est la naïveté de ces malheureuses gens. L'idée de la métempsycose est très enracinée chez eux, et, d'après ce que je viens de raconter, on voit quel parti les charlatans peuvent tirer de leur crédulité superstitieuse.
Une heure plus lard je m'éloignais du bourg, avec le fils de Sélek en qualité de guide et d'interprète , afin de reconnaître un peu les environs et de promener mon cheval, Mohammed Emin restait à la maison en compagnie de Halef, il ne tenait point à se montrer,
c< Connais-tu la vallée d'Idiz? demandai-je à mon compagnon.
— Oui.
— Pourquoi lui a-t-on donné ce nom?
— Parce qu'elle était habitée, il n'y a pas longtemps, par des brigands kurdes, qui en faisaient leur repaire.
• — ■ Nous faudrait-il beaucoup de temps pour atteindre cette vallée ?
— Deux heures environ,
— Veux -tu m'y conduire ?
— Si tu le commandes, Seigneur ; irons-nous directement, ou en prenant par le tombeau de Hadi? La route la plus directe est aussi la plus difficile.
— N'importe, suivons -la.
— Ton cheval pourra- 1- il grimper? C'est la plus jolie bête que j'aie jamais vue, mais je crois qu'il est fait surtout pour la plaine.
— Il grimpe très bien; d'ailleurs je ne suis pas fâché de l'éprouver ici. »
Nous laissâmes Baadri derrière nous. La roule que nous devions suivre n'était point taillée en serpentant; elle se présentait droite et raide comme une corde tendue, mais mon beau cheval noir s'y engagea vaillamment. Bientôt nous arrivâmes sous l'ombre d'une épaisse foret; le sentier grimpait toujours, il était tout encombré de troncs d'arbres et de lianes ; les pieds des chevaux y glissaient à chaque instant* Nous descendîmes -de nos bêtes et les prîmes par la bride. Elles avaient peine à trouver une place assez large pour se posei\
Le cheval de mon guide, habitué à ce genre de terrain, s'avan-
çait avec beaucoup de sûreté ; le mien éprouvait le sol avec une prudence et un instinct incroyables. Je suis persuadé qu'au bout de quelques jours d'exercice il serait devenu un grimpeur aussi accompli que les chevaux élevés dans le pays ; il n'avait aucune trace de sueur, tandis que la bête de mon compagnon était en nage et soufflait bruyamment.
Au bout de deux heures d'une pareille marche, nous atteignîmes un fourré à l'extrémité duquel le rocher se terminait presque à pic, au-dessus d'un terrain plat,
« Yoilà la vallée , me dit mon conducteur.
— Et comment y descendrons-nous?
— Il n'y a qu'un chemin , celui de Hadi.
— Est- il battu?
— Non, viens. »
Je le suivis sous l'épais ombrage qui borde les rochers et cache entièrement le creux du vallon. Jamais un étranger ne parviendrait à découvrir cette plaine ; il se croit perdu au milieu des arbres, des rochers, des fourrés, quand il est tout près du bord. Nous longeâmes le bois qui conduit à la gorge de Hadi et nous arrivâmes au milieu de l'Idiz d'une façon tellement inattendue, qu'il faut être du pays pour se reconnaître clans un pareil chemin. La vallée s'offrit alors à mes yeux comme un large plateau un peu creux et fermé de tous côtés par de hautes murailles de granit. Je ne vis d'autre entrée ni d'autre issue que l'étroite route par laquelle nous arrivions* Nous avançâmes tenant la bride de nos montures; je pus mieux juger de l'étendue du terrain. Plusieurs milliers d'hommes y eussent aisément campé; des trous creusés de distance en distance et d'autres indices me firent supposer que cette place avait servi récemment de refuge.
L'herbe fine et drue de la prairie pouvait nourrir de nombreux troupeaux , et des citernes , soigneusement aménagées , conservaient de F eau potable* Nous laissâmes nos chevaux paître en liberté et nous nous assîmes sur la mousse.
ce Voici la plus belle forteresse que la nature ait préparée! m'écriai -je; jamais un camp retranché ne fut plus en sûreté.
■ — ■ Tu dis vrai. Emir, reprit mon guide, ce lieu nous a déjà servi contre les poursuites de nos ennemis. Tu es le seul étranger auquel nous l'ayons montré, car il peut nous servir encore.
— Et cela ne tardera pas.
— Je le sais. Cette fois ce n'est pas le peuple en furie qui nous
fô
poursuit à cause de noire culle, c'est un pillage organisé que le pacha commande pour s'enrichir; il envoie contre nous quinze cents hommes de troupes et croit nous surprendre , mais il sera pris dans ses propres ruses. Il veut profiter- de la fête parce qu'elle ne s'est pas célébrée depuis de longues années , et qu'il compte nous avoir tous entre les mains. Il ne sait pas que les pèlerins se transformeront en guerriers ; nous aurons; plusieurs milliers d'hommes à opposer aux Turcs.
— Sont-ils tous armés?
— Tous; tu les verras, tu entendras la poudre parler haut à notre fête. Le pacha n'use pas tant de poudre pour ses soldats, dans toute une année, que nous dans nos frois jours de réjouissance.
— Mais pourquoi le pacha s'est- il ainsi acharné contre vous? à cause de votre culle peut-être?
— Non, non, Emir; le pacha est un mécréant : au fond du cœur, peu lui importe la religion; ce qu'il veut, c'est piller et voler, tantôt les Arabes, tantôt les Chaldéens, tantôt les Kurdes, tantôt nous-mêmes. Crois-tu donc, d'ailleurs, que noire religion soit si mauvaise, qu'il faille nous exterminer à cause d'elle? »
Je fus enchanté de la question , car elle me permettait de poursuivre mon étude, et la naïveté de l'interlocuteur pouvait mieux me renseigner que la philosophie un peu alambiquée du pir.
« Je ne connais pas votre religion, reprisse sans empressement apparent,
— Tu en as entendu parler?
- — Très peu, et ce qu'on m'en a raconté ne me paraît pas croyable.
— Oh! lu as raison, Effendi, on raconte mille mensonges sur nos usages. Mon père ou les autres ne t'ont- ils pas mis au courant?
— Non, ou du moins ils ne m'ont dit que très peu de choses. Parle-moi de votre culte, toi, je l'écoute.
— Émir, pardonne; nous ne confions jamais nos secrets à un étranger.
— Suis- je donc un étranger pour vous?
— Non; tu as sauvé mon père, et Pâli, et Mélelc; tu viens de nous rendre un grand service en nous dévoilant les projets du gouverneur de Mossoul; on m'a permis de te conduire partout où tu voudrais, même ici. Je puis te dire ce que je sais; mais je ne sais pas tout...
— Il y a donc chez vous des .mystères qui ne sont pas connus de tous?
— Non; mais dans les familles ne garde-t-on pas des secrets que les parents seuls ont besoin de savoir? Nos prêtres sont nos pères j nous nous en rapportons à eux.
— Laisse-moi t' adresser quelques questions..
■ — ■ Parle; seulement il est' un nom que tu ne dois pas prononcer. — - C'est sur cet objet pourtant que je voudrais me renseigner. J'éviterai le nom,
— J'écoute, je te répondrai suivant mon pouvoir. »
Il s'agissait du diable, on le pense bien : un pareil nom est si sévèrement banni du langage, que les Yésidi évitent jusqu'auxsons qui s'en rapprochent. Deux mots kurdes signifient fleuve : nazir et chai. Jamais on ne prononce le second de ces noms , parce qu'il rappelle la première syllabe de Gheïlan. On s'abstient aussi de dire keïtan (frange), et les Yésidi répugnent beaucoup à employer naal (fer de cheval), parce que ce mot ressemble à laan (malédiction).
Ils ne désignent Satan que par des périphrases, ou le nomment : Mélek el Kouht, Mélek taous : le roi puissant ou le roi des paons.
ce Vous reconnaissez, auprès du Dieu bon, un autre être très puissant, n'est-ce pas? repris-je.
— • Auprès, non; l'être dont Lu parles est au-dessous de Dieu; ce kyral mélek leroun (roi des anges) est le plus grand des êtres immatériels , mais Dieu l'a créé et reste son seigneur.
— Où est-il, à présent?
— Il s'est révolté contre Dieu, Dieu Fa banni.
— Où?
— Sur la terre et dans les étoiles.
— N'est-il pas aussi le maître de ceux qui habitent la Djehenna?
— Non, Vous croyez, vous autres chrétiens, qu'il est éternellement malheureux?
— Oui.
— Croyez-vous aussi que Dieu soit infiniment bon, miséricordieux et secourable?
— Oui.
— Alors il peut pardonner aux hommes et aux anges qui pèchent contre lui!... Si l'être auquel tu penses recevait un jour son pardon, et recouvrait sa puissance, songe quelle vengeance il pourrait exercer. Nous ne prononçons pas son nom parce qu'à
présent il a la faculté de nuire; nous ne disons jamais de mal de lui, parce que, plus tard, il pourrait devenir dangereux,
— Vous l'adorez, vous le priez?
■ — Non, car il est une créature comme nous; mais nous prenons garde de l'offenser,
— Que signifie le coq qui figure dans vos cérémonies religieuses?
— Il n'est pas tout ce qu'on prétend; il nous rappelle la vigilance. Est-ce que tu ne sais pas l'histoire des vierges attendant le fiancé, telle que l'a racontée Azerat-Aïssa, le fils de Dieu?
— Si.
— Cinq d'entre elles s'endormirent et n'entrèrent pas au ciel... Connais-tu encore l'histoire du disciple qui renia son maître?
— Oui.
— Le coq chanta pour lui montrer sa faute; chez nous le coq est un symbole qui nous rappelle l'attente du fiancé céleste.
— Croyez-vous à l'Évangile , à la Bible?
■ — ■ Oui, mais nous ne les connaissons pas en entier. Àvez-vous des livres saints contenant votre loi?
— Oui, nous en avions; on les gardait à Bacheikha, mais j'ai entendu dire qu'ils sont perdus.
— En quoi consiste votre culte?
— Tu le verras au tombeau de Iladi.
— Qu'était-ce que ce cheikh Hadi?
— Je ne sais pas au juste.
— Vous lui adressez vos prières?
— Non, mais nous l'honorons en priant Dieu devant sa tombe. C'était un saint, il habite avec Dieu.
— Quelle sorte de prêtres avez- vous?
• — D'abord les pir; ce mot signifie ancien et sage, ou saint, quand il s'agit d'un prêtre,
— Comment sont- ils vêtus?
— Comme ils l'entendent; mais ils mènent une sainte vie, et Dieu leur donne le pouvoir de guérir, par leurs prières, tous les maux du corps et de l'âme.
— Y a-t-il plusieurs pir?
— Je n'en connais que trois : le pir Kamek est le plus grand d'entre eux ; après viennent les cheikh , ils doivent apprendre assez d'arabe pour chanter nos cantiques.
— Ces cantiques sont-ils donc en arabe?
— Oui.
— Et pourquoi pas en kurde?
— Je n'en sais rien. Parmi les cheikh on choisit les gardiens du saint tombeau, chargés d'entretenir le feu sacré et de recevoir les pèlerins.
— Ont-ils un costume particulier?
— Ils portent une robe blanche, et, comme signe de leur dignité, une ceinture rouge' et jaune.
« À un rang inférieur, nous avons encore ceux qui prêchent : on les nomme kaual, et ils savent jouer des instruments sacrés; ils vont de lieu en lieu, pour instruire les fidèles,
— Quels sont ces instruments?
— Le tambourin et la flûte. Ils chantent aussi : pendant les fêtes, tu les entendras,
— Comment s'habillent ces prêtres?
— Ils peuvent porter toutes les couleurs , mais , en général , ils sont habillés de blanc, avec un turban noir pour les distinguer des cheikh; après eux. viennent encore les fakirs, chargés des services les plus bas au saint tombeau et ailleurs. Ceux-ci portent des vêtements foncés, avec une bande rouge en travers du turban.
— Qui nomme ces prêtres?
— Personne ne les nomme , leur dignité est héréditaire ; si un prêtre meurt sans laisser de fils , sa fille aînée lui succède. »
Cela me parut très singulier dans un pays comme l'Orient. ce Et qui est le chef suprême des prêtres?
— Le cheikh de Baadri ; tu ne Tas point encore vu , il se trouve en ce moment au tombeau de Hadi pour les préparatifs de la fête. As- tu encore quelque chose à me demander?
— Oui, beaucoup de choses. Chez vous, les enfants reçoiventils le baptême?
— Ils sont baptisés et circoncis.
— Ne distinguez-vous pas les aliments purs et les aliments impurs?
— Nous ne mangeons point de porc. Nous avons également une coutume que tu ne connais peut-être pas. Nous révérons tellement la couleur du ciel, que nous ne teignons rien en bleu.
— Connaissez -vous la kibla?
— Oui ; quand nous prions , nous tournons la tête vers l'Orient, et nous plaçons ainsi la tête de nos morts.
— Sais-tu d'où vient votre religion?
— Le cheikh Yésicli nous Ta enseignée; le cheikh Hadi, le
saint, l'a purifiée des erreurs qui s'y étaient introduites. Nous venons d'au delà de l'Euphrate; nos pères ont d'abord habité la Syrie, puis les monts Sindjar. Enfin nous nous sommes fixés ici. »
Je voulais poursuivre mes interrogations lorsqu'un cri se fil entendre; nous levâmes la tôle, et aperçûmes Sélek, qui descendait rapidement la pente rapide du sentier ; il me tendit la main , me disant tout essoufflé :
« J'allais tirer sur vous! Je vous prenais pour des étrangers; ils ne franchiraient pas impunément ce passage ! Je viens voir si on peut se rendre ici, demain.
— Vous voulez vous cacher dans cette retraite?
■ — Écoute, j'ai raconté au bey ce que lu as imaginé contre les ennemis des Cbammar, dans la vallée où ils se sont laissé prendre; il yeut faire comme toi,
— Il compte les attirer en ce lieu?
— Non, mais près du tombeau du cheikh lîadi; les femmes, les enfants, les troupeaux, les meubles seront cachés en ce lieu. Ali-bey s'est entendu là-dessus avec le cheikh Khan. »
Sélek examina soigneusement les citernes et nous retournâmes ensuite vers Baadri ; ce ne fut pas sans peine que nous regagnâmes la hauteur pour descendre ensuite dans le bourg* Le bey vint à ma rencontre , fort agité ; il me dit ;
ce J'ai des nouvelles des troupes de Diarbékir, elles se sont avancées jusqu'au fleuve; celles de Kerjouk descendent de la montagne, elles vont bientôt rejoindre les premières.
— Et d'Àmadiah, sais- tu quelque chose?
— Mes courriers s'étaient séparés pour ne pas attirer l'attention, il ne leur a pas été possible d'atteindre la forteresse; cependant ils reviennent convaincus que tout se machine contre nous.
— L'as-tu fait savoir à tes gens?
— Non, pas encore : il faut de la prudence. Ou je mourrai, Émir, ou ces Turcs recevront une leçon qu'ils n'oublieront jamais.
— Je combattrai à tes côtés, Àli-bey.
Je le remercie, Émir, mais cela ne sera pas.
' — Pourquoi?
— Tu es mon hôte , Dieu m'a confié ta vie.
— Dieu me protégera dans le combat. Je suis ton hôte et je te laisserais aller seul à la bataille ! Les tiens me prendraient pour un lâche, ils auraient raison»
— Non, jamais ils ne penseront ni ne diront une telle chose. Écoute, tu as été l'hôte du gouverneur de Mossoul, tu as sur. toi des lettres de recommandation signées de sa main et tu te battrais contre lui ! . , . Tu dois aider ion ami à délivrer son fils , il faut te conserver pour cette entreprise; d'ailleurs, ne peux-tu me seconder sans combattre?
— Tout ce que tu dis est juste; aussi je ne demandais point à tuer l'ennemi-, je voulais bien plutôt empêcher le sang de couler trop abondamment sur le champ de bataille.
— Laisse- moi ce soin, Effendi, je ne suis pas un buveur de sang; je cherche seulement à protéger mon peuple contre les incursions des Turcs.
-r- Gomment penses- tu agir?
— Tu sais que les pèlerins vont se rassembler près de la tombe de Hadi. Trois mille déjà sont arrivés ici; au dernier jour de la fête, il y en aura plus de six mille.
— Hommes , femmes , enfants?
— Oui; j'enverrai les femmes et les enfants au val d'Idiz, les hommes resteront autour de moi. Je te l'ai dit, les troupes de Diarbékir et de Kerjouk se rejoindront sur la route de Kaloni, qui conduit de Mossoul à Djerraiya, pour nous assaillir dans la vallée du Cheikh-IIadi; nous les laisserons s'avancer, puis nous les cernerons et les écraserons. Si les Turcs ne se rendent point, nous pourrons les tuer jusqu'au dernier; s'ils demandent quartier, je ferai mes conditions; le gouverneur sera obligé d'en référer au Grand Seigneur, devant lequel il est responsable. De peur qu'il ne présente l'affaire sous un faux jour, j'ai eu soin déjà de dépêcher un courrier au sultan,
— Tout cela me semble très bien conçu. À quoi vas- tu m'employer, Ali-bey?
— Tu feras partie de la troupe chargée de veiller sur notre retranchement.
— Emporterez-vous votre mobilier?
— Autant que possible. Je ferai prévenir les habitants , mais plus tard et avec précaution. Il faut dissimuler nos projets afin que l'ennemi n'en puisse être informé.
— Que feras -tu de Mohammed?
— Il t'accompagnera, il prendra patience quelques jours encore.
— Crois -tu que les Turcs ne respecteraient pas mes saufconduits?
— Si, mais les gens de Kerjouk reconnaîtraient facilement Mohammed et ne le laisseraient point passer. »
Pendant que nous parlions, deux hommes entrèrent chez le bey ; ils ne m'eurent pas plus tôt aperçu qu'ils vinrent me baiser les mains avec de vives démonstrations. C'étaient nos anciennes connaissances : Pâli et Mélaf.
« Où est le pir? demanda Ali.
— Au tombeau de Jonas, à Koufyoundik; il nous envoie dire que les ennemis arriveront ici , le second jour de la fête , dès le matin.
— Savez-vous quel prétexte le pacha met en avant?
— Il prétend que deux Turcs ont été assassinés à Mallaya par un des nôtres, et il vient chercher le meurtrier.
— La vérité est que deux Turcs ont tué deux Yésidi à Mallaya,
— Tu vois, Émir, combien ce peuple est faux; il lue mes gens pour nous accuser ensuite!... Puissions-nous leur faire éprouver ce qu'ils méritent! »
Je me rendis dans mon appartement avec mon interprète. Mohammed Emin , assis sur la terrasse, fumait sans mot dire; il s'étonna beaucoup de me voir prendre tant cle peine pour lire un livre et prononcer des mots étrangers. Ce travail dura le reste du jour et toute la soirée.
Vers le coucher du soleil, je remarquai que les habitants de Baadri emportaient sans bruit leurs effets. Je voyais aussi, clans une des pièces de la maison, les gens du bey entasser de gros paquets.
Les pèlerins continuaient à arriver par familles ou par groupes nombreux. Quelques-uns paraissaient fort pauvres et demandaient l'aumône , d'autres poussaient devant eux une chèvre ou un mouton gras. Les riches amenaient un bœuf ou deux , quelquefois un troupeau tout entier. C'étaient les offrandes que ces bonnes gens voulaient faire au tombeau de leur prophète et qui devaient être distribuées aux malheureux.
Je regardais toujours si, parmi tant de passants, je ne reconnaîtrais pas mes Arnautes , ou mes bachi-bouzouks ; mais la troupe semblait avoir disparu comme par enchantement, personne ne pouvait me dire ce qu'elle était devenue.
Le troisième jour cle mon arrivée et le premier de la fête, j'étais encore assis devant mon livre et je me faisais traduire ce passage :
« Il est agréable à l'homme de voyager dans le monde, d'aller deci, delà, dans toutes les contrées de la terre, de visiter dans les villes les merveilles qu'on y a rassemblées, de se reposer doucement chez les hôles, de s'enquérir de toutes les sciences ou industries des peuples, de voir partout da nouveau, et cependant
Vers le coucher du soleil je remarquai que les habitants de Baadri emportaient sans bruit leurs effets,
l'homme n'est maître que dans sa propre ville. Rester confondu avec le commun du peuple, dans son pays, vaut mieux que commander dans une cité étrangère; si bien qu'on puisse être dans une ville étrangère, le cœur retourne sans cesse au foyer de la patrie, qu'il n'a pu quitter sans se briser. »
Ce texte était tiré de l'histoire bien connue d'Iskender, et je
m'enfonçais tellement dans mon travail, que je ne m'apercevais ni de l'heure avancée, ni de l'entrée d'un des serviteurs d'Àli-bey.
Celui-ci toussa deux ou trois fois pour attirer mon attention, puis murmura :
« Émir.
— Qu y a-t-il? demandai-je comme éveillé en sursaut.
— Il faut venir../»
Je me souvins alors du bain recommandé et sans lequel on ne m'eût point laissé entrer au tombeau de Hadi; je repoussai mon livre, pris un peu de linge et suivis le guide.
À quelque distance du village , nous trouvâmes la rivière remplie de baigneurs; je dus aller un peu plus loin, afin d'être moins environné par la foule.
Je me baignai et changeai de linge séance tenante, procédé qu'on ne saurait trop recommander à ceux qui voyagent en Orient. Il me semblait reprendre une nouvelle vie. J'allais m'éloigner, lorsque je remarquai un léger mouvement dans les roseaux, au bord du fleuve. Nous nous mîmes sur la défensive, mon compagnon et moi. Je m'approchai de l'endroit où j'avais vu remuer, feignant de cueillir quelques fleurs.
Un homme sortit tout à coup du fouillis de verdure et se dressa devant moi.
Il était jeune encore, il avait la mine belliqueuse, quoiqu'il ne parût armé que d'un simple couteau; une large balafre marquait sa joue droite. Il voulut faire quelques pas en avant. Je le retins par le bras , lui disant :
(( Que fais -tu?
— Rien.
— Qui es-tu?
— Un Yésidi, reprit- il en hésitant.
— De quel village?
— Je suis un Dassini, je m'appelle Lassa. »
Les Dassini forment une des familles les plus considérables du pays, je le savais; cet homme cependant m'inspirait peu de confiance , il n'avait rien d'un Yésidi. J'insistai :
« Je t'ai demandé ce que tu faisais ici?
— Je me cachais pour ne pas te déranger.
— Mais enfin, pourquoi y étais-tu venu?
— Pour me baigner. .
— Où sont tes habits de rechange?
r: — Je n'en ai point.
— Puisque lu étais ici avant moi , tu devais y rester et non pas te cacher. Où comptes -tu passer la nuit?
— À Baadri.
- — Chez qui?.
— Chez... chez,.. Je ne sais pas son nom.
— Un Dassini ne doit point loger chez des gens qu'il ne connaît pas; viens avec moi, je te ferai trouver un hôte.
— Je dois me baigner auparavant.
— On ne se baigne pas deux fois, et tu Tas déjà fait; allons, marche. »
Mon prisonnier cherchait à se débarrasser de mon étreinte, il n'y parvint point. Alors il dit avec humeur : <t Quel est ton droit sur moi?
— Celui de la défiance.
— Moi aussi, je me défie de toi.
- — Je ne t'en empêche pas, mais suis-moi et tu sauras qui je suis.
■ — Va-t'en, je reste.
— Je m'en vais, et je t'emmène. »
Son regard avait interrogé ma ceinture, il s'aperçut que je ne portais pas d'armes et fit un mouvement pour saisir son couteau ; je tirai sa main en le forçant à marcher.
« Lâche-moi, criait cet homme, autrement..* »
11 réussit à prendre son couteau, mais je le retenais toujours et lui serrais la main à la briser, le couteau tomba; nous étions deux d'ailleurs ; notre prisonnier, malgré sa résistance , dut avancer.
« Tu es un soldat turc, » lui dis -je.
Il pâlit... Bientôt nous eûmes rejoint les groupes des baigneurs, la foule nous fit escorte jusqu'à la maison du bey.
Celui-ci se trouvait dans le sélamlik, où je lui présentai l'étranger. Devant la porte j'avais rencontré mon petit bachi-bouzouk, dont le geste de surprise, à la vue de ma capture, ne m'échappa point.
« Qui m'amènes-tu? demanda Àli-bey.
— Un étranger que nous avons découvert là-bas , près de la rivière, dans un lieu d'où il pouvait surveiller le chemin de Hadi et celui du bourg; il prétend se nommer Lassa, il appartient, dit-il, à la famille des Dassini.
— Lassa? Aucun Dassini ne porte ce nom.
— Il voulait me frapper quand je l'ai pris; je le l'abandonne, interroge-le. »
Je quittai la pièce, le petit buyuk-emini accourut aussitôt; je lui demandai s'il connaissait cet homme. '
« Oui... Qu'a-t-il fait, Émir? Tu l'as reconnu sans doute, ce n'est ni un voleur ni un brigand...
— Qu'est- il donc?
— C'est le major de mon régiment, le kol-agassi 1 ; il se nomme Nasir, Nasir-agassi; il est l'ami du miryalaï Omar Ahmed.
— Àh! s'écria Halef, il est bon de le tenir! »
Je retournai dans le sélamlik; Ali interrogeait le prisonnier. « Depuis quand étais -tu dans le bois?
— Depuis que cet homme se baignait.
■ — ■ Cet homme est un émir, fais-y attention ; quant à toi, tu n'es ni Dassini ni Yésidi. Comment t'appelles -tu?
- — Je ne répondrai point. J'ai une vengeance à tirer dans les montagnes, je ne dis pas mon nom. »
Là-dessus, je pris la parole.
« Depuis quand un kol-agassi a-t-ii des querelles et* des vengeances parmi les Yésidi? » demandai -je.
L'homme devint blême, il s'écria en essayant de rire :
« À quoi penses-tu, Emir, un kol-agassi?
— Je reconnais si bien Nasir-agassi, le confident d'Omar Ahmed, que je ne puis me tromper.
— Toi.*, loi!... Tu me connais? Vallahi 2 ! je suis perdu. C'est ma destinée qui s'accomplit.
— Non, ta destinée n'est pas si funeste; avoue sans détour ce que tu venais faire ici, et tu auras la vie sauve.
— Je n'ai rien à avouer.
— Alors tu dis vrai, tu es perdu! » s'écria Ali-bey en colère. J'arrêtai le chef dans l'explosion de cette fureur, puis, me tournant vers le prisonnier, je repris mes questions :
« Ce projet de vengeance dont tu parles, est-il réel?
— Oui , Émir.
— Eh bien! une autre fois, sois plus prudent, et pour celle-ci, renonce à ton entreprise. Si tu me promets de retourner à Mossoul, on te laissera libre...
— Effendi, interrompit le bey hors de lui, songe donc que...
1 Ko î, ronde, patrouille.
2 Vallahi, par Dieu !
Le long des murs extérieurs du temple^ un marché ou foire avait été établi.
— Je sais ce que lu veux dire , mais cet homme est un officier supérieur du pacha, il est en, voie de devenir général, il mérite tous tes égards , puisque tu vis en paix et amitié avec le gouverneur de Mossoul; pour moi, je suis désolé d'avoir agi un peu brusquement avec lui; si je l'avais reconnu plus tôt, cela ne serait point arrivé. Je t'en prie, laisse-le partir, car il nous promet de retourner à MossouL N'est-il pas vrai, kol-agassi?
— Je le promets.
— Ta vengeance devait- elle s'exercer sur un Kurde ou sur un Yésidi?
— Je n'ai point à faire avec les Yésidi.
— Va donc! qu'Allah le conduise ! Puisse cette vengeance ne pas l'atteindre toi-même 1 »
L'officier me regardait avec une surprise indicible. Il croyait recevoir la mort et se voyait libre; il me saisit la main en s'écriant ;
ce Émir, je te remercie ; qu'Allah te bénisse , toi et les tiens ! »
Puis il se bâta de gagner la rue, il semblait craindre que notre générosité ne fût sujette au repentir*
« Qu'as- tu fait? me demanda Ali, luttant contre une visible colère.
— Ce que je pouvais faire de mieux*
— De mieux! cet homme est un espion!
— C'est vrai.
— Il méritait la mort !
— C'est encore vrai.
— Et tu lui donnes la liberté , et tu le laisses partir sans en tirer aucun aveu !
— Quel aveu eût-il fait? Tu sais tout! D'ailleurs, il semblait être capable de mourir plutôt que de parler.
— t Eh bien , nous l'aurions tué.
— Que serait- il arrivé ensuite?
■ — ■ Il y aurait eu un espion de moins.
— Tu te trompes , Ali-bey : cet homme était envoyé pour s'assurer de vos dispositions; on veut savoir si vous vous doutez du plan d'attaque. En le tuant, ou en le retenant prisonnier, vous vous trahissiez vous-mêmes. En le renvoyant au miryalaï, vous allez convaincre vos ennemis de votre complète ignorance. Comprends-tu maintenant? »
Le bey m'embrassa.
ce Pardonne, Émir! s'écria-t-il, tes pensées vont plus loin que les miennes. Oui, tu as raison, »
Je laissai Àli avec les principaux chefs, et me rendis dans P appartement de sa femme a6n de lui offrir quelques cadeaux , entre autres un bracelet où pendait un médaillon. Pour remplir ce médaillon j'essayai de tracer le portrait du pelil bey sur une feuille de papier de mon carnet. Ce n'était pas difficile, car tous les enfants se ressemblent. Quand l'œuvre fut achevée , je plaçai le dessin sous les verres et présentai le tout à la jeune femme,
« Garde ce souvenir de Pémir des Nemsi, lui dis-je; l'image de ton fils est là ; puisses-tu rester toujours jeune , même quand il sera un homme. »
La femme du chef éprouva une telle joie à la vue de ce petit portrait, qu'elle se mil à courir comme une folle, rassemblant tous les gens de la maison. Les témoignages d'admiration et cle reconnaissance furent nombreux et bruyants ; mais ce qui me toucha davantage ,- ce fut une larme tremblant au bout des cils de la jeune mère : son émotion était aussi naïve que profonde.
Le lendemain , Ali-bey , ayant mis en sûreté ses effets précieux, partit à cheval avec les chefs principaux de la tribu , pour se rendre au tombeau de Hadi. Je chevauchais à ses côtés; Mohammed Emin nous accompagnait , il se montrait sombre et chagrin; l'interruption de notre entreprise l'inquiétait pour son fils. Une troupe de musiciens allait en avant; derrière venaient les femmes, entourées de leurs domestiques, ou conduisant elles-mêmes des ânes chargés de meubles, de tapis et d'ustensiles de ménage. « Tes dispositions sont-elles achevées? demandai-je à Àli.
— Oui, j'ai établi des postes jusqu'à Djeraya, et je serai promptement averti de l'approche des Turcs.
— Les laisseras-tu pénétrer dans Baadri sans résistance?
— Naturellement, il faut leur laisser toute sécurité jusqu'au moment où nous les tiendrons dans le piège. »
En cet instant retentit une vive fusillade; les guerriers de la •tribu simulaient un combat, tiraient en l'air, ou faisaient partir de nombreux pétards. La route était si étroitement tracée entre les hautes murailles des rochers , que nous devions passer l'un derrière l'autre en conduisant nos chevaux par la bride , afin de les diriger, dans ce sentier pierreux d'une raideur excessive.
Au bout d'une demi-heure de marche , nous atteignîmes, le sommet de, la montée, et notre regard put embrasser le. vallon
verdoyant. Aussitôt, tous déchargèrent leurs armes , saluant ainsi les blancs minarets du tombeau ; une artillerie joyeuse nous ' répondit; les échos des montagnes renvoyèrent longtemps ces voix de la poudre.
Derrière nous se déployait, comme un interminable ruban, la longue file des pèlerins.
Sous les arbres, à droite et à gauche , campaient d'autres voyageurs, qui se reposaient de leurs fatigues et contemplaient le fameux tombeau.
