‹ Une visite aux colonies de la République ArgentineChapitre 2 sur 13 · II ' AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II ' AVANT-PROPOS

grande échelle le précepte politico-économique formulé dès le premier jour pa7^ le plus ém^inent d'entre eux : «En Amérique, gouverner y c'est peupler. »

D'ailleurs, la Commission m'avait demandé une relation abrégée, d'une lecture facile, agréable, de manière à la rendre accessible à toutes les intelligences, plutôt qu'une étude sévère qui ne pourrait être abordée que par un nombre restreint de lecteurs : car alors, elle n'aurait pas atteint son but, qui est de faire connaître ce pays à toutes les personnes du "inonde, disposées pour un motif ou pour un autre à venir l'habiter, conformément aux promesses solennelles de la Constitution promulguée dès 1853.

Buenos Aires, février 1889^

UNE

Colomb (Entre Rios), le 26 décembre 1887.

Ma première visite a été pour la colonie la plus rapprochée de la capitale argentine, pour la colonie San José, tandis que Tordre chronologique eût exigé que j'ouvrisse mon récit par la colonisation de Sanla Fé.

Parti de Bueaos Aires à dix heures du matin, on arrive le lendemain matin à quatre heures, quand la rivière de l'Uruguay, est haute, à Colomb, qui est le port de cette colonie; quand les eaux sont basses, on arrive un peu plus lard parce que le steamer est obligé de faire des détours pour éviter les bancs de sable. La position de Colomb est dos plus pittoresques et le débarquement y est dés plus faciles: aussi cette ville est-elle appelée à un grand avenir;|Commercial.

Elle a été fondée postérieuremeat à la colonie, car elle date de 1863, tandis que la colonie date de 18S7; elle fut fondée pouf donner un port à celle-ci, parce que jusqu'alors les

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colons étaient obligés de porter leurs produits par voie di» terre à la ville de Conception de l'Uruguay, située à sept lieues plus bas, sur un bras de la même rivière, ce qui leur faisait perdre beaucoup de temps : c'était d'ailleurs un marché insuffisant, tandis que l'ouverture du poit mettait les colons en communication avec toutes les villes du littoral et même avec les navires d'outre-mer qui peuvent mouiller dans ses environs et qui viendront jusqu'au pied de la berge, quand on aura achevé les travaux de dragage projetés.

Voici par suite de quelles circonstances cette ville et cette colonie ont été fondées.

Quelque temps après la bataille de Caséros (3 février J8o2) qui mit fin à la dictature de Rosas dans les contrées Platéennes, deux citoyens français, le docteur en médecine Auguste Brougnes et M. John Lelong, passèrent des contrats de colonisation avec le gouvernement de la province de Corrientes. Ceci se passait en 1853. Le contrat de Brougnes fut approuvé par le gouvernement de la confédération dont le président était alors le général Urquiza, vainqueur de Rosas. Il retourna immédiatement en Europe pour en poursuivre l'accomplissement : à cet eiïet, il envoya un certain nombre de familles (1834) qui furent établies aux environs de la ville de Corrientes et avec lesquelles on fonda la colonie San Juan; mais ce premier essai de colonisation ne donna pas de bons résultats pour des causes que le docteur Brougnes lui-même a fait connaître dans divers opuscules pubfiés en langue espagnole : les familles se dispersèrent, sauf un petit nombre ; les unes furent transportées sur les rives de l'Uruguay où elles sont encore et où nous les retrouverons plus tard; les autres se répandirent dans le pays. Cet échec eut indubitablement des conséquences fâcheuses, car il dut avoir un retentissement désagréable dans les contrées dont les populations se disposaient à émigrer, je veux dire

les contrées du sud-ouest de la France et surtout la région des Pyrénées Occidentales.

Un autre échec suivit, ou plutôt précéda Téchec de la colonie San Juan : ce fut la dissolution de la colonie La Nouvelle Bordeaux fondée avec des colons français dans le Ghaco Paraguayen (1856-37) par Lopez, président de la république du Paraguay. Cette localité devint la Villa occidentale, quand cette partie du Chaco eut été reconquise par les Argentins après la guerre de la triple alliance, et la ville Hayes, quand l'arbitrage du président des Etats-Unis l'eut rendue aux Paraguayens.

Sur ces entrefaites, M. Lelong avait passé, comme j'ai déjà dit, lui aussi, un contrat de colonisation avec le gouvernement de Corrientes ; mais il ne commença à envoyer les premières familles qu'en 1857; à cette époque, le gouvernement de cette province ne se souvenait plus d'un contrat qu'il considérait, à tort ou à raison, comme périmé. Cette question a donné lieu à un procès et à des réclamations ; mais je n^ai pas à entrer dans ces détails.

Ces premières familles, au nombre de cent, arrivèrent donc au Rio de la Plata, précédées par M. Charles Beck-Bernard, un des chefs d'une maison d'émigration de Baie, qui venait, lui aussi, avec des intentions colonisatrices. La maison Beck et Herzog avait déjà fourni une grande partie des familles avec lesquelles M. Aaron Castellanos fonda la colonie Esperanza, cette mère des colonies de Santa Fé, que nous visiterons plus tard.

M. Beck étant arrivé à Parana, alors capitale provisoire de la confédération, on lui déclara que le gouvernement de Corrientes considérait le contrat comme périmé. Cette déclaration mettait M. Beck et sa maison dans de sérieux embarras, car il avait dû fournir caution au gouvernement de la confédération Helvétique; cette caution était donc perdue, et comme il se proposait lui-même de fonder des colonies, tous

ses projets étaient sérieusement compromis. Tout cela allait faire du tort, non seulement à MM. Beck et Herzog, mais encore au pays tout entier.

Pour se rendre compte de la situation, il faut ajouter que la colonie Esperanza ne comptait guère plus d'un an d'existence, qu'elle avait encore à lutter contre de très grandes difficultés, et qu'elle n'avait pu se sauver que par l'intervention du gouvernement national.

Ce fut alors que l'on conseilla à M. Beck de se présenter au général Urquiza et de lui proposer un nouveau contrat de colonisation ; mais le gouvernement national n'était pas. en état de l'accepter; il avait déjà fait des sacrifices pour les colons de Santa Fé et pour d'autres encore. Le général se décida à agir comme simple particulier ; il consentit à recevoir les familles sur de nouvelles bases, qui furent rédigées par M. Beck, et le conducteur des émigrants, qui étaient arrivés ou qui allaient arriver dans le Rio de la Plata, reçut ordre de les transporter sur les terrains dits de ribicuy dans le département de Gualéguay et sur les bords de la rivière de ce nom.

Il va sans dire qu'il n'y avait rien de préparé pour les recevoir. Cependant ils restèrent campés dans ces parages pendant trois semaines, tandis que le géomètre arpenteur étudiaitle terrain ; mais il ne tarda pas à se convaincre qii'il était tout à fait impropre pour la colonisation agricole, car il était sujet aux inondations, exposé aux crues extraordinaires du Rio Parana: il déclara donc formellement qu'il ne voulait pas assumer la responsabilité de calamités qu'il jugeait inévitables.

En présence de cette déclaration, le général Urquiza dit à M. Charles Sourîgues (c'était le nom du géomètre arpenteur), de chercher un terrain mieux approprié sur les rives de l'Uruguay oùilpossédait plusieurs estancias. Les colons durent donc se rembarquer etrecommencer^une nouvelle pérégrination.

Il faut observer qu'à cette époque il n'y avait pas encore de service de navires à vapeur sur ces rivières et que la navigation par navire à voilesétaitdes plus lentes, des plus pénibles. Enfin ils arrivèrent le deuxième jour de juillet (18S7) àTendroit appelé Calera de Espiro (four à chaux d'Espiro) : c'était le nom de l'ancien propriétaire du terraia, à deux lieues environ au nord de Paysandu, mais sur la rive opposée ; là ils durent former un nouveau camp, pendant qu'on arpentait les terrains, les concessions^ pour employer le langage des colonisateurs, et remarquez que celte expression n'est pas exacte, puisqu'on ne concède pas les terrains et qu'on les vend bel et bien.

J'ai dit qu'ils formèrent un nouveau camp ; on ne saurait donner un autre nom au rassemblement qu'ils improvisèrent sur les rives de l'Uruguay. Les uns gagnèrent le hangar où l'on entreposait la chaux ; d'autres se glissèrent dans le four où on la faisait cuire; d'autres construisirent des huttes, à l'abri des arbres heureusement très fourrés, avec des branchages et des herbes; d'autres firent des tentes avec des draps de lit en entassant des malles et des caisses les unes sur les autres; enfin tous s'arrangèrent dumieux qu'ils purent dans la forêt à'espinillos, de gnandubays^ de qtiebrachillos, de talas et autres arbres, qui couvraient alors de leur fouillis à peu près impénétrable la berge et le plateau où s'élève maintenant la ville de Colomb, montrant au voyageur ses maisons blanches entourées de saules et d'eucalyptus.

Le patron du four à chaux était un vieux Basque français, horriblement bègue, vivant en compagnie d'un Indien, plus vieux encore, qui avait acquis une certaine célébrité sinistre dans les guerres civiles du temps passé; il était le bourreau de l'armée, c'est-à-dire chargé d'égorger avec le couteau les individus condamnés à mort, et ils étaient assez nombreux à une époque où l'on ne faisait quartier àpersonne. Le bègue fut obligé dé quitter la chaumière de roseaux où il habitait pour

la laisser aux femmes enceintes qui allaient accoucher d'un moment à l'autre; il y avait là une petite chienne qui avait des petits et qui dut fournir son lait à une fille nouvellement née ; celle-ci est devenue avec le temps une Suissesse vigoureuse.

Heureusement Thiver était sec et la saison des plus favorables : on n'eut pas de maladies à déplorer; les émigrants conservaient leur gaieté. Cependant quelques-uns maugréaient contre leur sort et se plaignaient amèrement, surtout quand ils avaient bu un coup : ils disaient alors qu'on les avait vendus comme des chiens.

« Où sont, disaient-ils, les orangers qu'on nous avait prônais? Nous ne voyons ici que des arbres épineux! »

Un vieil Allemand ne voulait pas encore débarquer, quand toute sa famille était déjà à terre, parce qu'il n'apercevait pas d'orangers sur la rive. Il continuait à se promener à bord, contemplant avec . colère les arbres de la forêt, si différents de ceux qu'il s'attendait à trouver, et allant d'un bout à l'autre du navire comme une bête féroce dans sa cage .

Il en coûta pour leur faire comprendre qu'ils n'avaient rien perdu pour ne pas aller à Corrientes, qu'ils seraient mieux ici, qu'ils jouiraient d un climat plus doux et que la terre y était aussi bonne, si ce n'est meilleure, car elle s'adaptait à des cultures aussi rémunératrices que celles de cette autre province.

L'oisiveté est la mère de Tennui ; mais les colons avaient presque tous apporté des fusils de chasse et des carabines : le gibier abondait dans la forêt et sur le campo où les autruches et les cerfs paissaient fraternellement avec les vaches et les juments. Les capivares et les loutres pullulaient dans les ruisseaux, les canards sauvages dans les lagunes, les perdrix dans les liantes herbes ; des nuées de pigeons ramiers et de

DK LA RÉPUBLIQIE ARGENTINE i^

perruches obscurcissaient le ciel, sans compter les étourneaux, les vanneaux armés, les flamants, les courlis, les poules d'eau et un nombre considérable d'autres oiseaux : de sorte que les colons, bons tireurs en général, avaient de quoi se distraire et pouvaient ajouter des mets succulents a la ration de viande qu'on leur distribuait. Il y en eut un qui se voua presque exclusivement à l'extermination des chevreuils et des capivares, et qui continua à chasser, lorsque les autres eurent entrepris les travaux d'agriculture : il tenait un compte exact du nombre de ses victimes : au bout de deux ou trois ans, il avait atteint un chiffre vraiment incrovable.

Un autre, qui était chasseur de chamois dans son pays natal, disait qu'il n'en manquait aucun, dès qu'il pouvait leur voir les cornes, mais à présent sa vue commençait à faiblir.

Tous ces Suisses, il faut en convenir, étaient de dignes descendants de Guillaume Tell, bien qu'ils eussent remplacé l'arbalète par la carabine ; il n'y avait pas de meilleurs tireurs au monde. Non seulement ils étaient chasseurs, mais encore un grand nombre d'entre eux avaient été soldats; ils avaient servi dans leur patrie, où ils le sont tous d'après la loi, en Italie, à Rome, à Naples, en Sicile, pendant les guerres civiles et les révolutions de 1848. Il en était un que ses compatriotes appelaient le capitaine^ et en effet il avait apporté son uniforme, ses épaulettes et son sabre, dont il faisait usage dans les grandes occasions, lorsqu'il y avait quelque fêle à célébrer, c'est-à-dire lorsque quelque personnage politique venait visiter la colonie.

C'est lui qui commandait alors la parade, et il était impossible de voir au monde un homme plus content. C'est ce qu'il fit, quand le président Sarmiento vint en 4870 avec le général Urquiza. Hélas! il est mort depuis longtemps le capitaine Delaloye; mais il est juste de consigner son souvenir dans cette ébauche historique d'une œuvre aussi grande, aussi

grosse de conséquences importantes que peut Têlre la colonisation du territoire argentin.

Enfin, quoique chasseurs et soldats presque tous, les émigrants n'étaient pas venus en Amérique pour se livrer à la chasse et Taire la guerre.

Ce qu'il y avait de plus important, de plus pressant, c'était de les installer le plus tôt possible sur les concessions qu'on leur destinait. Le géomètre avait entrepris les travaux d'arpentage, avec l'aide des colons eux-mêmes qui allaient tous l3s jours traîner la chaîne à travers les collines et les basfonds : ils appelaient cela toiser.

Que de terrain vacant ! s'écriaient-il», à l'aspect des interminables prairies de l'Entre Rios, dont les ondulations ressemblent aux vagues d'une mer solidifiée. Ils ne pouvaient comprendre qu'on eût laissé tant de terre déserte et inculte jusqu'alors, eux qui n'avaient eu à leur disposition que quelques mètres carrés (jucharts) sur les rochers des Alpes, eux qui avaient été forcés d'apporter la terre dans des paniers pour remplacer celle que les avalanches et les eaux leur faisaient perdre; eux qui passaient six mois, si ce n'est davantage, dans leurs chalets, parce que les neiges ne leur permettaient pas de sortir, obstruant les chemins, couvrant les vallons et les montagnes : ils se croyaient transportés dans un paradis, et l'espérance commençait à renaître dans les cœurs.

