‹ Une Visite au pays du diableChapitre 2 sur 4 · SS · texte numérisé non relu

SS

« Approche -toi, ô gracieuse fille des Kurdes de Missouri! »

de tazi dont j'étais fier, mais pas un ne valait celui-là... je te le donne.

— Nézanoum, ce présent a trop de valeur pour que je puisse l'accepter.

— Voudrais-tu me blesser? me demanda gravement mon hôte. — • Non certes, je veux dire seulement que ta bonté est trop

grande et que Ion présent dépasse de beaucoup le mien ; si j'accepte le tazi, à ton tour, reçois ce flacon. — : Que contient-il? un parfum de Perse?

— Non, je l'ai acheté à la Beit-Allah, dans votre cité sainte de la Mecque, et je l'ai rempli de l'eau du zem-zem. »

Le Kurde faillit laisser tomber le flacon, tant son étonnement était grand ; il s'écria enfin tout ravi :

« Emir, que fais- tu? C'est le don le plus précieux dont tu honores ma maison ! Allah n'a rien accordé de comparable aux hommes ! Est-ce sérieurement que tu veux me laisser ce flacon?

— Oui, prends-le; je te le donne de bon cœur.

— Que bénie soit ta main ! que le bonheur te suive dans toutes tes voies ! Venez ici, vous tous, examinez ce flacon 3 afin de rendre grâce avec moi à l'émir d'un présent sans prix. »

La bouteille de zem-zem passa de main en main, Je venais de causer à mon hôte une joie suprême ; il ne savait comment m'en remercier assez ; enfin il me dit :

<c Seigneur, ce chien est à loi ; crache-lui trois fois dans la gueule et fais-le coucher avec toi celle nuit, sous ton manteau : jamais il ne t'abandonnera* »

L'Anglais, lémoin de tout ce qui se passait, ne comprenait qu'à demi, par la pantomime; il me demanda :

« Vous donnez votre zem-zem, Sir?

— Oui. ■

— Well ! vous n'en aurez plus! mais de l'eau vaut de l'eau.

— Savez-vous ce que je reçois en échange ?

— Quoi clone ?

— Ce chien.

— Gomment! Est- il possible?

— C'est comme je vous le dis.

— Ah! l'eau est bien payée; connaissez -vous ces chiens? Ils valent cinq fois leur poids d'or!

■ — • Et encore plus; mais ces gens sont satisfaits: j'ai donné l'eau dû zem-zem au père, et à la fille un bracelet de verroterie.

— Vous avez trop de chance! un bonheur colossal: Mohammed Emin vous donne son cheval, cet autre son chien... Et moi rien du tout, pas un malheureux fowling-bulL C'est terrible ! »

Mohammed admira le chien à son tour; il parut un peu jaloux; vraiment j'avais de la chance, comme disait l'Anglais-'.

Avant de me coucher , je fis encore une visite à mon cheval

pour m' assurer qu'il ne manquait de rien ; le maire me rencontra près de l'escalier.

« Emir, murmura- t-il à demi- voix, oserai -je l'adresser une queslion?

— Parle.

— Tu vas à Àmadiah ?

— Oui.

— Et encore plus loin ?

— Peut-être.

— Ce voyage est secret?

— Pourquoi demandes-tu cela?

— Parce que j'ai deviné tout.

— Et comment ?

— Tu as avec toi un Arabe qui n'est pas prudent : il a relevé sa manche, j'ai vu son tatouage. C'est un ennemi des Kurdes et du moutessarif (gouverneur); c'est un Haddedîn. N'ai-je pas bien deviné?

— Oui, Mohammed est un ennemi du pacha, mais non pas de votre peuple, » répondis-je. Cet homme se montrait loyal, je ne pouvais le tromper; d'ailleurs il valait mieux se confier pleinement à lui que d'essayer de lui donner le change par des histoires auxquelles il n'eût point ajouté foi.

« Les Arabes sont toujours ennemis des Kurdes, poursuivit mon hôte ; mais il est ton ami, je vous ai reçus chez moi, je ne le trahirai pas. Je sais pourquoi il va à la forteresse,

— Dis-le-moi.

— H y a bien des jours, les soldats du gouverneur de Mossoul passèrent ici, avec un prisonnier arabe. Ils entrèrent dans ma demeure ; je sus que le prisonnier était le fils du cheikh des Haddedîn ; or jamais un fils ne ressembla plus à son père que celui-ci à ton ami.

— Il est des ressemblances trompeuses...

■ — Non, non!... Tu désires garder ton secret et je ne dois pas te le dérober, mais je veux te dire quelque chose. Lorsque vous reviendrez d' Amadiah, soit dans le jour, soit la nuit, soit ouvertement, soit en vous cachant, quand même le jeune Arabe serait avec vous, entrez chez moi; je te le promets, vous serez les bienvenus.

— Je te remercie , Seigneur.

— Ne me remercie point, tu m'as donné de l'eau du zem-zem,

204 UNE VISITE AU PAYS DU DIAlîLE

je te protégerai et te défendrai de tout mon pouvoir. Si tu ne devais pas reprendre le chemin de noire bourgs je t'adresserais une prière.

— Laquelle?

— Dans la vallée de Berwari, se trouve la forteresse de Goumri; là demeure le fils du célèbre Àbd-el-Soummit-hey ; il a épousé une de mes filles; tu iras le saluer de ma part et je te donnerai un signe qui lui fera connaître que tu es de mes amis.

— Je le ferai volontiers.

— Ecoute : tu lui diras tout ce que tu auras sur le cœur, il t'aidera, car il n'est pas un seul vrai Kurde cpii ne haïsse le gouverneur de MossouL »

Je compris la délicate pensée de ce brave homme; il avait deviné, il prévoyait le danger, et il cherchait à me ménager des moyens de salut* Je le remerciai avec effusion ; nous rentrâmes tous deux; pour lui faire plaisir, j'appelai le lévrier sur mon tapis, où je m'endormis tranquillement près de mon nouveau compagnon.

Le lendemain malin, quand je m'éveillai, on m'apprit que l'interprète était déjà sur la route de MossouL Mohammed avait couché sur des tapis en face de moi; l'Anglais reposait dans une autre chambre; il vint nous trouver vers six heures, et nous ne pûmes nous empêcher de rire en l'apercevant. Non, jamais on ne saurait imaginer un aspect plus grotesque que celui du brave insulaire ; rouge et noir de la tôle aux pieds , mais , hélas ! sans carreaux. Master Lindsay portait au sommet de sa longue figure un bonnet kurde assez semblable à un sac à café retourné duquel s'échappaient de longs rubans, pareils aux tentacules d'un polype.

« Good morning! Pourquoi riez -vous? nous dit gravement l'Anglais,

— Nous rions de votre bel accoutrement, Sir.

— Well! tant mieux! me trouvez -vous bien?

— Oui, certes; que portez-vous sous le bras?

— Un paquet.

* — C'est ce que je vois ; mais que renferme ce paquet?

— Mon hat-box, ma boîte à chapeau.

— Ah !

— Mon chapeau se plie... J'ai aussi ficelé mes guêtres et mes bottines .

— Mais vous pourriez laisser tout cela ici.

— Ici?

— Comment voulez -vous emporter toutes ces inutilités? les traîner partout avec vous?...

— ImMililés ! que dites -vous? Rien de plus utile au contraire!

— Oui , mais pas en ce moment.

— Repasserons -nous donc par ce bourg?

— Ce n'est guère probable*

— Eli bien, mon hat-box doit venir avec moi, cela se comprend ! »

Le large vêtement kurde flottait sur les maigres os de John Bull comme un drap sur une perche, mais il ne s'en inquiétait guère, le brave insulaire! Il s'assit fièrement à mes côtés et me demanda :

ce Me voilà devenu Kurde, hein?

— Oui, un Kurde de bonne mine; un riche et noble Kurde!

— Fameux, distingué!... Voilà une aventure qui me plaît, Sir.

— Une seule chose vous manque, m as 1er Lindsay.

— Laquelle?

— La langue de l'habit,

— Je vais rapprendre.

— Cela ne s'apprend pas si vile. Si vous voulez nous accompagner, sans nous compromettre, il vous faut choisir de deux choses l'une.

— -Voyons?

— Ou de passer pour muet...

— Pour muet ! dumb? Affreux! Je ne veux pas du tout passer pour muel.

— Pour muet; sourd-muet même, oui...

— Sir, êtes -vous fou?

— Merci du compliment! Si vous ne voulez pas être muet, restez, ou bien consentez à laisser dire que vous avez fait un vœu.

— Un vœu ! excellente idée ! Très intéressant , un homme qui accomplit un vœu! Et quel vœu, Sir?

— Celui de ne pas parler.

— De ne pas dire un seul mot? Ah ! oh !

— Non, pas un mot, pas une syllabe.

— C'est difficile.

— 11 le faut; du moins, quand on nous observera; sitôt que nous serons seuls, vous vous en donnerez à cœur joie.

— Très bien, cela nie va. Je fais vœu de silence; quand commençons-nous?

— Dès que nous aurons quitté ce village.

— Weli, c'est convenu, » #

Nous prîmes le café du malin ; on emballa quelques provisions pour la route, puis nous montâmes à cheval. Il va sans dire que les adieux à tous les membres de la famille et à une partie des connaissances de la veille avaient été des plus tendres. Notre ho Le monta lui-même à cheval, pour nous accompagner pendant quelque temps.

Après avoir dépassé les dernières maisons de Spandareh, nous trouvâmes une roule à peine praticable, conduisant, par une montée fort raide, sur les hau leurs du Toura-Ghara.

À la première vue , ce chemin ne semble guère accessible que pour les chamois; nous le franchîmes cependant sans accident. Arrivé au sommet de la montagne, le nézanoum s'arrêta, descendit de cheval, lira de dessous sa selle un paquet qu'il me tendit en disant;

« Tu remettras cela au mari de ma fille si tu vas à Goumri. J'envoie à ma fille un châle de Perse et à mon gendre une bride pour son coursier. Je lui en ai promis une comme celle dont se servent les Kurdes de Pir-Mani. Quand mon gendre verra ces objets, il saura que tu es un de mes amis , que je te regarde comme un frère. Pourtant je préfère encore que tu reviennes chez moi, au lieu d'aller à Goumri. »

Le maire nous montra alors un cavalier qui suivait et venait après Halef et le bachi-bouzouk.

« Voilà l'homme qui me rapportera le vêlement de l'étranger, conlinua-l-il; tu lui remettrais aussi le paquet de mon gendre si tu prévoyais ne point aller à Goumri, ni revenir dans ma maison. Maintenant il faut nous séparer. Aleïk salam, ti rahmet AllahL.. Que la paix et la miséricorde de Dieu soit avec loi î »

Nous nous embrassâmes cordialement; notre hôte serra la main de l'Anglais et de Mohammed , puis s'en retourna. Je quittais un homme loyal et bon, auquel je ne saurais penser encore aujourd'hui sans une certaine émotion, tant il s'était montré généreux envers nous.

Nous continuâmes notre chemin en descendant cette fois vers la vallée d'Amadiah , vallée dont le sol crayeux est coupé par une quantité de ravins formés par les torrents qui coulent de la mon-

tagne et qui tous se rendent dans le Zab. Ces ravins sont généralement boisés; de vigoureux chênes y croissent; ils produisent une sorte de noix de galle, objet principal du commerce de ces contrées. Beaucoup de villages chaldéens, semés ça et là dans la plaine, semblent de loin donner quelque vie au paysage; mais, en approchant, on s'aperçoit que les maisons restent vides et les rues désertes. Les Chaldéens, anciens habitants de ces lieux, ont fui devant les persécutions du despotisme turc ou le pillage des brigands kurdes, pour se retirer dans les montagnes.

Les grands chênes de ces contrées me rappelaient ceux de mon pays, et je chevauchais silencieusement, absorbé dans mes souvenirs, quand Lindsay me demanda presque bas ;

« Puis -je parler ici?

— Oui, nous sommes bien seuls.

— Et le Kurde, là-bas, derrière?

— - Il ne compte pas, il vous connaît.

— Well ! le village que nous venons de quitter se nomme Spandareh, n'est-ce pas, Sir?

— Oui, Spandareh.

• — Vous y êtes-vous trouvé confortablement?

— Très confortablement, et vous, Sir?

— À merveille 1 Hôte excellent, bonne hôtesse, nourriture soignée, danses gracieuses... Et ce chien, ce magnifique lévrier ! )>

En disant ces mots, l'Anglais jetait les yeux sur Doyan, qui marchait aux côtés du cheval, attaché à la selle par un cordon.

Chien et cheval paraissaient s'entendre déjà comme cle bons camarades, et mon lévrier me regardait, en se dressant vers moi, toutes les fois que je l'appelais, comme s'il eût compris tout de suite qu'il m'appartenait désormais.

ce Oui, repris -je, pour continuer la conversation avec Lindsay, tout était bon chez nos hôtes, même le dîner kurde.

— Délicieux! Surtout les pigeons et le bifteck.

— Avez -vous donc cru à ces pigeons?

— Pourquoi pas?

: — Parce que c'était autre chose.

— Comment! autre chose? Et quoi donc?

— C'était un rôti de cet animal que les zoologistes nomment en latin vespertilio murinus ou myopleris*

— Je ne suis ni zoologiste ni latiniste.

— Eh bien! cet animal se nomme communément mulot, souris de lerre ou des champs, comme vous aimerez mieux.

— Un mul... »

Lindsay n'acheva pas; ce nom soulevait en lui un affreux dégoût, sa bouche forma le trapézoïde, son nez prit cette couleur blafarde dont on eût pu dire avec un poète : ce Je ne sais pas pourquoi son aspect me rend si triste. » Mon pauvre mas 1er David m'effrayait presque.

ce Eh bien! lui dis-je, quand vous auriez mangé un mulot, qu'importe , puisqu'il était si bon ? »

L'Anglais arrêta son cheval et regarda dans le bleu. Enfin, sa bouche se referma bruyamment et je l'entendis murmurer dans un soupir :

« Un mulot ! »

11 rapprocha son cheval du mien, pour me saisir vivement le bras.

« Sir!

— Quoi donc?

— Avez -vous oublié les égards que l'on doit à un gentleman? ■ — Vous ai-je offensé, Lindsay?

— Beaucoup ! Comment osez -vous prétendre que sir David Lindsay se nourrit de souris?

— Je ne prétends pas que vans vous nourrissiez de souris, je vous ai seulement appris que vous en avez mangé une,..

— Une ou plusieurs, peu importe, l'injure est la même! Vous me devez satisfaction, well...

. — Vous l'avez déjà, Sir.

- — - El comment?... Je ne plaisante pas!

■ — J'ai mangé également du mulot, eL Mohammed Emin tout comme moi.

— Ah ! vous et lui?*..

— Oui, nous avions aussi pris la chose pour du pigeon; c'est l'hôtesse qui nous a détrompés.-

— Mais les souris ont une peau?

— On peut T enlever.

■ — C'est donc vrai?... J'aurais mangé une souris de terre?

— Très vrai.

— Vous ne plaisantez pas?... Ce serait vilain jeu!

— Je suis très sérieux.

— Terrible! cela, terrible! Oh! je sens le choléra, le typhus qui viennent ! oh ! »

Le pauvre homme avait le visage tout vert, il se tordait de peur, ce Lindsay ! m'écriai -je, êtes-vous vraiment malade?

u: Malheureux! m'ccriai-jc, Lu voulais nous tuer! Faut-il le brûler la cervelle? »

— Très malade, yesl

— Je vais vous guérir.

— Avec quoi?

— Par un moyen homéopathique,

— Àh ! vraiment, vous en avez un? Tant mieux, je ne suis pas à mon aise. Voyons, quel moyen? .

— Similia similibus.

— Encore de la zoologie, du latin!

— Oui, du latin qui signifie*: le semblable aux semblables. Quant à la zoologie, il s'agit celle fois de sauterelles.

— Sauterelles! Quoi?

— Oui, des sauterelles,..

— En mangeant des sauterelles , vous croyez que je me guérirais du dégoût des souris?

— Non pas en en mangeant, mais vous en avez mangé....

— Moi!

— Oui, vous !

— Dullness! Impossibilité ! Et quand, s'il vous plaît? - — Hier soir.

— Sir!

— Ce bifteck que vous trouviez exquis,..

— Exquis, c'est le mot, Well !

— Ce n'était pas du bifteck !

— Je suis citoyen anglais! Qu'était-ce donc?

— Je m'en suis informé, c'était...

— Achevez, Sir!

— Des sauterelles pilées et cuites dans l'huile d'olive.

— Des sau... »

Le reste s'arrêta dans le gosier du malheureux, sa bouche ne s'ouvrit point; au contraire, ses lèvres se serrèrent et s'étendirent vers les oreilles, de façon à former une ligne horizontale jusqu'à la nuque; le nez s'abaissa subitement sur celle ligne, les yeux se fermèrent. Bientôt toute la physionomie changea de nouveau avec une effroyable grimace, la restitution in integrum eut lieu, puis l'Anglais balbutia ;

« Sauterelles!

— Eh bien , Sir?

— Ah! c'est affreux! Jamais on n'eût dit des sauterelles!

— Vous n'en savez rien, puisque vous en goûtiez pour la première fois. Vous n'en aviez jamais mangé, n'est-ce pas?»

Le fils d'Albion s'agita sur son cheval comme un désespéré, remuant bras et jambes et criant :

« No! at no Urne!... Jamais, jamais!

— Eh bien ! je vous assure que c'étaient des sauterelles; on les broie , on les met un peu faisander dans la terre pour leur donner du haut goût , comme disent les, cuisiniers français, puis on les cuit dans de l'excellente huile d'olive. C'est parfait.

— Horreur!... Il me vient des crampes d'estomac terribles.

— Sir Lindsay, réfléchissez donc un peu : puisque vous trouviez...

— Non, je ne veux rien entendre! Pourquoi ne m'avoir point averti ?

— Parce que je craignais de vous voir faire quelque affront à nos hôtes.

— Masler, vous me payerez cela! c'est de la duplicité, de la malice... C'est très mal, nous nous battrons, nous boxerons , ou nous.., »

Juste à ce moment, une balle siffla et traversa le bord de mon turban.

« Descendez, criai -je à mes compagnons, cachez -vous derrière les chevaux ! »

Je me précipitai â bas de ma monture, une seconde balle sifflait de nouveau au-dessus de ma tête. Je me hâtai de dénouer la corde qui retenait le lévrier et j'ordonnai du geste au bon chasseur d'aller à la piste.

« Cherche! cherche! attrape- le! »

Le chien aboya comme s'il eût voulu me répondre : J'ai compris! et il s'élança dans les buissons.

Nous traversions une gorge profonde, palissadée de jeunes pousses de chênes... Même à pied nous étions loin de nous trouver à l'abri des balles du tireur invisible. Nous essayâmes de nous dissimuler derrière nos chevaux et nous écoutâmes avec anxiété.

« Mach'Àllah ! murmurait Mohammed, qui peut nous avoir rejoints ?

— L'Arnaute, peut-être, » repris -je.

Un cri rauque retentit, puis le bruyant appel du chien. <( Doyan a pris le malfaiteur!... Ecoutez! Buyuk-emini, va, ramène -nous cet homme.

— Allah il Allah! Émir, je ne puis bouger; s'ils étaient une dizaine, ou une centaine, je serais perdu!

— Et ton âne deviendrait orphelin ! Allons, poltron, à cheval! suis -moi! »

Nous entrâmes dans le fourré, mais nous n'eûmes pas besoin d'aller loin. Je ne m'étais pas trompé, nous trouvâmes l'Àrnaute... Le chien ne luttait pas avec lui; il le tenait renversé sous ses pattes, ce qui me convainquit de l'intelligence extraordinaire de

celle bêle. Le soldai avait tiré son poignard pour se défendre, et l'animal d'un bond avait dû le jeler à terre , se coucbant sur le bras et l'épaule droile, afin de paralyser les mouvements, tout en menaçant la gorge de ses terribles crocs... À la moindre tentative pour se remuer, l'homme eûl élé broyé.

Je retirai d'abord le poignard des doigls crispés de TÀrnaule et l'un des pistolets de sa ceinlure; l'autre, déchargé, gisail à terre ; la prompte atlaque du chien l'avait fait lâcher. Je criai alors au lévrier :

« Debout, DoyanI deboul! »

L'excellente bête obéit et le scélérat se leva assez lentement, portant sa main à son cou, comme pour s'assurer que les crocs du chien n'y avaient point pénétré.

ce Malheureux! m'écriai -je, tu voulais nous tuer!... Faut-il le brûler la cervelle?

— Sidi, permets que je le pende, » me demanda Halef, qui, on le pense bien, s'était élancé sur mes pas.

Tout le monde, du reste, nous rejoignit bientôt. Je voulais laisser aller l'homme désarmé. Mohammed Émin s'y opposait

ce Émir, disait-il, c'est une bête sauvage, il faut l'empêcher de nuire.

— C'est sur moi qu'il a lire ; il n'a plus d'armes pour recommencer, je ne me vengerai pas. Allons, décampe, drôle! »

En un instant le misérable fut hors de vue ; mon brave Doyan s'élançait pour le poursuivre, mais je le rappelai.

« Sidi, murmurait Halef, lu ne devrais pas le laisser courir : un Àrnaule est toujours dangereux.

— Comment veux-tu qu'il le soit? Une fois dans Àmadiah, s'il osait se montrer je le ferais prendre par les autorités turques; ici, il n'a point d'armes. »

Mohammed et l'Anglais partageaient l'opinion de Halef; je remontai à cheval sans répondre à leurs reproches. Je n'attachai plus mon bon chien, il venait de faire ses preuves et me suivit en toute liberté.

Un peu après midi , nous arrivâmes dans un petit village nommé Bebadi; la population de ce lieu est nestorienne et misérable au dernier point. Je ne crois pas avoir jamais rencontré un peuple d'aspect plus lamentable. Nous fîmes là une courte halte; ce fut avec beaucoup de peine que nous pûmes obtenir quelque boisson pour arroser nos provisions de bouche.

Un peu plus loin, nous aperçûmes, en face de nous, la montagne sur laquelle se dresse Àmadiah : celte montagne offre la forme d'une boule gigantesque; nous en atteignîmes bientôt les flancs. À droile et à gauche de la route qu'il nous fallait gravir, nous remarquâmes beaucoup de jardins fruitiers passablement entretenus; mais l'ensemble de la ville elle-même ne nous parut ni gracieux ni imposant. Nous fîmes notre entrée, passant sous une porte en ruines, réparée seulement de manière qu'elle ne tombât pas tout à fait. Quelques Arnaules déguenillés montaient la garde et veillaient sur les arrivants.

L'un de ces hommes saisit la bride de mon cheval, un autre arrêta la monture du Haddedîn.

« Qui êles-vous? » nous demandèrent les sentinelles. Je montrai gravement le buyuk-émini et répondis :

(c Ne voyez -vous pas que nous avons un officier du Grand Seigneur pour escorte? en tendez- vous avec lui.

— Non, c'est à Loi que je parle.

■ — ■ Laisse-moi passer. »

tTéperonnai mon cheval, qui se dressa tout droit en envoyant ï'Àrnaute rouler à quelques pas. Mohammed piqua aussi des deux et nous franchîmes la porte au grand galop. Derrière nous j'entendis les sentinelles tempêter, crier, interroger le bachibouzouk avec aigreur. Un homme nous suivait en courant; il était vêtu d'un kaftan et portait un vieux mouchoir autour de la le le.

Nous ralentîmes le pas de nos montures; je demandai à cet homme :

« Qui es -tu?

— Seigneur, je suis un Yéhoudi (Juif); as-tu quelque chose à me commander?

■ — ■ Sais-tu où demeure le moutesselim?

— Oui, Seigneur.

— Conduis-moi à son serai* (palais). »

Plus on débute hardiment en Orient, plus on est sûr du succès... Ce Juif d'Àmacliah devait être un souffre -douleur; avec quelque monnaie, il serait trop heureux de se mettre tout entier à notre service, et nous pouvions, dans une certaine mesure, nous fier à lui. 11 nous précéda au milieu d'un dédale de rues, de ruelles, de bazars, dont toutes les maisons ou boutiques offraient l'aspect le plus délabré.

Celle ville frontière, dont le pacha m'avait tant "vanté l'importance, me parut tristement abandonnée : ni vie ni mouvement dans ses rues , point de commerce ; les quelques habitants que nous rencontrâmes avaient l'air de trembler de fièvre : témoignages vivants, ou plutôt mourants, de l'insalubrité du pays.

Le serai, malgré son nom, ne rappelait en rien un palais. Il tombait en ruines , et , comme la porte d'entrée , c'était une ruine à laquelle de chétives réparations donnaient une apparence encore plus misérable, À la porte ne se tenait aucune sentinelle.

Nous laissâmes nos chevaux à la garde deHalef , du buyuk-emini et du messager kurde, qui nous avaient rejoints; nous donnâmes quelques paras au Juif, dont la reconnaissance expansive s'éleva jusqu'à l'enthousiasme, puis nous entrâmes.

« Qui êtcs-vous? que voulez-vous ici? nous cria, dès les premiers pas, une voix fort peu accueillante.

— Parle plus poliment, ou nous allons faire ton éducation, répondis-je en affectant des airs de matamore. Qui es-tu toi-même?

— Le nazardji du palais *♦

— Peut-on parler au moutesselim?

— Non.

— Où est-il ?

— Il est sorti à cheval.

— Cela revient h dire qu'il est chez lui et fait le kieffa sieste).

— Vas-tu lui apprendre ce qu'il doit faire ou ne pas faire?

— "Non, seulement j'ai grande envie de l'apprendre à toi à ne pas mentir.

— Mais enfin qui es-tu pour l'introduire ainsi clans le serai? Il faut que tu sois un infidèle pour oser pénétrer avec un chien dans le palais du commandant. »

En effet, mon lévrier se tenait à mes côtés, je n'y avais pas pris garde. La bonne bête semblait me demander si je ne lui permettrais pas d'exercer un peu ses crocs sur la peau de ce Turc.

« Pourquoi ne met-on pas cle gardes aux portes, s'il n'est pas permis d'entrer ici? grommelai-je d'un ton mécontent. Voyons, à quelle heure peut- on parler au moutesselim ?

— Vers le crépuscule.

— Bien, tu lui diras que nous reviendrons.

— S'il me demande ton nom ?

1 Portier^ gardien.

■ — Réponds que je suis un ami du gouverneur de Mossoul. » Le portier turc me regarda d'un air ébahi; nous regagnâmes la porte d'entrée et reprîmes nos chevaux pour chercher un logement. La chose semblait difficile à trouver, car presque toutes les maisons * étaient vides et nous ne pouvions cependant nous y installer comme une caravane de voleurs.

Enfin nous remarquâmes, en cheminant par les rues, un personnage d'une tournure assez martiale : sa veste de soie et ses pantalons étaient brodés d'or un peu fané; il fumait, d'un air béat, une longue pipe ornée de quatorze houppettes, comme je pus le constater plus tard. Lorsque je passai près de lui, cet homme tourna vivement la tête et sembla beaucoup admirer mon coursier noir. Je le saluai de mon mieux.

« Salam !

— Àleïkoum ! répondit le militaire en inclinant la tête assez dédaigneusement.

— Je suis étranger dans ce pays, continuai -je; je ne connais personne pour me renseigner, permets que je te demande quelques indications.

— À ta parole je vois que tu es un effendi ; je répondrai à tes questions, repartit le Turc.

— Qui es-tu ?

— Je suis Sélim-aga, le commandant des troupes albanaises de cette forteresse.

■ — Et moi, je suis Kara ben Nématz, le protégé du padischah, l'envoyé du moutessarif de Mossoul. Je cherche une maison dans Àmadiah, pour y loger pendant quelques jours: peux- Lu m'en désigner une ? »

L'aga fit un gesle respectueux el me dit :

ce Qu'Allah bénisse Ta Haulesse, Effendi! Tu es un grand • seigneur qui ne peut se loger que dans le palais. du moutesselim.

— Le concierge du palais a refusé de me recevoir, je...

— Qu'Allah anéantisse cette créature! Je vais aller l'arracher par morceaux! »

Notre homme roulait des yeux féroces et agitait les bras; c'était un rodomont à la façon orientale.

« Laisse ce misérable, interrompis-je d'un ton méprisant; il ne mérite pas de recevoir des hôtes capables de semer les bakchich *.

1 Pourboires.

— Les bakchich ! répéta le vaillant aga, est-ce que tu veux en donner beaucoup ?

— Cela dépend des occasions.

— Oh! je connais une maison où tu pourrais te reposer el fumer comme le schah de Perse S faut-il t'y conduire?

— Montre -la- moi. »

Notre guerrier s'était levé; il marcha devant, nous suivîmes en file indienne , à travers quelques ruelles désertes ; enfin nous arrivâmes sur une petite place.

« Voilà la place de la Grandeur } » nous dit noire guide.

Celte place peut avoir toutes sortes d'avantages , excepté celui d'être grande., c'est sans doute pour cela qu'on lui a donné le nom qu'elle porte. Nous retrouvions bien là les Turcs ! Je n'aurais pas su à quels maîtres appartenait la ville, que je l'eusse tout de suite deviné. Une vingtaine de chiens errants rôclaienL aux alentours ; quelques-uns étaient couverts de gale. À la vue de mon lévrier, tous ces animaux poussèrent d'effroyables hurlements ; mais Doyan, comme un pacha qui passe au milieu d'une troupe de gueux, ne daigna pas même tourner la tête.

« Voilà la maison dont je L'ai parlé; c'est la mienne, » déclara notre aga.

11 nous montrait un bâtiment tenant tout un côté de la place et dont l'extérieur n'avait rien de trop désagréable. Quelques fenêtres garnies de grilles en bois éclairaient la façade; sur la plate-forme du toit, courait une galerie presque vénitienne. Tout cela, pour le pays, constituait un véritable luxe,

« Qui habite cette maison? demandai-je à l'aga.

— Moi-même, Seigneur.

— A qui appartient- elle?

— À. moi.

— Tu Tas achetée ou louée ?

— Ni l'un ni l'autre. Elle était la propriété du célèbre Ismaïlpacha, mais il l'avait abandonnée; j'en ai pris possession, car elle restait sans maître. Tiens, je vais te la montrer. »

Ce digne commandant d'Àrnautes avait une grande confiance dans mes bakchich , il me recevait avec une courtoisie parfaite et nous rendait un vrai service. Sa demeure me paraissait tout à fait propre à notre campement ; nous descendîmes de cheval devant la porte, puis nous entrâmes derrière lui. Sur le seuil, se tenait accroupie une vieille femme qui épluchait des oignons et, les yeux

tout en eau, mâchait les pelures de cet odorant légume. La pauvre créature était tellement vieille , qu'on l'eût prise pour la trisaïeule du Juif- Errant, on la grande tante de Matliusalem.

Notre hôte .s'adressa d'un ton très respectueux et presque caressant à la vénérable matrone.

.ce Écoute, ma douce Merzinah, lui dil-il, je t'amène ces hommes. »

La bonne femme, aveuglée par ses larmes, ne voyait rien du tout ; elle s'avisa d'essuyer ses yeux avec les pelures qu'elle avait à la main , ce qui redoubla son état larmoyant.

ce Ces hommes?,., murmura la bouche édentée de la vieille d'une voix si étrange, qu'elle semblait partir du sommet de sa tête,

— Oui, des hommes qui viennent loger ici. »

À ces mots, la ménagère jeta tous ses oignons et se mit sur ses pieds aussi lestement que si elle eût eu quinze ans.

« Dejs hommes ici, dans celle maison, pour loger? Es-tu fou, Sélim-aga?

— Non, ma bien-aimée Merzinah, c'est très vrai. Tu seras leur hôtesse et tu les serviras.

— Les servir, être leur hôtesse! Allah kérim ! tu es vraiment fou ! N'ai-je pas assez à travailler jour et nuit pour toi, et encore je n'en viens pas à bout. Allons, chasse-moi tout cela, et promptement ! je le l'or donne. »

Notre pauvre commandant paraissait fort embarrassé; la douce, la bien-aimée Merzinah tenait haut et ferme le sceptre de la maison, à ce qu'il paraissait. L'aga repartit :

ce Ton travail n'en sera point augmenté, ma colombe ! Je prendrai une kizla (servante) pour l'aider.

— Une kizla ! répéta la vieille d'une voix maintenant stridente et railleuse qui n'avait rien de colombin; une kizla l une jeune et jolie kizla, eh !...

— Il faut quelqu'un pour ces étrangers, Merzinah. »

La commère mit les poings sur les hanches, par un geste familier à toutes les commères de l'Orient comme de l'Occident, puis respira bruyamment. C'était le signal d'une terrible explosion; elle faisait provision d'air pour lancer un flux de paroles empennées et pleines de dards, suivant la manière de dire antique :

« Il en faut pour ces gens, mais il n'en faut pas pour moi S cria-t-elle, je suis la maîtresse ici!... J'ai seule le droit de commander ; je décide de ce qu'on doit ou ne doit pas faire. Je

t'ordonne de chasser ces hommes, entends-tu, Sélim-aga?... Qu'ils parlent, et toul de suite I

■ — ■ Mais ce ne sont presque pas des hommes, mon unique Merzinah ! »

Merzinah, ou Myrte } avait pourtant fini par essuyer ses chers petits yeux ; elle nous regarda très attentivement, un peu étonnée de l'assertion de l'aga sur notre compte. En quoi n'élions-nous presque pas des hommes? se demandait-elle, sans doute, dans sa curiosité féminine. Sélim vit qu'il gagnait un peu de terrain, il sembla enchanté de son adresse,

« Non ! continua- 1- il, ce ne sont pas du tout des hommes : ce sont des effendi, de grands effendi qui voyagent sous la protection du Grand Seigneur-

— Je me moque bien du Grand Seigneur; ici, je suis la grande dame et la sultane validé, et je te dis que...

— Ecoute donc ! Ils répandent les bakchich à pleines mains. » Ce mot, ce seul mot, a en Orient un pouvoir vraiment magique;

il opéra même sur Merzinah.

La vieille femme laissa lentement tomber ses bras ; sa bouche édentée ébaucha un sourire.

« Est-ce vrai? demanda- 1- elle en s'adressant justement à Lindsay, un grand bakchich?»

L'Anglais hocha la tête et me désigna silencieusement du doigt.

« Qu'a-t-il donc? grommela Merzinah; sa tête est détraquée, hein?

— Non, me hâtai-je d'affirmer; laisse-moi l'expliquer qui nous sommes, ô toi qui renfermes toute l'âme de cette maison ! L'homme auquel tu viens de parler est un pieux pèlerin du Londonistan ; il creuse la terre avec cette pioche que tu vois sur son épaule, pour écouter la voix des morts, et il a fait vœu de ne plus dire un seul mot d'ici à la fin de son pèlerinage.

— Un pieux pèlerin, un saint, un sorcier? interrogea la vieille d'un air un peu troublé.

■ — Oui ; je t'engage h ne point l'offenser. Cet autre est le chef d'une grande tribu de l'Ouest, bien loin d'ici; pour moi je suis un émir, j'honore les femmes et je récompense les services par des bakchich. Tu es, je le vois, la sultane de ces lieux; permets-nous d'examiner si nous ne pourrions pas nous établir dans ta maison, pour y passer quelques jours,

— Effendi, ton discours a l'odeur des roses et de l'œillet. Ta

UNE VISITE AU PAYS DU DIABLE 2i9

bouche est autrement prudente et sage que celle de cet aga, qui oublie toujours ce qu'il convient de dire. Ta main, comme la main d'Allah, répand partout la bénédiction. As-tu beaucoup de serviteurs avec toi?

— Non, car nos bras sont assez forts pour nous défendre ; nous n'emmenons que trois serviteurs, mon compagnon arabe, un kavas du pacha de Mossoul et un Kurde, qui doit bientôt nous quitter afin de retourner dans son pays.

— Soyez donc les bienvenus ! Voyez la maison et le jardin. S'il vous plaît de rester près de moi, mes yeux veilleront sur vous et vous éclaireront* »

La bonne femme essuya ces sentinelles, ces flambeaux desquels nous devions attendre tant de services, puis rassembla ses oignons, qui avaient roulé à terre et nous empêchaient de marcher.

Le brave aga, tout heureux de la tournure que prenait l'affaire, nous conduisit dans une salle assez exiguë, dont il faisait sa demeure habituelle. Un vieux tapis formait à lui seul tout Y ameublement de la pièce. 11 servait de lit, de sopha, de chaise et de table. Quelques armes pendaient aux murs, mêlées à des pipes de différentes formes. A terre, nous vîmes une sorte de bouteille et quelques tasses d'élain.

ce Mes seigneurs, nous dit le brave homme, laissez-moi vous . offrir le breuvage de l'amitié et de la bienvenue. »

Il se baissa, nous mit à chacun une tasse dans les mains et versa un peu de raid; pour lui, il but à même dans son flacon, semblant humer avec délices l'affreuse boisson acide et soufrée que j'avais peine à avaler; puis, nous reprenant nos gobelets, il les replaça par terre avec beaucoup de soin.

ce J'ai trouvé ces tasses moi-même, remarqua le commandant, non sans une certaine fierté. Vous le voyez, je n'ai pas de verres.

— Tu dois préférer la précieuse trouvaille à des verres communs et vulgaires,

— Je la préfère parce que je n'ai pas de verres. Je suis aga des troupes albanaises, je reçois pour ma solde trois cent trente piastres 1 par mois, mais il me faut attendre onze mois cet argent. Dieu est bon et le sultan aussi !»

Je ne m'étonnai plus si le mot de bakchich avait eu tant de pouvoir sur le pauvre hère.

1 Cinquante deux francs dix centimes.

Nous visitâmes toute la maison; elle était spacieuse, mais tombait en ruines par plusieurs endroits ; nous finîmes par choisir quatre pièces, une pour chacun de nous, la quatrième pour Halef avec lira.

Le, prix convenu me sembla modique: cinq piastres par semaine, à peine un franc vingt- cinq chaque chambre !

ce Et le jardin, voulez-vous le voir? proposa notre hôte,

— Certainement; est-il beau?

— Très beau , beau comme le jardin du paradis ! Tu y verras toutes sortes d'arbres, d'herbes, de plantes. Pendant le jour le soleil l'éclairé, et durant la nuit les étoiles le regardent de leurs yeux brillants ; oh ! il est très beau*

— La pluie tombe-t-elle aussi clans ce beau jardin? demandaije en souriant.

— Quand il pleut, il en a sa part. Oui, même il a été quelquefois couvert de neige. Viens et vois, »

Dans un coin de la cour nous découvrîmes une petite échoppe, que nous louâmes pour nos chevaux moyennant un franc vingtcinq centimes. Le jardin pouvait avoir quarante pas en carré ; il était fort insignifiant. Je n'y vis qu'un vieux cyprès au tronc noueux et un pommier sauvage. Les herbes et plantes de toutes sortes consistaient en quelques pousses de chanvre, de persil, surtout en une quantité de pâquerettes chétives et étiolées. La grande merveille de ce superbe jardin était une planche d'oignons, d'aulx et de chiendent. Un malheureux groseillier à maquereau, quelques pousses de champignons, deux ou trois touffes de violettes végétaient pêle-mêle dans un coin.

ce Un beau jardin, n'est-ce pas? nous dit l'aga en s'enveloppant d'un nuage de fumée, car il ne quittait pas sa pipe.

— Admirable, répondis-je.

— Et très productif.

— Excessivement productif.

• — Et que de jolies plantes !... qu'en dis-tu?

— 11 y en a de mille sortes.

— Sais-tu qui s'est promené ici?

■ — Qui donc?

— La plus belle des roses du Kurdistan. As- tu jamais entendu parler d'Esma-khan? Aucune beauté ne saurait lui être comparée.

— C'était la femme d'Ismaïl-pacha, le dernier descendant des califes abassides ?

— Oui. Elle portait le titre de khan, comme toutes les femmes de cette illustre famille. Ismaïl-pacha a été assiégé et vaincu par ïndjeh Bairakdar Mohammed-pacha ; lui et la belle Esma-khan furent conduits prisonniers à Bagdad, Mais elle a vécu ici, elle a respiré les parfums de ce jardin. Émir, je voudrais qu'elle fût encore là !

— A-t-elle planté ce persil et ces aulx?

— Non,' me répondit très sérieusement le brave homme, c'est Merzinah, ma gouvernante, qui a planté tout cela,

— Donc remercie Allah de ce qu'il t'a donné, pour te soigner, l'active et douce Merzinah, au lieu d' Esma-khan.

— Effendi, elle est souvent bien amère !

— Pourquoi te plaindre? Allah partage diversement ses dons. Il était écrit sans doute que tu devais souffrir ces ennuis de ménage.

— Oui, c'était écrit ! Mais, dis-moi, Émir, veux-tu aussi louer le jardin.

— Combien demandes -tu ?

— Dix piastres par semaine 1 ; pour ce prix, vous pourrez jouir du jardin à votre aise et venir y rêver d'Esm a-khan tant que vous voudrez, »

J'hésitai à répondre; ce jardin était fermé par une muraille assez élevée dans laquelle je remarquai une rangée de lucarnes. Ce bâtiment ressemblait fort à une prison.

« Je ne crois pas que nous puissions louer le jardin, repris-je afin d'éclaircir mes doutes.