Nous n'étions point encore parvenus à l'entrée du monument, lorsque le cheikh Khan, le chef spirituel des Yésidi, s'avança au-devant de nous à la tête de plusieurs cheikh. Ce grand prêtre est appelé émir el hadji; il descend des Ommiades, sa famille est la plus distinguée parmi les Yésidi ; elle porte les noms de Posmir et de Begzadehs. Il me parut âgé déjà, son aspect était vénérable, sa physionomie douce. Il n'affectait aucune morgue de caste , aucune fierté hiérarchique. 11 me salua, puis m'embrassa, comme si j'eusse été son fils, en me disant :
« Que la paix et la miséricorde de Dieu soient avec loi! Soyez tous les bienvenus!
— Dieu t'accompagne dans toutes tes actions! réponclis-je ; daigne me parler en turc, je ne comprends pas encore beaucoup votre langue.
— Je ferai tout pour te plaire , tu es mon hôte au saint tombeau, où nous adorons le Seigneur. »
Sur un signe du grand prêtre, on emmena nos montures et il nous introduisit dans les cours du monument; Mohammed nous suivit sans mot dire. La première cour, entourée d'épaisses murailles, était remplie de pèlerins; dans la seconde, les Yésidi ne pénètrent jamais avec leurs chaussures ; j'ôtai les miennes pour ne pas les scandaliser.
Trois gros oliviers en fleur ombrageaient celte cour; sous leur feuillage se reposaient de nombreux pèlerins; on nous fit asseoir au fond d'un berceau de vigne , formé par un seul cep. La plupart des cheikh et des kaual, qui nous avaient suivis, restèrent dehors. C'est dans cette enceinte intérieure que s'élève le temple proprement dit , flanqué de deux tours dont la blancheur tranche sur la verdure sombre des montagnes voisines. Le sommet pointu de ces espèces de minarets est revêtu d'or, étincelant au soleil.. En avant de la porte qui ouvre sur le sanctuaire, je remarquai, rangées
en ligne , quelques .figures sculptées : avec un peu de bonne volonté on pouvait y reconnaître un lion, un serpent, un homme, une hache, etc.
L'intérieur du monument esl divisé en trois par lies : celle du milieu beaucoup plus vaste que les deux autres. Des colonnes soutiennent les arcs de la voûte miraculeuse. Une fontaine coule perpétuellement dans le sanctuaire , elle sert au baptême des enfants. Le tombeau du cheikh Iïadi se trouve dans Tune des plus petites parties du temple. C'est une sorte de construction massive et cubique, faite d'argile recouverte de gypse. Un voile vert brodé de soie est jeté sur ce tombeau , devant lequel brûle une lampe. Les prêtres se servent de l'argile qui forme le mausolée de leur prophète pour fabriquer de petites boules vendues comme amulettes; on répare ensuite la brèche. Je vis une grande quantité de ces boules dans un grand vase de terre, leur grosseur varie depuis la taille d'un pois jusqu'à celle des billes en marbre ou en verre avec lesquelles les enfants jouent chez nous.
Dans le bas côté parallèle à celui du tombeau de Hadi s'élève une autre sépulture. Mais les Yésicli ne me parurent pas connaître très exactement l'histoire qui doit s'y rattacher.
Dans toute l'étendue des murailles du sanctuaire, sont pratiquées d'innombrables niches, qui servent à placer les lumières destinées à éclairer les cérémonies. Le temple est environné de bâtiments pour la demeure des prêtres el des employés subalternes. Tout l'ensemble de ces constructions se trouve clans une vallée extrêmement étroite, ou plutôt une sorte de gorge entre les montagnes à pic. Très peu de maisons destinées au simple peuple; celles qu'on rencontre dans le voisinage ne sont guère que des hôtelleries affectées aux pèlerins. Cependant chaque grande famille possède une villa dans le val sacré.
Le long des murs extérieurs du temple, un marché ou foire avait été établi. On offrait en vente toute espèce de fruits, de légumes, de provisions de bouche. Des morceaux de toile et d'étoffes de toutes couleurs flottaient attachés aux branches des arbres ; des boutiques plus élégantes étaient remplies de bijoux et de menus objets orientaux : on vendait même des armes et , n'étaient les costumes, j'eusse pu me croire sur le marché d'une paisible petite ville européenne. Tout le monde paraissait joyeux , on n'entendait ni querelles ni disputes. Décidément, je me prenais d'une vive sympathie pour ce peuple, et je crois qu'il disait vrai 5
cet Anglais fort intelligent, que je rencontrai plus tard à Constantinople. Il connaissait beaucoup les Yésidi et s'exprimait ainsi :
ce Les adorateurs du diable ont été calomniés parce qu'ils valent mieux que leurs calomniateurs... Nulle part le christianisme ne s'établirait plus solidement que chez ces braves gens; je suis persuadé que certains agents des missions (protestantes) n'ont chargé le portrait des Yésidi de si noires couleurs, que pour mieux faire valoir les quelques succès de leurs tentatives' parmi celte peuplade. »
On pense bien que je ne perdis pas l'occasion de satisfaire ma curiosité près du cheikh; mes questions seraient peut-être devenues importunes à tout autre, mais nous causions comme de vrais amis : je n'ai jamais rencontré, en pays étranger, une si sincère cordialité. Après avoir parlé des cérémonies qui auraient bientôt lieu, on en vint aux projets qui préoccupaient Ali-bey , puis à ceux de Mohammed et à mes propres aventures.
« Je le donnerai un signe avec lequel tu pourras te faire reconnaître partout sur notre territoire, me dit Mir cheikh Khan, et réclamer en tout lieu l'assistance de nos Yésidi.
— Une lettre sans doute? m'écriai -je; je le remercie, cheikh.
— Non, pas une lettre, un melek-laous. »
Je tressaillis d'élonnement. 11 venait de prononcer un des noms du diable, le nom de cet animal qui, d'après le bruit public, est placé sur r autel clés Yésidi pour en recevoir les adorations, quand, toutes les lumières éteintes , commence l'orgie.
Ce nom, je le savais encore, ou du moins on me l'avait dit, était le mot sacré que murmure, à l'oreille de chaque prêtre, le cheikh Khan lorsqu'il procède à leur initiation ; et il me le confiait !
Ce nom redoutable, sur lequel on a tant disserté, il le répétait sans mystère?.,. Je repris avec une certaine hésitation : « Qu'est-ce donc qu'un melek-taous? »
Le grand prêtre me répondit d'un ton paternel : « Nous appelons Melek-Taous Celui dont le nom ne doit point être prononcé parmi nous. Nous appelons aussi meleklaous l'animal qui, chez nous, est le symbole du courage et de la vigilance. Je n'ignore aucune des fables qu'on débite contre nos pratiques religieuses, mais ta sagesse me dispense de nous défendre devant toi. J'ai connu un homme qui avait visité beaucoup d'églises chez les chrétiens; il m'a raconté qu'il y avait vu
les images de la mère de Dieu , du Dieu fait homme et de beaucoup de saints. Ne vous servez- vous pas de la figure d'un œil pour représenter la divine Providence, de celle d'une colombe pour le Saint-Esprit?
ce Vous vous agenouillez devant ces images, croirai-je jamais que vous les adorez? Nous avons de vous une opinion juste et raisonnable, pourquoi nous jugez-vous faussement? Regarde devant cette porte, est-ce que lu t'imagines que nous adorons ces statues?
— Non.
— Tu vois un lion, un homme, un serpent; chaque figure est un symbole; nos Yésidi ne savent pas lire, il faut frapper leur intelligence par des signes : jamais ils n'oublieront ces images qu'ils ont vues au saint tombeau. Le saint que nous honorons en ce lieu était un homme; nous ne l'adorons point, nous nous réunissons seulement autour de sa tombe, comme des enfants près du lit de leur père.
— 11 n'est pas Fauteur de votre religion?
— Non, il n'a point inventé ce qu'il nous a enseigné, mais il a réglé les pratiques de notre culte. La foi demeure dans les âmes , les mœurs et les coutumes s'approprient à la terre où l'on vit. Le cheikh Yésidi existait avant Mohammed ; nous retrouvons ses préceptes dans beaucoup de passages du Coran, c'est pourquoi nous regardons le livre de Mohammed comme bon et salutaire dans certaines parties.
— On assure que yotre cheikh Hadi a opéré plusieurs miracles ; raconte-m'en quelques-uns.
— Dieu seul peut accomplir des miracles , mais il se sert souvent des hommes pom"~-fairêéclaLer su puissance. Il y a dans notre sanctuaire une fontaine; c'est le cheikh Hadi qui Ta fait couler. Il revenait de la Mecque et rapportait un peu d'eau du Zem-Zem qui, dès cette époque, était regardée comme sacrée; il en versa quelques gouttes sur le rocher, la source jaillit.
<c On nous a raconté ce miracle , la tradition s'en est perpétuée parmi nous ; personne n'est forcé de le croire ; il existe , quand même on n'y ajoute pas foi. N'est-ce pas un prodige que de faire sortir de l'eau d'une roche aride? Pour nous, cette source représente la pureté des âmes , nous la regardons comme sacrée , bien moins à cause de son origine que parce qu'elle nous purifie... )>
Mir Cheikh Khan fut interrompu au milieu de son discours. La porte, donnant sur l'extérieur venait de s'ouvrir, livrant passage
à une lopgue procession de pèlerins qui , tous , tenaient à la main une lampe allumée •
Ces lampes étaient des ex-voto offerts au sanctuaire. On .les présentait au Cheikh ech Chems (Seigneur le Soleil), le brillant symbole de la divinité.
Tous les pèlerins me parurent bien armés. Beaucoup portaient les étranges lufenh.ou carabines turques. Je remarquai que l'une d'elles était entourée tout le long du fût et du canon par une vingtaine de forts anneaux en fer. Impossible avec cela de tirer juste. Une autre avait des deux côtés du canon une sorte de baïonnette, .affectant la forme d'une fourchette, dont les quatre dents seraient divisées en deux parts ; les pointes se dressaient des deux côtés du canon du fusil. Les pieux arrivants remirent leurs lampes aux prêtres, puis défilèrent devant le Mir Cheikh, lui baisèrent la main , lui présentèrent les armes ou plutôt les inclinèrent devant lui.
Les lampes devaient servir à l'illumination du soir; on ne les emplit ni d'huile commune, ni de naphte, qu'on regarde comme impure, mais seulement d'huile de sésame.
Lorsque la procession se fut écoulée , on procéda au baptême et à la circoncision d'une vingtaine d'enfants , pour la plupart apportés de loin. J'assistai à la cérémonie, puis nous sortîmes, avec Mohammed, pour visiter le marché ; nous fûmes étonnés, en arrivant à un certain endroit, de l'énorme quantité de cierges ou de flambeaux mis en vente : on pouvait en évaluer approximativement le nombre au moins à dix mille; les marchands faisaient d'excellentes affaires, car on leur enlevait littéralement ces cierges des mains.
Nous étions arrêtés devant un marchand de verroteries et de faux corail, lorsque nous vîmes descendre de l'étroit sentier le pir Kamek en robe blanche , comme une ombre lumineuse.
Il hésita un peu à s'arrêter, il semblait pressé de se rendre au temple. Enfin il se décida à nous tendre les mains :
oc Soyez les bienvenus ici, murmura-t-il, vous voilà les hôtes du Cheihk ech Chems ; vous apprendrez à connaître le culte des Yésidi. » À peine eut- on aperçu Kamek que le peuple s'assembla autour de lui; c'était à qui baiserait ses mains ou le bprdTde' son. vêtement. Il se mit à haranguer la foule* Ses chevaû^: lianes flouaient au vent, ses yeux lançaient des éclairs ^ sorf jgeste"} ses paroles me semblaient très pathétiques. Avant de com|ni : èhcëi? iMavait été salué
par une décharge générale et des plus vives. Malheureusement je ne compris pas son discours, prononcé en langue kurde. Gomme conclusion, le vieillard entonna un chant que tous répétèrent en chœur ; le fils de Sélek m'en fraduisit la première strophe :
« Dieu très bon, très miséricordieux:, qui nourris les fourmis et ne dédaignes pas de rassasier même le serpent; ô Dieu qui règles le jour et la nuit; Dieu vivant, Dieu suprême , Dieu qui ne procèdes d'aucun être et qui les as créés tous , tu fais succéder la nuit au jour et le jour à la nuit. Tu es sage par-dessus toute sagesse, tu es fort par- dessus toute force. Tu vis dans la plénitude de la vie et tu règnes sur la morl ! »
Après le cantique , tout le monde se sépara , en rendant au pir les hommages les plus respectueux; celui-ci vint vers moi et me demanda :
ce Às-tu compris ce que je viens de dire aux pèlerins?
— Non , car je ne sais pas ta langue.
— Je leur ai dil que j'allais offrir un sacrifice au Seigneur Soleil et ils vont chercher du bois dans la montagne ; maintenant pardonne si je te quille, Émir, il faut que je choisisse les victimes. »
Le pir entra dans la cour du temple, où plusieurs hommes lui présentèrent des bœufs placés en ligne. Nous l'avions suivi, je demandai à mon truchement :
ce Von l- ils tuer ces bêtes?
— Oui.
— Pourquoi?
— Pour les offrir au Cheikh ech Chems.
— Le soleil mange- 1— il ?
— Non , mais on partagera les victimes entre les pauvres.
— La chair?
— Tout : la chair, les entrailles, la peau. Le Cheikh Khan préside au partage.
— Et le sang?
— Le sang est enfoui dans la terre , on n'y touche pas , car l'âme est dans le sang. »
C'est l'antique croyance des peuples : la vie du corps , pour eux, c'était le sang, et l'âme est dans le sang. Ce sacrifice rappelait ceux de l'ancienne loi et du paganisme , mais il avait reçu quelques modifications , puisqu'il devenait en même temps une sorte de festin où présidait la charité.
Nous nous rendîmes, sur la place du sacrifice et bientôt le Mir
Cheikh Khan, le pir Kamek et quelques autres prêtres., suivis "d'un grand nombre de fakirs, arrivèrent, tenant tous un couteau à la main droite . La place fut entourée par un cercle de "guerriers, qui chargèrent leurs armes. Le Cheikh Khan, dépouillant sa. robe de dessus, s'élança le couteau levé sur le premier taureau qu'on lui amenait et le frappa au front avec une telle sûreté, que la bête tomba au même instant.
Aussitôt mille cris joyeux firent retentir l'air, toutes les armes furent déchargées , l'enthousiasme parut à son comble.
Le Cheikh Khan s'étant retiré, le pir Kamek acheva l'œuvre. C'était un étrange spectacle que cette foule en armes, ces victimes , ce vieillard aux cheveux blancs, à la barbe noire, frappant, d'une main encore si sûre, le front des bœufs qui tombaient un à, un, sans verser une goutte de sang. Dès qu'ils étaient à terre,, les cheikh leur ouvraient les veines du cou, et les fakirs recueillaient, dans de grands vases de terre, le sang qui s'échappait alors. Après les bœufs , on immola un nombre considérable de chèvres ; le Mir Cheikh Khan tua la première, les autres furent abandonnées aux fakirs. Ceux-ci déployaient une habileté singulière dans l'art du boucher.
J'étais fatigué de cette tuerie , lorsqu'Ali-bey vint à moi. « Veux-tu m'accompagner à Kaloni? me dit-il , je vais m'assurer des bonnes dispositions des Badinan pour nous. »
J'acceptai ; mais d'abord nous nous rendîmes à la maison que le chef possède en ce lieu de pèlerinage. De riches tapis garnissaient la plate-forme du toit, sur laquelle nous prîmes place, pour un déjeuner, servi par la jeune femme -d'Ali. De cette plate-forme nous jouissions du coup d'œil le plus pittoresque. Ces campements sous le feuillage , cette foule , sans cesse en mouvement , ces marchandises étalées , formaient un tableau plein de vie et de couleur.
De l'autre côté, à droite, Ali me montra le temple dédie au soleil. Il est construit de manière à recevoir les premiers rayons de l'astre, à son lever. Quand je le visitai, le lendemain, je ne trouvai que quatre murs absolument nus, et n'y vis aucun préparatif de culte. Un filet d'eau, pure comme le cristal, coulait dans une rigole du pavé, et sur l'enduit de plâtre, d'une blancheur éclatante, qui couvrait la muraille, se lisaient ces mots tracés en .caractères arabes :
soleil! ô lumière 1 ô vie qui vient de Dieu !
ioql une visite au pays du diable
Cependant nous montâmes à cheval, Àli-bey et moi, et nous suivîmes le sentier qui conduit à Kaloni.
Devant le temple du Soleil campaient plusieurs familles de riches nomades : les hommes avec des vestes et des turbans de -couleur éclatante, portant des armes assez fantaisistes, de toute provenance , de toute forme ; les femmes vêtues de soie , les cheveux réunis en plusieurs tresses mêlées de fleurs et pendant sur les épaules ; leur front était caché sous une profusion de monnaies d'or et d'argent, leur chignon disparaissait dans des résilles de verroteries ou de pierres taillées.
Je remarquai une famille de la tribu de Sindjar, L'homme s'appuyait contre un arbre; ses cheveux étaient d'un noir de jais, son costume blanc et fort propre ; il secouait sa longue chevelure , qui lui cachait les yeux pour examiner les environs, 11 n'était armé .que d'un couteau grossier et d'un fusil d'un autre siècle, mais, dans ses mains vigoureuses, ces misérables instruments paraissaient encore redoutables* La femme entretenait un petit feu sur lequel cuisaient des gâteaux d'orge. Deux enfants à la peau bronzée jouaient dans l'herbe; ils étaient nus, seulement un couteau pendait déjà au mince cordon , leur unique costume.
Non loin de là, nous vîmes d'autres types, de pauvres gens, établis dans les villes, mais n'oubliant ni leur culte ni leur race. Beaucoup venaient de Mossoul sans doute. Les hommes soignaient l'àne chétif qui avait apporté leur petit bagage; les femmes, assises, offraient l'image de la misère et.de la souffrance; on sentait que ces gens avaient été soumis à l'abrutissant despotisme oriental.
Enfin nous rencontrâmes des représentants de toutes les races, de toutes les contrées, des hommes, des femmes, des enfants du Cheïkhan, de la Syrie, du Àdjilo, de Midiad, de Ilaïchteran , de Semsat, de Mardin, de Nisibé, du royaume de Keddali , de Delmamikan, de Kokan et du Kotchalian et même de Touzik et de Delmagungumoukou.
Tous ces pèlerins étaient vêtus de leur mieux. Les riches portaient des plumes à leur turban , les pauvres possédaient à peine une ceinture, mais tous étaient propres et tous étaient armés. Aucune femme ne se couvrait le visage , les mœurs du reste me semblaient respectées , et la cordialité régnait dans' cette foule si mélangée ; on eût dit les membres d'une grande famille se refrouvant au foyer paternel.
Comme nous passions, une salve d'artillerie se fit entendre; je vis de nombreux groupes se mettre en mouvement en prenant la direction du tombeau de Hadi.
<c Où vont-ils? demandai -je au bey.
— Chercher les morceaux de viande qu'on distribue après le sacrifice.
— En auront -ils chacun suffisamment pour se nourrir?
— Oui, les pauvres seuls sont admis au partage. Ils se présentent par familles et par tribus; il faut qu'un chef les conduise ou qu'ils justifient de leur droit,
— Vos prêtres gardent- ils une part du sacrifice?
— Non, pas de celui d'aujourd'hui; mais le dernier jour de la fête , quelques bêtes, entièrement blanches, seront immolées, leur chair appartiendra aux sacrificateurs.
— Crois-tu que vos prêtres puissent pécher?
— Pourquoi pas ? Ce sont des hommes.
— Et les pir , les saints ?
— Ils pèchent aussi*
— Et le Cheikh Khan ?
— Lui comme les autres,
■ — Et votre grand fondateur, le Cheikh Hadi, penses -tu qu'il ait pu pécher ?
— Certainement, car il n'y a que Dieu qui ne pèche pas.
— Comment faites-vous quand vous avez péché? laissez-vous la faute peser sur votre âme ?
— Non, nous nous purifions*
— Comment?
— Par les symboles de la pureté , par le feu et par l'eau. Tu nous as vus hier nous plonger dans le fleuve ; par là nous reconnaissions nos fautes et nous voulions enlever les souillures de notre corps ; lu nous verras ce soir purifier notre âme par le feu,
— Croyez- vous que l'âme survive au corps ?
— Comment pourrait-elle mourir, puisqu'elle vient de Dieu?
— De quelle manière me prouverais-tu son immortalité, si je n'y croyais pas ? ;
— Tu plaisantes; n'est-il pas dit dans notre ÏCitab : « Il souffla la vie sur la face de l'homme ? » '
— Mais si Pâme survit au corps^ que devient- elle quand le corps lui manque ?
* ■ — Tu aspires l'air, et puis lu le renvoies ; il en est de même du souffle divin : l'homme l'a reçu de Dieu, il le lui rend, après s'être délivré de ses souillures. »
Il nous fallait plusieurs heures de marche avant d'arriver à Kaloni. La roule contourne de hautes montagnes. À nos pieds s'étendaient les vallons fertiles, tous les sommets se couronnaient d'une verdure touffue ; ce beau pays est habité par les Missouri- Kurdes et les Badinaus.
Sur la pente des rochers étaient accrochées quelques maisonnettes, quelques huttes qui, de loin, ressemblaient à un troupeau de chèvres gigantesques. Bientôt nous nous enfonçâmes dans le bois ; nous en sortions par intervalles , pour traverser de grands espaces, où la roche nue ne présentait aucune végétation. Pas un seul passant sur noire chemin, tout semblait désert. Il nous fallut franchir plusieurs torrents aux flots neigeux. Ces eaux se précipitent au bas de la montagne et vont se mêler au Ghomel, qui les entraîne dans le Ghazir ou le Boumadous, pour se joindre au Zab, tributaire du Tigre, près de Kéyaf. Je remarquai, dans tous les petits hameaux par lesquels nous passions, des jardins bien entretenus, des vignes grimpant autour des maisons, un charmant fouillis de fleurs. Partout où la terre pouvait êlre cultivée, on rencontrai! des plantations de figuiers, de noyers, de grenadiers, de pruniers, de cerisiers, de mûriers, d'oliviers du plus riant aspect.
Mais toutes les habitations étaient fermées , jusqu'à Djoulamérik, frontière des Yésidi; la population en masse s'était rendue au tombeau de Hadi.
Nous chevauchions depuis longtemps, quand une voix nous appela. Un homme, sorti du bois, venait à nous. C'était un Kurde, il portait de larges pantalons; de simples semelles de cuir étaient attachées à ses pieds, une sorte de chemise de la coupe la plus bizarre l'enveloppait, son épaisse chevelure pendait plus bas que le dos. Cet homme était coiffé d'un de ces affreux bonnets de feutre, pareil à une gigantesque araignée, dont les pattes se poseraient sur les épaules. La ceinture de ce personnage supportait tout un attirail: poire à poudre, sac à balles, gaine à couteau, etc*> mais il n'avait sur lui aucune arme,
« Bonjour, dit cet homme. Où va donc le vaillant Àli? — Que Dieu te protège ! répondit le bey* Tu me connais ? Quelle est ta race ?
— Je suis ' Badinan, Seigneur.
— DeKaloni?
— Oui, suivant votre manière de parler,
— Habitez -tous encore vos maisons là-bas, ou bien..,?
— Tu le devines, nous venons de déménager.
— Vous devez être près d'ici ?
— Comment le sais-tu ?
— Un guerrier qui s'éloigne de sa demeure prend ses armes, lu n'en as point.
— C'est juste.
— Avec qui veux- tu t'entre tenir?
— Je voudrais voir votre chef.
— Descends de cheval et suis -moi. »
Nous prîmes nos montures par la bride ; le Kurde nous guida dans la forêt. Au fond d'un épais fourré nous trouvâmes le camp, entouré d'une forte palissac^ construite avec de gros arbres abattus. Les huttes étaient faites cle branches entrelacées, de perches et de feuillage. La barricade laissait un étroit passage; nous entrâmes, non sans difficulté. Nous aperçûmes bientôt quelques centaines d'enfants jouant entre les arbres et les huttes; les hommes et lés femmes paraissaient fort occupés à fortifier leurs remparts.
Devant une des plus grandes huttes se tenait assis un guerrier, le chef sans doute, qui semblait, de cette place élevée, surveiller et diriger les travailleurs. A notre approche, cet homme se dressa sur ses pieds, courut au-devant de nous et dit à Ali : « Sois le bienvenu, que Dieu garde tes richesses! » Il tendit les mains au bey, et fit signe à une femme qui s'empressa d'apporter un tapis, sur lequel nous nous assîmes. Le chef affectait de ne faire aucune attention à moi; un Yésidi n'eût point commis un tel manque d'égard envers un étranger.
La femme revint, apportant trois pipes grossières en bois d'oranger, une jeune fille plaça devant nous des vases remplis de raisins et cle miel, et le chef, détachant de sa ceinture une blague à tabac faite d'une peau cle chat tout entière, l'ouvrit, pour la tendre à Ali -bey en disant:
« Ne fais point de cérémonies, j'en ai de trop. » Prenant alors une pincée de miel dans ses doigts sales, il la plaça sur les lèvres d'Ali, qui se laissa faire.
Ali bourra sa pipe , la mit un instant sur un brasero préparé a cet effet, et commença ainsi son discours :
« Dis -moi, ô chef, la paix et l'ami lié règnent-elles entre nous?
— La paix et Familié régnent entre toi et moi, répéta le Kurde d'un ton nasillard,
— Entre mes gens et les tiens ?
— Entre mes gens et les tiens,
— Me demanderais-tu du secours , si tes ennemis voulaient le surprendre ?
— Je t'en demanderais si j'étais trop faible pour me défendre et les vaincre,
— Et si je te priais de me secourir ?
— Dans le cas où ton ennemi ne serait pas mon ami, je viendrais à ton aide.
— Le gouverneur de Mossoul est-il ton ami ?
— Il est mon ennemi, il est l'ennemi de tous les Kurdes libres; c'est un brigand, un pécheur, qui piller nos troupeaux et vend nos filles !
— Tu as entendu dire que le pacha veut nous surprendre pendant les fêtes ?
— Oui ; ceux de mes gens que tu emploies comme messagers me l'ont dit.
— Il va traverser ton territoire, que feras- tu?
— Tu le vois ; — il montrait du geste les tentes et la barricade ; — nous avons abandonné Kaloni pour nous réfugier dans la foret, et voilà que nous construisons une muraille pour nous défendre en cas d'attaque,
— On ne vous attaquera pas.
— D'où le sais -tu ?
— Je le suppose. Si le pacha A^eut nous surprendre, il doit éviter tout bruit, tout combat* Ils passeront donc devant votre campement sans s'arrêter; cependant il est à croire qu'ils se rendront par la forêt, et ne suivront pas le chemin battu,
— Ce que tu dis est juste.
— Mais si nous sommes vaincus, ils se jetteront sur vous au retour.
— Tu ne te laisseras pas vaincre ?
— Aide-moi, et je serai plus sûr de triompher.
— Je le veux bien. Que faut-il faire? Dois-je envoyer mes guerriers au Hadi?
— Non, mes hommes me suffisent, fais cacher tes guerriers
quand les Turcs passeront , afin qu'ils croient que vous ne vous doutez de rien, ou que vous êtes leurs amis.
— Nous les poursuivrons ensuite ?
— Non, mais vous leur fermerez la roule, afin qu'ils ne puissent échapper. Sur la deuxième hauteur, d'ici au Hadi, il y a une gorge si étroite, que deux hommes à peine -y passent de front. En y établissant une barricade, tu peux tuer mille Turcs avec vingt guerriers.
— Je le ferai ; mais que me donner as -tu?
— Si les ennemis sont vaincus sans que lu aies besoin de combattre, tu recevras, pour ta bonne volonté, cinquante armes à feu; si tu combats, tu auras cent fusils turcs, sans compter ceux que ta vaillance pourra conquérir.
. — Cent fusils turcs ! » s'écria le chef enchanté.
Dans sa joie il se hâta de plonger sa main au milieu du miel, puis en entonna une si grande quantité dans la bouche d'Ali, que je craignis de voir celui-ci étouffer.
« Cenl fusils turcs! répétait le chef. Tiendras-tu la parole?
— T'ai-je jamais trompé ?
— Non, tu es mon frère, mon allié. Je saurai mériter les armes que tu me promets et je crois en toi*.
— Je ne serais pas tenu à te donner les armes promises, si tu dérangeais les Turcs dans leur plan d'attaque, quand ils passeront chez toi.
— Oh ! sois tranquille , ils ne verront pas un seul de mes hommes.
— Mais tu t'engages à leur couper leur retraite, dans le cas où je n'aurais pu les faire prisonniers ?
— Je te le promets ; non seulement je ferai défendre la gorge dont tu parles, mais tous les défilés, à droite et à gauche, de manière qu'ils ne puissent s'échapper.
— Tu feras bien ; cependant, je ne demande pas qu'on verse le sang inutilement; les hommes du pacha sont tenus de lui obéir; ce n'est point à eux que nous en voulons; d'ailleurs, si nous nous montrions trop cruels, le padischah de Stamboul pourrait bien venir nous punir avec une grosse armée.
— Je te comprends ; un bon chef de troupes doit agir avec vigueur, mais aussi avec prudence. Quand viennent les Turcs?
— Je crois qu'ils s'arrangeront de façon à nous assaillir le matin du troisième jour de notre fête.
— Ils seront eux-mêmes surpris là où ils pensent surprendre. Tu es un vaillant guerrier , lu feras avec eux ce que les Chammar ont fait avec leurs ennemis, là -bas, dans la plaine,
— Tu sais cela ?
— Tout le monde en a entendu parler. Mohammed Émin a rendu sa tribu une des plus riches des environs. »
Ali-bey sourit en me regardant; il dit :
« Oui, c'est un beau coup ; enfermer ainsi plus de mille prisonniers, presque sans combat!
— Mohammed n'y aurait pas réussi tout seul ; il est brave et fort, mais il ne sait pas la guerre à ce point : c'est un chef étranger qui Ta instruit.
— Un étranger? » interrogea le bey.
Il était mécontent du peu d'accueil que je recevais de son allié, et saisissait avec empressement l'occasion de me relever aux yeux de celui-ci, en l'humiliant un peu. Le chef reprit :
« Oui, un étranger; ne le sais-tu point?
— Raconte -nous la chose. »
Le chef kurde reprit :
« Ecoute : Mohammed Émin, le cheikh des Hacldedîns, était assis devant sa tente et le conseil des anciens s'était assemblé autour de lui. Tout à coup survint une nuée qui creva, et un cavalier monté sur un cheval noir descendit du ciel, au milieu du conseil.
« — Salam aleïkoum ! dit -il.
« — Aleïkoum salam ! répondit Mohammed. Qui es- tu, d'où viens -tu ? »
« Cependant le cheval de l'étranger était noir comme la nuit : l'homme céleste portait une cotte de mailles, des bracelets aux bras et aux jambes, un casque en or fin. Autour de son casque flottait un voile tissé par les houris, mille étoiles vivantes brillaient sur sa cotte de mailles. Le manche de sa lance paraissait d'argent pur, la pointe flamboyait comme l'éclair ; sous cette pointe pendaient plus de cent barbes d'ennemis vaincus ; quant à son poignard, il avait l'éclat du diamant ; son sabre pouvait couper le fer et Pacier.
« — Je suis, dit-il, le séraskier (le général en chef) d'un pays éloigné, je t'aime ; on m'a dit> il y a une lieure seulement, que ta tribu allait être exterminée, j'ai pris aussitôt mon coursier, qui vole aussi vite que la pensée des hommes, et je viens pour te défendre. »
« Ainsi parla le brillant héros.
« Qui donc veut nous exterminer? » demanda Mohammed
tout -effrayé. L'homme céleste lui nomma tous ses ennemis, ajoutant qu'il voyait sur son bouclier ce qui se passait dans chaque lieu de la terre. Mohammed leva les yeux sur le bouclier qui était. ,d' or ; au milieu se trouvait une escarboucle cinq fois fois plus large que la main, et, dans cette escarboucle > il vit les mouvements de ses ennemis déjà rassemblés contre lui.
« — Que de troupes! s'écria le Haddedîn , nous sommes perdus ! C'était écrit !