Enfin les concessions furent tracées, bornées ; elles étaient de six cents vares par chaque côté. On en remit une à toute famille composée de cinq personnes adultes ; elle devait recevoir aussi quatre bœufs de labour, deux vaches laitières avec leur veau, deux chevaux, cent piastres boliviennes destinées à acheter des semences et des instruments aratoires, la nourriture pendant une année, ou, pour mieux dire, jusqu'à la première récolte ; les colons pouvaient aussi couper

du bois et des roseaux {Gynerium argenteutn) dans les forêts voisines pour construire leurs habitations et pour leur usage. Il vint des charrettes à bœufs des estandas du fondateur de la colonie et des voisins pour transporter les familles sur leurs terrains avec leurs meubles et leurs bagages ; elles improvisèrent leurs habitations au milieu an campo ; il va sans dire qu'elles n'étaient pas très confortables, mais c'était tout ce qu'il fallait pour les garantir contre les intempéries. En même temps on leur livra les bêtes de travail, les bœufs, les chevaux; cette opération n'étaitpas sans quelques difficultés, car un grand nombre de colons n'avaient jamais manié de bœufs ni de chevaux de leur vie : c'étaient des montagnards accoutumés à vivre sur les parties les plus élevées des Alpes et qui travaillaient la terre avec la bêche plutôt qu'avec la charrue ; ils avaient peur des bœufs ; ils disaient qu'ils étaient tant farouches ! il fallait les leur reiaeiire joue lés. Enfin tout cela prit fin et l'on se mit à défricher la terre; on avait emmené les troupeaux de Vestaneia sur ces entrefaites, mais beaucoup d'entre eux ne devaient pas tarder à revenir à leur pâturage de prédilection, à leur querencia^ comme on dit en langage américain ; les cerfs, les chevreuils, les autruches quittèrent les prairies qui pendant si longtemps avaient été leur domaine partagé avec les troupeaux à demi sauvages ; le campo se diapra de distance en distance de grandes taches noires qui formaient un contraste énergique avec la couleur verte de la prairie ; c'était la charrue qui ouvrait le sein de la terre vierge où le laboureur allait jeter la graine féconde, le maïs qui est la plante préparatoire de toute culture, qui ouvre la voie au blé et autres plantes alimentaires.

La colonie San José^ à laquelle personne ne pensait quatre mois auparavant, était fondée. C'est ainsi qu'on avait improvisé un centre de population de cent familles, plus de sept cents âmes — suisses et savoisiennes ; — c'est ainsi qu'on

12 i:ne visite aux colonies

avait mis en terre le germe d'une rénovation sociale tout en préparant une révolution économique et politique dans la manière d'être des contrées argentines. La colonie Sa7i José dans la province d'Entre Rios, la colonie Esperanza dans la province de Santa Fé devenaient le complément de la victoire de Caséros.

Les cent premières familles fondatrices de la colonie dite de San José avaient été établies en août et en septembre 1857, à une petite distance du Rio Uruguay, entre les ruisseaux delà Léché et de Perucho Verna^ sur un terrain ondulé, coupé de lagunes et sillonné par des cours d'eau,terrain excellent pour rélevage du bétail, qui s'adapte à toute espèce de culture ; car c'est parfois la terre noire chargée d'humus qui convient pour la production du blé, et parfois une terre sablonneuse, siliceuse, qui convient pour la production de la pomme de terre, de la patate, de l'arachide, de l'oignon, de toute espèce de légumes, pour les arbres fruitiers, enfin pour la vigne ; et à ce sujet, il faut dire que cette dernière culture a. pris depuis quelque temps un développement considérable.

La plupart des familles appartenaient au canton du Valais : il y en avait aussi quelques-unes du canton de Berne et des autre<i cantons ; le reste venait de la Savoie.

La vérité historique m'oblige à déclarer que les Yalaisans étaient des agriculteurs médiocres, ce qui se comprend, car ils n'avaient pu faire l'apprentissage de l'agriculture sur leurs montagnes, qui sont les plus hautes de l'Europe et où la nature ne le permet pas : c'étaient plutôt des éleveurs de bêtes à cornes, des vachers, qui vivaient de laitage et qui faisaient du beurre et du fromage.

Je crois qu'on a eu lieu de faire la même observation dans les colonies de Santa Fé.

Les Savoisiens montraient plus 'd 'inlelligence et d'aptitude au travail.

Aux contrariétés, dont ils avaient eu à souffrir les uns et les autres, vint s'ajouter la terrible sauterelle, qui fit son apparition dans cette même année 18S7 ; cette circonstance obligea le fondateur de la colonie à continuer la distribution de vivres pendant six mois encore, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1838.

C'est à celte époque que commencèrent à arriver des familles d'Europe : celles-ci étaient attirées par les lettres de leurs parents et amis d'Amérique : l'immigration spontanée succédait à l'immigration artificielle.

On a beaucoup discuté sur les avantages relatifs des deux systèmes. Les partisans du laisser faire ^ laisser passer^ soutenaient et soutiennent que l'Etat ne doit pas s'occuper de ces choses-là, parce qu'il est mauvais entrepreneur et mauvais administrateur; l'Etat est un organe parasite dont il faut réduire les attributions à la plus simple expression: l'État est un cancer Rongeur qui dévore tout ce qui est à sa portée ; l'Etat, en un mot, n'est qu'un mal nécessaire. Par conséquent, il ne saurait lui convenir d'entreprendre des opérations de colonisation ; il faut laisser cette affaire à l'initiative des particuliers ou des collectivités, aux sociétés particulières, aux compagnies, en un mot à la spontanéité.

Les partisans de l'immigration artificielle soutenaient et soutiennent que, si l'État n'avait pas été le premier promoteur de la colonisation, par des moyens indirects et même directs, jamais les travailleurs européens n'auraient pensé à prendre le chemin de la République Argentine, à laquelle nul ne pensait alors dans les campagnes du monde ancien, et que les savants eux-mêmes ne connaissent pas encore aujourd'hui.

Ils ajoutaient que les continuelles agitations, que les révolutions de l'Amérique du Sud ne pouvfiient qu'éloigner de

ces contrées en proie au tumulte l'excès de la population européenne, bien loin de l'attirer ; que les compagnies de colonisation ne pouvaient se former parce qu'elles n'avaient pas d'avantages à offrir à leurs actionnaires ; que celles qui avaient tenté des opérations de cette nature s'étaient ruinées ; que, si l'on attendait l'arrivée de l'immigration spontanée, le pays continuerait à être indéfiniment dépeuplé ; que, par conséquent, la colonisation était une affaire d'Etat, que l'Etat seul pouvait faire les sacrifices qu'elle demande; que, en fin de compte, l'État n'a rien à perdre parce que les colons qu'il introduit et qu'il entretient restent dans le pays où ils deviennent des producteurs et des contribuables ; que chaque colon est un capital formé, un homme fait, représentant une somme considérable de temps et d'argent ; et que les gaspillages même de l'administration par l'Etat ne valent guère la peine (l'être pris en considération, ou ne méritent qu'une considération secondaire, quand on les compare aux résultats, à la portée de la colonisation.

Qui avait raison? Les partisans de l'immigration spontanée semblent avoir triomphé; Ja colonisation officielle n'a pas donné les résultats qu'on eu attendait; il s'est établi un grand courant d'immigration ; mais il faut bien reconnaître que sans les essais artificiels, sans les premières colonies qui furent des œuvres officielles, plus ou moins heureuses, l'immigration spontanée n'eût pu se produire, ou qu'elle eût mis bien du temps à le faire; d'où Ton peut déduire que la colonisation officielle était l'indispensable condition préalable de la colonisation spontanée. Si le gouvernement de la Confédération Argentine, établi alors à Parana, si le gouvernement de la province de Santa Fé n'avaient fait les frais de l'établissement de la colonie Esperanza^ jamais la colonisation de Santa Fé ne serait devenue un fait, ou tout au moins eût-il fallu un siècle pour produire l'imposante réalité [qui frappe aujourd'hui notre vue.

Donc raction de l'État est bonne, est utile, est nécessaire, au moins pour prendre Tinitiative, pour déterminer l'impulsion décisive. Ceux qui ne reconnaissent pas de vertu à rÉtat se souviennent trop du passé : ils ont les regards tournés vers TËtat monarchique : celui-ci était un cancer indubitablenient ; mais l'État républicain est-il dans le même cas, ou ne saurait-il se modifier dans le sons du bien et de l'utilité sociale?

L'État est la force collective, c'est-à-dire une résultante sociale qu'on ne pourra jamais supprimer entièrement, parce que l'homme est un animal sociable, d'après Aristote, et que l'individualisme ne peut être érigé en règle absolue.

Ces considérations de philosophie politique m'ont entraîné bien loin de la colonie San José; il est temps d'y revenir.

Le général Urquiza ne voulut pas attendre les elfets de l'immigration spontanée : en 1839 il chargea un agent spécial d'aller chercher deux cents familles de plus. Celles-ci commencèrent à arriver à la fin de l'année et continuèrent à venir pendant les années 1860 et 1861. Malheureusement l'agent du général était un ecclésiastique : il commit la faute d'exclure Témigration protestante : il est vrai que le général le désapprouva, mais alors il était trop tard pour réparer la faute commise. Ce même agent introduisit un nouvel élément dans la colonie : ce fut l'immigration piémontaise qui est laborieuse et économe ; aussi est-elle celle qui a le mieux réussi.

C'est ainsi que tout le terrain destiné à la colonisation se trouva occupé; on peut même dire qu'il était devenu trop étroit; il fallut réduire l'étendue de terrain qu'on livrait à chaque famille; ce fut une nouvelle faute qui devait nuire à la prospérité et arrêter l'essor de la colonie.

On ne pouvait faire de l'agriculture sur une gi^ande échelle ni appliquer les procédés de la mécanique moderne. Ajoutez

à cela qne la cc4onie était enlcmrée d'estancias (fermes à bétail) dont les animaux FenTahis^aient de jour et de nuit, surtout de nuit. Les colons devaient perdre leur temps à enclore leurs champs auxquels ils ne pouvaient donner d'ailleurs toute l'étendue désirée, et il leur fallait monter la garde poiir écarter ces infatigables ennemis de leurs récoltes. Enfin on prit le parti de construire une grande clôture collective de fil de fer autour de la colonie ; c'était là une mesure de salut, mais de restriction en même temps, puisqu'elle devenait un obstacle perpétuel à son développement futur.

Au fond de tout cela il y avait la lutte du berger et de l'agriculteur : être ou n'être pas, comme dit Shakespeare. Un publiciste moderne a prétendu que cette lutte est symbolisée par le mythe de Caïn et d'Abel : d'après lui, le mot Gain représente l'agriculture qui s'entoure de pieux pour défendre sa semaine, tandis qu'Abel ou Habel est le vide, le désert, l'espace ouvert dont le berger a besoin pour ses troupeaux nomades. ^

Les hostilités ne tardent pas à éclater entre les deux partis, car elles sont inévitables : Caïn, c'est-à-dire l'agriculteur, vainc, tue Abel, c'est-à-dire le pasteur; la grande révolution économique et sociale s'accomplit ; l'humanité transformée voit s'ouvrir une ère nouvelle; la preuve en est que Caïn, le meurtrier de son frère, fonde la première ville et par conséquent la première société civile ; car dire ville, c'est dire législation, règlement, gouvernement, civitas en latin, polis en grec.

La mythologie grecque est d'accord avec la mythologie hébraïque : elle rapporte aussi que Cérès^ la déesse de l'agriculture, établit les premières lois.

Enfin, quelque soit le sens de ces mythes, le fait est que la colonie subissait les attaques de Vestancia; d une autre part, certains fils du pays ne se faisaient pas faute de décou-

rager les colons : ils leur assuraient que Tagriculture 7ie sert pas iciy qu elle ne mène à rien ; que c'était en vain quils travaillaient comme des ânes^ qu'ils perdraient leur temps et le général Urquîza, son argent ; qu'ils ne feraient pas de récolte, que tôt ou tard la sauterelle, la fourmi, la mouche griso (espèce de cantharide qui attaque surtout la pomme de terre), la sécheresse, la rouille les obligeraient à lever le camp. Et en même temps qu'ils s'évertuaient à décourager les colons, ils cherchaient à les discréditer devant l'opinion et devant les autorités; enfin, et c'était là un de leurs principaux arguments, ils ajoutaient qu'ils ôtaient l'abreuvage aux troupeaux des estancias et que leurs chiens épouvantaient les moutons.

En effet, il y avait, je le répète, incompatibilité entre la colonie et Vestancia; mais ici il faut s'entendre, entre la colonie et Vestancia comprise, pratiquée à la manière ancienne, Vestancia rudimentaire, primitive, qui laisse tout faire à la nature et qui ignore presque entièrement les éléments de la zootechnie ; mais l'agriculture peut, que dis-je ? elle doit s'accorder avec l'élevage scientifique pour que la colonisation réussisse et cesse d'être exposée à des contretemps qui la feraient échouer. A proprement parler, il n'y a pas d'agriculture possible sans élevage; car il n'est pas de terre, si fertile qu'elle soit, qui ne s'épuise à la longue ; or, l'unique, si ce n'est le principal moyen de lui rendre la fertilité perdue, c'est le fumier des animaux.

Cependant les estancieros disaient aux colons: si vous voulez récolter, faites des clôtures : en vérité la colonie les gênait. Je parlais une fois de celte question à M. iXicasio Orono, ex-gouverneur de Santa Fé, il me dit : « Ce qui serait juste, ce qui serait rationnel, c'est que les estancieros prissent le parti d'enclore leurs terrains au lieu d'exiger que les agriculteurs fassent des clôtures, car ce sont les animaux, ce ne sont pas les végétaux qui marchent : on ne

voit pas bouger de place le blé, ni le maïs, ni la pomme de terre ».

Le temps a donné raison à Tex-gouverneur qui a tant poussé — il fautj le dire en passant — à la colonisation de Santa Fé : les estancieros ont pris le parti d*enclore leurs terrains, ce qui a été un premier pas vers la zootechnie, et les agriculteurs ont pu se reposer pendant la nuit après avoir travaillé pendant la journée.

J'ai déjà dit que la fondation de la ville de Colomb date de 1863. En effet, ce fut à cette époque que le général Urquiza vint en poser la première pierre, bien que les travaux n'aient sérieusement commencé que Tannée suivante.