— Et pourquoi?

■ — Parce que ce mur me contrarie.

— Ce mur?

— Je n'aime pas être si près d'une prison.

— Oh ! ceux qui sont là ne peuvent te déranger, Emir ; leurs cabanons sont trop profonds, ils ne sauraient monter jusqu'à la fenêtre.

■ — C'est la seule prison d'Amadiah?

■ — Oui, l'autre est en ruines à présent; mon tchaoudji 2 est chargé de surveiller les prisonniers.

— Tu crois que ces gens ne m'importuneront pas?

1 Deux francs cinquante centimes.

2 Sergent.

— Tu ne les verras jamais. Emir, lu ne les entendras pas non plus.

— Bien, je te donne les dix piastres en ce cas. Cela fait en tout trente-cinq piastres ; permets-moi de te payer d'avance la première semaine. »

La figure du pauvre homme eut un tressaillement de joie. Lindsay, voyant que je me disposais à payer, remua la tète et tira sa bourse qu'il me lendit. Elle était assez pesante cette bourse de mon insulaire, pour qu'on la déchargeât un peu; je donnai trois mahoub à notre hôte, en lui disant:

« Ne me rends pas de monnaie, le reste sera pour le bakchich. )) La somme convenue se trouvait ainsi plus que doublée ; le chef ' arnaute, tout hors de lui, nous salua respectueusement en murmurant :

« Emir, le Coran a diL-; ce Celui qui donne le double méritera «d'être béni cent fois par Allah. » Allah est ton débiteur, qu'il daigne le rendre ce qui le revient des grâces de sa droite !

— Nous aurions besoin de tapis et de pipes pour nos chambres, peux-tu nous en procurer, Aga?

— Seigneur, donne-moi encore deux pièces d'or et tu auras tout ce que ton cœur désire.

— Tiens, les voilà.

— Je vous laisse, Seigneurs, je vais me hâter de faire tout apporter. »

Nous revînmes sur nos pas ; dans la cour, Merzinah, Y âme du palais , les doigts noirs de suie, portait un grand vase rempli de beurre fondu ; elle s'arrêta pour me demander :

« Emir, prends-tu les chambres ? »

Là-dessus, afin de nous prouver sans doute que son beurre n'était pas de la poix, elle tourna son doigt au bord du pot et goûta délicatement la graisse,

ce Oui, j'ai loué quatre pièces, la petite écurie et le jardin, répondis-je.

— Combien ?

— Trente-cinq piastres par semaine! » s'écria l'aga.

Le rusé matois n'avouait pas tout. Je me demandais comment le malheureux était tombé si complètement sous le pouvoir de cette vieille mégère, et dans le but d'adoucir un peu notre hôtesse, je lui présentai galamment un mahoub en lui disant :

« Accepte cela comme bakchich , ô perle de l'hospitalité ! Si

nous sommes contents de toi , nous doublerons ou triplerons la somme, »

La vieille glissa rapidement l'argent dans ses vêtements,

ce Je le remercie, ô Seigneur, je ferai en sorte que tu le trouves dans ma maison comme dans le sein d'Abraham, noire aïeul. Je le vois, tu es Vernir des plus braves guerriers; tu sais honorer les femmes et donner des bakchich. Vous goûterez tous l'excellente pirindj que je vais confectionner avec beaucoup de beurre fondu. »

La vieille plongea de nouveau son doigt dans le liquide noirâtre ? qu'elle appelait du beurre fondu; sa promesse me fit frémir... brrr!

« Ta bonté est grande, répliquai-je ; malheureusement nous ne pouvons en profiter, il faut que nous sortions tout de suite.

— Je vais du moins vous préparer le repas du soir.

— N'as-lu pas dit que tu avais assez de travailler, nuit et jour, pour l'aga? Nous ne voulons pas te surcharger... Nous devons être souvent invités à dîner dehors; quand nous ne le serons pas, nous mangerons dans une hôtellerie, ou nous nous ferons apporter la nourriture ici.

— Émir, tu ne me refuseras pas du moins le plaisir de vous présenter le repas d'honneur.

— Eh bien! va pour le repas d'honneur. Mais, fais-nous seulement cuire quelques œufs ; nous ne pourrions rien manger de plus aujourd'hui.

— Vous aurez des œufs, Emir, mais vous ne casserez pas les coquilles, l'aga Sélim s'en sert pour boire. Cet étourdi manque, à chaque instant, de tasses et de verres parce qu'il casse tout. »

Nous montâmes dans nos chambres, où Paga nous rejoignit bientôt portant des tapis et des pipes, le tout propre et neuf; nous n'avions pas à nous plaindre.

Comme nous nous installions, Merzinah parut... Le couvercle d'une vieille boîte lui servait de plateau; les œufs durs, seul mets garanti contre les doigts de notre cordon bleu, s'y trouvaient mêles à une espèce de pâte- semblable à des crêpes et cuite dans le fameux beurre noir. Merzinah avait tenu à nous montrer son savoir-faire. Trois coquilles d'oeufs, posées dans les coins, contenaient du sel fort sale, du gros poivre et un peu de cumin. Comme on le pense bien, il n'était question ni de cuillers, ni de fourchettes , ni de couteaux.

Cette réception à la Lucullus nous pénétra de gratitude. Nous

crûmes devoir inviter l'aga, et même la gouvernante, à ce festin de bienvenue.

Le refus énergique de Merzinah nous surprit agréablement. Elle ne s'attendait pas .à un pareil honneur et s'enfuit d'un bond dans son laboratoire culinaire. L'aga, de son côté, mangea fort peu, il semblait préoccupé ; il se leva bientôt en disant :

<c Sais -tu, Seigneur, où je vais aller?

— Non, apprends-le-moi,

— Chez le moutesselim; il faut que je l'avertisse de ta présence ici, car tu es un illustre émir ; il faut qu'il sache comment on t'a reçu dans son palais. »

Notre homme, pour compléter sa toilette de grande tenue, essuya avec soin sur sa manche le beurre fondu qui pendait à sa moustache et nous laissa seuls. Quand il fut parti, Lindsay, évidemment soulagé, me demanda s'il pouvait parler:

ce Oui, Masler.

— Je voudrais acheter des habits.

— Tout de suite ?

— Rouges et à carreaux?

- — Naturellement.

— Donc, allons au bazar, mais vous achèterez pour moi, Sir, voici de l'argent.

— N'achèterons -nous que des habits?

— Quoi encore ?

— Quelques menus objets, des cadeaux pour nos hôtes: par exemple du tabac, du café, ou autres choses semblables qui s'offrent et s'acceptent volontiers,

— Well! je payerai tout.

— Nous devrions contribuer aux acquisitions.

— Bah! je paye tout, ce n'est pas grand'chose,

— Faut- il vous accompagner? demanda Mohammed.

— Gomme tu voudras ; il me semble cependant que tu ferais mieux de rester ici. Déjà à Spandareh on t'a reconnu pour un Haddedîn, on a remarqué ta ressemblance avec ton fils, et...

— Je ne sortirai pas. »

Nous allumâmes nos tchibouk et fîmes quelques pas dans la cour, laquelle était remplie de fumée.

Merzinah se tenait sur le seuil de sa cuisine. « Où sont nos gens? lui demandai-je.

— ÀA r ec les chevaux ; dois -je les appeler?

— Non, nous nous rendons au bazar pour quelques acquisitions; ne le dérange pas, ô gardienne du foyer! Vois, l'eau de ta marmite va s'échapper.

— Laisse -la, Emir, il faut que le repas cuise.

— Le repas? Que fais- tu donc cuire dans cette grande marmite? Ce n'est ni pour loi ni pour l'aga que tu prépares un tel mets?

— Non, c'est pour les prisonniers.

— Àh ! ceux qui sont là, tout près?

— Oui.

— Combien y en a-l-il à nourrir?

— Pas tout à fait une vingtaine.

— Tous sont d'Amadiah?

— Oh! non; il y a quelques soldats annuités, qui avaient voulu s'enfuir, quelques Chaldéens, un Kurde, deux habitants de la ville et un Arabe.

— Un Arabe! Comment cela peut-il se Faire? il n'y a point d'Arabes par ici ?

— On l'a amené de MossouL

— Que donne-t-on aux prisonniers pour nourriture?

— Je leur cuis des flans de farine... C'est leur repas chaud ; je le prépare quand cela me plaît, à midi, le soir, quand je yeux...

— En quoi consistent ces flans?

■ — Je te le dis, ils sont faits de farine et cuils à l'eau ♦

— Mais qui leur porle celte nourriture?

— Moi-même; le sergent m'ouvre les cabanons... As-tu jamais vu une prison, Emir?

— Non.

— Si tu es curieux d'en voir, dis-le-moi, je t'emmènerai.

— Le sergent ne le permettrait pas, sans doute?

— Il faudra bien qu'il le permette, si je le désire, car je suis sa patronne...

— Toi?

— Oui, et celle de l'aga encore!

— C'est vrai!... Je réfléchirai... Je ne sais pas s'il convient à la dignité d'un émir de visiter des prisonniers... Dans le cas où je me déciderais, tu me* prendrais avec toi et tu recevrais uil large bakchich pour ta peine.

— Comme lu voudras, Seigneur... Décide-loi, je suis prêle; peut-être laisseras -tu un rayon de la grâce luire sur les prisonniers , afin qu'ils puissent m' acheter un peu de tabac ou un supplément de nourriture, car ils n'en ont guère. »

Rien île pouvait m'êlre plus agréable, en cette circonstance, que la proposition de la vieille. Mais la prudence ne me permettait pas de poursuivre mes questions. Pendant que je parlais, Halef, lfra et le Kurde sortirent de l'écurie et vinrent nous rejoindre. Nous quittâmes tous la maison.

Le bazar d'Amadiah me parut privé de toute vie, de tout mouvement. Nous rencontrâmes à peine trois ou quatre boutiques, où Ton vendait du café. Celui que nous nous fîmes servir res- ' semblait à une boisson d'orge grillé.

Nous apprîmes bientôt la cause de l'abandon où nous semblait plongée «la ville. Àmadiali, quoique située sur une hauteur, est un lieu extraordinairement malsain. Dès que les chaleurs de l'été se fonL sentir, la fièvre règne dans toutes les maisons, et les habitants un peu riches de la cité se rendent dans la forêt voisine, où sont construites leurs demeures d'été. Cette seconde ville se nomme Yalak.

Après avoir goûté le prétendu café et fait bourrer nos pipes, nous nous rendîmes à la boutique d'un marchand d'habits, que le cafetier nous avait indiquée. Notre choix fut bientôt fait. L'Anglais répondait par signes, je payais pour lui, sans trop marchander, tout alla bien; nous trouvâmes un costume complet, rouge et noir, à carreaux! Nous pûmes alors renvoyer les domestiques et le Kurde, qui reçut en présent une bourse à tabac brodée de perles aux plus vives couleurs et remplie jusqu'aux bords. Le brave montagnard, enchanté, attacha aussitôt la bourse à sa ceinture de manière à attirer tous les yeux sur'ce riche ornement.

Restés libres, Lindsay et moi, nous fîmes une petite promenade par les rues. Nous acquîmes la conviction que cette ville, autrefois si forte et encore aujourd'hui si renommée chez les Turcs par sa situation, ne résisterait pas longtemps à l'attaque de quelques centaines de Kurdes. Le peu de soldats que nous rencontrâmes avaient l'air d'affamés; ils languissaient de fièvre. Les vieux canons de la défense, non plus que le reste du matériel de guerre, n'étaient pas en meilleur état.

Lorsque nous rentrâmes, l'aga, assis devant sa porte, donnait

des signes d'impatience, ce qui est rare en Orient; il s'écria: « Émir, voilà longtemps que je t'attends!

— Pour quoi faire?

— Pour te conduire chez le moutesselim ; je lui ai tout raconté ; quant au portier, lu peux croire quil a senti mon poing sur son nez. Allah le protège! car je ne sais comment je ne l'ai pas étranglé! » . -

Ce disant, notre hôte réunissait les doigts de ses deux mains d'un geste peu rassurant et roulait des yeux terribles. « Qu'a dit le commandant?

— ■ Émir, faut-il t'avoucr la vérité?

— Je l'attends de toi.

— Eh bien, il ne se réjouit pas de ta visite. ■ — Ah!.., vraiment?

— Il n'aime pas les étrangers ; il vit isolé et reçoit rarement.

— C'est donc un solitaiïe?

— Non, mais en qualité de commandant, il devrait loucher, outre le logement, six mille six cent quatre-vingts piastres par mois, et, comme nous tous, voilà onze mois que rien ne lui a été payé... Il ne sait souvent comment boire et manger... Peut-il se réjouir quand une visite lui arrive?

— Je demande à le voir, à lui parler, non à manger chez lui.

— Cela ne peut se faire!... Il doit te recevoir convenablement et dignement; aussi a-t-il fait venir les... les... »

Le pauvre aga semblait très embarrassé.

(( Les quoi? les qui? demandai-je tout surpris.

— Les Juifs d'Amadiah, afin de. leur emprunter cinq cents piastres... Il en a- besoin pour acheter de quoi te traiter..

— Lui ont-ils avancé cette somme?

— Allah illa Allah! ils ne possèdent plus rien eux-mêmes; car ils lui ont déjà beaucoup prêté. Cependant ils lui ont fait crédit pour un mouton et quelques autres petites choses. C'est très fâcheux, surtout pour moi.

— Pourquoi pour toi?

— Parce que je devrai prêter ces cinq cents piastres, ou bien te les demander.

— Explique- toi, aga; tu deviens incompréhensible.

— Émir, tu es riche... Moi je n'ai plus d'argent, pas même un para de ce que tu m'as donné; il a fallu tout acheter,... et puis Merzinah réclame trente-cinq piastres. »

228 UNE YISITE AU PATS BU DIABLE

; Je comprenais. Il fallait prêter cinq cents piastres an moutesselim si nous voulions être reçus par lui. Prêter, c'est-à-dire donner. Je n'étais pas cousu d'or... La somme trouvée dans la selle d'Abou-Seïf m'avait servi jusque-là, j'espérais qu'elle me mènerait jusqu'au bout de mes projets; mais ce commandant paraissait bien rapace... Je ne pouvais, sans me gêner beaucoup, lui fournir cinq cents piastres , il fallait encore recourir à l'Anglais. Certainement il ne marchanderait pas dans une aventure si intéressante. Je fis comprendre à l'aga qu'il eût à attendre ma réponse, et je me rendis chez Lindsay. Celui-ci essayait son costume; sa longue figure rayonnait de joie. 11 me demanda : ce Master, quel air me trouvez-vous?

— L'air kurde, tout à fait kurde!

— Well! un Kurde distingué?

— Oh! très distingué! Mais ce turban, comment l'arrangezvous? Passez-moi récharpe. Voyons. »

L'Anglais n'avait, dé sa vie, déployé un turban; je vins à son aide et lui tournai artislemenl le long châle autour de la tête, de sorte que la coiffure forma bientôt un cercle monstrueux, comme les gens riches de ce pays ont l'habitude d'en porter. Ce genre de turban mesure au moins quatre pieds de circonférence.

— Très réussi! m'écriai -je, voici le grand khan des Kurdes? C'est à s'y tromper !

— Excellent 1 magnifique! Quelle belle aventure que la délivrance de ce master Ainad al Ghanclour! Je payerai tout..., oui, qu'à cela ne tienne! répétait Lindsay avec enthousiasme.

— Dites-vous cela sérieusement, Sir?

— Pourquoi pas?

— Je connais votre bienfaisance, Lindsay, je n'ignore point que vous êtes toujours prêt à secourir vos amis en temps opportun. )>

Il me regarda en souriant .

« Vous voulez de l'argent? demanda-t-il.

— Well! vous en aurez. Est-ce pour vous?

— Non, j'espère que vous ne me soupçonnez pas de jamais rien demander pour moi?

— C'est juste, Sir; pour qui alors?

— Pour le moutesselim.

— Ah bah! et pourquoi?... comment?

— Cet homme est très pauvre ; le sullan ne lui envoie pas sa paye ; sur ce beau système il en a bâti un autre ; celui de tous les fonctionnaires turcs : il pressure ses subordonnés et les habitants de la ville. Personne n'a plus rien et ne peut lui prêter; de sorte que notre visite est pour lui une grosse charge. Il veut, assuret-il, nous traiter en hôtes, mais tout lui manque; il achète un mouton à crédit et me fait demander sous main si je suis assez riche pour lui prêter cinq cents piastres. C'est agir tout à fait à la façon turque, on ne peut compter sur aucune restitution. Il est de la plus haute importance pour Mohammed que nous nous assurions la faveur de ce fonctionnaire; je me suis donc décidé à... »

L'Anglais m'arrêta du geste.

ce Bien, Sir, interrompit- il, voulez -vous une banknote de cent livres ?

— Sir, c'est trop; cela vaudrait, au cours de Constantinople , onze cents piastres; avec les cinq cents que je vous demande, notre homme devra s'estimer satisfait.

— Bah! ce serait mesquin. J'ai donné une robe de cheikh, en soie, à Mohammed... À vous, rien du tout!... Eh bien! laissezmoi agir ici grandement, en votre nom... Faites-nous annoncer au palais.

— Pour quelle heure?

— Dès que nous nous serons procuré de quoi faire un présent, auquel je joindrai les piastres. J'en donne cinq mille pour avoir l'air d'un pacha.

— Wasal deux mille, et c'est beaucoup,

* — Va pour deux mille!... Dépêchons-nous. »

• Je retournai près de l'aga et lui dis :

« Annonce au commandant que j'irai le voir avec un de mes amis.

— Quand?

— Très prochainement.

— Je connais ton nom , mais comment dois-je annoncer celui de ton ami?

— Hadji Lindsay-bey.

— Hadji Lindsay-bey? Bienl et les piastres?

; — Nous demandons au commandant la permission de lui offrir un présent.

— - Il faudra qu'il vous en rende un aussi!

— Non, nous ne sommes pas pauvres; nous avons tout ce que nous pouvons désirer, nous ne demandons que l'amitié du moutesselim ; dis-le-lui bien de notre part. »

L'aga s'éloigna d'un air très satisfait. Cinq minutes plus tard, nous montions à cheval, l'Anglais et moi. Il était convenu que Lindsay persisterait dans son rôle muet. Halef et le buyuk-emini nous suivaient; nous avions congédié le Kurde, qui venait de s'en retourner avec les vêlements prêtés et sa bourse brodée de perles, ravi de nos largesses. Nous chevauchâmes quelque temps à travers le bazar; il n'était pas facile d'y découvrir des marchandises précieuses; enfin un Juif nous exhiba une belle robe brodée d'or et une riche bourse, dans laquelle l'Anglais glissa vingt médjidjés d'or. En semblable occurrence," le bon Lindsay ne marchandait pas, je l'ai cent fois éprouvé pour mon propre compte.

Arrivés devant le palais , nous vîmes environ deux cents Albanais faisant l'exercice, sous la conduite de deux mulazim el de notre vaillant aga. Dès que celui-ci eut remarqué notre présence, il commanda ; «c Halte ! )>

La troupe s'efforça de se ranger en bon ordre, formant une sorte de ligne tortueuse, comme un serpent à la queue recourbée. « Musique ! » cria de nouveau l'aga.

Trois flûtes se mirent aussitôt à gémir tendrement ; un tambour turc les accompagnait, avec je ne sais quel instrument dont le bruit était assez semblable à celui d'un moulin à café.

« Plus fort! plus fort! » criait Sélim-aga, roulant des yeux terribles sur lesquels nos musiciens essayèrent de régler leur ton. Notre entrée devenait triomphale ; les deux lieutenants accoururent pour nous tenir l'étriei\ Je leur distribuai quelque menue monnaie, ce dont leur dignité militaire ne parut nullement blessée. En Turquie les officiers subalternes sont toujours plus ou moins les valets de leurs chefs ; ils prennent l'habitude de se laisser traiter comme tels.

Je remis à Sélim-aga le vêtement brodé et la bourse, en lui disant :

« Va nous annoncer au commandant et offre -lui ce cadeau de notre part. »

Il s'avança d'un air cérémonieux ; nous le suivîmes. Le nazardji du palais se tenait sur le seuil ; celte fois il nous reçut d'une tout

autre façon ; Il croisa les bras sur sa poitrine , fil une révérence profonde en murmurant :

« Votre serviteur vous baise les mains ; mon seigneur vous fait présenter ses compliments. »

Nous passâmes sans lui répondre* À ce moment je regardai mon compagnon: il avait vraiment la figure imposante, sous son bizarre costume aux criantes couleurs ; il commençait à bien porter ses amples vêlements, et malgré sa maigreur il savait se donner une noble prestance; Anglais et riche, il possédait au suprême degré celte assurance que rien ne déconcerte- Le portier, ou plutôt l'intendant du palais, nous fit monter un large escalier au haut duquel nous trouvâmes une antichambre où quelques officiers, civils et militaires, étaient accroupis sur des tapis en lambeaux* Ces hommes se levèrent pour nous saluer avec respect. Ils appartenaient en général à la nationalité turque; quelques Kurdes se trouvaient cependant parmi eux. Ces derniers nous parurent moins misérables d'aspect. Un Kurde libre, des montagnes, se tenait debout appuyé dans l'embrasure d'une fenêtre ; il examinait parfois les assistants avec une mine sombre et farouche, puis se retournait vers la fenêtre pour plonger son regard dans le vaste horizon.

Un Turc vint à nous et me dit :

« Tu es l'émir Kara ben Nématz, que le moutesselim attend?

— Je le suis.

— Et cet effendi est hadji Lindsay-bey, qui a fait vœu de silence ?

— Oui.

— Je suis le back kiatib* du commandant; il te prie de l'attendre quelques instants,

— Pourquoi? Nous ne sommes point habitués h attendre et nous nous étions fait annoncer.

— Le commandant a des occupations indispensables, mais elles ne le retiendront pas longtemps. »

Je compris bientôt la nature de ces pressantes occupations, car je vis deux serviteurs sortir de l'appartement du moutesselim, descendre l'escalier, puis revenir bientôt, portant des boîtes dont le couvercle avait été enlevé. La plus grande de ces boîtes contenait du tabac, l'autre des fèves de café grillées. Le

1 L'historiographe et secrétaire.

commandant avait sans doute envoyé chercher ces objets de première nécessité, dès que l'or anglais avait brillé à ses yeux ravis. L'aga, pour nous faire prendre patience, vint nous rejoindre :

« Effendi, pardonne encore un moment, dit-il, lu vas entrer tout de suiLe. »

Le Kurde appuyé contre la fenêtre s'avança alors el demanda d'un ton amer :

« Et moi, quand entrerai -je?

— Oh! toi, pas encore aujourd'hui!

— Pas aujourd'hui! Mais je suis arrivé avant ces effendi, avant tous les autres; mon affaire est urgente , il faut que je retourne ce soir! »

Sélim-aga roulait ses gros yeux.

<( Ces effendi sont : l'un un émir, l'autre un bey ; toi tu es un Kurde, donc lu ne peux entrer qu'après eux.

— J'ai le même droit qu'eux : je suis envoyé par un homme vaillant, qui lui-même est un bey. »

La façon fière cl hautaine avec laquelle parlait cet homme me plut, quoiqu'il fui fort mal disposé contre nous; au moins il n'avait rien de servile. Mais l'aga semblait furieux, les yeux lui sortaient de la tête ; il criait de toutes ses forces :

« Tu seras reçu plus tard, ou peut-être pas du tout... Si cela ne le plaît pas, tu peux t'en aller. Crois-tu que je vais t'introduire avant des personnages de cette importance? Je n'en vois pas la nécessité, non, je ne la A 7 ois pas. »

J^e Kurde avait probablement oublié le bakchich, c'est pourquoi notre aga ne voyait aucune nécessité à l'introduire. Cependant le montagnard ne se découragea point, il reprit :

<x Sais-tu comment s'appelle la nécessité pour' tin Knrde-Berwari? Elle s'appelle son sabre ! » Il mit la main à sa ceinture et poursuivit : « Yeux- tu que je te la fasse voir de près, cette nécessité-là? que je te la fasse sentir? Le bey de Goumri m'envoie : en ne me recevant pas, c'est à lui que vous adressez l'injure. Quand je reviendrai, si- tu me fais attendre encore, le bey saura comment il doit agir. Maintenant je sors et...

- — Reste, » m'écriai -je.

L'homme s'arrêta étonné. Le bey de Goumiu n'était-il pas celui auquel m'avait recommandé le maire de Spandareh. L'occasion me paraissait excellente.

Notre entrée^deyenait triomphale.

ce Que veux- lu? » me demanda rudement le Kurde.

Je me rapprochai et lui tendis la main en disant :

« Je veux te saluer, car c'est comme si je saluais le bey.

— Le connais-tu?

— Je ne l'ai point encore vu, mais on m'a beaucoup parlé de lui; c'est un vaillant guerrier, il a toute mon estime. Consens-tu à te charger d'un message pour lui?

— Oui, si je le puis.

■ — ■ Tu le peux; mais auparavant je veux le prouver combien j'honore le bey : je n'entrerai pas avant loi chez le commandant.

— Tu parles sérieusement?

- — On ne plaisante pas avec un brave guerrier kurde.

— Vous entendez, vous autres, s'écria le montagnard, cet émir étranger vous apprend ce que c'est que la politesse et les égards. Mais les hommes de Berwari connaissent aussi les usages. — Seigneur, je te remercie, tu m'as réjoui le cœur; j'attendrai que tu aies parlé au moutesselim. »

Il me tendit la main; je la serrai cordialement.

« J'accepte, repris- je, parce que je sais que je ne le relarderai pas longtemps. Dis-moi, quand tu auras vu le commandant, ne pourrais- tu venir chez moi?

— J'irai... Je presserai un peu plus ma monture pour le retour.

— Je loge chez Sélim-aga, le chef des Àrnautes. »

Le Kurde répondit par un signe de têle. La porte du commandant venait de s'ouvrir; nous entrâmes d'un air grave, Lindsay et moi.

La chambre du haut fonctionnaire était tapissée en vieux et sale papier peint; au fond, contre la muraille, s'élevait un gradin d'un pied de haut à peine , couvert d'un tapis , sur lequel le commandant demeurait assis. Get homme était grand et très maigre; son visage portait les traces d'une vieillesse précoce causée par le vice.

Le regard de notre interlocuteur me parut toujours voilé et fuyant; ni au premier abord ni plus tard, il ne m'inspira la moindre confiance.

Le commandant se leva dès que nous entrâmes, et, par un mouvement de la main, nous indiqua une place à sa droite et à sa gauche.

Master Lindsay eut quelque peine à croiser ses jambes et

à trouver la position que les Turcs appellent le repos des membres. Je savais que quand on n'est pas habitué à cette attitude l'engourdissement prend aux extrémités d'une manière insupportable, et je cherchais le moyen d'abréger l'audience, pour ne pas trop fatiguer mon compagnon.

« Soyez les bienvenus, murmura lentement le moutesselim, puisse votre vie être longue!

— Comme la tienne, Moutesselim! Nous sommes venus de loin pour nous réjouir à la vue de ton visage. Que la bénédiction d'Allah soit sur ta maison et sur toutes tes entreprises !

— Je vous souhaite aussi toutes sortes de prospérités et de succès dans vos démarches. Comment se nomme le pays où lu as vu le jour, Émir?

— Le Germanistan,

— Un grand sultan règne-t-il dans ce pays?

— II y règne plusieurs padischah.

— Beaucoup de guerriers peuvent-ils se rassembler dans ta patrie?

— Quand les padischah du Germanistan convoquent leui's guerriers, ils voient plusieurs millions d'yeux attentifs a leur commandement.

— Je ne connais pas ton pays , mais je le sais vaste et renommé. Tu voyages sous la protection du Grand Seigneur? »

J'inclinai la tète en disant :

ce Ta parole est vraie, voici le bouyouroultou du padischah. »

Le commandant porla aussitôt le papier à son front, à ses lèvres, à sa poitrine; puis il lut mon passeport. Tout à coup il s'arrêta :

« Le nom écrit ici n'est pas Kara ben Nemsi? » remarqua-t-il.

Cette circonstance pouvait m'être fatale , je me hâtai de répliquer :

« Voudrais-tu épeler le nom qui se trouve sur le parchemin? »

Il essaya sans y réussir; quant au nom du lieu de ma naissance, il fut obligé de le passer tout à fait.

« Tu vois, m'écriai -je, aucun Turc ne saurait lire exactement les noms du Germanistan , ni mufti ni mollah ne peuvent les prononcer, car notre langue est difficile ; elle s'écrit avec des lettres qui n'ont pas le son des vôtres. J'ai été obligé de prendre, un nom plus aisé à dire parmi vous; je suis bien le hadji Kara ben Nemsi, comme te le prouvent les lettres du pacha de Mossoul. »

Je tendais en même temps les parchemins à Sa Hautesse ; le commandant les parcourut, puis me les rendit avec le bouyouroultou d'un air pleinement satisfait , après les cérémonies ordinaires.

« Et cet effendi? Il se nomme hadji Lindsay-bey? continua le haut fonctionnaire.

— Oui, tel est son nom.

— De quel pays vient-il?

— Du Londonislan, répondis-je, évitant de prononcer le mot d'Angleterre.

- — Il a fait vœu de ne pas parler?

— Oui, il garde le silence depuis quelque temps.

— Il est expert dans Tari de la magie?

— Écoule, Moulesselim, on ne doit parler de magie que devant ceux qui connaissent les secrets de cet art mystérieux.

— Nous pourrions nous entendre avec ton ami, car je m'occupe beaucoup de magie. Crois- lu que l'on puisse faire de For?

- — Oui, on peut faire de l'or.

— Crois -lu à la pierre philosophai©?

— Oui, seulement cette pierre n'est pas au fond de la terre; elle se cache clans le cœur de l'homme, la chimie ne saurait la découvrir.

- — Tu parles à mots couverts; cependant je vois que, loi aussi, lu connais les sciences secrètes. Il y a une magie noire et une magie blanche; à laquelle des deux es-tu adonné? »

Il fallait tourner la chose en plaisantant, car je ne savais que répondre; je m'écriai d'un air décidé ;

ce Je pratique l'une et l'autre.

— Il y a encore d'aulres sortes de magie; comment les appellet-on?

— Il y a la magie bleue, la verle, la jaune et la rouge ; ce hadji Lindsay-bey tient pour la magie grise, à carreaux; seulement, pour le moment, il donne clans la rouge et noire.

■ — Cela se voit à son vêtement; Sélim-aga m'a raconté qu'il porte un kazma avec lui pour creuser la terre et parler avec les morts.

— La chose est très vraie, mais laissons cela pour aujourd'hui; je suis un guerrier et un effendi, non ldiodja (professeur) capable àe l'instruire. »

Le brave commandant, ayant achevé de pressurer sa province,

cherchait, à ce qu'il paraît, ses ressources dans Tari magique. Je ne songeais point à profiter de sa crédulité et ne voulais pas davantage entrer dans la voie des controverses. Ces questions, d'ailleurs, avaient peut-êre pour but de me sonder. Toujours est -il que ma réponse me débarrassa momentanément d'une conversation importune. Le moutesselim frappa dans ses mains pour faire apporter les pipes et le café, puis il reprit, changeant de sujet :

ce Je sais que le pacha est en guerre avec les Yésidi. » Cette nouvelle conversation n'était pas moins périlleuse que la première, mais, après tout, rien ne m'obligeait à répondre directement; je me contentai de dire :

<c Moi aussi j'ai entendu parler de celte guerre. Le pacha va châtier ces rebelles , il fera ensuite aisément rentrer dans le devoir les tribus toujours récalcitrantes. »

Mon interlocuteur me regarda comme s'il eut cherché à lire dans ma pensée, et me demanda :

ce Pourquoi crois -tu cela, Émir?

— Parce qu'il me Ta dit lui-même,

— Lui-même, le moutessarif de Mossoul?

— Oui.

— Quand?

— Lorsque j'étais près de lui, naturellement.

— Comment a-t-il pu te parler de ces choses? interrogea le commandant sans essayer de dissimuler ses doutes.

— Il m'en a parlé parce qu'il a confiance en moi ; du reste, il voulait me donner une mission pendant cette guerre.

— Laquelle?

— Moutesselim, connais-tu la politique et la diplomatie? » Il sourit d'un air un peu embarrassé.

<( Serais-je devenu commandant de la forteresse d'Àmadiah, si j'avais ignoré la diplomatie?

— Tu as raison; mais pourquoi me parles -tu de manière à m'empêcher de le croire?

— Ai -je manqué de diplomatie?

— Oui.

— En quoi?

— Parce que tu viens d'éveiller mon attention par ta question trop brusque, au lieu de chercher à connaître habilement mon secret.

— Il fallait me répondre sans hésiter; le gouverneur de Mossoul ne me cache rien.

— Tu ne m'interroges pas* sur les circonstances de cette guerre. Tu aurais pu te convaincre que le pacha s'est montré plus confiant encore avec moi qu'avec toi, si lu m'avais trouvé plus instruit que tu ne Tes toi-même de ses desseins au sujet de la guerre.

— Gela n'est pas possible.

— Au contraire, cela est 1res possible; je le dirai même que le gouverneur attend mon retour pour m'envoyer dans les pâturages arabes, afin d'y étudier le terrain et dresser des plans.

— Est-ce bien vrai?

— Je te le confie et ne veux pas le tromper.

— En ce cas, tu es sur un grand pied d'intimité près du pacha.

— Oui , certes.

— Tu as de l'influence sur lui?

■ — ■ Pour cela je l'ignore;.. On n'ose jamais se flatter d'une influence qui se perd si vite près des grands.

— Émir, tu m'inquiètes.

— Pourquoi?

■ — • Parce que je sais que la faveur du moutessarif ne luit pas sur moi depuis quelque temps; dis-moi, es-tu vraiment son confident et son ami?

— Il m'a parlé de plusieurs choses dont il ne parle volontiers avec personne ; il ne m'a pas caché la plupart de ses desseins contre les Yésidi; quant à t' assurer que je sois son ami, c'est ce que je ne puis faire.

— Je voudrais éprouver jusqu'où a été sa confiance envers toi; j'en connais le moyen.

— Essaye, répondis -je avec assurance, quoique je ne fusse pas sans appréhension.

— À quelle race appartiennent les Arabes que le gouverneur se propose particulièrement de châtier?

— A la race des Chammar.

— ■ Et à quelle tribu?

— A la tribu des Haddedîn. »

Le commandant garda un instant le silence, puis reprit d'un air fin :

« Comment se nomme le cheikh de cette tribu?

— - Mohammed Émin* Le connais-tu, Moulesselim?

— Non; on m'a assuré que le pacha l'avait fait prisonnier. Tu dois en savoir quelque chose, si le gouverneur t'a donné sa confiance?

— Moulesselim, à quelle épreuve veux-tu me mettre? Àmad el Ghandour est-il assez vieux pour qu'on le confonde avec Mohammed Émin, son père?

— Je ne les confonds point; je ne les ai jamais vus ni l'un ni l'autre- »

Là- dessus je me levai en fronçant le sourcil et m'écriai dans une feinte colère :

« Brisons l'entretien, commandant! Je ne suis pas un gendji (petit garçon) pour me laisser endormir par des contes* Écoute : Si tu veux voir le prisonnier haddedîn. descends dans les cachots d'Àmadiah : le geôlier te le montrera. Je n'ai plus qu'une chose à te dire : garde bien ton captif et ne trahis pas ton secret. Tu as raison, tant que le futur cheikh des Haddedîn sera au pouvoir du gouverneur, celui-ci se trouvera en mesure de poser ses conditions aux tribus. Maintenant permets-nous de nous retirer.

— Emir, je n'ai pas voulu l'offenser; reste, je te prie.

— J'ai encore beaucoup à faire aujourd'hui.

— Il faut que lu restes, car j'ai là un festin tout prêt.

- — Nous pouvons manger chez nous, je te remercie, commandant... D'ailleurs, il y a clans ton antichambre un Kurde qui demande à te parler; il était arrivé avant nous, je voulais le . laisser passer, mais il ne l'a point souffert.

— C'est un envoyé du bey de Goumri, il peut attendre.

— Moulesselim, permets-moi de l'empêcher de commettre une faute.

— Laquelle?

— Tu traites ce bey comme un ennemi ou comme un homme que tu ne crains ni n'estimes. »

Le commandant luttait contre une soudaine explosion de colère ; il murmura sourdement :

« Tu veux me faire la leçon, toi,. Émir, que je connais à peine!

— Non, comment Toserais-je! tu es plus âgé que moi. Quand il a été question de magie, je t'ai montré combien je te regardais comme plus savant; ici c'est d'un conseil et non d'une leçon qu'il s'agit; l'inférieur peut quelquefois dire son avis.

— Je sais fort bien comment je dois traiter ce Kurde; c'est

l'envoyé du bey dont le père se nommait Àbd-el-Soumnit-bey 7 le chef fameux qui a donné tant de tourment à mes prédécesseurs, et en particulier au pauvre Sélim Zillahi*

■ — Le fils agit-il comme le père? Le pacha tire une partie de ses troupes de cette province kurde, il les emploie contre les Arabes, et vient encore de les envoyer chez les Yésidi. Que dira- 1- on à Mossoul, si on apprend que tu dédaignes ainsi les Kurdes- Berwari?.,. Ne crains-tu pas un soulèvement? Serais-tu capable de l'étouffer avec tes seules forces? Fais ce que tu voudras, commandant, je ne prétends te donner ni leçon ni avis. J'ai dit ))

Le moulesselim paraissait réfléchir, il reprit : « Tu crois donc que je doive recevoir ce Kurde?

— Seigneur, tu le sais mieux que moi.

— Si lu me promets de partager mon dîner, je le recevrai.

— J'accepte, » répondis-je en souriant.

Le moulesselim frappa dans ses mains ; un serviteur entra et recul Tordre d'amener le visiteur. Le Kurde fut bientôt introduit, 11 s'avança d'un air fier et salua simplement, sans prosternation.

« Tu es l'envoyé du bey de Goumri? demanda le haut fonctionnaire.

— Oui.

— Quelles sont les commissions de ton maître?

— Un Kurde libre n'a pas de maître ; c'est mon bey, mon chef dans le combat, mais non mon maître qui m'envoie : les Turcs et les Persans ont seuls des maîtres.

— Je ne t'ai point donné audience pour disputer avec toi ; qu'as -tu à me communiquer? »

Le montagnard semblait deviner qu'il devait son introduction à ma prière ; il jeta sur moi un regard reconnaissant et commença avec gravité :

ce Moulesselim } j'avais des choses très graves à te dire, mais tu m'as fait attendre si longtemps, qu'elles sont oubliées; le bey t'enverra un autre message > et si tu le reçois tout de suite, il n'oubliera pas sa commission. »

Tout en parlant, F envoyé s'était rapproché de la porte; au

... dernier mot il avait disparu. Le commandant ouvrit des yeux

tout étonnés, il ne s'attendait pas au procédé; pour moi je

constatai intérieurement qu'un diplomate européen n'eût pas agi

avec plus de noblesse et d'esprit que ce jeune Kurde. J'avais

bonne envie de courir après le montagnard pour le féliciter. Le moutesselim, lui aussi, se sentait une grande démangeaison de poursuivre le fugitif, mais dans un tout autre but II se leva furieux en criant :

ce Scélérat! je vais... »

Cette ardeur s'éteignit vite; le Turc se rassit, je bourrai mon Ichibouk d'un air indifférent.

« Qu'en dis-tu , Emir? me demanda le fonctionnaire.

— Cela ne m'étonne pas; un Kurde n'est pas comme les Grecs hypocrites, ni comme les sales et les obséquieux Juifs, qui s'aplatissent sous les pieds des oppresseurs... Que dira le bey, et que dira aussi le moutessarif?

— Iras -lu raconter au pacha ce qui vient de se passer?

— Non, je me tairai; mais il apprendra un jour la suite de cette affaire.

— Je veux qu'on rappelle cet homme !

■ — Il ne reviendra pas.

— On lui promettra que je l'écouterai avec patience.

— Il n'y croira pas... Cependant je connais quelqu'un qui pourrait le le ramener.

— Qui?

— Moi.

— Toi?

— Oui; je suis son ami, peut-être m'écoulera-t-il.

— Tu es son ami? Gomment l'as-tu connu?

— Je l'ai vu pour la première fois tout à l'heure, dans ton antichambre; mais je lui ai parlé comme il convient, et je lui ai rendu quelques honneurs, parce qu'il se disait l'envoyé d'un bey; il n'en a pas fallu davantage pour me l'attacher, j'en suis sûr.

— Mais sais -tu où le trouver à présent?

— Oui, je le sais.

— Il est parti peut-être,' son cheval l'attendait devant le palais.

— Non ; il s'est rendu chez moi, car je l'avais invité,

— Tu l'avais invité? il devait manger avec toi?

— Je dois le recevoir comme un hôte, j'ai un message à lui confier pour le bey.

— Un message pour le bey! Quel genre de message?

— 'N'ss-tu pas diplomate? Demande au pacha de le répondre.

— Émir, lu parles en énigmes.

— Ta sagesse devinera bientôt le mystère. Je te l'ai dit, tu faisais une faute tout à l'heure... Tu" as repoussé mes avis. Maintenant laisse-moi réparer celle faute en envoyant au bey de Goumri un message amical.