« — Non, je serai ton guide et ton appui. Réunis tous tes hommes dans la vallée des Degrés et attends jusqu'à ce que je livre tes ennemis ente tes mains. » Il fit un signe à son cheval, celui-ci l'emporta dans les nuages* Mohammed se hâta de s'armer, lui et ses guerriers; ils s'en allèrent à la vallée des Degrés, ils l'entourèrent de façon à ce que l'ennemi, une fois entré, n'en pût sortir. Le lendemain à l'aurore, le cavalier étranger revint : il brillait comme cent soleils ; il éblouit tellement les troupes ennemies, qu'elles le suivirent en fermant les yeux jusque dans la vallée des Degrés, Quand ils y furent, le héros retourna son bouclier, la lumière s'éteignit, et les ennemis ouvrirent les yeux; mais se voyant dans une vallée, environnés de toutes parts, ils durent se rendre. Mohammed Émin ne les tua pas, seulement il prit la moitié de leurs troupeaux et leur imposa un tribut qu'ils payeront jusqu'à la fin du monde.
— Mais que devint le héros étranger? demanda Àli.
— Il dit aux guerriers des Chammar le salam aleïkoum, puis dispaimt dans les airs, monté sur son cheval noir.
— Cette histoire est belle à entendre ; sais-tu si elle est vraie ?
— Oui, elle est vraie ; cinq hommes du Djelou qui revenaient dernièrement de Salamiay, en passant par ici, me l'ont racontée à moi et à mes gens ; ils la tenaient des Haddedîn.
— Tu ne te trompes pas ; la chose est arrivée, mais d'une autre manière. Veux-tu voir le coursier noir du séraskier ?
— Gomment pourrais -tu me le montrer ?
— Il est là, tout près.
— Tu plaisantes , bey !
— Non, regarde ce cheval.
— ■• Je le vois ; il est admirable, jamais je n'en ai vu un plus beau, mais c'est un cheval de la terre*
— Regarde cet homme, c'est le héros étranger,
— Impossible !
— Impossible ! dis-tu? tu sais pourtant que je ne mens pas ; eh bien ! je t'affirme que c'est lui, »
Les yeux et la bouche du chef s'ouvrirent démesurément; il me regarda comme pétrifié, et porta par un mouvement machinal les doigts dans le miel ; mais, se trompant de direction, il prit une poignée de tabac, qui faillit le faire étouffer. Quand il fut un peu revenu à lui, il s'écriait en frappant des mains :
« Au nom du prophète, est-ce vrai? est-ce vrai?
— Je te l'ai dit, » affirma froidement Àli.
Alors le chef, se tournant vers moi, me salua humblement en me disant :
« séraskier ! que la visite nous porte bonheur !
— Elle te portera- bonheur, j'en réponds,
— Ton cheval est noir; mais où est ton casque et ton bouclier d'or? Où est la lance ? Je ne vois pas ton escarboucle?
— Entends ce que je vais te dire ; je suis le cavalier étranger qui ai secondé Mohammed Emin, seulement je ne viens pas du ciel, je ne suis pas général en chef, je ne possède ni armes d'or ni voile brodé par les houris... Regarde mes armes, elles sont meilleures que les vôtres, voilà loul ; veux-tu que je te montre comme elles tirent?
— Oh ! par la tête, par la tête de ton père, par celle de ton ami Ali-bey, ne le fais pas!... Tu as déposé ton casque, ta lance, ton bouclier, pour prendre ces armes nouvelles qui, peut-être, sont encore plus dangereuses. Je ne sais ce que je pourrai le donner. Mais promets-moi de le montrer toujours mon ami.
— A quoi me servirait-il de l'avoir pour ami? Dans ton pays on répète un proverbe qui est vrai : « Mieux vaut un ennemi intelligent qu'un ami sans cervelle. »
— Suis- je donc tel?
— Ne sais-tu pas qu'on doit saluer l'hôte que vous amène un ami?
— Tu as raison, Seigneur, et puisque tu me punis avec un proverbe, laisse -moi t'en citer un autre : « Le plus grand doit commander au plus petit. » Tu es le plus grand, je t'obéirai.
— Obéis à mon ami Ali-bey ; je ne te demande rien.
■ — Tu te fâches, Émir! Ah! pardonne-moi. Je ferai tout pour te plaire ; tiens, prends ces grappes et mange, prends ce tabac et fume !
— Nous le remercions, intervint Ali, qui comprenait ma répugnance ; nous ayons mangé avant de venir à toi, maintenant nous devons hâter noire retour, »
Il se leva, je fis de même. Le chef nous reconduisit jusqu'à la palissade, se confondant en témoignages de politesse. Nous retournâmes ensuite par le chemin que nous avions suivi en venant.
Arrivé sur la hauteur qui domine la vallée de Hadi, nous vîmes de loin, devant la maison du bey, un monceau énorme de broussailles que les Yésidi travaillaient à grossir encore, chacun y apportant sa poignée. Le pir Kamek, debout près de ce bûcher, y jetait de temps en temps des morceaux de bitume durci.
« C'est le bûcher de l'offrande, me dit Àli.
— En quoi consiste cette offrande ?
— Je ne sais*
— En animaux égorgés comme ce malin sans cloute ?
— Non, il n'y a que les païens qui brûlent leurs victimes,
— En fruits, peut-être?
— Les Yésidi ne brûlent ni fruits ni animaux ; le pir ne m'a pas dit ce qu'il voulait brider, mais ce qji'il fait est bien fait, car il est sage. »
Nous entendions toujours les détonations des pèlerins , continuant à arriver par la montagne, auxquels ceux déjà campés dans la vallée répondaient joyeusement* Lorsque nous fûmes au milieu de la foule, je remarquai que la place commençait à manquer, et que- bientôt la vallée ne suffirait, plus à cette foule toujours croissante.
Après avoir confié nos chevaux aux serviteurs du bey, nous nous dirigeâmes vers le tombeau de Hadi. Sur le chemin nous rencontrâmes le Cheikh Khan, près d'une fontaine jaillissante, entourée d'une margelle de marbre. Une grande foule écoutait le prêtre , à une respectueuse distance.
<c Cette source est sacrée , me dit Àli ; les prêtres seuls et moi pouvons en approcher, ne te fâche pas si je te laisse en arrière.
— Va, dis-je, je respecterai vos coutumes* »
Mais en ce moment le cheikh venait au-devant de nous ; le peuple s'écartait et le grand prêtre nous invitait tous deux à le suivre. 11 nous fit asseoir l'un à sa droite, l'autre à sa gauche } sur la. margelle, sans que les assistants témoignassent le moindre mécontentement, car ce peuple n'est pas superstitieusement
formaliste comme les sectateurs de Mahomet. Le Cheikh Khan demanda au bey si son voyage avait réussi,
« Oui, répondit le jeune chef, et toi, as-tu averti solennellement les pèlerins de ce qui va se passer ? Il est temps.
— Ce n'est pas à moi de le faire , repartit le grand prêtre : tu es le chef militaire, parle toi-même au peuple. »
Ali-bey se leva et se perdit bientôt dans les flots de la multitude. Quelques minutes plus lard, comme je m'entretenais encore avec le cheikh, je m'aperçus d'un grand mouvement parmi les pèlerins* Les hommes se rassemblaient tous près du torrent, tandis que les chefs de tribus, de familles et de villages, rangés en cercle, entouraient le jeune bey. Celui-ci leur parlait avec animation, leur expliquant les projets du gouverneur de Mossoul et le plan de résistance. Jusqu'alors les braves gens ne s'étaient doutés de rien, car on avait motivé Tordre d'emporter les choses précieuses de Baadri, sur je ne sais quelle coutume du pèlerinage. J'admirai avec quel ordre les troupes se formèrent, obéissant aux indications du bey : elles me parurent presque aussi disciplinées qu'en Europe. Quant aux cris, aux conversations échangées dans les rangs, elles n'étonnent pas, pour peu qu'on soit accoutumé aux mœurs orientales.
« Eh bien? demanda le mir Cheikh Khan, lorsque Àli-bey revint vers nous, comment as-tu disposé tes hommes ? ))
Ali étendit le bras et nous montra une troupe d'une vingtaine de guerriers qui gravissaient le sentier par lequel nous venions de ' descendre , puis il nous dit :
<c Les voyez-vous? Ce sont des guerriers d'Aïran, de Hadji- Dsho, de Choura-Khan qui connaissent bien le pays; il vont au-devant des Turcs et nous avertiront de leur marche. J'ai envoyé des gens du côté de Baadri, pour garder le bourg, de sorte que nous ne pouvons être surpris à Timproviste. D'ici à la nuit, il y a encore trois heures ; elles suffisent pour que le détachement commandé par Sélek atteigne le val d'Idiz.
— Reviendront- ils pour la cérémonie ?
— Oui, certes.
— Qu'Allah les ramène ! »
Depuis quelque temps, une longue file d'hommes conduisant des troupeaux ou portant des paquets passait devant nous , et se perdait derrière le tombeau de Hadi, afin de remonter l'étroit sentier dont j'ai déjà parlé, et s'enfoncer dans la forêt.
UNE VISITE AU PAYS DU DIABLE lil
Je me rendais chez Àli pour le repas du soir, quand le petit bachi-bouzouk , qui suivait la foule, vint à moi.
« Seigneur, s'écria- 1- il, j'ai quelque chose à te dire,
— Parle.
— Un grand danger nous menace.
— Tu crois 7
— Oui; lequel, je n'en sais rien; mais ces adorateurs du diable, depuis une demi-heure à peu près, me font des yeux terribles ; on dirait qu'ils en veulent â ma vie. »
Le buyuk-emini portait son uniforme; je ne m'expliquais guère pourquoi les Yésidi l'avaient menacé , car il était de leur intérêt de feindre encore avec lui, mais je ne doutais pas que, quoi qu'il arrivât, Àli-bey ne protégeât le petit homme. Je lui dis donc en riant :
ce Vraiment, Ifra, ce serait dommage si ces gens se portaient à quelque mauvais coup ; que deviendrait ton âne ?
— Seigneur, ils regorgeraient avec moi! As -tu vu combien ils ont tué d'animaux ?
— Sois tranquille, ni toi ni la bête vous ne courez aucun risque, on ne vous séparera pas l'un de l'autre et vous aurez la vie sauve*
- — ■ Pourrais- lu m'en assurer, Emir?
■ — ■ Oui, je te le promets.
— N'importe, j'ai eu peur, quand tu étais parti. Est-ce que tu t'éloigneras encore?
— Non, je reste, toi entre chez le bey, n'en sors plus; car si tu allais te mêler parmi ces gens, il me serait peut-être difficile de te protéger. »
Je rentrai avec lui dans la demeure d'Ali -bey. Halef accourut au-devant de moi, me disant tout bas :
« Sidi, sais- lu qu'ils vont se battre?
— Vraiment, et avec qui, à Ion avis ?
— Avec les Osmanlis.
— Qui te l'a dit ?
— Personne.
— Tu Tas entendu dire à Baadri ?
— Point du tout ; ^ces gens parlent une langue à laquelle on ne peut rien comprendre; mais j'ai vu des hommes préparer leurs armes et s'assembler; d'autres se hâtaient d'emporter leurs habits précieux, d'autres emmenaient leurs troupeaux» Tout cela signifie quelque chose, je pense ?
— Tu as raison, Halef ; demain malin, au lever du soleil, les Turcs doivent assaillir nos hôtes.
— Et ils s'y attendent ?
— Oui.
— Pour qui veux-lu prendre parti, Sidi? pour ces gens, ou pour les Turcs?
— Je ne me battrai pas.
— En vérité!... Et moi, Sidi?
— Pour qui le ballras-lu?
— Pour les Yésidi.
— Y songes- tu, Halef? des gens que tu déclarais maudits I
— Sidi , je ne les connaissais pas!
— Écoute, Halef, je ne puis te permettre de te battre, lu resteras près de moi.
— Pendant que les autres montreront leur bravoure?
— Sois tranquille, Halef, on ne doute pas de la tienne.
— Donc, je reste ici, et le buyuk-emini aussi?
— Oui , certes, ne vous éloignez ni l'un ni l'autre. »
Je montai sur la plate-forme où le cheikh Mohammed Emin m'accueillit avec un cri de joie.
ce Dieu soit loué ! te voilà. Je soupirais après loi comme l'herbe après la rosée de la nuit.
— Tu es resté ici, toute la journée?
— Oui, sans bouger, je me cache de peur d'être trahi, il faut que u -arrive à mon but. Que se passe-t-il ? »
Je le mis au courant des événements; il voulait s'armer, afin d'aider nos hôtes.
a Non, lui dis-je, tu le reconnais toi-même, lu dois te ménager pour ton fils; d'ailleurs, les Yésidi sont assez forts.
— Émir, tu parles comme un sage, mais non comme un guerrier.
— Cheikh , oublies-tu que je t'ai prouvé ma vaillance? c'est au nom d'Àli-bey que je te supplie de l'abstenir; il le demande, et il a raison, je le crois,
— Et tu penses que les Turcs seront battus?
— Je l'espère.
— Les officiers du pacha ne valent rien , mais ses soldats sont braves.
— Quinze cents contre six mille!
— Les Yésidi vont chercher à les envelopper?
— Ils y réussiront, tu verras.
— Alors nous irons avec les femmes et les enfants pendant le combat?
— Toi, oui; moi, je demeure ici,
— Allah kérim! Yeux- lu donc te faire massacrer?
— Je ne serai point massacré, ni inquiété. Mon bouyou roultou et les lettres du pacha me protègent; du reste la présence du buyuk-emini me servira de sauvegarde.
— Mais que veux- tu faire?
— Empêcher des excès, si je puis.
— Ali-bey connaît- il ta résolution?
— Non, je la lui dirai quand il sera temps, »
Le cheikh fut longtemps avant de se rendre à mes raisons; enfin il s'écria :
ce Allah il Allah! les voies de l'homme sont écrites dans le livre de la destinée; je ne veux pas m'opposer à ton dessein, mais si tu restes , je reste avec loi.
— Cela ne se peut, je ne cours aucun risque; si tu étais reconnu, songe à ce qui arriverait,
— La fin de tous les hommes est marquée dans le Livre : si je dois mourir, je mourrai, et en quelque lieu que je sois, je n'échapperai pas à mon sort.
— Malheureux , en te perdant de gaieté de cœur, tu me perdrais moi-même. Mon firman me protège auprès des Turcs; mais, si on te trouve avec moi , toi, l'ennemi du pacha, comment veux- tu que je me défende? »
Mohammed ferma les yeux, comme s'il eut voulu mieux réfléchir; je devinais ce qui se passait en lui; enfin, il murmura ; « Emir, me prends-tu pour un lâche?
- — Non, je te connais, je sais que tu es brave et sans peur.
— El Ali le sait- il?
— Ali le sait comme moi , le Cheikh Khan le sait aussi.
— "Et les autres Yésicli?
— Ils ont entendu parler de la vaillance , ils savent que tu ne fuis pas devant F ennemi.
— - S'ils en doutaient, pourrais-tu me défendre? Dirais-tu publiquement que je ne suis allé àldiz avec les femmes que pour t'obéir?
— Oui, je le proclamerai publiquement et en tout lieu.
— Eh bien, qu'il soit fait comme tu le désires. y>
Le cheikh posa ses armes à terre et se tourna du côté de la vallée qu'enveloppaient les premières ombres du soir* Le visage
de l'Arabe avait une expression résignée et grave qui me frappa. En ce moment nous vîmes les guerriers revenir de leur reconnaissance au val d'Idiz; ils se rendaient au Hadi, suivis d'une longue file de pèlerins. Àli-bey monta en même temps sur la terrasse, tandis que les salves d'artillerie retentissaient répercutées par tous les échos.
La grande cérémonie de la fête va commencer, nous dit le bey ; les étrangers en sont ordinairement exclus, mais le mir Gheik Khan et les prêtres m'ont autorisé à vous y inviter tous deux,
■ — Je te remercie , Seigneur , interrompit Mohammed ; il est interdit à tout musulman de prendre part à des cérémonies où un autre qu'Allah est adoré. »
C'était assez blessant pour son hôte , mais Mohammed ne transigeait point et gardait tous ses préjugés contre les Yésidi; quant à moi, curieux d'étudier le culte de ces peuples, je suivis AU.
Le coup d'œil offert par la vallée de Hadi me causa bientôt une surprise admirative. Partout, sous le feuillage, dans les creux du terrain, sur les flancs des rochers voisins, au bord des cours d'eau, sur les plates-formes des maisons , sur le faîte des temples , •• brillaient des myriades de lumières. La plus grande animation régnait autour du tombeau de Hadi, Le Mir venait d'allumer un flambeau à la lampe perpétuelle du sanctuaire, et, le tenant à la main , il entrait dans la cour intérieure. Aussitôt les cheikh et les kaual s'approchèrent pour recevoir la lumière de ce flambeau sacré, et tendirent les leurs, puis ils rendirent le même office aux fakirs, et tous sortirent du temple avec leurs lumières, suivis, entourés, pressés par la foule.
Chaque pèlerin s'efforçait d'approcher d'un de ces flambeaux , passait rapidement la main dans la flamme, puis portail cette main au front et au cœur. Les hommes mariés passaient une seconde fois la main à travers le feu, pour bénir leurs femmes et leurs enfants; tout le monde poussait de joyeuses clameurs.
Le sanctuaire , les cours étaient illuminés par des guirlandes de lampions , ou par des lampes plus grandes placées dans des niches; chaque arbre de la vallée de Hadi ressemblait à un immense candélabre; les minarets ruisselaient de lumières accrochées jusqu'au sommet : ces tours ressemblaient à de gigantesques girandoles. Tout cela était vraiment féerique.
Cependant les prêtres avaient pénétré dans la cour, où ils se rangèrent sur deux lignes , puis s'assirent , le cheikh à leur tête ,
entièrement vêtu de blanc. Les kaual tenaient tous à, la main un instrument de musique, flûte, tambourin, etc., et une sorte de concert religieux commença à un signal donné. Nous étions placés, Àli et moi , sous le berceau de vigne.
La musique, d'abord douce et mélancolique , prit tout à coup un ton plus élevé ; elle se termina par des accords auxquels je ne saurais rien comparer dans nos orchestres d'Europe, mais qui n'en étaient pas moins fort agréables.
Après cette espèce de morceau, le Cheikh Khan, qui était rentré dans le temple , en sortit accompagné de deux acolytes , portant devant lui une sorte de pupitre en fer, qu'on dressa au milieu de la cour, et les prêtres chantèrent un hymne dont les paroles ne sont pas restées dans ma mémoire; il était en langue arabe et contenait une exhortation à la pureté , à la foi et à la vigilance. Le cheikh fil ensuite un véritable sermon sur la nécessité de se purifier de ses péchés et de défendre sa foi contre les ennemis ; après quoi il vint s'asseoir avec nous.
Bientôt un prêtre apporta un coq vivant , qui fut attaché au pupitre par un cordon; à droite, on mit un vase plein d'eau, à gauche une torche enflammée. La musique recommença; le volatile parut peu la goûter, il s'accroupit à terre et rentra sa tête dans ses plumes. Alors tous les instruments entonnèrent une éclatante fanfare pour réveiller l'animal. Le coq sembla écouter, se souleva, regarda autour de lui d'un œil vit; enfin il se précipita sur le vase d'eau et y plongea son bec à la grande joie de la foule , qui éclata en applaudissements. Les tambourins reprirent leur assourdissant tapage , et le coq effrayé tourna la tête de tous côtés. Apercevant la flamme il essaya de fuir, son cordon le retint.
Kikki riki ! cria l'oiseau rivalisant avec le charivari. Plus celui-ci redoublait , plus le malheureux coq criait fort. Il finit par entrer dans un tel accès de colère, qu'il rompit le lien et s'enfuit. L'orchestre salua bruyamment le héros de la soirée et les prêtres entonnèrent un chant fort long , à pleine voix. La fatigue seule put faire taire toute cette musique. En terminant le morceau, les exécutants baisèrent leurs instruments.
J'avais pu constater combien sont calomnieuses les insinuations des Turcs , quand ils confondent les Yésidi avec les impurs Cheragh Sonderan , ou Éteigneurs de la lumière. Certes, le culte dont j'étais témoin peut paraître ridicule aux yeux d'un chrétien, mais je n'y ai rien découvert d'immoraL
Alors commença la vente des boulettes de terre dont j'ai parlé. Les prêtres nous firent présent, au bey et à moi, de six de ces grigris. Les boules sont parfaitement rondes et couvertes de caractères arabes tracés avec, la pointe d'un couteau.
Mes six boulettes portaient le même mot :
Ech Chems 1
La vente se fit dans la cour extérieure, tandis que les musiciens continuaient leurs concerts à l'intérieur.
Je laissai les prêtres à leurs occupations, et pensant que les lumières de la vallée devaient offrir un curieux coup d'œil sur les hauteurs voisines, j'allai chercher Halef pour qu'il m'accompagnât dans l'ascension que je projetais. Je le trouvai sur la plate-forme de la maison , en grande conversation avec le huyuk-emini, lequel racontait, pour la millième fois, l'histoire de son nez.
« Quoi? disait Halef, c'était un Russe?
— Oui, un Russikov, qu'Allah confonde! J'entrais au plus fort de la mêlée quand...
— Hadji Halef! » criai-je au même instant.
C'était vraiment dommage d'interrompre le récit , mais Halef aurait le temps de l'entendre plus tard.
Mes deux interlocuteurs se levèrent , tout surpris , et vinrent à moi.
ce Tu vas m'accompagner, Halef, dis-je au petit hadji.
— Où donc, Sidi?
— Sur la montagne, nous verrons mieux l'illumination.
— Emir, je vais avec vous, s'écria Ifra.
— Gomme tu voudras, allons. »
Nous gravîmes les rochers du côté de Baadri, et nous atteignîmes bientôt la hauteur. De là, je pus jouir d'une vue vraiment indescriptible.
Plusieurs Yésidi nous avaient suivis avec des flambeaux; je les priai ou de descendre, ou d'éteindre leurs lumières. La vallée entière semblait n'être qu'une flamme; puis, lorsque le premier éblouissement fut passé, je distinguai des milliers de points lumineux allant, venant, se croisant, sautant, se poursuivant sans trêve. Très petits à l'endroit le plus éloigné où portait ma vue , ces points lumineux grossissaient en se rapprochant de la mon-
1 Le Soleil.
tagne. Les deux tours du tombeau se détachaient lumineuses sur le ciel de la nuit, comme un hymne de flammes.
À nos pieds, expirait le bruit des voix et des chants de la foule; mais, de temps en temps, quelques cris plus joyeux montaient jusqu'à nous.
Je serais resté des heures perdu dans ma contemplation , si une question, adressée près de moi en kurde, ne m'avait tout à coup dérangé au milieu de cette rêverie. Je comprenais maintenant à peu près le langage des Yésidi , pourvu que le dialogue ne fût pas trop long.
« Qu'est-ce donc que celle éloile? demandait une voix.
- — Où? reprenait un autre Yésidi.
— À droite, vois-tu le Rea kaidsahn {la voie lactée)?
— Je le vois bien,
— Plus bas brille une grande éloile, elle se cache, puis revient. La vois-tu à présent?
— Oui, c'est le Kajale bê Chéri (mol à mot : le vieux sans tête). »
Les quatre étoiles qui, sur nos cartes, sont censées former le dos de l'Ourse , s'appellent le Vieux chez les Kurdes. Ils supposent que sa tète est cachée derrière le groupe d'étoiles voisines. Les trois étoiles qui, chez nous, forment la queue de l'Ourse ou le timon du char, sont appelées par ces peuples : les deux Frères et la Mère aveugle du Vieux.
« Le Kajale bé Chéri a quatre étoiles, reprit le premier interlocuteur, ce doit être plutôt le Koumihji Chivan (Vénus).
— Non, le Koumikji Chivan est plus haut.
— La voici qui brille de nouveau. Nous nous trompions, elle est au sud. C'est le Méchin (le chariot).
— Le Méchin a aussi plusieurs étoiles. Que penses -tu que ce soit, Émir? »
La question m'était adressée, et de même que ces hommes, je cherchais à m : expliquer le phénomène*
Les lumières de la vallée, se reflétant en rouge sur le ciel, obscurcissaient les étoiles et les rendaient très difficiles à reconnaître. Cependant la lueur dont parlaient mes gens devenait parfois si vive, quelle surpassait celle des astres de cette paisible nuit; puis , tout d'un coup , elle se perdait , pour briller ensuite , à peu près comme une étoile errante. Après avoir considéré pendant quelque temps encore cet effet singulier, je dis à mon petit Halef :
« Descends vile, hadji Halef, cours trouver Ali-bey, prie-le de Tenir me rejoindre ici. »
Halef s'éloigna rapidemenL Je fis quelques pas en avant; en partie pour mieux examiner le ciel, en partie aussi pour éviter les questions.
Heureusement Ali montait , dans l'intention de me ramener chez lui; Halef le rencontra presque à mi-chemin.
.<( Que veux-tu me montrer, Émir? demanda le jeune chef lorsqu'il fut près de moi.
— Regarde, dis-je en étendant le bras, tu vas voir briller une étoile. Tiens ! . . . la voilà.
— Oui, je la vois.
— Elle disparaît... La connais-tu?
— Non, on dirait qu'elle n'appartient à aucune figure. »
Je coupai une baguette à un buisson voisin, je la fichai en terre, m'éloignant de quelques pas :
« Agenouille-toi devant celle baguette, enjoignis-je au bey, je vais en placer une seconde dans la direction de l'étoile. Vois-tu maintenant?
— Oui , parfaitement.
— Où dois-je mettre la baguette?
— A un pied plus loin , vers la droite.
— Bien. Regarde encore.
— Je la revois! s'écria Ali, après une minute d'attente.
— Où? pour que je place une troisième baguette.
— L'étoile a changé de marche ; elle va vers la gauche.
— Où faut-il me mettre à peu près?
— Là.
— : Bien. y>
Je plantai le troisième jalon; Ali s'écria :
« Je ne la vois plus... Ah! si, la voilà.
— Où?
— Elle n'est plus à gauche; à droite, tout à fait à droite.
— Bien , je t'ai montré ce que je voulais; lève-toi. )>
Tout le monde m'avait regardé agir avec étonnement; Ali luimême ne comprenait rien à ce jeu, il me dit :
ce Mais pourquoi me faisais-tu appeler? A cause de cette étoile?
— Ce n'est point une étoile,
— Qu'est-ce donc? une lumière?
— S'il n'y avait là qu'une lumière, ce serait déjà singulier, mais il y en a plusieurs, il y a une rangée de lumières.
• — ■ Comment devines -tu cela?
— Ce ne peut être une étoile , parce que cette lumière est trop bas dans le ciel. L'expérience que je viens de te faire exécuter te démontre d'ailleurs que cette lueur se compose de plusieurs points et qu'elle voyage. Il y a là-bas une troupe de gens avec des flambeaux ou des falots ; ils sont à pied ou à cheval, je n'en sais rien: nous voyons seulement leurs mouvements* »
. Le bey poussa un cri d'admiration.
« Tu as raison , murmura- 1- il ensuite.
— Quelle peut être cette troupe?
— Ce ne sont pas des pèlerins, les voilà tous rassemblés dans le val, et, du reste, ils arriveraient par la route de Baadri,
— Si c'étaient. . . les Turcs !
— Impossible*
— Je ne sais.*. Cette contrée m'est inconnue; décris-la-moi. ■ — ■ Ici , devant nous , est la route de Baadri; plus loin , à gauche,
celle d'Àïn-Siftri. Divise cette dernière rouie en trois parties; dans la première tu aurais celte lueur à gauche, près du torrent qui vient du Hadi.
— Peut- on longer ce cours d'eau à cheval?
— Oui.
— Arriverait- on par là au Hadi?
— Oui.
— Alors une faute, une très grosse faute a été commise.
— Laquelle?
— Tu as posé des sentinelles du côté de Baadri et de Kaloni, et tu laisses la route d'Àïn Sifni dégarnie !
— Les Turcs ne peuvent venir par là, car les gens d'Aïn Sifni nous préviendraient.
— Les Turcs peuvent éviter Aïn Sifni , descendre par le Djeraya et le Khausser, et vous surprendre en longeant la rivière. Ce que nous venons de voir me persuade que tel est, en effet, leur mouvement. Regarde, les voilà vers la gauche, à présent.
— • Émir, tu as peut-être deviné juste. Je vais envoyer des hommes dans cette direction.
— Si tu me le permets , j'aurais assez de plaisir à étudier de près mon étoile. Veux- tu me donner un guide?
— Il n'en est pas de meilleur que Sélek.
— Un excellent cavalier; je le sais, qu'il me conduise. » Nous descendîmes du rocher aussi vile que possible , sans
donner d'explication aux assistants .; nous avions parlé à voix basse, et en turc, ils ne nous avaient point compris ; quant à noire bachibouzouk il se trouvait occupé ailleurs.
On m'amena bientôt Sélek, nous primes nos chevaux et nos-" armes, Halef, cela va sans dire, faisait partie de l'expédition. Vingt minutes plus tard nous chevauchions vers Aïn-Sifni. Arrivés à la première hauteur, nous fîmes halte. Dans la demi -obscurité de l'horizon, notre lueur reparut.
« Tu vois? dis- je à Sélek.
— Emir! s'écria celui-ci, ce ne sont ni des étoiles ni des flambeaux! Des flambeaux donneraient une lumière plus rayonnante , ce sont des lanternes.
— Je voudrais m'en approcher ; connais -tu bien le pays?
- — Je connais chaque pierre, chaque buisson aux environs; reliens bien ton cheval, et suis-moi pas à. pas. »
Il se dirigea du côté droit du cours d'eau; nous avançâmes, à travers les rochers et les ronces, dans un affreux chemin. Au bout d'un quart d'heure, nous distinguions parfaitement les lanternes; après un second quart d'heure , les lumières disparurent derrière le sommet d'une montagne qui se dressait devant nous. Le sommet gravi, nous revîmes nos porteurs de falots, dont la troupe nous parut assez nombreuse. Puis tout se cacha de nouveau dons quelques plis de terrain, sans doute. Je demandai a mon guide s'il se trouvait encore là une colline.
« Non j me dit-il , c'est la plaine.
— Mais il y a un creux', un vallon, où la lumière est cachée v à nos yeux?
— Non.
— Alors une forêt?
— Oui, Émir, j'oubliais! Ils sont entrés dans le petit bois d'oliviers,
— Écoute : tu vas nous attendre ici avec les chevaux; Halef m'accompagnera.
— : Seigneur, je ne dois point te quitter.
— Les chevaux nous embarrasseraient.
— Nous les attacherons à ce buisson,
— Mon cheval est trop précieux pour le laisser sans gardien* D'ailleurs , tu ne pourrais peut-être pas te glisser assez douce-
ment pour épier. Laisse-nous faire, nous y sommes accoutumes. — Sois tranquille, dit Halef, mon Sidi s'y entend. Je cçoyais, comme toi, n'avoir pas mon pareil pour me faufiler dans un do.uar et enlever un cheval, mais j'en ai appris plus long, depuis que nous courons le monde. »
Une vive flamme s'éleva entre les arbres et vint presque nVédairer le visage;
Nous déposâmes nos armes et nous nous avançâmes avec précaution; la nuit commençait à s'éclairer des rayons de la lune; on eût pu voir un homme à cinquante pas.
Devant nous, 'au bout de dix minutes, se présenta une masse noire, grandissant toujours à mesure que nous approchions : c'était le bois d'oliviers.
Lorsque nous ne fûmes plus qu'à cinq ou six pas des premiers arbres., je m'arrêtai pour écouter. Le silence était complet.
« Mets-toi derrière moi, » recommandai -je à Halef afin de ne former qu'un seul point.
Je portais une jaquette et des pantalons de nuance foncée, avec une tarbouche noire dont j'avais enlevé le turban; Halef avait à peu près le même costume, nous ne devions pas nous détacher beaucoup dans la demi -obscurité. Gomme nous marchions, le craquement de quelques branches nous fit tressaillir. Nous nous jetâmes à terre et nous mîmes à ramper. Le bruit augmentait.
« On ramasse du bois, on va allumer un feu, peut-être, murmurai-je.
— Tant pis pour nous! » reprit Halef,
Nous avions atteint la lisière du petit bosquet; le hennissement des chevaux, la voix des hommes s'entendaient alors distinctement. « Cache-toi ici , dis-je à mon compagnon.
— Sidi, je ne t'abandonnerai jamais! laisse-moi te suivre, supplia Halef.