Cette fondation coïncida avec la guerre civile qui éclata dans TÉtat oriental de l'Uruguay et avec la guerre que les trois puissances alliées (République Argentine, Brésil, Uruguay) firent au Paraguay, et qui fut la conséquence de la première. A quelque chose malheur est bon. Ces guerres donnèrent de l'importance à la ville de Colomb, qui devint le refuge des exilés orientaux et un débouché pour les produits de la colonie que Ton exportait jusqu'au Paraguay.

La ville de Colomb fut érigée en délégation politique et plus tard en chef-lieu du département (1869). Son port acquit une importance incontestable.

Ces progrès rapides furent ajournés par la mort violente du général Urquiza et par les guerres civiles qui la suivirent (1870-71-73) ; car elles déterminèrent le blocus des rives argentines par Tescadre nationale. Mais ce qu'on perdait d'un côté, on le regagnait de Tautre. Même avant la fin des hostihtés, les exécuteurs testamentaires du général Urquiza, comprenant la nécessité de donner de l'extension à la colonie, firent partager en concessions deux lieues de terrain à l'ouest de celle-ci, et les estancieros du Sud se mirent à en faire autant. La colonie, qui n'avait eu jusqu'alors qu'une exis-

tence embryonnaire en quelque sorte, put se développer dans tous les sens. A l'heure où j'écris (1888), elle atteint le ruisseau d*Urquiza, au Sud ; au Nord, elle a franchi le Perucho Vema ; elle s'est étendue an delà des ruisseaux de Marmol et de Caraballo^ dans la direction du Oualeguaychu. La colonisation est à Tordre du jour dans toute la province ; la ^ construction des chemins de fer va lui donner une imj^ulsion décisive.

La colonie de San José a été la ruche-mère d'où sont sortis et continueront à sortir encore de nombreux essaims. Ce fut d'abord la colonie nouvelley dont j'ai parlé plus haut, et qui n^est en réalité qu'une extension de la première ; puis plus loin, encore et dans la même direction, la colonie Primero de Mayo. (C'est une date qui rappelle le pronunciamiento du général Urquiza contre le dictateur Rosas en 1851) ; cette dernière doit se prolonger indéfiniment ; ce fut ensuite la colonie Caseros^ fondation nouvelle celle-là, mais où l'on a vu arriver un grand nombre de familles de San José, et dont je parlerai plus loin. Elle est due à M"* veuve Urquiza, qui l'a établie aux environs du palais, résidence du général, à l'ouest de la ville de Conception.

Ce sont, d'autre part, les colonies situées au Sud et au Sud- Ouest : la colonie Hugues fondée par M. Louis Hugues sur son propre terrain ; la colonie San Juan sur un terrain qui avait appartenu à Antonio Fernandez ; les -colonies Santa Rosa et San Anseimo sur des terrains de la famille Lopez ; la colonie Pereira sur un terrain d'une famille de ce nom ; on l'appelle aussi colonie del'Arroyo d'Urquiza, parce qu'elle confine à ce cours d'eau. Enfin au Nord-Ouest on trouve les colonies Hocker, San Frajicisco^ Hambis^ etc. On a colonisé aussi les terrains qui se trouvent en face de Paysanda, où l'on va cultiver la Vigne sur une grande échelle.

J'ai déjà parlé de la viticulture ; elle tend à devenir la culture prépondérante dans ces colonies. Un hectare de vignes

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en bon rapport peut facilement produire trente et quarante bordelaises de vin, et, bien que celui-ci soit de qualité inférieure, il sera toujours préférable aux vins frelatés que la liberté commerciale nous apporte sur ses ailes.

D est venu de la France méridionale de bons agriculteurs, <^hassés de leur pays par le phylloxéra, parfaitement disposés h résoudre la question de la viticulture et de la vinification. Que dis-je ? La première partie de la question est résolue ; reste la seconde. La production du vin sera incontestablement une source de richesses pour la province d'Entre Rios.

Un autre produit d'une abondance extraordinaire^ c'est celui des poules. On ne saurait croire le nombre d'œufs qui «ortçnt de ce port. Une poule produit plus qu'une vache; une personne intelligente m'a assuré que les poules produifiaient au moins mille piastres par semaine; une autre, qui s'occupe spécialement de ce genre de commerce , médit qu'on pouvait tripler cette somme. Cette affirmation peut sembler exagérée, mais quoi qu'il en soit, les résultats obtenus sont extraordinaires : à ce sujet, il faut se rappeler que, d'après Fourier, on aurait pu payer la dette anglaise (vingt milliards) avec le produit des poules françaises.

Les poules, les poulets, les œufs sont la monnaie courante de la colonie. Tous les bateaux à vapeur qui sillonnent le Rio Uruguay y font leur provision de cette marchandise, et on en expédie aussi par des navires spéciaux à Buenos Aires.

Au centre de la colonie San José il s'est formé depuis seize à dix-sept ans un petit village, qui n'est pas aussi étendu que Colomb, mais qui a plus d'importance commerciale. Il y a là une soixantaine de maisons, sans compter l'église, qui a un clocher en faïence, sur lequel on peut lire le millésime de 1884.

C'est là que viennent les colons, surtout aux jours de fête,

' sur des centaines de chars, pour entendre la messe, faire leurs achats et écouter les publications; un crieur public monte à une tribune accolée à un côté de Téglise, du haut de

'laquelle il annonce à haute voix les arrêtés de lautorité, les nouvelles locales, les prix courants, les animaux perdus ou trouvés, les offres et demandes de marchandises, etc.

' C'est le bulletin, le journal de la colonie : c'est un spectacle assez pittoresque que Taspect de cette population venue de si loin avec ses costumes originaux, moitié européens, moitié américains, écoutant avec attention les paroles qu'on lui adresse, et qui seront, avant la fin du jour, répétées dans toutes les maisons de la colonie,

La place, comme on l'appelle ici, fait concurrence à la ville

' de Colomb ; elle a l'avantage d'être sur un point plus central, au moins relativement, tandis que Colomb est un point excentrique, dans un coude de terrain, sur un promontoire du Rio Uruguay, et cela épargne aux voyageurs qui vont faire leurs provisions deux lieues de marche; mais les intérêts des deux localités peuvent et doivent se concilier,

. surtout si Ton achève les. travaux de canalisation de la rivière, ce qui permettra aux établissements industriels de mettre à profit ce grand chemin qui marche et ouvrira un nouveau débouché aux produits de la colonie.

Sanlo Tome (Missions), 9 janvier 1888.

' Une de mes excursions dans le département de Colomb m'a conduit à un grand moulin à eau construit sur les bords du ruisseau d'Urquiza par les frères Maury (Prosper et Ludovic, citoyens français); il est situé au nord d'un bosquet de talas, au milieu desquels naquit au commencement de ce siècle le général de ce nom. On y voit encore des débris de maçonnerie, des restes de fondements que la tradition rapporte à une chapelle bâtie par le père du général : celui-ci était un Espagnol biscayen, qui se maria avec une Américaine de Buenos Aires, une portegna, comme on dit ici.

Le moulin. a été construit conformément aux dernières applications de la science mécanique ; il pouvait, à l'heure où je le visitai, moudre sans peine cent cinquante fanègues par jour; mais les propriétaires pensaient dès lors aux moyens de porter ce chiffre à deux cents. Le système adopté est le système hongrois : le moulin a treize paires de cylindres. Le réservoir ou lac artificiel qu'on a creusé pour arrêter les eaux du ruisseau a jusqu'à dix mètres de profondeur; la chute est de quatre mètres cinquante centimètres.

Le moulin des frères Maury est à côté du chemin de fer projeté de Conception de TUruguay à Concordia. Cette voie ferrée est appelée à donner un grand essor à la colonisation ; car jusqu'à présent ce sont les moyens de transport faciles qui ont manqué à Tagriculture.

A Colomb il y a un autre moulin, mais celui-ci est à vapeur : au moment de ma visite il était fermé ; il Test même encore aujourd'hui par suite d'une faillite.

Ce moulin avait été construit par les frères Dubuis, des Suisses valaisans, arrivés en 1860 : leur père se connaissait un peu en horlogerie ; un des fils avait beaucoup de goût pour la mécanique. Ils commencèrent par établir un petit moulin à vapeur, puis un moulin à vent qui existe encore à la place centrale de la colonie, et enfin ils vinrent bâtir ce moulin à vapeur sur les bords de la grande rivière. Ils étaient très économes et très industrieux en même temps; ils étaient tout à la fois charpantiers, foirerons, mécanieieas et même maçons, de sorte qu'ils avaient toujours beaucoup de profits et peu de frais; ils firent rapidement fortune. Malheureusement Tun d'eux souffrait de la poitrine; il se retira en Europe avec son frère le mécanicien et ses vieux parents, mais il n'y rentra que pour mourir. On rapporte que dans le Valais, leur patrie, ils avaient acheté un moulin à eau. L'autre frère, le troisième, est allé diriger un moulin à vapeur dans la colonie belge de Viliaguay, au centre de la province.

Pendant que je suis à Colomb, la rivière a monté considérablement par suite d'une crue extraordinaii^e : ceci m'engage à la mettre à profit pour remonter jusqu'aux Missions, ce paradis encore ignoré de la plupart des voyageurs et des touristes, qui Q*osent pénétrer dans cette région mystérieuse où les disciples de Loyola avaient établi une espèce de republique chrétienne y comme dit le Père Gay, curé de l'Uruguyana.

Je dis donc adieu à la ville de Colomb*, et, côtoyant la berge élevée, je salue en passant la maison d'un colon laborieux et intelligent, qui n'est plus aujourd'hui, et qui compte au nombre des fondateurs de la colonie, François Ci^épy, originaire de Savoie.

Cet homme arriva en Amérique avec sa femme, son fils

unique, eufant alors, sou beau-frère et sa Jbelle^œur, ces deux derniers engagés pour deux ans moyennant Tavance du prix de passage, et, m*a-t-on assuré, cent cinquante francs dans «a poche. Il avait pris part aux révolutions de Suisse et appartenu au parti de ]bl jeune Suisse; par conséquent il était opposé au parti du Sunderbund qui dominait dans le Valais.

11 était forgeron, maréchal en Europe; mais en Amérique il se voua exclusivement à l'agriculture ; cultivateur intelligent, il obtint de bonnes récoltes et fut un des premiers qui entreprirent la culture de la vigne ; à cet effet, il acheta un terrain sur les bprds de la rivière.

Un autre eolon intelligent, le médecin Joseph Bastian, avait essayé avant lui la même culture au centre de la colonie^ mais il n'avait guère obtenu de bons résultats.

Crépy adopta la variété de vigne nord-américaine appelée PhiUbdelphiey qui a une saveur prononcée de framboise. Cette vigne avait un rendement extraordinaire, et Crépy se mit à vendre beaucoup de vin : les colons le savouraient avec plaisir malgré son goût étrange. Après tout, disaient-ils, c'est du vin pur, légitime^ du vrai vin de la vigne ; ce n'est pas une drogue comme ceux qu'on vend à la ptUperia.

(On nomme ainsi, surtout à la campagne, les magasins où Ton vend toute espèce de choses.)

Je demandai un jour à Crépy pourquoi il avait adopté cette espèce de vigne et où il l'avait prise ; il me répondit qu'il l'avait trouvée dans la quinta (verger) du général Urquiza à San José, et que les oiseaux n^en mangeaient pas le raisin, tandis qu'ils ne lui laissaient pas un grain des autres espèces.

Voici une petite cause qui devait produire un grand effet : elle a nui pendant de longues années au développement de la viticulture dans l'Entre Bios ; le vin de Crépy n'était pas admis hors de l'enceinte de la colonie.

François Crépy avait une certaine facilité pour parler et pour écrire, quoique sans beaucoup d'orthographe ; il lisait les journaux; il était abonné au Courrier de la Plata; il devait à tout cela de jouir d'une grande considération parmi les autres colons qui, en générai, n'avaient guère pu ou voulu consacrer beaucoup de temps à l'étude. Comme il avait plusieurs homonymes dans la colonie, on avait fini par l'appeler Crépy V orateur^ pour le distinguer des autres Crépy; un de ceux-ci était Crépy le capucin : c'était un cordonnier qui avait été portier dans un couvent de capucins.

Crépy était donc le leader des colons, l'organe de l'opinion coloniale, le porte- voix, l'interprète, l'auteur des requêtes et des pétitions, Tassesseur, le conseiller de ceux qui avaient quelque question à discuter avec l'administration, ou une démarche à faire auprès des autorités, et Crépy jouait son rôle à merveille ; mais cela même lui valut beaucoup de désagréments et de contrariétés, qui naturellement ïe rendirent plus populaire, caria persécution partout et toujours n'a servi qu'à faire des martyrs ; les souffrances méritées ou imméritées grandissent les hommes.

Que d'êtres, qui se présentent à nous entourés d'un grand prestige dans l'histoire, eussent passé inaperçus, si un pouvoir oppresseur, en religion ou en politique, n'eût pris à cœur de les désigner à la considération publique, en les meliant au-dessus de tous sur un haut piédestal!

L'habitation de Crépy sur la rive élevée de l'Uruguay est des plus pittoresques; elle se détache au milieu des eucalyptus, des orangers, des azédérachs et autres arbres qui forment un massif de sombre verdure, à peu près impénétrable aux rayons du soleil de décembre. C'est là que les amants de la belle nature peuvent se récréer à leur aise et savourer, comme dit Gœthe, les voluptés de la contemplation, devant la perspective' du grand Rio Uruguay, qui se glisse et serpente au milieu des îles, semblable à un

immense miroir d'argent, sillonné par les goélettes et les bateaux à vapeur.

Une position plus pittoresque encore est celle du four à chaux de M. Colombo, au confluent de la petite rivière du Perucho Verna. Là aussi, 1 art est venu en aide à la nature. Les plantations d'arbres ont embelli la colline de gravier et une construction élégante apparaît sur un fond de végétation exubérante dominé par l'eucalyptus.

M. Colombo fait venir de l'État oriental la pierre qu'il travaille dans son établissement; cependant la rive argentine possède aussi la pierre à chaux (comme le prouve l'existence de la Calera d'Espiro, l'endroit même où est aujourd'hui la ville Colomb), de la calera de Barquin plus haut, et de plusieurs autres qui ont fonctionné autrefois, mais la chaux en est inférieure à celle du Quéguay.