— Mais ne puis -je savoir?...

— Si, je vais te confier mes intentions, quoiqu'il s'agisse d'un secret diplomatique. J'envoie un présent au bey*

— Et de la part de qui?

— Je ne puis le le dire,... ne le devines- tu pas? Faut-il ajouter que rauleur de ce présent habile l'ouest d'Amadiah et qu'il désire beaucoup être en bonnes relations avec le bey?

— Seigneur, c'est assez! Tu es vraiment dans l'intimité du bey, ce présent vient de lui ! »

Ce moulessclim faisait preuve d'une- pauvre intelligence , usée par le vice. J'appris plus tard qu'il était la créature de son triste prédécesseur. Celui-ci avait été élevé lui-même, par de honteux moyens, des fonctions de simple néfous-emini de Zillah, dans l'Asie Mineure, au commandement d'Amadiah,

Ma visite à ce fonctionnaire tournait singulièrement. La conversation , dirigée un peu par le hasard et même d'abord contre ma volonté, finissait par convaincre le bonhomme de beaucoup de choses fort aventurées. Je prévoyais l'embarras du moutesselim dans le cas où mon dessein réussirait, je me demandais si je pourrais l'en sortir, et je me sentais un véritable remords de l'enferrer ainsi. Cependant comment sauver le jeune chef sans employer la ruse?

J'en étais là de mes pénibles réflexions, lorsqu'on apporta le repas. 11 consistait en un morceau de mouton et en un plat de pilau.

Notre commandant se mit à dévorer avec une telle avidité, qu'il en oublia la parole. Après s'être rassasié, il se remit assez pour me demander :

(C Es -tu sûr de retrouver ce Kurde?

— Je l'espère, il ne semble pas homme à me tromper.

— Tu me le renverras?

— Si tu le désires,

— Crois -tu qu'il t'attende? »

Je compris que le commandant nous congédiait, non par

manque de politesse, mais dans la crainte de voir échapper le messager. Je me levai en disant :

« Tu as raison, permets-nous de retourner chez Sélim-aga; il ne faut pas exercer trop longtemps la patience du Kurde.

— Oui, mais vous reviendrez pour le repas du soir.

— J'accepte. À quelle heure seras-tu prêt?

— Je te le ferai savoir ; du reste lu seras toujours le bienvenu. » Le repas n'avait point été long; nous prîmes congé, et notre

commandant voulut, pour nous faire honneur, nous accompagner jusqu'à, la porte.

Nos deux serviteurs nous attendaient avec les chevaux.

Le moutesselim me demanda tout étonné :

ce Tu as un bachi-bouzouk avec toi?

— Oui; le pacha m'avait muni d'une forte escorte, mais cet homme me suffit, je sais me protéger moi-même.

— Quel beau cheval! Emir, l'as-tu acheté ou élevé?

— On me l'a donné.

^ — Un tel présent ne peut venir que de la main d'un prince ; qui te Ta fait, Émir?

— Cela c'est mon secret, tu l'apprendras peut-être bientôt. » Nous mon lames à cheval. Sélim-aga, accourut derrière nous,

recommença sa parade, criant de toutes ses forces :

« Présentez armes ! »

Les hommes formèrent une seule ligne.

« Musique, sonnez! »

La tremblotante musique et les moulins à café se firent entendre, comme au moment de notre entrée.

« Déchargez tous vos armes ! »

malheur! la moitié à peine des vieux fusils partirent. L'aga roula des yeux terribles; les soldats confus roulèrent aussi les leurs; chacun travailla de son mieux à mettre son arme en état, nous nous rangeâmes pour écouter la décharge d'honneur. Hélas! nous n'entendîmes guère plus de bruit que n'en font les fusils d'enfant fermés par un bouchon.

Arrivé à la maison, je trouvai le Kurde assis dans ma chambre, fumant tranquillement avec ma pipe et mon tabac. Il usait de l'hospitalité suivant la coutume du pays; sa confiance me fit grand plaisir.

— Sois le bienvenu, ami! m'écriai -je en entrant.

— Tu parles kurde ! me dit-il tout heureux -

— Un peu, 1res peu, mais nous saurons nous entendre. »

Je donnai l'ordre à Halef de me procurer un repas satisfaisant pour mon hôte dans quelque restaurant du voisinage, puis je m'assis près du Kurde, prenant une bonne pincée de tabac et m'apprêlant à causer comme si nous eussions été de vieux amis,

« Je t'ai fait attendre longtemps, commençai -je , le moulesselim a voulu que nous mangions avec lui.

— Seigneur, je t'ai allendu volontiers ; la belle jeune fille qui te sert d'hôtesse m'a donné une pipe, et j'ai pris de ton tabac. J'ai bien vu tantôt à ton visage que tu ne lé fâcherais pas si j'agissais comme ton hôte.

— Tu es un des guerriers du bey de Goumri ; ce qui est à moi est à toi. Je suis heureux de pouvoir te remercier du plaisir que lu m'as causé tout à l'heure chez le commandant.

— Quel plaisir, Seigneur?

— Tout jeune encore, tu as su parler au moutesselim comme un vieillard, comité un homme fait. »

11 sourit.

« Je lui aurais parlé d'une autre feiçon si j'avais été seul avec lui.

-^ Plus rudement?

— Non, au contraire; mais il y avait là des témoins, je devais, faire respecter l'honneur de celui qui m'envoie.

— Tu as atteint et même dépassé ton but : le commandant désire te revoir, il veut entendre ton message.

— - Je ne lui donnerai pas cette satisfaction.

— Et si je t'en prie, tu me refuseras aussi?

-»- Est-ce que tu désires cela de moi, Emir?

— Oui, j'ai promis d'obtenir cette concession de ton amitié.

— Connais-tu le moutesselim? Est-il ton ami?

— Non, je le voyais tout à l'heure pour la première fois.

— Eh bien, je vais t'apprendra quel homme c'est. Je ne puis mieux le caractériser qu'en te disant que les solian* ne recueillent plus même vingt mille piastres dans tout Àmadiah (car il n'a pas le fermage de l'impôt suivant l'usage, on le lui a retiré)* Le sultan n'écoute pas souvent les plaintes de ses provinces; il a dû cependant les entendre ici; les choses criaient trop haut contre le ciel. Get homme a tellement pillé les habitants de la ville, que

1 Receveurs d'impôt.

les malheureux se cachent dans les montagnes, même en hiver, et n'osent plus reparaître. Tout le canton est dévasté, la famine s'y établit en permanence. Le moutesselim a toujours besoin d'argent; il emprunte; quand on ne lui prêle pas de bon cœur, on reste exposé à sa vengeance* C'est un lâche ? arrogant avec les faibles, plat devant ceux .qu'il craint; ses soldats meurent de faim el de froid, partfe qu'il ne leur fait donner ni vivres ni habits ; ils n'ont que de mauvaises armes. Le moutesselim vend les fusils neufs à son profit. Quand on lui envoie de la poudre pour les deux misérables canons restant, il la cède moyennant de F argent qu'il empoche! »

Ce Kurde n'exagérait point; oui, voilà bien l'incurie, l'avidité, les déprédations, la vénalité du fonctionnaire turc. Tout cela monte à un point tel, qu'il faut en être, comme moi, témoin oculaire pour y croire,

« En quels termes est ton bey avec le commandant? demandai-je au jeune homme.

— En mauvais termes; les Kurdes viennent souvent à Amadiah ; ils y vendent, ils y achètent; le moutesselim les taxe pour chaque entrée et sortie, ce que notre bey souffre avec impatience. Dans beaucoup de cas, le moutesselim s'arroge sur nous des droits usurpés. Dernièrement, deux Kurdes avaient acheté du plomb et des balles ; lorsqu'ils sortirent d'Àmadiah on exigea l'acquit de la taxe ; or cette taxe est le double du prix de l'achat. Nos hommes ne purent ni ne voulurent payer, fis furent retenus en prison. Le bey réclama leur liberté, consentant à ce que le plomb et les balles restassent confisqués. Le commandant refusa. 11 voulait un dédommagement pour le procès et l'entretien des captifs ; le total montait à cent quarante piastres. Nous ne consentîmes point à payer. Depuis les Kurdes restent en prison, et on compte leur nourriture à dix piastres par jour.

— C'est pour traiter cette affaire que tu es venu?

— Es- tu chargé d'acquitter la somme?

— Non.

— Et tu crois pouvoir entrer en accommodement? Tu n'arriveras

à rien.

— Je dirai au moutesselim que dorénavant nous arrêterons tous ceux d'Àmadiah qui franchiront nos- frontières, jusqu'à ce qu'il nous ait rendu les nôtres.

— Ces représailles n'auront pas de résultat. Crois -tu que le commandant s'inquiète beaucoup du sort de ses administrés ou de ses soldats? Vous soulèverez un conflit qui pourra znai tourner pour vous. N'avez -vous pas songé plutôt à enlever les prisonniers ?

— Une évasion est impossible,

— Pourquoi? La prison est-elle donc si bien gardée?

■ — Oh! les gardes nous effrayent peu : un sergent, quelques Àrnautes mourant de consomption, on en viendrait à bout;,* Mais comment éviter le bruit? toute la garnison serait en un instant sur pied! Puis les murs sont épais, la prison se ferme avec deux portes garnies de fer. Les soupiraux des cachots donnent sur le jardin attenant à cette maison , qui est occupée par l'aga des Àrnautes... Non, non, l'évasion est impraticable.

— Si vous trouviez un homme prêt à vous aider...?

— Où trouver cet homme? Quel est-il?

— Moi.

— Toi! ô Emir, tu le tenterais? Ah! je te bénirais mille fois, car les prisonniers qu'on relient ici sont mon père et mon frère !

- — Gomment l'appelles -tu?

■ — • Dohoub : ma mère est une Kurde de la famille des Dohoubi.

— Tu penses sans doute qu'étant étranger dans ce pays, je ne puis guère te seconder dans une pareille entreprise, mais fie-toi à mon expérience. Si ton bey nous offre un asile après l'évé-. nement, si tu me promets, toi-même , un fidèle concours, tu verras que nous nous tirerons d'affaire. Demain je m'occuperai de dresser mes plans. »

Il y avait une forte dose d'intérêt personnel dans mon dévouement; je cherchais à me ménager un sûr abri chez les Kurdes, car je prévoyais en avoir besoin ; et, en agissant ainsi, j'obligeais le bey de Goumri à nous prendre sous sa protection.

Le jeune homme me demanda:

oc Tu crois donc que je devrais retourner chez le commandant?

— Oui; va au palais, essaye encore d'entrer en composition. Je ferai, de mon côté, tous mes efforts pour que tes parents te soient rendus.

— - Seigneur, comment te remercier?

— Écoute. Je te conseille de ne point parler de représailles; dis seulement que, si les prisonniers ne sont pas mis en liberté, : tu iras jusqu'à Mossoul implorer le pacha... Tu pourrais faire

entendre aussi que lu comptes passer par le pays des Yésidi et voir Ali-bey, leur chef.

— Seigneur, ce serait trop oser et trop dire !

— Fais ce que je te conseille, j'ai mes raisons pour cela. D'ailleurs, le commandant sera peut-êlre plus trailable à présent sur la question des prisonniers; il les retenait pour avoir de l'argent, or nous venons de lui donner une belle somme.

— - Eh bien! essayons, je me rends chez lui à l'instant.

— Ne manque pas de revenir chercher le paquet pour le bey; mais attends, je vais te donner un mot que tu remettras au commandant. )>

J'écrivis à la hâte en turc, sur une feuille de mon carnet : « Permets-moi, Moulesselim, de te recommander l'affaire de ce Kurde. Je crains que le pacha ne finisse par se fâcher si Ton moleste trop ce peuple. » Je signai, et Dohouh emporta hâtivement le papier.

Je m'étais posé en personnage influent; je continuais mon rôle, risquant gros jeu peut-être, mais les circonstances m'avaient entraîné. L'audace pouvait me faire réussir; aurais-je abandonné une partie si bien engagée?

En ce moment Halef rentrait avec une énorme provision de mets froids, de fruits, etc. Jamais je n'eusse cru qu'on parvînt à trouver tant de comestibles dans Àmadiah; il y en avait bien pour une semaine.

c< Hadji Halef Omar, quelle abondance! m'écriai-je.

— Allah est grand, Sidi, ma faim est grande aussi! Sais-tu que ni moi ni le petit Ifra nous n'avons mangé depuis Spandareh?

— Mangez donc, mais auparavant prépare ici un bon repas; je ne veux point laisser partir le. Kurde mourant de faim. As-tu trouvé du vin?

— Non.. Tu es maintenant un fidèle crovant et tu veux tou-

tj

jours faire usage de la boisson des infidèles! Allah kérim! Je suisjnusulman , je ne demande pas de vin dans Amadiah...

— Eh bien, j'irai en chercher moi-même, tu me comprends, Halef? point de plaisanterie.

— Non, Sidi, tu n'iras pas! Seulement est-ce que je puis me faire entendre de ces gens? Je ne connais pas le kurde, je ne sais pas comment on dit : vin. Je ne puis acheter ce dont je ne sais pas le nom.

— Enflure, le vin se dit charab, en kurde cherab; tu vois que

la différence n'est pas grande. Sir Lindsay a besoin de vin, ainsi exécute -loi, »

Halef sortit; mais comme il avait laissé la porte ouverte, j'entendis la voix aigre de Merzinah se mêlant à une voix d'homme ; elle grondait comme à l'ordinaire, Halef rentra presque aussitôt en criant ■:

<c Sidi, il y a ici un homme que l'hôtesse ne veut pas laisser entrer.

— Quel est cet homme?

— Un habitant d'Àmadiah, dont la fille est malade.

— Eh bien, qu'y puis-je faire?

— Pardonne-moi, Sidi; lorsque j'allais acheter du pain, j'ai rencontré un homme courant si fort, qu'il me renversa presque. Je lui demandai pourquoi il était si pressé; il me répondit qu'il courait chercher un héldm, afin de soigner sa fille, car elle venait de tomber subitement malade et allait mourir. Là-dessuè je lui ai conseillé de venir te trouver; il n'y a pas sur la terre de meilleur héldm que loi !

- — Tu as agi sottement, Halef; lu sais bien que je n'ai plus la pharmacie avec laquelle je traitais les gens, quand nous voyagions sur le Nil.

— Sidi, un grand savant comme toi ne peut-il pas guérir sans ces petits grains?

— Mais je ne suis pas médecin.

— Tu connais tout. »

Que faire? Halef n'oubliait pas les bakchich que lui avaient valu mes anciennes cures; d'ailleurs pourquoi ne pas essayer? Tout le monde peut être médecin dans ce pays.

ce Allons! murmurai -je avec un reste d'humeur, notre hôtesse est plus avisée que toi, Halef; cependant va me chercher ton client. »

Le petit Arabe rentra bientôt, poussant devant lui un étranger tout couvert de sueur ; son front et sa barbe étaient humides , de grosses gouttes tombaient sur ses vêtements. Je le reconnus pour un Kurde aux mèches de cheveux qui s'échappaient de son turban ; néanmoins il portait le costume turc.

« Salam! me dit-il tout essoufflé. Seigneur, ma fille va mourir; elle parle déjà du ciel!

— Qu'a-t-elle, ta fille?

— Elle est possédée d'un malin esprit qui veut remporter.

— Comment sais- lu cela?

— Le vieux hékim turc que je suis allé chercher me l'a dit. Il lui a donné une amulette, mais il ne promet pas de la soulager.

— Quel âge a la fille?

— Seize ans.

— - Souffrait- elle des crampes ou de l'épilepsie?

— Non, elle n'a jamais été malade; c'est aujourd'hui seulement que le mal Ta prise.

— Mais que lui fait le mauvais esprit?

— Il est entré dans sa bouche, car elle se plaint de ce qu'il lui griffe la gorge ; il lui a tellement enflé les yeux, qu'ils semblent ne plus tenir dans sa tête ; ses lèvres sont rouges et son visage aussi; elle est couchée et répèle toujours: Le ciel est beau! le ciel est beau ! »

Je crus comprendre qu'il s'agissait d'un empoisonnement et qu'il n'y avait pas de temps à perdre.

« Demeures -tu loin d'ici ? demandai-je au pauvre homme. Je vais essayer de secourir ta fille.

- — ■ Je demeure tout près.

- — ■ N'y a-l~il pas d'autres médecins clans la ville que ce vieux hékim ?

■ — Non, Seigneur.

• — ■ Dépêchons-nous donc. »

Il me conduisit en toute hâte dans sa maison; nous traversâmes trois ruelles, puis nous arrivâmes devant un bâtiment d'assez convenable apparence, dont les propriétaires devaient appartenir à la classe aisée, du moins relativement. Nous passâmes deux pièces pour pénétrer dans une troisième plus reculée. Là, sur une sorte de matelas posé à terre, gisait une jeune fille étendue sur le dos. Quelques femmes pleuraient autour de la malade, tandis qu'un vieillard accroupi et sans turban récitait, dans un coin, à haute voix, une interminable formule de prières. « Tu es le hékim? demandai-je à ce vieillard.

— Oui.

— Quelle est la maladie de cette jeune fille?

— Seigneur, le diable est entré en elle.

— Tu te trompes; si le diable la possédait, elle ne parlerait pas du ciel.

— Seigneur, on ne comprend rien à son état; le diable

l'empêche de boire et de manger, il lui cause des étourdissements pour la faire mourir.

■ — ■ Laisse-moi voir cette malade. y>

Je m'agenouillai devant le matelas, en écartant les pleureuses* La jeune patiente me sembla très jolie, malgré son abattement.

« Seigneur, sauve ma fille! s'écria une des femmes, et tout ce que nous avons est à toi !

— Oui, ajouta l'homme qui était venu me chercher. Tu prendras tout ce que nous avons, tout ; car c'est notre unique enfant, c'est notre vie! Rends-la-nous ! »

Une autre voix, vraiment étrange, s'éleva au fond de la pièce en disant:

ce Sauve-la I Tu seras riche, tu seras le favori d'Allah ! » Je regardai dans la direction de cette voix, j'aperçus une vieille femme dont l'aspect me donna presque le frisson. Elle paraissait avoir au moins cent ans, sa taille était loute courbée ; il ne lui restait plus qu'un peu de peau sur les os ; son maigre visage me fil l'effet d'une tête de mort, mais de ce crâne branlant tombait jusqu'à terre la plus abondante chevelure blanche que j'aie jamais vue. J^a vieille, joignant ses mains osseuses, entourées d'un long rosaire, répéta avec un sanglot:

(( Oui, sauve-la, sauve ma chère petite-fille, et je prierai sans cesse pour toi la sainte Mère des Douleurs, la mère de notre Dieu !» Cette femme était donc catholique, au milieu de ces populations turques et kurdes !

« Prie, répondis-je tout ému, je ferai ce qu'humainement il est possible de faire. »

La malade avait les yeux ouverts, les pupilles extrêmement dilatées, mais l'expression de son visage restait gaie et souriante. Ses joues brillaient de fièvre, son pouls et sa inspiration me parurent très irréguliers ; son gosier desséché et brûlant avait un mouvement fiévreux, même à l'extérieur. Je demeurai convaincu d'un empoisonnement par la belladone ou le stramonium ; je sentais toute l'insuffisance de ma science médicale.

« Y a-t-il eu des vomissements ? demandai-je au père.

— Non.

— Pourrais- tu me donner un miroir?

— En voici un tout petit, pendu au mur.

. — . Apporte-Je-moi* »

Le vieil hékim se mit à rire, et murmura :

« Il veut faire mirer l'esprit ! »

Je ne répondis point, je cherchai, en me rapprochant de la fenêtre., à diriger la réflexion des rayons du soleil couchant sur le visage de la malade. Cette éblouissante lumière ne fit pas même trembler l'iris des yeux,

« Te souviens -lu de ce que ta fille a mangé avant de tomber malade? repris-je en m'adressanl toujours à mon client.

— Je ne sais, elle était restée seule.

— Où?

^— Ce n'est point le malin esprit qui tourmente ta fille ; elle a bu ou mangé quelque poison.

— Allah il Allah ! Est-il possible, Seigneur?

— Oui.

— Ne le crois pas, interrompit le vieux médecin. Le diable est en elle.

— Tais-toi! » ordonnai-je, et me tournant vers les parents, je leur demandai : « Avez -vous du citron, ici?

— Non.

— Du café ?

— Pourriez-vous vous procurer tout de suite de la noix de galle?

— Il en croît beaucoup dans nos forêts, nous en avons à la maison.

— Préparez bien vite une grande tasse de café très fort et bouillant, faites cuire de la noix de galle dans de l'eau, envoyez chercher du citron.

— ■ Ah ! il veut nourrir le démon avec de la noix de galle, du citron et du café ! » exclamait le vieux médecin levant les bras d'un air épouvanté.

J'essayai d'introduire les doigts dans la bouche de la malade, en les protégeant contre ses dents au moyen du manche de mon couteau. Je voulais provoquer un vomissement^ et je n'y réussis point ; une médication énergique était nécessaire.

ce Y a-l-il une élizaga (pharmacie) dans le voisinage? m'écriai-je.

— Oui, dans notre rue même.

— ■ Viens avec moi, hâtons -nous. »

Nous entrâmes dans une misérable petite boutique, où je trouvai un véritable chaos de mille choses utiles et inutiles : pommades rances, tubes de pipe, vieux papiers à emplâtre, chandelles de

suif, rhubarbe, sucre non clarifié dans une vieille caisse; des fèves de café mêlées à de la fleur de tilleul ; des grains de poivre, de la craie en poudre, des feuilles de séné au fond d'une boîte, dont le couvercle renversé contenait du miel, enfin du gingembre, des sulfates, du savon, du tabac, du sel, des besicles, du vinaigre, de la charpie, de l'antimoine, de l'encre, de la valériane, du goudron, des figues en quantité et de l'assa-fœtida, le tout pêle-mêle, sens dessus dessous, sans ordre, imprégné d'une saleté répugnante. Un petit homme, non moins dégoûtant que sa marchandise, était assis au milieu de la boutique.

Combien ce malheureux apothicaire devait causer de ravages, avec ses remèdes gâtés ou mal distribués, dans une population décimée par les maladies !

Je choisis une petite bouteille, parmi le fouillis des flacons vides, dont la plupart étaient cassés, je la fis remplir de sel de zinc ; je pris aussi un peu d'ammoniaque liquide conservée au fond d'une autre fiole.

Le sulfate de zinc, administré avec précaution, procura un grand soulagement à la malade. On lui fît boire ensuite du café mêlé de citron et de jus de noix cle galle. De plus, je recommandai aux femmes qui la soignaient cle l'asperger fréquemment avec de l'eau froide et de lui laver le visage avec l'ammoniaque étendue d'eau, pour l'empêcher de dormir, car je craignais une congestion, Je promis du reste de revenir bientôt.

En vérité, je ne sais si mon traitement eût eu l'approbation de la Faculté, mais je faisais ce que je pouvais, et le succès couronna mes efforts. Le premier danger écarté, avant de quitter la maison, j'examinai un peu mon entourage. Je vis tout à coup, dans un angle de la pièce, une corbeille remplie de mûres, parmi lesquelles se trouvait une certaine quantité de baies de laurier-cerise. Ce fut toute une révélation !

« Veux- tu voir le malin esprit qui a causé la maladie? demandaije au vieil hékim.

— Un esprit ne peut se voir , et quand même il serait visible , ce ne serait pas toi qui me le montrerais , car tu n'y crois pas... Si la malade guérit, c'est que mon amulette l'aura sauvée.

— Ton amulette! je la lui ai enlevée 1 regarde, la voici à terre; je vais l'ouvrir devant toi.

— Je te le défends! s'écria le vieillard, se précipitant pour saisir l'objet.

— Laisse celle amulette, hékim; mes doigts sont plus forts que les tiens ; pourquoi ne veux-tu pas que je l'ouvre ?

— Parce que le charme est enfermé là ! Si tu l'ouvrais, tu serais immédiatement atteint par le mal qui agite la jeune fille.

— Eh bien, essayons. »

Le vieux sorcier s'efforça en vain de m'arracher son amulette des mains; je tins bon. Le sachet consistait en deux morceaux de peau de veau de forme carrée et cousus ensemble; je les déchirai, quelques mouches mortes s'échappèrent alors du petit sac. Je ne pus m'empêcher de rire ; secouant à terre ces malheureuses bestioles, je dis au vieux médecin :

ce Que pouvaient faire ces innocents moucherons? Tu le vois, hékim, Ion remède était ridicule; maintenant où est l'esprit qui doit nie saisir?

— Attends un peu, tu le sentiras !

— Non , écoute-moi , le seul démon auquel on puisse attribuer la maladie de cette enfant est ici, dans ce panier. Regarde : un médecin comme toi doit connaître ces fruits. »

Je lui montrai les baies noires ; le vieillard fit un geste d'épouvante et s'écria :

ce Allah, protège-nous 1 ce sont des oelum kires (des cerises de folie) ! Celui qui en mange doit mourir, il n'y a plus d'espoir pour lui ! 11 est perdu ! perdu !

— Eh bien 1 l'enfant a mangé de ces fruits ; je l'ai bien vu à ses yeux, car ce poison dilate exlraorclinairement la pupille, ne l'oublie pas. A présent, békim, remets ton turban, puis va-t'en, autrement je te force à goûter les cerises de folie, pour que tu puisses expérimenter ensuite avec des mouches mortes et voir si elles te sauveront la vie. Tu m'entends? »

Je tenais quelques baies empoisonnées à la main ; je fis mine de poui^suîvre le sorcier; celui-ci, épouvanté, roula hâtivement son turban autour de sa tête chauve et disparut sans demander son reste.

Les assistants comprenaient que j'avais raison, le mieux survenu dans l'état de la malade me justifiait assez. Les parents se confondirent en formules de remerciements et de louanges, auxquelles je ne pus mettre fin qu'en prenant la fuite. Je recommandai pourtant qu on vînt m'appeler s'il arrivait quelque accident nouveau.

Lorsque je rentrai chez moi, j'aperçus Merzinah courant devant

la porte de sa cuisine, avec des gestes furieux, et brandissant une énorme cuiller.

Une sorte de torchon mouillé était jeté si habilement sur sa tête et ses épaules, qu'il couvrait son vénérable front presque jusqu'aux yeux et cachait par derrière sa mince queue de cheveux gris. En même temps, j'entendis, au fond du laboratoire culinaire, la voix de maître Halef criant :

c< Attends, attends, vieux dragon! je t'apprendrai à rôder autour de mon café ! )>

Notre hôtesse, qui avait fini par s'arrêter, se débarrassait du linge humide, et, le roulant en boule, allait, je crois, riposter par ce projectile, quand elle m'aperçut.

« Emir ! murmura- t-elle toute tremblante de colère, heureusement te voilà! Défends-moi des fureurs de cet homme sauvage!

— Qu'y a-t-il donc, ô rose d'Àmadiah ?

— Il prétend qu'il a trouvé mon café dans ta caisse et le tien dans mon sac.

— Est-ce vrai, Merzinah?

— Vrai ! Je le jure par Àïcha, la mère de tous les saints, que je n'ai de ma vie touché ta caisse du bout de l'ongle I

— Tais-toi, grand'mère de toutes les menteuses et de tous les larrons, reprenait la voix de Halef, toujours du fond de la cuisine* Oses- tu bien soutenir que tu n'as pas volé notre café ! du café qui m'a coûté vingt-cinq bonnes piastres les deux cent dreni 4 !..♦ Je prouverai, ton mensonge à mon sidi ! »

Halef s'était avancé sur le seuil, il tenait d'une main la petite caisse de -café récemment achetée, et de l'autre un grand cornet de papier tout ouvert.

« Sidi, grondait le petit homme hors de lui, Sidi, tu connais le café de Harima?

— Oui, certainement.

— Eh bien, dis -moi lequel des deux ! y>

Je soumis les grains de café de la boite et du cornet à une minutieuse inspection.

« H y a du café de Harima des deux côtés, repris-je, mais les grains sont mêlés avec beaucoup de mauvaises fèves et de coques desséchées, surtout ceux de sa caisse. *

— Là! tu le vois, Sidi! J'ai acheté de V excellent harima, et

1 Environ trois quarts de kilogramme.

celle mère, celle grand 'mère de brigands et de voleurs nous fait cuire un détestable café rempli de sales coques* Oui, Iule vois, elle a changé ce qu'il y avait dans la caisse !

— Sidi, lu es un vaillant guerrier, un grand savant, le plus sage des juges, répliquait Merzinah, en agitant son torchon devant le nez de Halef ; tu puniras ce père des malfaiteurs, ce fils de calomniateurs ! Tu le puniras sévèrement, . .

— Me punir ! criait Halef tout suffoqué, il ne manquerait plus que cela !

— Oui, continua Y hôtesse imperturbablement, il est venu flairer autour de mon cornet; il a changé et mêlé le café lui-même, pour jeler la honte, devant tes yeux, sur ma maison.

— faisceau des trente-neuf vices! répliqua Halef tout à fait furieux, tu oses essayer de me faire passer pour un voleur! Si lu n'étais pas une femme, je te...

— Halef, calmons -nous ! m'écriai-je quand je pus me faire entendre au milieu de ce torrent de paroles ; je vais lâcher de prononcer un juste jugement entre vous, Écoute : loi, Merzinah, tu prétends que c'est Halef qui a mêlé le café?

— Oui, Emir, c'est lui.

— Bien. Prends donc la boite et donne-nous le cornet; de celle manière vous serez satisfaits tous les deux ; je verrai bientôt du reste si ma sentence est juste. »

La vieille ouvrait la bouche pour proies 1er, mais Halef lui coupa la parole, en me disant :

<( Sidi, qu elle se dépêche, car nous avons besoin tout de suite du café.

— Pourquoi cela ?

■ — ■ Parce que lu as des hôtes chez loi.

— Qui donc?

— Trois Kurdes; ils t'attendent; celui qui est déjà venu tout à l'heure accompagne les autres.

— Alors, va acheter du café, laisse-lui celui-ci, et que tout cela finisse ; hâte -loi. »

Je montai rapidement l'escalier; les deux nouveaux venus ne pouvaient être que les prisonniers du moulesselim; j'étais curieux de les voir. Lorsque j'entrai, les visiteurs se levèrent. Dohoub me dit:

« Émir, voici ceux que tu as sauvés... Effendi ! le moulesselim a lu la lettre, aussitôt il m'a rendu mon père et mon frère.

— Lui avais-tu fait pressentir ton intention de te rendre à Mossoul ?

— Oui, ton conseil était bon, cette menace a tout à fait changé le ton du moulesselim, et, après avoir parcouru ton écrit, il s'est hâté d'ordonner à Sélim-aga d'ouvrir aux captifs.

« Attends , attends , vieux dragon ! je t'apprendrai à roder autour de mon cale! a

— Combien demande- 1- il pour compensation?

— Il nous remet toute amende et retient seulement le plomb avec les balles* Émir, dis-nous comment nous pouvons nous acquitter envers toi.

— Connais -tu le nézanoum de Spandareh?

— Oh ! très Lien : sa fille est la femme de noire bey s il vient souvent à Goumri pour la visiter.

— Eh bien, le nézanoum est mon ami; il nous a reçus hier chez lui et je ne l'ai quitté que ce malin, il m'a demandé de visiter son gendre si je passe par Goumri.

— Viens, Emir, viei\s chez nous, lu seras mieux reçu que par le commandant, ou même le pacha!

— J'irai peut-être, mais je dois rester ici encore quelques jours. Le nézanoum m'a remis un paquet pour voire bey, veux- tu t'en charger?*,. Vous saluerez le bey de ma part ; vous lui direz que je suis son ami et lui souhaite mille prospérités*

— C'est là le message dont tu me parlais ?

— C'est trop peu faire pour loi*

— Peut-être vous donnerai- je, plus lard, le moyen de me témoigner votre amitié.

— Nous ferons tout ce qui sera en noire pouvoir**. Viens, commande, nous obéirons.

— Donneriez -vous asile à un de mes amis* si le moutesselim le poursuivait?

— Nous le le promettons ; jamais le gouverneur ne pourrait le trouver, une fois qu'il aurait mis le pied sur notre territoire. Nous saurions défendre et cacher ceux que tu aimes ! »

Je me tournai vers le plus âgé des deux prisonniers, dont l'aspect témoignait des privations endurées pendant sa captivité , et lui demandai :

<( Connaissez -vous les malheureux enfermés avec vous ?

— Non, répondit le Kurde; j'étais plongé clans un trou profond où la lumière pénétrait à peine; je n'entendais ni ne voyais rien.»

Le fils confirma celte réponse: son cachot était construit sur le même modèle. Je continuai :

« Le sergent qui garde la prison vous paraissait-il un méchant homme ?

— Il ne nous parlait jamais ; la seule voix humaine que nous entendions était celle d'une dégoûtante mégère chargée de nous apporter à manger.

— La route d'ici à Goumri est- elle difficile ?

— Pour venir chez nouSj il faut d'abord descendre dans la vallée de Berwari par un sentier si rapide, que le cheval doit être tenu à la bride. La vallée est très boisée '; on y trouve des chênes

énormes, au pied desquels s'abritent de nombreux villages habités par des Kurdes, des Nestoriens et des Chaldéens. 'Puis, au delà, s'étend la plaine desséchée de Nevdachi, où s'élève le village kurde de Maglana; plus loin encore, tu rencontres le hameau kurde qu'on nomme Hadjis , peuplé seulement par quelques misérables familles. Dans les environs de ce hameau coulent plusieurs petits torrents, tous vont se jeter dans le Zab ; tu les traverses et lu trouves devant toi Goumri, bâti sur un rocher isolé, au milieu de la plaine. »

Je demandai encore plusieurs indications et renseignements à mes nouveaux amis, puis les invitai à dîner. Nos deux délivrés avaient une faim dévorante, elle me prouva l'insuffisance de la cuisine de Merzinah. Le café et le tabac furent accueillis avec des transports de joie par ces malheureux.

Enfin mes hôtes se levèrent; presque au même instant Sélimaga vint m'annoncer que le commandant m'attendait.

Nos adieux avec les Kurdes furent très cordiaux; les invitations réitérées de ces braves gens me parurent sincères. Dohoub prit le paquet destiné au bey. J'étais certain d'avoir désormais à Goumri des amis sur lesquels je pouvais compter en cas de besoin. Avant de me rendre chez le moutesselim, je voulus revoir ma jeune malade; ses parents accourarent au-devant de moi d'un air radieux.

« Comment va votre fille? demandai- je. .

— Oh! bien mieux, cent fois mieux! s'écria le père. Seigneur, ta sagesse est si grande, que nous ne pouvons assez la proclamer. Qui, sans toi, eût découvert la cause du mal? Ta bonté égale ta sagesse , car nous avons appris que tu n'es point un médecin soignant les malades pour de l'argent, mais un illustre émir, un favori du sultan, l'ami intime du pacha !

— Qui vous a dit tout cela ?

— La ville entière s'entretient de toi. Sélim-aga parle sans cesse à ta louange ; le gouverneur t'a reçu avec les honneurs militaires ; il a délivré deux prisonniers sur ta demande ; chacun: répète ces choses dans Àmadiah.

— Es-tu originaire de cette ville ? À ton air je te prendrais pour un Kurde.

— Tu as deviné juste, Effendi, je suis un Kurde de Lizan ; il n'y a pas longtemps que j'ai dû rentrer en ville, ne me croyant plus en sûreté chez moi. ..-',. .; *

— Comment cela ?

— Lizan appartient à la province de Tyjari, habitée en majorité par les chrétiens nestoriens. Ces nestoriens ont eu beaucoup à souffrir de la tyrannie turque, et depuis quelque temps ils essayent de se révolter ; on croit qu'ils méditent une sanglante vengeance. Comme je suis mahomélan, je me sentais fort menacé au milieu de ce peuple furieux. Je suis venu. ici, pour y vivre en paix et y continuer mon commerce, jusqu'à ce que Forage soit passé,

— Quel commerce fais -tu?

— J'achète des noix de galle et je les embarque sur le Tigre pour l'étranger,

— Tu es musulman?... pourtant l'aïeule que j'ai vue tout à l'heure est chrétienne* Gomment cela se fait-il?

— Émir, c'est une chose qui me tourmente, moi et ma femme. Le grand-père de cette dernière était un mélek* renommé du Tyjari; il embrassa la loi du Christ, du crucifié; sa femme, l'aïeule, l'y poussait, mais leur fils resta toujours attaché à la loi du prophète. Il quitta son père, perdil la dignité de mélek, devint pauvre et mourut jeune. Les enfants de ce fidèle mahométan se trouvaient réduits à la plus cruelle indigence quand j'épousai ma femme, une de ses filles. Elle avait à peine quelques hardes sur le corps pour tout bien. Je l'aimais, je la pris ainsi*. Allah nous bénit, car nous nous enrichîmes par le commerce.

— Et l'aïeule chrétienne habile chez vous ?

— Non, nous ne l'avions jamais vue. Un jour, elle est arrivée à Lizan. Elle avait plus de cent ans et croyait mourir bientôt : elle voulait bénir ses arrière-petits-enfants. Depuis, elle nous visite deux fois par an, mais nous ne savons ni d'où elle vient, ni où elle va.

— Le lui avez-vous demandé?

— Oui, une fois. Elle n'a pas répondu et nous avons remarqué qu'elle semblait mécontente. Nous ne l'interrogeons jamais sur ce sujet Elle est près de la malade, veux-tu lui parler?

— Oui, allons. »

Je trouvai la patiente réellement mieux; l'inflammation du teint avait diminué, le pouls était faible, mais régulier. Elle parlait encore avec quelque agitation, mais sans divaguer; les pupilles

1 Roi, prince.

paraissaient bien moins dilatées ; il ne restait plus qu'une grande difficulté pour avaler, à cause de l'enflure du gosier.

L'enfant me regarda avec curiosité et reconnaissance ; elle essaya de me tendre la main pour me remercier. Je lui fis donner encore du café mêlé de jus de citron et conseillai un bain de pieds.

Lorsque j'eus cessé de parler, l'aïeule , accroupie près du lit, souleva sa tête blanche qui se courbait jusque sur ses genoux et me dit ;

<( Seigneur, je te prenais pour un héldm, pardonne-moi de t' avoir proposé un salaire.

— Ma récompense est la joie de te voir heureuse et d'avoir sauvé ta petite -fille.

— Dieu a béni ta main , Émir, Il est puissant dans les faibles et miséricordieux avec les forts. Combien de temps durera encore ce mal?

— Quelques jours avant que les forces soient tout à fait revenues.

— - Emir, je ne vis que par cette enfant ! Je suis morte il y a longtemps, mais je crois revivre dans cette jeune vie, que je voudrais préserver de toute souillure de l'âme et du corps. Tu nous as donc sauvé la vie à toutes les deux. Tu ne sais pas quel bien tu viens cle faire à beaucoup que tu ne connais nullement , que tu n'as jamais vus ! Reviendras -tu?

— Oui, demain.

— En ce cas, je n'ai pas besoin, pour le moment, de t'en dire davantage. »

La vieille laissa retomber sa tête sur ses genoux et se tut. Ses dernières phrases paraissaient une énigme, même pour les siens. J'aurais désiré pouvoir la faire parler plus clairement, mais le moutesselim m'attendait. Je dus cependant céder aux instances de mes clients et manger quelques fruits avant de les quitter ; je refusai tout le reste, afin de faire honneur au festin du commandant.

Sir Lindsay ne crut pas devoir m'accompagner cette fois chez le moutesselim ; son rôle muet le fatiguait. J'allai seul au palais, où je trouvai tous les fonctionnaires et officiers de la forteresse réunis ; le commandant voulait me donner une grande soirée. Tout le monde était assis dans une salle assez vaste, et fumait tranquillement, s'inlerrompant de temps à autre pour tremper les

lèvres dans les tasses de café,.. On "s'entretenait bas et à l'oreille du voisin.,. À chaque mot prononcé par le commandant, tous les fumeurs inclinaient la tête avec les signes d'un profond respect... Cet homme était craint comme un despote.

Nous entrâmes en conversation et parlâmes de choses indifférentes ; puis le fonctionnaire turc me dit:

ce Je sais que tu as délivré une jeune fille du malin esprit qui la possédait. Mon hékim a été témoin de la guérison; il me suppliait de te renvoyer, assurant que lu es un sorcier.

— Ton hékim est fou! Cette jeune fille avait mangé du poison; j'ai trouvé le moyen de neutraliser les effets de ce poison , voilà tout. Il n'y avait là ni possession ni malin esprit.

— Alors tu es médecin?

— Non, je t'ai dit qui je suis ; mais en Occident, bien loin de Stamboul, dans la patrie où je suis né, chacun possède, sur les maladies, plus de science que ton hékim, lequel prétend chasser lo diable et guérir les gens au moyen de mouches mortes. »

J'avais prononcé ces mots avec un peu de vivacité el d'un ton dont je me reprochai d'abord l'imprudence. Heureusement personne n'eut l'air mécontent; on réussit toujours, dans ces contrées, quand on sait en imposer et se faire valoir. Le moutesselim sembla ne pas remarquer la brusquerie de ma réponse, il continua;

« Ainsi tu connais toutes les maladies ?

— Toutes ! m'écriai- je d'un air décidé.

— Tu sais aussi préparer toutes sortes de boissons ?