— Tu me ferais surprendre. Il est bien plus difficile d'épier dans un bois qu'en plaine. Je ne t'ai pris avec moi que pour protéger mon retour; reste ici, tranquille, même dans le cas où lu entendrais tirer; mais dès que je t'appellerai , accours le plus vile possible.
— Et si tu n'appelles pas, si tu ne reviens pas?
— Tu sortiras dans une demi-heure afin de voir ce qui m'est arrivé.
— Sidi, si tu es mort, je les tue tous! »
J'entendais mon bon Halef répéter cette protestation au moment où je m'éloignais ; je ne fis pas vingt pas qu'une voix, moins aittie , criait durement tout près de moi :
« Allumez le feu. »
Cette voix ne pouvait être distante que d'une centaine de pas. Je continuai cependant à me traîner sur les pieds et sur les mains; une vive flamme s'éleva entre les arbres et vint presque m'éclairer le visage. Cette circonstance augmentait les difficultés de rapproche.
« Mettez clés pierres sur le feu , » commanda la même voix.
L'ordre fut exécuté aussitôt, car la lueur s'éteignit; je pus continuer mon chemin. Je me traînais d'un arbre à l'autre, me cachant derrière chaque lixmc , interrogeant les environs avant de reprendre ma course périlleuse. Heureusement cette précaution était
inutile ; les guerriers campés dans ce bois ne semblaient supposer aucun piège.
En avançant toujours j'arrivai à un vieil arbre entouré de rejetons et dont les racines noueuses formaient une quantité de creux, dans lesquels je pus me dissimuler fort à mon aise. Près de cet arbre, adossés à un figuier non moins vénérable, j'avais remarqué deux officiers turcs. Avec un peu de prudence, je parvins à me hisser sans bruit jusqu'à une des premières branches, d'où je découvris toute la scène du bivouac.
Les canonniers s'étaient établis commodément dans le bosquet; assis sur l'herbe, ils causaient entre eux. Les officiers, qui ne pouvaient rester longtemps sans leur café et leur pipe, avaient ordonné d'allumer des feux pour faire chauffer l'un , tandis qu'ils jouissaient déjà de l'autre. Des espèces de petites bouilloires chantaient entre les cailloux placés sur les charbons, pour abattre la flamme et la fumée. Un des deux héros appuyés contre le figuier était, d'après son costume, un yus-bachi (capitaine), l'autre un mulazim (lieutenant).
Le yus-bachi paraissait bon enfant. On l'eût pris pour un boulanger allemand jouant au turc matamore, dans une mascarade du mardi gras. L'autre ressemblait aune vieille servante d'auberge affublée du vaste pantalon et de la jaquette militaire. La conversation de mes personnages était à l'avenant : « Nos canons sont bons, disait le capitaine.
— Excellents, reprenait le lieutenant.
— Nous exterminerons tout.
— Oui, tout,
— Nous ferons beaucoup de butin.
— Beaucoup.
— Nous nous battrons bravement.
— Très bravement.
— Nous pourrons ensuite fumer du tabac de Perse.
— Du tabac de Chiraz.
— Et boire du café d'Arabie.
— Du moka.
— Tous les Yésidi seront anéantis.
— Les scélérats !
— Les impurs , les maudits !
— Les chiens!
— Ce sera fait demain matin. »
Je crus en avoir assez entendu ; toujours rampant, je retournai près de Halef , que je finis par retrouver, ce Eh bien! Sidi? demanda le petit homme.
— Eh bien ! c'est l'artillerie. Viens, nous n'avons pas de temps à perdre, »
Nous courûmes reprendre Sélek et les chevaux ; la descente fut naturellement plus prompte et plus facile que la montée. Nous arrivâmes bientôt à Hadi; on me dit que je trouverais le bey, avec le Cheikh Khan, dans le sanctuaire. Je m'y rendis incontinent.
« Qu'as-tu vu? s'écria le jeune chef.
— Ils ont des canons.
— Beaucoup? murmura Ali effrayé.
— Quatre petits canons de montagne. Ils vont attaquer ]e tombeau avec l'artillerie pendant que l'infanterie se portera sur Baadri et Kaloni.
— Le plan n'est pas mauvais, car la vallée se trouvera ainsi investie de toutes paris.
— Oui, il s'agissait d'amener les canons sur les hauteurs sans èlre dérangé; ils y ont réussi. Dans une heure ils pourraient commencer le siège de Hadi. Mais si tu veux me donner soixante cavaliers et quelques lanternes, je parie de m 'emparer des canons. Je te les amènerai ici, avec leurs artilleurs, avant deux heures.
— Tu auras cent cavaliers, si tu les désires.
— Non, envoie-m'en quatre-vingts, ils me rejoindront auprès de la rivière. »
J'allai retrouver Halef et Sélek, et je les mis en peu de mois au courant de mon projet. Bientôt les quatre-vingts guerriers arrivèrent. J'envoyai Sélek en avant, avec dix hommes; nous le suivîmes de près jusque sur la hauteur, où il nous fallait descendre de cheval. Je disposai mes gens; quelques-uns devaient faire sentinelle, dix restaient pour la garde des chevaux, les autres m'accompagnèrent vers le bois. Je les fis arrêter à une certaine distance et je me dirigeai seul jusqu'à mon vieux Gguier, sans rencontrer le moindre obstacle. J'espérais trouver l'ennemi endormi, mais tous les hommes veillaient : ils étaient environ t rentre -quatre, en comptant les officiers. Je retournai près des E miens, et je tins ce petit discours âmes deux lieutenants :
« Hadji Halef, et toi, Sélek, allez reprendre vos chevaux; faites un détour, entrez dans le bois de l'autre côté. On vous arrêtera, vous direz que vous vous êtes égarés en voulant vous
rendre à la fête, vous attirerez tant que vous pourrez l'attention des Turcs, le reste nous regarde. »
Je fis ensuite entourer le bois de manière à pouvoir y entrer ^ de trois côtés; après avoir complété les instructions nécessaires .je regagnai mon poste d'observation. Les feux brillaient toujours, malgré les cailloux ; on avait pris tranquillement le café. Le capilaine disait;
« Cette vallée de Hacli est un méchant nid.
— Les gens y adorent le diable, reprenait le lieutenant scandalisé. Qu'Allah les disperse et les écrase ! »
En ce moment, on entendit les pas d'un cheval; le lieutenant dressa la tête en murmurant:
« On vient.
— Oui, deux cavaliers. »
Ils se levèrent, les soldats firent de même; à la lueur rougeâtre du brasier, je reconnus parfaitement Halef et Sélek qui s'approchaient. Le capitaine alla vers eux, le sabre à la main, crianl :
ce Halle-là! Qui êtes-vous? »
Entouré, par les Turcs, mon petit Halef me semblait un peu ému.
« Qui êtes-vous? répéta le capitaine.
— - Des gens...
- — Quelles gens?
— Des hommes.
■ — Quels hommes ?
— Des voyageurs.
— Que le diable vous avale 1 Répondez mieux, ou bien la bastonnade vous fera parler. Allons, qui êtes-vous?
— Des Yésidi, reprit Sélek, moins effrayé.
— Ah ! Et d'où venez- vous ?
— De la Mecque.
— De la Mecque I Allah illa Allah ! Il y a des adorateurs du diable à la Mecque !
— Oui, on en compte cinq mille.
■ — ■ Autant que cela? Allah kérim ! Comment Dieu laisse- 1 — il croître une telle ivraie parmi le froment ! Où allez -vous ?
— Au Hadi.
— Ah ! je vous y prends ! Que voulez -vous faire là-bas ? - — On y célèbre une grande fête, et...
■ — Je sais, je sais. Vous voudriez y aller danser avec le diable,
adorer un coq, et par là tous rendre dignes de la Djehenna ! Descendez , vous êtes prisonniers.
— Prisonniers! et pourquoi?
— Fils du diable ! on va vous fustiger jusqu'à ce que votre père abandonne votre corps. Allons! Allons! descendez de cheval.))
Le capitaine et ses hommes forcèrent mes deux héros à quitter Tétrier, puis ils leur ordonnèrent de livrer leurs armes. J'étais persuadé que H aie f n'y consentirait jamais. Le premier moment de frayeur passé, il allait résister et se débattre comme un démon. Tout à coup il m'aperçut, je m'étais soulevé un peu au-dessus des branches ; ma vue lui rendit tout à fait courage , il se sentait appuyé.
« Nos armes! s'écria-t-ii. Écoute, yus-bachi, j'ai quelque chose à te dire, mais fais écarter tes hommes, je ne puis le dire qu'à toi et au mulazim.
— Que veux-tu me dire? voyons, de quoi est-il question? » Halef se pencha à l'oreille du capitaine ; je sus depuis qu'il lui
murmura dans le conduit auditif:
ce De ta bourse ! »
L'officier fit un signe, ses hommes s'éloignèrent; il reprit: « Eh bien ! parle.
— Laisse-nous libres, et je te donnerai une bonne rançon...
— Vous avez de l'argent ?
■ — Oui, nous en avons.
— Bah ! qu'importe ? Tout ce qu'on trouvera sur vous m'appartient.
— Tu ne trouveras pas notre argent : quand on fait un voyage comme celui que nous avons entrepris, on sait cacher sa bourse.
— Allons donc !
— Je t'en avertis, capitaine : quand même tu nous tuerais, tu ne trouverais pas notre argent ; les adorateurs du diable ont un secret pour le cacher.
— Et si je vous laisse échapper, vous nous trahirez.
— Vous trahir ! comment cela ?
— Tu nous vois en troupe 9 tu iras le raconter au Hadi. ■ — Envoie -no us où il te plaira.
— Si je vous envoyais à Baandeiza, où nous irons dans deux jours?
— Volontiers.
— Combien me donnerez-vous pour votre rançon?
— Combien demandes -lu ?
— Quinze mille piastres chacun.
— Àh ! Seigneur, c'est trop ; nous ne pouvons en donner que quinze cents,
— Fourbes ! Vous essayez de me tromper,
— Nous t'en donnerons seize cents , si tu veux.
— Non ! douze mille, pas un para de moins, et si vous ne les fournissez pas, je me payerai en coups de bâton. Ce sera un moyen de rendre visible votre argent.
— Il faudra donc , Seigneur , donner ce que tu demandes ?
— Àh ! scélérats! on voit que vous êtes bien pourvus. Eh bien ! ce sera quinze mille piastres, comme je l'ai déjà dit.
— Seigneur, c'est trop peu !
— Trop peu? Pendarcl ! que veux-tu dire ?
— Je veux dire que nous valons tous les deux mieux que cela»; permets-nous de l'offrir cinquante mille piastres..-. .
— Tu es fou !
— Ou bien cent mille.
— Lieutenant, qu'en pensez- vous ?
■ — Je ne sais,,., non, je ne sais, capitaine. • — Ni moi non plus ; il faut que ces gens soient immensément riches. Mais où est ton argent, fils du diable?
■ — ■ Il y a quelqu'un qui n'est pas loin, il va payer pour nous.
— Qu'Allah nous protège ! c'esL le démon I
— Faut-il l'appeler ?
— Non ! point du tout. Je ne suis pas un Yésidi, moi! Je ne sais pas parler au diable, je ne veux pas le voir.
— - Il ne te fera pas peur, car il viendra sous une forme humaine, il est très beau. »
En ce moment, sortant de ma cachet Le, je parus devant les deux officiers turcs, qui reculèrent épouvantés.
oc J'ai tout entendu! leur criai-je. Je vous connais, je sais quels sont vos desseins. Vous voulez exterminer les Yésidi, puis les piller pour fumer du tabac de Chiraz et boire du moka. »
Les deux hommes me regardaient stupéfaits , il murmuraient :
<c II sait tout !
— Oui I oui ! repris -je en élevant très fort la voix, je sais que vous avez dit à ces deux voyageurs à leur arrivée : « Vous êtes prisonniers ! »
C'était le signal. Les hommes , qui se tenaient cachés dans le
bois, firent une soudaine irruption. Les Turcs, épouvantés, se rendirent immédiatement. Je défendis de tirer, à moins que les ennemis ne cherchassent à le faire eux-mêmes.
<( Ecoutez, 'dis -je aux ofilciers, jene suis point votre ennemi; déposez vos. armes et obéissez à mes ordres, il ne vous arrivera rien de fâcheux. »'
Ainsi surpris et cernés, les Turcs virent que la résistance était impossible : ils se résignèrent et répondirent sans détour à mes questions..
« D'autres troupes vous suivent- elles ? demandai-je.
— Non.
— Vous avez été envoyés seuls ici ? >
— Oui,
— Le miryalaï Omar ilamecl est bien imprudent. Il y a dans la yallée de Hadi plus de quatre mille hommes armés, et il vous dépêche ici, seulement trente, avec quatre petits canons! 11 croit donc qu'on tue les Yésidi comme des mouches? Mais enfin, quels étaient vos ordres ?
— Nous devions conduire les canons jusqu'au bord de l'eau, . puis les faire passer et aller nous poster devant le Hadi, à une demi- heure environ, jusqu'à ce qu'on nous envoyât un message pour commencer l'attaque.
— C'est là un plan insensé , vous n'auriez jamais pu le réaliser. »
Les Turcs, en vrais fatalistes, se disposèrent avec un grand calme à nous suivre. On plaça les canons sur le clos des mulets; une demi-heure ou trois quarts d'heure plus tard nous rentrions dans la vallée, aux acclamations de toute la foule. J'avais fait arrêter l'artillerie à l'entrée ; vingt hommes gardaient les canons, sous le commandement de Halef.
11 fut convenu, avec Ali , que ses Yésidi revêtiraient le costume des prisonniers turcs , pour attendre l'envoyé qui devait apporter Tordre cle l'attaque. Quant aux prisonniers eux-mêmes, Àli les expédia, sous bonne garde, dans un lieu sûr.
Je me rendis à la maison du chef, où un copieux festin était préparé. Lorsque les étoiles commencèrent à pâlir, Ali-bey voulut me faire conduire au val d'Idiz, Je refusai obstinément, lui remontrant que je n'avais rien à craindre, puisque j'étais sous la protection du Grand-Seigneur et que les Turcs ne pouvaient se douter de la part que je venais de prendre à la défense des Yésidi.
« Donc, ajoutai-je avec fermeté, je reste ici en compagnie de ITalef et du bachi-bouzôuk ; je vous serai sans doute aussi utile que si je combattais dans vos rangs.
■ — Mais peut-être nous faudra-t-il tirer sur toi, en nous défendant ! Peut-être nos balles atteindront- elles cette maison malgré nous ! s'écria Ali avec angoisse. " •
• — Non, sois tranquille, je saurai m'en garer. »
Ii allait insister encore, lorsqu'un homme entra tout hors d'haleine.
« Seigneur, dit cet envoyé, les Turcs seront à Baadri avant une heure ! »
Nous descendîmes dans la rue, les femmes et les enfants se rendaient en longues files au val d'Idiz. Un second courrier vint apporter la nouvelle de la marche de l'ennemi à travers les bois , du côté de Kaloni. Il ne pouvait tarder.
Le bey me quitta pour donner des ordres. Je restai seul sur le seuil; les lumières s'éteignaient de toutes parts, il n'y avait plus que les tours qui brillassent encore sur le fond du ciel. La foule se hâtait de quitter le bourg; on traînait après soi les derniers bestiaux. Cet ensemble tout à l'heure si gai me parut triste et lamentable. Qu'allait devenir ce peuple, pour lequel j'éprouvais une si vive sympathie ? Réussirait-il à déjouer les projets de ses ennemis acharnés ?
Je remontai sur la plate -forme de la maison ; le buyuk-emini y ronflait de tout son cœur; Halef vint bientôt me rejoindre et me donna des nouvelles de la défense. Sur l'ordre d'Ali on abattait des arbres afin de barricader l'entrée de la vallée et de protéger les canons. J'annonçai à mon petit Arabe la résolution que j'avais prise de me tenir hors de la bataille et le priai de rester avec moi. Gomme Mohammed, il se révoltait déjà. Je dus lui démontrer que nous prouverions autant de bravoure , en affrontant ainsi le danger, qu'en nous mêlant aux combattants.
« Où donc est Ifra? me demanda tout à coup Halef.
— Il dort là-bas.
— Sidi, Ifra dort toujours ; c'est pour cela que son capitaine lui avait imposé l'àne qui le réveillait sans cesse. Sait-il ce qui va se passer ?
— Je ne le crois pas ; mais il n'a besoin de le savoir qu'au moment où il pourra nous être utile. »
Ali, qui allait et venait , rentra un moment pour reprendre son
cheval. Il me supplia encore de me laisser conduire en lieu sur ; comme je résistai, il jura de faire égorger les trente-quatre prisonniers , si les Turcs touchaient à, un cheveu de ma tête. Puis il attacha un drap à Tune des colonnes de la plate-forme, me disant qu'au moindre danger je retirasse ce signal, jurant qu'il accourrait, dès qu'il ne le verrait plus flotter. Enfin, il me quitta de nouveau.. Le jour commençait à poindre à l'horizon ; on distinguait déjà les branches des arbres ; le bruit des pas du cheval d'Ali allait se perdant au fond de la vallée* J'étais donc bien seul, dans ce bourg mystérieux de Baadri que j'avais tant désiré voir ! Je réfléchissais à la suite de mes aventures, lorqu'une longue forme blanche s'avança vers moi, c'était le pir Kamek.
« Tu es encore ici? me dit-il d'une voix presque rude , pourquoi ne vas-tu pas avec les autres?
— Je reste.
— Pourquoi ?
— Parce que je vous rendrai peut-être des services ici.
— C'est possible , et cependant il faut que tu partes.
— Mais toi, pourquoi restes- lu?
— N'as- tu pas vu le bûcher? reprit-il d'une voix sombre; je reste pour le garder, le temps du sacrifice s'approche.
— Les Turcs ne te le laisseront point achever.
— Les Turcs serviront de victimes. Je fêtex^ai aujourd'hui le plus beau jour de ma vie ! »
La voix caverneuse et sombre de ce vieillard me faisait presque frissonner. Pour le détourner de ses sombres idées, je lui demandai s'il ne voulait pas, en attendant l'heure, me donner quelques explications sur son livre.
g Emir, répondit-il , je suis un pauvre prêtre qui ne possède plus que trois choses en ce monde : sa vie , ses vêtements et ce livre. Ma vie, je la rendrai au très pur, très puissant, très miséricordieux Seigneur qui me Ta prêtée ; mes habits envelopperont mon corps dans la mort. Mon livre, je te le donne, afin que ton esprit puisse converser avec le mien, quand l'espace et le * temps nous auront séparés. »
Tout cela était-il une manière de parler orientale, ou le vieux pir avait-il réellement un pressentiment de sa mort prochaine? Ému malgré moi, je repris :
« Pir Kamek, ce présent est grand ; j'ose à peine l'accepter* — Émir, je t'aime. Prends ce livre ; quand tes yeux tomberont
sur les mois tracés par ma main, songe que cette main n'en aura plus tracé d'autres; Dans ce livre, tu liras l'histoire sanglante des Yésidi, les maudits, les persécutés ! »
Je ne pouvais qu'embrasser le vieillard ; je le fis en lui disant :
« Merci, ô pir Kamek! Moi aussi je t'aime ; toutes les fois que
j'ouvrirai ton livre, il me semblera te voir et entendre les paroles
de ta bouche. Mais je t'en conjure, ne tarde pas à rejoindre les
Liens, pendant qu'il est temps encore!
— Regarde là-bas, vois- tu le tombeau du saint qu'on a persécuté et tué? Lui, jamais il n'a fui. Souviens-toi aussi des préceptes de tes saints Livres : a Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent rien sur l'âme. » Je reste ici. Je sais que les Osmanlis ne me toucheront pas. Ils me tueraient, qu'importe ! Est-ce que la goutte d'eau n'est pas absorbée par le soleil? Est-ce qu'il meurt, le soleil qui reparaît chaque jour? Est-ce que la mort n'est pas l'entrée dans la lumière , la porte d'une vie lumineuse et pure? Às-tu jamais entendu un Yésidi dire d'un autre qu'il est mort? Il dit qu'il est transformé, car la mort et la tombe sont pour le corps ; mais pour Famé, il n'y a que la vie, rien que la vie. Est-ce que nous ne sommes pas certains de nous revoir un jour, à quelque distance l'un de l'autre que nous puissions mourir? »
Le pir me tendit affectueusement la main, puis s'éloigna; je le vis se diriger vers le tombeau de Hadi. Gomme j'avais quitté la plate-forme à l'arrivée du bey ? j'y remontai afin de savoir ce que devenaient mes gejis. Halef et Ifra causaient entre eux ; j'écoutai, avant de me montrer.
<c Tout seuls ici ? demandait le dernier.
— Oui , affirmait Halef.
— Où sont donc les autres , ces centaines , ces milliers ? - "*
— Qui sait?
— ■ Mais pourquoi sont-ils partis?
— Ils fuient.
— Et devant qui?
— Devant les vôtres.
— Devant les nôtres ? Hadji Halef Omar, je ne comprends pas. ce que tu dis, , , ,
— C'est pourtant clair, ils fuient devant ton mutesarif 1 et ton. miryalaï, Omar Hammed,
1 Mutesarif, pacha, gouverneur.
— Pourquoi donc?
— Parce que ceux-ci vont les assaillir.
— Allah akharl Dieu est grand elles mains du mulesarif sont puissantes! Que faut-il faire ? Garder ton sidi, ou combattre sous les ordres du miryalaï ?
— 11 faut rester avec nous*
— Oui, je le crois aussi, car la défense de l'émir m'a élé confiée.
■ — Quand donc l'as- tu défendu ? *
■ — Toujours. Je le défends et le "défendrai, tant qu'il restera sous ma protection. »
Halef se mit à rire.
ce Oui, vraiment, reprit-il, tu es homme à cela! Sais-tu quel est le protecteur de l'émir? C'est moi.
— Non, non ! c'est à moi que le pacha en a confié la garde.
— El moi, j'ai élé choisi par mon sidi lui-même, pour le défendre. Lequel vaut mieux de mon émir ou de ton susihilch* de mulesarif?
■ — Halef Omar, lais ta langue, ou...
- — Ooo... aaa!... ah !... Qu'est-ce que cela?
— Un coup de canon ! »
C'était réellement un coup de canon. L'envoyé des Turcs devait être pris, l'affaire allait commencer.
a Amène ton une dans l'intérieur de la maison, ordonnai-je au buyuk-emini tout effaré, et ferme la porte. »
Je me cachai derrière une pile de coussins; le jour commençait à luire, le fond de la vallée seul restait encore dans l'ombre, et, plus haut que la vallée, brûlaient toujours les innombrables lampes, illuminant les deux tours.
Cinq minutes s'écoulèrent, cinq longues minutes d'attente, puis nous entendîmes le pas des chevaux; ils arrivaient par deux côtés en même temps : les ordres du miryalaï étaient ponctuellement exécutés.
« Ils viennent, murmura Halef.
— Oui, ils viennent, reprit Ifra ; Seigneur, ils vont tirer sur nous, s'ils nous prennent pour des Yésidi !...
— Si tu as peur , mets ton âne devant la porte , ils le reconnaîtront. »
1 Suzihilch, vaurien, moins que rien.
Ce n'était pas la cavalerie qui envahissait le bourg, car nous n'entendîmes que le pas de quelques chevaux d'officiers ; l'infanterie suivait avec ce murmure et ce bruit particulier aux troupes armées.
- Bientôt nous crûmes qu'un cri, parti du tombeau du cheikh, donnait quelque signal; je regardai à travers mon rempart de couvertures. Au pied de la terrasse passait une bande d'Arnautes fermant la marche. Ces hommes étaient deux cents à peu près, magnifiquement vêtus ; leurs visages farouches s'harmonisaient bien avec les couleurs crues de leur uniforme. Un alaï-emini et deux capitaines les commandaient. Ils descendirent la vallée en colonnes serrées. J'avais cru qu'après eux le défilé serait terminé ; mais les hachi-bouzouks formaient l' arrière-garde, courant à droite et à gauche , fouillant les alentours , pour découvrir les habitants qu'ils croyaient cachés dans leurs maisons, ou dans les bouquets d'arbres et les creux des rochers. Enfin nous aperçûmes un petit groupe d'officiers à cheval, dont le chef, aux habits tout brodés d'or, portait les insignes du général; c'était un homme fort maigre, avec une figure exlraordinairemenl vulgaire.
« C'est le miryalaï Omar Hamed, » dit Ifra d'un ton respectueux. Aux côtés de ce chef se tenait un personnage d'une physionomie singulière. Il est des visages qui rappellent des types d'animaux; bien souvent on pense malgré soi, en voyant un homme pour la première fois, au singe, au dogue, au chat. J'ai même vu des figures qui m'ont fait songer au bœuf, à l'ane, au hibou, à la belette, au sanglier, au renard ou à Tours. Sans être ni phrônologisle ni physionomiste , on peut facilement remarquer que l'individu dont la face présente ces signés a aussi, dans l'attitude, le geste, le caractère, les habitudes, quelque chose de l'animal qu'il représente. L'homme qui passait à cet instant devant moi avait le profil d'un oiseau de proie; on eût dit un vrai faucon.
« C'est le makredji de Mossoul (le procureur du tribunal), s'écria le buyuk-emini. C'est le confident du gouverneur. »
Que venait faire cet homme de loi parmi les troupes?... Je n'eus pas le temps de me le demander d'une manière bien suivie : un coup de canon retentit , puis des cris affreux , puis un galop de chevaux se rapprochant. Les officiers s'étaient arrêtés sous la terrasse. -
« Qu'est-ce que cela? demanda le miryalaï.
— Un coup de canon ! reprit le procureur.
— Vraiment! je l'entends bien; mais, par Allah! qu'est-ce que cela signifie? »
Les Arnautes revenaient en désordre , fuyant, criant; plusieurs, grièvement blessés, se tenaient à peine à cheval, tous semblaient très effrayés. ' . . .
« Halte ! ordonna le commandant en chef. Qu'esl-il arrivé?
— L'artillerie tire sur nous! L'alaï-emini est tué, les deux capitaines sont blessés; plusieurs des" nôtres sont restés là-bas.,.
- — Qu'Allah anéantisse les traîtres! Ils tirent sur les leurs! Je les ferai bâlonner à mort ! Nazir-agassi , allez voir ce que font ces chiens. »
Le général s'adressait à un officier supérieur que je reconnus aussitôt. C'était l'espion du ruisseau de Baadri , celui auquel Ali , sur ma prière, avait laissé la vie. Il piqua des deux, s' élançant en avant, mais revint presque aussitôt, criant :
« Seigneur, ce ne sont pas les nôtres qui tirent, ce sont les Yésidi. Ils m'ont laissé approcher pour me dire qu'ils avaient enlevé, cette nuit, l'artillerie commandée par le yns-bachi. — Il me le payera! Où esl-il?
■ — Prisonnier avec tous ses hommes.
- — Prisonniers! Ils ne se sont pas fait tuer! » Fou de rage, le général enfonça ses éperons si avant dans le ventre de son cheval , que l'animal se dressa tout droit. Lorsqu'il fut un peu calmé, le chef reprit :
« Où sont ces Yésidi, ces enfants du diable, ces giaours entre tous les giaours? Je ne veux pas qu'il en reste un seul. Il faut les faire périr dans les tortures... Où se cachent-ils? on n'en voit pas un. Trouvez-les. Mais auparavant allez reprendre mon artillerie. Marchez avec ceux de Diarbékir en avant, ces chiens du Kerkjouk vous suivront. »
Le kol-agassi éperonna son cheval et rejoignit l'infanterie, qui se mit en mouvement; le général et son étal-major ne tardèrent pas à se diriger du même côté. Au bout de quelques instants je ne les vis plus distinctement; ils descendaient la vallée s'éloignant toujours. Alors l' artillerie recommença à tonner : un coup , deux coups, trois /quatre coups. Puis la scène précédente se renouvela; les. fuyards revinrent en arrière avec ceux qui n'étaient que légèment blessés; plusieurs tombaient en chemin.
Le général furieux courait dans les rangs, frappant du plat de son sabre ceux qui cherchaient à s'échapper ; il criait :
« Lâches I défendez -vous, ou j'envoie de ma propre., main les fuyards dans la Djehenna! Agassi, les dragons au fond de la vallée ! »
L'officier parvint à rallier les fuyards , mais en même temps les bachi-bouzouks arrivaient, annonçant qu'ils ne trouvaient que des maisons vides et que tout le pays avait été abandonné,
« Eh bien, on détruira le nid! on brûlera tout! hurlait le miryalaï. Cherchez toujours, je veux savoir où se cachent ces infidèles! y> *
Il me sembla que le temps de me montrer était venu. Je recommandai à Halef , au cas où il me verrait en danger, d'enlever le drap blanc qu'Ali avait attaché au coin de la terrasse; puis m'approchant du bord, je me présentai tout droit,
« Àh ! s'écria le miryalaï , auquel ses gens me désignèrent aussitôt, en voilà un. Descends, fils de chien! Viens un peu nous renseigner ! »
Je rentrai dans mon coin , pour recommander à Halef de fermer la porte derrière moi, et de n'ouvrir que si je le lui ordonnais moi-même, en l'appelant par son nom; après quoi je descendis dans la rue, où je fus immédiatement entouré d'un cercle d'officiers.
«Ver de terre! gronda le général, réponds sur-le-champ, ou je te fais empaler ! »
Je tendis mon firman sans sourciller; le chef vit le cachet du Grand Seigneur, porta le papier à son front d'un air presque dédaigneux, parcourut le contenu du laisser-passer et me dit : ce Tu es un Frank?
— Un Nemlché.
— C'est la même chose. Que fais-tu ici? »
Je lui tendis encore les lettres du pacha, répondant que j'étais venu pour étudier les mœurs des peuples. Le miryalaï fronça les sourcils.
« Que m'importe ce bouyouroultou ! dit-il avec colère. Tu as ausssi une permission du pacha?
— ■ Tu la vois. »
Il me rendit mes papiers en grommelant :
ce Tout cela est en règle , mais. . . »
Nous fûmes interrompus par une vive fusillade, suivie d'un bruit de galop précipité.
« Cheïtan ! Qu'y a-t-il encore ? s'écria le général en me regardant.
— Ce sont les Yésidi , repris-je , tu es entouré ? toute résistance sera vaine.
— Chien !
■ — Si lu répètes ce mot , je ne réponds plus à tes questions; rien ne m'y oblige, et tu dois me respecter, puisque je suis sous la protection du Grand Seigneur, aussi Lien que sous celle du pacha. » Le myrialaï s'avança pour me frapper; passant entre les chevaux, je m'adossai contre la porte, dont je ne m'étais guère éloigné , et criai de toutes mes forces :
« Halef ! »
Mon brave petit homme se tenait prêt, la porte s'ouvrit instantanément, puis se referma de même. Ce fut heureux, car une balle la traversa et tomba amortie près de nous.
Tandis que nous montions l'escalier, nous entendîmes des cris confus , une rumeur sourde, un bruit de chevaux vivement lancés. Je regardai en arrivant sur la plate-forme; les dragons se précipitaient dans la vallée et disparaissaient au tournant du chemin. C'était une bravade insensée de les envoyer ainsi à la bouche des canons. On ne serait parvenu à faire taire l'artillerie qu'en prenant par le flanc opposé de la montagne ; mais le miryalaï ne savait plus au juste où il en était. Il pressait tellement ses troupes, que les Turcs remplissaient retraite vallée du sanctuaire, les sentiers et la route. Les balles ennemies eussent pu atteindre plusieurs hommes à chaque coup.
Le canon tonnait toujours, les grenades et autres engins cxplosibles, trouvés dans les caisses de l'artillerie, faisaient de terribles ravages au milieu des rangs à cheval. Toute la partie de la vallée qui s'étendait de mon côté se remplissait de minute en minute . de soldats égarés et fuyants , de blessés, de chevaux sans cavaliers, de dragons reculant éperdus.
Le miryalaï, pille de colère et de stupeur, revenait lui-même sur ses pas. 11 voyait bien qu'il fallait changer ses plans, mais paraissait entièrement dérouté. Tout à coup, il m'aperçut encore sur ma terrasse ; se rapprochant , il m'ordonna rudement de descendre.
ce Pourquoi faire? demandai-je.