M. Colombo a planté aussi une vigne ; il fait du vin qui vaut mieux que celui des colons : pour le conserver il a bâti une cave dans la berge à côté de la rivière; il comprend qu'un souterrain est la condition indispensable de la vinification.

Ici finit la colonie San José. La rivière de Perucho Verna, navigable pendant quelques centaines de mètres, est sa limite septentrionale. Au nord de la rivière nous trouvons le grand salade?'o de M. Juan O'Connor, citoyen irlandais, élevé au collège national de l'Uruguay (Entre Bios), et qui a appartenu autrefois à M. Apolinario Bénites.

Plus haut, mais sur la rive orientale, on trouve le grand saladéro de Guabiyu. ^

On passe devant le plateau d'Artigas ; on arrive à Concordia.

Du port, où nous sommes mouillés, je distingue très bien le grand vignoble de M. Pascal Harriague, le saladerista français du Salto, qui a résolu le problème de la viticulture et de la vinification dans ces parages.

Le lendemain de mon arrivée, on m'a invité à une excursion instructive aux vignobles de Goncordia. Je ne puis me rappeler le nom de cet économiste qui a dit que la vigne est la plante colonisatrice par excellence. Quand, au dix-septiëme et au dlx-hoitième siècle, les Anglais pensèrent à coloniser l'Amérique du Nord, ils recommandèrent par*dessus tout la culture de cette plante. Était-ce parce que le climat de leur lie nébuleuse ne leur permettait pas d'avoir chez eux Yathnsie planté par notre bisaïeul Noéj comme dit la chanson de Pierre Dupont, et qu'ils voulaient avoir leur vin à eux, leur vin national ? Certes , ils n'avaient pas tort. Partout, dit un physiologiste, rhomme a senti le besoin d'excitants, de stimulants ; ce n'est pas sans raison que les Grecs avaient divinisé Bacchus. Les peuples qui manquent de vin ont la bière, l'hydromel, le thé, le café, l'herbe mate ou thé du Paraguay, le cognac, le tafia, la chicha, Valgarrobay toutes les variétés des boissons alcooliques.

Quelque pauvre que vous soyez, tâchez d^avoir du vin qui soit du vin, a dit Raspail.

Le travailleur qui ne boit pas de vin dégénère ; il s'abrutit, car il a recours aux funestes boissons alcooliques et il dépense rapidement le capital de la vie.

Ce sont les rouges trognes qui ont sauvé la France, s'écrie TousseneL En effet qui sait si les Français ne sont pas en grande partie redevables à leurs vins exquis du rôle brillant qu'ils ont joué dans l'histoire de la civilisation, et si le bordeaux, le bourgogne, le Champagne ne sont pas les pères de ce qu'on appelle V esprit gaulois ?

Mais le phylloxéra est venu après l'oïdium et tant d'autres fléaux non moins redoutables ; la tristesse, la mélancolie se sont emparées des âmes. Estrce que les vignes de France ont vieilli ? Est-ce que la terre épuisée a perdu sa sève et sa force de réaction contre les animalcules nuisibles qui aiitref ois ne pouvaient l'entamer ?

Le fait est que les savants se creusent inutilement le cerveau — les savants sont des ânes, dit le vulgaire — et que des provinces entières sont minées? Ce que voyant, les viticulteurs passent en Algérie et s'en vont même en Amérique.

A quelque chose malheur est bon. Sans Tinvasion du phylloxéra en Europe, il est probable que la viticulture eût tardé longtemps encore à se développer dans les pays argentins.

La vigne étant donc une plante essentiellement colonisatrice, je ne crois pas abandonner mon sujet, les colonies, en disant quelques mots des vignobles de Concordia.

Lepremierappartientàun Espagnol, M. JoséOriol ; ilaquatre ans d'existence. Cet agronome se propose de planter soixantedix cuadras de vigne (la cuadra est un carré de cent cinquante vares de côté, la vare a quatre-vingt-six centimètres). D'après lui, une cuadra, au bout de quatre à cinq ans, doit rapporter vingt bordelaises, c'est-à-dire de huit cents à mille piastres nationales.

M. Oriol a commencé aussi à planter Tolivier.

A côté de M. Oriol, M. Gregorio Soler cultive également la vigne sur une grande échelle.

MM. Paz, Libarona et C'^ ont un vignoble connu sous le nom de vigne de VAguy, qui a cent vingt-six cuadras d'étendue. Leur établissement est situé à côté du chemin de fer de Concordia à Monte Caseros.

Plus loin, on trouve l'établissement de la société anonyme ÏIndustrielle entreriana, dont le gérant est actuellement M. Mariano Jurado. Cette société possède ici cent cinquante cuadras et trois cents autres aux environs de Fédération. Elle a été fondée le 12 septembre 1886. Son capital est de cinq cent mille piastres nationales, divisé en actions de cent piastres chacune.

Parmi les pères de la viticulture à Coucordia, il ne faut pas oublier MM. Juan Jauréguy, dont la plantation a plus de vingt ans d'existence, Anselmo Moulins, Bailena, San Roman, Frédéric Zorraquin, J.-A. Olguin, Ladislas Garcia dont les plantations sont antérieures à 1883. Mais c'est le premier surtout qui mérite une mention spéciale.

Jauréguy, connu aussi sous le nom de Lorda, est mort depuis ma visite. C'était un vieillard basque de soixante-seize ans, atteint de douleurs rhumatismales, qui ne lui permettaient pas de marcher avec lagilité qui caractérise ses compatriotes, et c'est pourquoi il lui arrivait de maugréer contre la nécessité de Texistence.

C'était lui qui avait remis à M. Pascal Harriague les sarments qui lui donnèrent les résultats qu'il avait vainement cherchés avec vingt espèces différentes. D'après Tagronome espagnol Vasquez de la Moréna, ils seraient originaires du Médoc. lis conviennent parfaitement à la localité.

Il y a une tradition de famille sur cette vigne. Vers la fin du règne de Louis XV ou de Louis XVI, a ditM. Mariano Jurado dans une conférence, un grand seigneur français avait acheté à prix d'or pour son vignoble des sarments de vigne étrangers.d'uii grand mérite, et, voulant en avoir la possession exclusive, il avait établi les peines les plus sévères pour ses administrateurs et subalternes qui oseraient disposer d'une seule bouture de ces plants.

L'ordre fut respecté pendant quelques années ; mais certain jour de malheur, un intendant ne put résister à la tentation de favoriser son ami — l'aïeul de Jauréguy, — en lui fournissant furtivement quelques rebuts de la taille des vignes sacrées, quatorze sarments que l'on allait jeter au feu et que Jauréguy s'empressa de planter et de multiplier. Mais la fraude ne tarda pas à être connue, et le pauvre intendant fut condamné à quatorze années de prison, une année par sarment.

DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE 3l

Telle est, ajoute M. Jurado, l'origine de ces vignes ; il a fallu pour les faire arriver jusqu'à nous la faute de Faïeul de Lorda.

Je demandai au vieux Jauréguy s'il fallait ajouter foi à cette histoii'e : il me répojidit que le grand coupable n'avait pas subi entièrement la peiné qui lui avait été infligée parle seigneur, parce qu'il y avait eu un mouvement contre ceux qui avaient alors le pouvoir. Le Basque français, qui ne savait pas le français, faisait allusion, sans y penser, au mouvement révolutionnaire de 1789, qui se répercuta dans les deux mondes, et sans lequel il est probable que Jauréguy n'eût jamais importé en Amérique la plante qui semble devoir être une source de prospérité et de richesse pour les rives de l'Uruguay.

Fata viam invenient; les destins ouvrent les portes fermées ; ils renversent tous les obstacles. Les rois d'Espagne, dominés par les idées du système mercantile et colonial^ ne permettaient pas de cultiver la vigne dans leurs possessions américaines, parce qu'il fallait assurer le monopole du vin aux producteurs de la métropole ; mais sur ces entrefaites le peuple de Paris prend la Bastille ; — ce qui d'ailleurs est un fait militaire insignifiant, — Napoléon envahit l'Espagne pour la soumettre à son système continental ; les colonies espagnoles se déclarent indépendantes sur-le-champ, et un jeune Basque, fatigué de végéter dans les Pyrénées, poussé par cette soif d'aventures qui caractérisa en tout temps ses compatriotes, importe en Entre Rios, sans y attacher d'ailleurs beaucoup d'importance, la plante bienfaisante qui va changer peut-être, qui va changer à coup sûr la face de cette terre, appelée à être la région de la vigne.

Il est impossible d'arrêter l'évolution sociale.

Monte Gaseros, 29 janvier 1888.

Le 2 janvier, à deux heures de Taprës-midi je suis parti par le train express qui conduit de Concordia à Monte Caseros ; j'étais accompagné de M. Guillaume Grunwaldt, chef de trafic au chemin de fer de TEst. Nous traversons des terrains qui ont acquis beaucoup de valeur dans ces derniers temps et qui sont destinés à la culture delà vigne, de l'arachide et du ricin. Cette région pourra donc s appeler la région deFhuile aussi bien que la région de la vigne .

Nous ne nous arrêtons pas pour le moment à Fédération, ville située à dix lieues de Concordia et dont on va coloniser les environs ; nous ne nous arrêtons pas davantage à VUla Libertadj cette colonie fondée par le gouvernement national entre le Mandisoby et le Mocoréta, aux limites de la province d'Entre Rios ; je parlerai plus loin, à mon retour, de ces deux localités* Nous franchissons le Mocoréta, nous entrons dans la province de Corrientes, qui ne diffère guère de sa voisine, au moins dans cette zone ; nous traversons, sans nous y arrêter davantage. Monte Caseros et nous atteignons à la nuit close le port du Ceibo, où nous nous embarquons sur la vapeur Ibéra. Ce nom — c'est celui de la lagune qui couvre une grande partie du territoire de Corrientes — veut dire en guarani eau brillante.

Nous naviguons toute la nuit ; au point du jour, nous sommes devant l'usine à huile du sénateur Baibiene, ex-

gouverneur de la province de Corrientes. Elle est située au milieu d'une grande plantation d'arachides qui réussit admirablement dans cette terre sablonneiise. Le lecteur doit savoir que Tarachide est une plante qui a la particularité d'enterrer ses fruits, quand ils commencent à se former; par conséquent, plus on peut la couvrir de terre, la combler, plus elle en produit. L'huile d'arachide est à peu près aussi bonne que l'huile d'olive : on assure même qu'une grande partie de l'huile d'olive qui est dans le commerce n'en a que le nom et qu'elle devrait s'appeler huile d'arachide.

. A sept heures, nous sommes devant la ville brésilienne de YUruguayana, célèbre dans l'histoire des guerres de ces contrées ; c'est là qu'un corps d'armée paraguayen de cinq mille hommes déposa les armes en 186S. Depuis lors, la place principale de la ville porte le nom de Place de la Reddition. . Vis-à-vis de l'Uruguayana est la ville argentine Paso de los Libres, qu'on appelait autrefois Restauration, On lui a donné le nom de Paso de los Libres parce que c'est parla que passèrent les hommes libres, les libérateurs qui venaient affranchir leur pays de la tyrannie de Rosas.

Les rues de Libres sont sablonneuses comme la colline sur laquelle la ville a été bâtie ; les maisons, couvertes de tuiles espagnoles, cannelées, sont ombragées par des orangers gigantesques. L'oranger réussit admirablement dans cette contrée. Le terrain convient aussi pour l'arachide, le sorgho, le maïs, le tabac, mais non pour la canne à sucre,

A Libres, demeure M. Verdier, agronome distingué, un des premiers colons qui sont arrivés dans la République Argentine, après la bataille de Caseros et l'établissement du régime constitutionnel ; il esta une demi-lieue de la ville, sur une colline élevée couronnée d'orangers et d'autres arbres fruitiers. Il a une grande quinta (verger) et una grande chacra (ferme) dont il envoie les produits à l'Uruguayana, de même que les colons français de San 'Martin établis au nord

du village de ce nom (l'ancienne Yapeyu des jésuites). Ces immigrants français, des Pyrénées, formaient Je l'ai déjà dit, partie de la colonie établie aux environs de Corrientes par le D' Brougnes.

Je visite le colonel Paiba, chef politique : il me dit que les Correntins ont peu de goût pour le travail agricole, et que les immigrants peuvent venir ici certains de trouver de Toccupation et de réaliser de beaux bénéfices. A Monte Caseros on m'en avait déjà dit autant.

A Libres vivent les fils d'Aimé Bonpland, le fameux naturaliste français, compagnon et collaborateur de Humboldt, mais ils n'ont pas suivi la carrière de leur père. On sait que Bonpland, à sa sortie du Paraguay après une captivité de douze années que lui fit subir le D' Francia, était venu s'établir dans les Missions oii il vécut jusqu'à sa mort en 1858 : il était à peu près nonagénaire comme son ami Humboldt. U ne cessait de vanter la fertilité et la salubrité du territoire des Missions : en effet je crois que ce climat, quoiqu'un peu chaud, doit être un des plus salubres du monde, surtout du côté de l'Uruguay. Les médecins ne peuvent y vivre, c'està-dire qu'on y vit sans recourir à eux, ce qui est sans doute le meilleur moyen de vivre longtemps. Cependant les variations de température y sont très fréquentes ainsi que dans les autres contrées platéennes; mais il parait qu'elles ne nuisent pas à la santé ; à la chaleur excessive des jours succède la fraîcheur délicieuse des nuits ; les rosées y sont très abondantes.

Ajoutez à cela que les eaux y sont généralement ferrugineuses comme le sol, comme les pierres entre lesquelles elles s'écoulent ; par conséquent elles doivent convenir à tous les tempéraments faibles, aux individus prédisposés à la phtisie, aux êtres débiles.

Il est d'ailleurs un argument décisif en faveur de ce beau pays : c'est que les jésuites en avaient fait choix ; les jésuites

qui avaient abandonné toutes les pratiques débilitantes de Tascétisnae et qui avaient autant de soin du corps que de Tâme — mens sana in corpore sano — car ils voulaient former de valeureux soldats de la foi, considéraient les rives de rUruguay comme leur séjour de prédilection et ils y avaient établi leur quartier général.

Il ne faut pas oublier cette donnée, aujourd'hui que la grande question de Timmigration et de la colonisation est à Tordre du jour, et qu'il s'agit de rendre à ces contrées abandonnées, ravagées par la guerre civile et la guerre étrangère, la population dont elles ont tant besoin, et de remplacer par des travailleurs européens les milliers d^Américains que les disciples de Loyola étaient parvenus à réunir dans cette région enchanteresse. On verra alors combien les merveilles du travail libre surpassent les résultats de la discipline monastique et de Tenrégimentation communiste.