— Oui, toutes les boissons imaginables !

— Et y a-t-il des boissons qu'un bon musulman ne doit pas goûter ?

— Oui, certes.

■ — Quelles sont- elles ?

— Les p aksi Lz (impures) préparées avec des substances dont le prophète défend l'usage : par exemple celle où il entre de la graisse de porc, et surtout le vin.

- — Mais le vin est aussi une médecine ?

— Oui, une très puissante, en certains cas.

— Dans quel cas?

— Dans les maladies de sang, du système nerveux, dans ,l' épuisement, etc., parce que le vin renferme un principe tonique et fortifiant. »

Le commandant garda le silence; les conversations à voix

basse reprirent leur cours; j'attendais que mon hôte m'adressât la parole ; enfin il reprit:

<z Effendi, je suis malade, très malade!

— ' Àh ! c'est possible... Que Dieu te rende la santé!

— Allah le fera peut-être, car je suis un bon musulman, un fidèle disciple du prophète,

— De quel mal souffres-tu?

— J'ai déjà consulté beaucoup de médecins, tous assurent que je suis atteint d'une maladie du sang et du système nerveux, et que j'ai une grande faiblesse. »

Il était difficile de ne pas lui rire au nez; je voyais bien où il voulait en venir, je le laissai s'enfoncer clans sa grossière ruse,

« Les médecins ont-ils prescrit des remèdes pour ton mal ? demandai-je en affectant l'indifférence,

— Oui, mais rien ne m'a soulagé ; ces hommes n'étaient ni habiles ni instruits comme toi. Ne trouves-tu pas qu'il me faudrait des fortifiants?

■ — ■ J'en suis convaincu.

— Voudrai s -tu m 'in cliquer quelque remède ? - — Je ne l'ose.

— Pourquoi donc ?

— Le prophète défend do..-

— Le prophète ne veut pas assui^ément qu'un de ses plus fidèles disciples se laisse périr faute de soins! As-tu lu le Coran?

— Oui, très attentivement.

— Eh bien, as-tu jamais rencontré un précepte pour défendre l'usage des remèdes, quels qu'ils soient?

— Non, jamais.

— Tu peux donc me donner un fortifiant pour ma santé.

■ — Je n'ai rien de ce qu'il faut pour une telle préparation, ■ — Tu plaisantes, Emir ; ton domestique n'a-t-il pas acheté aujourd'hui même, chez le Juif, un breuvage tel que celui dont je parle?»

Je compris. . . Le moulesselim nous faisait surveiller ; il savait que mon petit hadji. avait acheté du vin pour l'Anglais. Je devais redoubler de prudence si je voulais réussir dans mes projets ; je repris: « Il en faudrait plus que mon domestique n'en a acheté, ■ — • Un peu vaut mieux que rien du tout. Ma faiblesse est telle, que je ne pourrais "supporter des mélanges trop actifs ; veux -tu m'envoyer simplement du cordial que tu as chez toi?

— Volontiers.

— À quelle dose m'en donneras-tu?

— Plein une iladj-chêy (petit flacon).

— Émir, c'est bien trop peu... Regarde comme je suis grand; cette liqueur serait dissipée avant d'avoir parcouru tout mon corps,

— Eh bien, je t'enverrai un grand flacon.

— Un seul? Les malades ne prennent jamais un remède en une seule fois.

— Tu en auras deux.

— En buvant un verre par jour, cela ne fera pas une semaine,

— Moutesselim, je crains que tu ne deviennes trop fort..

— Émir, ne crains pas cela.

— ■ Allons! je ferai en sorte que tu en aies largement pour une semaine...

— J'ai encore une prière à l'adresser.

— Parle.

— Un moutesselim doit se garder de laisser soupçonner la faiblesse de sa santé.

— Gela est juste.

— Donc il faudra que la médecine soit bien empaquetée et que personne ne puisse savoir ce que tu m'envoies.

— Je me conformerai à ton désir.

— Às-tu les nerfs faibles, Emir?

— Non ; pourquoi me demandes- tu cela?

— Parce que tu as fait acheter le remède que tu me conseilles.

— Ce n'est pas pour moi.

— Pour qui donc, Effendi?

— Pour le hadji Lindsay-bey.

— Je te disais tout à l'heure qu'un commandant ne doit pas laisser soupçonner la faiblesse de sa santé et tu étais de mon avis. Je crois qu'il est encore d'autres hommes très soigneux de cacher leur état au public. Tu as chez toi quelqu'un bien malade sans doute, car il ne sort pas de sa chambre. Ce fortifiant lui est- il aussi ordonné? »

Le moutesselim, qui jusque-là avait parlé à voix basse et d'un ton patelin, prenait tout d'un coup des airs de juge d'instruction. Je ne pouvais me défendre d'un peu d'inquiétude. Il fallut cependant user encore d'audace. Je répondis sans sourciller :

c< Oui, mon compagnon est fort malade.

— Quelle est sa maladie ?

— Une maladie de cœur,

— Pourras- tu le 'guérir?

— Je l'espère.

— Je regrette que son mal fait empêché de l'amener... 11 est ton ami?

— Oui.

— Comment s'appelle- 1- il?

— Il m'a prié de ne pas dire son nom ; il voyage pour une vengeance... Je te l'amènerai d'ailleurs prochainement.

— Quand?

— Dès qu'il sera guéri.

— Cette guérison tardera- l- elle?

— Non, quelques jours seulement.

— Puisqu'il ne peut venir, si j'allais le visiter?

— Cette visite l'agiterait trop... L'émotion est très dangereuse dans les maladies de cœur, tu le sais.

— J'attendrai. »

Le commandant garda de nouveau le silence et ne renoua l'entretien qu'après quelques minutes, pendant lesquelles il semblait plongé dans ses réflexions.

« Sais-tu, me dit-il, que tu es pour moi une énigme?

■ — J'en dirai autant de toi, commandant I

— De moi!... pourquoi?

— Parce que tu me trouves énigmatique. Voyons, franchement, as -tu jamais rencontré un homme qui, au premier abord, te parle avec autant d'ouverture, de confiance, de clarté que je l'ai fait, qui semble moins te craindre et moins hésiter dans ses réponses?

— Cela est vrai, Émir, et je ne conseillerais à personne de t'imiter !... Tu es un émir voyageant à l'ombre du sultan ; le moutessariP de Mossoul te recommande d'une manière très pressante; j'ai dû souffrir la hardiesse de ta parole.

— Et, malgré ma franchise, tu me trouves énigmatique?

— Oui.

— Eh bien, questionne -moi, je suis prêt à te répondre.

— Je voudrais savoir, avant tout, comment tu as obtenu la protection du Grand Seigneur et quels sont les plans du pacha, que tu dis si bien connaître. Aujourd'hui nous ne pouvons parler de ces choses; demain nous y reviendrons, quand nous serons seuls. »

Je n'étais pas fâché de ce répit Toutes les conversations cessèrent du reste, un meddah (conteur) venait d'entrer; le commandant l'avait engagé pour distraire ses hôtes. Chacun bourra sa pipe, on remplit les tasses de café chaud, puis les assistants écoulèrent, dans le plus grand silence, le narrateur turc.

Celui-ci, debout au milieu du cercle, commença sur un ton lamentable une espèce de récitatif entremêlé de chant. C'étaient les histoires bien connues d'Àbou-Zaber ; le Maître d'école à la bouche de travers; de Ganem, le Prisonnier "par amour; de Nourreclîn-Àli et de Bédreddîn-Iiassan, etc. Lorsque le conteur eut fini,, le commandant lui remit deux piastres, et il s'en alla. Là-dessus notre hôte se leva; cette divertissante soirée était terminée. On s'adressa les formules de politesse les plus hyperboliques; on s'inclina respectueusement les uns devant les autres; enfin on se retira enchanté de la munificence du commandant, de son excellent café, de son tabac, de son meddah et du hadji Kara ben Nemsi, cause d'une si brillante fête... J'eus le plaisir de rentrer au logis, bras dessus bras dessous avec Sélim-aga. ce Emir, m'avait-il dit, permets que je prenne ton bras.

— Je te le permets.

— Je sais que je ne devrais pas prétendre à un tel honneur, car tu es un grand émir, un très sage effendi, le favori du Prophète, l'ami du Grand- Seigneur; mais je t'aime; d'ailleurs tu penses bien que je ne suis pas un Àrnaute du commun* Loin de là, je suis un vaillant aga, prêt à défendre cette forteresse contre cinquante mille ennemis.

— Oui, je sais tout cela; je t'ai aussi en fort grande amitié. Allons, rentrons à la maison...

■ — Qui va là? »

Sélim montrait du doigt une forme noire appuyée à Tun des angles du palais. Cette forme s'agita dès que nous approchâmes, puis se perdit dans le dédale des ruelles. Chose étrange, malgré l'obscurité, je reconnaissais cet homme: c'était TÀrnaute auquel j'avais laissé la vie en quittant Spandareh. Je ne jugeai point à propos de raconter notre aventure et dis négligemment :

« C'est un de tes Àrnautes.

— Oui sans doute ; cependant je ne le reconnais pas.

■ — On voit mal les visages à la lueur douteuse de la lune. .

— Écoule, Émir, j'ai quelque chose à te confier.

■ — Quoi donc?

— Je suis malade.

— Qu'as-tu, Àga?

— J'ai une maladie du sang el du système nerveux,

— Sélim-aga, je crois que lu écoutais derrière le commandant

— Oh! non, Effendi; j'ai entendu sans écouler, parce que je ne me trouvais pas loin du moulesselim.

— Il faul que tu aies écoulé ; le commandant parlait bas.

— Comment votre conversation ne m'aurait-elle pas intéressé, moi qui souffre du même mal?

— Tu ne vas pas aussi me demander de te guérir?

— El à qui le demanderai-je? au vieux hékim, avec ses mouches mortes?

— Demandes-tu un petit ou un gros flacon?

■ — Tu veux dire quelques gros flacons, Emir!

— Et pour quand?

— Quand il te plaira; tout de suite si lu le préfères.

■ — ■ Eh bien! retournons chez toi. ' .

— Oh! non, Emir, nous rencontrerions Merzinah sur noire chemin; elle ne doit point connaître mon mal.

— Elle doit cependant connaître loti régime, puisqu'elle prépare les repas ?

— Non, non, Effendi! elle prendrait la médecine à ma place. Je sais les lieux où ce genre de breuvage peut être goûté dans le repos et le calme nécessaires.

— Où sont-ils?

. — Seigneur, c'est toujours chez un Juif ou chez un Grec, ne Vas -lu point encore remarqué?

— Certainement; mais si tu entres là, toute la ville apprendra que ton système nerveux est faible.

— Qui nous verrait à cette heure? Le Juif a un* petit cabinet où les rayons de la lune ne pénètrent jamais.

— Viens donc , mais prends garde , il y a partout des indiscrets. » Encore un appel à la bourse! Cependant je n'étais pas fâché

d'une circonstance qui peut-être servirait mes projets... Un peu de fumée dans le cerveau de mon aga l'empêcherait de voir trop clair à nos affaires.

Nous passâmes par" un enchevêtrement indescriptible de ruelles et de carrefours, pour arriver devant la porte entrebâillée d'une misérable masure.

Sélim me précéda dans un sombre corridor et frappa ses mains Tune contre l'autre; aussitôt parut un vieillard tout courbé, dont le type ne laissait aucun doute sur l'origine israélile, La lumière que le Juif tenait donna en plein sur le visage de mon compagnon.

« Est-ce vous, Seigneur? s'écria le cabarelier. Dieu d'Abraham! je suis effrayé de vous voir en compagnie,,. Il y a si longtemps que j'ai l'honneur de recevoir Votre Hautesse seule, chaque nuit, dans mon humble demeure!

— Ouvre-nous, vieux.

— Mais quelle pièce? La petite ou la grande?

— La petite.

— Je puis être sur de celui qui a l'honneur d'accompagner Votre Hautesse? Il n'est certainement pas homme à ouvrir la bouche sur ce qui me concerne, 11 ne voudrait pas nuire à un pauvre marchand près du moutesselim?... Je serais puni si.,.

— Tu peux être tranquille; voyons, ouvre-nous, sans quoi j'ouvre moi-même. »

Le vieillard souleva quelques mauvaises planches qui dissimulaient une porte , et nous introduisit dans un réduit fort étroit ; de méchantes nattes en écorce couvraient le sol, quelques bottes de mousse figuraient un sofa.

« Faut- il allumer une lampe? demanda le vieux Juif.

— Naturellement.

— Que dois-je présenter à messeigneurs comme boisson?

— Comme toujours, du... )>

Le Juif ne m'avait pas bien vu jusqu'à ce moment; la lampe, accrochée au mur, m'éclairant plus complètement, le vieillard m'examinait avec surprise ; il s'écria tout à coup :

« Katera MousaM c'est un grand efîendi, un chef de guerre! Ses armes sont brillantes et magnifiques, un coran d'or pend à son cou; il a une barbe comme celle de Jéhovah qui prit le pays de Chanaan! Non, jamais je n'oserais lui offrir du vin ordinaire. Je vais, au meilleur coin de ma cave, chercher une boisson qui n'est pas pour toutes les lèvres,

— Quelle boisson? demandai-je.

— Du vin de Tourbedi Jlaîdari, un pays que personne ne connaît et où croît une vigne dont les grappes ont des grains

1 Par Moïse.

plus gros que des pommes. Le vin est si abondant là-bas, qu'on pourrait en remplir les fossés d'une ville forte.

— Apporte-nous une bouteille de ce fameux vin, ordonna l'aga,

— Non, apporte -nous -en deux cruches. »

Le vin de Tourbedi Haidari ne se conserve que dans des cruches énormes faites d'argile, et il faut le renverser dans de petites cruches de même nature.

ce Tu le connais donc? exclama le Juif étonné.

— J'en ai bu souvent.

— Où? Peux- tu me dire où se trouve Tourbedi?

— C'est une ville persane située dans la province de Tourbedichan. Ce vin est bon, mais j'espère que tu n'en exagéreras pas le prix. Combien le vends- tu?

— - Tu es un seigneur de première distinction; aussi je veux te servir presque à moitié prix : tu me donneras trente piastres par cruche.

— Tu appelles cela moitié prix! Apporte ton vin, quand je l'aurai goûté, je te dirai combien il vaut. »

Le Juif sortit. Dans un coin nous trouvâmes quelques pipes avec un pot à tabac; elles n'avaient point de tuyau; j'y adaptai le mien; le tabac me parut bon, c'était du vrai persan. Je m'informai près de l'aga des êtres de la maison, cet établissement juif m'intriguait.

« De l'autre côté, me dit Sélim, il y a une boutique d'épicerie et une pièce où Ton vend du café ; au fond sont construites deux salles pour l'opium et le vin qu'on sert au peuple; ici les gens distingués sont seuls admis... » Et l'aga se redressait d'un air digne.

Le vin apporté par le Juif était réellement excellent, quoique un peu altéré par le voyage. Ce vin de Perse est d'un beau rouge, un peu épais et d'une force extraordinaire , trois ou quatre gorgées suffisent pour enivrer un homme qui n'est point habitué à en boire. Sélim usait souvent, je m'en apercevais, du perfide breuvage de Noé; cependant j'étais sûr de l'effet qu'allait produire ma petite cruche d'un litre environ.

« Eh bien! me demanda le Juif lorsque j'eus goûté son vin, combien vaut- il?

— Il vaut vingt piastres la cruche.

— Seigneur, c'est trop peu, bien trop peu! Je reprends mon vin, je vais t'en chercher de l'autre.

— Ecoute, fils d'Abraham, dans le pays même je payais la cruche quatre piastres; je t'en donne seize pour les frais, il me semble que c'est assez; après cela, si tu n'es pas content, emporte ton vin. »

Je me levai.

« Quel autre vin faut-il vous servir?

— Point du tout... Je bois celui-ci pour vingt piastres, quoique je ne devrais t'en donner que quinze ; si cela ne te convient pas, je m'en vais; tu boiras toi-même ton vin tiré,

— Sa Hautesse l'aga Sélim voudra le boire, j'en suis sûr..,

— Non, je l'emmène avec moi.

— • Donne-moi vingt-neuf piastres.

— Non.

— Vingt- huit.

— Bonne nuit, mon vieux. »

J'ouvris la porte ; Je Juif cria aussitôt :

« Rentre, Eflendi ! tu auras la cruche pour vingt piastres, car ta présence fait trop d'honneur à ma maison ! »

Le marché était conclu et le Juif enchanté; il sourit dans sa barbe quand je lui comptai l'argent. Pour l'aga, il dégustait déjà son vin de Perse, puis il but à grandes gorgées et s'écria :

« Allah il Allah! Vallah, billah, tallah! Jamais je n'en ai bu de pareil! Crois- tu que cela soit bon pour le système nerveux, Émir?

— Très bon.

— Oh! si la Myrte le savait!

— Elle a aussi un système?

- — Oui, un sy terne très... altéré. »

L/aga buvait toujours* Je repris ;

« Ce n'est pas étonnant, elle travaille beaucoup.

— Pas pour moi , Allah le sait !

— Pour tes prisonniers, du moins?

— : Elle leur porte tous les jours à manger du pain et de la farine à l'eau.

— Combien reçois -tu par tête?

, - — Trente paras chaque jour. »

A peu près cinquante centimes* La moitié restait dans la poche de l'aga. On peut juger de la misère des malheureux détenus* . . « Et combien as-tu d'appointements pour tes fonctions?

— Deux piastres par jour,*.* seulement elles n'ont jamais été

payées. Aussi n'ai-je pu jusqu'ici me traiter par celte excellente médecine. » . ■

Sélim but encore un coup,

ce Deux piastres, c'est peu! Ces prisonniers te donnent beaucoup de peine.

— De peine? pas la moindre I quelle peine me donnerais-je pour ces scélérats! Je vais seulement à la prison tous les jours,, afin de voir s'il n'en meurt pas quelques-uns.

— À quel moment de la journée es-tu obligé de faire ce service ?

— Quand cela me convient.

— Le jour ou la nuit, alors?

— La nuit quand j 3 ai oublié pendant le jour. Vallahi! Je me souviens justement que je n'ai pas fait ma visite aujourd'hui!

— Notre arrivée t'a dérangé?

— Cela est vrai , Effendi.

— Et tu vas te rendre près de les pensionnaires?

— Non, pas du tout.

— Comment! pas du tout!

— Les coquins ne méritent point que je me dérange pour eux!

— C'est juste, mais il faut imposer le respect de tes fondions.

— Quel respect?

■ — Tu es un officier supérieur, tes Àrnautes ainsi que les., officiers subalternes doivent te craindre ; ils doivent connaître ton zèle pour la discipline et l'exactitude.

— Oui, cela, ils le doivent, par Allah! C'est leur devoir.

— Et tout particulièrement le sergent qui garde les prisonniers.

— Àhl oui; celui-là, c'est un mauvais chien. 11 faut qu'il me craigne !

• — En ce cas, le meilleur moyen est de le surprendre quelquefois par des visites inattendues, et de t' assurer s'il s'acquitte ponctuellement de sa charge ; sans quoi il ne te craindra jamais,

— Je le ferai, par Allah! je le ferai!

— S'il était certain que tu ne le surveilles pas, il irait passer son temps chez les kaouâdji (cafetiers), ou près des danseuses*

— Oh! il ne l'oserait! Je le surveillerai demain, ou même ce soir... Émir, veux- tu que nous allions le surprendre? »

Je me gardai de montrer ma joie. Je feignis, au contraire, de

trouver la proposition toute simple, sans pourtant l'accepter du premier coup. Je dis du bout des lèvres :

« Ces drôles sont-ils dignes de voir le visage d'un émir?

— Tu m'accompagneras, non pour leur faire honneur, mais pour me faire plaisir.

— Eh bien! j'y consens, à condition qu'on me recevra comme ,on doit recevoir un émir, un effendi versé dans la loi.

— Cela se comprend ; tu seras reçu comme le moutesselim lui-même. Tu inspecteras la prison.

— Je t'accompagne donc, bien convaincu que tu sauras me faire respecter. »

11 ne restait plus qu'une petite gorgée au fond de la cruche; je demandai sérieusement à l'aga s'il voulait que je fisse monter une seconde mesure.

« Non, Effendi! allons surprendre tout de suite mon mudir, demain nous renouvellerons celte dose, si tu le permets. »

Le brave aga commençait à s'apercevoir que la fumée du vin de Perse lui montait au cerveau; un reste de dignité militaire le retenait; il se leva et posa sa pipe. Ses premiers pas furent chancelants.

« Que dis- tu de ce tabac, Emir? » murmura-t-il d'une voix épaisse.

Je compris sa pensée et répondis :

« 11 ne vaut rien..., il fait mal à la tête et donne des étourdissements.

— Par Allah! tu as raison, ce tabac affaiblit les nerfs, et je cherche à me les fortifier! Sortons, le veux-tu, Effendi?

— Ne faudrait-il pas avertir le Juif?

— Oui. )>

L'aga frappa dans ses mains, c'était le signal du départ; nous gagnâmes la rue ; cette courte élude sur les effets du vin de Tourbedi me suffisait,

« Viens, Emir; donne-moi ton bras, balbutia l'aga, tu sais que je t'aime. »

La nécessité était pour le moins de moitié dans cette tendresse. Sélim pouvait à peine jeter une jambe devant l'autre. Lorsqu'il eut un peu respiré l'air frais du soir, il essaya, par de consciencieux efforts , de lutter contre la singulière fatalité qui fait prendre à certaines gens le nadir pour le zénith et réciproquement ; il murmurait, tout en s'appuyant à mon bras :

« N'est-il pas vrai que Mohammed (Mahomet) était un habile gaillard? qu'en dis-tu, Émir?

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il n'a pas défendu les bonnes médecines; s'il l'avait

Je parvins cependant à faire grincer le gros verrou rouillé.

défendu , on aurait été obligé de faire de l'encre avec le jus de la grappe... Sais-tu où se trouve la prison?

— Derrière ta demeure.

— C'est cela, Émir, tu as toujours raison; mais où est ma demeure ? »

C'était une de ces questions d'ivrogne auxquelles il faut donner une réponse non moins stupide, je repris donc : -

« Elle est devant la prison. »

Sélim s'arrêta," cherchant son équilibre, el me regarda d ? un air tout surpris ;

« Émir, tu es un gaillard aussi adroit que le vieux. Mohammed ! mais, je te le répète, ce tabac me porte à la tête, car je vois ici, à droite, la prison, qui cependant est à gauche... Quel chemin prendre ?

— Ni à droite ni à gauche \ ce que tu vois d'un côté est un arbre, et de l'autre, en haut, un gros nuage,

— Un nuage ! Allah illah Allah ! permets que je te tienne un peu plus fort. »

Le valeureux aga finit par retrouver instinctivement sa roule , non sans m'entraîner dans quelques zigzags, mais je m'étais armé de patience. Enfin nous nous arrêtâmes devant un bâtiment qui pouvait bien être la prison, quoique je. ne l'eusse point encore vue de ce côté,

« C'est le zindân (la prison)?» demandai-je à mon compagnon.

Sélim-aga repoussa son turban en arrière, regarda de tous les sens, puis grommela entre ses dents :

« Hum! Cela y ressemble*.. Émir, ne vois-tu personne àrenlour pour nous informer?... J'ai été obligé de metlre tant de force à te retenir, que nies yeux tournent,.. Cela ne vaut rieri!... on dirait que toutes les maisons s'éloignent -et courent comme une caravane au galop,

— Je ne vois personne, mais nous ne nous trompons point. C'est bien la prison,

— Essayons. »

L'officier turc passa la .main daiis sa ceinture et fut longtemps à y chercher quelque chose.

« Que cherches-tu? lui demandai- je.

— La clef de la porte.

— Tu l'as sur toi ?

— Toujours, Émir. Veux-tu m'aider à la trouver? )>

Je tâtai à mon tour et ne fus pas longtemps à sentir cette, énorme clef, longue d'un demi-pied.

« La voilà ! m'écriai-je, faut -il ouvrir?

— Oui,... mais tu ne trouveras pas la serrure, ta main tremble, Émir. »

Je parvins cependant à faire grincer le gros verrou rouillé ; la porte tourna sur ses gonds en gémissant .

ce Trouvée! murmura l'aga. Àhl je reconnais ce bruit. Entrons.

— Faut-il refermer la porte?

— Certainement... dans une prison, de la prudence... toujours de la prudence !

— Appelle le geôlier.

- — Le sergent? Et pourquoi faire?

— Pour nous éclairer.

— Émir, tu oublies que nous voulons surprendre le drôle.

— Alors, parle plus bas. »

11 essaya d'avancer, mais il se heurtait à chaque pas contre la muraille et serait tombé si je ne l'eusse fortement soutenu.

« Qu'y a-t-il donc, Émir? Peut-être sommes-nous dans une maison étrangère ?

— Non. Dis-moi seulement où loge ton geôlier; au rez-dechaussée , ou à l'étage supérieur ?

— 11 y a un escalier, il est en haut.

- — Le sergent?... bien, et l'escalier, où est-il? devant nous, ou derrière, ou de côté ?

— Je ne m'en souviens guère... Ah ! si, devant nous, à six ou huit pas de la porte d'entrée.

— A droite ou à gauche ?

— Emir, je ne sais; la droite, la gauche, le haut, le bas, je ne puis rien distinguer... Tu m'as conduit de travers... ce corridor semble courir... Ton âme supporte mal cette forte médecine, n'est-ce pas ?

— Allons , viens ! La porte se trouve derrière toi ; voici la droite et voici la gauche; rappelle tes esprits, Aga : l'escalier est-il à gauche ?

— Oui, à gauche. »

Nous avançâmes en tâtonnant ; mon pied rencontra bientôt la première marche.

ce Nous y voilà, repris -je avec un véritable soulagement.

— Laisse- moi passer le premier, Émir; tu n'es jamais venu ici, c'est à moi de te conduire. »

L'aga, s'accrochant de plus en plus fort à mon bras, je dus le soulever presque pour lui faire gravir l'escalier. Arrivés à l'étage supérieur, je lui demandai :

« Où est la chambre du sergent?

— Parle tout bas... Viens! c'est la première porte ici, à droite. »

En effet, après quelques nouveaux tâtonnements, ma main rencontra une porte.

« Je sens deux verrous, murmurai- je, mais pas de poignée.,.

— Il n'y en a pas.

— Les verrous sont poussés.

— Pourvu que nous ne soyons pas dans une autre maison !

— Faut-il tirer les verrous?

— Oui, il faut savoir où nous sommes. »

La porte s'ouvrit, nous entrâmes; j'appuyai mon homme contre le mur et m'informai s'il n'y avait pas une lampe dans la chambre du sergent.

ce 11 y en a une avec un briquet dans une niche à gauche, » balbutia Sélim.

J'allumai la lampe ; nous nous trouvions dans une petite pièce sale et étroite, dont le carrelage avait pour lapis une natte de jonc toute percée, servant probablement de lit, de table, de chaise, etc. Une écuelle fêlée et une cruche vide complétaient l'ameublement; une paire de vieilles chaussures, une pantoufle dépareillée et un fouet traînaient au milieu de la chambre.

« Ainsi, il n'est pas là! exclamait mon compagnon: où se cache -t-il ? où va-t-il ?

— 11 est sans doute près des Àrnaules qui veillent ici. » Sélim-aga prit la lampe et se dirigea en chancelant vers la porte,

contre laquelle son front heurta ; il murmurait :

« Ne me pousse point, Emir !... Viens, tiens la lampe, toi, je préfère te conduire,... ta pourrais me renverser dans l'escalier. Jç t'aime, je suis ion ami, ton meilleur ami... C'est pourquoi je te conseille de ne plus jamais prendre de cette médecine persane... Elle te ferait du mal. »

Nous nous avançâmes, l'un portant l'autre, jusque dans une petite cour au bas de l'escalier ; l'aga ouvrit une porte donnant entrée sur une grande salle qui ressemblait à, une écurie. C'était la salle des gardes ; elle me fit juger de ce que pouvait présenter de repoussant les cabanons des prisonniers. Du reste, cette salle nous apparut entièrement vide ; l'aga s'agitait dans une ridicule fureur en criant :

« Ils sont partis !... Émir, tu avais raison de m'engager à les surprendre... Ils se sauvent tous ainsi, au lieu de garder leur poste, les scélérats! Oh! ils apprendront à, me craindre!... demain la

bastonnade,... ou même je les ferai pendre; oui, cela vaudra mieux !»

Le brave officier essayait de rouler ses gros yeux, maïs à peine pouvait-il les ouvrir ; je le regardais avec pitié.

<( Voyons, lui <Jis-je, que faisons-nous?

— Que faire , Émir ?

— À ta place j'attendrais les Arnaules pour les recevoir comme ils le méritent.

- — Oui, attendons-les*..; mais où?

— Où. tu voudras, ici ou en haut,

— Ici; je ne remonte plus... tu m'as trop fatigué, Effendi... Vois comme tu chancelles ! Asseyons-nous,

— Je croyais que tu voulais inspecter les prisonniers?

— Oui, je le voulais... Mais ces hommes n'en sont vraiment pas dignes... Des larrons, des voleurs, des brigands de grand chemin , des Kurdes et un Arabe , . . . le pire de tous ?

— Et où se trouve ce dangereux détenu ?

— Là, tout près, car il a besoin d'une plus grande surveillance. Mais assieds- Loi donc! »

Je m'assis, malgré mon dégoût pour ce sol souillé et puant. L'aga baillait ; il me demanda :

« As -tu sommeil ?

— Un peu.

— C'est pour cela que tu bailles; eh bien, dormons jusqu'à leur retour. . . Tu peux dormir en paix, je t'éveillerai. Allah il Allah ! • comme tu es devenu faible-... Dors !... je ne te gênerai pas... , je vais seulement chercher la position la plus commode. »

11 s'étendit à terre, appuya ses deux coudes contre le mur pour s'en faire un oreiller : un profond silence s'établit. Quelques minutes plus tard, l'aga partait pour le royaume cle Morphée. Combien de fois n'avais- je pas lu avec humeur des histoires d'évasions favorisées par le sommeil du gardien ? Ce truc usé des romanciers m'irritait, et cependant je me trouvais en position de m'en servir: les fumées du vin de Perse me rendaient maître de la prison. Mais quel parti prendre ? On n'agit pas dans la réalité aussi aisément que sous la plume des conteurs. Ouvrir les portes à mon Haddedîn? Rien de plus dangereux, car nous n'étions pas préparés à la fuite, et lui-même ne saurait où se réfugier. D'ailleurs la porte de la ville restait à franchir et je la savais bien gardée. Faire disparaître le prisonnier, le cacher dans la ville,

eût été peut-être moins périlleux; mais ce dernier parli offrait encore bien des difficultés. Je résolus de ne rien tenter pour l'instant et de me borner à une entente avec le fils de Mohammed. L'aga dormait de plus en plus profondément ; je le secouai plusieurs fois, il ne bougea point. Prenant alors la lampe, je quittai la salle, dpnt je fermai la porte au verrou. J'avais remarqué que toutes les cellules n'offraient d'autre système de fermeture que le verrou, je ne m'inquiétai donc point de chercher les clefs. Je trouvai sans peine la porte du premier cabanon dont l'aga m'avait parlé. Je ne me sentais pas très rassuré: Sélim pouvait s'éveiller, les Àrnautes rentrer d'une minute à l'autre; quelqu'un se cachait peut- être dans F ombre de ces longs corridors. Il fallait malgré tout mettre à profit une occasion unique sans doute.

J'ouvris la porte du cachot et m'avançai sur le seuil sans la refermer entièrement, afin de pouvoir épier ce qui se passerait dans la maison. Mon regard plongea ensuite dans un véritable trou, au fond duquel conduisaient plusieurs marches. Ce cachot, creusé h deux mètres environ au-dessous du sol, long de quatre pas, large de deux, n'avait ni plancher ni natte. Un vase rempli d'eau constituait le seul ameublement de l'infect réduit; une ouverture ménagée immédiatement sous la voûte, au fond, donnait une aération insuffisante. C'était bien un des soupiraux qu'on apercevait du jardin de Sélim.

Le prisonnier, couché sur la terre boueuse, ne dormait pas. Il n'était point enchaîné. Il se leva dès qu'il vit de la lumière. Son visage paraissait hâve et amaigri par la souffrance, ses yeux éteints gardaient pourtant encore une expression fiôre et sauvage. Il me reçut avec une explosion de colère en disant :

ce Que veux-tu? On ne peut donc dormir en paix, même durant la nuit ?

— Parle plus bas, je ne suis point un de tes gardiens. Quel est ton nom ?

— Pourquoi me le demandes-tu?

■ — Parle bas, je t'en prie... Gomment t'appelles-tu?

— Tu dois le savoir... Laisse-moi en repos.

■ — Oui, je le sais, mais je veux l'entendre de ta bouche* Gomment t'appelles -tu?

; — Àmad el Ghandour.

— Bien, tu es celui que je cherche. Promets-moi d'écouter tranquillement ce que je vais te dire,

— J ê te le promets.

— Mohammed Émin , ton père, est dans la ville,

— Allah il ail...

— Silence ! Tu pourrais nous trahir.

— Qui es-tu?

— Un ami de ton père. Il m'a reçu comme son hôte et j'ai combattu à ses côtés contre vos ennemis. J'ai su que lu avais été fait prisonnier et j'ai promis d'aider à le délivrer.

— Allah soit loué ! mais je ne puis te croire !

— Crois-moi ! Vois- tu cette fenêtre; elle donne dans une cour qui touche au jardin de la maison où nous demeurons.

— Combien êtes -vous ?

— Quatre: ton père, moi, un de mes amis et mon serviteur.

— Qui es-tu ? quel est cet ami ?

— Tu le sauras plus tard, il faut nous liftier.

— Puis-je sortir?

— Non, nous ne sommes pas encore prêts. J'ai pu entrer ici aujourd'hui seulement pnr hasard; nous n'espérions pas réussir sitôt. Peux -lu lire?

— Oui.

— Tu n'as pas de lumière?

— A. midi je verrai assez clair pour lire.

— Ecoule: je n'ose l'emmener ce soir avec moi^ ce serait trop dangereux, mais je t'assure que tu te verras délivré dans peu* Je ne sais pas encore comment nous nous y prendrons. Une pierre le parviendra par cette lucarne; j'y attacherai un papier qui t'indiquera ce que tu devras faire.

— Seigneur, tu me rends la vie! Je désespérais presque.,. Mais comment avez-vous appris que j'étais dans la prison d'Amadiah ?

— Un Yésidi , que tu as rencontré près du fleuve , l'a dit à ton père.

— Ah! c'est bien cela! Émir, tu dis la vérité! j'attendrai* Salue mon père de ma part.

— Je le ferai ce soir même. As-tu faim?

— ■ Très faim, Émir.

— Pourrais -tu cacher ici des vivres et une torche?

— Oui, je creuserai un trou dans la terre avec mes ongles pour.*» ,

— Écoute, je te laisse mon poignard, il te servira en tout cas; j'y tiens beaucoup, ne le laisse pas prendre, »■

Le jeune homme avait saisi avidement mon arme ; il la porta à ses lèvres avec transport en murmurant :

« Seigneur, qu'Allah daigne se souvenir de ta bonne action à ton heure dernière! Maintenant je suis libre, quand même vous ne pourriez venir jusqu'à moi. Ce poignard suffit!

— Nous viendrons, n'entreprends rien prématurément, tu nous mettrais en grand péril , nous et ton père.

— J'attendrai huit jours; si vous n'êtes pas venus, je saurai me délivrer moi-même.

■ — Bien. Si je le puis, je l'apporterai à manger cette nuit ; lu auras aussi des mèches soufrées et de quoi faire du feu. Peut-être parviendrons-nous à échanger quelques mots. Peut-être entendrastu la voix de ton père. Maintenant, adieu ! je dois m'éloigner.

— Seigneur, donne-moi ta main. »

Je tendis la main au jeune chef; il la serra à la briser, me disant de toute son âme:

« Qu'Allah bénisse cette main aussi longtemps qu'elle pourra s'agiter, et quand la mort l'aura raidie, que ton esprit aille au paradis recevoir la récompense du bien que lu me fais à cette heure ! Qu'Allah le conduise ! »

Je refermai la porte du cachot, puis retournai près de l'aga; il dormait toujours, il ronflait de toutes ses forces ; je m'assis à côté de lui. Une heure au moins se passa sans que j'entendisse d'autre bruit que celui de la respiration rauque du dormeur; enfin des pas s'arrêtèrent devant la porte d'entrée. Je me hfitai de tirer la porte de la salle, que j'avais laissée ouverte, et je secouai vivement mon bonhomme par les épaules ; ce ne fut pas une petite besogne de l'éveiller. Lorsqu'il eut ouvert lies yeux, il me regarda fixement et demanda d'une voix mal assurée :

« Où sommes -nous?

— Dans la prison. Lève-toi, Aga!

— Dans la prison! Ah! et comment y sommes-nous venus?

/ — Rappelle tes esprits. Ne te souviens-tu plus du Juif, de la médecine, de ton sergent?... Tu voulais surprendre les gardes...

— Ah ! oui... Mach 'Allah ! J'ai dormi, vois-tu! Ils ne sont pas encore revenus?

— Parle moins haut. Ecoute : ils rentrent ; ils tiennent .conseil devant la porte. Voyons, frotté tes yeux, ils te verraient Ho ut endormi. »

Le brave militaire faisait une figure impossible à décrire ; du

L'aga ronflait dj^.tqulcs ses forces.

moins la mémoire lui revenait petit à petit, et il se tenait plus solidement sur ses pieds.

Lorsque la troupe vagabonde fut rentrée, en fermant la porte derrière elle, l'aga s'avança dans le vestibule. Les coupables semblèrent pétrifiés à sa vue,

« D'où, venez-vous, chiens que vous êtes? » cria mon terrible compagnon, dont la voix, semblable à un tonnerre, retentit sous les voûtes.

Le sergent hésita, puis répondit :

« Nous venons du kaoua, Seigneur.

— Du kaoua! Et vous avez la surveillance d'une prison! Qui vous a permis d'abandonner votre poste?

— Personne, Seigneur, mais nous... »

Ces Àrnautes, tremblant devant leur chef, m'inspiraient presque de la compassion. Sélim avait retrouvé la faculté de rouler ses gros yeux, les pointes de ses moustaches frémissaient, ses poings se crispaient avec fureur. Cependant il chancelait encore et se défiait de lui-même; il s'appuya contre le mur et reprit en grinçant des dents:

<( Rendez-moi votre clef!... la clef de la grande porte. Demain vous aurez tous votre compte. »

Le sergent tendit humblement sa clef, et l'aga, posant sa lampe à terre, se tourna vers moi pour me demander:

« Qu'en penses-tu, Émir? Ne les devrais-je pas punir à l'instant? Crois-tu que j'aie besoin d'aide pour manier le fouet?

— Attends jusqu'à demain, Àga, m'écriai-je; ils n'échapperont pas au châtiment de la justice.

— J'atLendrai, pour te faire plaisir. Viens, Effendi. »

Il se dirigea vers la porte de la rue ; nous sortîmes , l'aga referma la porte à clef.

Rentrés à la maison, nous trouvâmes la vieille Merzinah qui nous attendait.

« Pourquoi es-tu resté si longtemps chez le moutesselim? demanda-t-elîe à l'officier d'un ton aigre,

— Merzinah, sache que le moutesselim nous avait engagés à rester jusqu'au matin ; ce n'est que pour ne pas te faire attendre, que j'ai refusé sa politesse* Je craignais qu'en mon absence les Russes ne vinssent le couper la tête, car nous sommes en guerre. »

La vieille joignit les mains avec terreur.

c< En guerre I... avec qui?

— Avec les Russes, les Persans, les Arabes, les Kurdes et tous les peuples de la terre. Les Russes arrivent déjà , tout près d'ici , à Sarahen ; ils "ont cent mille hommes et trois mille canons.

' — Allah! je meurs! je suis morte! Tu vas combattre aussi, Aga?

— Oui; graisse-moi mes bottes pour demain matin, ne perds point de temps! Mais ne parle de cela à personne! Cette guerre est un secret d'État : les gens d'Amadiah ne doivent l'apprendre que quand ils verront les Russes entourer la ville, ce qui ne tardera pas, car ce sera demain! »

Merzinah se laissa tomber à moitié pâmée sur un vieux pot renversé , ! en murmurant :

ce Demain.., vraiment! ils seront là, demain?

— Oui.

— Et ils tireront sur la ville?

— El dru encore!

— Sélim-aga, je ne graisserai pas les bottes.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne veux pas que tu te battes avec ces monstres...

— Eh bien, à ton aise; je vais dormir. Bonne nuit, Effendi. » Il rentra chez lui ; la vieille me retint d'une main frémissante

et me demanda :

« Est-ce vrai, Émir, les Russes vont-ils arriver?

— La chose n'a rien de certain. Je crois que Sélim-aga la prend trop à cœur.

— Ah! tu répands un baume dans mon âme, Effendi. Ils ne pourraient jamais s'emparer d'Amadiah, n'est-ce pas?

— Sur cela je ne saurais rien dire ; toi, dis-moi un peu si tu as fait le triage du café?

— Oui, Seigneur; un travail terrible! mais ce méchant hadji Halef Omar ne m'a laissé aucun repos jusqu'à ce que je l'aie achevé. Yeux- tu voir?