— J ? ai à te parler.
— Et à me tirer quelque balle aussi?...
— Gela ne te regarde pas*
— Si tu veux me parler, je puis te répondre d'en haut, la voix
En deux bonds gilsfïuvent au milieu des flammes.
porte , comme lu t'en aperçois. » Je fis un signe à Halef. ce Voistu cet homme, ajoutai -je, il a un fusil , il est bon tireur ; si tu armais ton pistolet contre m.oi ? ... lu me comprends!... Moi aussi, je pourrais dire ensuite que cela ne le regardait pas. »
Halef, agenouillé au bord de la terrasse , visait consciencieusement le chef et attendait mes ordres. Le miryalaï devint plus blême encore , de peur ou de rage , je ne sais.
« Créature maudite! cria-t-ii, fais retirer cet homme; sais- tu que je commande à deux mille soldats? Je puis Le tuer comme un chien.
— Moi, je n'ai qu'un soldat, mais, sur un signe, il t'enverra rejoindre les pères.
— La vengeance serait terrible!
— Miryalaï, tu ne songes pas que tu es perdu. Ces montagnes recèlent quatre mille guerriers qui, dans une demi-heure peutêtre, vous envelopperont d'un cercle infranchissable.
— Quatre mille, dis-tu?
— Oui, regarde sur les hauteurs, vois-tu ces têtes?... Vois-tu ces lignes serrées? Tiens, voici un messager au turban blanc, il vient sans cloute l'apporter les propositions d'Ali-bey.
— Àli-bey est un rebelle , je ne traite pas avec lui !
— Ecoute; je puis te rendre un sei^vice, je vais le metLre au courant : Àli-bey a su que le pacha rassemblait des troupes contre lui pour surprendre les Yésidi pendant les fêtes. Il a fait surveiller cetLc manœuvre par des espions. Les femmes, les enfants, les richesses des Yésidi sont en lieu sûr. Àli n'a pas voulu vous couper la route, il connaît son terrain, il sait qu'une fois clans la vallée vous n'en sortirez plus. Votre artillerie est entre ses mains. Il est clair que tu vas être obligé d'accepter ses conditions.
— Frank, merci pour tes conseils! Je traiterai ces gens et toi comme vous le méritez : toi en espion , eux eh révoltés. »
Le kol-agassi , s' approchant de son chef, lui dit quelques mots à l'oreille.
« C'est celui-là? demanda le général.
— Oui, il n'est pas de nos ennemis ; il m'a sauvé la vie, quand Ali-bey voulait me tuer ; il n'est que momentanément l'hôte des Yésidi.'
— Alors nous déciderons plus tard. Viens ! »
Là- dessus, les chefs se dirigèrent vers le temple du soleil; ils en gravirent les marches et y entrèrent.
En même temps le parlementaire d'Ali , sautant de roche en roche , arrivait droit au ruisseau qui sépare la vallée , le franchissait et pénétrait aussi dans le temple.
Nous n'entendions plus tirer ; un grand silence régnait autour de nous, interrompu seulement par les pas des troupes, qui, ne se trouvant point en sûreté dans le creux du vallon, essayaient de gagner la montagne.
Une demi-heure se passa, puis nous vîmes le parlementaire sortir lié et escorté; le miryalaï apparut sur le seuil; il regarda autour de lui et désigna du doigt le bûcher dressé devant le temple. Les Àrnaules s'emparèrent du messager, le prirent dans leurs bras, puis montèrent les degrés du bûcher avec ce fardeau humain. Arrivés au sommet, on lira sur le prisonnier. Je m'indignai, mais je criai en vain. Le Yésidi tomba inanimé. Tout à coup un homme de haute taille et vêtu de blanc, écartant les soldats, monta sur le bûcher. C'était le pir Kamek, il s'agenouilla près du mort. Le général s'élança pour rejoindre le vieillard; à son geste, je devinai qu'il lui ordonnait de se lever. Je ne pouvais rien entendre. Je voyais seulement, en face l'un de l'autre, ces deux hommes : l'un solennel et calme, l'autre transporté de fureur. Le pir étendit les mains, sembla, chercher quelque chose en se baissant. Une flamme vive brilla soudain.
Les soldats se saisirent du vieillard; ils le forcèrent à descendre, mais tous les efforts pour éteindre la flamme alimentée par du bitume furent inutiles. De grandes langues rougeatres montaient toujours, se dilatant dans les airs; elles tremblaient et se gonflaient comme un voile de gaze.
Le pir restait enLre deux soldais ; le miryalaï fit un pas pour s'éloigner, puis revint furieux vers le prêtre, le menaçant du geste. Ils parlèrent pendant quelques minutes; Omar, se. démenant avec rage, Kamek toujours grave. Soudain le vieillard écarta ses gardes, enlaça de ses deux bras le corps du miryalaï, l'emporta comme un géant emporterait un enfant. En deux bonds, ils furent au milieu des flammes, les branches embrasées roulaient sous les pas du pir. Les deux hommes disparurent dans l'abîme de poix et de bitume enflammés.
Ils luttèrent un instant, l'un pour sauver sa vie, l'autre pour entraîner son ennemi avec lui dans l'horrible mort.
Affreux spectacle! C'était donc le sacrifice que méditait Kamek! C'était sa suprême vengeance !
Il venait de faire payer au meurtrier des siens toutes les tortures qu'il leur avait infligées !
Un frisson glacé parcourut mes membres. Les Yésidi pi m étendàienl connaître la loi du pardon, et le plus sage d'entre eux se vengeait de celle manière héroïque et atroce! Oui, c'était bien pour Kamek le jour le plus heureux de sa vie, comme il me F avait dit. Sa main ne tracerait plus rien dans le livre qu'il m'avait légué. Il signait en trails de feu celle sanglante histoire de son peuple, dont il avait tenté d'ébaucher le récit. Il parlait pour un monde invisible: ce n'était pas la terre, mais le feu qui consumait ses vêlements avec son corps..
Je fermai les yeux, cette scène m'épouvantait, elle me faisait borreur ; je ne voulais plus rien voir. ni rien savoir, je me cachai dans mes couvertures. La fusillade recommençait, je ne m'en occupais plus, tant j'étais absorbé dans mes réflexions. Je revoyais ces deux hommes devant le bûcher, le vieillard en cheveux blancs, avec sa longue robe de prêtre, le militaire avec ses armes dorées, puis la flamme! Mon Dieu! combien elle est précieuse, la vie humaine ! À quel prix peut-on l'estimer? et pourtant... pourtant! Les pas de Halef me réveillèrent, au milieu de mes douloureuses pensées.
a Sicli, avance-toi sur la plaie-forme, disait mon fidèle Arabe. - — Pourquoi faire ?
■ — Un officier le demande. »
Je me levai; un coup d'œil sur les alentours me mit au courant des choses. Les Yésidi étaient descendus des montagnes, ils se rapprochaient; chaque pierre, chaque buisson., cachait l'un des leurs, parfaitement placé pour tirer sur l'ennemi. Le bas de la vallée était aussi cerné par les guerriers du pays, leurs lignes tendaient à se rejoindre près du torrent; dans quelques instants ils allaient pouvoir anéantir les Turcs sous leurs décharges.
Devant la maison se tenaiL Nazir-agassi ; dès qu'il me vit, il me demanda d'un air abattu :
(( Seigneur, veux- Lu me dire un mot?
— Explique- toi.
— Nous sommes décidés à envoyer un parlementaire à Ali-bey, Mais le miryalaï (qu'Allah lui donne le paradis!) ayant fait tuer l'envoyé d* Ali , personne des nôtres n'ose porter le message aux Yésidi. Veux -tu t'en charger?
— Oui, certes ; que dirai-je?
— Le kaïmakam le rapprendra, c'est lui qui a le commandement en chef maintenant ; il est dans une maison -, viens avec moi.
— Que votre chef vienne lui-même et seul, j'ai des raisons de me défier,
— Mais tu n'es pas seul ici , toi !
— J'ai près de moi mon domestique et un garde que m'avait donné le gouverneur de Mossoul.
— Comment s'appelle cet homme ?
— C'est le buyuk-emini Ifra.
— Ifra , avec son une ? »
Malgré la gravité de la circonstance , je ne pus m' empêcher de rire.
« Oui, dis-je.
— Tu es donc cet étranger qui as obtenu du pacha la grâce de deux officiers arnautes ?
— Oui , c'est moi.
■ — Alors attends un peu, le kaïmakam va venir* »
Quelques minutes après, le chef militaire, sortant du temple, s'acheminait en toute hâte vers moi, accompagné seulement du procureur civil.
« Fais-les monter, dis-je à Halef, lu fermeras la porte et lu descendras pour la défendre contre tous ceux qui voudraient entrer. »
Je fis asseoir mes visiteurs, en leur témoignant le respect du à leur grade , et leur déclinai mes noms.
— Tu es un hadji ? demanda le procureur ; tu as été à la Mecque...
■ — - Oui, voici un flacon du Zem-Zem el mon hamail.
— Nous le prenions pour un giaour,
— Êtes-vous venus dans l'intention de m'insulter avec ce nom de mépris ?
— Non, nous désirons te charger d'une mission pour Àli-bey.
— Me donnerez- vous une bonne escorte ?
— Oui. . -
— Que dirai -je au chef, de votre part ?
. • — Qu'il doit se rendre et se soumettre au pacha. »
Je les regardai tout surpris.
« Et après? demandai-je.
— = Après, il acceptera la peine et la compensation que Sa Hautesse voudra bien fixer.
— Makredji de Mossoul, Nazir commande maintenant toutes les troupes ; c'est à lui, et non à toi, de me dicter mon message.
— Non, je remplace ici le gouverneur. »
L'homme à la figure de faucon disait cela en rentrant la tête dans sa barbe.
« Mais alors tu es muni d'un pouvoir écrit?
— Non.
— Comment ferai -je pour décider le bey à traiter avec toi?
— Moi et le ltaïmakam nous ne sommes qu'un ; nous parlons au même nom.
— Je ne me charge pas de la commission, faites-la yousmêmes. Un officier seul peut parler dans ces circonstances ; comment veux-tn que j'aille proposer au bey de se soumettre tandis que vous êtes cernés de toutes parts ? Votre chef vient de payer de sa vie son imprudence, vous ne pouvez échapper, et j'irais dire à Àli-bey que vous le sommez d'accepter vos conditions ! De telles paroles ne conviennent pas dans la défaite ; un chef militaire le comprendrait.
— Il s'agit des lois violées par ces rebelles; je suis le makredji, cette question me concerne.
— Eh ! sois ce que tu voudras , tu ne peux me forcer à accepter un pareil message ! Rompons là 1 »
Cet homme m'impatientait; tout en lui excitait mon antipathie, je m'imaginais que les fautes du général turc venaient de son intervention dans les affaires de la guerre. Pourquoi avait- on confié la direction suprême à ce magistraL civil ? Ce ne pouvait être que dans la présomption d'une défaite inévitable , et afin de soumettre aussitôt les Yésidi à toutes les exigences légales , toujours fort arbitraires entre les mains de tels interprètes, quand il s'agit des vaincus.
(( Voyons, repris-je, en m'adressant à l'officier, nous nous entendrons mieux ; que répondrai- je au bey, s'il me demande le motif de votre agression ?
— Nous sommes venus pour nous emparer de deux meurtriers qu'on refuse de nous livrer , et pour forcer les Yésidi à payer le kharadj A .
— Ces motifs surprendront le chef, car vous aviez d'autres
1 Taxe imposée par les maliométans dans toute l'étendue de leurs possessions et prélevée sur ceux qui ne professent point leur culte.
moyens de vous faire respecter dans ce pays ; mais enfin , que lui dirai -je, en ce qui regarde la situation actuelle?
— Dis -lui de m'envoyer un de ses hommes, afin de débattre les conditions d'un arrangement*.,
— S'il voulait savoir d'abord jusqu'où iront les exigences ?
■ — Je demande, au nom du gouverneur, la restitution de l'artillerie et un dédommagement en argent pour la perle de nos hommes tués ou blessés; de plus, la soumission des Yésidi au kharadj annuel et le versement d'une somme, non encore fixée, comme contribution de guerre.
— Dieu puissant! Allah t'a donné une bouche qui sait se faire entendre ! Ne m'en dis pas davantage ! Tu apprendras toimême le reste à Àli-bey. Je pars et reviendrai te rapporter la réponse, à moins qu'on ne t'envoie un Yésidi.
— Tu r diras encore au bey qu'il doit nous renvoyer nos artilleurs, en les dédommageant de ce qu'il ont eu à souffrir pendant leur captivité.
— Je rapporterai fidèlement les paroles, quoique je craigne d'avoir peu de succès dans une pareille' mission. Maintenant, je suis prêt; mais je vous avertis que si, pendant la négociation, vos troupes commettaient le moindre dégât dans les temples, je ne vous garantis pas contre la colère et les représailles du bey. »
Je me levai, j'appelai Halef et ïfra qui sellèrent nos bêtes. Nous sortîmes, je tournai d'abord du côlé du Hadi : laissant Halef et son compagnon dans le haut de la vallée, je descendis pour me rendre compte de la situation. Les .troupes turques me parurent avoir beaucoup souffert, ]e nombre des blessés était considérable; les Yésidi soignaient ces malheureux avec sollicitude, ce dont je fus très surpris. Les Osmanlis ne sont pas capables d'une telle générosité ; encore une fois, je pouvais me convaincre du fonds réel de christianisme conservé chez mes hôtes.
Malgré le plaisir que j'aurais éprouvé en allant féliciter les vainqueurs, je ne crus pas devoir m' attarder ; je revins près de mes compagnons, qui m'attendaient au bord du torrent; nous prîmes ensuite la route de Baadri, pensant rencontrer Àli-hey sur les hauteurs qui dominent le bourg. En passant devant le temple du soleil, j'aperçus tout l'état- major, assis sur les degrés ; le haïmakam m'appela*
« Tu diras au "bey qu'il lui faudra payer encore un dédommagement pour le meurtre du miryalaï, me cria -t- il.
— Le makredji de Mossoul se donne bien du mal afin d'imaginer contributions et amendes sur amendes , répliquai-je. Si le bey me parle de compensation pour le meurtre de son parlementaire, que faudra -l -il lui répondre ? »
L'agassi, qui s'était rapproché de moi, essaya de détourner la conversation ; il venait d'apercevoir Ifra, il me demanda: « Tu as encore ce bachi- houzouk avec toi?
— Oui. -
— Veux- tu nous le rendre ?
— Non, le pacha me Ta donné pour ma défense, je le garde,» L'officier m'accompagna jusqu'à ce que les lignes turques
fussent dépassées, car ses hommes me regardaient avec défiance, et leur mine féroce n'avait |rien de rassurant. Nous nous séparâmes au bas du rocher.
« Émir, nousreverrons-nous? me dit Nazir-agassi.
— Allah le sait !
— Tu m'as sauvé la vie, je ne l'oublierai jamais ; si nous nous retrouvons un jour et que tu aies besoin de mes services, je suis tout à toi.
— Qu'Allah le protège ! Peut-être seras-tu miryalaï quand nous nous retrouverons. Puisse ta hismei* être plus heureuse que celle d'Omar Ahmed ! »
Après avoir fait quelques pas dans la montagne, nous rencontrâmes des Yésidi cherchant un lieu propice pour une embuscade, car on croyait que le combat ne tarderait pas à recommencer. Un de ces guerriers était justement le fils de Sélek.
« Emir, s'écria-t-il, en s'élançant vers moi, tu es sain et sauf?
— Oui, comme tu le vois..» Pourrais-tu me dire où se trouve le livre du pir Kamek ?
— C'est moi qui l'ai caché , il est en bon lieu,
— Mais si tu avais été frappé, le livre était perdu.
— Non, Effendi, plusieurs des nôtres connaissent la cachette.
— Où est le bey?
— Là-haut, sur les grandes roches, d'où l'on découvre toute la vallée; je vais te conduire. »
Il prit ses armes et marcha en avant ; nous gravîmes la montagne. C'était un spectacle curieux de voir, d'en haut, tous ces guerriers dissimulés dans les anfractuosités des rochers,
. * Kismet} destinée.
derrière les troncs noueux, accroupis dans les fourrés , couchés dans les plis du terrain, prêts à tirer au moindre signe de leurs chefs. On pouvait de cette place, bien mieux encore que dans la vallée, se convaincre que les Turcs étaient perdus, s'ils ne consentaient pas à traiter. C'était là que nous avions examiné les étoiles avec Àli; c'était de là que nous avions découvert les lanternes de l'armée turque. Nous avions bon espoir ; mais qui m'eût dit pourtant que cette petite secte, si affaiblie par ses ennemis, allait en quelques heures réduire à une telle extrémité les troupes du pacha ?
Nous chevauchâmes toujours vers la gauche, jusqu'à un énorme quartier de roche qui s'avançait en balcon et dominait la vallée.
Àli-bey était appuyé contre cette roche, son état-major l' entourait ; il consistait en trois guerriers yésidi, pieds nus et grossièrement costumés.
Le chef vint joyeusement à ma rencontre.
« Que le Dieu très bon soit loué de t'avoir conservé la vie ! me dit-il. Tu n'as éprouvé aucun accident fâcheux?
— Non, autrement je t'aurais averti par le signal convenu.
— Viens. »
Je montai avec Àli à l'extrémité des rochers; de cette place, je distinguais le temple, la maison du bey dans le Hadi, et, plus bas, la batterie de canons, enfin tous les détails du panorama.
ce Vois -tu ce point blanc sur ma terrasse? dit gravement Àli.
— Oui, c'est le drap.
— S'il avait un instant dispaiTi , cinq cents de mes gens descendaient la montagne, comme une tempête, pour te protéger.
— Je te remercie, bey : il ne m'est arrivé autre chose que de parer une balle du miryalaï dirigée contre moi.
— Il le payera...
— C'est fait ! »
Je lui racontai la scène dont j'avais été témoin et les adieux que le pir m'avait adressés peu cl'instanLs auparavant. 11 m'écouta avec un grand recueillement, puis murmura :
ce C'était un héros ! y>
Après quelques moments de silence, pendant lesquels il semblait réfléchir, Àli s'écria tout à coup :
« Ainsi, ils ont tué mon envoyé ? Qui a donné cet ordre ?
■ — Le miryalaï.
— Oh! s'il vivait encore! reprit le chef avec colère. Je croyais
qu'un messager serait respecté ; je lui avais promis de ne recommencer le combat qu'une demi- heure après son départ, au cas où il ne reviendrait point nous rapporter les propositions des Turcs. Mais il sera vengé. Je vais donner le signal, c'est alors que commencera l'extermination sans merci.
— Écoute* Le kaïmakam, qui a pris le commandement supérieur, me dépêche vers toi; il demande une entente, car le kaïmakan n'est pas seul ; le makredji l'accompagne et l'assiste en tout, s'il n'a pas même le premier rang. »
Je fis part au jeune chef de mes commissions; il me laissa achever sans m'inlerrompre, mais ses sourcils se contractaient; il éclata enfin :
« Ah ! murmura- t-il d'une voix sourde, mais s'anîmant par
degrés. Àh ! le makredji est ici? Je sais maintenant d'où viennent
l'attaque et les ruses! Cet homme est le pire ennemi des YésidL
11 les hait, il a été leur vampire, il a sucé leur sang sans pouvoir
s'en rassasier ; c'est lui qui a imaginé la fable ,clcs deux meurtriers
pour nous faire imposer un tribut plus lourd. Mais deux de nies
envoyés sont maintenant à Stamboul, avec une lettre que j'avais
fait écrire par notre pir Kamek ; ils doivent voir l'analoli liâsi
askeri 1 qui les connaît et qui aimait Kamek. L'anatoli saura
démêler le vrai du faux , il nous donnera raison !
— Je le souhaite; mais pour le moment il faut traiter avec les officiers du pacha. Qui envoies- lu vers eux? Choisis un homme habile, car ces Turcs sont pleins de malice et de ruse.
— Qui j'enverrai, dis-tu? Je n'enverrai personne, non! pas un seul des miens. Je verrai moi-même le kaïmakam. Il faut que je lui parle. Je suis le chef cle ma tribu, et lui commande les troupes ; l'affaire doit être débattue entre nous deux : seulement il est le vaincu ; moi, je suis le vainqueur ; qu'il vienne !
— C'est juste.
— Je l'attends ici, il pourra amener une escorte, personne ne l'insultera; mais si, dans trente minutes, il n'est pas devant moi, le feu recommencera, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul Turc vivant. »
Le bey fit signe à deux de ses lieutenants , il leur parla tout bas ; puis l'un d'eux déposant ses armes s'entoura d'une écharpe
1 Le gouverneur de l'Ànatolie, c*est-à-dire du levant; ce gouverneur a uu pouvoir fort étendu sur toutes les provinces de la Turquie d'Asie.
blanche et descendit, d'un pas rapide, l'âpre sentier par lequel je venais de monter: l'autre se dirigea à droite, vers l'endroit où était l'artillerie .
Sur un appel d'Àli quelques hommes accoururent et dressèrent une tente. Pendant qu'on la préparait, je vis le retranchement qui protégeait l'artillerie s'ouvrir, les canons furent amenés plus près de la ligne des Yésidi, en longeant la rivière. On les accula solidement aux flancs d'un rocher ; ils se trouvaient protégés d un côté par des blocs détachés de la montagne ; on abattit des arbres pour leur faire, de l'autre côté, une barricade inexpugnable.
Vingt miutes ne s'étaient pas écoulées que le kaïmakam gravissait la hauteur. Trois soldats turcs l'accompagnaient, pour toute garde : à ses côtés marchait le makredji. C'était une maladresse, et les sourcils d'Àli-bey se froncèrent d'une façon sinistre à," son approche* Il rentra dans sa tente et s'assit gravement sur un tapis que ses gens venaient d'apporter. Je reçus les officiers, puis les introduisis près du chef ; les trois soldats demeurèrent à l'entrée.
« Salam ! » dit le commandant militaire.
Le procureur civil ne salua point; il ne voulait pas se compromettre avec un adorateur du diable ou attendait que celuici commençai ; mais Ali ne parut pas môme s'apercevoir de sa présence ; il dit simplement à l'officier, en lui lui montrant le tapis : ce Kaïmakam, assieds- toi. »
Le Turc prit place, avec une certaine dignité, aux côtés de son adversaire ; son compagnon l'imita sans y être convié.
ce Tu nous as demandé de monter ici, commença le colonel, pourquoi n'es-tu pas venu à nous?
— Si j'allais à Mossoul, ce serait à moi de te rendre visite dans ta demeure, reprit lentement le bey; tu es venu à Baadri, c'est à toi à te soumettre aux lois de la politesse.
« Ta question, du reste, me force à établir clairement la situation que nous occupons ici tous deux.
« Tu es un serviteur, un officier du pacha ; un hasard heureux pour toi te. donne en ce moment le commandement suprême; moi, je suis un prince libre, un chef kurde, le général de ma tribu. Crois -tu que nos rangs soient égaux?
— Je ne suis pas un serviteur du...
— Tais-toi, quand je parle on ne m'interrompt jamais. Laissemoi continuer. Vous êtes venus, en bravant tous les droits, sur
mon terrain, sans vous annoncer, sans me déclarer la guerre, comme des voleurs, des brigands à main armée ; et cependant je veux Lien encore essayer avec toi, qui es un serviteur du sultan et du pacha, le langage de la conciliation, avant de te montrer comment je pourrais me défendre. Si tu vis, si tu parais devant moi à cette heure, ne le dois-tu pas, toi et les tiens, à ma modération ? Dis-moi donc, je te prie, lequel de nous deux devait faire la première démarche : toi ou moi ? »
Le nouveau commandant paraissait étonné et embarrassé, il ne s'était point attendu à cet accueil ; il gardait le silence ; mais le procureur civil, tout enflammé de colère, ne put se contenir plus longtemps , il s'écria :
<c Àly-bey, oses-tu bien parler ainsi? Tu nous appelles voleurs et brigands, nous, les représentants du padischah et du gouverneur de Mossoul ! Prends garde à ta langue, autrement,*, »
Le bey se retourna alors avec calme vers l'officier ;
ce Kaïmakam, dit-il, quel est clone ce fou?
— Fais attention à tes paroles, Ali -bey, interrompit le colonel mécontent; cet effendi n'est autre que le makredji de Mossoul !
— Tu plaisantes, Seigneur! le makredji de Mossoul a conseillé cette guerre contre moi au pacha; il ne serait pas assez insensé pour venir me braver ici , il s'aurait quel sort l'y attend.
— Je ne plaisante point, c'est lui.
— Je vois bien pourtant que je ne rêve pas et tu n'es pas ivre, il faut te croire ; mais je le rappellerai que je n'ai invité que toi à cette entrevue.
— Le makredji m'accompagne comme le chargé d'affaires et le remplaçant du gouverneur.
— Je le crois, puisque tu le dis ; cependant je voudrais en avoir la preuve.
— Ma parole suffit,
— Non, je me fie à toi pour traiter d'affaires, mais le personnage qui s'attache à tes pas doit pouvoir me certifier qu'il a le droit de se mêler à nos négociations ; sinon , il court grand risque de se voir traiter comme vous avez traité mon premier messager.
— Un makredji ne peut, en aucun cas, courir le même danger qu'un simple envoyé.
— Je te prouverai le contraire ! y>
Ali frappa dans ses mains : aussitôt apparut le lieutenant, qui était allé chercher l'officier turc.
« À qui as- lu promis la sûreté parmi nous?
— Au kaïmakam.
— Et à qui encore ?
— ■ À personne.
— C'est bien ; saisis-toi de cet homme qui se dit le makredji de Mossoul, il est prisonnier; c'est lui qui a causé tous nos maux, c'est lui qui a conseilLé le meurtre de mon envoyé.
— Ali-bey, s'écria le kaïmakam, je proteste!
— Et moi je me venge ! »
L'homme de loi venait de tirer son poignard, mais le bey furieux se leva et appliqua un si violent coup de poing en plein visage à son ennemi, que celui-ci tomba en arrière.
« Chien! criait le Yésidi, tu oses tirer ton arme jusque dans ma tente ! Emportez -le !
— Arrêtez! reprit l'officier du pacha, nous sommes ici pour négocier, vous ne pouvez toucher à nos personnes ! »
Ali -bey répliqua vivement :
« Aviez- vous le droit de mettre à mort mon messager? Vous l'avez tué lâchement. Vous avez agi comme des traîtres. Emportez cet homme. »
Les Yésicli entraînèrent le procureur qui se débattait comme un démon.
(( Je me retire ! déclara le commandant turc.
— Val tu rejoindras les liens sans danger ; mais avant que tu aies atteint le bas de la montagne, cent de tes soldats seront tombés sous nos balles. Emir Kara ben Nemsi, avance-toi au bord de la Roche, lève la main droite, c'est le signal : le canon va parler.
— Non, Emir, reste! supplia le kaïmakam. Vous ne pouvez tirer.
— EL pourquoi pas ? demanda Ali.
— Ce serait un meurtre, car nous ne saurions nous défendre.
— Un meurtre? non, un châtiment! Ne vouliez-vous pas nous surprendre sans nous donner le temps de nous armer ? Vous veniez avec du canon pour nous anéantir. Votre artillerie est tombée entre nos mains, et vous nous appelez meurtriers, parce que nous nous en servons contre vous ?
— ■ Rends la liberté au makredji.
— Il faut qu'il paye pour mon envoyé.
— Tu veux le faire mourir?
— Peut-être. Gela dépendra du résultat de la négociation.
— Je suis prêt; qu'altends-tu de moi?
— Réponds à mes questions. Quels motifs aviez-vous de nous assaillir?
Vous donnez asile à des assassins.
— Je sais bien que vous prenez ce prétexte, mais il est faux et mensonger; ce ne sont pas deux des miens qui ont tué l'un des vôtres, mais trois des vôtres qui ont assassiné un Yésidi. J'ai pris mes précautions pour êlre en mesure de vous prouver ce que j'avance ; le chef du village où le meurtre a eu lieu est ici, avec tous les parents des victimes.
— Le meurtre dont tu parles n'est peut-être pas celui dont il est question ?
— Si, si, c'est le môme; mais votre procureur a tourné toutes choses contre nous. D'ailleurs, ce crime eût-il été commis par les nôtres, serait-ce une raison pour tomber en armes dans notre paisible vallée?
— Nous avons encore un autre motif.
— Lequel?
— Vous ne payez pas le kharadj.
— Nous l'avons payé. Du reste qu'appeJles-lu le kharadj? Nous sommes Kurdes et libres; ce que nous payons, nous le payons librement.
(( Nous vous avons payé l'impôt par tête, comme non musulmans, afin d'être exempts du service dans vos armées. Quel impôt supplémentaire prétendez- vous nous imposer? Quels sont vos droits pour établir cette nouvelle contribution?... Et parce que nous ne Lavons pas encore acquittée, le pacha veut nous exterminer tous! Il choisit les jours de l'assemblée du Hadi pour écraser des milliers d'hommes, dont la plupart ne sont pas ses tributaires. Ce n'est pas assez de nous rançonner, de nous piller, il veut nous anéantir! Mais je me tais , lu n'es ni un homme de loi ni un receveur d'impôt; tu es un officier militaire, il ne faut débattre avec toi que ce qui concerne la guerre. Quelles instructions aviez-vous reçues du pacha?
— Nous devions le réclamer l'impôt et les meurtriers. Dans le cas où tu aurais refusé, le Hadi et tous les villages des Yésidi eussent été dévastés; tous ceux qui résisteraient devaient être tués sur place.
— Et vous vous seriez emparés de tout ce que nous possédons?
— Oui.
— Ainsi l'ordonnait le gouverneur?
Oui.
' — - Et vous auriez exécuté ses ordres ?<
— De notre mieux.
— Exécute -les donc ! »
Ali se leva, avec un geste qui rompait l'entretien, son regard étincelait de colère ; l'officier turc le retint, « Que vas-tu faire, bey? demanda-l-iL
— Tu veux dévaster nos villages, tuer nos hommes, et je ne défendrais pas ma tribu !
« Vous venez nous assaillir sans motifs ou avec des motifs trompeurs; vous projetez de tout brûler, tout exterminer, tout détruire.,. Vous avez déjà immolé mon envoyé, Ce qui ne se fait chez aucun peuple, et je vous traiterais en guerriers! Non, non! 'vous êtes des brigands. On ne s'entend pas avec des brigands, on les tue sans distinction. Nous sommes prêts. Va-t'en, va- t'en! Ici tu es encore sous ma protection; en bas de la montagne, je ne te dois plus rien !»
Le jeune chef quitta la lente à grands pas, s'avança sur le bord des rochers et leva le bras... À ce signal, longtemps attendu, F artillerie répondit par une terrible décharge.
Le kaïmakam s'était précipité sur les pas du bey. « Seigneur! s'écria-i-il, que fais-tu? Tu romps la trêve pendant que je suis encore près de toi?
— Avions-nous conclu une trêve? Ecoute ! Ge sont les grenades qui éclatent ! ce sont tous ces engins de mort que vous aviez préparés contre nous! Allah a jugé! Il a atteint le pécheur avec l'arme apprêtée pour le péché ! Entends-tu les cris des tiens? Va donc!- Va leur commander de dévaster nos villages ! »
L'artillerie faisait rage; on entendait au, fond de la vallée des hurlements affreux, répétés par tous les échos des montagnes,
« Arrête! cria l'officier turc, fais un signe! Que celte boucherie cesse. Traitons ensemble,
— Tu connais les ordres du gouverneur, et moi je connais mon devoir !
— Les -ordres ont été donnés au miryalaï et non à moi; dans de telles circonstances je dois empêcher les troupes d'être hachées sans résultat et sans espoir; je veux les sauver.
. — Kaïmakam , je suis plus généreux que toi ; si tu es véritablement disposé à des concessions , essayons encore de nous entendre.
— Reprenons les négociations, je suis prêt, » murmura le commandant. "* - "
Àli-bey déploya son turban blanc, l'agita un instant; bientôt le canon se tut; nous rentrâmes dans la tente.
ce Que demandes-tu de moi? » dit l'officier turc.
Le bey, les yeux fixés sur la terre, paraissait absorbé dans ses réflexions.