Tandis que j'étais en train de faire ces réflexions, VIbera se met à siffler ou plutôt à aboyer : ceci veut dire que nous sommes arrivés à San Martin, l'ancienne Mission de Yapeyu; le nom du héros argentin a remplacé le vieux nom guarani^ parce que c'est là que naquit en 1776 le grand général du Sud qui partage avec Bolivar l'honneur d'avoir donné l'indépendance au continent sud-américain. On y montre encore les ruines de la maison où il vit le jour. San Martin est mort en France, à Boulogne-sur-Mer, en 1850, après plus de vingt-cinq ans d'exil volontaire.

A quelque distance au nord du village et sur les bords du grand Rio se trouvent les familles françaises dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, et qui sont les restes de la colonie que le D' Brougnes avait fondée aux environs de Corrientes. Elles sont au nombre de trente environ. Elles cultivent le maïs, les légumes, les haricots, les melons, les citrouilles, les pastèques et vont vendre tout cela à l'Uruguayana. Elles cul-

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livent aussi le tabac, le manioc, la vigne et font du vin pour leur consommation. Elles ont de grandes plantations d'orangers, d'eucalyptus et d'autres arbres qui forment d'épais massifs de verdure sur la colline à côté de leurs habitations. Mais c'est surtout à l'élevage du bétail qu'elles doivent la prospérité dont elles jouissent.

Cette colonie fut fondée par treize familles qui vinrent s'établir dans ces parages après la dissolution de la colonie San Juan, sous la direction de M. Pierre Dejean; on ne leur remit que la terre, c'est-à-dire un solar dans le village, (un terrain suffisant pour y bâtir une maison avec jardin) et une chacra (un terrain de ferme) dans Vegido : on appelle ainsi l'espace réservé autour de chaque ville pour l'agriculture, ordinairement quatre lieues, tandis que plus loin s'étend la zone de l'élevage.

Tous les colons, je le répète, sont à leur aise; le moins fortuné, s'il voulait se retirer, aurait pu dès 1877 réaliser plus de vingt-cinq mille francs.

« Les résultats qu'a donnés la petite colonie de San Martin, écrivait M. Samuel Navarre, secrétaire du commissariat d'immigration à cette époque^ permettent d'évaluer ceux qu'aurait pu donner la colonie de San Juan, si le gouvernement de Corrîentes avait, dès le commencement, établi les cblons de M. Brougnes sur le territoire des Missions, comme il s'y était engagé par un contrat formel. »

De San Martin le vapeur Ibera nous conduit à La Cruz et de la Cruz à la ville brésilienne d'Itaqui. Nous passons ensuite à Santo Tome, qui se trouve sur la rive argentine, après avoir touché au port de San Borja,

Santo Tome est une des positions les mieux douées de cette région privilégiée. J'en ai parcouru les environs, bien qu'il n y ait pas de colonie proprement dite, mais parce que Voxx

peut considérer Vejido de chaque ville ou pueblo comme un centre d'agriculture et de colonisation.

D'après les habitants de Santo Tome, la sauterelle, la terrible sauterelle, serait inconnue dans cette localité; ce serait donc ici la terre promise de Tagriculteur, car au demeurant la fertilité y est grande : on peut y cultiver la vigne, l'arachide, le ricin, qui y atteint des proportions extraordinaires, le safran, le manioc, le garance, l'orge, le maïs, la luzerne, la pomme de terre, la patate, le piment, toute espèce de légumes, le tabac.

Et on obtient tous ces produits sans travail en quelque sorte, car jusqu'à présent on ne saurait dire qu'on y fait vraiment de l'agriculture ; le Correntin se borne à écorcher la terre avec une charrue on ne peut plus primitive ; ce n'est que depuis trois ans que Ton a commencé à travailler sérieusement.

Les autorités et les habitants de Santo Tome [les vecinos) ont les meilleures dispositions à Tégarddes immigrants. Voici les renseignements qui m'ont été fournis par la municipalité.

Chacras (fermes). Le nombre dechacras de propriété municipale s'élève à trois cents environ. — L'étendue de chacune est de cinq cents vares par côté; elles sont séparées par des rues de trentes vares. — Le prix minimum fixé par la loi est de qualre-vingt-huit piastres trente-six centavos la chacra. Pour obtenir les titres définitifs de propriété, l'acquéreur a l'obligation Aq peupler et de cultiver au moins la moitié de la chacra dans le terme de deux ans, ou d'y engager un capital qui représente la valeur de ce travail. En attendant, la municipalité luiremet un titre provisoire.

Quintas (vergers). Le nombre des quintas disponibles est d'une cinquantaine : elles forment un carré de cent cinquante vares de côté. Le prix minimum est de cinquante piastres et le prix maximum de cent. L'acheteur est tenu de la peupler, de la cultiver, de l'enclore dans le terme d'un an.

Solares (terrain à bâtir). La municipalité en a environ deux cents. Le solar a vingt-cinq vares de face sur cinquante de fond. Le prix minimum fixé par la loi est d'une (piastre nationale par vare de face, ce qui fait une valeur de vingt-cinq piastres par solar. Dans le cas où il y aurait deux solliciteurs, la municipalité mettra le terrain aux enchères.

L'acheteur a lobligation de peupler et d'enclore dans le terme de six mois. La municipalité donne des terrains gratuitement à ceux qu'elle juge incapables de les acheter à cause de leur pauvreté.

Comme on voit, la municipalité de Santo Tome est éminemment progressiste. On peut en dire autant de deux sociétés de secours mutuels qu'on trouve dans cette petite ville, Tune espagnole et l'autre cosmopolite, après avoir commencé par être italienne. Au lieu de déposer leurs économies à la Banque, elles les prêtent aux artisans et aux agriculteurs, et de préférence aux derniers. C'est ainsi qu'elles ont aidé un colon italien, Eulogio Ambrosi, qui avait fait partie d'une colonie établie à Corpus dans les Missions du haut Parana, et dont les membres furent obligés de se disperser, faute de ressources. Eulogio Ambrosi trouva donc à emprunter trois cents piastres. Actuellement (en 1888) il a quatre mille piastres à la Banque et autant en biens-fonds. Il cultive aussi la vigne el fait du vin, bien que par des procédés très rudimentaires. Voilà un exemple que l'on peut citer aux immigrants, et comme celui-là il y en a bien d'autres !

Le magnifique vapeur Ibera n'a pas dépassé Santo Tome, bien que son faible tirant d'eau et la crue du fleuve lui permissent d'aller plus haut. Je me suis transbordé, moi quatrième, à bord du petit vapeur le Gar?nichos qui m'a transporté à la localité de ce nom, à vingt-deux lieues au-dessus de Santo Tome, rive argentine.

Je croyais trouver là une colonie, mais [c'est à tort qu'on a donné ce nom à la plantation de cannes de sucre et à lusine qu'une compagnie anglaise y a établies sur une concession de dix lieues carrées accordée par le gouvernement de Corrientes. Il n'y a pasde familles européennes ; on occupe des travailleurs du pays, qui ont planté jusqu'à présent quatre cents cuadras de cent cinquante vares décote. Le sucre produit par l'usine vaut, m'a-t-on assuré, celui de Tucuman. La machine est de la force de 40 chevaux. On travaille de mai à septembre. Le gérant de l'établissement est M. Wanderburg, fils d'Allemand, né au Brésil.

En remontant plus haut, on trouve deux autres établissements du même genre, à Santa Maria la Grande et à Santa Maria la Chica. ,

Indépendamment de l'usine, il y a àGarruchos une vingtaine d'habitations ; j'avais une lettre de recommandation pour un négociant espagnol du nom de Madariaga : il^ vante la fertilité àe cette terre, mais il recommande surtout de défricher la forêt, si l'on veut obtenir de bonnes récoltes. Ceci n'a pas besoin d'explication: les détritus formés par la chute des feuilles produisent une fertilité que Ton ne saurait trouver dans les terrains découverts de la prairie, qui n'ont que la végétation herbacée. C'est un axiome reconnu depuis longtemps dit le D' Burmeister, que l'introduction d'une nouvelle culture ne se fait avec avantage que lorsqu'on peut détruire une végétation naturelle pour la remplacer par une végéta tion artificielle... c'est ainsi qu'on pratique la culture du café au Brésil où l'on défriche la forêt vierge pour mettre à la place les tendres plants du café.

: L'agriculture des Missions est semblable à celle du Brésil; c'est pourquoi tous les cultivateurs font des rosados; ils commencent par abattre et brûler la forêt, tout en laissant subsister parfois les grands arbres qui restent longtemps debout au. milieu .des plantations demsus et de cannes à sucre. Xa

charrue n'est pas même nécessaire ; à Taide d'un bambou ou d*un pieu quelconque on fait un trou dans celte terre meuble comme de la cendre et Ton y introduit la semence. On appelle ce grand travail semer à la créole.

Aux cultures que j ai citées plus haut il faut joindre celle du riz qui réussit parfaitement dans les Missions.

Le Garruchos n'ayant pas dépassé la localité de ce nom, je u*ai pu visiter la partie des Missions qui est au-dessus, et qui appartient aujourd'hui au territoire national. Je ne parlerai donc ni de Conception ni de San Javier qui fut le point extrême occupé par les jésuites dans cette direction, ni de ce que M. Samuel Navarre, dans son rapport de 1877, appelait la colonie Paggi, je me bornerai à reproduire ce qu'il dit à ce sujet.

« Trente-deux à trente-cinq lieues au-dessus de San Javier il s'est formé un centre de population sous la direction de M. Pierre Paggi, Italien, occupé depuis plus de trente ans dans ces parages de l'exploitation de Vherbe maté (thé du Paraguay). Ayant à cet effet attiré des Brésiliens, il a iinipar en déterminer quelques-uns à s'établir aux Siete Cerros (les sept collines), petits promontoires alignés d'une manière particulière, et auxquels il a donné les noms des membres du gouvernement national.

« Au pied de cette ligne de petites montagnes se trouve la colonie, dont la population composée de Brésiliens s'élève actuellement à quatre cents personnes, qui s'occupent d'agriculture et de la préparation de Fherbe maté. »

Revenu à Santo Tome, après avoir visité la rive brésilienne, qui ne diffère guère de la rive argentine, je prends la diligence qui conduit à Posadas, chef-lieu des Missions, sur la rive gauche du Parana. L'intervalle, qui sépare les deux rives, est de trente-quatre à trente-cinq lieues ; mais pendant Tété on peut le franchir en un jour, grâce aux nombreux

DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE 4i

relais qui sont échelonnés sur la route et dont les chevaux vous emportent avec une rapidité vertigineuse à travers les ondulations de plus en plus accidentées, de plus en plus élevées de la Mésopotamie Argentine; à la fin, ce sont de véritables montagnes. Le pays est des plus pittoresques, sillonné de ruisseaux et parsemé de bosquets qui forment çà et là comme des îles de verdure sombre et des rideaux qui dessinent les cours d'eau avec toutes leurs sinuosités.

Les terrains sont excellents pour l'élevage du bétail, mais ils manquent de sel; aussi les éleveurs sont-ils obligés d'en faire des provisions pour leurs troupeaux.

On fait halte et on passe aussi la nuit, si Ton veut, à la posada d'un Napolitain, qui tient la, poste de Sa?i Alonzo. Cet homme était déjà établi dans ces parages avant la guerre du Paraguay. Quand les soldats de Solano Lopez envahirent le pays en 186S, il dut prendre la fuite; son associé', qui n'eut pas le temps d'en faire autant, fut tué par les envahisseurs. Quant à lui, il se cacha daas les bois; il avait aussi pu cacher deux cents peaux de bœuf, que les ennemis ne surent découvrir. Quand la tourmente fut passée, il reparut et reprit son commerce ; il commença par remettre à ses créanciers les deux cents peaux qu'il avait sauvées, et ceux-ci reconnaissants lui donnèrent toute espèce de facilités pour travailler. Ensuite, mettant à profit une loi édictée par le gouvernement de Corrientes, il acheta deux lieues de terrain à l'État à dix ans de terme, et, les ayant payées, il se trouve dans une position avantageuse ; ce qui prouve que l'honnêteté dans les affaires est encore la meilleure des spéculations.

Le Napolitain a mis à profit pour bâtir sa maison les bloc& de grès ferrugineux taillés par les jésuites ; il est allé les prendre aux ruines de la Mission voisine, los Apostoles. Sic transit gloria mundi. Sans douteles jésuites n'avaient jamais pensé travailler pour l'aubergiste de San Alonzo.

Après la poste de San Alonzo la plus remarquable est

celle de «San Carlos; celle-ci est située au pied de la mission de ce nom, dont les ruines couronnent le plateau. De ce point culminant le regard embrasse un panorama admirable: à l'horizon on distingue parfaitement le pic de ^Santa Aua et la cordillère des Missions, dont la ligne bleuâtre se détache comme une dentelle vaporeuse sur le ciel brûlant. L'atmosphère est d'une limpidité extraordinaire.

' Mais, quelque beau que soit l'aspect du pays, on est content d'arriver à Posadas et de saluer le majestueux Parana, qui est pour le moment le terme de notre course.

Concordia, 12 février 1888,

J'avais déjà visité la ville de Posadas en 1881 ; je trouve qu'elle a fait des progrès considérables depuis lors : on a beau'coup bâti ; les terrains ont pris une grande valeur, la municipalité ne les vend plus qu'aux enchères. La spéculation a pénétré ici comme partout. C'est Tespérance du chemin de fer qui produit ces merveilles ; on considère le chemin de fer comme le rédempteur, comme le messie de ces contrées.

Il s'agit actuellement du chemin de fer argentin de l'Est, qui n'allait jusqu'à présent que de Concordia à Monte Caseros et qui doit être prolongé jusqu'à Posadas : par conséquent il doit traverser tout le territoire des anciennes Missions argentines ; le chemin de fer sera le grand colonisateur de ces pays à moitié déserts.

Le général Rudecindo Roca, gouverneur des Missions, me donne un capitaine de ligne pour m'accompagner dans une excursion que je me propose de faire sur le haut Parana. Je pars avec lui et un Français établi depuis des années près des ruines de la Mission de San Ignacio-Mini, sur les bords du Yabebiry, un affluent assez important du grand fleuve. L'excursion se fait à cheval. Les eaux sont hautes, et comme il n'y a pas de ponts sur les rivières, il nous faut chercher les gués ou les passer en pirogue en traînant les chevaux après nous. Cette opération n'est pas sans difficultés.