— Oui, apporte-moi les deux objets. »

Je pus me convaincre, à la lueur de la petite lampe, que le travail de Merzinah lui avait coûté peu de fatigue. « Qu'en dis-tu? me demanda- 1- elle.

— Écoute j Merzinah , tes doigts se sont trop exercés dans ces grains de café pour que je ne t'offre pas toute la caisse. Je compte

te laisser aussi les objets achetés pour notre service de bouche; je retiens seulement les verres, afin d'en faire présent à l'aga.

— Effendi, tu es sage et juste, tu as plus de bonté que je ne possédais de vaisselle. Ce café aromatique me fera souvenir de ta munificence. Qu'Allah conduise le cœur de ces Russes, afin qu'ils ne te Lient point... Tu penses que je puis dormir en paix?

— Oui, tu le peux, je t'assure.

— Je te remercie; le sommeil est la seule jouissance d'une pauvre vieille femme accablée de travail comme je le suis.

— Tu couches sans doute dans la cuisine, Merzinah?

— Oui, certes : une femme de ménage ne quitte jamais son domaine, »

Tout cela contrariait mes plans; la plaisanterie bête de l'aga allait tenir éveillée cette incommode vieille. Je ne savais à quoi me décider; cependant je montai chez Mohammed, l'éveillai et lui racontai mon entrevue avec son fils. Le Haddeclin m'écoula dans un grand silence , puis me supplia de le conduire à la prison. Nous fîmes un paquet composé de quelques vivres : pain, dattes sèches, etc.; nous y joignîmes une petite bougie et des allumettes, après quoi nous montâmes doucement clans une soupente vide que j'avais remarquée en parcourant la maison. Ce réduiL élait éclairé par une ouverture <que fermait un vieux volet assujetti au moyen d'une ficelle.

J'ouvris le volet; un toit plat, distant de la fenêtre de cinq pieds à peine, donnait sur une petite cour; du toit à celte cour, la hauteur devait être à peu près la même.

En nous aidant mutuellement, nous parvînmes, sans trop de peine, jusque dans la cour; elle précédait le fameux jardin où la belle Esma Khan avait autrefois posé son pied léger. Arrivés là, nous n'étions plus séparés de la prison que par un mur, dont nous pouvions atteindre le faîte avec la main.

« Attends, dis-je au cheikh, assurons-nous que personne n'épie à Pentour, »

Je grimpai sur le mur et regardai dans l'intérieur de la prison. Une faible lumière brillait aux lucarnes du rez-de-chaussée, dans la pièce sans doute où l'aga s'était endormi. Les Arnautes devaient y tenir conseil ; mais ces lucarnes se trouvaient de l'autre côté du bâtiment, nous les apercevions à peine.

Le soupirail le plus rapproché de nous devait être celui d\Amad. La lueur de la lune nous permettrait, de le trouver. Aucun bruit

dans la prison, aucun bruit autour de nous. J'avais fermé la porte conduisant de l'intérieur de la prison dans l'étroit, couloir sur lequel s'ouvraient les soupiraux.

Les Àrnautes probablement étaient très occupés de leur affaire. Je sautai à bas du mur du côté où m'attendait le Haddedîn, et j'appelai tout bas :

« Mohammed!

— Eh bien?

— On peut tenter l'aventure. Es -tu prêt?

— Oui,

— Attention! y>

Nous franchîmes le mur et sautâmes dans le couloir; les soupiraux se trouvaient à peu près à hauteur d'homme,

« Baisse-toi, cheik, soufflai -je à mon compagnon. Àppuie-toi contre le mur, mets les mains sur tes genoux. Je monterai sur ton dos. y>

De celle manière il me fut assez facile de plonger la tête au fond de la lucarne. Je murmurai :

« Amad el Ghandour!

— Seigneur, est-ce toi? répondit une voix étouffée.

— Oui.

— Mon père est- il là?

— Oui; nous t'apportons clés vivres et de la lumière. Attends, tu vas pouvoir l'entretenir avec ton père. »

Je sautai doucement sur le sol, en demandant à l'Arabe :

« Me trouvais-tu lourd?

■ — Je n'aurais pu te porter bien longtemps ainsi.

— Changeons de rôle. Tu vas te mettre à genoux sur mes épaules, ce sera moins gênant pour moi. Mais hâte -toi de parler à ton fils, un rien nous trahirait. Tiens, attache cette licelle au paquet, tu le feras glisser par la lucarne. »

Je plaçai mes mains à la hauteur de ma poitrine, le chef s'en servit comme d'un marchepied pour s'installer sur mes épaules, où il s'agenouilla solidement. Alors commença une conversation basse, mais des plus animées, entre le père et le fils; je ne pus en saisir que peu- de mots. J'entendis aussi le paquet frôler doucement le bord du soupirail. Au bout de quelques minutes le Haddedîn descendit, il me demanda si je n'étais pas épuisé. De fait, cet homme vigoureux et de grande taille commençait à peser lourdement sur mes épaules.

ce Émir, ajouta le père, il faut nous hâter, il souffre trop ici! - — Certainement, mais rentrons d'abord; va devant, je veux voir si nous avons laissé des traces.

— Ce sol est si pierreux!

— N'importe, la. prudence est la mère de la sûreté, »

Nous reprîmes le même chemin et nous retournâmes sans encombre dans la chambre de Mohammed* Celui-ci faisait déjà mille plans nouveaux pour l'évasion de son fils, mais j'étais à demi mort de fatigue, je le laissai bientôt, lui promettant de l'aider dès le lendemain.

Je me levai d'assez bonne heure et me rendis chez ma jeune malade; elle se sentait presque guérie; sa mère seule veillait près d'elle; je ne m'attardai point dans cette maison. Je voulais, avant de rentrer, faire le tour de la ville afin de découvrir une issue qui nous dispensât de franchir les portes. Malheureusement je ne vis qu'un sentier trop étroit pour y passer avec des chevaux.

Lorsque je reparus à la maison, Sélim-aga venait de descendre au rez-de-chaussée.

« Émir, me dil-il, voilà le jour.

— Tu t'en aperçois? repris- je en riant,

— Je crois que nous pouvons parler sérieusement* de notre affaire aujourd'hui.

— Quelle affaire?

— Eh! n'y étais-tu pas avec moi? Ces Àrnautes? Que me conseilles- tu , Émir? faut-il les dénoncer, faut-il se taire pour cette fois?

- — À ta place je garderais le silence.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne vaut rien de parler quand on peut faire lever le lièvre devant soi. Tes gens, peut-être, ont remarqué comment tu marchais cette nuit; je t'assure que ce n'était pas tout droit. S'ils s'avisaient de te dénoncer à leur tour, pour se justifier?...

— C'est vrai. Lorsque je me suis réveillé, j'ai vu que bien des choses manquaient à ma tenue. C'est étonnant que Merzinah ne m'en ait rien dit : ell avait peur des Russes. Ainsi donc, tu laisserais aller les choses?

— Oui, j'annoncerais à mes Àrnautes que je leur fais grâce, à condition d'un changement de conduite. Ta miséricorde brillerait comme le soleil aux yeux de ces gens, et...

— Emir, le conseil me plaît, mais je vais leur faire un "terrible discours! »

Ses yeux se prirent à rouler comme ceux d'un nègre à la foire, puis Loul de suite son visage se radoucit,

« Oui! s'écria-l-il, je vais agir comme un padischah, qui peut faire présent de la vie et des biens à des millions d'hommes. »

Sélim s'éloignait, pour faire admirer à ses Àrnaules l'étendue de sa magnanimité, quand un cavalier, s'arrêlanl devant la porte, lui barra le passage.

J'entendis la conversation suivante :

« Salam, Seigneur! N'es-tu pas Sélim-aga, le colonel des Albanais?

— Je le suis; que veux-tu?

— Ne loges-tu pas chez toi un effendi nommé hadji émir Kara ben Nemsi et deux autres effendi accompagnés d'un serviteur, plus un bachi-bouzouk?

— Oui. Que veux- tu à ces effendi?

— Permets que je leur parle.

— Entre, voici l'émir. »

Le cavalier descendit de sa monture et -entra, précédé de l'officier. Je le reconnus à l'instant : c'était Sêlek, le Yésidi.

« Effendi, s'écria le nouveau venu avec joie, laisse-moi le saluer ! »

Je lui tendis la main et, m 1 avançant, je vis qu'il était venu avec le cheval d'Àli-bey. 11 avait du faire la roule en grande haie, la bete fumait par tous les pores.

ce Conduis ton cheval à l'écurie, lui dis-je, soigne-le, puis Lu viendras me trouver en hauL »

Lorsque nous fûmes seuls dans ma chambre, Sélek lira une lettre de sa ceinture et me la présenta.

« De qui? lui demandai-je étonné.

— D'Àli-bey.

— Qui Ta écrite pour lui?

— Le mir Cheikh Khan.

— Comment as- tu pu trouver ma demeure?

— Je me suis informé de loi à chaque porte.

— Comment savais-tu que j'avais deux effendi avec moi?

— On me Ta dit à Spandareh. »

J'ouvris la lettre du bey; elle m'apprit quelques heureuses nouvelles concernant les Yésidi et une fort mauvaise nouvelle pour moi.

« Quoi! m'écriai-je en me tournant vers Sélek, le message de votre bey a eu tant de succès? UÀnatoli Kasi Askeri s'est rendu à Mossoul avec vos envoyés ?

— Oui, Seigneur ; il aime notre mir Khan. Il a fait une sérieuse

Merzinah plongea deux fois sa grande cuiller et remplit la terrine du prisonnier.

enquête sur tout ce qui vient de se passer ; le pacha de Mossoul est révoqué ; on en envoie un autre à sa place.

— Et le makredji a pris la fuite?

— Oui; toutes les fautes de la campagne retombaient sur lui, sans compter d'autres charges. Depuis onze mois, les sousgouverneurs de provinces ne recevaient plus d'argent, les officiers et les soldats n'étaient point payés ; la soumission des Arabes ne

pouvait être menée à bonne fin, malgré les recommandations de la Porte, puisque les finances manquaient pour les troupes. Toutes ces sommes avaient passé dans les caisses des fonctionnaires de Mossoul, et encore il y a des choses que je ne puis te dire, ne les sachant pas exactement

« Quand les cabassers sont arrivés au logis du makredji, il était trop tard : l'oiseau ne s'y trouvait plus! Mais tous les bey et kiéyah du pays ont ordre de F arrêter, dans quelque lieu qu'il se montre.

ce On croit qu'il s'est enfui jusqu'à Bagdad, car le vali (viceroi) est son ami. On doit se tromper ; le fugiLif est bien plutôt dans les montagnes du côLé de la Perse. Il peut se procurer de l'argent, n'est-il pas le chef des collecteurs? tous ne connaissent point encore sa disgrâce sans doute. On assure, en effel, qu'il se trouvait avant-hier à Àlkoï, hier soir on le disait à Moungaye. On ne peut rien savoir ; quelques-uns pensent qu'il se rend ici, par des routes détournées, afin d'éviter nos montagnes.

— Àli-bey suppose avec raison que la rencontre de cet homme à Àmadiah me serait très préjudiciable, car je n'ai aucun moyen de prouver qu'il n'est plus qu'un fugitif.

— Émir, Ali-bey est prudent. Dès qu'il a entendu parler du makredji, il m'a donné Tordre de seller son meilleur cheval, puis de courir, jour et nuit, pour te rejoindre; car il voulait que tu fusses prévenu , dans le cas où cet homme viendrait à Àmadiah. 11 m'a remis aussi deux papiers qu'il avait reçus de Mossoul. Lis -les. »

J'ouvris les missives; l'une annonçait la destitution du pacha et du makredji; elle était adressée au mir Cheikh Khan par l'Ànatoli Kasi Àskeri; l'autre enjoignait à Àli-bey d'arrêter l'exprocureur de Mossoul, s'il osait mettre les pieds sur son territoire. Les deux lettres portaient le cachet du grand fonctionnaire turc.

(( Ces papiers peuvent m'être très utiles, dis-je à Sélek : pour combien de temps me sont- ils confiés?

— - Àli-bey te les donne.

— Ainsi, tu crois que le procureur se trouvait à Moungaye avant- hier?

— On l'assure.

: — Il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'il arrivât ici aujourd'hui, en ce cas. Je n'ai besoin de ces papiers que pendant un jour ou deux; peux- tu attendre?

— Tant qu'il le plaira, Emir,

— Bien; va trouver Halef et lira, ils te feront fête. »

La possession des deux, missives me rassurait contre le danger d'une rencontre possible. J'avais d'abord pensé que la chute du pacha aiderait à la délivrance du prisonnier; mais non, la répression des tribus arabes n'était pas une affaire personnelle du gouverneur; la Porte comptait bien poursuivre celle entreprise, elle allait même y mettre plus de vigueur. *

Je" m'absorbais dans toutes ces réflexions, quand Merzinah apparut sur le seuiL

« Effendi, viens-tu avec moi à la prison? demanda- 1- elle.

— Je n'ai pas le temps, Merzinah,

— Mais tu me Tas "promis, Émir, tu m'as dit que tu permettrais aux captifs de m'acheter quelque chose à tes frais, »

La brave gouvernante n'oubliait pas ses petits profils. « Je tiendrai ma parole, seulement je ne puis te suivre que dans un quart d'heure,

— Je t'attendrai à la prison, Emir.

— Sélim-aga y est-il?

— Non, il est chez le moulesselim.

— Bien , va en avant ; lu diras au sergent de m'ouvrir : dans un quart d'heure, je te rejoindrai. »

Merzinah s'éloigna d'un air enchanté; moi je courus chez Mohammed lui raconter ce que j'allais entreprendre, et lui recommandai de faire acheter par Halef un costume turc, au bazar; puis je m'acheminai vers la prison, fumant mon tchibouk, affectant une attitude digne et marchant à pas comptés. Le sergent m'attendait devant la porte.

. « Salam! murmurai -je du bout des lèvres.

- — ■ Salam aleïkoum , répondit le geôlier, saluant jusqu'à terre. Allah bénisse ton entrée clans cette maison! J'ai mille remerciements à te faire ! »

J'entrai, il referma la porte, je lui demandai négligemment : ce Des remerciements? pourquoi?

— Sélim-aga est venu ici ce matin; il était furieux et voulait d'abord nous livrer à la bastonnade, mais il a dit que tu avais demandé notre grâce, et nous a pardonné. Suis-moi, Émir. )>

Nous montâmes l'escalier, au haut duquel nous trouvâmes Merzinah, munie d'une grande marmite remplie d'un brouet sale; près d'elle étaient rangés des pains de sa façon , c'est-

à- dire peu appétissante : de la farine délayée dans de l'eau simplement et formant une pâte à peine cuite. Les Àrnautes entouraient la vieille, tenant à la main des pots vides. Ils se prosternèrent dès qu'ils me virent, gardant un profond silence.

ce Émir, demanda la cantiniôre, yeux- lu commencer la ronde?

— Oui. »

On ouvrit la. première porte. Mon regard tomba sur un malheureux prisonnier turc enfoncé dans son cachot; il ne bougea point.

« Donne-lui double portion, car c'est un Osmanli! » cria le sergent.

Merzinah plongea deux fois sa grande cuiller et remplit la terrine du prisonnier, puis elle ajouta un morceau de pain à cetle largesse. La seconde cellule renfermait aussi un Turc, il eut une portion semblable. La troisième porte nous fit voir un malheureux Kurde.

« Le chien n'aura qu'une cuillerée! grommela le geôlier, c'est un homme de Balfm. »

J'aurais volontiers tiré les oreilles à, ce bourreau ! La même proportion se renouvela à mesure que nous parcourions les cellules des Turcs et des étrangers.

Après avoir visité les cachots du premier étage, nous descendîmes à ceux du rez-de-chaussée.

« Quels sont les détenus que vous gardez ici? demandai -je.

— Les pires de tous. Un Arabe, un Juif, deux Kurdes de la race des Bbulamouh. Sais-tu le kurde, Emir?

— Oui.

— Tu ne désires point t'entre tenir avec les prisonniers?

— Non, ils n'en sont pas dignes.

— C'est vrai , mais ces chiens ne connaissent que leur langue ou l'arabe ; nous ne pouvons nous entendre avec eux, et ils ont toujours quelque chose à dire.

— Eh bien, je consens à leur parler. »

Nous entrâmes dans la cellule d'un Kurde; le pauvre homme semblait exténué, il se traîna pour tendre sa terrine, et supplia Merzinah de lui faire la part un peu plus large.

« Que veut-il? demanda le sergent.

— Un peu de pain ; donne -lui deux morceaux.

— Il les aura, puisque tu l'ordonnes. »

Le Juif se plaignit beaucoup ; ses plaintes semblaient fondées,

mais restèrent vaines. Le second prisonnier kurde me parut fort vieux ; il demanda, pourquoi on ne le conduisait pas devant le juge ; je traduisis ses paroles ; le geôlier répondit en ricanant qu'on y penserait bientôt»

Enfin nous parvînmes au cachot d'Àmad el Ghandour.

Le jeune homme restait accroupi au fond de sa cellule, sans bouger ; il ne se leva que quand il m'aperçut.

ce C'est l'Arabe? demandai -je.

— Oui.

— Parie-t-il le turc ?

— 11 ne parle pas du tout.

- — Jamais?

— Pas un mot; aussi on ne lui donne rien de chaud à manger.

— Si j'essayais de l'interroger?

— Essaye. Je ne sais s'il répondra. »

Je m'approchai du prisonnier et murmurai en arabe :

« Tais -toi. »

Les quelques questions que je lui adressai ensuite furent accueillies par un morne silence.

c( Vois- tu, dit le geôlier, il ne veut pas parler. Apprends-lui . que tu es un grand émir, peut-être se décidera-t-il. »

J'étais à, présent certain que TÀrnaute ne comprenait pas l'arabe; le dialecte des Haddedîn devait lui être plus étranger encore ; je dis donc au prisonnier:

« Tiens-loi prêt pour ce soir; nous ferons ce que nous pourrons afin que ce soit aujourd'hui. »

Le jeune chef resta impassible, affectant de me. regarder avec colère.

ce II ne répond pas! s'écria le sous -officier. Non ! pas même à un effendi, à un émir! On ne lui donnera rien, ni soupe ni pain!.»

Après la visite des cachots, il fallut parcourir tous les bâtiments; promenade inutile, mais à laquelle je me prêtai de bonne grâce. En revenant, Merzinah me demanda:

« Veux- tu leur payer du café?

— Oui.

— Faut- il doubler leur portion de pain?

— Oui ; combien te devrai-je?

— Trente piastres, Effendi. »

Gela faisait à peu près cinq francs. Ce que la brave cantinière fournit aux prisonniers ne lui revenait peut-être pas à deux francs,

je ne fis aucune objection. Tirant les trente piastres de ma poche,

je les mis dans les mains noires de Merzinah, lui disant seulement:

« Je veux que tous les prisonniers aient du pain et du café.

— Tous, Seigneur, je te le promets. »

Je donnai au sergent quinze piastres et aux Arnaules dix pour leur pourboire. Ce furent alors des remerciements sans fin, des louanges à profusion, le tout terminé par une prosternation générale qui durait encore, je crois, pendant que j'enfilais la ruelle pour retourner chez moi.

Je trouvai Mohammed el Iïalef fort occupés du costume turc ; mon petit hadji avait pu l'apporter sans être remarqué, puisque Taga et sa gouvernante étaient absents.

« Ainsi ce soir? me dit le Haddedîn avec joie,

— Si cela est possible*

— Comment comptes -tu faire?

— Je tacherai d'obtenir la clef de l'aga, si je ne découvre pas d'autre moven.

— Mais dans le cas où il ne te la donnerait pas?

— Je la prendrais.

— Emir, ce que tu veux tenter est périlleux ; on t'entendra I

— Je ne le crois pas. Les Àrnaules n'ont pas dormi la nuit dernière, ils dormiront mieux celle-ci. De plus, je leur ai donné un pourboire qui passera en raid, j'en suis sûr; rien n'endort plus profondément. Je sais comment on ouvre la grande porte, elle ne fait presque pas de bruit.

— Mais enfin , si tu étais surpris ?

— Je saurais me tirer d'affaire par un discours s'ils me rencontraient seul. Avec Àmad nous jouerions des jambes, le trajet n'est pas long.

— Où ira mon fils , après ?

— Il quittera tout de suite la ville.

— Avec qui?

— Avec Halef. Nous allons sortir ensemble pour chercher, aux environs de la ville, un lieu propice. Halef y conduira le fugitif quand il sera temps*

— Mais les gardes de la porte , au sortir d'Amadiah ?

— Je connais un passage par lequel on peut les éviter,

— Et nous, quand paierons -nous?

— Il faudra attendre quelques jours, un jour au moins, afin de détourner les soupçons.

— Àmad sera poursuivi peut-être ; il ne connaît pas le pays ; comment échappera- 1- il au danger?

— J'ai remarqué, non loin d'une des porles de la ville, un précipice très profond dans lequel on ne peut guère descendre ; nous prendrons les habits du prisonnier, nous y attacherons des pierres, puis nous les jetterons dans les anfractuosilés. On croira que le fugitif a péri en cherchant à s'évader.

— Où ferons-nous changer de vêtements à Àmad?

— Ici ; il faudra lui raser toute la barbe.

— Ici! alors je le verrai ? Émir, quelle joie !

— Oui, mais vous parlerez bas.

— Emir, je crains Merzinah; sa cuisine reste toujours ouverte, elle verra passer mon fils...

— ■ Tu l'en empêcheras ; il n'est pas difficile d'occuper une femme bavarde même par une pantomime. Ilalef te préviendra du moment où tu devras le rendre clans la cuisine ; pendant ce temps le petit liadji conduira Àmad dans ta chambre. D'ailleurs les circonstances décideront. »

En ce moment j'entendis Halef qui faisait sortir les chevaux de l'écurie ; j'allais descendre, quand Lindsay s'avança vers moi, me demandant :

« Puis -je vous parler, Sir?

— Parlez, sir Lindsay.

— On prépare les chevaux ; où allez-vous ?

— Faire une promenade hors de la ville.

— Je vous accompagne.

— Mon intention est de parcourir un coin de la forêt; vous serez obligé de vous glisser entre les branches, qui vous frapperont, sans doute, le visage et le dos. La chose a ses désagréments.

- — > N'importe.

— Venez donc, »

Nous f Cimes bientôt prêts; notre petite cavalcade quitta la ville par la porte qui conduit sur la roule d'Àsi et de Mia. Cette route, décrite par Dohoub, est en effet tellement raide, que nous dûmes quitter. nos montures. Les Àrnautes, de garde près de la porte, ne s'étaient nullement opposés à notre passage; ils nous connaissaient, car ils étaient devant le palais quand l'aga nous avait fait rendre les honneurs militaires.

Lorsque nous fûmes arrivés dans la vallée d'Ilaks, au fond de laquelle les habitants d'Àmadiah ont construit leurs maisons de

campagne, nous aperçûmes la lisière de la forêt à gauche. Contre mon attente, les arbres, assez clairsemés, ne gênèrent point notre marche. Au bout d'un quart d'heure, nous nous arrêtâmes pour nous reposer un peu sur le gazon.

« Que cherchez-vous donc par ici? interrogea l'Anglais.

— ■ Je cherche un lieu où Àmad el Ghandour puisse se cacher,

— Àh ! Quand sera-t-il libre ? »

J'exposai mes plans à mon compagnon.

« Admirable! s'écria-t-il, dangers superbes! On pourrait boxer, tirer... Sir, je ne vous quitte pks, nous le délivrerons ensemble !

— Masler, vous me seriez plus nuisible qu'utile.

— Gomment cela? Je tuerai tout ce qui s'opposera à nous! Je suis un Anglais , un Englishman, yes I

— Commençons par chercher notre cachette ; voulez-vous m'aider ?

— Yes.

— Eh bien, séparons- nous ; allez tout droit, je fouillerai un peu de côté ; le premier qui aura trouvé déchargera son pislolet et attendra l'autre. »

Halef restait à la garde des chevaux; nous nous enfonçâmes sous bois; la forêt s'épaississait, mais je cherchais en vain un lieu assez protégé pour offrir une sûre retraite* Je commençais à me décourager , quand j'entendis un coup de pistolet qui semblait avoir été tiré vers la gauche. Je m'avançai dans cette direction ; un second coup se fit entendre plus près, enfin, je découvris mon insulaire. 11 étail debout au pied d'un groupe d'arbres, au milieu duquel s'élevaient quatre chênes énormes. Lindsay avait retiré sa chaussure et son habit de dessus ; son turban à carreaux noirs el rouges était posé à terre.

« J'ai tiré deux fois, me dit-il, parce qu'on juge mal des bruits dans une forêt. Avez-vous découvert quelque chose?

— Non.

— Eh bien , j'ai votre affaire.

— Où?

— Devinez. y>

Il était pieds nus et déshabillé; donc il avait grimpé... je cherchai sa cachette sur les chênes. Ceux- ci me semblaient bien gros pour qu'on pût grimper facilemeut à leurs troncs. Un pin mêlait sa couronne de feuillage aux branches gigantesques des

rois de la forêt. Je remarquai qu'en grimpant au pin on pouvait atteindre une forte branche d'un des chênes, et il me sembla apercevoir au-dessus de cette branche un trou assez large» ce Le chêne est creux ! m'écriai-je.

— Vous l'avez dit.

— Vous grimpez merveilleusement, Sir,

— Comme un écureuil .

— Tout l'arbre est-il creux?

— Oui.

- — Alors, une fois descendu dans le trou, on n'en peut sortir?

— Non.

— Ce n'est pas là une cachette, Sir.

— Une cachette excellente, au contraire, seulement il faut prendre garde de tomber au fond du trou.

— De quelle manière parviendrait-on à se maintenir là-haut?

— Vous ne devinez pas? Ah! master Lindsay est un fameux lapin! Aventure magnifique! Il faut faire couper des branches, remplir le creux, mettre des rondins en travers. Nous avons ici de la mousse douce comme du duvet. Charmante retraite, belle villa ! Je payerai tout.

— Vous avez raison , mais nous devons faire la besogne nousmêmes; combien mesure ce trou à peu près ?

■ — Quatre pieds, peut-être plus. Savez -vous grimper ?

— J'essayerai,

■ — Grimper avec une charge ?

— On verra. Nous trouverons à l'entour assez de branches.

— Grimper chargé... Sir, c'est difficile I

— J'ai mon lasso; il m'a servi dans tous mes voyages, je le porte toujours sur moi, il me servira encore dans cette circonstance.

— Well ! à l'œuvre !

— Soyons prudents, master Lindsay; assurons-nous d'abord que nous sommes bien seuls ; personne ne comprendrait notre conversation en anglais , mais on nous verrait agir.

— Cherchez. Je vais ramasser des branches et couper des perches. »

Je fouillai les environs sans découvrir la moindre trace humaine, puis je vins rejoindre mon Anglais, ravi de construire une -villa, comme il disait. Nous coupâmes de longues branches, en évitant de les prendre de manière à laisser voir la coupure fraîche* Je

relirai mon lasso , toujours enroulé sous ma ceinture ; il était assez long pour qu'en rattachant aux premières branches du pin il traînât à terre. Lindsay lia fortement le faisceau ; je me débarrassai des habits gênants et je grimpai sur les branches de l'arbre. Je tirai le fardeau, Lindsay grimpait derrière moi pour le soutenir de branche en brandie; nous fîmes ainsi monter nos rondins et nos perches jusqu'à l'ouverture du trou. J'examinai le creux; il me parut fort vaste, il allait s' élargissant encore jusqu'au fond, presque jusqu'aux racines.

À force de travail, nous vînmes à bout de construire une sorte de plancher. Nous craignions de le voir crouler à chaque instant, mais enfin, il devint solide à souhait.

« Maintenant de la mousse et des feuilles au lasso ! » cria Lindsay, qui volontiers eût battu des mains, à califourchon sur son arbre.

Nous redescendîmes ; mon haïk et le manteau de Lindsay furent remplis de feuillages, de mousse, de menues branches. Après avoir encore grimpé quatre ou cinq' fois, tirant, poussant, peinant, nous eûmes la satisfaction de voir notre entreprise parachevée. La cachette était sûre et agréable, on n'en pouvait désirer une meilleure.

- Lindsay essuyait la sueur de son front, il riait de tout son cœur. « Àh ! ah! master Àmad el Ghandour, disait-il, vous pouvez ■venir à présent! Jolie maison! Divan tout prêt! mangez, fumez, dormez à A r otre aise, personne ne a t ous dénichera ! »

Nous retournâmes près de Halef qui était un peu inquiet de notre longue absence. L'Anglais se reposa en gardant les chevaux, je conduisis le petit hadji devant notre chêne creux. « Sais-tu grimper, Halef? lui demandai-je.

— Oui, Sidi, j'ai grimpé bien souvent pour cueillir des dattes et des palmes.

— Ici , on ne grimpe pas de la même façon ; ces troncs lisses ne laissent aucune prise. Vois- tu ce trou, dans le gros chêne, audessus de cette branche ?

— Oui, Sidi.

— Monte là-baut, en l'aidant avec ce petit arbre, ce pin, tu atteindras la branche: tu ne pourrais grimper au chêne. Bien, c'est cela !

— Sidi! s'écria je petit homme quand il fut redescendu, c'est comme un kiosque 1 Tu as bâti ce nid avec l'Anglais ?

— Oui ; dis -moi main tenant dans quelle direction se trouve la forteresse d'Amadiah ?

— Là-bas, à gauche.

— Eh bien, écoute. J'espère pouvoir faire évader ce soir notre prisonnier ; tu le conduiras hors de la ville et ramèneras ici.

— Effendi ! et les gardes ?

— J'ai découvert un endroit, par lequel on peut sortir sans passer par les portes. Je te le montrerai en retournant. Il s'agit seulement pour toi de retrouver le lieu où nous sommes pendant la nuit, de faire monter le Haddedîn dans ce chêne, puis de revenir nous rejoindre, sans attirer l'attention. Examine bien cet endroit; rappelle-toi le chemin. L'entreprise demande des précautions et de l'adresse.

— Sidi , je te remercie, - — ■ De quoi, Halef ?

— De ce que tu m'emploies à quelque chose ; il y a si longtemps que tu ne m'as rien commandé ! »

Nous retrouvâmes Lindsay couché sur l'herbe et contemplant le beau ciel bleu.

« Ce Kurdistan est un pays magnifique, il n'y manque que des ruines ! soupira l'Anglais.

— Les ruines n'y manquent pas, Sir, mais vous dédaignez celles qui comptent moins de trois ou quatre mille ans !... Peutêtre serons-nous obligés de prendre bientôt une route où je vous montrerai des ruines sans nombre. Les vallées du Kurdistan sont pleines de villages brûlés, de maisons détruites. Nous passerons des torrents où le sang se mêle souvent aux vagues écumantes. Nous aurons à traverser une contrée où la vie et les biens sont plus exposés que partout ailleurs. Puissions-nous n'en pas faire personnellement l'épreuve !

— Allons, Sir. Tout cela me plaît: les aventures, le danger, les combats sont dans mon programme de voyage, et vive -la vieille Angleterre ! Je payerai les dommages s'il en arrive. Je payerais pour avoir des aventures !

— Yous en aurez peut-être sans bourse délier, M aster. A la frontière d'Amadiah cesse la protection turque, si faible qu'elle soit. Nous entrons dans le domaine des Kurdes, soumis à la Porte, ou plutôt ses tributaires récalcitrants. Là, nos passeports n'auront aucune valeur ; il se pourra même qu'on nous traite en ennemis, parce que nous voyageons avec des lettres du sultan et des consuls.

— Nous ne les montrerons pas !

— Non , certes ! Le plus sûr sera encore de nous confier à l'hospitalité de ces demi-sauvages, quoiqu'elle ne soil point toujours sacrée. Un Arabe ressent quelque scrupule à dépouiller celui qu'il reçoit sous sa tente; le Kurde ne connaît guère ce sentiment. Dans le cas où nous nous verrions sérieusement menacés, nous n'aurions d'autres ressources que de nous mettre sous la protection des femmes.

— Well ! j'accepte la protection des dames I Excellente idée, Sir ! ))

Je remontai à cheval, souriant des excentricités de John Bull, et nous nous disposâmes à rentrer en ville, Halef , qui s'était un peu attardé, nous rejoignit avant d'arriver à Amadiah, m'assurant que la nuit la plus noire ne l'empêcherait pas de retrouver son chemin. Je lui montrai la brèche par laquelle il pourrait emmener le fugitif et lui conseillai de revenir plus tard étudier les lieux , tout en évitant d'être remarqué.

Le jour s'avançait quand nous rentrâmes au logis.

À peine étais-je descendu de cheval que Sélim-aga, se précipitant à ma rencontre, s'écria :

« Allah soit béni ! Te voilà enfin! Je t'attendais avec angoisse*

- — Avec angoisse ?

— Oui : le moutesselim veut te voir.

— Et pourquoi ?

— Je ne sais.

— Ne présumes-tu pas quelque chose?

— Je crois qu'il désire le mettre en rapport avec un étranger, un effendi.

— Quel est- il?

— Le moutesselim m'a défendu de te le dire,

— Bah ! il y a longtemps que je le sais.

— Tu le sais ? Mais c'est un secret...

— Eh bien, écoute ce grand secret, le voilà : l'homme qui me demande est le makredji de MossouL

— Vraiment, tu le sais ! Il n'est pas seul.

— Qui l'accompagne ?

■ — ■ Un Arnaute.

— Ah! celui-là, je le connais aussi; il n'a pas d'armes, n'est-ce

pas?

Allah akbar I Effendi, tu es sorcier!

— Non, seulement lu vois que je suis bien informé,

— Ces gens parlent mal de toi, Émir.

— Que disent-ils?

— Là- dessus je dois me taire.

— N'es -tu plus mon ami, Sélim-aga?

— Oh ! si, Emir ; je t'aime, mais il faut obéir aux ordres de mon chef.

— Eh bien ! je le donnerai des ordres auxquels tu devras obéir comme s'ils sortaient de la bouche même du moutesselim. Depuis quand le makredji est-il ici?

— Depuis plus de deux heures.

— As- tu été envoyé tout de suite pour me chercher?

— Non; voilà comment les choses se sont passées : le makredji est arrivé sans suite et secrètement, j'étais prés du moutesselim quand il s'est présenté. Il a dit au commandant que des raisons graves le forçaient à voyager incognito; dans le courant de l'entretien, il a été question de loi et de tes compagnons. Le makredji a paru surpris ; il s'est beaucoup informé de ton extérieur, de tes paroles, prés du moutesselim; quand celui-ci a dépeint entièrement ta personne, il l'a écouté avec attention, puis s'est écrié : « C'est bien lui! » Bientôt on m'a ordonné de l'amener au plus vile, et... et...

— Et quoi?

— Émir, je vais le prouver combien lu m'es cher,, mais promets-moi de ne pas me trahir.

— Je te le promets*

— Eh bien, le moutesselim m'a commandé de prendre avec moi une dizaine d'Àrnautes pour garder les issues de ma maison et veiller sur tes compagnons. D'autres Àrnaules doivent l'arrêter à ton entrée dans le palais. Tu seras envoyé en prison.

— Voilà qui est intéressant, Sélim-aga. Às-tu encore une cellule pour moi là-bas?

— Oui; on doit te mettre près de l'Arabe, mais le moutesselim veut que tu aies de la paille pour te coucher, parce que tu es un émir. On te traitera bien, et non comme un brigand.

— Très reconnaissant du bon procédé! Et mes compagnons, iront-ils aussi en prison?

— Oui, mais je n'ai pas encore l'ordre de les arrêter. Merzinah est désolée; elle s'est assise dans sa cuisine, elle pleure.

— Bonne Merzinah!.., Mais tu me parlais d'un Ârnaute,

— Oui; il était au palais avant " l'arrivée du makredji, il s'est entretenu longtemps avec le gouverneur, et on m'a fait venir pour me demander si l'effendi à carreaux ronges et noirs parlait.

— Qu'as -tu répondu? ^*

— J'ai dit la vérité : j'ai assuré que, depuis son entrée chez moi, je n'avais pas entendu sortir un mot de sa bouche.

— Allons, Sélim-aga, je le suis au palais.

— Écoule, Seigneur, je dois l'arrêter, c'est vrai; mais je t'aime,.. Ne veux- tu pas fuir? y>

Ce brave Àrnaute était vraiment mon ami; son dévouement me toucha.

c< Non, lui dis-je, je ne fuirai pas : je n'ai rien à craindre, ni du commandant ni du procureur de Mossoul ; seulement je te prie de me laisser emmener quelqu'un avec moi.

— Qui?

- — Le courrier qui m'a été présenté tout à l'heure.

■ — Volontiers; je vais l'appeler, il est dans la cour. »

J'entrai un instant dans la cuisine : Merzinah, accroupie à terre, avait l'air désolé; elle se leva promptement à mon approche, en s'écriant :

« Hâte-toi, Effendi; j'ai commandé à l'aga de te laisser partir, sauve - toi I

— Je te remercie, Merzinah, je reste.

— Ils te mettront en prison, Emir.

— Nous verrons, brave Merzinah.

— Àh ! s'ils le prenaient, Effendi, je pleurerais toutes les larmes de mon corps... Mais je te cuirai de la bonne soupe., , Tu ne mourras pas de faim!

— Ne t'inquiète nullement, on ne me fera point prisonnier.

- — Emir, tu me sauves la vieLPeut-être vont-ils prendre tes effets. Confie -moi ton argent et tout ce que tu as de plus précieux. Je te le garderai fidèlement, sans mot dire. Crois -moi, Effendi!

— Je te crois, mais je n'ai rien à redouter; merci, Merzinah. » Nous partîmes avec l'aga et le Yésidi. Je remarquai que la

maison était cernée. Aux abords du serai et dans l'escalier, se tenaient aussi un grand nombre d'Àrnautes. La chose prenait une tournure inquiétante.

Le moulesselim n'était pas seul, deux officiers restaient assis

sur le seuil de sa porte; l'aga lui-même ne sortit point après m 1 avoir introduit.

« Salam, dis -je en affectant une assurance qui commençait à m'abandonner.

— Aleïkoum , )) répondit le commandant.

Il me montra du geste un tapis, non près de lui, comme la veille, mais à une certaine distance. J'eus l'air de ne pas comprendre et me plaçai sur la même ligne que le fonctionnaire turc,

<( Je t'ai envoyé chercher depuis longtemps, commença mon interlocuteur, tu n'es pas venu. Où étais-tu donc, Effendi?

— J'étais allé me promener à cheval.

— Où?

— Aux alentours de la ville.

— Et que voulais- tu faire là?

- — Sortir un peu mon cheval; tu le sais, une noble bête comme celle-là a besoin de grand air.

— Tu avais quelqu'un avec toi?

— Oui, Hadji Lindsay-bey.

— Celui qui a fait vœu de silence?

— Lui-môme.

— J'ai appris que ce bey observe fort mal son vœu.

— Vraiment?

— Il parle.

— Tu crois?

— Il parle avec toi.

— Tu crois?

— J'en suis sûr.

— Ah! »

Ces réponses embarrassaient visiblement mon hôte, ce Eh! lu dois le savoir, dit- il avec impatience.

— Mais loi, comment le sais- lu?

■ — Celui qui me Fa dit a entendu parler ton compagnon...

— Qui donc?

— Un Arnaute, qui est venu se plaindre de vous.

— Et que comptes -tu faire?

— Te retenir prisonnier.

— Allah illa Allah ! sur la plainte d'un drôle de cette espèce , tu vas me traiter comme un criminel , moi , un effendi , un émir 1 Qu'Allah l'éclairé et te donne la sagesse !

— Effendi, demande-la pour toi, cette sagesse, car tu en as besoin.

— Est-ce une menace?

— Le ton que tu emploies est-il une bravade?

— Non, moulesselim, je ne te brave pas; toi lu m'offenses* Voici deux revolvers à six coups chacun. Continue ton interrogatoire j si tu veux, mais sache qu'un émir du Germanislan ne se laisse pas comparer à un Àrnaute. Si mon compagnon ne garde pas son vœu, qu'importe à ce soudard? Où est-il?

— II est à mon service,

— Depuis quand?

— Depuis longtemps.

— Moulesselim, dis- tu la vérité? Hier encore, cet Àrnaule était inconnu chez toi. J'ai beaucoup à l'apprendre sur le compte de cet homme. Si Lindsay-bey parle, cela regarde sa conscience, personne n'a le droit de s'en occuper.

— Tu aurais raison si d'autres charges ne pesaient sur ce bey.

— Quelles sont-elles?

— 11 est l'ami d'un homme très dangereux.

— Quel est cet homme?

— Toi-même?

— Moi? Allah kérim ! que Dieu le protège, car la tôle s'affaiblit!

■ — ■ Tu m'as parlé du pacha, tu as prétendu être son confident.

— Je t'ai dit la vérité.

— Non.

— Quoi! lu m'accuses de mensonge! Je ne puis rester ici... Tu me rendras compte de celle parole ! )>

Je me levai comme pour sortir.

« Arrête! cria le commandant, pas un pas de plus!

— Tu ordonnes?

— Oui.

— As-tu le droit de me commander?

— Ici, lu es en mon pouvoir; tu dois m'écouter quand je te parle.