« Ce n'est pas toi qui es mon ennemi, je veux l'épargner... Celte négociation, dont la mort du miryalaï te rend responsable, peut devenir la perte, car mes conditions seront dures; ce n'est donc pas avec toi que je voudrais traiter, mais avec le gouverneur lui-même.
— Je te remercie, dit le kaïmakam, sincèrement touché, et qui, au fond, semblait être un brave homme.
— Nous pouvons arranger les choses à une condition, poursuivit Àli, reconnais- toi prisonnier, ainsi que tes troupes. Tu resteras ici, avec ion armée, sous la garde de mes hommes, jusqu'à ce que j'aie traité avec le pacha.
— J'y consens; car le mauvais succès de noire expédition ne retombe pas sur moi, mais sur le miryalaï, qui a certainement manqué de prévoyance.
— Donc, lu rends les armes?
— Tu me ferais l'injure de les exiger?
— Des prisonniers de guerre ne peuvent garder leurs armes.
— Je ne me reconnais prisonnier que jusqu'au moment où le gouverneur aura décidé, et je ne promets qu'une chose : ne pas tenter l'évasion, ni pour moi, ni pour mes hommes.
• — Une évasion serait impossible; songez que vous êtes étroitement cernés!... Votre massacre deviendrait complet.
— Bey, je reconnais combien noire position est mauvaise; mais sais- tu ce que peuvent des hommes réduits au désespoir?
— Je te le répète : pas un de vous n'échapperait.
■ — Oui, mais beaucoup des vôtres tomberaient sous nos coups; le pacha ne s'est pas dégarni de troupes, il a encore, à Mossoul, une partie de ses régiments de ligne et de dragons; il attend du renfort de Diarbékir, de Soulimania et d'autres garnisons; il possède une artillerie bien montée... Aujourd'hui tu te trouves le maître de la situation, demain tout peut changer.
— Dois-je renoncer à l'avantage de la victoire présente dans la crainte de représailles futures? Si le pacha envoie de nouveaux
régiments, voire vie me servira de caution. Les tribus kurdes sont prêtes à se lever pour me défendre; sur un mot de moi, les hommes des montagnes voisines se rassembleraient en masse ; tu sais s'ils sont vaillants! Mes Yésidi ont partout des alliances secrètes avec ceux de notre race, je ne crains rien ; mais j'aime la paix et non la guerre. Je consens donc à vous laisser vos armes ; seulement j'ai promis à mes auxiliaires des fusils que le pacha devra leur fournir.
— Quels sont ces auxiliaires?
— Les Yésidi ne trahissent pas leurs amis. Gardez vos armes, si tu le désires ; mais vous me livrerez vos munitions. De mon côté je ferai donner à tes troupes les vivres dont elles ont besoin.
— Te livrer nos munitions ou rendre nos armes, n'est-ce pas la même chose ? »
Le bey sourit.
« Eh bien! dit-il, gardez vos cartouches, moi je garde mes vivres. Quand les soldats, mourant de faim, demanderont de la nourriture, ils devront la payer avec leurs pistolets, leurs fusils, leur poudre ou leurs couteaux; de celle manière vous ne déposez pas les armes comme des guerriers, vous en trafiquerez comme des marchands.
— Soil.
— Tu le vois, tout est prévu/ Ecoute encore mes autres conditions. Vous allez rester dans la vallée du Hacli, vous ne tenterez aucune hostilité contre mon peuple, vous respecterez nos sanctuaires et nos demeures, vous n'y entrerez que sur ma permission. La suspension d'armes durera jusqu'à ce que vous receviez des ordres du gouverneur, et ces ordres devront vous être remis en ma présence,
« Toute tentative de fuite, tout acte de révolte, pourra entraîner la rupture de la trêve; vous vous trouveriez alors dans la même situation que tout à l'heure, et je serais libre d'agir comme je le jugerais bon. Au contraire, si vous respectez les conventions, je m'engage à respecter votre vie et à vous fournir les moyens de l'entretenir, autant du moins que nos provisions y pourront suffire. »
Après quelques réflexions, quelques débats pour l'es choses de détail, le kaïmakam consentit à tout. Il réclamait seulement la délivrance de son compagnon ; Ali demeura inflexible sur ce point.
Je fus chargé de dresser le protocole; les deux contractants
signèrent, l'un en traçant son nom, l'autre en apposant son bouhendim, littéralement : cela est moi-même. Ce signe sert de signature dans le pays. L'officier et ses trois soldats retournèrent alors dans la vallée,
« Veux-tu écrire pour moi une lettre au pacha? me demanda Âli.
— Volontiers; que lui dirai- je?*
— Apprends -lui dans quelle situation se trouvent ses gens, dis-lui que je veux traiter avec lui de vive voix; demandes-lui s'il préfère venir sur les lieux ou s'il désire que j'aille le trouver à Djerraiy. Son escorte ne devra se composer que de cinquante hommes; nous nous engageons à respecter sa personne. Ajoute que s'il se faisait attendre, le mahredji serait étranglé et les troupes passées au fil de l'épée. Au cas où des troupes nouvelles tenteraient le passage, les mêmes représailles seraient aussitôt commises. Peux- tu écrire tout cela?
— Oui.
— Je vais encore charger Pâli d'autres commissions ; écris ta lettre bien vile, afin qu'on la puisse emporter. »
Quelques minutes après, assis dans la tente, j'écrivais sur mes genoux à la manière orientale, avec un crayon, manié de droite à gauche.
Le pacha, en lisant cette missive, ne devait guère se douter qu'elle venait de la main qui lui avait fabriqué de si bon Champagne. Pâli partit une demi- heure après, au grand galop, sur la route de Baadri.
« Voici votre fête tristement interrompue, dis -je au bey; les Osmanlis campent au Hacli et y resteront plusieurs jours , que feront faire les Yésidi?
— Je leur donnerai une fêle plus solennelle que celle sur laquelle ils comptaient. Tu connais le chemin du val d'Icliz, veuxtu aller me chercher le Cheikh Khan avec ses prêtres? Il faut essayer de retrouver les restes du pir, pour les enterrer dans la vallée. »
Celte commission m'était doublement agréable; je voyais avec plaisir qu'on s'occupait, même au milieu des soucis de la guerre, de rendre honneur à un homme tel que Kamelc, et puis j'étais fort curieux d'assister aux funérailles d'un Yésidi.
Je pris seulement Halef avec moi. Je m'avançais un peu, en assurant que je connaissais la route d'Idiz; je n'y étais point allé par le même côté, mais j'aime assez vaincre les difficultés, et je
me persuadais d'ailleurs qu'il me serait aisé de retrouver mon chemin à l'aide de toutes les traces de passage laissées la veille. Nous descendîmes donc jusqu'au tombeau, puis nous tournâmes à gauche dans la forêt, et nous suivîmes les empreintes des pas jusqu'à la gorge étroite où m'avait conduit le fils de Sélelt, quelques jours auparavant. Je ne me trompais pas ; une sentinelle placée en ce lieu A^oulut nous arrêter, je fis connaître ma mission et nous laissâmes nos chevaux dans les environs. Lorsque nous parvînmes dans la vallée, un singulier spectacle s'offrit à nous : des centaines d'enfants et de femmes étaient là, groupés de la manière la plus pittoresque ; les troupeaux paissaient tranquillement dans la prairie, les chèvres grimpaient jyix flancs des rochers. Mais tout restait silencieux, on n'entendait pas une voix, pas un appel; tout le monde parlait bas, de peur de trahir la retraite. Près d une citerne, j'aperçus le mir Cheikh Khan; il vint à moi avec amitié, il savait sommairement le succès des siens , mais aucun détail ne lui était parvenu. Sa première question fut :
ce Le temple est-il encore debout?
— Oui, ainsi que tous les autres bâtiments.
— Les nôtres ont-ils beaucoup souffert?
— Il n'y a que quelques blessés, je n'ai point entendu parler de morts. Les deux morts que vous avez à déplorer n'ont pas été causées par le combat*
— Qui sont ceux qui ont péri?
— Le sarradj * Héfi de Baazoni et...
— Héfi de Baazoni!... c'était un guerrier pieux et brave. S'il n'est pas morL dans le combat, qui Ta tué?
— Le bey l'envoyait en parlementaire, les Osmanlis Font frappé d'une balle; je l'ai vu tomber. »
Le prêtre baissa la tête, joignit les mains; puis, après un moment de silence, il reprit :
« Il est transformé! Le soleil ne luira plus pour lui, mais il va se métamorphoser sous les rayons d'un astre plus brillant, il habite un pays où nous le rejoindrons un jour. Là, il n'y a plus ni mort, ni tombeau, ni douleur, ni larmes; il n'y a que des joies immortelles, car là on jouit de Dieu. »
Cette manière d'accueillir l'annonce de la mort d'un ami était saisissante. Le prêtre ne prononça pas une seule malédiction contre les meurtriers ; il y a chez ce peuple une suite d'idées et de tra-
1 Le messager.
ditions chrétiennes, qui l' élèvent bien au-dessus des mahométans,nous ne cesserons de le répéter : pourquoi faut-il que ces vives lueurs soient si souvent obscurcies !
Le Cheikh Kkan me demanda encore :
« Quel est l'autre mort?
— Si je te le dis, tu te sentiras frappé au cœur,
— La mort seule frappe au cœur; et la mort, c'est l'amie de l'homme, la fin du péché, le commencement du bonheur. Parle, quel est l'autre mort?
— Le pir Kamek ! »
Tous ceux qui nous entouraient tressaillirent et baissèrent douloureusement la tête, mais aucun d'eux ne parla. Le Cheikh Khan, après s'être recueilli, me dit sans emphase :
<c C'est un saint à présent! Dieu Ta voulu... Raconte -nous comment il est mort. »
Les assistants m'écoutôrenl avec une émotion profonde ; puis le Kkan murmura, en me tendant la main pour me remercier ;
« Frères, que notre pensée soit avec lui ! »
Us inclinèrent tous la tête. Priaient-ils ? je ne sais... Je vis des larmes clans les yeux de plusieurs de ces hommes.
La première émotion passée, je leur dis, pour m' acquitter de mon message ;
« Àli-bey m'envoie vous chercher ; il voudrait qu'on pût rassembler les cendres du pir et procéder à ses funérailles.
— Le chef a raison , il ne faut pas que les os du saint vieillard restent mêlés à ceux du mirvalaï !
— Je crains bien qu'il vous soit difficile de reconnaître les restes de Kamek.
- — N'importe ! essayons ! »
Je retournai, avec les prêtres, près du bey; on ne laissa que les fakirs à la garde du campement.
Ali venait de faire prévenir les officiers turcs de son intention , leur promettant que les prêtres ni les hommes du cortège ne porteraient aucune arme.
Pour ne pas donner ombrage aux ennemis, le chef ne descendit point dans la vallée; je fus invité à le remplacer près du Cheikh. Dans l'empressement et la douleur du premier moment, les prêtres avaient oublié la chose principale, un vase ou un coffret, pour renfermer les cendres. Heureusement Ali y songeait.
« Tu sais, dit-il au Cheikh Khan, que le fameux potier Rassat
de Baazoni fit à mon père une urne destinée à renfermer ses restes, quand le temps de les enlever de la tombe serait venu, afin que les os ne se mêlassent point avec la poussière du cercueil. Cette kilya (urne) est un chef-d'œuvre du maître potier; elle est digne de renfermer les reliques d'un saint. Je l'avais cachée dans ma maison de Baadri, mais je viens d'envoyer deux serviteurs fidèles qui sauront la trouver, »
Nous descendîmes processionnellement dans la vallée , nous passâmes devant l'artillerie, et nous atteignîmes la place du bûcher. On ne voyait plus qu'un monceau de cendres environné de gros morceaux de bois à demi calcinés ; devant ces tristes débris gisait le corps du messager, roulé à quelque dislance ; le feu avait consumé ses vêtements, mais le corps, noirci, paraissait intact.. On l'emporta aussitôt, car il était déjà tout décomposé, On trouva les cendres complètement froides, la couche supérieure fut enlevée, avec de grandes précautions. Celle opération donna le temps aux serviteurs d'Àli d'apporter l'urne.
Elle était posée solidement sur la selle d'un mulet et me parut énorme. Par sa forme elle rappelait assez un de ces abat-jours en porcelaine, que nous mêlions sur les lampes, et dont le haut servirait de pied. Le couvercle de l'urne était surmonté d'une figure du soleil ; un dessin et des inscriptions ornaienL les parois du vase. Le dessin représentait un oiseau, la queue en fourchette, les ailes déployées et très fines aux deux extrémités. L'inscription faisait mieux connaître à quelle espèce appartenait -le volatile, que le dessin lui-même; on lisait au bas de l'oiseau : liadji Iiadjikj ce qui signifie : Le pèlerin des pèlerins (l'hirondelle). Je me fis traduire les huit mots disposés dans Tordre suivant :
Speïda.
Mé/aal.
Islerik.
Ici l'oiseau.
Kabirslan.
Adc
Hadji Kadjik.
Topraj .
Roz.
Azman.
1, aurore; 2, tombeau; 3, étoile; 4 } cimetière; 5, soleil; 6, terre; 7, ciel; 8, jour.
Le symbolisme de celle inscrip lion esl assez clair pour se passer de commentaires. Je demandai au Cheikh, en lui désignant la figure de l'oiseau :
« Est-ce que l'hirondelle est un oiseau sacré pour les Yésidi? — Non, mais elle rappelle le pèlerinage de la vie : quand vient l'automne, elle s'enfuit dans une contrée plus belle; quand vient l'hiver de la vie humaine, l'homme se prépare aussi à quitter les montagnes, où il avait bâti son nid, il s'en va dans un monde meilleur. Sur la terre, nous trouvons l'argile, le tombeau, le cimetière; de l'autre côté, l'aurore et la brillante lumière d'autres étoiles; là- bas esl un soleil plus pur, un jour qui ne connaît pas de nuit, qui n'aura jamais de fin. Voilà ce qui est écrit sur la kilya ! »
Il paraissait bien difficile de retrouver des vestiges humains parmi les débris du bûcher; cependant, quand les cendres qui recouvraient la surface furent déblayées, on aperçut deux amas sans formes, mais d'une teinte différente; les prêtres les examinèrent avec attention, sans pouvoir décider si ces cendres avaient appartenu à des corps humains.
Les cheikh se courbaient en vain sur ces restes, les palpaient, les flairaient, et se regardaient indécis. Enfin, en écartant doucement cette poussière, des os informes, à demi calcinés, réduits aux trois quarts de leur grandeur, couverts d'une croûte noirâtre, se montrèrent au jour* Le tout se trouvait enveloppé dans une couche de naphle et de bitume qui avait fait coller ensemble ces cendres, lesquelles, sans cette circonstance, se seraient mélangées d'une façon plus complète avec celles du bûcher. Le Cheikh m'appela et me montra ces restes :
« Votre pir! murmurai -je... Lequel des deux? » Le Khan répéta avec une sorte de découragement : c< Lequel? On ne saurait reconnaître les ossements de Kamek. Que faire? Nous ne pouvons ni jeter celte poussière auvent, nu rendre les mêmes honneurs aux deux ennemis, et confondre le saint avec l'impie. Emir, donne-nous un conseil.
— Il faut mettre les os et les cendres du pir dans l'urne, sans les confondre avec les restes de l'ennemi.
■ — Mais nous ne pouvons les distinguer.
— Pourquoi pas? Regarde : voici le corps de Kamek, et voila celui du Turc.
— Comment sais-tu cela?
— Ecoule : le pir ne portait point d'armes; le miryalaï avait sur lui son sabre , son poignard et deux pistolets. Ne voyez-vous pas ces morceaux de fer tordus, ces lingots, ce reste du canon d'une arme à feu, cette pointe de sabre; cherchez maintenant la direction des ossements, ce sera bien le corps de l'officier turc.
— Tu as raison ! s'écrièrent les Yésidi. Nous aurions dû y songer. »
Et ils firent apporter furne pour y déposer respectueusement les restes de leur héros.
Pendant que nous étions occupés à ce pieux devoir, le kaïmakam, accompagné de quelques officiers, venait de s'approcher du bûcher ; il fit prier le Cheikh de lui rendre les cendres de son ancien chef. On envoya demander l'avis d'Àli-bey, qui consentit à ce que les Osmanlis fissent, de leur côté, les funérailles du général turc.
Nous retournâmes ensuite sur la montagne; le jeune bey voulait procéder immédiatement à la cérémonie.
<( Non, dit le Cheikh Khan, nous attendrons à demain matin.
— Pourquoi?
— Le pir Kamek a été le plus pieux et le plus sage des Yésidi: pour Thonorer dignement il serait trop tard aujourd'hui. Je vais faire préparer un lieu dans le val d'Idiz; demain matin nous y porterons les cendres...
— As- tu besoin de maçons et de charpentiers?
— Non, le monument consistera en quelques blocs de rochers, sans ciment. Chaque homme de la tribu, chaque femme, chaque enfant y joindra sa pierre, la choisissant selon ses forces, afin que tous puissent dirent qu'ils ont rendu hommage à celui que Dieu vient de transformer.
— Les guerriers ne peuvent quitter leur poste, objecta le bey.
— Ils ne viendront pas tous à la fois, mais il leur sera facile de se succéder, sans te laisser seul. Conseille-nous sur la forme que doit avoir la tombe. »
Comme j'étais tout à fait désintéressé dans cette affaire, je priai mon jeune interprète de me conduire à la recherche du livre légué par Kamek.
Il l'avait caché dans le creux d'un érable, sous l'ombre duquel je m'assis pour étudier le vocabulaire kurde du vieux pir, et finir tranquillement ma journée.
Quand la nuit fut tombée, les feux de bivouac s'allumèrent sur
toutes les hauteurs qui entourent le Hadi, formant comme un cercle de feu, que les Turcs n'eussent pu franchir.
Avant l'aube. Pâli était de retour, grâce au cheval excellent que lui avait fourni le hey. J'avais dormi sous la tente du chef, j'assistai à son entrelien avec le messager.
« As- tu trouvé le pacha? demanda Ali.
— Oui, Seigneur, j'ai pu lui parler hier soir.
— Que dit-il?
— D 7 abord tout en fureur il voulait me faire bâlonner jusqu'à la mort, w mais il a fini par s'apaiser. Sur ses ordres, les officiers supérieurs et le divan des effendis se sont réunis; il a été décidé qu'on me renverrait avec une lettre pour toi. »
Pâli tendait à son chef une grande enveloppe au cachet officiel, Ali-bey l'ouvrit et trouva dans ce pli une missive plus petite, qui n'était point cachetée ; il me remit les deux parchemins.
« Lis bien vite, Émir, me dit-il, je suis impatient de connaître la décision du pacha. »
L'écrit, tracé de la main du secrétaire d'État, était muni de la signature du gouverneur. Celui-ci promettait de se rendre le lendemain à Djerraiy, ne mettant d'autre condition pour l'entrevue, que la présence d'Ali -bey avec une escorte n'excédant pas celle de son adversaire* Le pacha ajoutait qu'il espérait une entente pacifique; il envoyait, dans la lettre même du bey, un ordre écrit au kaïmakam, lui enjoignant d'attendre en paix la conclusion des pourparlers et de s'efforcer de vivre en bonne intelligence avec les Yésidi.
Ali^bey s'écria joyeusement, lorsque j'eus terminé cette lecture:
ce Nous avons donné une bonne leçon au pacha. Remarques-tu, Emir, combien il devient plus traitable? J'enverrai tout à l'heure la lettre au kaïmakam. Je vais me préparer pour l'entrevue de demain.
— Pourquoi veux-tu envoyer cette lettre au kaïmakam?
— Parce qu'elle lui appartient*
— Elle est inutile; tes conventions avec cet officier suffisent, la lettre ne lui ordonne pas autre chose que ce à quoi il s'est engagé.
— Il ne sera que mieux disposé à exécuter notre traité, s'il en reçoit Tordre de son chef suprême.
— Faut- il t' avouer que cette lettre excite mes soupçons?
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est inutile. Et puis ces derniers mots me paraissent singuliers : « Lis mes ordres bien exactement. »
— Au contraire, cela prouve la bonne volonté du pacha; il insiste sur son ordre , pour que le colonel l'exécute ponctuellement.
• — ■ Insistance tout aussi superflue que la lettre.
— N'importe! ce billet ne m'appartient point, il sera envoyé à son destinataire. ))
Le hasard sembla se déclarer pour l'opinion du pacha , contre mon avis, car un Yésidi vint annoncer que le kaïmakam lui-même montait vers la tente.
Nous allâmes au-devant de l'officier, il se présentait seul; Àli le recul amicalement.
« Je vous salue, murmura le Turc en s'inclinant devant Àli-bey, puis devant moi.
— Sois le bienvenu, Seigneur; qui t'amène ici, que désires-tu?
— Je viens l'apprendre que nos hommes ont consommé tous les vivres que tu leur avais fait donner. »
Àli sourit et reprit :
ce Ne t'ai-je pas dit qu'on achète des vivres avec des armes? Je l'ai fait donner hier tout ce que je pouvais.
— Je le sais, mais ne prendras» tu pas aussi de l'argent?
— Ce que le bey des Yésidi a promis , il sait le tenir ; mes conventions sont remplies. Vous avez besoin de nourriture et moi d'armes, faisons l'échange, il sera pour tous deux profitable.
— Tu oublies que nous n'avons pas trop d'armes pour nous, et que nous manquons de munitions.
— Tu oublies, toi, que les vivres sont insuffisants en ce moment chez nous. Il y a ici des milliers de Yésidi réunis sur les montagnes, ils veulent tous boire et manger. D'ailleurs qu'avez-vous besoin d'armes? Ne sommes -nous pas amis?
— Oui , certes, jusqu'à la fin de la trêve.
— Et pour plus longtemps sans doute. Émir, lis-lui la lettre du gouverneur.
— Tu as reçu une lettre du pacha?
— Oui, mon courrier est de retour; lis, Émir. »
Je m'empressai de répondre au désir d'Àli ; je crus remarquer, en terminant, une nuance de désappointement se peindre sur le visage de l'officier turc.
« Alors la paix va probablement se conclure entre nous ?
UNE VISITE AU PAYS BU DIABLE i63
— Oui , et le pacha désire que tu gardes , avec moi et les miens , des rapports de bonne amitié ; il te le recommande spécialement,
— Spécialement?
■ — - Il a joint une lettre pour toi à la mienne, je vais te la donner. -— Une lettre pour moi? s'écria le kaïmakam qui tressaillit, où est-elle?
— Émir, donne-la-lui. » ' '
L'empressement que l'officier mettait à demander cette missive augmenta encore mes soupçons ; je laissai à regret échapper Técrit.
ce Permets que je l'en fasse la lecture, » dis- je. Je lus haut jusqu'aux deux dernières lignes, qui me semblaient si singulières ; le kaïmakam demanda :
- « Est-ce tout?
— Il y a encore quelques mots, écoute. »
Je continuai ma lecture, tout en ne perdant pas de vue -le visage de l'officier. Celui-ci ne sourcilla point, mais je vis bien qu'à celle dernière ligne sa prunelle s'était dilatée ; il sembla réfléchir un instant ; son attention se concentrait en dedans. Je restai convaincu qu'il avait compris. Mais qu'avait-il compris? « Cette lettre est à moi, » s'écria tout à coup le kaïmakam. 11 voulut s'emparer du papier et le fit avec tant de hâte, qu'il me l'arracha presque des mains. Cependant je parvins à garder le billet.
— Pourquoi es- tu clone si pressé? demandai-je en le regardant en face. Ces lignes te paraissent-elles contenir un sens caché que tes yeux seuls puissent découvrir?
— Oh! point du tout. Mais la lettre ne m'est-elle pas adressée, ne m' appartient-elle pas ?
— Le pacha ayant confié cette lettre au bey, c'est le bey qui doit te la remettre ou la garder, comme il l'entendra. Je...
— Mais le bey l'a cliL II te prie de me la donner.
— Ecoute, tu semblés si désireux de posséder ce papier, que tu me donnes envie de l'examiner aussi plus soigneusement, dans l'intérêt du bey. »
Je regardai la lettre au soleil, je la palpai, je retendis de nouveau au grand jour, enfin je découvris plusieurs lignes d'une écriture très fine et tracées avec une substance presque de la même couleur que le papier.
164 une Visite au pats du diable
« Celle lettre ne peut être remise au kaïmalcani ! m'écriai-je.
— El pourquoi? demanda celui-ci en dissimulant sa colère,
— Parce qu'elle contient des instructions secrètes. » Le Turc pâlit.
« Tu te trompés, Effendi, murmura- l-il.
— Non , non ; ces lignes seront parfaitement visibles quand j'aurai passé ce papier au feu.
— Émir , lu brûleras et déduiras le papier !
— Sois tranquille, nous autres, effendis du Couchant, nous savons comment il faut traiter ces sortes d'écritures. »
Le bey me regardait tout surpris, il me demanda gravement; « Crois-tu, en vérité, que celle lettre renferme un message secret ?
— Fais apporter des charbons, tu verras. »
Sur un signe du chef, Pâli s'éloigna, puis revint avec quelques menues branches auxquelles il mit le feu. Bientôt s'éleva une belle flamme claire, qui me servit à chauffer doucement le papier.
Soudain le kaïmakam, s'élançant sur moi, me saisit le bras, mais je prévoyais celle tentative; j'évitai la secousse ; du reste, Âli-bey.vint à mon secours; il renversa l'officier turc sur le sol et le retint sous son genou puissant.
c( Tu es un traître ! criait Ali furieux. Tu es venu ici sans ma permission. Je le fais prisonnier. »
Le kaïmakam se débattait de toutes ses forces , mais plusieurs hommes accouraient pour prêter main forte à leur chef. Le Turc fut lié, désarmé et attaché solidement dans un coin de la tente, après quoi je revins à mon expérience.
La flamme avait opéré sur l'encre invisible ; on distinguait parfaitement les signes qui couvraient les marges. J'appelai le chef des Yésidi.
« Àli-bey , lui demandai-je, n'avais -je pas raison?
— Émir , tu es un sorcier !
— Non, ce n'était pas difficile à deviner.
— Effendi, la sagesse des Nemsi est grande!
— Tu vois bien que le gouverneur est aussi sorcier que moi. On prend un jus incolore, on écrit à l'aide de cette substance , et le feu, par son action, la rend visible. La science qui enseigne ces choses se nomme la chimie ; elle est fort cultivée parmi nous , au lieu que vous la négligez ; cela explique comment à vos yeux nous semblons opérer des merveilles. En Europe nous avons beaucoup
de manières de déguiser noire correspondance ; il y en a qui demandent de véritables éludes. Celle que les Turcs ont employée ici est des plus simples ; il ne fallait aucune sorcellerie pour la reconnaître. Devine avec quoi sont écrits ces mots?
— Dis-le,
— Avec de l'urine,
— Impossible !
^ — Essaye: qu'elle vienne de l'homme ou d'un animal, peu importe, elle donne une trace incolore qu'avive le feu. Tiens , Lu peux maintenant suivre ces caractères , n'est-ce pas?
— Oui, que disent-ils?
« — Je viendrai demain matin ; nous les battrons, »
— Tu lis bien ? Tu ne te trompes pas ?
— Non, certes, c'est assez clair !
— Bien ; donne-moi ce papier. »
Àli marchait à grands pas autour de moi ; il paraissait fort agité , enfin il me demanda :
(( C'est une trahison, n'est-il pas vrai, Emir?
- — C'est, du moins, une ruse de guerre peu loyale.
• — Si je brisais cet homme, quand il sera clans mes mains?
— Ne crains-tu pas le padischah?
— Effendi , je sais que les Unis (Russes) ont un proverbe qui dit : Le ciel est haut, le tsaar (Tsar) est loin ! Le padischah, lui aussi , est loin de nous !
— Mais le sang va couler à Ilots ! Ne m'as-tu pas assuré que Lu aimes la paix ?
— Je l'aime, mais il faut la conquérir. Ces Turcs en veulent à notre liberté, à nos biens, à nos vies; ils venaient nous surprendre comme des brigands qu'ils sont, et je les ai épargnés; à présent ils trament de nouvelles perfidies, ne dois-je pas me défendre?
— Tu peux le faire sans combat.
— Comment?
— Montre cette lettre au gouverneur, il est battu par ses propres armes.
— Le gouverneur ! mais ne comprends-tu pas ce qu'il machine? Demain, si je vais le trouver, il me retiendra prisonnier.
— Qui t'empêche de le prévenir? Tu le surprendrais aisément, car il ne peut supposer que sa ruse est découverte. »
Àli-bey réfléchit un moment, immobile et muet, puis il me dit;
i66 UNE VISITE AU PAYS DU DIABLE
« Il faut que je.. parle au Cheikh Khan, Viens avec moi dans le val d'idizi
— Allons,
— Auparavant, je veux être sûr que le prisonnier ne pourra me nuire. Attends- moi, n'entre pas dans la* tente. »
Pourquoi me défendait-il de le suivre ? Ses yeux brillaient de colère, il tourmentait le manche de son poignard. Allait- il se venger d'une manière terrible, craignait-il que j'essayasse de l'en empêcher ?
J'attendis une longue demi-heure ; de temps à autre, les éclats d'une voix furieuse , à laquelle répondait une autre voix brusque et saccadée, arrivaient jusqu'à moi. Enfin Ali reparut, tenant à la main un papier qu'il me donna.
« Lis ! murmura- 1- il, je ne veux pas qu'ils me trompent, »
L'écrit, adressé à ses gens par le colonel turc, leur enjoignait de livrer immédiatement toutes leurs armes et toutes leurs munitions.
« Cette exigence est de bonne guerre, m'écriai-je; comment as -tu pu contraindre le kaïmakam à signer un tel ordre ?
— J'ai fait amener le makridj et les ai menacés tons deux de les tuer, en môme temps que mon artillerie foudroierait leurs troupes; Ils savent qu'en une heure tout serait fini»
— Tu gardes les deux prisonniers ?
— Oui. ,
^- Dans le cas où les autres officiers turcs refuseraient cV obéir aux ordres de leurs chefs, comment agirais» lu?
•— J'exécuterais mes menaces, Àttends-moi encore un peu, et tu verras si je ne me fais pas respecter de ces Osmanlis. »
Le bey donna encore quelques ordres, puis descendit jusqu'à la batterie. En dix minutes tout fut disposé ; les hommes à leurs pièces, les tireurs l'arme prête. Un angle de la barricade s'ouvrit et laissa passer deux cents guerriers, accompagnant trente mulets. La plupart de ces animaux avaient été pris aux Turcs avec .les canons. Cette troupe se dirigea vers le campement ennemi et s'arrêta bientôt, tandis que son commandant s'avançait vers l'endroit où les officiers du pacha se trouvaient rassemblés.
J'étais, trop loin pour me rendre compte de tous les détails. Quelque temps se passa, en discours sans doute, puis je vis les soldats turcs se former en troupes et se rendre près des mulets. Là ils déposèrent leurs armes * Ce ne fut pas sans gestes de
UNE YISITE AU PATS DU DIABLE 167
colère, ni probablement sans protestations, surtout de la part des chefs, quand ceux-ci durent abandonner leur pistolet et leur sabre. Mais les malheureux se voyaient à la bouche du canon, ils savaient quelle réponse serait faite à leur résistance.
Àli-bey revint après une heure d'absence : il était suivi par les mulets chargés d'armes, qu'une petite troupe conduisait au val d'Idiz. Les deux prisonniers furent remis sous la surveillance de cette troupe et menés en lieu sûr. Ils devaient retrouver là-bas le capitaine d'artillerie et ses hommes, qui, depuis quelques jours, rêvaient sans doute assez tristement au tabac de Chiraz.
Enfin nous nous dirigeâmes nous-mêmes vers le val ; Halef m'accompagnait. J'avais perdu de vue mon buyuk-emini ; il était probable que mes hôtes le tenaient également en lieu sûr. Nous rencontrâmes sur tout notre parcours de longues files de guerriers s'en revenant à leur poste, après avoir déposé leur pierre sur la tombe du pir Kamek; d'autres se rendaient au val dans le même but. .