Ayant ainsi franchi le Guarupa, nous nous trouvons sur le territoire de la colonie Candelaria (chandeleur) ; c'est le nom d'une ancienne Mission, que le gouvernement a pris la résolution de repeupler en y appelant des colons européens et américains ; il faut ajouter que ceux-ci y étaient déjà établis, mais à titre provisoire. Tl est en effet venu quelques familles auxquelles on a fait des distributions de vivres, d'animaux de travail et d'instruments aratoires, mais jusqu'à ce moment (1888) la colonie n'a guère donné de bons résultats, pas plus que celle de Santa Ana que l'on trouve cinq lieues plus loin : aussi le gouvernement, fatigué de Tinsuccès des colonies nationales, s'est-il décidé à les céder à une Compagnie particulière : il faut donc attendre pour savoir à quoi s'en tenir sur la colonisation des Missions. Ce qui, d'après moi, a empêché leur réussite jusqu'à présent, c'est surtout le manque de communications faciles et de débouchés.

Nous allons chez Carlos Bossetti, un Italien bien connu dans la contrée : il a exploré les Missions qu'il a parcourues dans tous les sens ; il a été commissaire général des Verbales (c'est-à-dire des forêts qui produisent Therbe maie, VIlex Paraguay ensis) pour le compte de la province de Corrientes, et le territoire ayant été fédéralisé, il a pris un lot de terrain, cent hectares, à la colonie Candelaria pour se livrer à l'agri^ culture et à l'industrie.

La maison de Bossetti est sur un point élevé de la colline, d'où le regard embrasse de grandes étendues : on aperçoit les forêts du Paraguay, la ville de Posadas et les rives boisées du Guarupa.

Bossetti n'est pas chez lui ; il est à Buenos Aires. M°® Bossetti nous dit que les cultures qui rapportent le plus sont celles du riz, du maïs, de la canne à sucre, du tabac, du manioc, du haricot, de l'arachide, du melon, du piment^ des légumes, du bananier qui a un rendement considérable ; mais oUe fait observer aussi que c'est le terrain boisé défriché, le

rosado qui rapporte bien plus que le terrain découvert.

Il y a dans la colonie environ cent cinquante familles, mais toutes créoles; il faut ajouter qu'elles ne travaillent guère, suivant Tusage général du pays, mais aussi la vie y est si facile et elles éprouvient si peu de besoins !

De la maison de Bossetti nous passons à celle d'un autre Italien nommé Antonio Saldi, et par sobriquet Venezia, parce qu'il est originaire de la fameuse ville de TAdriatique ou des environs. Venezia tient une auberge et une pulperia ; sa maison est au centre du pueblo^ au milieu de la colonie, sur le versant de la colline ou s'élève l'habitation du commissaire. Les parois de la maison sont ornées de quelques portraits, entre autres celui de Garibaldi ; il y a aussi des vues de Venise.

Le commissaire est absent, lui aussi : il est allé à Buenos Aires,

Nous allons passer la nuit à Vestancia de M. Belisario Eurique, à l'est de la colonie. Le majordome nous dit que )e terrain est très bon pour l'élevage du bétail, mais qu'il ne l'est que par exception pour l'agriculture, parce qu'il est trop rocailleux : les plantes qui réussissent le mieux sont l'arachide et le manioc.

Le lendemain nous prenons la direction de Sa?i Juan, c'està-dire d'un ruisseau qui porte ce nom et sur les bords duquel un Allemand, nommé Henri Puck, a établi une plantation de cannes à sucre ; il a aussi une distillerie, mais n'ayant que des cylindres de bois, il perd beaucoup de matière première ; il fabrique aussi une excellente liqueur à laquelle on a donné le nom de rhum des Missions. La plantation de Puck est au milieu des bois, qu'il a fallu défricher, à un kilomètre et demi de la rivière, c'est-à-dire du confluent du San Juan.

Puck nous a montré des meubles confectionnés avec des bois du pays qui sont réellement remarquables. Les bois seront un jour, ils sont déjà une abondante source de richesses pour lés Missions.

La chaleur accablaoto nous a obligés à passer la journée chez Puck; vers le soir nous remontons à cheval et nous arrivons au grand établissement du général Roca.

n est situé à trois cent cinquante mètres du fleuve, au pied d'une colline élevée qui le garantit contre le vent du Sud. Les plantations entourent l'usine à TOuest, à l'Est et au Sud ; elles sont sillonnées par des chemins de fer Decauville pour charrier la récolte et porter les produitsjusqu'auport. Les machines ont été fournies par la maison Cail de Paris.

L'usine produit du sucre et de l'alcool. Depuis ma visite, on a du étendre les plantations et on les continuera jusqu'à ce qu^elles atteignent deux cents hectares ; on pourra alors produire deux cent mille arrobes de sucre. Cooune je n'ai pas les connaissances techniques voulues, je m'abstiens de faire la description de l'établissement; d'ailleurs, le moment de la fabrication était passé depuis longtemps et je ne pouvais le voir fonctionner. La récolte se fait du mois de mai au mois de septembre.

Le général Rudecindo Roca a engagé un grand capital dans l'usine de San Juan : il est à désirer dans l'intérêt du pays que ses efforts soient couronnés d'un plein succès.

Ayant vu tout ce qu'il y avait à voir à San Juan, nous reprenons le chemin royal de Santa Ana, après avoir traversé une série de bosquets, de clairières, de picadas (on appelle ainâi une trouée faite dans la forêt, qui donne passage à un homme à cheval), de ruisseaux, de fondrières et autres obstacles qui ralentissent notre marche. Sur le chemin de Santa Ana nous retrouvons notre compagnon de voyage français, que nous avions laissé la veille à Vestancia de Don Earrique, etnous faisons ensemble notre entrée à Santa Ana. Avant d^aller plus loin, je dois dire que ce compagnon de voyage, excellent guide d'ailleurs et bon camarade, s'appelle Marcelin Bouix: c'est une vieille connaissance pour moi; je suis déjà

allé chez lui en 1881 ; il m'a donné comme à tous ceux qui vont le visiter l'hospitalité la plus généreuse, la plus cordiale; d'ailleurs, il peut le faire sans se gêner; par l'exploitation de rherbe-maté, par Félevage du bétail, il a acquis une certaine fortune, et pourrait, s'il le voulait, aller rejoindre sa famille qui l'appelle ; mais il est venu fort jeune en Amérique et il s'est attaché à sa patrie adoptive ; néanmoins il pense avec attendrissement aux montagnes Pyrénées^ et il est bien aise quand il trouve quelqu'un avec qui il peut en parler, comme il fit avec moi; mais hélas! il en a oublié le langage et parle plus volontiers le portugais que l'idiome de Despourrins.-

J'avais déjà visité Santa Ana en 1881 ; je n'y ai pas trouvé de grands changements : une trentaine de maisons ou de î^anchos de peu d'importance et d'assez triste aspect dispersés dans un vallon arrosé par deux ruisseaux, voilà ce qui reste de la célèbre Mission; je me trompe, ces constructions sont modernes ; de la Mission proprement dite il ne reste que desruines qui sont à peu près cachées dans une forêt d'orangers. Les jésuites avaient planté cet arbre partout où ils s'établissaient, et depuis leur expulsion il s'est propagé d'une manière prodigieuse.

Je parle avec diverses personnes de différentes nationalités,, un Napolitain, un Brésilien, un Espagnol, un Allemand, et leur demande des renseignements : de ceux qu'ils me donnent il résulte que Ton peut cultiver avec succès à Santa Ana le maïs, le manioc, toute espèce de haricots, le riz, la patate, la canne à sucre, le tabac, la vigne, l'herbe maté, le lin, le coton, toute espèce de légumes, les arbres fruitiers,, tels que le pêcher, l'oranger, cela va sans dire, le coignassier, le poirier, le pommier, le mûrier, la bananier, le goyavier qui croît à l'état sauvage ou sylvestre, de même que l'indigotier. On me citfe enfin le curupaï qui sert pour la tannerie. On peut aussi engraisser le bétail.

Je trouve à Santa Ana un Français qui est venu d'Algérie pour se vouer à la culture de la vigne. Plus loin sur le chemin de San Ignacio il y a un colon italien qui a aussi un petit vignoble. Enfin plus loin encore, aux environs des ruines de Loreto, il y a deux Français, MM. Destrèze père et iils et un Belge, M. Dubois, qui ont entrepris la même culture et qui font les plus grands éloges du pays, certains qu'ils sont d'y réussir.

On assure que les jésuites faisaient du vin dans leurs Missions; on avait aussi planté la vigne au Paraguay, mais le gouvernement espagnol ordonna de Tarracher pour réserver le monopole du vin aux viticulteurs de la métropole. J'ai oublié en passant à Posadas de parler d'un autre Français, nommé Constant Hamard, qui cultive la vigne, bien que sur une petite échelle, et qui fait du vin; il vante aussi la production de Tananas.

J'ai dit plus haut que le gouvernement national pensait à aliéner la colonie de Santa Ana ; au moment de mon passage, cette opération n'était pas encore faite. Je visite M. José A. Mugica, administrateur -commissaire de la colonie. Il me dit que cette colonie a été fondée en avril 1884.

La population, composée en grande partie de Brésiliens et de Paraguayens, était alors de 665 habitants ; elle s'est élevée deux ou trois ans plus tard à plus d'un millier. M. Mugica attribue cet accroissement à la facilité avec laquelle on peut acquérir la terre et aux garanties de toute espèce dont jouit l'immigrant étranger.

Le terrain, occupé par la colonie, est situé à quatre kilomètres du Rio Parana, dans une vallée magnifique; on a mesuré 107 kilomètres carrés.

On voit au Sud les belles montagnes [cerros) de Santa Ana et de Martires dont l'élévation au-dessus des eaux du fleuve doit être de 300 à 600 mètres.

DE LA KÉl'UBLIon: AiniK.NTLXE 4λ

Le terrain est accidenté comme tous çeuxj de cette région splendide, et sa fertilité admirable ; le climat est tempéré. Il abonde en bois de construction.

Le caractère des habitants est docile, pacifique; s'ils sont peu travailleurs, c'est le résultât de l'éducation donnée à leurs ancêtres par les jésuites qui avaient leurs établissements dans ces parages. Mais au moyen d'une éducation vraiment libérale et stimulés parles éléments laborieux que l'immigration amène chaque jour, il est à présumer qu'ils ne tarderont pas à changer dans le sens du progrès.

La production n'est pas encore considérable, malgré la richesse du sol ; ce retard doit être attribué à trois causes qui sont : d'abord le manque [d'un centre commercial (Jui serve de débouché à l'agriculture ; le manque d'immigration étrangère et finalement le manque de voies de communication.

Il faudrait établir la navigation à vapeur sur le haut Parana, et, s'il était possible, jusqu'à l'Yguazu.

Voilà à peu. près ce que dit M. Mugica dans le rapport qu'il a bien voulu m'adresser. Il recommande comme la culture la plus importante, comme celle qui est appelée à avoir une influence décisive sur la destinée des Missions, celle de la canne à sucre, qui^ dit-il, a ici une production sans égale et qui offre mille avantages au planteur. Cette culture eat facile, ajoute-t-il, et relativement peu coûteuse ; elle n'est pas exposée comme dans d'autres pays, à des froids intenses, ni aux grandes sécheresses.

On peut évaluer les frais d^exploitation d'un hectare jusqu'au moment de la coupe, à ISO piastres nationales; et son rendement de 5.200 à 5.500 arrobes; Pirrigation n'est pas nécessaire, car il pleut fréquemment.

Le territoire des Missions, dit encore le rapport, n'est pas très riche en troupeaux; cependant les bêtes à cornes ne manquent pas : on peut acheter une bonne paire de bœufs

50 l'NE VISITE AUX COLONIES

pour 50 piastres nationales. Un cheval coûte 12 à 16 piastres. Une mule coûte de 30 à 35 piastres ; c'est la monture qui convient le mieux dans ces parages accidentés et pierreux. Les porcs sont très abondants et à bon prix; ils se reproduisent d'une manière extraordinaire. L'élevage des porcs bien entendu donnerait de beaux tésullats.

Les terrains vacants de la colonie sont vendus aux conditions de la loi de colonisation, c'est-à-dire au prix de deux piastres six centavos l'hectare, payables en dix ans.

Les anciens habitants de la localité colonisée ont reçu leurs terrains à titre gratuit.

La colonie, ayant été cédée depuis lors à une entreprise particulière, a dû recevoir une nouvelle organisation.

Avant de quitter Santa Ana, et comme curieux renseignement historique, je dois dire que c'était là que Bonpland avait pensé s'établir dès son arrivée à la Plata après la chute de l'empire, et que c'est là qu'il fut arrêté et fait prisonnier par les soldats de l'ombrageux dictateur du Paraguay, le D' Gaspard Francia. Le Paraguay prétendait s'approprier la zone comprise entre le Parana et l'Uruguay : il a fallu la guerre de la triple alliance en 1865 pour l'en déloger.

Les terrains de San Ignacio, de Corpus, enfin les terrains situés au nord du Yabebiry (rivière des Raies) sont préférables pour l'agriculture à ceux de Candelaria et de Santa Ana, mais ils ont le défaut d'être moins accessibles. C'estcette circonstance en grande partie jointe au manque de ressources de l'entrepreneur qui fit échouer en 1876 la colonisation tentée par un Italien M. Auguste Sandri del Vasco : la colonie Marcos Avellaiieda ne parvint pas à se constituer : les colons se dispersèrent; nous en avons, comme on sait, trouvé un à Santo Tome ; d'autres allèrent au Paraguay; nous ne les suivrons pas dans la république voisine qui a fait aussi et qui

continue à faire des efforts pour attirer rimmigration étrangère.

Retournons donc sur nos pas pour parler des colonies que nous n'avons fait que mentionner en passant ; par colonies il faut entendre aussi tous les centres agricoles et les terrains colohisables.

Retournons à Monte Caseros.

Concordia, 15 février 1888.

La ville de Monte Caseros est une création du gouverneur Juan Pujol: cette localité se nommait autrefois PasodeHigoa (pvassage du Figuier) ; elle est bien tracée, les rues ontquaraute vares de large ; on n'a donc pas marchandé l'espace, comme on a fait malheureusement dans toutes les villes d'origine espagnole, faute qui a eu de tristes conséquences au double point de vue des relations commerciales et de l'hygiène.