- — ■ Et si je refuse de rester?

— Je t'y contraindrai, tu es mon prisonnier. »

Les deux lieutenants se levèrent; Sélim-aga les imita, plus lentement ei malgré lui.

a Ton prisonnier, m'écriai -je, à, quoi penses- tu? Salami... »

Je me dirigeai vers la porte. Le commandant fit signe à ses hommes , en murmurant :

« Arrêtez- le! »

Les deux lieutenants mirent la main sur mes épaules. Je les

Les deux lieutenants mirent la main sur mes épaules.

écartai avec violence, et, me retournant vers le moutesselim, je lui dis d'un air résolu :

« Je défends à tes Àrnautes de me toucher! Toi, écoute-moi, car j'ai à te parler; mais, je te le répète, nous autres Européens nous ne craignons personne. Reprends tes questions, je suis prêt à te répondre ; puis nous verrons à nous expliquer. »

Le commandant semblait stupéfait; ces hauts fonctionnaires turcs sont si peu accoutumés à la résistance, tous se courbent si platement devant eux, que la moindre énergie leur en impose.

Après avoir hésité, il reprit :

« Tu me soutenais hier que tu avais la confiance du pacha?

— Je t'ai montré sa lettre.

- — Et cependant tu t'es battu contre lui!

— Où?

— Au tombeau du cheikh Hadi.

— Peux- tu le prouver?

— J'ai un témoin.

— Fais -le venir.

— Tu vas être. satisfait. » -

Sur un ordre de son chef, l'aga quitta la salle ; il revint bientôt suivi du procureur de Môssoul. Ce dernier ne daigna point m' honorer d'un regard; iL alla droit au commandant, s'assit près de lui, à la place que j'avais quillée, et prit entre ses lèvres le tube de la pipe disposée pour les visiteurs. Le moutesselim salua son ho Le, puis lui demanda :

« N'est-ce pas là, Effendi, l'homme dont tu me parlais? »

Le makredji me regarda alors avec un souverain mépris et murmura :

« C'est lui".

— Tu vois, poursuivit le commandant en s'adressant à moi, le makredji de Mossoul te connaît, il a été témoin de ta conduite, il affirme que tu as combattu contre le pacha.

— Il ment.

— Ver de terre! » cria le procureur, qui se leva avec rage.

Je haussai les épaules et répétai d'un ton aussi calme que possible :

ce Oui, tu mens! tu ne m'as pas vu combattre contre les troupes du gouverneur.

— Si je ne l'ai pas vu, d 1 aulres t'ont vu.

— Alors tu ne peux te poser en témoin... Qui m'a vu?

— Les canonniers.

— Ceux-là ont menti également. Ai-je combattu contre eux? Une seule goutte de sang a- 1- elle coulé? Ils ont rendu leurs armes sans coup férir. Quant à ce qui s'est passé dans la vallée de Hadi, vous me devez une véritable reconnaissance, car je me suis employé de tout mon pouvoir pour modérer les résolutions

iïïsstïe^!?^!??!!^

d'Ali-b.ey. Etait- ce me montrer F ennemi du pacha de Mossoul?

— Tu t'es emparé de l'artillerie, tu ne peux le nier,

— Je l'avoue volontiers.

— Tu répondras sur ce fait au gouverneur de Mossoul.

— Oh! oh!

— Oui, le moutesselim va te faire arrêter et tu seras conduit à la capitale , toi et tous ceux qui t'accompagnent. Il n'y a pour vous qu'un seul moyen de salut.

— Lequel?

— Tu es un émir du Frankistan, car les Nemsi sont des Franks ; je sais que tu as la protection de nos consuls ; nous ne pouvons te mettre à mort, quoique tu aies commis un crime qui mérite la peine capitale; c'est pourquoi nous t'adressons à Mossoul; là, très certainement tu recevrais le châtiment dû à ta trahison, si... » Le procureur s'arrêta un instant, me regarda et reprit en hésitant : « Le pacha te protégeait, le moutesselim t'a reçu comme un hôte, tous deux désireront le ménager... et...

— Qu'Allah bénisse ta dernière heure, makredji !

— Oui,... il est possible de détourner de toi un sort si funeste... Consens à...

— A. quoi donc?

— Dis-nous combien vaut la vie d'un émir du Germanistan?

— Rien.

— Rien ! tu plaisantes.

— Je parle sérieusement; elle ne vaut rien du tout. ■ — - Comment cela?

— Parce que la vie même d'un émir n'a pas une minute assurée : Allah peut la lui redemander quand il lui plaît.

— Tu as raison; la vie est entre les mains d'Allah, mais il nous la prête comme un • bien que nous devons soigner et protéger.

- — N'es-tu pas musulman? Ne crois-tu. pas que la destinée est écrite dans un livre immuable?

— L'homme rend son sort plus mauvais quand il n'obéit pas aux sentences de ce livre.

■ — Très bien, makredji!... Voyons, combien estimerais -tu ta propre vie?

— Au moins dix mille piastres.

— Alors on ne peut estimer celle d'un Nemtché moins de dix millions de piastres. »

Il me regarda tout surpris, en me demandant : « Es -lu donc un si riche émir?

— Oui 3 puisque ma vie a une telle valeur.

— En ce cas, ce ne serait pas te taxer trop haut ici que te demander vingt mille piastres de rançon.

— Non, certes.

— El autant pour ton hadji Lindsay-bey?

— Naturellement.

— Dix mille pour ton second compagnon?

— C'est très juste.

— Combien donneras- lu pour ton serviteur?

— Il est Arabe, mais brave et fidèle; il vaut autant que l'autre.

— Ainsi dix mille piastres pour lui ?

— Peux- tu compter loul de suite la somme?

— Soixante mille piastres?

— C'est cela! s'écria le moutesselim.

— Les avez-vous avec vous? repartit le procureur.

— Nous sommes très riches, Eiïendi.

— Alors, consens-tu à payer?

— Pas du tout. »

Il était curieux de voir ht figure des deux fonctionnaires à cette réponse inattendue.

« A quoi penses- tu? dit le makredji stupéfait.

— Je pense que je suis né dans un pays où règne la justice. Chez les Franks, le mendiant et le roi sont égaux devant le juge, et si le padischah des Nemsi se rendait coupable d'une infraction à la loi, il serait puni comme le plus humble de ses sujets. Personne ne peut racheter sa vie par de l'argent, parce que nos juges ne se laissent point corrompre. Vous autres Osmanlis,vous n'avez d'autre loi que l'intérêt de votre bourse, et vous trafiquez tous les jours avec la justice. Je ne voudrais pas payer ma vie, si j'avais mérité qu'elle me fût ôtée.

— Eh bien, tu la perdras.

— Non : un Nemtché ne fait pas le commence avec sa vie, mais il sait la défendre.

— Effendi, la défense te serait impossible.

— Pourquoi donc?

— Ton crime est prouvé, toi-même tu l'as avoué.

— Je n'ai point avoué de crime; j'ai dit seulement que je

reconnaissais avoir enlevé les canons; ce n'est point une action digne de mort, puisque je n'ai fait couler le sang de personne.

— Tu le soutiens ainsi, mais prends garde!.,. Voyons, tu refuses ce que notre compassion daigne l'offrir?

— Je n'ai pas besoin de compassion.

— Alors on va t' enchaîner.

— Essayez -le! »

Le commandant voulut intervenir à son tour, je rejetai ses propositions; il frappa alors dans ses mains; les trois officiers qui se tenaient à la porte entrèrent; le moutesselim leur ordonna de m' emmener.

ce J'espère, Effendi, me dit-il, que tu ne feras aucune résistance , il y a aux abords du palais assez d'Àrnautes pour rendre vains tes efforts. Tant que tu resteras dans la prison d'Àmadiah tu y seras bien traité.

— Moutesselim, m'écriai -je, crois-tu m'épouvanter ? si je voulais te montrer qu'un Nemsi ne craint ni toi ni les Àrnautes tremblants de fièvre, ce serait bientôt fait! Du reste je n'ai qu'une chose à le dire : vous ne m'enverrez point à Mossoul ; tout ce que vous voulez, c'est de l'argent, le makredji en a besoin pour passer la frontière, et...

— La frontière... Qu'entends-tu par là, Effendi?

— Demande -le à ton ami. »

Le procureur devenait blême.

« Je ne comprends pas ce que dit cet homme, balbutia- t-il. - — Il me comprend parfaitement, interrompis -je.

— Moutesselim , tu m'as offensé ; tu voulais te rendre coupable envers des étrangers d'une violence qui pourra tourner contre toi. Vous me menacez tous deux, eh bien! j'ai de quoi vous confondre. Ecoute, suis-tu bien quel est cet homme?

— Le makredji de Mossoul.

— Tu te trompes, il n'est plus rien : sa place lui a été enlevée.

— Enlevée!

— Scélérat! cria le procureur, il faut que je l'étrangle!

— Enlevée! répétait le commandant effrayé,

— Oui, moutesselim, et, ce soir peut-être, tu recevras un ordre contre lui. En attendant je te conseille de mettre cet homme a l'abri : c'est lui qu'il sera nécessaire d > envoyer à Mossoul.

■ — Il devient fou! répétait le makredji en s'agitant..

— Makredji, pourquoi es-tu ici? lui demandai -je. Pourquoi

n'as-tu pas suivi la route ordinaire pour venir à Amadiah? Pourquoi as-tu passé par Moungaye? Je sais tout, tu le vois. Maintenant, commandant, laisse-moi le donner la preuve que j'ai le droit de réclamer son arrestation. »

Je lui tendis les parchemins envoyés par Ali; il les examina longuement.

« C'est la signature de l'Ànatoli Kasi Askéril s'écria-t-ii.

— Oui ; il écrit de Mossoul et ordonne d'arrêter ce fugitif. Lis donc.

— C'est vrai... Mais que devient le pacha? Que fait-il? — - Il est aussi révoqué; lis cet autre écrit.

— Allah kérim 1 il se passe d'étonnantes choses !

— Oui, le makredji est révoqué, le pacha est révoqué; veux- tu être révoqué à ton tour?

— Seigneur, tu es un émissaire secret de TAnatoli ou du padischah lui-même!

— Il n'est pas question de ce que je suis, seulement lu vois que je sais tout. Je le répète, à présent j'attends que tu fasses ton devoir.

— Effendi, je le ferai! Makredji, je n'y puis rien... Voici les ordres, tu es mon prisonnier!

— Ose mettre la main sur moi!.,. » hurla le procureur.

Il brandissait un poignard et se sauva à toutes jambes; en une seconde il avait dépassé la porte. Nous le poursuivîmes. Sélek, qui se tenait dans l'antichambre, s'était élancé sur le fugitif; il le maintenait à terre, le genou appuyé sur sa poitrine. L* ex-procureur fut bientôt désarmé et lié; on le traîna derrière nous clans le selamlik.

<c Quel est cet homme? demanda le moutessclim en désignant Sélek.

— - C'est le messager qu'Ali -bey m'a dépêché de Baadri. Il va retourner dans sa tribu, permets-lui d'accompagner l'escorte qui conduira le makredji à Mossoul. Il veillera soigneusement sur ton envoi, je t'en réponds! Nous avons à nous occuper encore d'un autre intrigant; où est PÀrnaute qui s'est plaint de moi?

— Qu'on aille le chercher! » ordonna le fonctionnaire turc. L'homme fut bientôt amené; il ne se doutait nulliement de la

façon dont les choses .avaient tourné.

« Où sont ses armes? demandai -je.

— Oui, qu'en as- tu fait? reprit le commandant.

— On me les a dérobées. • ■ "■

— Où? ; ■

— Pendant mon sommeil, * . •

— Il ment, moutesselim ; cet homme avait été donné à Lindsay-bey par le gouverneur de Mossoul, pour l'accompagner et le défendre ; il a mal agi avec nous ; il a même tiré sur moi , puis s'est enfui. Comme nous passions dans une forêt, ce drôle m'a visé de nouveau, ses balles ont failli m'alteindre. J'ai lancé mon chien après lui, et il m'eût été facile de l'envoyer dans la Djehennah; nous nous sommes contentés de garder ses armes, que mon bachi-houzouk possède encore. Veux- tu que je le fasse venir comme témoin?

— ■ Je te crois, Seigneur! Vous autres, fourrez-moi ce lâche en prison ; c'est un déserteur et un menteur.

— Dois-je aussi emmener le makredji? demanda Sélim-aga.

— Oui. y>

Nous restâmes seuls avec le commandant. Le pauvre homme, abattu par tant d'émotions, se laissa tomber sur ses coussins et murmura :

ce Qui eût jamais cru pareille chose! Permets, Seigneur, que je t'offre un narghilé. »

Il frappa ses mains l'une contre l'autre; on apporta l'objet demandé; le moutesselim alluma lui-même le tabac et me présenta la pipe en disant :

« Émir, as- tu pu croire que je parlais sérieusement?

— Quand?

— - Quand il était question de rançon.

— Oui, je l'ai cru.

— Tu L'es trompé, Seigneur,... j'obéissais aux injonctions du procureur de Mossoul ; mes lèvres parlaient et non mon coeur,

— Qu'aurais- tu fait de moi?

— J'étais résolu à te ménager un moyen de fuite. Tu le vois, je voulais ton bien.

-r- Si les plaintes faites contre moi avaient été justes, tu n'aurais pas du m'aider à fuir ; mais pourquoi me condamnais-tu sans examen?

— Ne songe plus à cela, Effençli; promets-le-moi!

— C'est à toi à me le faire oublier.

— Il est une chose que je voudrais rappeler à ta mémoire, Effendi.

— Et quoi?

< — La médecine.

— Je m'en souviens, moutesselim , lu l'auras ce soir même. » En ce moment un domestique entra, annonçant qu'un officier

arrivé de Mossoul demandait à parler au commandant. On introduisit ce major, qui remit, avec force inclinations et révérences, une grande missive cachetée aux mains du haut fonctionnaire. C'était un ordre du gouverneur de l'Ànatolie concernant l'arrestation du makredji. Mon interlocuteur congédia l'envoyé et me dit: « Tu as deviné, Emir?

- — Oui.

— L'Ànaloli Ivasi Àskéri me notifie la déposition du pacha et du procureur de Mossoul ; il m'enjoint de surveiller le passage de ce dernier et de le lui expédier dès que j'aurai pu le faire saisir. Je compte que le prisonnier partira demain. J'écrirai en même temps au gouverneur général. Faudra-l-il lui parler de toi?

— Non, je lui écrirai de mon côté.

— Yoilà une affaire importante ; il faut que je m'occupe de l'escorte... 11 y a un autre prisonnier que je voudrais joindre au makredji. »

Je tressaillis et me contentai d'une demi -interrogation, telle que : « Ah ?

— Oui, un Arabe, poursuivit le commandant: le gouverneur de l'Anatolie le réclame ; on désire l'avoir sous la main à Stamboul, comme otage.

— Quand enverras -tu les prisonniers?

— Demain, après midi ; je vais tout de suite commencer ma lettre.

— Alors je te quitte ; je ne veux pas te déranger.

— Effendi, ta présence est pour moi douce et rafraîchissante comme la rosée du matin.

— Et ton œil pour moi, moutesselim, est comme l'œil du meilleur ami; mais ton temps est précieux, il ne faut pas le dérober.

— Tu reviendras demain matin ?

- — Peut-être.

— Ah ! reviens, je désire que tu assistes au départ des prisonniers. Tu verras si je mets tous mes soins à organiser ce transport !

— Je viendrcL Salam.

— Salam , que Dieu le conduise ! »

Je n'avais pas posé le pied sur le seuil de la maison de l'aga, que déjà Merzinah me saluait par des cris de joie.

<c Hamdoul illah, Effendi ! Tu vis, lu es libre ! »

La vieille me prit les mains et respira bruyamment en continuant ses exclamations :

« Tu es un grand héros! Ton serviteur et l'étranger qu'on t'a dépêchés me l'avaient bien dit. Si on s'était avisé de le retenir en prison, lu aurais renversé le palais et la prison elle-même, tu aurais tout tué et peu! -être aussi Sélim-aga !

— Oh ! non, pas lui, mais tout le reste; tu peux en être sûre, Merzinah !

— Oui, tu es semblable à Nelad le Fort; ta barbe va de droite et de gauche, comme la barbe d'une panthère ; ton bras est puissant comme les jambes d'un éléphant ! »

Myrte, quelle injure à la blonde parure de mon visage et à la symétrie de ma charpente! Mais la brave femme : dans son amour des comparaisons, ne s'en doutait guère. Je lui répondis sur le même ton, lui offrant cinq piastres pour acheter du henné. L'enthousiasme de notre hôtesse franchit alors toutes les bornes.

« Seigneur ! s'écria-l-elle , tu es plus vaillant qu'Ali, plus sage qu'Àbou Bekre, plus fort que Simsah (Samson), plus beau que Hosseïn... Gommande, que faut- il le faire cuire? Préfères- tu le rôti? Je ferai pour toi tout ce que tu pourras désirer, car avec toi la joie est venue dans cette maison , la bénédiction a passé en même temps que toi le seuil de notre porte !

— Ta bonté me touche, Merzinah, Je ne pourrai jamais assez la reconnaître, mais je n'ai ni faim ni soif, quand ta vue me rassasie... Sélim-aga est-il là?

— Non, il m'a tout raconté tout à l'heure... Tes ennemis sont anéantis. Va retrouver les tiens, console-les par la présence; ils étaient fort tourmentés à cause de loi. »

Je me hâtai de profiter de l'invitation.

ce Enfin ! vous voilà, me dit l'Anglais. Quelle angoisse nous avons eue ! Je voulais aller vous chercher.

— T'es- lu trouvé en danger? me demanda Mohammed.

— Pas longtemps, du moins... Sais-tu que le moutessarif est destitué ?

— Le moutessarif de Mossoul ?

— Oui, et le makredji aussi.

— C'était pour cela qu'Ali t'envoyait Sélek?

— Oui ; il ne t'avait rien conCé ?

— Non... 11 est taciturne... Mais alors Amad est libre...?

— Je l'ai espéré un instant; il faut renoncer à cet espoir; la situation empire, bien au contraire, car le Grand Seigneur ordonne Tenvoi de ton fils à Stamboul, pour servir d'otage. Il veut vous forcer à la soumission.

— Allah kérim ! El quand part-il ?

— Demain dans la journée.

— Nous attaquerons l'escorte...

— Il faut agir avec prudence tant qu'on pourra ; une attaque ne réussirait probablement pas.

— Mais nous n'avons plus qu'une nuit pour tenter l'évasion !

— Ce temps suffit... Sir Lindsay, j'aurais besoin de vin pour le moulesselim.

— Du vin pour ce drôle? Par exemple! Qu'il boive de l'eau, de la tisane ou du petit lait !

— 11 demande du vin.

— Le serpent ! Un mahomélan ne doit pas boire de vin !

— Lés maliométans boivent plus de vin que vous et moi. Ils appellent cela une médecine. Du reste, Sir, il nous faut acheter lès bonnes grâces de cet bomme, nous en avons besoin.

— Donnez- lui donc du vin ! Combien veut-il de bouteilles?

— Une douzaine. Je payerai la moilié.

— A quoi pensez-vous, Sir! Voici de l'argent, fournissez -lui du bon vin et lirons-nous de ses griffes. »

Lindsay me Lendit, une bourse, sans compter la monnaie; n'était-il pas un gentleman et moi un pauvre diable?

c< Voyons, reprit-il sérieusement, que faisons-nous? délivronsnous mas ter Amad ?

— Oui,

— Quand?

— Aujourd'hui.

— ■ Gomment?

— Je ferai encore boire Sélim-aga, et je...

— Sélim-aga boit du vin ?

— Avec passion.

— Voici de bons musulmans! Ils méritent la bastonnade !...

— C'est possible, mais leur passion nous sert. Quand Faga sera un peu lancé, je lui déroberai sa clef, puis j'irai délivrer mon

Arabe, qui s'habillera ici, près de son père, et Halef l'emmènera dans la jolie villa que vous lui avez bâtie.

— Well! parfait! Que ferai -je, moi?

— Vous ferez le guet. Quand j'amènerai Amad, je croasserai comme un corbeau, à l'angle de la maison. Halef se hâtera de descendre, pour retenir Merzinah dans sa cuisine, après m' avoir ouvert la porte. Vous viendrez au bas de l'escalier afin de recevoir le prisonnier, vous le conduirez ici, il changera de costume et m'attendra.

— Vous n'entrerez pas avec lui?

— Non, il faudra que je rejoigne Sélim-aga pour lui rendre sa clef et éloigner tout soupçon.

— Hum î voilà le difficile !... S'il vous a deviné, s'il veut vous saisir ?

— J'ai le poing solide et au besoin des armes. Mais j'ai aussi pour le moment un fameux appétil. Si nous prenions le repas du soir? )>

Pendant le souper je fis longuement la leçon au chef arabe et je surveillai l'envoi des bouteilles, que Halef vint emballer près de nous.

« Tu vas porter cela au commandant, dis-je à mon petit homme quand le tout fut bien et dûment empaqueté.

— Le moutesselim boit du vin, Sidi? me demanda l'Arabe étonné.

— Ne L'inquiète pas, Halef, le moutesselim désire ce présent; il en fera ce que bon lui semblera ; seulement lu ne remettras ce paquet qu'à lui-même. Tu lui diras que c'est la médecine dont je lui ai parlé. Ecoute encore : quand je sortirai ce soir avec Taga, tu nous suivras, sans te montrer, et tu remarqueras bien la maison où nous entrerons, afin de pouvoir venir me chercher là, en cas de besoin.

— Dans quel endroit de cette maison te trouverai- je ?

— Tu compterais à peu près sept ou huit pas à partir de la porte, puis tu frapperais à une autre porte, au fond du corridor, à droite ; c'est là que je serai. Si l'hôtelier, qui est un Juif, te questionnait, tu répondrais que tu viens chercher l'émir étranger; tu m'as compris ?

- — ■ Oui, Sidi. »

Halef s'éloigna avec les bouteilles soigneusement dissimulées.

Mohammed ne pouvait tenir en place. Je n'aurais pas cru ce

grave Bédouin capable d'une telle agitation: je l'avais vu si calme devant l'ennemi , au moment le plus décisif, dans la vallée des Degrés, Je respectais son trouble, un cœur de père est une chose sacrée ; moi aussi, j'avais eu un père qui bien souvent s'était agité et tourmenté pour moi : comment ne me serais -je pas senti ému en contemplant cet homme?

Enfin Sélim-aga rentra de son service ; il se hâta de manger lé maigre repas que lui avait préparé sa ménagère , puis nous nous rendîmes chez le Juif. Le brave militaire se souvenait vaguement de l'état où le vin l'avait mis la veille ; il buvait avec une certaine défiance, lentement et à petits coups.

Nous restâmes assis au moins trois quarts d'heure, le breuvage semblait ne faire d'autre effet que de rendre le chef des Àrnaules plus silencieux et plus rêveur. Il s'enfonçait dans un coin de son sofa de foin, sans mot dire. J'allais faire monter deux nouvelles cruches, lorsqu'on frappa légèrement à la porte.

« Qui vient la? murmura l'aga, comme réveillé en sursaut

— Halef, sans doule.

— Halef! sait-il où nous sommes?

— Oui...

— Effendi! qu'as- tu fait?

— Il sait que nous sommes ici, mais il ne sait pas pourquoi.

— Ne le laisse pas entrer ! »

Je me levai et j'allai recevoir Halef dans le corridor ; quelque chose d'extraordinaire l'amenait probablement ; il murmura tout essoufflé :

« Sidi, est-ce bien toi?

— Oui, qu'y a-l-il ?

— Le moutesselim est venu à la maison.

■ — Tant pis! cela va déranger tous mes plans... Enfin, retourne, je le suis. Tu ne t'éloigneras pas de la porte de ma chambre, il faut que je puisse t' avoir sous la main. »

Je revins près de l'aga ; je lui dis gravement :

ce Sélim-aga, vois comme il est heureux pour loi que j'aie donné à hadji Halef le moyen de nous trouver : le commandant est chez toi, il nous attend.

■ — Allah illa Allah! dépêchons-nous, Effendi! Que veut-il?

— Halef n'en sait rien,

— Cela doit être important , dépêchons -nous, Effendi! »

Nous laissâmes nos cruches entamées et partîmes à toutes jambes.

Lorsque j'entrai dans mon appartement, je vis le moutesselim assis à la place d'honneur ; une lanterne de papier rouge avait été allumée pour l'éclairer ; il fumait tranquillement dans mon narghilé.

À mon approche il se leva avec une grande politesse.

« Àh ! moutesselim! m'écriai -je, toi, ici, chez moi! Dieu bénisse tes pas! Puisse- 1- il incliner ton coeur vers moi ! »

Au fond de Fume j'envoyais au diable le visiteur, mais il fallait être diplomate.

« Émir, pardonne- moi d'être entré ici; la gardienne de la maison (à laquelle Allah a donné un visage comme il n'y en a pas deux sur la terre!) m'y a presque contraint. Je voulais parler à l'aga.

— Alors, permets que je m'éloigne. »

Le moutesselim, à moins de violer tous les usages de la politesse turque, était obligé de m'invi ter à rester, ce qui m'arrangeait fort, pour le moment.

« Demeure, Emir; assieds-Loi, reprit le commandant; que Sélim-aga s'asseye aussi. Ce que j'ai à lui dire, tu le peux entendre. »

Tout en allumant deux nouvelles pipes, j'examinai la figure de mon hôte. La lanterne rouge l'éclairait assez mal; cependant à certains indices et à l'épaisseur de sa langue, je crus deviner que le haut fonctionnaire avait déjà usé de ma médecine à large dose. Après un moment de silence, il me demanda :

« Qu'en penses-tu, Seigneur, le makredji n'est-il pas un prisonnier d'importance ?

— Je partage cette opinion.

— S'il venait à s'échapper, quelle responsabilité pour moi! - — ■ N'est-il pas en sûreté?

— Si,... mais je ne me sens pas encore tranquille. Sélim-aga, je ne pourrai dormir cette nuit, je compte me rendre deux ou trois fois à la prison pour veiller moi-même sur le makredji.

— Seigneur, ne te dérange pas, c'est à moi de faire cette besogne.

— Non, je suis trop inquiet!... Je veux réassurer par mes. propres yeux de la présence du prisonnier. Donne -moi la clef,

— Seigneur, tu m'offenses !

— Je ne me défie pas de ton zèle, aga, mais je cherche à me tranquilliser. Le gouverneur de l'Anatolie est un homme sévère : je n'échapperais- pas au cordon si le makredji prenait la fuite. »

Ainsi tous nos projets s'en allaient à vau-l'eau. Qu'imaginer à présent? L'ivresse ou ta violence nous feraient seules sortir de là... Pendant que Sélim-aga continuait ses cérémonies avec le commandant, je me glissai dans l'antichambre, où se tenait Iïalef.

« Vite, lui dis-je à ] 'oreille, va prendre le meilleur tabac de l'Anglais. -Voilà, de l'argent; va aussi chez le Juif de tout à l'heure; demande-lui du vin de Tourbedi Haidari, un panier contenant dix cruches. Garde le tout dans ta chambre ; j'irai le chercher moi-même.

— Tu donneras un bakchich à Ifra et tu lui enjoindras de faire une petite promenade. Qu'il aille au palais s'entendre avec le bachtjanji, car il l'accompagnera demain pour retourner à MossouL Comme cela, nous en serons débarrassés. »

Je retournai près de mes hôtes ; le moutesselim mettait la grande clef dans sa ceinture.

ce Sais-tu que le makredji s'est conduit en rebelle? me demanda le commandant,

— Oui, il a résisté à l'aga et aux sous-ôfficiers , qu'il menaçait de son poignard.

— Il le payera !

— De plus, ajouta Sélim, il s'est refusé à -vider ses poches, quand je le lui ordonnai.

— Ah !... qu'y avait-il dans ses poches?

— Beaucoup d'argent.

— Emir, à qui appartient cet argent? Pourrais- tu me le dire?

— Tu dois le confisquer, on décidera plus tard.

— C'est juste, allons un peu voir.

-— Moutesselim, tu me laisses? Veux-tu m'ofîenser?

— Je suis en visite chez toi, mais je ne suis pas ton hôte.

— Seigneur, fais-moi la grâce de le devenir, puisque tu es entré chez moi. Je désire l'offrir d'abord du tabac comme lu n'en as jamais fumé. »

Heureusement Halef rentrait avec le tabac demandé.. Le moutesselim daigna le goûter. Mais je voyais ses yeux se tourner sans cesse vers la porte.

* « As-tu reçu ta médecine, Seigneur? lui demandai -je.

— Oui, je te remercie, Effendi.

UNE YISÏTE AU PATS DU DIABLE 319^

— En as -lu suffisamment ?

- — Je n'ai pas encore compté les bouteilles,

— Tu n'as pas essayé la médecine ?

— Si, un peu.

■ — Gomment la trouves-tu?

— Très bonne, mais j'ai entendu parler d'une autre médecine tout à fait douce , que tu as composée pour le pacha. »

L'aga me regardait, il avait compris et souriait en passant voluptueusement la langue sur sa lèvre, « Oui, il y en a une très douce, repris-je.

— Elle se prépare difficilement ?

— Non.

— Elle est très salutaire?

— Oui ; elle ressemble à la liqueur qui coule des arbres du paradis.

— As- Lu de celte médecine ici*?

— Je puis en faire partout, et de la meilleure encore que pour le pacha de MossouL

— Serait-ce long?

— Dix miaules. AtLends encore un quart d'heure ici, et tu goûteras le breuvage que les houris présentent aux élus, dans le paradis de Mohammed.

— J'attendrai. »

Les yeux du moutesselim et ceux de l'aga brillaient de plaisir. Je quittai un instant la chambre et me rendis chez Mohammed, où je trouvai- l'Anglais. • <( Émir ! s'écria le cheikh désespéré, tout est fini !

— Au contraire, tout commence !

— Mais tu n'as pas la clef!

— Elle sera peut-être inutile. Patience !

— Vous avez envoyé prendre mon tabac? dit Lindsay avec humeur, vous faites encore acheter du vin !

— Oui, du vin qui abattrait un éléphant. Doux comme le miel, fort comme le feu, du vin de Perse !

— Well ! j'en veux aussi.

— On vous en mettra de côté. Quand mes gens auront bu leur content, j'aviserai. »

Je descendis à la cuisine et fis allumer du feu par Merzinah. Halef ne tarda point à reparaître chargé de son panier de vin* Je nlacai une des cruches de vin sur le feu et la recommandai aux

soins de la cuisinière, puis je retournai près de l'Anglais pour lui demander de me prêter des verres , et me rendis enfin dans ma chambre, où les deux Turcs m'attendaient avec impatience.

« Moutesselim, m'écriai- je, voici la médecine; tu vas d'abord la goûter froide, après quoi lu verras combien elle réjouit le cœur quand elle est chaude. »

Le commandant goûta et goûta encore cet excellent vin de Perse ; son visage semblait s'illuminer d'aise.

« C'est une excellente médecine, dit-il ; Allah la donne à ceux qu'il aime. Tu es un favori du prophète,.. Possèdes-tu beaucoup de ce breuvage ?

— Oui, sois tranquille, moutesselim, ne t'en prive pas!

— Effendi, le ladalda-djebeli et le tabac des Ghiras ne soni rien à côté de cette boisson souveraine pour la santé ! Elle vau' mieux que le parfum le plus fin du café.

— Attends, je vais aller le- chercher l'autre médecine ; tu vas voir ! »

Je descendis doucement dans la cuisine : les choses s'élaien passées comme je le supposais, Merzinah, penchée sur la cruche de mon vin de Perse, puisait sans façon à l'aide d'une petite tass< à café ; elle sirotait son breuvage d'un air ravi.

<( Merzinah, lui dis-je en entrant, prends garde de te brûler, ) La vieille se retourna tout effrayée, elle murmura: « Sidi, une araignée était tombée dans la cruche, j'ai voult l'ôter...

— Et tu as avalé l'araignée, ô dévouée Merzinah 1

— Non, Effendi, j'ai bu seulement le dessus du breuvage qu'elle avait gâté.

— Donne-moi ce petit pot que tu as là, sous la main.

— Le voici, Émir.

— Bien, je vais le remplir avec cette boisson.

— Pour qui?

— Pour toi.

— Quelle est cette boisson, Émir?

— Une médecine découverte par un hékim persan ; elle ren< jeunes ceux qui sont vieux. »

Merzinah me remercia avec effusion. Je retournai à mes buveurs Devenus tout à fait camarades , malgré la différence de leurs rangs ils devisaient de la façon la plus joyeuse.

« Sais-tu, Émir, ce que nous disions? me demanda te mou

tesselim; nous nous disputions sur le système nerveux; il prétend que le sien est plus faible ; je soutiens que c'est le mien. Qui a raison?

— Je crois que celui sur lequel la médecine agira davantage pourra se considérer comme ayant été le plus malade.

— Ta sagesse est grande. Que nous apportes-tu, Effendi?

— Le roi des breuvages ; nul ne pourrait lui être comparé !

— Àli ! goûtons un peu cela. »

Mes hôtes avaient déjà dans la tête ce que le vulgaire appelle un hanneton. Après quelques gorgées de vin chaud, bien préparé, le hanneton grandit, s'agita et bourdonna exlraordinairement. Le supérieur et l'inférieur se prirent d'un véritable amour de l'égalité, au point que le moutesselim essuya de ses mains la barbe touffue de son aga, où se perdaient quelques gouttes de vin. La tendresse des deux personnages s'étendit jusque sur moi : le moutesselim m'embrassa deux ou trois fois, l'aga essaya de m 'entourer le cou avec son bras mal assuré.

La lampe, placée dans la lanterne rouge , menaçant de s'éteindre, Sélim voulut y mettre une mèche, mais le moindre mouvement vers le haut devenait périlleux, et le colonel des Àrnautes tomba, les bras en avant, dans la situation d'un patineur novice,

« Qu'as-tu donc, aga? demanda le moutesselim.

■ — Seigneur! une crampe,.., une crampe terrible- Je ne puis me relever.

— Je vais t'aider!... Allons, remets-toi!... Là! est-ce moins fort?... marche, je t'aiderai. »

Rien de plus comique à voir que les efforts de ces deux hommes pour recouvrer leur équilibre sans pouvoir jamais y parvenir. Le commandant murmurait de sa voix empâtée :

ce Émir, ta lampe va tomber, le papier brûle.

- — ■ Elle me paraît pourtant solide, moutesselim, je ne vois rien d'extraordinaire dans sa situation.

— Aga, tu chancelles!...

— Seigneur, c'est toi qui vas tomber. )>

La scène dura assez longtemps sur ce ton ; enfin le commandant voulut se rendre à la prison .

« J'ai la clef, balbutia- 1- il. Aga, viens avec moi... Émir, nous te remercions de la médecine; elle est douce comme le lait du paradis... Seulement prends garde! on dirait que tu veux marcher

la lête en bas. Demain, tu nous prépareras encore un semblable breuvage. »

Les deux Turcs' sortirent en titubant. Ils s'appuyaient fraternellement l'un contre l'autre; je les suivis. Arrivés à l'escalier, ils s'arrêtèrent; c'était à qui ne passerait pas le premier. La descente paraissait des plus difficiles. En se retournant, le moutesselim m'aperçut.

« Tu es là, Émir! soupira-l-il.

— Oui.

— Sais-tu que la politesse commande d'accompagner les hôtes jusqu'à la porte?

— Je le sais; permets-moi de L'offrir mon bras. »

Nous allâmes lentement jusqu'à la grande porte de la rue: là, le commandant respira de toutes ses forces.

« Émir, dit-il, ce makredji est aussi ton prisonnier?

— Oui, à proprement parler, car sans moi il eût peut-être échappé à ta vigilance.

— Eh bien! tu dois veiller à sa garde, tout comme nous.

— Je vous accompagnerai volontiers à la prison.

— C'est cela! Donne-moi ton bras. »

Nous nous avançâmes , non sans peine ni sans quelques zigzags, dans les ruelles désertes et sombres.

Mes deux buveurs marchaient cependant encore mieux que je ne l'aurais cru.

« Les Àrnautes seront très effrayés quand ils me verront, opina le commandant.

— Ils ne le seront pas moins à ma vue, reprit Faga.

— L'Arabe esi toujours dans son cachot, n'est-ce pas, Sélimaga?

— Crois-tu, Seigneur, que je laisserais un homme si dangereux s'évader?

■ — Je le visiterai aussi. À-t-il cle l'argent?

— Non.

■ — Et le makredji, combien penses -tu qu'il ait de piastres?

— Je ne pourrais le dire.

— On les lui fera compter... Mais les Àrnautes, aga, il faudra les éloigner!

— Je les mettrai sous les verrous.

— C'est juste ; cet argent appartient à la caisse du moutesselim... Tu auras une gratification, aga.

— Combien, Seigneur?

^— Gela dépendra... Ah! voici la prison; ouvre, Sélim-aga.

— Seigneur, tu as la clef; j'ai laissé l'autre chez moi.

— Àh! j'oubliais!... »

Le commandant essaya plusieurs fois de mettre la clef dans la serrure; il n'y réussit point, sa main tremblait.

« Permets, Effendi, je vais l'ouvrir, » dis- je sans empressement.

Il me donna la clef; quand j'eus ouvert, je remis cette clef dans la serrure du côté de l'intérieur, comme pour fermer la porte. Mes deux compagnons passèrent avant moi. Au lieu de tourner la clef, après en avoir imité le bruit, je laissai la gâche ouverte et rendis tranquillement la clef au moutesselim.

Les Àrnautes étaient accourus au-devant de nous avec une lampe; celle fois ils se trouvaient à leur poste, car l'aga les avait enfermés.

« Tout est dans Tordre? interrogea le commandant en affectant beaucoup de hauteur. Les prisonniers sont bien gardés?

— Oh! oui, Seigneur.

— Tant mieux pour vous, chiens! Autrement je vous aurais fait fouetter jusqu'à la mort. Allons, débarrassez la place, montez dans la salle du haut! Àga, va les mettre sous les verrous.

— Veux- tu y aller, Emir? » me demanda l'aga; la montée et surtout la descente de l'escalier l'effrayaient.

Je pris la lampe, les hommes me suivirent en me demandant : <c Pourquoi nous enferme- 1- on?

— Parce que le moutesselim veut être seul -quand il paillera aux prisonniers. »

Dès que les Arnautes furent rentrés dans leur salle, je fermai la porte et me hâtai de rejoindre mes compagnons. Je les précédai dans les corridors pour éclairer leur marche. Arrivés au cachot de l'Arabe, nous l'ouvrîmes. Àmad el Ghandour se tenait debout, les bras croisés, le visage dédaigneux et sombre.

ce Tu es Àmad, fils de Mohammed Émin? » dit le commandant..

Pas de réponse.

(( Ne peux- tu parler? »

Même silence.

« Chien ! on te fera ouvrir la bouche demain ! Tu seras envoyé où tu ne voudrais pas aller ! »

Le jeune chef ne bougea pas, mais ses yeux étaient fixés sur

les miens; je lui fis un signe imperceptible, pour lui recommander d'être attentif. Nous nous éloignâmes et j'entendis l'aga refermer le verrou.

Une seconde porle fat ouverte ; nous aperçûmes l'ex-procureur. Appuyé contre la muraille, le visage abattu, il nous regarda non sans angoisse.

ce Makredji, comment te trouves- tu ici? lui dit ironiquement le moutesselim, car les Turcs ne comprennent guère le respect au malheur.

— Dieu veuille que tu y sois à ma place! s'écria le makredji en se ranimant, el il se redressa avec rage.

— Que le prophète m'en préserve!... Ton châtiment est certain. - — • Je ne crains rien.

— Tu as essayé de frapper cet aga.

— 11 le méritait.

— Lui as-tu offert un dédommagement pour les coups qu'il a reçus?

- — ■ Il mériterait plutôt la corde!... Mais toi, serais-tu disposé à traiter?

— Peut-être.

— Combien exigerais- lu?

— Combien as» tu sur toi?

— Moutesselim, tu sais qu'il me faut de l'argent pour mon voyage...

— On le laissera ce qui est nécessaire.

— Eh bien, traitons l'affaire, mais non pas dans ce trou.

— Où veux-tu donc traiter?

— Dans un lieu fait pour les hommes et non pour les rais.

— Yiens.

— Donne-moi la main.

— Donne-la-lui, Sélim-aga, » dit le commandant, qui ne se sentait guère solide.

L'aga essaya de s'approcher, puis chancela, et, s' appuyant à la muraille, murmura :

ce Effendi, aide-le* »

Je tendis les deux mains, saisis fortement les poignets du makredji et le tirai hors de l'étroit cachot.

« Allons dans la salle d'en bas, dit le commandant; pousse la porte, Effendi! »

J'affectai de m' occuper de cette porle, pour laisser les trois

hommes entrer les premiers dans la salle des gardes; mais le commandant m'attendait sur le seuil. Je rejoignis mes compagnons. On avait fait entrer le procui^eur; le moulesselim, qui tenait la lampe depuis quelque temps, venait après; l'aga et moi suivions. Je poussai doucement l'aga, lequel tomba sur le bras de son chef; celui-ci laissa échapper la lampe*

« x\ga, que fais- tu, cria le moulesselim, nous n'y voyons plus. Procure -toi une autre lampe!