On nous dit que le rustique monument s'achevait avec rapidité. Lorsque nous arrivâmes à l'entrée de la vallée, la scène la plus animée s'offrit à nos regards. Dans le milieu du campement étaient rassemblées beaucoup de femmes qui pétrissaient sur une grande pierre blanche et préparaient des gâteaux de farine de froment. D'autres femmes chauffaient une sorte de four au fond d'une caverne creusée naturellement dans les rochers. Un troisième groupe s'occupait à fondre cle la graisse pour faire des cierges, tandis que leurs compagnes préparaient les lampes et les lanternes pour les funérailles.
Vers le haut du vallon le mouvement était plus grand encore ; une gigantesque pyramide s'élevait déjà appuyée d'un côté sur les flancs du rocher. Les fondations consistaient en d'énormes quartiers cle roc, puis la base allait en diminuant, et une sorte de fût de colonne gigantesque s'élevait vers le ciel. On ménageait, au sommet de celte colonne, un espace creux, figurant un soleil à douze rayons, dont le centre devait recevoir l'urne funéraire.
Plusieurs centaines d'hommes travaillaient à ce grand ouvrage; des femmes, des enfants encore plus nombx^eux, roulaient les pierres à force de bras, d'autres détachaient des blocs ,de la montagne.
Les prêtres surveillaient les travaux, ceux d'un rang inférieur-
mettaient eux-mêmes la main à l'œuvre. Le mir Cheikh Khan, assis sur un tertre, donnait les ordres suprêmes.
Nous allâmes h lui ; le bey lui raconta les événements de la journée; après avoir réfléchi en silence, le grand prêtre dit;
« Que comptes- tu faire, bey?
— Tu es le plus âgé et le plus sage, je te demanderai conseil.
— Je suis le plus âgé, dis-tu ? Les vieux aiment le repos et la paix. Je suis le plus sage : la vraie sagesse consiste à imiter le Dieu tout-puissant et tout miséricordieux. 11 donne la force aux plus faibles, il protège les opprimés, il ne veut pas que l'homme s'abreuve du sang d'un frère.
— Les Turcs sont-ils nos frères, eux qui se jettent sur nous, comme la bote fauve, pour nous déchirer?
— Ils sont nos frères, quoiqu'ils n'agissent pas comme tels avec nous. Est-ce que tu assassinerais ton frère, si tu savais qu'il te veut du mal ?
— Non.
— Tu lui pnrlerais soit doucement, soit sévèrement, suivant les circonstances, mais tu respecterais sa vie. C'est ainsi que lu dois parler au gouverneur.
— Mais s'il ne m'écoule pas?
— Le Tout-Puissant a donné à l'homme l'intelligence pour qu'il réfléchisse, le cœur pour qu'il sente. Celui qui ne pèse pas les paroles qu'on lui adresse, qui n'entend- pas les représentations de son frère, qui a renoncé à toute pitié et méconnu la nalure humaine, celui-là mérile que In colère el le châtiment tombent sur lui ; il est la propre cause de son malheur.
— Mir Cheikh Khan, j'agirai suivant la parole.
— Alors, laisse-moi te répéter ma question, Ali-bey, que comptes- tu faire ?
— Je me rendrai avec dix hommes à Djerraiya , me faisant suivre d'une troupe suffisante pour m' emparer du gouverneur, au besoin. Je pense envoyer tout à l'heure des espions à Mossoul, Roufyoundjik, Telkeif, Baveiza, Ras-oul-Àïn et Khorsabad, afin d'avoir des nouvelles du plan que poursuit à présent le pacha. Dans l'entrevue de demain, je me propose de traiter d'abord avec ménagement le gouverneur de Mossoul , mais d'en . venir aux dernières extrémités s'il refuse de m'entendre. Je lui montrerai sa lettre secrète au kaïmalcam, je lui prouverai sa trahison, et,
comme pendant nos discours mes hommes auront eu soin d'entourer le lieu du rendez-vous, je le tiendrai en mon pouvoir.
— P eut-Être que, de son côté, le pacha le fait espionner; es-tu sûr de réussir ?
— Le pacha ne pourra rien savoir, car j'enverrai mes hommes
D'autres femmes chauffaient une sorte de four au fond d'une caverne.
pendant la nuit et non pas sur la même route, mais en faisant un détour par Bozan. Ils arriveront demain matin du côté ouest de Djerraiya.
— Qui commandera ici en ton absence ?
— Veux- tu t'en charger ?
— Je le veux bien. »
170 UNE VISITE AU PAYS DÛ DIàSLE
Cette réponse fut donnée en toute simplicité. Chez ce peuple , le représentant du pouvoir civil confie son autorité au plus grand dignitaire ecclésiastique, sans témoigner ni crainte ni jalousie, et le prêtre l'accepte simplement, pour le salut du peuple : Veux- tu me remplacer et veiller sur nos intérêts communs, sur la patrie? dit l'un, — Je le veux ! reprend l'autre. Je me demandais comment on pourrait traduire le triste mot de Kullurkampf dans le dialecte des Yésidi ?
On envoya les provisions promises au camp des Turcs, puis on ne sembla plus s'occuper que de la grande cérémonie des funérailles. J'allais de groupe en groupe pour m'informer de tout ce qui s'y pratiquait et je me plaisais à examiner les travaux, lorsqu'une voix tout, essoufflée me cria :
« Prends garde, Sidi ! Laisse-moi passer ! » Je me retournai: mon petit Halef roulait un bloc de rocher plus gros que lui, il s'y mettait corps et Cime.
<c El que fais-tu ici? lui demandai-je tout étonné.
— J'aide à élever le monument.
— On te Ta permis, Halef?
— Oui certes, aussitôt que je l'ai -demandé.
— 11 faut donc que j 'apporte aussi ma pierre. »
Mettant bas armes e.t habits, je me décidai à pousser une forte pierre que je trouvai au bas de la roche. Le cheikh vint me remercier. Je gravai mon nom sur celle pierre, avec la pointe de mon poignard, puis les travailleurs rattachèrent à des cordes et elle prit bientôt place dans le haut de la pyramide.
Àli-bey , qui retournait à sa tente, accourut pour s'informer si je préférais rester ou l'accompagner.
« D'où verra-t-on le mieux la cérémonie ? lui demandai-je.
— Viens avec moi : ce soir l'urne sera conduite au milieu d'une procession de lumières jusqu'au val d'Idiz, tu verras ce cortège.
— L'urne n'est -elle pas ici ?
— Non, elle a été déposée dans la forêt au milieu d'une source fraîche et on la portera d'abord sur la tombe de Hadi.
— Mais les Turcs?
— Les Turcs ne peuvent rien en ce moment, tu le sais.
— Eh bien, je vais avec toi.
— Ecoute, il te reste encore quelques heures, veux- tu me faire un plaisir?
— Tout ce qui est en mon pouvoir.
— Tu te rappelles que j'ai promis des armes au chef des Kurdes -Badin an? saurais -lu bien trouver le chemin de leurs retranchements ?
— Je le crois. Pour arriver plus vile je prendrai par le défilé qui existe entre les rochers. 11 est temps de donner avis de ce qui se passe à Ion allié.
■ — Oui certes. Yeux*- lu diriger l'envoi des armes ?
— Volontiers.
— Je lui ai promis cent fusils et des munitions en proportion , trois mulets suffisent pour cette charge; combien désires -tu d'hommes pour escorte ?
— ■ Il n'y a aucune attaque ni surprise à redouter ?
— Non.
— Donne-moi seulement dix guerriers, j'emmènerai aussi Mohammed Emin, qui s'avance en ce moment vers nous. Le vois -tu ? »
Pendant les deux derniers jours qui venaient de s écouler, Mohammed élait allé à la chasse dans les environs; il se cachait le plus possible, gardant toujours d'ailleurs certaines préventions contre ses hôtes ; je crus lui être agréable en le prenant pour compagnon de ma courte expédition.
On se hâta de charger les mulets, et notre petite troupe fut bientôt en marche; nous descendîmes jusqu'au Hadi pour tourner à droite, par la roule de Kaloni. Arrivés sur la première hauteur, vis-à-vis du Hadi, nous rencontrâmes un détachement de Baclinan. Le chef me reçut, celte fois, avec toutes sortes de démonstrations respectueuses.
Il nous conduisit dans son camp et nous fit servit un repas par la première de ses femmes. Les armes que je lui amenais semblaient lui causer une extrême satisfaction ; il se livra à de véritables transports de joie, quand je lui présentai le sabre du kaïmakam, dont Ali-bey lui faisait cadeau. Mohammed Emin se trouva si bien chez ces Kurdes, qu'il résolut d'y rester jusqu'à ce que nous pussions continuer notre voyage, quoiqu'il ne comprît pas un mot de leur langue.
Je ne cherchai point à le dissuader : sa présence chez les Yésidi pouvant être remarquée par les Turcs, je pensais, comme lui, que, pour le succès de notre prochaine entreprise, il valait mieux qu'il se tînt caché.
Je retournai donc sans mon compagnon près d'Ali-bey. "Il était tard déjà, quand je rejoignis le jeune chef; chemin faisant, je remarquai que les Turcs avaient reculé vers le milieu de la vallée, de façon à dégager les abords du Hadi.
« Quand commencera la cérémonie ? demandai-je au bey. ■ — Des que la nuit sera tombée tout à fait; prépare tes armes, la poudre parlera.
— Prête- moi un fusil, car je dois ménager mes munitions, je n'en trouverais pas de semblables dans ce pays. »
Avant moi, je ne crois pas qu'aucun Européen ait assisté à des funérailles solennelles chez celle peuplade ; j'étais extrêmement curieux de contempler le spectacle qui allait se dérouler sous mes yeux. Je m'assis sur un fragment de rocher, à l'angle de la vallée, en attendant la nuit. Bientôt les feux des postes s'allumèrent en cercle au sommet des montagnes, puis les deux tours du Hadi flamboyèrent de mille feux, comme le soir de la fêle joyeuse.
« Viens, » me dit le bey, qui passait à cheval avec les principaux de la tribu.
Je pris mon coursier noir, Halef se tint fièrement à mes côtés; nous chevauchâmes ainsi jusqu'au tombeau du prophète. Sur la place nous trouvâmes un grand nombre de guerriers faisant la haie pour écarter les Turcs. Le sanctuaire restait désert; seuls, le Cheikh Khan, avec quelques-uns cle ses prêtres et Ali -bey, y pénétrèrent.
Dans la cour intérieure, où je m'arrêtai, je remarquai deux mules attachées ensemble, elles portaient sur leur clos un brancard où l'urne venait d'être solidement posée. Les prêtres entourèrent ces mules et formèrent un cercle dans la cour. Tous en chœur se mirent à entonner un chant monotone et lenL auquel les mots : djan dêdvm (je remets mon âme) semblaient servir de refrain. Après ce chant, on fil boire aux mules un peu d'eau cle la fontaine sacrée et on leur donna quelques poignées cle grains. Le Cheikh Khan s'avança bientôt, il fit avec la main des signes dont le sens m'échappa. Alors commença un second chant doux et fort harmonieux. Ce chant me parut avoir quatre strophes, dans chacune desquelles revenait ce souhait: « Jouis du repos, ô toi qui aimas Dieu ! » Malheureusement je ne pus entendre le reste. Le Khan fit encore un signe , puis se mit en tête du cortège ; deux cheikh prirent les mules par la bride, les autres prêtres suivirent deux à deux, AH -bey et moi vînmes après, la foule
marchait derrière nous. Les échos des montagnes répercutèrent indéfiniment le bruit d'une décharge d'artillerie tirée à la sortie du Hadi, Tous les tireurs répondirent du sommet des rochers, ou des postes les plus éloignés.
Nous gravîmes lentement la hauteur, pour reprendre le chemin
Tous en ehasur se mirent à entonner un chant monotone et lent.
du Val. Là nous aperçûmes une longue file de lumières : les Yésidi, placés deux, par deux, de trente en trente pas environ, formaient une haie sans fin; ils tenaient l'un un flambeau, Vautre un fusil; toules les armes saluèrent l'urne d'une décharge; le bruit elles lumières semblaient augmenter à mesure que nous avancions. La foret, presque entièrement composée de chênes gigantesques ,
s'illuminait étrangement aux feux des torches ; le feuillage offrait les teintes les plus variées, les plus fantastiques ; les détonations de la fusillade retentissaient mille fois dans les échos multiples de cette gorge sauvage.
Mais quand nous fûmes à l'entrée du val d'Idiz, le coup d'œil me parut plus étonnant encore. On eût dit un immense cratère rouge et enflammé, autour duquel s'agitaient des ombres portant toutes une torche, dont le scintillement se confondait dans l'immense illumination ; des milliers de voix acclamèrent l'approche du cortège. Les lumières se rangèrent en ligne. Les prêtres avançaient toujours vers la pyramide éclairée par deux énormes foyers, dont les grandes flammes montaient en léchant les blocs superposés.
Je ressentais celte « douce horreur )> qui s'empare de l'âme humaine toutes les fois qu'une grande chose l'élève au-dessus d'elle-même, en dépassant la limite ordinaire de ses conceptions. Nous marchions littéralement au milieu d'une mer de flammes. L'urne s'arrêta enfin aux pieds de la pyramide. Deux prêtres vêtus de blanc se tenaient dans la cavité ménagée pour recevoir les restes du pir.
On entoura de cordes le vase précieux. Les détonations cessèrent, le plus profond silence régna pai^mi celle foule recueillie. Bientôt les prêtres, sur un signe du Khan/ tirèrent la corde. Une seconde corde maintenait l'urne à quelque distance des rochers pour l'empêcher de s'y heurter. Le vase funéraire se balança dans le vide, il s'éleva lentement, puis on le tira avec précaution, enfin il fut placé dans le soleil aux douze rayons.
Le cheikh commença alors un discoOTS écouté de tous avec une attention profonde, Sa voix lente , claire, solennelle, $e faisait entendre à chaque point de la vallée ; quoique je ne comprisse pas très bien son germon, j'étais ému par tout ce qui se passait et par le ton de l'orateur. Le discours achevé, un chant fort doux s'éleva dans les airs, avec ce refrain dont je saisis les derniers mots : « Le soleil monte, monte toujours ! »
Les mains se joignirent et une dernière salve d'artillerie fit résonner les échos. Jamais je n'avais entendu un bruit plus formidable.
Les funérailles étaient terminées. Non, je ne saurais rien .comparer à la nuit lumineuse que je venais de contempler dans la vallée d'Idiz. Ces feux, ces chants, celte mort, cette affirmation
de la vie, ces efforts vers l'éternelle lumière,, ces prêtres d'un culte mêlé de tant d'erreurs et de vérité : tout cela n'était-il pas saisissant? En ces lieux surtout, d'où peut-être sont partis pour Belhléhem les trois cheikh, qui s'en allaient cherchant l'Enfant Dieu et répétant: « Nous avons vu son étoile en Orient, nous venons pour l'adorer ! »
Lorsque les lumières se furent éteintes une à une, lorsque les feux seuls continuèrent à éclairer la gigantesque tombe, je m'enveloppai dans mon burnous et m'élendis-sous un arbre. De là, je pouvais voir l'ombre de l'immense pyramide, où reposaient les os du pir Kamek. Cet homme avait été le plus instruit, le plus sage parmi ses coreligionnaires, et pourtant il n'avait pas trouvé le chemin de la vérité,
Heureux ceux dont le berceau est placé sur cette voie droite et sûre ! Mais, hélas ! combien peu savent apprécier ce bonheur suprême ! Combien les hommes les mieux éclairés se vouent facilement à l'erreur !
Ces pensées me tinrent longtemps éveillé, et quand je fermai les yeux, je crus voir l'urne, les flambeaux, les guerriers, les prêtres danser autour de moi, chrétien isolé au milieu cle ces contrées mystérieuses. Il me sembla que la terrible scène du bûcher se renouvelait. Deux squelettes grimaçaient en me regardant, puis le pir Kamek m 1 apparut, calme et grave ; il se retourna vers moi et dit :
« Celui-ci possède un saint Livre dans lequel est écrit: « Aimez- « vous les uns les autres ! »
« Le Prêtre Jean, roi des rois par la grâce de Dieu el de No Ire -Seigneur Jésus- Christ, au gouverneur de Consiantinople , Alexis Comnène , salut et bonne fin !
a Notre Majesté, ayant appris que tu avais entendu parler de Notre Grandeur, et que tu désires être exactement informé de ce qui la concerne, ne dédaigne pas de répondre à tes désirs*
« Nous-meme, nous souhaitons vivement savoir si tu es attaché' comme nous à la vraie foi et si tu crois en Noire-Seigneur Jésus- Christ.
« En ce qui regarde notre dignité, notre majesté, notre puissance, ainsi que l'étendue des "contrées sur lesquelles nous dominons, tu dois apprendre et tenir pour certain que nous sommes le Prêtre Jean, serviteur de Dieu, et que nous surpassons en vertu, en pouvoir, en qualités, tous les rois de la terre: soixantedix rois nous payent le tribut. Nous sommes vraiment chrétien, et nous soutenons par nos aumônes tous les chrétiens pauvres qui se trouvent dans le domaine où s'étend notre grâce. Nous avons fait vœu de visiter le tombeau de Notre- Seigneur, accompagné, comme il convient à Notre Majesté, d'une grande armée, que nous conduirons contre les ennemis de la croix du Christ, afin de les humilier et d'exalter le nom du Sauveur.
ce Notre puissance s'étend sur les trois Indes ; notre domaine
- dépasse les frontières de l'Inde la plus éloignée, dans laquelle
repose le corps de l'apôtre saint Thomas; il se continue au delà
du désert, où se lève le soleil; il va jusqu'au couchant, il comprend Babylone la délaissée et même la tour de Babel,
« Soixante-douze provinces nous appartiennent, parmi lesquelles plusieurs sont chrétiennes. Chacune de ces provinces a son roi, et tous ces rois sont nos tributaires,
ce Dans nos contrées vivent des éléphants, des dromadaires, des chameaux et presque toutes les espèces d'animaux qui sont sous le soleil. Dans notre pays coulent des ruisseaux de miel et de lait.
« Le poisson est inconnu dans une partie de noire empire; dans une autre, croissent le poivre et toutes sortes d'épices ; une troisième partie est couverte de buissons d'une végétation si abondante qu'on les pi^endrail pour des forêts ; là fourmillent des quantités de serpents. On trouve aussi dans nos terres un grand lac sans eau, mais plein de sable. À trois journées de ce lac s'élèvent de hautes montagnes, du sommet desquelles se précipitent plusieurs torrents. Un désert avoisine ces montagnes; il est entouré de collines inhabitables, sous lesquelles coule un fleuve souterrain dont l'accès est impossible. Ce fleuve se jette dans un grand cours d'eau. Les sujets de notre empire trouvent au fond de ces eaux beaucoup de pierres précieuses. Au delà du grand fleuve habitent dix tribus juives, qui prétendent se donner un roi indépendant, mais n'en restent pas moins nos tributaires.
<c Une autre de nos provinces, toute proche de la zone brûlante, renferme des reptiles que nous appelons salamandres. Ces reptiles vivent dans le feu ; ils se filent des demeures comme les vers à soie. Leurs cocons sont dévidés avec soin par les femmes de notre palais ; elles tissent cette soie , qui sert à nos vêtements et qu'on ne peut laver que dans les flammes.
<c Nous faisons porter devant notre armée treize grandes croix d'or, ornées de brillants; mais quand nous voyageons sans appareil, on ne porte devant nous qu'une seule croix, sans brillants ni or, afin que nous ayons toujours sous les yeux le souvenir de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous nous faisons aussi accompagner d'un serviteur, chargé de porter un vase d'argent rempli d'or, afin que tout chacun nous reconnaisse pour le roi des rois.
ce Tous les ans, nous faisons pèlerinage au tombeau du prophète Daniel., qui est à Babylone, dans le désert. Notre palais est construit en bois d'ébène et de cèdre ; à l'extrémité du toit, aux deux bouts, se trouvent deux pommes d'or, au milieu desquelles
est une escarboucle, : l'or brille dans la journée, les escarboucles pendant la nuit.
« Les portes de notre demeure sont faites de corne et de sardoine, de sorte que personne ne pourrait entrer avec des poisons, mais nos portes intérieures sont en bois d'ébène. Les vitres sont de cristal, les tables d'or, entourées d'améthystes et . supportées par des pieds d'ivoire. La chambre où nous couchons est une merveille, toute d'or, d'argent et brillant de toutes les pierres précieuses qui existent. On brûle sans cesse autour de nous les plus délicieux parfums. Les femmes de notre pays sont les plus belles femmes de la terre. Tous les jours nous entretenons trois mille convives à nos frais, sans compter les hôtes de passage. Ces trois mille fonctionnaires de notre cour reçoivent un traitement sur notre cassette pour la nourriture de leurs chevaux.
« Chaque mois nous sommes servi tour à tour par sept rois, soixante-quinze ducs, trois cent soixante -quinze comtes. Dans notre salle cle festin, tous les jours, s'asseyent, à notre droite, douze archevêques, et, à notre gauche, vingt évêques ; de plus, le patriarche de Saint-Thomas, le protopapas de S aimas et l'archiprotopapas de Suze. C'est dans cette dernière ville que se tient le trône de noire gloire et que se trouve notre palais impérial. Des abbés s dont le nombre est égal aux jours de Tannée, sont chargés du service religieux de notre chapelle. Un primat et un roi sont nos échansons ; nos grands maîtres de cour, un archevêque et un roi ; les intendants de noire chambre, un évêque et un roi ; nos maréchaux, un archimandrite et un roi; nos maîtres-queux, un abbé et un roi. Nous n'avons pris un rang inférieur et un nom aussi modeste que pour mieux montrer notre humilité... »
Ainsi se résume la lettre écrite, ou plutôt supposée de ce roi tartare qu'on a appelé le Prêtre Jean, et dont l'existence n'est rien moins que prouvée. Que cette lettre ait été ou non adressée à l'empereur grec par ce fameux personnage, elle n'en contient pas moins de curieuses particularités. On y trouve les idées fabuleuses qui avaient cours en ce temps-là sur l'histoire naturelle, et aussi quelques détails dont les voyageurs, tels que Marco-Polo, sir John Mandeville, etc, , ont confirmé l'exactitude. Cette singulière missive revenait à ma mémoire, comme si je l'eusse parcourue la veille, lorsqu'assis sur les hauteurs du Hadi, je promenais mon regard de sommets en sommets, tout autour de l'horizon. Ne voyais- je pas, sous les premiers rayons du matin ,
s'éclairer successivement les monls Soùrgh, Zibar, Haïr, Toura- Ghara, Baz-Djéloû, Tkoma, Karitha et Tijari?
Dans les vallées creusées entre ces hauteurs, habitent les descendants de ces nombreuses sectes chrétiennes, auxquelles le roi lartare, souvent désigné par le nom de prêtre Jean, appartenait. Elles étaient alors riches et puissantes; leurs "métropolitains exerçaient une domination incontestée sur tout le continent asiatique, des bords de la mer Caspienne aux rives de la mer de Chine, des frontières les plus au nord de la Scythie jusqu'aux extrémités de la presqu'île indienne. Ces chrétiens dégénérés furent les conseillers de Mahomet et de ses successeurs.
Le fonds d'idées chrétiennes qu'on retrouve dans le Coran a été emprunté aux livres et aux traditions de ces sectes ; avec la chute du califat vint aussi la fin de leur influence. Ces chrétientés, si malheureusement divisées, tombèrent vite; car leur constitution intérieure était défectueuse, et elles avaient perdu l'unité de foi qui fait la force divine de l'Eglise du Christ.
Déjà, sous le règne de Kassan, fils d'Arghoun et neveu du célèbre vainqueur de Bagdad, Iloullakou-khan, la persécution commença contre ces demi-chrétiens ; bientôt Tamerlan se montra implacable envers eux. 11 les poursuivit avec une insatiable haine, détruisit leurs églises et fit égorger tous ceux qui ne parvinrent pas à se cacher dans les montagnes du Kurdistan* Aujourd'hui encore, ces malheureuses populations végètent dans de petites villes fortifiées, et semblent craindre toujours de nouvelles attaques. Les restes des Assyriens, autrefois si puissants, tremblent sans cesse devant le sabre des. Turcs ou le poignard des Kurdes, et il n'y a pas longtemps des cruautés, dont le récit fait dresser les cheveux, ont encore épouvanté leurs retraites.
Pendant mon voyage vers Amadiah, j'eus souvent l'occasion de me rappeler la lettre du prêtre Jean, qui ressemble à une illustration des pages d'un lointain passé, car je traversais les lieux peuplés par les anciens chrétiens de Chaldée. Autrefois ministres et confidents des califes, les malheureux chefs de ces populations sont tombés, eux et leurs peuples, dans un abaissement dont leur retour à la sainte Église catholique les pourrait seul relever. Ils sont tellement affaiblis et démoralisés , que des hommes tels que Beder Khan-bey et son associé Abd-el-Soummit-bey peuvent exercer chez eux les plus atroces cruautés sans rencontrer la moindre résistance, quoique leur territoire montagneux, coupé de
gorges et de vallées, offre des moyens de défense presque invincibles, si on savait en profiter.
Combien les Yésidi se montrent supérieurs à ces hommes dégénérés !
Après les funérailles illuminées de la vallée d'Idiz, Ali-bey s'était rendu à Djerraiya, en apparence accompagné seulement de dix hommes, mais- secrètement suivi par une forte troupe, qui devait atlendre ses ordres dans les environs de Bozan.
Le pacha avait pris les mêmes précautions ; Àli savait, par ses espions, qu'un grand nombre de soldats se massaient entre Scio- Khan et Ras-ul-Aïn, avec ordre d'assaillir, au premier signal, la vallée du cheikh Hadi*
Cette infraction aux conventions détermina le chef des Yésidi à faire cerner le gouverneur de Mossoul par ses hommes dès son arrivée au lieu du rendez-vous. Pour recouvrer sa liberté, le pacha dut souscrire à loutes les conditions d'Ali- bev. A la suite de ce succès si décisif pour l'avenir, les fêtes de Hadi, un instant interrompues avec tant d'appréhension et de -tristesse, recommencèrent clans la joie la plus vive* Jamais la vallée des Yésidi n'avait été témoin de telles réjouissances.
Quand loutes les cérémonies, auxquelles je tenais à assister, furent terminées, je voulus partir pour Amadiah, mais on me fit savoir que Mohammed Emin s'était donné une entorse dans la montagne ; je dus attendre pendant trois semaines son entier rétablissement. Ce temps ne fut pas tout à fait perdu, puisque je l'employai à m'avancer dans la connaissance de la langue kurde.
Enfin, le chef des Haddedîn étant prêt, je me mis en roule afin de le rejoindre chez Badinan.
Mes adieux aux Yésidi furent vraiment cordiaux ; il fallut leur promettre de revenir et de m 'arrêter de nouveau parmi eux. J'avais refusé touLe escorte, mais Ali-bey déclara qu'il m'accompagnerait jusque sur le territoire de ses alliés, pour saluer Mohammed Emin.
Nous gravissions donc, en compagnie du jeune chef, de Halef et d'Ifra, les hauteurs du Hadi du côté est, et je repassais dans ma mémoire les événements de ces derniers jours, me demandant ce qui allait m'arriver dans les suivants. Plus nous avancerions vers le nord, plus nous rencontrerions de sauvages peuplades qui ne connaissent ni agriculture ni civilisation, ne vivant nue de
brigandages, de rapines et d'élevage des troupeaux, Ali remarqua mon air soucieux , il me dit :
(( Émir, tu entreprends une route difficile el périlleuse. Jusqu'où veux- tu aller dans les montagnes ?
— Tu le sais, jusqu'à la forteresse.
— Tu seras obligé d'aller plus loin.
— Pourquoi cela?
— Que tu réussisses ou non dans Àmadiah, il te faudra fuir. On poursuivrait trop aisément le fils de Mohammed Émin, s'il prenait tout de suite le chemin de sa tribu... Où vous dirigerezvous ?
— Les circonstances décideront. Nous pourrions tirer vers le sud el nous embarquer sur le Zab-Àla, ou bien longer à cheval la rivière de l'Àhra . ; si celle route ne semblait pas sûre, il nous resterait celle du nord, qui traverse les monts Tijari et Maranan, puis le Khabour et le Tigre, enfin le désert du Sel, pour aboutir au Sindjar.
— En ce cas nous ne le reverrions plus.
— Dieu seul conduit les pensées et les pas des hommes, lui seul connaît leur avenir. »
Nous chevauchions en devisant ainsi, un peu tristement, comme dans les instants qui précèdent la séparation. Mon cheval noir avait eu le temps de se reposer et de s'accoutumer à une autre nourriture que celle de ses dattes balaba. Je trouvais qu'il prenait un peu trop d'embonpoint; il montrait une ardeur, une surabondance d'impétuosité que j'avais grancl'peine à maintenir. J'étais curieux et inquiet à la fois de savoir comment la noble bête se tirerait de son voyage dans les montagnes neigeuses du Kurdistan.
Arrivés chez les Badin an, nous fûmes reçus par eux comme de vieilles connaissances. Mohammed Emin nous attendait ; après avoir mangé, fumé, causé pendant une heure, nous prîmes congé de nos hôtes. Àli-bey nous tendit à tous la main ; en serrant la mienne, le jeune chef avait les larmes aux yeux ; il me demanda tout ému ;
« Emir, crois -tu que je t'aime?
— Oui, je le crois; moi aussi je l'aime, c'est avec douleur que je te quitte, car mon àme s'attachait à la tienne.
— Tu t'en vas, et moi je reste ; mais ma pensée t'accompagnera, mes vœux suivront tes pas. Quand tu as dit adieu au mir Cheikh Khan il ne t'a pas béni; il m'a confié la bénédiction suprême
pour les derniers instants ; il veut qu'elle repose sur la te le : « Que Dieu soit avec toi, qu'il t'accompagne en tout temps et dans toutes les voies. Que sa colère atteigne tes ennemis, que sa grâce éclaire tes amis! » Ta vas affronter de grands dangers, le Gheildi t'a promis son appui; tiens, prends; il t'envoie ce mcleklaous pour talisman. Je sais que tu ne regarderas pas cette figure d'oiseau comme une idole, mais comme un signe qui doit le faire reconnaître pour noire ami. Tout Yésidi auquel tu montreras ce taons devra sacrifier à ton service et sa vie et ses biens. Accepte ce don, mois ne le confie à personne, il est pour loi seul. Maintenant, adieu! N'oublie pas ceux qui t'aiment ! y>
Il m'embrassa et remonta rapidement h cheval, puis partit comme une flèche, sans regarder en arrière. J'éprouvai un vrai brisement de cœur lorsque je le vis s'éloigner.
Àli me laissait un cadeau précieux, la plus grande marque d'amitié que ces gens pussent donner.
Combien n'a-l-on pas discuté sur la signification et le pouvoir du signe mystérieux que je tenais clans mes mains ! J^e taous est une sorte de médaille en cuivre, représentant un oiseau, les ailes déployées; au revers, se trouve ce mot kurde profondément gravé: hendjer, c'esU-ù-clire ami ou allié. Un cordon de soie, passé dans un trou de la médaille, sert à la porter au cou.
Les Badinan nous conduisirent en armes, jusqu'au village de Kalaboni. Ce bourg est situé h une distance de quatre heures de la vallée du cheikh HadL Les maisons, alors abandonnées par leurs propriétaires, sont, presque sans exception, construites en pierre et tout le village ressemble à un nid gigantesque caché d'un côté par une ceinture de vignes, suspendu cle l'autre sur le flanc de la montagne, dont le Gomel arrose les pieds. L 'aspect de Kalahoni a quelque chose d'imposant, à cause des blocs énormes de roc servant de seuil et soutenant les angles des bâtiments.
Là se firent les adieux avec le chef, puis nous continuâmes tous les quatre notre chemin. Nous gravîmes d'abord une montée si raide , que nos chevaux pouvaient difficilement avancer ; au sommet, nous trouvâmes le petit village de Bebazi, perché sur l'extrême pointe du rocher. Il y a en ce lieu une église catholique pour les Chaldéens convertis qui habitent le village. Ces braves gens nous reçurent à bras ouverts , nous fournirent gratuitement la nourriture et voulaient nous donner un guide. Je rerusai, de peur de m'embarrasser d'une escorte trop nombreuse ; j'avais
tellement étudié la roule, que je ne croyais pas pouvoir m'y tromper. On nous accompagna seulement jusqu'à là limite d'une forêt de chênes nains, après laquelle nous descendîmes dans le val où s'élève ChelokL Comme il nous fallait faire halle, j'appelai le bachi-houzouk et lui tins à peu près ce langage :
ce Boulouk-emini, écoute ce que j'ai à te dire,
- — J'écoute, Seigneur.