Le site de la ville est beau, pittoresque, dans une courbe que décrit le Rio Uruguay, dont la navigation est interrompue en cet endroit par des cordons de rochers et des rapides; il est vis-à-vis de la petite ville orientale de Santa Rosa et non loin du Cuareim, rivière qui débouche dans l'Uruguay et qui sépare le Brésil de la République Orientale : par conséquent Monte Caseros est ou peut être en relation continue avec trois Etats.

Ce qu'on appelle Vegido de la ville, c'est-à-dire le terrain destiné à l'agriculture, a neuf lieues carrées de superficie ; c'est donc un des plus étendus qui existent. Le terrain «s t semblable à celui de l'Entre Rios, ondulé, de la même formation, et il continue à être ainsi jusqu'au Rio Corrientes, au-dessus duquel il ne paraît pas avoir la même fertilité.

Les chac7*as sont de onze cuadras et un neuvième de cuadra, ce qui équivaut à dix-huit hectares soixaiite-quatorao ares et neuf centiares.

Le prix est de cinquante piastres nationales payables en deux fois, dans le terme d'un an, plus la condition dépeupler, d'enclore et de cultiver dans le terme de six mois.

Malheureusement le terrain a été accaparé en grande partie par des spéculateurs qui en ont fait des potreros : on appelle ainsi des enclos pour l'élevage des animaux. ; la municipalité s'est prêtée à celle spéculation qui à présent est un obstacle sérieux, là comme ailleurs, au peuplement du pays.

Cela est d'autant plus fâcheux que le terrain de Monte Caseros convient pour la culture des céréales, des plantes oléagineuses, de la pomme de terre, de tous les légumes.

Depuis ma visite, le gouvernement provincial a dû prendre des mesures pour remédier aux abus que j'ai signalés plus haut et rendre la terre à la production agricole proprement dite.

Dans Tegido de Monte Caseros j'ai trouvé un ex-marin français, Breton, qui a abandonné la carrière hasardeuse de rOcéan pour se vouer à Tagricullure : il a ici une ferme de cinquante cuadras et semble satisfait de sa position : il ne se plaint que du manque de débouchés pour ses produits; le chemin de fer prolongé va changer tout cela. L'Uruguay n'étant navigable dans tout son cours que par les hautes crues, périodiques il est vrai, la voie ferrée était absolument nécesnaire pour donner la vie et le mouvement à ces contrées en quelque sorle séparées du monde par la distance et les obstacles naturels.

Dans le même egido, près du port de Ceibo, j'ai vu un autre agriculteur, Italien celui-ci, J.-B. Richini ; il a une ferme de cinq cents vares de côté, il cultive le maïs, la pomme de terre, la patate, le melon, la pastèque, le manioc, l'oignon et aussi la luzerne, et il envoie la plupart des ses produits à l'Uruguayana. Il plante aussi la vigne.

Il n'y a que deux ans qu'il est venu ici, et il a une grande

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maison en briques de trente-deux vares de long, avec toit de roseaux [Gynerium argenteum), un puits qui lui a coûté trois cents piastres, une presse pour la luzerne, un grand corral (enceinte palissadée) en fil de fer; la chacra est aussi enclose avec des pieux do guandubay et du fil de fer. Bref, il est dans une position florissante. Ajoutons qu'il est marié avec une femme de la province et qu'il a cinq enfants.

De ce croisement des races et des peuples il résultera une génération laborieuse et entreprenante qui renouvellera la face de cette terre, en fondant des villes et des villages sur ces déserts de prairies interminables, dont la monotonie et la solitude éveillent des sentiments d'invincible mélancolie dans l'âme du voyageur qui les parcourt. Il suffit de quelques jardins, de quelques vergers, de quelques bosquets épars pour changer l'aspect de ces collines et en faire un paysage pittoresque.

Le campo de Monte Gaseros et des environs convient aussi parfaitement pour l'élevage. Quelques estanciers ont commencé à raffiner les races, entre autres MM. Ilermene- Çildo Gomez et Saenz Valiente

De Monte Gaseros nous repassons à Villa Libertad,

Colomb, le 22 février 1888.

Villa Libertad est une colonie fondée par le gouvernement national d'accord avec le gouvernement d'Entre Rios, sur un terrain appartenant à cette province.

Du temps du général Urquiza, la province possédait deux grandes estancias que le gouvernement administrait directement, celle de Las Conchas sur les bords du Parana, aux environs de la Viila Urquiza^ et celle du Mandisoby ou Mocoreta où se trouve actuellement la Villa Libertad. La dernière comprenait tout le terrain compris entre le Mandisoby Chico, le Mocoreta, le Rio Uruguay et une ligne de démarcation à six ou sept lieues à louest de cette rivière;

En 1872 la chambre des députés de la province résolut de consacrer ce terrain à la colonisation; mais le projet ne reçut pas d'exécution à cause de la guerre civiie qui éclata l'année suivante.

Ea 1876 le Congrès national vota la loi de colonisation. Pour la mettre en pratique, le gouvernement national demanda des terrains aux gouvernements provinciaux, parce qu'il n'en avait pas lui-même de disponibles à cette époque : ils étaient alors au pouvoir des Indiens. Le gouvernement d^Entre Rios fit une réponse affirmative : il otfrit les terrains du Mocoreta et d'autres terrains sur la rive du Parana, ceux où l'on devait fonder la colonie i4/t;gflr.

La colonie Villa Libertad est donc ce qu'on appelle une

Dft UNE VISITK AL'X COLONIES

colonie officielle. Les cinquante premières familles y furent installées le 26 avril 1876 par M. Salteri son premier administrateur. Plus tard elle fut administrée par MM. Paul Stampa, Mambroni et Telemaco Gonzalez.

Postérieurement on supprima Tadministration nationale et la colonie fut livrée au gouvernement provincial, qui y est représenté par un juge de paix et commissaire. L'action du gouvernement général ne s'y fait sentir que par les apparitions périodiques de Tinspectour des colonies, qui vient recouvrer les sommes dues par les colons.

« Le terrain mesuré et subdivisé pour cette colonie, dît M. Cayetano Ripoll, chef du bureau de statistique de la province d'Entre Rios, dans le livre qu'il a publié (1888), comprend H. 120 hectares, 30 ares.

« Les chacras ont une superficie de 23 cuadras carrées, soit 42 hectares, 18 ares, 73 centiares.

« Le centre de la colonie n'est qu'à trois lieues du Rio Uruguay. Le chemin de fer le traverse et il y a la station Chajari, Celle-ci est à 100 kilomètres de la ville de Concordia, à 25 de Fédération.

« Le terrain de là colonie est ondulé comme celui de toute la province.

« Le ruisseau Chajari qui la traverse, coule du nord au sud, le San Gabriel du sud à l'est.

« Au nord et au sud-est il y a deux autres petits ruis-

seaux.

« En creusant des puits, on trouve l'eau de 8 à 16 mètres de profondeur.

« La population actuelle s'élève à 3.470 personnes, dont 1780 du sexe masculin et 1 .690 du sexe féminin. »

Les rues ont trente mètres de large sauf deux qui en ont cinquante et qui partagent la colonie en quatre parties égales.

Au centre de la colonie on a réservé un terrain pour le village. Là, les' rues n'ont que vingt mètres.

Il y a un terrain réservé pour Télargissement de la colonie, qui comprend plus de onze mille cent vingt hectares : il serait plus exact de dire qu'il est déjà livré à la colonisation, car il forme, du moins en partie, la colonie dite du Sauce (Saule) située au -sud de la précédente et destinée aux fils du paySj qui par suite de la rectification des propriétés de la province se sont trouvés sans foyer : il y a deux cents familles, mais celles-ci n'ont pas reçu d'avances en vivres, instruments de travail et animaux, comme* les colons européens.

Cette colonie du Sauce a trois ans d'existence.

Plus au sud, entre les deux- Mandisobys, un Suisse, M. Rohrer, a fondé sur sa propriété une autre colonie qu'on appelle la colonie allemande.

J'ai nommé le centre de la colonie : il y a déjà là un grand nombre de bâtiments, entre autres la maison qui doit -être la résistence des autorités, la maison du commissaire et juge de paix, la maison d'école, la caserne, la maison des postes et télégraphes, la chapelle qui n'est encore qu'un rancho (1888); mais il est question d'en bâtir une de plus de valeur. A deux lieues plus à l'est, au centre de la colonie Nouvelle, comme on l'appelle, les colons en ont bâti une autre qui a dû coûter trente mille piastres.

Tous ces colons sont très dévots : ils ne manquent jamais une cérémonie religieuse : au moment où je passais ils venaient de faire un télégramme au pape pour lui souhaiter la bonne année.

La plupart des familles sont italiennes, de la Lombardîe, dé la Vénétie et du Tyrol italien : il y avait, il y a un an, une douzaine de familles allemandes, dix françaises et sept espagnoles.

En vertu de la loi de colonisation les cent premières familles ont reçu gratuitement le terrain. M. Salteri assure qu'il y eu a eu même davantage.

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Elles ont reçu en outre deux bœuFs de labour, une vache laitière, un cheval, une charrue, des instruments aratoires, et autres outils, des semences et la nourriture, qui se composait de farine de blé, de maïs, de biscuit et de viande.

Malheureusement pour les colons, les sauterelleset la sécheresse Tinrent les tourmenter pendant les trois premières années : il fallut donc prolonger le rationnement, ce qui augmenta leur dette.

Les principales cultures de la colonie sont le blé, le maïs, la pomme de terre, la patate grande et petite, le ricin, Farachidc. On cultive les deux dernières plantes sur une grande échelle pour les moulins à huile de Concordia. La culture du ricin a été encouragée surtout par M. Olivier Budge, administrateur du chemin de fer de TEst, qui a fourni la semence aux colons, et par M. Demachy.

Le terrain de Villa Libertad convient mieux pour les plantes oléagineuses que pour le froment, car il est généralement sablonneux ; mais dans les bas-fonds humides le maïs vient admirablement.

Les colons ont enclos leurs concessions avec du fil de fer, ce qui cause une assez forte dépense : car il faut pour cela quatre quintaux et cinq cents pieux; on évalue le tout ù 450 piastres nationales 4Quant à la concession elle-même, elle vaut 1.000 piastres nationales. Les colons de Yilla Libertad élèvent aussi beaucoup de bêles à cornes, mais ils n'ont pas tant de poules que ceux de Colomb, parce qu'ils n'ont pas le même débouché, c'est-à-dire tous les navires qui montent ou descendent la rivière. Leur marché à eux, c'est la ville de Concordia et le chemin de fer avec l'importante station de Chajari.

J'ai visité divers colons des différentes nationalités qui composent la colonie ; j'ai entendu des contents et des mécontents.

Les colons allemands, surtout ceux du Nord, se fontremarquer par la propreté de leurs maisons. Burnofit est un ancien soldat qui a fait les campagnes de 1866 et de 1870-71 ; lia des médailles et des décorations attestant qu^ila fait neuf ans de service sans aucune punition. Il ne doit rien à l'administration de la colonie ; il a reçu la terre gratuitement et avait quelque argent à son arrivée. Il a. un joli bosquet dépêchent ; il fait de Teau-de-vie de pêches et des fruits secs. Sur les parois dé sa modeste habitation on voit les portraits de quelques officiers de Tarmée allemande, dont Tun est son propre frère, celui de l'empereur Guillaume et un grand nombre de dessins de boites d'allumettes, qui forment une assez jolie mosaïque.

Jean Walter, arrivé depuis neuf ans, a reçu aussi une concession gratuite sans aucune autre espèce d'avances ; il a une fille blonde dont la chevelure rappelle le type si connu de la Grretchen de Goethe. Il a eu à lutter contre de grandes difficultés, mais il a pu les surmonter toutes, et à présent il est content.Il cultive le lin qui luirend quarante pour un, il fait du pain de maïs mélangé avec du froment. 11 a aussi tapissé son mur avec des boites d'allumettes. Le sentiment de l'esthétique est, à ce qu'il semble, un besoin impérieux qui demande partout à être satisfait.

Paul Coulin, arrivé il y a dix ans, a acheté deux concessions et du bétail. Sa famille se compose de sa femme, de cinq fils et d'une fille, mais un des fils est allé à la colonie Tornquist, dans la province de Buenos Aires, un autre à Santa Fé et un troisième à f Concordia. Il pratique toute espèce de cultures ; il a un nombre considérable d'arbre fruitiers et d'ornement, tels que des eucalyptus, des casuarinas, des acacias, des azédérachs, des vignes, au milieu desquels se perdent ses habitations de briques crues. Les chacras^ovii encloses avec des haies vives de cina cina^ une espèce de mimosée épineuse.

C'est sa femme qui nous reçoit. Le mari est absent, la femme est plus contente que le mari qui voudrait aller ailleurs.

Sur une table j'aperçois le Jiira^ journal de Porentruy, qu'un ami de Suisse lui envoie. La curiosité me pousse à le lire, car il y a longtemps que je ne vois de journaux français : j'y trouve un article intitulé : A qui sera l'Europe ? » L'auteur de l'article arrive à cette conclusion : ou aux Germains aidés des Magyars ou aux Slaves aidés des Latins ? Le fait est qu'une lutte gigantesque se prépare.

Qu'est-ce que la guerre? demandait Napoléon, le grand guerrier. Et il répondait lui-même : « Un jeu barbare où tout le talent consiste à être le plus fort sur un point à un moment donné. »

Pourquoi lesyowewrs barbares d'Europe ^ au lieu de chercher à s'exterminer réciproquement, ne viennent-ils pas peupler les déserts de l'Amérique du Sud ?

Dardin n'est pas un colon, à proprement parler ; c'est un jardinier de Concordia qui a établi à Villa Libertad une grande ferme qui est en même temps un grand verger. Il y a planté toute espèce d'arbres fruitiers et d'ornement plus un vignoble qui compte déjà (1888) plus de trente mille plantes de la vigne dite de Lorda.

Il a deux concessions; son fils dit que les colons n'aiment pas assez l'arboriculture. Les premiers qui sont venus ont dû faire l'apprentissage de l'agriculture ; il faudrait une ferme modèle dans toutes les colonies et un directeur agronome, ou tout au moins des inspecteurs d'agriculture qui vinssent périodiquement donner des indications et faire des conférences.