— Je vais en chercher une chez les Arnautes, » dis-je aussitôt,

M'élançarit dehors, je fermai la porte aux deux verrous et ne

fis qu'un bond jusqu'au cachot de l'Arabe. L'ouvrir, appeler le

jeune chef fut l'affaire d'une seconde. Je l'aidai à sortir et

murmurai à son oreillle :

« Pas un .mot! suis-moi vite! »

Je l'entraînai jusqu'à la porte de la rue ; nous en franchîmes le seuil ; je la fermai derrière nous*

En respirant l'air frais du dehors, Amad sembla d'abord suffoqué; il était très faible sur ses jambes. Je lui pris le bras; sa respiration pénible m'effrayait, car il fallait nous hfiier. Enfin nous atteignîmes la maison de l'aga. Quoiqu'elle donnilt d'un côLé sur la prison, il fallait un assez long détour pour atteindre l'entrée*

« Courage! murmurai -je, tout en soutenant mon compagnon, remets-toi !.♦> Tu vas voir ton père! »

Je me dissimulai avec le jeune chef dans un angle du bâtiment et j'exécutai le signal convenu : un croassement de corbeau. Au bout de quelques secondes, nous aperçûmes un filet de lumière sous la porte, qui s'ouvrit doucement. Nous entrâmes bien vite. Halef nous attendait.

« Dépêchez-vous! » murmurai -je, et je poussai le prisonnier dans la maison.

Il me fallut alors retourner lestement à la prison et monter jusqu'à la salle des Arnautes pour reprendre une lampe. Tout cela se fit avec tant de hâte , que mes gens n'avaient pas dû attendre plus de cinq à six minutes.

« Tu as été bien longtemps, Effendi, s'écria le moutesselim quand je rentrai avec la lumière.

— Les Arnautes voulaient savoir pourquoi ils étaient enfermés; j'ai dû leur répondre.

— Un coup de pied eût suffi! Mais pourquoi nous as -lu enfermés?

— N'aviez-vous pas le prisonnier avec vous dans l'obscurité?

— Émir, tu es prévoyant!... Tu as bien fait. Accroche la lampe et commençons. »

Il va sans dire que le moutesselim n'avait nullement l'intention de traiter avec son prisonnier pour lui permettre de fuir; il usait de ruse, parce qu'il craignait la résistance du makredji et qu'il voulait empocher sans bruit l'argent du malheureux. Celte ruse me semblait une véritable imprudence, dans l'état d'ébriélé où se trouvaient les deux complices.

Je n'aurais pas été étonné de voir le prisonnier les renverser d'un coup de poing et s'élancer dehors; j'avoue même que je n'en aurais pas été absolument fâché. Le commandant reprit :

« Voyons, makredji, combien as- tu d'argent?

— Combien exiges- lu pour la rançon?

— Je ne puis fixer la somme sans savoir si tu as de quoi l'acquitter.

— Explique-toi toujours; dis un chiffre.

— Eh bien, trois mille piastres.

— C'est trop!... c'est bien trop pour moi!

— Quatre mille alors.

— Seigneur, tu augmentes encore!

— Makredji, tu veux marchander; mais un moutesselim ne traite pas ainsi les affaires; puisque tu refuses d'agir loyalement, j'exige cinq mille piastres.

— Je ne les ai pas!... Je t'en offre deux mille*

— Ta main est fermée... on te l'ouvrira; je veux les cinq mille piastres. ;

— Je t'en donnerai trois mille, Seigneur, si... »

— J'ai dit cinq! »

L'ex-procureur regardait son ennemi avec une rage mêlée d'angoisse; son argent lui tenait bien au cœur, mais le désir d'être libre l'emportait encore.

« Me promets-tu de me laisser échapper quand je t'aurai compté la somme? demandait-il d'une voix étouffée.

- — Je te le promets.

— Jure-le par le prophète.

— Je le jurel »

Le moulesselim prononça ce serment d'an ton dégagé, et le prisonnier sembla hésiter.

« Ton argent! » cria le commandant.

Enfin le malheureux s'exécuta; il tira de son large pantalon un paquet enveloppé d'un mouchoir de soie , l'ouvrit et compta la somme sur le plancher. L'aga venait de prendre la lampe pour éclairer l'opération.

« Est-ce bien cela ? » murmura le makredji quand il eut achevé son compte.

Le moulesselim s'accroupit afin de vérifier le total.

« Ce sont des kaïmé* > qui n'ont pas la même valeur que l'argent; il faut pour une livre sterling cent dix piastres et cent quarante kaïmé; tu me redois deux mille piastres.

— Seigneur, on reçoit les kaïmé pour l'impôt.

— Autrefois," et pour une partie seulement; d'ailleurs le Grand Seigneur ne paye pas l'impôt, lui... Allons, les deux mille piastres tout de suite!

— Seigneur, tu es injuste !

— Eh bien, qu'on le reconduise dans son trou, aga ! »

De grosses gouttes de sueur perlaient au front du makredji, il s'écria :

ce Mais cela ne fait pas deux mille!

— Combien donc?

— Treize cent soixante -treize piastres.

— N'importe! ce que j'ai dit est dit: donne-moi les deux mille piastres.

— Seigneur, tu es cruel comme le tigre.

— Et loi, plus avare que la mort.

— Tiens donc ! »

Le makredji compta avec une fureur visible le supplément exigé; son adversaire dans cette terrible lutte recompla les billets et les mit au fond de sa poche en disant :

« Remercie le prophète de t' avoir inspiré, car à la moindre hésitation je t'en aurais demandé davantage.

— Maintenant laisse -moi partir, 'reprit F ex -procureur, qui renouait son mouchoir avec trop de confiance.

— Te laisser partir! Quand tu auras payé.

" — Je viens de le faire.

1 Espèce de billets de banque.

— Tu m'as payé moi, mais non cet aga, contre lequel tu t'es livré à tant de violences.

— Allah illa Allah! n'est-ce pas assez pour vous deux de cinq mille piastres? N'était-ce pas convenu?

— Allah aveugle ton esprit. Pourquoi ne t'es -tu pas informé avant de conclure? Ces cinq mille piastres, je les ai demandées pour moi; l'aga doit avoir une part égale, à cause des coups.

— Seigneur, Satan parle par ta bouche!

— Paye , il se taira.

— Je ne payerai pas!

— Alors, au cachot!

— Mohammed , ô vous tous , califes , vous avez entendu son serment! Le Chef tan est en lui déjà; puisse-t-il l'emporter au fond de la Djehennah!

— L'huile de la lampe s'épuise, makredji, veux-tu payer, oui ou non?

— Je donnerai mille piastres.

— Cinq mille tout de suite, ou j'augmente la somme.

— Je ne les ai pas.

— Tu les as! Je les ai vues.

— Je ne puis donner que...

— Veux-tu que j'exige six mille piastres?

— Tu es un tyran , tu es le diable lui-même.

— Makredji, le marché est rompu. »

Le moutesselim se leva lentement; il attendait l'effet de sa menace.

« Arrête! cria le malheureux, je vais compter les cinq mille piastres. »

L'amour de la vie l'emportait décidément sur celui de l'argent. Lorsque le makredji renoua son paquet, il ne restait plus au fond que quelques kaïmé.

« Voilà! dit-il, qu'Allah maudisse la main qui touche cet argent !

— Tu as raison! reprit froidement le moutesselim, tout à l'heure l'ami et le compère du procureur, maintenant son vampire et son bourreau. Tu as raison, la main de l'aga n'y touchera pas.

— Et pourquoi ?

— Parce que tu as oublié les deux mille piastres en sus. y> L'ex-procureur faillit se jeter sur le commandant pour l'étrangler, puis il réfléchit et murmura avec désespoir :

(c Mais je n'ai plus que ces trois billets!

— Eh bien, rentre dans toa li'ou! Peut-être te souviendras -tu là-bas que tu as encore de l'argent sur toi... »

Le malcredji tordait ses mains de colère; enfin il fouilla de

Ouvrir le cachot, appeler le jeune chef, fut l'affaire d'une seconde.

nouveau dans son pantalon, en tira une bourse et se tint de manière qu'on ne pût voir ce qu'elle contenait.

« Je vais essayer de te satisfaire, rugit le malheureux; mais tu as un cœur d'acier! Ton âme est changée en rocher! Je ne trouve dans cette bourse qu'un peu de menue monnaie avec quelques pièces d'or; je vais te donner l'or et les trois kaïmé... C'est tout

ce qui me reste , me voilà pauvre! Je ne garde que quarante piastres pour ne pas mourir de faim. »

Le prisonnier compta lentement son or, puis lendit la somme à ses bourreaux. Il me faisait pitié, et je sentais que tout n'était pas fini. Ces hommes cruels le dépouilleraient jusqu'au dernier para; l'avarice semblait les dégriser, ils ne chancelaient pas quand il s'agissait d'argent! L'aga ouvrit la main pour prendre avidement ce que lui donnait la victime , mais le moutesselim se saisit aussitôt de la somme.

« Nous compterons plus tard, dit-il à son subalterne; en attendant, je dois garder le tout.

— Maintenant me voilà libre? demanda sourdement le makredji.

— Libre! répéta le commandant, qui secoua la tête d'un air étonné... Libre! ha, ha! ta dette n'est point acquittée!

— Es- tu fou, moutesselim? Tout mon argent vient de passer dans tes poches !

- — Tu m'as payé, moi et cet aga; mais cet émir, quel dédommagement lui as-tu donné?

— Il ne me demande rien ! Il n'a aucun droit de rien me demander!

— Tu délires, makredji, il a le droit d'exiger plus que nous deux, car tu es son prisonnier et tu voulais le perdre. )>

J'aurais volontiers protesté, mais notre situation me commandait le silence. Le makredji, s'agilanl comme un possédé, criait avec fureur :

ce II n'aura rien! Je ne lui dois rien, je n'ai plus rien!. Quand j'aurais des millions de piastres, je ne lui donnerais pas un para !

— Tu as encore de l'argent.

— Quarante piastres, je te l'ai dit!

— makredji, crois-tu me tromper? crois-tu que mon oreille ne sache pas distinguer le son de l'or et de l'argent? Ta bourse est encore pleine de mejdjé! Sa panse est trop grosse, il la faut soulager; allons, encore cinq mille piastres à cet émir, il te restera de l'argent pour ton voyage, je te l'assure!

— Tu te trompes.

— Montre-moi ta bourse!

— Non !

— Paye alors, paye tout de suite! »

Le procureur se tordait comme un ver sous la pression de l'avide

fonctionnaire. La scène devenait écœurante; j'avais de la peine

à en soutenir le dégoût; quel jour elle jetait sur ce qui se passe

en Turquie, surtout dans les provinces éloignées de la capitale!

« Je ne le puis, je ne le puis! criait toujours le malheureux.

— Viens au cachot!

— Non! ma rançon est acquittée.

■ — Je saurai te contraindre à marcher !

— Rends-moi mon argent, ou délivre -moi!

— Ton argent m'appartient. Tout ce que possèdent les prisonniers m'appartient.

— Hélas! je n'ai plus rien, tu m'as dépouillé!

— Tu as encore de l'argent, lu as une montre, je la vois à ta ceinture; tu as aux doigts des anneaux, d'un plus grand prix- que tout ce que tu m'as donné.

— Jamais je ne verserai cinq mille piastres entre les mains de cet étranger; il est mon ennemi...

— C'est ton dernier mot?

— Oui.

— Suis-nous ! »

Les deux hommes se rapprochèrent du prisonnier, je m'écartai pour les laisser passer; la clef de la prison pendait à la ceinture du moulesselim. Le makredji aperçut cette clef; ses yeux brillèrent, il s'élança sur le. commandant, saisit la clef et renversa à coups de poings les deux ivrognes. L'aga laissa de nouveau rouler sa lampe à terre , le prisonnier était dans la cour avant que mes deux compagnons eussent pu se relever.

« Arrête -le! » me cria le commandant.

Si le makredji avait eu la présence d'esprit de fermer la porte derrière lui, il eût pu se sauver. Il n'y songea pas. Je l'entendais essayer d'ouvrir la serrure; cette serrure, on le sait, n'était pas fermée; je l'avais laissée ouverte à dessein, et celle circonstance, qui m'inquiétait fort, fut fatale au prisonnier : il perdit son temps à vouloir tourner la clef sans trouver le moyen d'ouvrir. Je m'élançai à sa poursuite , car je ne devais donner aucun soupçon au moulesselim, et je parvins à l'atteindre.

En se débattant, le makredji saisit le couteau qui pendait à ma ceinture, il m'en porta un coup à la paume de la main. J*a nuit était assez sombre pour ne point me permettre de surveiller ses mouvements. Ma blessure ,. très légère, ne m'empêcha pas de retenir le fugitif par une épaule, tandis que je passais la main le

long de son bras droit afin de lui saisir le poignet. Il était temps, car il s'apprêtait encore à frapper.

À ce moment le moutesselim arrivait tout essoufflé et m'empoignait par derrière.

ce C'est moi! m'écriai -je. Laisse-moi! je le tiens!

— Tiens -le ferme!

— Oui, tourne la clef et reprends-le, puis essaye de rallumer la lampe.

— Il faut aller en haut, reprit l'aga, l'huile est renversée. Attends! »

J'avais acculé mon prisonnier contre le mur, mais je ne pouvais le faire tomber, parce que je devais garder sa main dans la mienne. Nous luttions péniblement. Enfin l'aga reparut avec de la lumière. Il posa sa lampe sur l'escalier pour venir à mon secours,

« Arrache -lui le couteau! » criai -je.

Il y parvint... Je pus alors saisir le makredji à bras le corps; il se dégagea et allait me soulever moi-même , quand je me baisssai brusquement. Je lui pris la jambe, il perdit l'équilibre et tomba.

« Liez-le! criai-je encore.

— Avec quoi?

— Avec sa ceinture. »

Les deux hommes s'en acquittèrent aisément, car le makredji était sans connaissance ; les émotions par lesquelles il venait de passer expliquent assez cette faiblesse.

On lui lia les bras et les jambes ; l'avare moulesselim vida les poches du malheureux prisonnier, lui enleva ses bijoux, comme l'eût fait un chef de brigands, puis, aidé de l'aga, il le traîna dans son cachot. Les deux compères semblaient tout à fait dégrisés. Ils fermèrent soigneusement la porte de l'ignoble trou, montèrent chez les Arnautes , les firent sortir et leur recommandèrent une exacte surveillance.

Nous quittâmes tous trois ce lieu maudit. Le moutesselim , après avoir fermé la porte, remit la clef dans sa ceinture.

Lorsque nous fûmes dehors , le commandant s'arrêta ; nous l'imitâmes.

« Écoule, aga, murmura- 1- il , je vais faire le compte de tout ce que j'ai enlevé au makredji, car je désire envoyer la somme et les bijoux à Mossoul en même temps que ma capture. Tu

viendras signer l'écrit. Je ne veux pas qu'on puisse rien me réclamer.

— J'irai, soupira l'aga; quand seras-lu prêt?

— À l'heure ordinaire.

« — Tu conserves la clef, Seigneur?

— Oui.., Je retournerai peut-être encore cette nuit à la prison. Que Dieu te garde, Émir! Tu m'as rendu de grands services. Tu me diras comment je dois te témoigner ma reconnaissance, »

Nous nous séparâmes et je continuai mon chemin avec l'aga, « Effendi, me dit celui-ci tout bas, je devrais avoir six mille piastres.

— Tu les accepterais volontiers?

— Certes!

— Fais-les-toi donner.

— Donner! Sais -tu ce qui arrivera demain?

— Quoi donc?

— Le moutesselim écrira sur un papier qu'il a confisqué mille piastres au malcredji, et je signerai l'écrit; mais il empochera le tout, avec la montre, les anneaux, etc. ; si je reçois cent piastres, ce sera beaucoup.

■ — Et cela ne te satisfait point?

— Non, j'enrage d'être obligé de me laisser voler,

— Le bach-chaouh en aura autant?

— Oui.

— Sois tranquille , tu ne perdras rien , le moutesselim ou moi y pourvoirons.

— Ah! je sais que ton cœur est bon! Effendi, ne te reste- 1— il plus rien de ta médecine?

— Viens voir la cuisine. »

Nous ouvrîmes la porte; Merzinah dormait sur le tas de chiffons lui servant de divan.

« Merzinah! » cria l'aga.

La vieille ne bougea point. J'intervins et protégeai son précieux sommeil.

c< Laisse-la dormir, nous n'avons pas besoin d'elle; je vais te donner le fortifiant breuvage , puis tu prendras le repos que tu as mérité.

— Oui, Allah sait que je l'ai mérité! »

Je tendis une cruche de vin à Sélim; il l'emporta dans sa chambre. Alors je remontai près de mes gens, ils parlaient très

haut, je dus les calmer. J'allai plusieurs fois épier à la porte de l'aga; enfin je l'entendis ronfler, Cet homme dormait en paix, il ne se doutait pas même que sa complicité avec le moutesselim fût une mauvaise action.

Je revins à mes Haddedin. Àmad me parut transformé; il portait fort bien son nouveau costume, et, sa barbe enlevée, il ressemblait moins à son père. Dès qu'il me vit entrer, il s'avança vers moi et prononça gravement ces mots :

ce Émir, je suis un fils des Arabes, et non un Grec menteur. Je sais ce que tu as fait pour ma tribu et pour moi; ma vie ainsi que tout ce qui est à moi t'appartiennent. »

11 disait cela simplement, mais de tout cœur.

« Tu n'es pas encore en sûreté, interrompis-je; hâte-toi, Halef va te conduire.

— Je suis prêt, Seigneur.

— Tu sais grimper?

— Oui, j'atteindrai ma cachetLe, quoique je me sente encore bien faible.

- — Prends mon lasso : si les forces te trahissent, hadji Halef Omar pourrait te tirer avec cette corde. Tu as des armes?

- — - Mon père m'en a fait acheter, je le rends ton poignard; merci, Émir.

— Et les vivres?

— Ils sont empaquetés*

— Partez donc! Nous irons bientôt te chercher. »

Le fils du cheikh quitta la maison avec Halef. Je les suivis, emportant les vieux habits du fugitif. J'arrivai sans être remarqué jusqu'à la roche sur laquelle s'appuie un des pans du rempart. Je déchirai le haïk, puis j'en dispersai les morceaux, les jetant dans l'abîme avec des pierres. J'accrochai aussi quelques lambeaux d'étoffe aux branches d'un arbre rabougri, qui croissait entre les rochers.

Quand je rentrai, je trouvai mon Anglais tout en colère. <c Venez! s'écria-t-il, on m'a pris mon vin et mon tabac; on méprendra bientôt moi-même! Misérable auberge! »

Je le calmai } lui remontrant que Halef avait agi d'après mes ordres; il m'avait fallu beaucoup de tabac et presque tout le vin pour mes deux compagnons de celle nuit. Je dus raconter mes aventures tout au long, mais je tombais de sommeil et m'as-

soupis bientôt dans un coin. 11 commençait à faire jour quand Halef rentra* L'Anglais poussa une joyeuse exclamation.

« Voici Halef! MaslerÀmad est-il bien installé dans sa villa? »

Je traduisis la question.

(( Ce n'est pas sans peine! murmura le petit Arabe.

— Well, Halef a les habits tout déchirés! Tiens, Halef, voici un pourboire, un bakchich. »

Halef comprenait peu l'anglais, mais ce mot-là alla droit à son cœur, il tendit la main,

« Sir, dites -lui que c'est pour s'acheter un haïk.

— Je vous remercie, master Lindsay. »

Enfin je pus rentrer chez moi et dormir tranquillement. Cette terrible nuit était donc passée! Je dormais sans rêves et comme un homme très fatigué quand une voix m ? appela :

« Émir, Effendi , vite, lève -toi! »

J'ouvris les yeux. Sélim-aga était là, sans turban, sans gilet, les cheveux hérissés par la frayeur, les yeux encore troublés d'ivresse , le visage tout bouleversé.

« Qu'y a- 1— il? demandai -je en m'étirani.

- — Effendi , lève- toi! 11 est arrivé quelque chose d'épouvantable ! y>

11 me raconta d'une voix entrecoupée que le prisonnier arabe venait de s'enfuir, que le moutesselim savait déjà l'évasion, qu'il était dans une fureur diabolique et l'envoyait chercher... Sélim me supplia en terminant de l'accompagner, pour essayer d'apaiser son chef.

Je ne fus pas longtemps à me mettre en état de suivre le pauvre aga. Sur le seuil de la prison, nous attendait le terrible moutesselim. Sans me saluer, il se précipita au collet de Sélim et l'entraîna dans le vestibule , où les Arnautes se tenaient tout penauds.

« Malheureux 1 qu'as -lu fait? hurlait le commandant.

■ — ■ Je n'ai rien fait! Non, je n'ai rien fait, répétait l'aga.

— C'est justement ton crime! Tu n'as pas surveillé la prison.

— Surveillé?... où?...

— Mais ici même , les cachots !

— Je ne pouvais entrer.,. »

Le commandant fit des yeux effarés; le souvenir de son ivresse lui revenait, mais heureusement il ne songea point que l'aga

avait chez lui la seconde clef. Sélim continua, n'y pensant plus sans doute lui-même.

« La clef...

— C'est vrai, agaS enfin... rends grâces à Allah, car tu me l'aurais payé ! Viens , descendons encore une fois dans ce cachot. »

Nous allâmes, l'un derrière l'autre, jusqu'au misérable trou. 11 était ouvert et noir comme toujours , mais vide : rien de plus incontestable.

« Parti! murmura Taga.

, — Oui, parti! grommela le moutesselim furieux.

— Qui donc a pu lui ouvrir?

— Oui, qui donc, aga? Dis-le-moi!

— Ce n'est pas moi , Seigneur !

— Ni moi! Ce sont peut-être les hommes? »

L'aga, se retournant , appela ses Àrnautes.

<c Approchez, vous autres chiens; venez ici! » cria- 1- il.

Ils arrivèrent en hésitant.

« Avez-vous ouvert ce verrou? demanda le moutesselim.

— Oui , l'avez-vous ouvert?

— Aga, reprit le sergent, qui tremblait comme la feuille, nous ne sommes pas venus à cette porte depuis le dîner de midi. Aucun de nous n'a touché ces verrous.

— Quand j'ai ouvert la porte ce matin, le prisonnier n'y était plus 1 murmura le commandant. Hier soir, je lui ai parlé ici même; entre hier soir et ce matin, avez- vous ouvert le cachot? Répondez!

— Nous jurons devant Allah que nous n'avons pas touché cette serrure, même du bout du doigt. »

Je pris alors la parole, car je craignais qu'on ne punît les Arnautes.

ce Ces gens n'avaient pas la clef, fis-je remarquer; s'ils ont laissé partir le prisonnier, il doit être encore dans la maison.

— Tu as raison. Cette clef est restée à ma ceinture toute la nuit. Il faut chercher partout.

■ — Envoie aussi un Arnaute autour des remparts; qu'on interroge les gardes des portes. Si le prisonnier, par impossible, est parvenu à gagner la rue, on a dû le voir... Mais il ne se sera pas arrêté aux portes , il aura bien plutôt tenté d'escalader les murs. Peut-être trouvera- 1- on quelque trace d'évasion.

— Oui, courez aux portes! qu'on fasse le tour de la ville, qu'on fouille en lous lieux! »

Nous parcourûmes ensemble tous les recoins de la prison, puis nous revînmes dans la salle des gardes. Le moutesselim s'agi-

Un mulet , avec une selle de femme, était attaché devant la maison.

tait avec impatience. Enfin, un des Àrnautes rentra, apportant quelques haillons :

ce Voilà ce qu'on a trouvé au-dessus du précipice, » annonça-t-iL

L'aga saisit Fétoffe et l'examina attentivement.

« Effendi, c'est un morceau du manteau de l'Arabe, s'écria-t-il, je le reconnais!

— En es-tu sûr?

— Aussi sûr que "de ma barbe.

— Alors il a quille la prison...

— Mais il doit avoir péri dans le précipice , ajoulai-je bien vile.

— Allons voir! »

Nous nous rendîmes à la haie sur les lieux; je remerciai Dieu, en voyant au jour cet abîme béant, de ce que je n'y étais pas tombé dans l'obscurité, pendant que je me penchais sur le bord pour jeter mes lambeaux d'étoffe. Le moutesselim inspecta le terrain, la roche, l'arbre, l'abîme profond.

« S'il est lombé là, il n'en reviendra pas! murmura le fonctionnaire;... mais peut-être a-l-il réussi à sauter de l'autre côté? »

Personne ne répondit; le commandant continua ses recherches, grondant et tonnant contre tous ceux qui l'entouraient. Je le laissai se démener et j'allai acheter un cheval pour le jeune chef, après quoi j'entrai un instant chez ma petite malade.

Un mulet, avec une selle de femme, était attaché devant la maison. Je trouvai le père de la ressuscitée dans l'antichambre, il me recul avec beaucoup de démonstrations amicales, La malade restait assise dans la pièce du fond; ses joues avaient repris leur coloration naturelle, ses yeux ne brillaient plus de fièvre; à côté d'elle se tenaient sa mère et son aïeule, celle-ci en habit de voyageuse. Un grand manteau noir couvrait ses vêlements de dessous, dont j'aperçus la couleur blanche; un voile, également noir, enveloppait sa tête. La jeune fille me tendit la main en disant :

« Oh! je te remercie, Effendi; grâce à toi je vis!

— Oui, elle vil, répéta l'aïeule; tu as été l'instrument de Dieu et de la Vierge sainte, pour la sauver, pour me prolonger la vie à moi-même , car je n'ai rien sur la terre qui me soit aussi précieux que celle enfant! Je ne saurais l'offrir de l'or, lu es un riche émir, tu as tout ce que tu peux désirer... Dis-moi, Effendi , comment te remercierai -je?

— Remercie Dieu et non pas moi, c'est lui qui Ta rendu ton enfant.

— Je prierai pour loi, Effendi; Dieu exaucera la prière d'une femme dont les pieds touchent la lombe. Combien de temps resteras-tu "encore à Àmadiah, Émir?

— Fort peu.

— Où vas-tu?

— Je n'en sais rien moi-même , d'ailleurs j'ai des raisons pour laire le but de mon voyage ; tout ce que je puis te dire , c'est que je me dirige vers l'orient.

— Moi aussi, Seigneur, je vais vers l'orient. Je pars à l'instant. Tu as peut-être remarqué ma monture toute sellée? Qui sait si nous nous reverrons jamais ! Reçois la bénédiction d'une vieille femme qui n'ose rien l'offrir de plus, et qui, du reste, n'aurait rien de meilleur à te donner.

« Ecoute encore : je vais l'apprendre un secret, il te sera peutêtre utile. Bientôt, à l'ouest d'ici, se lèveront de mauvais jours. Il est possible que tu te trouves dans ce temps périlleux; si tu te sentais en danger, si tu avais besoin de secours là-bas, entre Àchietah et Goudouktha, au dernier village du Tkhoma; si personne ne voulait t'écouter, dis-leur que le Rouhî Koulyan te protège. Si on ne te répond pas, répète ce mot jusqu'à ce que tu trouves enfin quelqu'un qui te lire d'embarras, et tu trouveras quelqu'un, je le le promets!

— Le Roubi Koulyan I l'esprit de la caverne? Qui donc peut porter un si singulier nom?

— C'est une question à laquelle on ne le répondra pas.

■ — ■ Mais Lu me promets que ces mots m'assureront une protection ?

— L'espi'il de la caverne est un être que personne ne connaît. 11 est tantôt ici et tantôt là; il est partout où on l'implore, quand on mérite son secours. Dans plusieurs villages, tu trouveras des lieux où, à certain temps, on peut s'entretenir avec lui. Il faut s'y rendre particulièrement vers minuit: on expose l'objet de ses vœux; Pespril donne des conseils et des encouragements, mais il sait aussi menacer et punir. Il se fait obéir des plus puissants. On ne doit jamais parler de lui devant un étranger; les fidèles et les justes peuvent seuls connaître l'endroit cle sa retraite.

— En ce cas le secret ne peut guère m'ètre utile. ■ — ■ Pourquoi ?

■ — ■ Parce que personne ne consentira à m'indiquer la demeure de ce protecteur mystérieux.

— Apprends-leur que tu sais tout par moi. On te renseignera. Mon nom est connu dans le pays de Tyari , les bons savent qu'ils peuvent se fier à mes amis. - •

* — Quel est ton nom? '

— Marah Dourimée. » r

Gette communication me parut si fantastique, si bizarre, que je n'y ajoutai pas grande importance; je pris seulement note des noms, lesquels pouvaient me servir à l'occasion, et après avoir adressé un respectueux adieu à la centenaire, je revins chez moi. En passant devant la cuisine, j'entendis un tel vacarme , que je crus devoir entrer. Le moindre incident avait son intérêt, vu notre situation. Merzinah faisait à Sélim une verle semonce; elle gesticulait au milieu de la pièce; l'aga écoutait les yeux baissés, comme un petit garçon. Loin de se taire à mon approche , la gouvernante me prit à témoin de la justesse de ses reproches :

« Regarde un peu cet aga! » me cria- 1- elle.

Sélim baissa davantage la tête. Je me plaçai de manière à bien l'envisager, pour mieux répondre.

ce Cet homme est-il l'aga des Arnautes? continua Merzinah.

— Oui . » murmurai-je inconsciemment et sans doute d'un ton très convaincu. La fureur redoubla.

ce Quoi! lu le prends pour un vaillant guerrier, un chef respecté 1 Eh bien! je vais le dire, moi, ce qu'il est : cet aga, c'est un poltron !

— Merzinah, ne me pousse point à bout ! s'écria enfin Sélim; tu sais que ma colère est terrible !

— Mais qu'y a-t-il donc? demandai -je.

— Il y a ces cinquante piastres ! grommela la vieille d'un air dédaigneux en poussant du pied la monnaie qui s'étalait par terre.

— Qu'est-ce que cet argent, Merzinah?

— C'est la part que le moulesselim fait à l'aga.

— Pourquoi?

— Pour la prise du makredji, Eflendi; tu sais peut-être combien l'affaire lui rapporte à lui?

- — Une vingtaine de mille piastres, je pense.

— Oui , au moins cela. Et il donne au brave colonel des Arnautes cette misère! Et sais -tu ce qu'a fait le colonel des Arnautes?

— Non.

— Il a accepté cette somme ridicule , sans répliquer un seul mot. Demande-lui si je mensl

— Qu'aurais -je dit? soupira l'aga songeur.

— Il fallait lui jeter l'argent à, la barbe. Quant à moi, je l'eusse fait certainement; ne le crois-tu pas, Effendi?

— Je le crois, »

Et certes je le croyais, Merzinah ayant assez prouvé l'énergie de son caractère ; elle me remercia du regard et continua : « Effendi , n'es-tu pas d'avis qu'il doit reporter cet argent?

— Non,

— Non? »

Je me tournai vers Sélim pour lui demander :

« Às-tu signé le compte que le commandant adresse à Mossoul?

— Oui.

— Combien annonce -t- il?

— Quatre cents piastres en or, quatre-vingt-une en argent.

— C'est tout?

— Oui.

— Et la montre, les bijoux?

— Pas un mol.

- — - Que veux-tu! il est ton chef, tu ne peux t'en faire un ennemi; la délation est un triste remède; tu as accepté les cinquante piastres, garde-les. Je parlerai pour toi au commandant, j'espère te faire donner mille piastres.

— Est-il possible. Seigneur! exclama Merzinah.

— Oui. Cet argent, en réalité, n'appartient ni au moutesselim ni à l'aga; mais enfin, puisque le commandant se l'adjuge, suivant le détestable usage de votre pays , je ne vois pas pourquoi il ne ferait pas à Sélim une part convenable. L'escorte est-elle partie?

— Non , Émir, le moutesselim est obligé de recommencer sa lettre à cause de l'Arabe; du reste il attend encore, dans l'espoir qu'on retrouvera la trace du prisonnier.

— Je crois que la trace est toute trouvée : le fugitif a péri dans le précipice.

— Le commandant n'en est pas sûr; il s'imagine que l'Arabe vit toujours.

— A-t-il eu des nouvelles de son évasion?

— Non; mais j'ai compris, d'après ce qu'il a dit, qu'il ne renonce pas à l'espoir de le découvrir.

— Je le souhaite pour lui. »

Je remontai dans ma chambre , me demandant ce qui pouvait entretenir les soupçons du moutesselim ; repassant dans mon esprit toutes les circonstances de l'événement, je n'en trouvai pas une de nature à nous trahir. J'étais plongé dans mes réflexions lorsque l'aga accourut pour m'appeler.

« Effendi, hâte-loi, le commandant te demande; il veut retourner avec nous, une fois encore, dans la prison. 11 y est déjà, qui nous attend.

— Je descends tout de suite, Sélim-aga, »

Pourquoi me faisait-il appeler? Àvait-il deviné quelque chose? Allait— il me traiter en ami ou en ennemi? Je résolus de me préparer en tout état de cause. Mes deux revolvers étaient chargés ; je les cachai sous mes vêtements, ainsi que deux autres pistolets, puis je me rendis dans la petite pièce occupée par Halef :

« Où est le buyuk-emini? lui dis-je.

— Le commandant de l'escorte Ta emmené tout li l'heure. » Cette circonstance, insignifiante en apparence, me donna réveil;

je repris :

« Combien y a-l-il de temps?

— On est venu le chercher à peu près au moment où ta as quitté la maison pour acheter un cheval.

— Viens avec moi chez le cheikh. »

Nous trouvâmes Mohammed assis à terre et fumant :

« Emir, me dit-il, Allah ne m'as pas donné assez de patience

pour attendre tranquillement ce que je souhaite. Que faisons-nous

encore dans la ville? Je veux partir!

— Nous ne tarderons point à fuir, Mohammed. Je crois que nous sommes trahis. »

11 se leva, comme un homme désagréablement surpris sans doute, mais prêt à dominer ses craintes et h lutter contre les événements. Le danger finissait par vaincre l'apathie de sa race.

ce Pourquoi crois-tu cela, Effendi? s'écria-l-il.

— Je le crains; le commandant m'envoie chercher; il veut, prétend-il, visiter encore une fois la prison avec moi. Je me rends à son invitation, mais je prends toutes mes précautions. Si je ne suis pas ici dans une heure, c'est qu'il sera arrivé quelque incident fâcheux.

— Sidi! j'irai te chercher I s'écria tout de suite mon brave petit Halef.

■ — Pourras-tu venir jusqu'à moi? Je n'en sais rien. Peut-être serai -je en prison... Yous verrez alors ce que vous aurez à faire : ou fuir, ou essayer de me délivrer.

.— Nous ne t'abandonnerons jamais! » murmura le Haddedîn d'une voix calme et grave.

Il était magnifique de fierté avec sa longue barbe blanche tom-

bant jusqu'à sa ceinture, ses yeux élincelants, sa haute et noble taille. Il eût pu représenter le courage résolu, mais prudent, de la verte vieillesse,

« Je te remercie, répondis -je. S'ils me prennent, ce ne sera pas sans lutte. En tout cas, j'espère bien ne point me laisser lier et pouvoir vous marquer par un signe le cachot que j'occuperai.

— Comment feras- tu, Sidi? interrompit HaleL

— Je mettrai un haillon, un lambeau de mes vêlements, s'il le faut, au soupirail qui donne dans le jardin. L'aga et Merzinah, du reste, me sont dévoués;, ils me serviront d'intermédiaires près de vous. Ne manquez pas de tenir vos chevaux toujours prêts. Vous combinerez le plan qui vous semblera le meilleur. Adieu! le moutesselim m'attend, et il faut que je voie encore sir Lindsay. »

Lindsay, lui aussi, fumait tranquillement sur son tapis. Il me salua par une bruyante exclamation.

« Ah! il était temps que vous vinssiez! Je veux partir,

— En vérité?

- — N'est-ce pas monstrueux ce qui se passe ici? Regardez. » 11 se leva et me montra par la fenêtre un Arnaule couché aplat

ventre sur le toit de la maison voisine et surveillant la nôtre, ce Je me tiens à quatre pour ne pas envoyer une balle à ce

drôle, voyez-vous, Sir, dit l'Anglais.

— Ecoutez, Lindsay, je vais me rendre à la prison, où m'attend le moutesselim. Si dans une heure je ne suis pas de retour, c'est qu'on m'aura arrêté; en ce cas, je m'efforcerai d'attacher quelque loque au soupirail de mon cachot. Vous pourrez l'apercevoir d'ici ou de l'avant- loil.

— Très bien! et alors on apprendra à connaître master David Lindsay!

— Vous vous entendrez avec Halef , il prétend savoir l'anglais . maintenant.

— La pantomime suffit; yesl Soyez en paix, Sir. »

Je partis... Sur moi veillaient trois hommes dont je connaissais le dévouement et le courage. Du reste, je ne redoutais pas beaucoup la garnison d'Amadiah , affaiblie par la fièvre, ni la poursuite des rares habitants, engourdis dans la torpeur de la misère.

Sélim-aga se tenait devant la porte; il trouvait que je tardais beaucoup; nous prîmes le pas accéléré pour nous rendre à la prison. Les deux ruelles qu'il nous fallut suivre me parurent

désertes. On devait m'épier secrètement, mais personne ne se montrait. À mon arrivée, le commandant me salua avec une politesse à travers laquelle ma défiance crut reconnaître d'inquiétants symptômes.

<( Effendi, me dit -il, quand la porte se fut refermée sur nous, le corps du fugitif n'a pas été retrouvé,

— Tu as fait sonder le précipice?

— Oui; on y est descendu avec des cordes; on n'a rien trouvé.

— Et les vêlements?

— Les vêtements ont peut-être été jetés là, à dessein.

— Alors il aurait eu un habit de rechange?

— Plusieurs vêtements ont été achetés hier au bazar, entre autres un costume complet. »

Il me regardait, comme s'il eût voulu lire dans mes yeux ou sur ma physionomie quelque altération qui me trahît. Je ne bronchai point; j'avais eu le temps de composer mon visage, je repris en souriant :

« Ce costume élait pour lui?

— Je le crois. On lui a même acheté un cheval de selle.

— Ah !

— Ce cheval est encore en ville.

— Et tu crois que le prisonnier tenterait de passer les portes à cheval? Tu te forges de singulières imaginations. Aurais- lu encore besoin de médecine?

— Cette médecine, je n'en boirai plus jamais! Je suis persuadé que l'Arabe est encore à Amadiah.

v — Comment expliques- tu son évasion?

— Je ne sais. Il est certain que l'aga et les Arnautes n'y ont nullement contribué.

— Où le crois-tu caché?

— Je n'ai pu encore découvrir sa retraite , mais , Seigneur, tu vas m' aider.

— Moi? volontiers, si je le puis. »

Tout en avançant, le moutesselim jetait un regard oblique vers l'escalier, où se tenaient' les Arnautes pressés sur les marches... Tout ce que me disait le haut fonctionnaire confirmait mes prévisions.

Je regardai Sélim; son visage impassible me persuada qu'il ignorait le dessein de son chef. Lui-même semblait être tenu en suspicion. On redoutait probablement sa connivence avec nous.

a Regarde un peu cet aga ! » me cria-t-elle*

Le commandant reprit :

(( Émir, j'ai entendu raconter que tu es un grand connaisseur en fait de traces. >

— Qui te l'a dit?

— Ton bachi-houzouk, auquel ton serviteur l'a raconté, » Donc mon bachi-bouzouk avait été interrogé; c'était pour cela

que le chef de l'escorte, non content de l'avoir retenu presque la nuit, TemmenaiL encore dès le matin. Le moutesselim continua: « Oui, et c'est afin que tu m'aides à. retrouver le fugitif que je t'ai fait prier de venir ici.

— Mais nous avons déjà visité la prison!

— Il faut la visiter encore ; souvent un faible indice met tout à coup sur la voie.

- — ■ Parcourons donc les lieux.

— Commençons par le cachot de l'Arabe; c'est là que nous trouverons mieux la piste. »

Le rusé matois! J'entendais craquer les planches de l'escalier. Les Àrnaules descendaient à petits pas.

« Ouvre, Sélim-aga! » commanda le moutesselim quand nous fumes devant le cachot.

L'aga ouvrit tout au large, puis appuya la porte contre le mur. Je m'avançai sur le seuil avec précaution, veillant à ce qu'on ne pût me pousser dans l'intérieur. Je regardai de tous côtés.

« Je ne vois rien, moutesselim, clis-je après examen.

— Tu ne peux rien voir d'où tu es, avance au fond ; descends, Eiïendi, descends donc!

— Descendons, si tu le crois nécessaire. »

Je remontai d'abord d'un pas, saisis fortement la porte et l'enlevai de ses gonds; après quoi je la plaçai en travers sur le seuil. Le commandant ne s'attendait pas du tout à ce procédé, qui dérangeait soudain son plan.

<c Que fais- tu? me demanda- i— il en fronçant les sourcils.

— ■ J'enlève la porte, comme tu le vois.

— Mais pourquoi?

— Oh! parce que, quand il s'agit de découvrir des traces ou des indices, on ne saurait prendre trop de précautions.

— Cette porte ne te gênait en rien. Tu ne vois pas plus clair au fond du trou, qu'elle y soit ou non,

— C'est juste, seulement sais- tu quels sont les indices, les plus certains ?

— Lesquels?