— Le pacha de Mossoul t'a donné l'ordre de me procurer tout ce dont j'ai besoin pendant mon voyage. Jusqu'ici, tu n'as pas eu encore à l'acquitter de tes fonctions ; aujourd'hui il faut le montrer un fourrier intelligent,
— Que dois-je faire. Emir?
— Nous allons passer, la nuit à Spandareh, pars en avant, annonce mon arrivée et fais tout préparer. Tu m'as compris ?
- — Oui, Seigneur, reprit Ifra d'un ton de dignité qui convenait à sa charge. Lorsque tu entreras dans le village, tout le monde te recevra comme le pacha. »
1! frappa .son une du talon de ses hottes et disparut.
La distance n'est pas longue de Cheloki à Spandareh, mais la nuit tomba avant que nous ayons pu atteindre ce grand village kurde. Le nom de Spandareh vient de la grande quantité de peupliers qui croissent en ce lieu. Les Kurdes appellent spidar, spindar, ou spandar les peupliers blancs.
Nous demandâmes la demeure du kiajat, mais nous n'obtînmes pour réponse qu'un regard de haine. J'employai alors la langue du pays au lieu du turc, dont je m'étais servi par mégarde ; aussitôt ces gens parurent tout autres. Ils nous menèrent devant une vaste maison; nous nous arrêtâmes d'abord sur le seuil de la cour, au bruit d'une violente dispute.
« Chien ! lâche ! criait une voix furieuse. Tu prétends être un bachi-bouzouk et tu vas à dos d'âne I C'est une honte ! Tu ne viens ici que pour m'en déloger.
— Mais qui es-tu ? répondait le brave Ifra. Un Àrnaute ! un coupeur de gorges! un scélérat! Ta bouche ressemble à celle d'une grenouille, tes yeux sont comme des yeux de crapaud. Tu cries comme une caille! Je suis le boulouk-emini de Sa Hautesse. Toi, tu m'as l'air d'un cavas, d'un simple cavas.
— Misérable ! je vais te tordre le cou. Tu n'as point de nez , tais -toi sur le compte des autres ! Tu prétends que ton maître est un grand effendi, un émir, un cheikh de l'Occident ! On n'a qu'à
Le regarder pour savoir quelle est la valeur de celui que tu sers ! Et tu oses tenter de me chasser ?
— Et toi, quel est ton seigneur ? Aussi un effendi d'Occident, dis- tu ! Sache qu'en Occident il n'y a qu'un grand effendi et que cet effendi est mon maître ! Tu m'entends?
— Ecoulez! reprenait un troisième personnage, d'un ton fort calme. Vous m'annoncez tous deux l'arrivée d'un effendi. L'un soutient que son maître possède un écrit du consul des Franks signé par le pacha ; l'autre, que le sien marche à l'ombre du padischah, et, de plus, qu'il est investi du droit de toucher le dichparassi, ce qui est exorbitant. Toi, tu veux un logement, je le le donnerai chez moi, toi, tu demandes aussi un lieu pour coucher, je Yais t'en faire préparer un dans une maison voisine; seulement tu devras tout payer, au lieu que je compte héberger gratuitement le bachi-bouzouk et son maître.
— Gela n'est pas juste ! criaiL TÀrnaule.
— Je suis chef du lieu, j'entends me conduire comme il me plaît ; nul étranger n'a le droit de me commander. J'ai dit. »
Là-dessus nous entrâmes tout à fait avec Mohammed et Halef. ce Bonsoir! dis-je tranquillement; tu es le maire de Spandareh?
— Je le suis.
— Cet homme me sert, repris-je en montrant le boulouk-emini, je te l'ai envoyé pour te demander asile; es-tu décidé à me recevoir ?
— Tu as Yombre dio Grand Seigneur et le droit d'impôt ?
— Oui.
■ — Cet homme est ton compagnon?
— Oui, mon ami et mon compagnon.
— Ce boulouk-emini est à Ion service?
— Oui.
— C'est bien. »
Il se leva, nous tendit la main, nous souhaita la bienvenue et reprit :
« Asseyez-vous devant mon feu, puisse ma maison vous plaire! Je vais vous donner une chambre digne de votre rang, À combien estimes-tu ton droit de dich-parassi?
— Pour nous deux, moi et mon serviteur, je t'en fais la remise ; tu donneras seulement cinq piastres au bachi-bouzouk ; il appartient au pacha, je ne puis le priver de son profit.
— Seigneur, tu es prudent et bon, je te remercie. Rien ne te
manquera chez moi. Permets que je conduise d'abord le cavas dans une maison voisine. »
L'Arnaute, offensé, nous regardait avec colère.
« Je ne m'en irai pas, cria-l-il, nos droits sont égaux!
— Reste donc; mais si Ion maître ne trouve pas à se loger, ce sera ta faute .
— Ces deux hommes, qui prétendent voyager sous la protection du Grand Seigneur, qui sont-ils? demanda TArnaule, au paroxysme de la colère. Des Arabes qui parcourent les déserts en brigands et veulent ici jouer les grands personnages !
— Hadji Halef, m'écriai -je, lu vois ce cavas, il ose nous insulter; s'il ajoute un seul moi à ses injures, je te l'abandonne. »
L'Arnaule, armé jusqu'aux dents, jeta un regard dédaigneux sur le petit Arabe.
ce Aurai -je peur de ce nain, exclama-t-il, moi qui... » Il ne put achever : Halef l'avait déjà étendu par terre, et, le serrant a la gorge, voulait le frapper de son poignard.
« Assez, Halef! criai-je, mais qu'il ne recommence pas! » L'Arnaute se releva sans mot dire ; ses yeux brillaient de fureur, cependant il se contint et demanda au chef de village de l'accompagner.
« Tu veux que je te montre une maison où lu puisses loger? reprit celui-ci.
— Oui, mais quand mon maître sera arrivé, je le l'enverrai et on verra bien qui doit céder la place ! »
Notre hôte s'éloigna avec l'Arnaule, son fils vint nous tenir compagnie. Il nous conduisit dans le lieu où nous devions coucher. Deux lits de lapis et cle coussins avaient été préparés ; dans l'espace laissé entre les deux on nous servit le repas du soir.
L'ameublement de la pièce ainsi que la manière dont les mets étaient présentés me prouvèrent que le nézanoum (chef du village) jouissait d'une certaine aisance. Son lils s'assit près de nous, mais ne mangea point ; c'était nous témoigner une grande déférence.
La femme et la fille de la maison servirent elles-mêmes le festin. On commença par des sorbets, contenus clans de jolies coupes de porcelaine > ce qui est une grande rareté dans le pays. Après quoi on nous présenta le falquapamasi, espèce de pain préparé avec du miel ; il fallut manger en même temps de la salade de feuilles de pistachier, s' accommodant assez mal avec le miel. Un
rôti de chevreau suivit ; il était cuit dans son jus et accompagné de boulettes de riz ; puis le brea ach } pâtisserie très épaisse dont le nom signifie meule et qui répond parfaitement à son nom ; puis encore deux petits animaux rôtis, d'un fumet appétissant, liés, ficelés, ramassés dans leur forme ; je les pris pour des pigeons. Cependant leur chair, quoique délicate, avait un arrière-goût singulier.
« Ce sont des pigeons? demandai -je au fils de notre hôte. — Non, ce sont des souris des champs. »
Quelle surprise gastronomique! Heureusement j'ai bon estomac. Le nézanoum rentra comme je terminais ma souris ; je l'invitai à prendre place- près de nous; on nous servit alors, sur un plat d'élain,une sorte de baume de lentisque dont l'odeur est délicieuse. Tout cela semblait avoir été simplement une entrée, car les plats de résistance arrivèrent bientôt: le mouton rôti baignant clans cle la crème aigre et une énorme fricassée d'oignons, suivie d'un grand vase couvert. Notre hôte accueillit ce mets mystérieux avec un sourire de satisfaction. 11 me dit :
« Devine ce qu'il y a là-dedans.
— Montre.
— C'est un mets que tu ne connais pas. 11 est particulier au Kurdistan, il fait les hommes forls et courageux.
— Tu piques ma curiosité.
• — ■ Oui , celui qui en mange sent ses forces doubler, il ne craint aucun ennemi, Regarde. »
Le chef enleva le couvercle et approcha la fricassée de mon nez, pour que je jugeasse du fumet.
« Tu crois que ce mets n'est mangé que par les hommes du Kurdistan ? lui clemandai-je.
— Oui.
— Tu le trompes ; il est très connu chez plusieurs peuples, en particulier chez les Américains. Là-bas ces animaux sont bien plus grands, plus dangereux, plus sauvages que chez vous, et,..
— Emir, tu te trompes toi-même, l'animal qui nous fournit cette chair n'habite que nos montagnes.
— Je viens pour la première fois chez vous et cependant je connais cette viande rien qu'à l'odeur ; il faut donc que j'en aie goûté dans d'autres contrées. C'est cle l'ours.
— Tu as deviné! Mange maintenant.
— Je connais si Lien la viande d'ours, que je puis te dire de quelle partie vient celle-ci ; c'est la paume de la patte. »
Le nézanoum me regarda tout étonné, puis nous parlâmes de chasse. Les ours sont communs dans le Kurdistan, mais bien moins dangereux que les ours de l'Amérique du Nord, au pelage gris.
Une épaisse marmelade de poires et de prunes accompagnait ces pattes d'ours ; mais comme si tant de mets n'eussent point suffi, on nous apporta encore une énorme quantité d'écrevisses et un autre plat dont la préparation me parut si étrange, si compliquée, que je me permis d'en demander la recette à la ménagère. Celle-ci, enchantée d'entrer dans tous les détails, me répondit :
« Prends une citrouille et une tête de fleur de soleil ; prends aussi du fromage, du sucre, du beurre fondu, de l'ail, des mûres; réduis le tout en bouillie, tu auras ce mélange exquis, auquel rien n'est comparable. »
Je me mis bravement à entamer ma part de cette incomparable mixture; concombre, fleur de soleil, ail, sucre, beurre et mûres ne fusionnaient vraiment pas trop mal. Enfin, le repas se termina par une large distribution de raisins et de poires sèches, arrosés d'une grande rasade de kaki ; après quoi on nous présenta les
Tandis que nous fumions le tabac si fort et si peu fermenté de Kelokova, un grand bruit s'éleva dans la rue. Le maire sortit pour s'informer; comme il laissa la porte ouverte, nous entendîmes ■ la conversation suivante :
" « Qui est là? demandait le chef kurde.
— Que veut-il? reprenait une autre voix en anglais. Comment dit- on moi en turc?
— On dit ben.
— Well! benlll... criait l'insulaire de toutes ses forces.
— Ben? répétait le chef, ce n'est pas ton nom?
— Que veut-il? » reprenait encore l'Anglais.
Cette voix bien connue me fit tressaillir, je me levai comme mû par un ressort.
ce II demande comment vous vous appelez.
— Sir David Lindsay ! » proclama mon homme, à tue-tête. Je me précipitai dehors ; la flamme brillante de Taryoun (foyer)
éclairait l'étrange personnage. C'était bien lui, avec son grand
chapeau gris, son mince visage, son énorme nez, sa grande bouche, son cou dénudé; il aA r ait toujours un faux -col raide, un habit à carreaux, un gilet à carreaux, des pantalons à carreaux, des guêtres à carreaux; ses botles étaient toujours couvertes d'une* couche de poussière blanche, L'Anglais ne quittait pas non plus sa pioche, appuyée sur l'épaule, cette pioche noblement destinée à déterrer un fowling-bull et autres antiquités.
« M aster Lindsay ! m'écriai-je attendri.
— Well... Qui êtes-vous? Oh! ah !,„ C'est vous ! »
Les yeux et la bouche de Lindsay s'ouvrirent démesurément. Je ne crois pas qu'il soit donné à ces organes du visage de s'étendre davantage.
« Comment, Sir! vous voilà à Spandareh? demandai-je presque aussi étonné.
— Oui, je voyage.
■ — C'est ce que je vois. Et que cherchez-vous ici?
— Vous-même et mon fowling-bulL
— Moi?
— Yes. Je vous raconterai tout; auparavant, il faut en finir avec cette discussion,
— À qui en avez -vous, Sir?
— Au maire, au bourgmestre de ce village, un affreux coquin!
— Pourquoi?
— Parce qu'il préfère héberger deux Arabes et ferme sa porte à un sujet anglais ! Le misérable ! Où est-il, ce drôle? Eb !..,
■ — ■ Le voici! dis -je en présentant mon hôte.
■ — Allons! parlons-lui un peu ferme, reprit Lindsay, s'aclressant à son interprète; plus de quarrel ni de scolcl*; il doit me recevoir, faites-le-lui comprendre...
— Permettez-moi d'intervenir, master Lindsay : les deux Arabes qui vous indignent si fort sont vos amis; ils n'ont nullement l'intention de vous être désagréables.
— Ah ! well ! mais où sont- ils ?
— Je suis l'un deux ; l'autre est Mohammed Emin.
— Well, ah !... Émin? Ah ! où est-il?
— Là , entrez avec moi.
— Well ! Ah ! tout à fait extraordinaire ! immense ! incompi^éhensible !»
1 Querelle, criaillerie.
Je précédai l'Anglais clans l'étroit escalier qui conduisait à notre chambre après avoir renvoyé l'interprète et l'Arnaule, malgré leurs instances pour nous suivre,
A la vue de l'homme aux carreaux gris, la femme et la fille du maire se réfugièrent clans un coin. Mohammed Emin, en dépit de sa gravité accoutumée, ne put s'empêcher de rire tout haut, lorsqu'il aperçut l'Anglais avec son grand chapeau et sa bouche ouverte d'étonnemenl.
« Ah! good day 1 Sir, mas ter Mohammed. How do you do?... Comment vous portez -vous?
— Mach'Allah ! Comment cet Anglais est-il venu jusqu'ici ? s'écria l'Arabe, riant encore.
— C'est ce que nous saurons tout à l'heure, repris- je,
— Tu connais clone cet homme? me demanda le maître de la maison.
• — ■ Oui , je le connais. C'est lui qui avait envoyé son cavas pour demander l'hospitalité chez toi. C'est mon ami, pourras-tu lui procurer un logement?
— S'il est ton ami je le garderai chez moi.
— Mais as-tu de la place pour tant de gens ?
— On a toujours de la place quand les hôtes sont agréables. Il sera casé et mangera chez moi.
— Asseyez-vous, Sir, dis -je alors à Lindsay. Expliquez -nous ce qui vous a déterminé à quitter les pâturages des Haddedin pour venir jusqu'à Spandareh?
— Well ! seulement il faudrait d'abord s'assurer que les domestiques et les chevaux sont en bon lieu.
' — Oui, soyez tranquille; les domestiques sauront fort bien se faire entendre en bas. Voyons, Master, pourquoi avez- vous abandonné la tribu?
— Ah ! oh! c'était trop ennuyeux,... horriblement ennuyeux.
— Ne faisiez-vous point de fouilles?
— Oh ! si, beaucoup.
— Que trouviez - vous ?
— Rien, rien du tout, c'était terrible!
— Et puis ?
— Et puis je désirais vous revoir, Sir... Oui, je le désirais énormément ! »
Je me mis à rire.
« Et c'est pour cela que vous êtes parti? Pour me revoir, réellement ?
— Well! very well! yes! Ne trouvant point de fowling-hull, ne pouvant me passer de vous, je suis parti.
— Mais, Sir, vous m'aviez promis d'attendre mon retour?
— Impossible, la patience était épuisée.
— Vous aviez pourtant de la distraction.
— Avec ces Arabes ! ils ne me comprennent pas !
— Vous aviez un interprèle*
— Parti, Sir, enfui, dès les premiers jours !
— Ah! ce Grec, ce Kolettis! 11 s'est enfui! Mais il était blessé?
— Bah! un trou à la jambe ! Il a été bientôt guéri, et, un beau matin, le traître m'a planté là.
— Alors je comprends , les conversations n'étaient pas commodes. Comment avez-vous fait pour me rejoindre?
— Je savais que vous vous dirigiez vers Àmadiah, je suis allé à Mossoul ; le consul m'a donné un laissez-passer, que le pacha a contresigné, et j'ai pris un interprète, plus le cavas que vous venez de voir, puis je me suis mis en route pour Dohouk.
— Dohouk ? pourquoi ce chemin ?
— Parce qu'il y avait guerre avec les hommes du diable ; pouvais-je m'aventurer à travers? De Dohouk, je suis allé à Doulia, de Doulia à Mongaychi, enfin ici; je vous y trouve, tout va bien, charmant !
— El maintenant, que comptez-vous faire?
— Maintenant, nous allons voyager ensemble, courir les aventures, entreprendre des fouilles. Mon fowling-bull... on l'attend toujours à Londres. Yes !
— Très bien, masler Lindsay, mais vous n'ignorez pas mes autres engagements ; j'ai promis à Mohammed de l'accompagner jusqu'à la forteresse ; ne savez-vous pas pourquoi?
— Je le sais... Entreprise admirable, généreuse, aventureuse, hardie!... Nous relirons masler Amad al Ghandour des mains de ses ennemis ! Cela me va, je vous suis partout.
— Sir, je crois que vous ne nous aiderez guère.
— Pourquoi pas?
— Vous ne parlez qu'anglais.
— J'ai un interprète.
— Pouvez-vous confier nos secrets à cet homme? Lui en avezvous déjà dit quelque chose?
— Pas une syllabe.
— C'est bien, autrement nous nous trouvions fort compromis. Enfin, Sir, permettez-moi de vous avouer que j'aurais préféré ne, vous rencontrer qu'un peu plus tard.
— Vous?... moi?... Oh! je vous croyais un ami pour moi! Je me trompais ! Adieu! Je pars, je vais à... à... à...
— Où? dans le pays du poivre , n'est-ce pas? comme on dit chez nous. Voyons, il va de soi que je suis voire ami et que vous êtes le mien ; mais. cela n'empêche pas qu'en ce moment vous nous gênez.
— Comment cela?
— Vous le savez bien.
— Oui, mais qu'y faire?
— Je n'en sais rien, vraiment! C'est une embarrassante affaire. Je ne puis vous renvoyer. Vous prendre avec moi, c'est bien périlleux. Vous laisser ici, impossible...
— Emmenez-moi, Sir.
— Vous vous conformerez à nos plans, à notre itinéraire?
— Well! à tout ce que vous voudrez.
- — Vous renverrez voire interprète et votre Gavas?
— Je les renverrai au diable ! Yes !
— Vous renoncerez à ce costume gris ?
— J'y renoncerai?... Comment F entendez-vous ?
— Oui, complètement; vous vous habillerez en Kurde ou en Turc. »
Lindsay me regardait avec stupeur, on eût dit que je lui demandais de se dépouiller de sa peau , sa bouche faisait la perpendiculaire.
ce En Turc ! soupira- l- il . , en Kurde ! horrible ! affreux !
■ — ■ C'est une condition absolue*
— Mais enfin, quel genre d'accoutrement turc ou kurde?
■ — De larges pantalons, ou les culottes rouges et noires de ce pays.
— Rouges et. noires. Ah! fort bien... fond rouge, carreaux noirs... très seyant!
— Eh ! décidez-vous : Turc ou Kurde ?
— Kurde !
— Bien, rouge et noir, c'est la couleur favorite du Kurdistan, puis une chemise flottante sur la culotte.
— Une chemise rouge et noire ?
« Sir David Lindsay H'»., proclama mon homme à tue-tête.
— Oui.
— À carreaux?
— Oui, ma foi! Vous aurez des carreaux depuis le cou jusqu'à la cheville, est-ce assez? De plus, il vous faut un manteau ou veste.
— Noire et rouge ?
— Naturellement.
— À carreaux?
— Certainement. Vous aurez, en outre, un turban énorme, comme un noble Kurde doit décemment en porter,.
- — • Rouge et noir ?
— Rouge et noir, toujours.
— À carreaux ?
— À carreaux.
— Je ne parle pas de la ceinture, des bas, des souliers, des armes et autres accessoires*
— Le plus possible rouges et noirs?
■ — Je ne m'y oppose pas,
- — À carreaux?
— Reposez- vous- en sur moi pour le rouge et les carreaux.
— Où achèterons -nous tout cela?
— Je n'en sais trop rien. Il y a, je pense, un bazar à Àmadiah, Peut-être môme découvrirons -nous ici quelque marchand* Spandarehest un gros bourg ; et*.. Vous avez de l'argent, n'est-ce pas? toujours beaucoup d'argent?
— Oh! beaucoup; je puis payer. Je le puis.
— Eh bien , nous allons voir. »
Je me tournai vers le nézanoum et lui demandai : « Âvez-vous un ouroubadji 1 ici? »
— Non.
— Pourriez -vous envoyer un homme à Amadiah afin d'y acheter un costume pour cet étranger ?
■ — ■ Oui, mais le bazar ne sera ouvert qu'après- demain ; vous attendriez bien longtemps.
— Quelqu'un ne pourrait-il nous prêter ses habits jusqu'à notre retour?
— Tu es mon hôte, je possède un penbouka 2 tout neuf, je vous le prêterai volontiers.
* Marchand d'habits.
2 Vêtement de laine.
— Et un turban ?
— Je n'ai point de turban disponible, mais je te procurerai facilement un bonnet,
— Quel genre de bonnet ?
— Un koulik* ; il ira très bien à ton ami.
— De quelle couleur?
— Noir avec des bandes rouges.
— Très bien ! je te prie de préparer tout le costumé pour demain matin ; dans le cas où nous ne pourrions revenir, ce qui est probable, tu nous donneras un homme, que nous payerons. Il te rapportera les habits, seulement je désire que la chose soit tenue secrète*
— Nous saurons nous taire, moi elle messager. »
On servit alors à l'Anglais les restes de notre repas, que l'hôtesse avait habilement réchauffés en leur donnant un aspect nouveau. Lindsay mangea comme un affamé* Je m'amusais à voir disparaître les morceaux entre ses longues dents jaunes.
L'appétissant petit rôti de souris, que j'avais pris pour des pigeons, fut dévoré par mon insulaire avec une imperturbable bonne foi; il ne laissa que quelques os. Vers la fin du repas, on lui apporta, dans un plat de bois très finement travaillé , un mets qui ressemblait à du bifteck et répandait une odeur des plus engageantes.
Quoique, dans mes voyages, je me fusse fait une règle de la sobriété, je ne résistai point au désir de goûter ce nouvel échantillon de la cuisine kurde ; je voulais savoir ce que c'était.
c< Sidna, demandai-je à notre hôtesse, comment appelles -lu cela ?
— C'est la tchekourdjek.
— - Gomment se prépare -t- elle?
— On prend des sauterelles, on les grille f on les broie, on les met dans la terre pour leur faire prendre uu peu de goût, puis on les enveloppe de pâte et on les frit dans l'huile d'olive. »
Le tout n'était pas trop mauvais, mais je me gardai de faire part de la recette à mon brave Anglais. Le laissant manger tranquillement, je descendis pour m'informer des chevaux. Ils avaient été bien soignés; près d*eux se tenaient Halef, l'interprète, le boulouk-
1 Bonnet de poils de chèvre.
emini et l'Arnaule, en grande discussion. Tout le monde se tut à mon approche,
« Voyons, dis-je à Halef , pourquoi se dispute-t-on si fort? »
Halef me montra l'Arnaule en criant :
ce Sidi, cet homme t'insulte, il menace de nous tuer tous les deux, parce que ta m'as ordonné de le faire taire tout à l'heure -
— Laisse-le s'expliquer, il entendra sans doute raison. » L'Arnaule mit la main à son pistolet, et, s' adressant à moi, dit
avec fureur :
« Faut -il l'envoyer, loi et ce petit homme, au fond de la Djehenna ?
— Silence! ordonnai -je, dans la langue des Arnautes. Ta es donc aveugle, que tu ne vois pas le danger qui pend sur la tête?
— Lequel?
— Ton pistolet est mauvais.
— Pourquoi?
— Parce que le mien est meilleur. »
Là-dessus, je fis voir mon arme» Je connaissais de longue date ces sauvages Arnautes ; le moindre prétexte leur suffit pour assouvir leur férocité. Tout est grave avec eux. L'Arnaule ne fait cas ni de la vie des autres, ni de la sienne; il est tout aussi prêt à égorger le premier venu qu'à, incliner sa propre tête sous la hache du bourreau. Il tire sur un homme comme nous boirions un verre d'eau. Le cavas avait été offensé, il fallait s'attendre à tout de sa part. Cependant il remit son pistolet à sa ceinture et, me dit avec étonnement :
« Tu connais la langue des Kipelar (Albanais)?
— Comme tu l'entends.
— Es -tu donc du pays?
— Non.
— D'où es-tu?
— Je suis un Nematz, et les Nematz n'ont pas peur de tes pareils.
— Un Nematz? — Pas un Russe..- pas un Mayar... pas un Serbe ni un Turc! A quels gens appartiens-tu donc? Va-t'en au diable! »
Il reprit son pistolet et le déchargea. Heureusement je n'avais pas quitté mon féroce interlocuteur des yeux: je me détournai à temps, sans quoi la balle m'atteignait au front; elle alla se
perdre plus loin. Je me jetai alors sur le drôle et lui serrai fortement le bras.
Halefj furieux, me criait:
« Faut- il faire feu , Sidi ?
— Non, liez-le. »
Je lâchai un instant FArnaute pour qu'on lui passât une corde autour des bras ; mais, par un mouvement violent, il écarta ceux qui l'entouraient et s'enfuit dans un bosquet voisin de la maison. Tout le monde se mit à la poursuite du dangereux personnage, ce fut en vain.
Le coup de pistolet tiré par l'Armai Le avait fait descendre au plus vile Lindsay et le fonctionnaire kurde, Lindsay, tout épouvanté, me demanda :
« Qui clone a tiré , Sir ?
— Votre cavas.
— Et sur qui ?
— Sur moi.
— Ah ! épouvantable ! Mais pour quel motif?
— Pour se venger.
— C'est un vrai Arnaute ! Vous-a-t-il blessé, Sir?
— Non.
— Je vais lui brûler la cervelle, tout de suite !
— Il s'est sauvé !
— Well ! Qu'il coure 1 Ce n'est pas dommage ! »
J'étais bien de l'avis de sir David Lindsay et ne craignais qu'une chose: le relour du milicien turc; mais- il me paraissait peu probable que cet homme osât revenir, car nous étions en nombre.
Nous congédiâmes aussi le truchement, dont Lindsay n'avait plus besoin; il fut convenu qu'il quitterait Spandareh le lendemain dès le matin, pour retourner àMossoul.
Le reste de la soirée se passa en conversations très amicales avec nos hôtes et se termina par le spectacle d'une danse, exécutée en notre honneur.
On nous conduisit dans une cour carrée entourée d?une galerie fort basse, où les hommes s'assirent à l'orientale. Une trentaine de jeunes femmes, réunies dans la cour, formèrent un double - cercle. Au milieu, se tenait le conducteur de la danse. 11 balançait un javelot entre ses mains. L'orchestre se composait d'une flûte, d'une sorte de violon et de deux tambourins. Le chorège donna le
signal par un cri perçant, puis se livra à différentes contorsions avec les bras, les jambes, le haut du corps se portant toujours du même côté. Les femmes imitaient ses moindres gestes. Je ne trouvai à cette danse ni caractère ni art quelconque. Cependant les danseuses, avec leurs pittoresques costumes, leurs longs voiles sortant du turban, leurs mouvements souples, leurs attitudes uniformes, sous la lueur fantastique des torches, formaient un tableau étrange et parfois agréable.
Après la danse, que les hommes applaudirent du geste et de la voix, j'allai chercher dans ma cassette un bracelet pour la fille de notre hôte.
Elle faisait partie des danseuses et nous avait servis avec beaucoup de bonne grâce pendant le repas ; elle méritait bien ce témoignage de reconnaissance. Mon présent consistait en un cercle de grains de verre jaunâtre et d'une demi -translucidité, imitant parfaitement l'apparence de l'ambre, si recherché et d'un si haut prix en Orient, Ce bijou aurait coûté, chez nous, cinquante ou soixante pfennig 1 ; mais, dans ce pays, les moindres brimborions de clinquant ont un merveilleux succès.
Je fis appeler la jeune fille, les assistants nous entourèrent ; on se disait que j'allais lui faire un compliment. Je voulus donner une haute idée de la galanterie européenne et j'eus recours à toutes les fleurs de ma rhétorique.
« Approche- toi, ô gracieuse fille des Kurdes de Missouri! m'écriai-je. Sur tes joues brillent les couleurs de l'aurore. Ton aspect est charmant comme celui de la jacinthe. Les longues boucles de tes cheveux sont plus embaumées que les fleurs de ton pays. Ta voix rappelle celle du bulbul; tu es l'enfant de l'hospitalité ,J a fille d'un héros; tu seras la fiancée du plus brave et du plus vaillant des Kurdes. Tes mains nous ont réjouis et soulagés comme les gouttes de la rosée tombant sur la plante altérée.. Accepte ce bracelet, et pense à moi quand tu le porteras.))
J-ia jeune fille, rouge d'embarras et de plaisir, n'osait répondre; enfin elle murmura ;
« Az khorbane ta hadia: Je suis ta dévouée. » C'est le salut d'usage que les femmes et les jeunes filles kurdes adressent à un homme de distinction. Le maire du village parut lui-même enchanté du présent offert à sa fille, Oubliant un peu le
1 Cinquante ou soixante centimes.
décorum et la gravité orientale, il s'avança, prit le bracelet entre s?s doigts et le î^cgarda en s'écriant:
ce Oh! comme il est beau et précieux! les perles sont d'ambre, de l'ambre le plus estimé, de l'ambre tel que le Sultan n'en a point de semblable pour orner sa pipe! Ma fille, ton père ne pouvait l'accorder un cadeau de noce tel que cet émir vient de t'en offrir uni La sagesse se fait entendre dans sa voix, ses cheveux et sa barbe frisent la bonté! Demande-lui s'il veut te permettre de le remercier comme une fille remercie son père. »
La jeune Kurde rougit davantage encore, cependant elle me dit avec beaucoup de simplicité :
« Le permets- tu, Seigneur?
— 3e te le permets. »
Alors elle s'inclina, car j'étais assis à terre, et me baisa rapidement la bouche el les deux joues.
Je ne fus point surpris de cette manière cle lémoiger sa reconnaissance ; je savais qu'elle est d'usage chez les filles des Kurdes. Une attitude embarrassée ou raide, répondant à celle naïve confiance, eût offensé la famille tout entière, au lieu que je doublais le prix de mou cadeau en me laissant faire sans cérémonie. Le père, qui venait de montrer le bracelet d'ambre aux assistants, me dit tout enthousiasmé :
« Emir, ta faveur illumine ma maison comme le soleil illumine la terre 1 Tu as donné a ma fille un bracelet qui l'empêchera de jamais Voublier; permets que je t'offre aussi quelque chose, afin que tu puisses te rappeler Spandareh. »
Il se pencha sur la balustrade de la galerie et prononça plusieurs
fois le mot ; Doyan (faucon) ! Aussitôt répondit un joyeux
aboiement ; une porte fut vivement poussée ; un chien, se frayant
un passage au milieu de la foule, arriva jusqu'à nous; il grimpa
le petit escalier et se précipita sur les genoux de son maître
l'accablant de caresses. C'était un de ces précieux lévriers d'un
pelage brun jaune et d'une taille extraordinaire qui se nomment
sloughi. On .en trouve dans les Indes, la Perse, le Turkestan et
même la Sibérie. Chez les Kurdes, une certaine race de ces
magnifiques animaux est appelée iazL Ils surpassent en vitesse
toutes les gazelles du monde ; ils chassent souvent d'eux-mêmes
l'ane sauvage et le rapide tchiggetaï ; ils n'ont peur ni de la
panthère ni de l'ours. Je témoignai une vive admiration à la vue
de celle admirable bêle; elle était, dans son espèce, aussi précieuse- que mon coursier noir,
« Émir, reprit le nézanoum, ces chiens des Kurdes -Missouri sont renommés bien au delà de nos montagnes. J'ai élevé beaucoup