— Ceux qu'on remarque sur le visage d'un homme; ceux-là, ajoutai -je en lui frappant familièrement sur l'épaule, ceux-là, un effendi du Germanistan les voit tout de suite; il ne s'y trompe pas.

— Que veux-tù dire?

— Je veux dire que tu es vraiment un diplomate consommé. Tu caches tes secrets et tes desseins avec une adresse incomparable! Maintenant, pour te satisfaire, je vais descendre au fond du cachot.

— Mais, Effendi, de quels projets me soupçonnes-tu capable?

— Ta sagesse l'a fait trouver juste, moutesselim ; tu penses qu'un prisonnier devinerait bien mieux comment un autre prisonnier a pu s'échapper,

— Allah kéiïm! tu es un habile homme! »

Je sauLai au fond du trou et feignis de me baisser, mais je ne quittais pas mes gens de l'œil.

Le moutesselim faisait signe à l'aga; tous deux s'approchaient de la porte renversée pour la soulever.

Je me redressai en criant :

« Laisse cette porte, moutesselim.

— 11 faut la remettre en place.

— Je compte l'y remettre moi-même. »

Je pris mon élan pour remonter, ce qui n'était pas aisé, car le trou avait une certaine profondeur au delà des marches.

ce Ne bouge pas! ordonna le moutesselim, et sur un mouvement de sa main plusieurs Àrnautes s'approchèrent. Ne bouge pas! tu es prisonnier! »

L'aga tressaillit, il comprenait enfin et me regardait, puis son chef, avec stupeur.

ce Prisonnier, répétai- je tranquillement. Tu plaisantes?

- — ■ Je ne plaisante pas.

— Alors tu es devenu fou cette nuit. Toi, tu me ferais prisonnier! Songes-y donc!

— Tu es prisonnier, répéta le commandant. Tu ne recouvreras ta liberté que quand le fugitif aura été ramené ici.

— Moutesselim, tu ne feras jamais rentrer cet homme dans ta prison.

— Pourquoi pas?

— Parce que tu as affaire à un jeune chef auquel Dieu a donné

la prudence et le courage , qualités qui te manquent absolument*

— Tu me braves! Eh bien, fais maintenant usage de ta propre prudence, si tu en possèdes! Vous autres, remettez cette porte sur ses gonds et fermez le verrou! »

Je tirai mes armes de dessous ma ceinture et criai en montrant le canon de mon revolver :

« Laissez la porte, ou.,,

— Fermez-la! hurla le commandant.

— Prenez garde, je vais tirer..,

— Ose-le, giaour!

— Oser! ô moutesselim! Je n'hésiterai pas, et si je ménage tes gens, je viserai sur Loi le premier, entends-tu? »

La menace produisit son effet; le vaillant défenseur d'Àmadiah recula, en criant toujours :

« Fermez la porte, chiens!

— Laissez-la, ou j'envoie les premiers qui s'avancent clans la Djehennah! Et Loi, commandant, n'oublie pas la protection qui me couvre : une insulte à ma personne pourrait te coûter la vie.

— Obéissez, scélérats d'Arnautes, ou je lire moi-même sur vous! Sélim-aga, les feras-tu marcher? »

Le neveu du beau-frère de la sœur du pelil-fils de la mère de la cousine de Merzinah se trouvait fort embarrassé ; il se tenait à une certaine dislance, tordait sa moustache et ne savait quel parti prendre ; son hésitation me sauvait. J'étais parvenu à sauter sur le seuil de la porte, menaçant les Àrnautes avec mon revolver; je me frayai un passage jusqu'au moutesselim et lui appuyai mon arme sous le menton,

« Moutesselim, lui dis-je froidement, je n'ai découvert- aucun indice dans ce cachot.

— Allah illa Allah! Emir, abaisse ton pistolet!

— Avant tout, débarrasse -moi de tes gardes; Sélim-aga, renvoie ces gens chez eux.

— Oui! cria l'aga avec un soupir de soulagement, allez-vous-en, qu'on ne vous voie plus! »

Toute la bande se hâta de remonter l'escalier.

« Maintenant, je retire mon revolver, commandant, repris-je,

* mais songe un peu dans quelle position tu t'es mis ! quelle honte

pour toi d'avoir usé d'une ruse si basse envers un homme que

protège le Grand Seigneur et que toi-même tu avais traité en

ami! Voyons, pourquoi voulais- tu m'enfermer?

— Parce que je dois faire une perquisition chez toi.

— Eli bien! nous l'aurions faite ensemble.

— Non, tu aurais cherché à te défendre.

— El les autres, ne les craignais- tu pas?

— Tu es le plus méchant de tous.

— Tu "te. trompes, moulesselim, je suis le plus doux et le moins dangereux : mon hadji Halef Omar est-un héros que la moindre offense enflamme; Lindsay-bey, un véritable tigre, quand on lui manque de respect; le troisième, que tu n'as pas encore vu, les surpasse tous deux dans l'explosion de sa fureur!... Tu ne serais pas sorti vivant de la maison. Mais enfin combien de temps voulais- tu me laisser dans ce trou?

— Le temps que bon m'eut semblé.

■ — A quoi songes-tu? Regarde, je suis bien armé: j'aurais fait sauter la serrure avec mes balles, et au premier coup de feu mes compagnons avertis seraient accourus pour me défendre.

— Crois-tu que je les eusse laissés approcher?

— Un seul de leurs fusils vaut mieux que toutes tes vieilles armes; Halef viendrai l à bout de la garnison tout entière! Suismoi, je le montrerai quelque chose. »

Je l'entraînai dans la cellule du prisonnier, restée ouverte, et lui désignai le soupirail, par lequel on apercevait un coin du ciel. Dans le cadre de cette ouverture, il ne fut pas peu surpris de reconnaître une forme humaine, enveloppée d'un grand manteau à carreaux rouges et noirs et tenant un fusil a la main. Cette forme se penchait justement pour regarder vers la prison.

« Quel est cet homme? demandai -je au fonctionnaire turc.

— Hadji Lindsay-bey-

— Oui, le voilà assis à l'extrémité du toit de notre maison, il n'attend qu'un signe pour tirer. Ta vie lient à im cheveu, Explique- toi. donc franchement. Qu'as- lu contre moi?

— Tu as délivré l'Arabe.

— Qui te l'a dit?

— Un témoin.

- — EL sur le témoignage d'un misérable espion tu A r eux m'emprisonner, moi un effendi, un bey, un émir, un homme de mon importance, un voyageur couvert par l'ombre du Padischah, un guerrier qui t'a prouvé qu'il ne craint rien au monde !

— C'est justement parce que tu te vantes de ne rien craindre que je voulais t' enfermer ici, pendant la visite de ton domicile.

— Viens avec moi, nous visiterons la maison dans tous les coins.

— Non, je n'irai pas moi-même; j'y enverrai mes gens.

— Tu as peur, moulesselim! envoie qui tu voudras. Qu'on cherche, qu'on examine, qu'on interroge ; on ne découvrira rien; ainsi, tu seras convaincu d'une tentative des plus injustes contre ma personne.

— Cela n'est pas certain, Effendi.

— Comment peux- lu croire que, si je n'étais pas sur de la situation, je serais venu me livrer entre tes mains? Je le le répèle, tu te repentiras de cette coupable tentative!

— Mais, Émir, si le prisonnier évadé se trouvait chez toi, il faudrait bien que je te fisse arrêter...

— J'y consens volontiers.

— Tu dois comprendre que je ne puis te laisser sortir avant la perquisition, car tu pourrais donner l'éveil et cacher le fugitif*

— Comme tu voudras ; seulement je crois que mes compagnons défendront à outrance l'entrée -de la maison, si on se présente en armes chez eux.

— Écris -leur de laisser passer mes Àrnautes. ■ — ■ Volontiers. Sélim-aga portera ma lettre?

— Non, je ne me lie pas à Sélim, il est votre hôte.

— Oh! Sélim est un fidèle serviteur, moulesselim, il ne dira pas un mot de l'affaire.

— Non, certes 1 s'écria Faga. D'ailleurs je puis jurer que personne, dans ma maison, n'a vu le prisonnier et que l'émir Kara ben Nemsi est innocent de tout ceci]

— Ne le jure pas, aga! interrompit le commandant. Émir, suis-moi, je voudrais te confronter avec un homme qui prétend te bien connaître, cet Àrnaule emprisonné hier, sur ta demande.

— Ah! .

— Oui , il prétend savoir sur ton compte des choses qui pourraient te nuire.

— ■ 11 veut se venger!... Mais ne serait-il pas mieux d'envoyer à la maison un garde au lieu d'une lettre, car mes compagnons - croiraient peut-être que l'écriture ne vient pas de moi?

— Ils ne croiront pas davantage un Àrnaule*

■ — C'est possible ; eh bien , envoie chercher mon serviteur Halef,

— Tu ne lui parleras qu'en ma présence?

— Certainement. »

Le moutesselim appela un Arnaute,lui expliqua la commission, puis nous nous rendîmes au cachot de l'ancien cavas de Lindsay.

Sélim-aga ouvrit la porte de la cellule.

« Lève-toi, commanda le moutesselim, et réponds, Soutiens-tu encore ce que tu m'as dit tout à l'heure?

— Oui.

— Répète- le •

— L'homme qui prend le nom de hadji Lindsay-bey est un Anglais, il m'a emmené de Mossoul avec un interprète et nous a raconté qu'il allait rejoindre un de ses amis, occupé de la recherche d'un prisonnier dont il méditait l'évasion. »

Ainsi, pensai -je, master David avait parlé!

ce Lindsay-bey a-t-il nommé cet ami? demandai-je à l'Arnaule.

— Non.

— A-t-il dit le nom du lieu où l'on présumait trouver le captif?

— Non.

— C'est là toute ta déposition?

— Oui.

— Sélim-aga, referme cette porte, et toi, moutesselim, écoutemoi. Tu es, en vérité, un habile diplomate dont je pourrai vanter l'adresse à Stamboul! Hadji Lindsay-bey cherchait un ami, a-t~il dit que j'étais cet ami? L'homme qu'il cherchait était lui-même à la recherche d'un prisonnier, dont on ne sait pas le nom, et tu conclus tout de suite que ce prisonnier est ton Arabe?

« Ainsi Lindsay-bey aurait quitté sa patrie, laquelle se trouve à tant de journées de chameau de ce pays, pour courir après un Bédouin !

— Non pas Lindsay-bey, mais toi... Tu es lié avec les Haddedîn, tu connais Amad.

— Je le le répète, que je ne l'avais jamais vu avant de le rencontrer, ici, dans ce cachot. Lindsay-bey ne comprend pas le turc; les interprètes de Mossoul ne sont guère forts sur l'anglais. On se sera mal entendu d'un côté ou de l'autre , à moins que mon ami n'ait jugé à propos de débiter un conte à son Arnaute.

— Mais pourquoi ce bey prétend-il ne pouvoir parler? Il parlait, puisqu'il se servait d'un truchement.

— Son vœu de silence ne date que de quelques jours.

— Viens entendre une autre déposition,.. Écoule, on frappe, c'est ton domestique, sans doute. »

Un Àrnaute introduisit Halef. Je le mis au courant de la perquisition qu'on allait tenter, j'ajoutai :

« Je tiens à prouver an commandant que je suis son ami; reçois bien ses gens, conduis-les partout, ouvre-leur toutes les portes , qu'ils fassent la plus munitieuse visite des lieux. Va!

— Et loi, Sidi, où vas-tu? Reviens!

— Je reste avec le commandant.

— Quand rentreras -tu?

— Je n'en sais rien encore.

— En une heure on peut parler et s'entendre, Sidi! Si dans une heure tu n'es pas de retour, nous viendrons te chercher. »

11 sortit; le moutesselim semblait réfléchir sérieusement; la mine décidée de mon petit Halef lui en imposait.

Nous retournâmes dans le palais, le serai, nom bien pompeux pour la chose! Une foule de serviteurs se tenaient dans les antichambres; le commandant fit signe à l'un d'eux d'entrer avec nous dans le sélamlik. Nous nous assîmes, mais on ne m'offrit pas de pipe. Le moutesselim me dit en me montrant l'homme qui nous avait suivis :

(f Voilà celui dont je t'ai parlé, celui qui t'a vu.

— Où mVt-il vu?

— Dans la ruelle qui conduit à la prison. Parle, Ibrahim. » Ibrahim semblait assez embarrassé; il ne s'attendait point à me

voir en liberté ; cependant il s'exprima ainsi :

<c Seigneur, je suis rentré tard dans ma maison; comme j'allais en fermer la porte, j'ai entendu des pas précipités. Deux hommes couraient, l'un entraînant l'autre. Ce dernier paraissait épuisé et respirait péniblement; ils disparurent derrière un angle et presque aussitôt un corbeau se mit à croasser.

— Pourrais -tu reconnaître ces hommes?

— 11 faisait trop sombre pour les distinguer exactement , mais la grande taille de cet effendi est très reconnaissable.

— L'autre fugitif était-il plus petit?

- — Oui, Seigneur, un peu moins grand.

— T'ont -ils aperçu?

— Non ; car je me tenais derrière la porte.

— Bien! tu peux te retirer. Qu'en dis-tu, Émir?

— Qu'en dis-tu toi-même? N'ai-je pas passé toute la soirée près de toi? •

— Tu es allé chercher une lampe; Tu as été longtemps,... peut-être ce temps a-t-il suffi.,,

— Eh! Seigneur, qui donc avait la clef de la prison?

— Moi.

— Gomment expliques- tu ma sortie alors?

— Je ne sais,

— Avec qui suis- je retourné à la maison, en te quittant?

— Avec l'aga.

■ — L'aga est-il plus petit, ou plus grand que moi?

— Plus petit,

— Ne donnai -je pas le bras à Sélim?

— Peut-être,

— Les corbeaux, ne croassent-ils pas toute la nuit, en rêvant ou en s 'appelant l'un F autre?

— Émir, tout cela est singulier!

— Comment! singulier? Tout ne s'explique -t- il pas au contraire? Ne snis-je pas ton ami? ne t'ai-je pas fait des présents? ne t'ai-je pas aidé a arrêter le makredji? ne t'ai-je pas réjoui l'âme avec une excellente médecine? El tu veux me retenir prisonnier! Et tu vas jusqu'à douter de ce brave Sélim- aga, qui donnerait sa vie pour toi!

— Emir, tu me confonds! Je suis tenlé de renoncer à la perquisition...

— N'y renonce pas, je L'en supplie! Il y va de mon honneur, envoie tes hommes. »

Le moutesselim se leva et sortit pour donner des ordres. Sélim-aga, qu'il dépêcha près de moi, apprit de ma bouche la manière dont je venais de le défendre ; il me remercia vivement.

« Tu vas voir ce que je tenterai encore pour toi, » lui dis-je.

Au même moment rentrait le moutesselim, le visage inquiet et sombre ; il soupira en disant :

« Yoici le bach-chaouch qui est prêt à emmener le prisonnier à Mossoul.

■ — Ah ! celui qui a fait venir mon bachi-bouzouk afin de l'interroger? Peut-être en a-t-il aussi tiré quelque chose contre moi?

— Non, Seigneur, le buyuk-emini n'a dit que du bien de vous

tous ; mais que vais- je écrire au gouverneur général en ce qui concerne le prisonnier arabe? -

— Écris -lui ce qui est vrai.

. — Effendi, celte évasion pourra me causer un grand préjudice... Si j'écrivais que cet homme est mort?

— Gela est ton affaire.

— Me dénoncerais -lu?

— Je n'ai aucun motif de te trahir; n'es-tu pas mon ami? Seulement, si le prisonnier venait à être retrouvé, ou s'il atteignait heureusement son pays, tu serais bien embarrassé.

— Je dirais que l'Arabe dont on m'avait confié la garde n'était pas le véritable Amad el Ghandour,... ou bien que... Oui, en réalité, Effendi, c'est difficile à présenter... Le mieux serait, je crois, de ne pas faire trop de recherches. »

C'était là une manière tout à fait turque de se tirer d^embarras. Pour ma part je la trouvais excellente.

« Mais le baeh-chaouch sait que le prisonnier s'est évadé?

— Il ne sait pas et ne saura pas avant son départ le nom du Haddedîn; j'ai fait répandre dans la ville la nouvelle de l'évasion d'un -prisonnier arabe, en l'appelant Àbou Salma; c'est le nom d'un homme qui a été longtemps prisonnier ici, pour avoir refusé de payer l'impôt.

« Dans une heure le makredji partira avec son escorte, et je serai débarrassé de ce souci.

— As- tu fait le compte de ce que le makredji portait sur lui?

— Oui, ce compte est écrit et signé par Sélim-aga.

— Tu as oublié une autre signature, commandant!

— Laquelle donc?

— La mienne.

— Effendi, elle est inutile.

— ■ Elle me semble cependant nécessaire.

— Comment cela?

• — On peut m'interroger à Mossoul ou à Stamboul sur cette . affaire. Il serait mieux, pour Tordre des choses, que j'aie signé le compte; je pourrais alors rendre témoignage de ta droiture, si, par hasard, le makredji venait à contester les chiffres. »

Le pauvre moutesselim se grattait l'oreille avec un visible embarras; il finit par balbutier :

« Le compte est plié et cacheté, tu ne peux plus y mettre la signature.

— Monlre-le-moi. »

Ce ne fut pas sans peine que le fonctionnaire se décida à se lever pour aller chercher récrit ; il resta fort longtemps absent.

« Effendi, murmurait l'aga, pendant cette absence, ne va pas me trahir! Qu'il ne puisse s'apercevoir que je l'ai tout raconté*

— Sois tranquille, )>

En rentrant le moutesselim me dit d'abord que ses gens revenaient de notre maison, où ils n'avaient trouvé ni le prisonnier ni aucune trace de son passage, mais seulement un cheval de trop dans notre écurie.

« Nous est-il interdit de faire un présent h nos amis? m'écriai-je; ne t'ai -je pas parlé du gendre de notre hôte de Spandareh, près duquel nous ne voulons pas nous présenter sans cadeau? Si ce cheval avait dû servir à l'évasion, serait-il encore dans notre écurie? Ne te prouve-t-il pas le contraire de ce qu'on voudrait conclure? »

Le commandant me lendit alors un grand parchemin plié en quatre et cacheté, mais sans enveloppe. Je le pris, et, le tournant en forme de lunette, je lus quelques lignes d'écriture qui ne me parurent pas compromettantes pour nous. Malheureusement, il m'était impossible de voir les chiffres du compte* Les sachant par Sélim, je feignis avec audace de les lire entre les feuilles et j'épelai lentement :

«. Quatre cents piastres en or; quatre-vingt-une piastres en argent... »

Puis je me récriai bien haut :

<( Moutesselim! quelle erreur! ce compte n'est pas juste du tout.

— Emir, cela est mon affaire et non la tienne.

— C'est aussi mon affaire, s'il te plaît! Ne t'ai -je point aidé à saisir le makredji et cela par deux fois? Ne m'as-tu pas promis cinq mille piastres pour ma part? Où est cette somme, me l' as-tu donnée?

— Emir!

— Moutesselim!

— Tu te dis mon ami , et tu veux me tourmenter i

— Tu te dis mon ami , et tu veux me tromper !

— Je dois envoyer l'argent à Mossoul. ^

— Tu n'envoies que quatre cents piastres en or et quatrevingt-une en argent. Pourquoi gardes-tu le reste et les bijoux?

Si lu envoyais le loul à Mossoul, je n'aurais rien à dire..* Tu ne le fais pas, je réclame ma part,

— Tu n'as rien à prétendre là- dessus.

— En ce cas, loi non plus, ni cet aga. Ne lui as- tu pas donné ce que tu lui avais promis?

— Je lui ai donné ce que je pouvais donner, » interrompit le moutesselim , pendant que l'aga faisait la mine la plus amusante que j'aie jamais vue,

ce El pourquoi n'aurais -je pas ma part? insistai -je.

— Tu es un étranger, je ne te dois rien.

— Comme lu voudras; mais je vais écrire tout de suite à l'Anatoli Kasi Askeri pour lui réclamer ce qui me revient. Ordonne à l'escorte d'attendre, ma lettre ne sera pas longue à préparer.

— Voyons, Emir, combien exiges-tu?

— Tu as touché au moins cinq mille cinq cents piastres; il te reste, de plus, la montre et les quatre brillants.

— Combien faut-il te donner là-dessus?

— Ma pari entière : six mille piastres en papier, ou cinq mille en or et argent.

— Eiïendi, il y avait si peu d'or!

— Bah! je sais très bien reconnaître le son de l'or et celui de l'argent; la bourse était à large panse, lu as plus d'or qu'il ne t'en faut pour me payer.

— Tu es si riche , et tu veux m* arracher cette miséi^able somme !

— Donne-moi deux mille piastres, c'est mon dernier mot.

— Allah kérim! je ne puisl

— Adieu! »

Je me dirigeai vers la porte; je traversais déjà l'antichambre, quand Sélim-aga courut après moi. Je retournai dans le sélamlik, le commandant me lança un regard furieux.

ce Donc, tu veux deux mille piastres? me demanda-t-il d'une voix sourde.

— Oui, en or. »

Il compta la somme sur le tapis :

« Tiens, voilà, lu peux me remercier.

— Te remercier! mais au contraire je t'abandonne trois mille piastres.

— Je ne te devais rienî Ces deux mille piastres sont un présent... Quand pars -tu?

— Je ne le sais pas encore.

— Je le conseille de quitter la ville aujourd'hui, toi et tes compagnons- Je pourrais exiger que tu m'amènes l'homme que je n'ai pas encore vu, mais j'ai assez de vous tous! Tu tiens ton argent, va-t'en, et ne reviens jamais!

— Moutesselim, n'essaye pas de jouer cette comédie avec moi, ou je te rends tes piastres, cl j'écris à Mossoul, Je resterai ici tant qu'il me plaira. Je ne vois pas pourquoi tu me recevrais impoliment s'il me plaisait de revenir te visiter. Cependant, afin de mettre ton âme en repos, je te dirai que nous partirons très probablement ce soir. Au reste, je ne quitterai pas la ville sans te saluer. »

Je revins chez moi; les Arnautes, que je rencontrai sur mon chemin, me rendirent les honneurs militaires; je rentrais la tête haute. Cependant Merzinah m'accueillit avec un visage tout enflammé; elle ne se consolait pas de l'affront fait à sa maison.

« Emir, me cria-l-elle du plus loin quelle m'aperçut, il est arrivé du beau ici!

— Quoi donc, Merzinah?

— As-tu jamais vu un moutesselim ordonner une perquisition chez le chef des Arnautes?

— Je n'ai jamais vu cela, n'ayant point encore logé chez un aga des Arnautes et connaissant peu les moutesselim.

— Et sais-tu ce qu'on cherchait chez nous?

— Que cherchait- on, Merzinah?

— L'Arabe évadé!... Un prisonnier en fuite chez son gardien! As-tu jamais entendu parler d'une telle chose? Quand Sélim-aga reviendra, je lui dirai un peu ce que j'aurais fait à sa place.

— Ne chagrine pas trop ton arrière -cousin, car il a en ce moment assez de peine.

— Et pourquoi?

— Parce que nous vous quittons tous .aujourd'hui.

— Vous, vous tous?

— Oui, je me suis fâché avec votre moutesselim, je ne veux pas rester davantage dans la ville où il commande.

— Allah tallah Vallah! Seigneur, reste chez nous, je saurai bien forcer celte créature à te respecter! »

J'aurais été curieux de savoir comment Merzinah comptait s'y prendre pour arriver à un tel résultat, mais nous fûmes inter-

rompus par le bachi-bouzouk, qui accourait tout essoufflé en disant : t

<< Effendi, je viens te faire mes adieux.

— Entre, que je te paye tes bons services.

— Emir, je suis bien payé.

— ■ Par qui?

— Par riiomme à la longue figure.

— Combien t'a-t-il donné?

— Tout cela ! »

Il passait sa main sous sa ceinture et la retirait pour me montrer une poignée de grosses pièces d'argent.

ce C'est bien! lui dis-je; moi je veux payer ton âne. Yiens.

— Allah kérim! Je ne vends pas ma bêle!

— Non, mais tu peux accepter une récompense pour les services qu'elle nous a aussi rendus.

— Mach 'Allah 1 c'est bon à entendre, Emir! »

Je le conduisis dans ma chambre, que Halef avait presque entièrement déménagée déjà; je lui donnai encore quelque argent, ce qui le mit au comble de la joie.

« Émir, balbutiait le pauvre homme, jamais je n'ai rencontré un Effendi aussi bon! Je voudrais que tu fusses mon capitaine, ou mon major, ou mon colonel... Alors je pourrais me dévouer pour toi dans la bataille, comme le jour où j'ai perdu mon nez, au plus fort de la mêlée, quand...

— Oui, mon brave Ifra, je connais Ion intrépidité, je n'en douterai jamais! Dis-moi, es-tu allé aujourd'hui au palais?

— Le bach-chaouch m'avait fait venir dès le matin pour être interrogé.

— Que l'a-t-on demandé?

— D'abord si nous avions caché le prisonnier évadé; puis si, quand nous étions chez les Yésidi, tu avais tiré sur les Turcs; si lu étais un émissaire de Stamboul, et une foule d'autres choses dont je ne me souviens même plus.

— Ecoute-moi, Ifra; la route que vous allez prendre passe par Spandareh, tu diluas au chef du bourg que nous partons, mes amis et moi, aujourd'hui, pour Goumri et que j'y verrai son gendre. Vous traverserez aussi Baadri; tu iras, de ma part, chez le bey, avec Sélek, tu le salueras pour nous.

— Sélek s'en retourne?

: — Oui; où est-il?

— Près des chevaux, je crois.

— Va lui dire qu'il peut seller sa monture, je lui porterai une lettre tout à l'heure. Maintenant adieu! Ifra, qu'Allah te garde toi et ton âne! »

Je me rendis ensuite dans la chambre de Mohammed, où mes compagnons étaient réunis, tous armés de pied en cape et prêts à partir.

Halef en me voyant se jeta avec impétuosité à mon cou , tant il était heureux ; l'Anglais me tendit la main el secoua la mienne de tout son cœur; Mohammed me salua gravement.

« Avez-vous couru quelque danger, Sir? me demanda Lindsay-,

— On m'a fourré dans le cachot d'Amad el Ghandour, ce n'était pas rassurant.

— Oh! yes! véritable aventure! Prisonnier! Et combien de temps ?

— Deux minutes,

— Vous vous êles délivré vous-même?

— Moi-même; je vous raconterai cela.

— Well! yes ! beau pays! très beau pays! Tous les jours une aventure nouvelle !

— Il faut pourtant quitter Amadiah dans une heure.

— Où allons-nous?

— A Goumri?

— Ah! je me plaisais ici ! Très intéressante forteresse, romantique et.**

— Hier vous vouliez partir...

— Un peu d'humeur, Sir; aujourd'hui je resterais volontiers. Qu'est-ce que Goumri?

— Goumri est encore bien plus romantique!

— A la bonne heure! Eh bien, partons! »

Personne ne se réjouissait davantage du départ que Mohammed; il lui tardait de rejoindre son fils; nous nous mîmes tous à nos préparatifs. J'écrivis d'abord une lettre à Ali-bey, pour le remercier du grand service qu'il nous avait rendu en m'envoyant les papiers apportés par Sélek, et j'allai porter, mon billet au Yésïdi. Celui-ci me fit ses adieux; il ne voulait pas suivre l'escorte, il s'en retournait seul. En remontant chez moi, je rencontrai Sélim-aga et sa tante sur l'escalier.

« Effendi, me demanda Merzinah , tu veux donc quitter Amadiah?

— Oui, Merzinah, il est temps.

— Et où vas-tu? reprit Faga, — À GoumrL

- — Tu ne peux y arriver avant la nuit.

— Nous camperons en route.

— Passe encore cette nuit avec nous, Émir> supplia Merzinah, je te cuirai du bon pilau.

— Non, tout est prêt, il faut partir,

- — Tu ne crains pourtant pas le moutesselim?

— Je crois, au contraire, qu'il a peur de moi.

— Seigneur, tu m'avais promis "de lui parler de moi; il t'a donné deux mille piastres , et... »

Merzinah fit de gros yeux, elle interrompit Faga : « Deux mille piastres! Quelle somme! et pour qui?

— En 01% reprit Sélim, et pour l'émir.

— Écoute, aga, j'ai tenu ma parole; ne m'as-tu pas compris ?

— Cet aga ne comprend rien, Émir, parle-moi quand il s'agit d'argent.

— Gomment! Sélim-aga, tu n'a pas compris que cette somme, c'était pour, toi que je l'exigeais? Si je l'avais demandée en ton nom, je t'aurais fait un ennemi du moutesselim.

— Sans compter qu'il eût fallu ia lui rendre après ton départ ; oli ! merci , Eiïendi !

— Combien lui as- tu arraché, Emir? demanda anxieusement la vieille.

— Je te le dis, deux mille piastres.

— Hamdoul illahl Qu'Allah soit béni! 11 nous fait riches par tes mains! Mais quand nous remettras-tu cette somme?

— Tout de suite. Entre chez moi, Sélim! »

L'aga ne se fit pas prier, Merzinah le suivit. Je comptai l'or dans les mains de mon hôte; mais la gouvernante, plus prompte qu'un chat-tigre, s' élança sur lui et enleva la moitié de la somme au moins, avant qu'il fût revenu de sa stupeur,

« Merzinah! tonnait le colonel des Àrnautes.

— Sélim-aga!

— Rends-moi mon argent !

— Sois tranquille, il te reviendra toujours. Il me faut de l'argent pour ta cuisine et celle des prisonniers : la farine, l'eau, le,,*

— L'eau! Merzinah ! on ne paye pas l'eau! »

362 "tJM.E VISITE AU PATS DU DIABLE

La querelle dura ainsi pendant quelques minutes ; FÀrnaute finit par céder; Merzinah, tout à fait de bonne humeur, se tournant vers moi , me dit :

"c< Mais, Émir, il ne te restera rien du tout!

— Je ne puis rien garder de cet argent,

— Et pourquoi?

— Ma religion me le défend.

— Ta religion? Allah illa Allah! la religion te défend d'accepter de l'argent?

- — ■ Cet argent n'appartenait ni au makredji, car il Fa obtenu par des moyens détestables , ni au moutesselim , ni à Faga ; il ne me revenait pas davantage, et si j'avais pu contraindre le moutesselim à F envoyer àMossoul, je l'aurais fait. Sachant que je n'obtiendrais rien là- dessus et puisque cette somme doit passer entre les mains de gens auxquels elle ne devrait pas revenir, j'ai cru pouvoir en tirer la part du pauvre Sélim plutôt que de tout laisser au commandant. Quant à moi, je n'en garderai pas un para.

— Effendi, ta religion est très bonne! Tu es un fidèle croyant, qu'Allah te bénisse !

— Écoute, Merzinah; si j'étais mahomélan, j'aurais tout empoché ! Ma foi n'est pas la vôtre.

— Tu n'es pas musulman? s'écria la vieille tout étonnée, qu'es- tu donc?

— Chrétien.

— Mach 5 Allah! Nessorah 1 , alors?

• — Non , ma croyance n'est pas non plus celle des nestoriens.

— Tu crois donc à la sainte Omn Allah, Maryam 2 ?

— Oui.

— Émir! les chrétiens qui croient en elle sont bons, ce sont les vrais !

— Comment sais- tu cela, Merzinah?

— Je le vois bien par toi , et puis la vieille Marah Dourimée me Fa appris. ,.-.--

— Tu la connais?

— Tout le monde la connaît dans Amadiah. Elle ne vient pas souvent , mais quand elle vient elle apporte partout la paix et la

* Nestorien.

4 La sainte mère d'Allah, Marie.

joie. Elle aussi croit en la sainte Omn Allah, Maryam; elle est bonne et secourable. Cela me fait penser que je dois la prévenir de ton départ

— Elle est elle-même partie; ne te dérange pas, Merzinah.

— Il faut que je prévienne ses enfants. »

J'eus beau retenir et rappeler notre hôtesse, elle s'élança dans l'escalier avec ses jambes de quinze ans.

« Laisse-la, me dit l'aga, elle Ta promis. Oh! pourquoi m'aslu donné cet argent devant elle? Il ne m'en restera pas une piastre.

— Elle le prend ton argent, Sélim-aga?

— Elle ne le prend pas pour elle , Effendi ; mais elle est avare , elle cache tout ce qu'elle peut ramasser. Elle serait très glorieuse de me laisser une grosse somme à sa mort; en attendant, elle me ferait volontiers mourir de faim. Tu vois comme nous vivons. Je n'ai que du méchant tabac pour fumer, je ne puis me traiter par la médecine du Juif, comme il conviendrait pour ma santé. »

Nous étions descendus dans la cour avec le vaillant chef des Amantes, qui continuait toujours ses doléances.

Je fis une visite à récurie , pour voir si les chevaux étaient prêts; puis nous sortîmes pendant quelques minutes avec l'Anglais, qui voulait acheter encore quelques objets au bazar d'Àmadiah. Lorsque nous rentrâmes, un homme courait après nous. Je le reconnus pour le père de ma petite malade; il nous accompagna dans la maison.

« Seigneur, me dit-il , j'ai appris ton départ. Je suis venu pour te souhaiter un bon voyage. Ma fille est presque entièrement rétablie; ma femme et moi nous prierons chaque jour Allah de bénir tes démarches. Afin que lu ne nous oublies pas, je le supplie d'accepter le petit souvenir que je t'apporte.

— J'accepte volontiers si c'est une bagatelle,, autrement tu me blesserais en insistant.

— Émir, ce que je t'offre est si insignifiant et si pauvre, que * je n'ose te le présenter, je vais le remettre à ton serviteur. »

Tirant, de son ample vêtement, un étui de cuir brodé de perles en verre, le brave homme tendit cet objet à Halef, qui se tenait sur le 'seuil de l'écurie. Je remerciai cordialement le Kurde et il prit congé de nous*

Quand arriva le moment des adieux avec l'aga et Merzinah,

ce fut tout à fait tendre, L'aga allait et venait dans la cour d'un cheval à l'autre, roulant ses gros yeux d'une façon singulière et tordant ses moustaches. 11 s'assurait que le harnais de nos montures étaient en bon état, bouclait une sangle à l'un, arrangeait la bride de l'autre, inspectait la selle du troisième... Enfin, il tendit la main au petit Halef en lui disant :

« Adieu, hadji Halef Omar, qu'Allah soit avec toi à jamais! »

Sans attendre la réponse de Halef, notre guerrier courut au

cheval de Mohammed pour tuer une grosse mouche qui piquait

le cou de l'animal , puis il serra vigoureusement la main du

cheikh.

« Qu'Allah soit avec toi et avec les tiens! murmura-t-il ; reviens nous voir quand lu passeras par Àmadiah ! »

Là- dessus le brave homme remarqua qu'une des courroies de la selle de l'Anglais traînait à terre. Vite il se glissa sous le ventre du cheval pour la rattacher, et, se relevant, commença sa harangue :

« Sidi, puisse la voie...

— Well! interrompit Lindsay, tiens! »

Un bon pourboire tomba dans les mains de l'aga. Celui-ci, tout exalté, reprit sa phrase.

ce Sidi, puisse ta voie être comme la voie de... — Well! répéta encore l'Anglais , s'imaginant n'avoir pas donné assez , tiens !»

L'aga n'en pouvait croire ses yeux...

Tl contemplait sa monnaie quand il aperçut que je montais à cheval. Il vint à moi , la voix tout étranglée, je vis même une larme courir sur les joues brunies du naïf Sélim. Il me serra silencieusement les mains. J'étais un peu ému, je l'avoue; ces pauvres gens sentent vivement et expriment leurs sentiments à la façon des enfants; on ne peut traiter avec eux comme avec des Européens blasés, on leur pardonne beaucoup à cause de leur ignorance.

J'ordonnai alors à Halef de conduire la petite troupe au bas de la vallée, où j'irais la rejoindre. Je voulais me rendre encore une fois chez le moutesselim; mais avant de partir, j'adressai mes adieux et mes remerciements à Merzinah tout en pleurs.

« Porte-loi bien, lui dis-je 5 ne meurs jamais! Soigne tes prisonniers et pense à moi !

— Adieu., Émir, tu es le plus généreux des... »

Le reste de l'hyperbole se perdit dans le lointain. Je courus au serai, fièrement campé sur mon cheval noir et suivi de mon chien.

Laissant le cheval devant la porte, aux mains d'un Arnaute , je m'élançai dans les antichambres , toujours accompagné du fidèle Doyan.

Le gardien du palais poussa des cris d'horreur à la vue de l'animal; les quelques officiers assis dans les premières salles ne se montrèrent pas moins scandalisés; j'avançai toujours ; je pénétrai dans le sélamlik sans me faire annoncer.

« Effendi! s'écria le moutesselim, à quoi penses-tu?

— Je viens prendre congé de toi.

— Avec un chien!

— Mon chien vaut mieux que certaines gens. Tu m'avais défendu de remettre les pieds chez toi, eh bien! j'y pénètre avec un chien; c'est la réponse d'un émir de Germanistan! »

Je saluai et sortis tranquillement; personne ne m'arrêta... On peut tout, clans ce pays, avec de l'audace. Je retrouvai mes compagnons à la porte de la ville ; ils emmenaient le cheval sans cavalier ; on ne nous adressa aucune question.

Quand Lindsay eut appris comment je venais de faire mes adieux au fonctionnaire turc, il se mit à rire de tout son cœur :

« Excellent, Sir! bonne farce! répétait-il. Si ce n'était pas vous, je payerais celui qui l'aurait jouée. Tous mes compliments, Sir. ))

Nous descendîmes de cheval pour suivre la pente si rapide qui conduit à la vallée; après avoir marché pendant quelque temps, nous prîmes à gauche et entrâmes dans le bois. Nous attachâmes nos chevaux dans une petite clairière , afin de gagner à pied le • fourré, où nous devions retrouver Àmad.

<( Voilà notre villa! cria bientôt l'Anglais. Well! on y fume S regardez! )>

Un léger nuage de fumée voltigeait en effet entre les branches, partant de la villa d'Amad.

L'Arabe, couché au fond du réduit, ne nous voyait point; nous l'appelâmes joyeusement. Il passa la tête par l'ouverture et nous> salua avec une vive émotion.

L'air frais de la forêt, la bonne nourriture trouvée dans le

% ï •; -fc'/ me- une visité au pays bu diable

^ v V- ;■.'■-' paquet de provisions, avaient rendu des forces au jeune chef, : -;;••; Il descendit promptement de son arbre, puis me restitua mon ~

|;:.-; : vv: laSSO. ' " ....'.

Jv ^ Nous allâmes, sans perdre une minute, reprendre nos mon-

tures; nous pûmes mettre ,. en peu d'heures, une bonne distauce r v entre Àmadiah et nous.

Nous suivions la roule qui conduit aux habitations d'été; vers le soir, nous arrivâmes au fond d'une charmante vallée arrosée par une rivière qui tombe de la montagne et se partage en plusieurs branches. De grands arbres touffus donnent à ce lieu une délicieuse fraîcheur. Les tentes , les cabanes , les maisons de campagne sont pittoresquement groupées dans les plis du terrain; elles forment la ville d'été : ïlaks , où se réfugie la population un peu aisée d' Àmadiah, pour échapper aux miasmes pestilentiels de la forteresse. Certes, l'endroit ne saurait être mieux choisi : des arbres fruitiers, un immense lapis de verdure , des sources limpides en. font une véritable oasis,* au bas de l'aride rocher d 'Àmadiah.

Après avoir admiré rapidement la grâce de ce paysage, nous nous rendîmes, Lindsay et moi, à la boutique d'un changeur, pour nous munir de monnaie courante.

Nous reprîmes ensuite notre marche et nous gravîmes une hauteur assez escarpée , sur le sommet de laquelle nous nous arrêtâmes au bout d'une demi-heure.

Nous découvrions alors la vallée de Berwari , où nous n'avions plus rien à redouter de la part des Turcs. Dans le lointain , un beau lointain d'un bleu sombre, s'étendait la chaîne des monts Tyari; la tête allière de PÀyehta se dressait en face de nous, blanche comme celle d'un vieillard, se détachant sur la ligne ardoisée, car elle était alors couverte de neige. Il n'y avait pas bien longtemps cependant que nos chevaux hennissaient au milieu des prairies en fleur du campement des Haddedîn.

À droite, au delà d'un riche plateau arrosé par le Zab, s'élevait la montagneuse contrée de Tkhoma , et plus loin , au sud , se profilaient les hauteurs de Toura Ghara, du Djebel Haïr et du pays de Zibar. La vieille Marah Dourimée m'avait parlé de Tyari et de Tkhoma, sa voix fatidique me revenait à la mémoire, et je songeais, malgré moi, à V esprit de la caverne j qui devait hanter ces montagnes.

Nous ne tardâmes point à entrer dans un village kurde pour

nous. y reposer. Je compte raconter en détail mon voyage chez les Kurdes et mes aventures avec cet esprit mystérieux. Mais, en attendant, il me reste à remercier le bienveillant lecteur, qui m'a si complaisamment accompagné jusqu'ici. II. me reste aussi à le prier de m'excuser si, dans mes ruses, j'ai fait quelques entorses à la vérité, si je me suis montré un peu'TuïG avec Tes Turcs.

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