Schaftenhofferest un x\llemand marié avec une Suissesse ; il tient à lastation Chajari l'hôtel Cosmopolite, dont l'enseigne annonce qu'on y parle toutes les langues ; il a aussi quatre concessions plus une boucherie, une charcuterie et une

boulangerie. Sa cuisine peut être recommandée aux voyageurs ; il a aussi de bonnes voitures et d'excellents chevaux avec lesquels on peut parcourir rapidement toute la colonie.

M. Doze, estanciero français de Concordia, a construit un moulin à vapeur à cette même station ; il a une estancia, à Test delà colonie, sur les bords de l'Uruguay.

La station Chajari est le point d'arrivée des charrettes qui viennent de Tintérieur de la province d'Entre Rios et de celle de Corrientes, apportant du bois et des marchandises. C'est aussi le point de départ d'une diligence qui mène à San José de Feliciano et à la Paz.

Deux lieues au nord on trouve le saladero du Mpcoreta.

Comnae on voit, la Villa Libertad jouit d'une position avantageuse.

Colomb, le 23 fé?rier 1 888.

La colonie allemande, dont j ai parlé plus^haut, a été fondée par M. Michel Rohrer, citoyen suisse du canton de Saint- Gall, propriétaire d'une estancîa située entre les deux Maodisobys. Il n'a établi jusqu'à présent qu'une vinj^taine de familles, mais il se propose d'en mettre davantage et de coloniser successivement tout son terrain; elles sont en grande partie allemandes.

Ses concessions sont de vingl-qualre cuadras de cent cinquante vares : chaque famille peut acheter le nombre qu'elle juge convenable à raison de dix piastres la cuadra et à six ans de terme. Celte dimension équivaut à trente-sept hectares, douze aies, vingt-huit centiares. Les colons peuvent prendre gratuitement le bois de chauffage dans la forêt du propriétaire; ils y ont pris aussi le bois de construction nécessaire.

La colonie a une maison d'école bùtie*et donnée par le propriétaire ; Tinstituteur est payé par les pères de famille.

La maison du maître est sur un point culminant d'où Ton aperçoit la petite ville de Fédération et les puestos des estancias voisines : on nomme ainsi les habitations des bergers préposés à la garde des troupeaux. Elle est entourée d'eucalyptus ; elle a un belvéder [mirador)^ un jardin, un verger, une citerne, enfin toutes les commodités du confort moderne. Les allées du jardin et du verger, ainsi que les environs de

la maison sont orné» de ces curieuses pétrifications de bois que Ton trouve à tout pas dans les ruisseaux des rives de rUruguay, et qui ont parfois des dimensions colossales, des troncs de saules, de gnandubays, de palmiers et autres arbres.

J'ai trouvé dans cette colonie un individu nommé Gerlach, qui sait faire des thermomètres et des baromètres, deux selliers, un forgeron, deux charpentiers, un jardinier, un sculpteur, du nom de Reisenweber : « J'étais artiste autrefois, m'a-t-il dit, à présent je suis agriculteur^ je conduis la charrue. » Il a planté trois mille ceps de vigne.

Uegido de Fédération peut être considéré comme une colonie, d'autant mieux qu'il est question de l'étendre considérablement, grâce h l'action persévérante des autorités locales et surtout de la municipalité. J^y ai visité un vieux Français septuagénaire, mais vigoureux encore, du nom de Duvivier qui a un grand établissement agricole, où il cultive surtout la luzerne et élève un grand nombre de bêtes à cornes; les Italiens Ravena et Gambino qui ont entrepris la culture de la vigne sur une grande échelle : le premier fut un compagnon d'armes de Garibaldi; Pedro Virlu, également Italien et viticulteur^ Ferdinand Lederli, Français d'Alsace, et colon d'Algérie, iqui fait aussi de la viticulture et de la distillerie, et six autres chefs de famille alsaciens; enfin Benito Sfuerzo, Italien de Venise. Cet homme arrivé pauvre il y a quatre (écrit en 1888) a déjà trois chacras de quatre cents vares de côté chacune, où il cultive le maïs, l'arachide, le ricin, la pomme de terre, les légumes et la vigne.

La municipalité a vendu à la compagnie r Industrielle Eiiti'eriana trois cent cinquante cuadras à condition d'y planter la vigne et à divers autres propriétaires plus de six cents cuadras pour les consacrer également à l'agriculture.

Enfin elle a passé un contrat (24 février 1887) avec

MM, Cai*melo Crespo et C'*" pour la colonisation des cinq lieues carrées destinées à 1- agrandissement àeVegido de Fédération.

La ville de Goncordia, bien que plus importante que celle de Fédération, n'a, pour ainsi dire, pas à'egido; elle est entourée de grands propriétaires, de sorte qu'elle ne peut étendre ses cultures ; mais depuis ma visite il parait que ceuxci se sont décidés à coloniser leurs vastes domaines et d autre part, le gouvernement national a fait Tacquisition d'une vaste estancia, celle de Yerua^ non loin et au sud de cotte ville, pour la destiner à la colonisation. C'est une surface de seize lieues carrées qui va se couvrir d'agriculteurs, et dont la position privilégiée sur l'Uruguay offre de grands avantages à l'immigration laborieuse.

La province d'Entre Rios ne laisse rien à désirer sous ce rapport ; c'est une coupe d'or, disent ses voisins eux-mêmes.

Conception de TUruguay, le 4 mars i888.

Redescendant le rio Uruguay, nous trouvons le déparlement de ce nom, dont le chef-lieu fut autrefois la capitale de la province, ce département a des colonies dont je vais parler à présent.

La plus importante est la colonie Çaseros. Elle a été fondée en 1874 par M""* Dolores C. de Urquiza, veuve du général de ce nom, gouverneur de la province pendant longtemps et président de la Confédération Argentine. Elle est située entre la maison de campagne bâtie par le défunt général sur la rive gauche du Gualeguaychu et Vegido de Conception. On lui a donné le nom de Caseros en commémoration de la célèbre bataille (3 février i852) qui mit fin à la dictature de Rosas sur les contrées platécnnes et qui fut gagnée par le général Urquiza, généralissime des troupes argentines, orientales et brésiliennes coalisées. C'est de cette époque que date la réorganisation de la République Argentine ; car elle fut le point de départ de la constitution qui la régit actuellement, celle-ci ayant été promulguée en 1853 et réformée en 1860.

D*après le contrat de colonisation, chaque famille ou association de colons devait recevoir une concession de vingtcinq hectares, quatre bœufs de labour, deux vaches laitières, un cheval ou une jument dressé, la nourriture pendant une année; les instruments indispensables de labour,, dont le

montant néanmoins ne pouvait excéder la somme de soixantedix piastres fortes par famille.

Le prix fixé pour chaque concession dans la première année était de trois cent cinquante piastres fortes, qui devaient être payées dans le terme de trois ans, sauf le cas de force majeure, avec l'intérêt de dix pour cent dès le commencement de la seconde année de Tinstallation.

Sur ce prix il était fait un rabais de cinquante piastres fortes aux familles qui ne demanderaient pas d'avances et une de dix-huit pour cent à celles qui payeraient la valeur du terrain au comptant.

Les familles bu sociétés de colons pouvaient atfermer une concession à côté de celle qu'elles recevaient pour deux piastres fortes par mois et elles pouvaient lacquérir au même prix que la première dès qu'elles auraient acquitté celle-ci dans le terme fixé ; enfin elles pouvaient obtenir une troisième concession à la condition de la payer dans le terme et aux conditions déterminées, au prix que vaudraient les concessions à l'époque où elles la demanderaient après avoir acquitté le montant de la première.

Toutes les avances faites aux colons, mises en compte courant, devaient rapporter dix pour cent, dès le commencement de la seconde année de l'installation.

Les frais d'arpentage et la clôture générale de la colonie (un enclos qui devait être établi pour la garantir contre les troupeaux des estancias voisines) étaient au compte de la propriétaire .

Pendant quatre ans les colons devaient être exempts de toute espèce d'impôts et de contributions.

Ils avaient droit à recevoir pendant la première année gratuitement le bois de chauffage nécessaire et les roseaux pour la toiture de leurs habitations ; on leur vendait à prix modique le bois nécessaire pour bâtir, faire les corrales (enceintes palissadées où l'on enferme le bétail), et les clôtures. La

propriétaire s'engageait à établir au palais de San José (la maison du général) une école gratuite et à fournir un prêtre pour le service du culte, ainsi qu'un médecin et la pharmacie, mais il était entendu que les services du prêtre et du médecin, .de même que le montant des médecines, étaient à la charge des colons.

Telles étaient les clauses du contrat primitif : quelquesunes ne laissaient pas que d'être onéreuses ; l'expérience montra la nécessité de les modifier, d'autant plus qu'il s'était présenté des cas de force majeure, tels que l'apparition de Ja sauterelle et le retard à fournir aux colons les avances nécessaires, retard qui les avait mis dans l'impossibilité de travailler dès le commencement et qui leur avait fait perdre du temps.

Enfin les clauses du contrat furent modifiées, grâce à l'intervention de la commission d'immigration de la ville voisine, et la prospérité de la colonie fut définitivement assurée par la disparition des causes de découragement. On fit des rabais dans les intérêts aux familles et on leur accorda des facilités pour le payement.

La colonie comptait au moment de ma visite deux cent soixante-dix-huit familles^ plus un grand nombre de métayers, de manière qu'on calculait sa population totale à deux mille âmes environ. La plupart sont italiennes, venues directement à la colonie ; les autres sont françaises, savoisiennes •sui'tôut, et appartenaient autrefois à la colonie San José. EnRn il y en a des autres départements français ; il y a des Suisses, un Irlandais ; il n'y a pas d'Allemands. •

Ces familles occupent une étendue de cinq cent 'Soixantehuit concessions de 25 hectares ; il eri est par coBséquent beaucoup qui ont plus d'une concession ; par exemple Ambroîse Richard en a huit, son frère Louis eri a 'deux ; son

autre frère François en a cinq, et ainsi de suite. Avec de semblables propriétés on peut faire de ragriculture sur une grande échelle et des essais variés ; cependant jusqu'à présent les colons de Gaseros n'ont guère semé que du blé et du maïs; ils avaient aussi essayé la culture du lin, mais il semble qu'ils y aient renoncé.

Un jardinier français, nommé François Charles, s'était mis à cultiver la ramie, cette plante textile dont on a tant parlé dans ces derniers temps ; mais il s'est découragé, non pas que la plante ne donne pas de bons résultats, mais parce qu'on n'a pas encore trouvé de procédé mécanique pour la décortication de la tige. Cependant des agronomes intelligents recommandent cette culture aux colons d'Alger ; on a cherché aussi à l'introduire dans le Chaco, comme nous le verrons plus loin.

La colonie estarroséa par le ruisseau de Santa Ana et le Cardoso qui se ré unissent pour former le ruisseaM del Afolim ainsi nommé parce quMl y avait eu autrefois un moulin, du temps du roi, dit la tradition locale, — il fut emporté par une crue d'eau — et par d'autres petits ruisseaux ou marais. Elle est aussi traversée par le chemin de fer de l'Uruguay au Parana qui y a une station : il faut observer toutefois que la plupart des fermes se trouvent au nord de la ligne*

Le terrain est ondulé comme toute la Mésopotamie argentine; la terre argilo-sableuse, généralement noirâtre, fait penser à la terre noire de la Russie méridionale, renommée pour son extraordinaire fertilité. Telles sont d'ailleurs toutes les terres du centre de la province : il ne manque à l'Entre Rios que des voies de communication et des transports faciles pour devenir l'un des greniers de l'Amérique du Sud.

Le palais de San José y dont j'ai parlé plus haut, est situé

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dans une position excentrique relativement à la colonie, puis* qu'il est à Touest ; par conséquent il ne pouvait servir pour le service public ; il a donc fallu construire un village sur un point central : celui-ci se compose de cinquante cuadras de 87 à 97 mètres de côté et d'une place qui a 140 mètres de Test à Touest et 100 mètres du nord au sud et qui est entourée d'un boulevard de SO mètres de large.

C'est là qu'on a bâti ou qu'on va bâtir une église, la maison de police, la maison de la municipalité^ l'hôpital^ l'école et autres édifices publics. Il y a aussi un grand bâtiment nommé le Galpon (hangar), quiest à la fois maison d'administration, de commerce et d'entrepôt pour les machines et les produits de la colonie; il peut contenir jusqu'à 1,000 fanegas de blé ; il est sur un point relativement élevé, d'où la vue embrasse le panorama de la colonie, et est vu luimême à des distances considérables.

Les rues de la colonie ont vingt mètres de large, sauf deux qui en ont cinquante ; la plus centrale, qui mène Axxpuesto dit San Cipriano à l'entrée de la colonie au palais de San José, a une longueur de dix- huit mille cinq' cents mètres.

Les artisans, les charpentiers, les menuisiers, les forgerons, les charrons et autres métiers nécessaires à tout centre de population s'établissent dans le village et y bâtissent des maisons plus ou moins spacieuses, plus ou moins élégantes.

Le palais de San José a perdu de son importance depuis la mort du général Urquiza, qui en avait fait -sa résidence continuelle, car il n'est pas habité la plupart du temps ; mais c'est un bâtiment qui ne manque pas d'originalité et qui mérite d'être visité pour les souvenirs qu'il rappelle. Il est formé de trois grands corps de bâtiment séparés l'un de l'autre par des cours intérieures [patios) et d'une chapelle à coupole ; deux belvéders (miradors), qui ressemblent à des clocher?.

ornent la façade tournée vers le soleil levant. Cela donne au palais l'apparence d'un couvent. Il est entouré d'uu jardin où l'on a planté toule espèce d'arbres fruitiers et d'ornement, des orangers, des bananiers, des poiriers, des pommiers, des pêchers, des abricotiers étendus en espaliers le long des murs.

Le général aimait beaucoup l'arboriculture et l'agriculture ; il avait fait tous ses efforts pour les propager dans sa province ; il donnait volontiers et envoyait des plantes et des graines de tous côtés ; il se vantait d'avoir enseigné T agriculture à ses compatriotes à coups de bâton, car, avant lui, disait-il, leur nourriture était exclusivement animale ; ils ne mangeaient que de la viande, et ils tuaient une vache pour lui couper la langue ou détacher de ses flancs un morceau de rôti qu'on faisait cuire dans sa peau. C'est Vasado con cuero, le mets de prédilection du paysan argentin. La viande était si abondante alors qu'on abandonnait le reste de l'animal aux chiens et aux oiseaux de proie. Urquiza coupa court à ce gaspillage en arrêtant qu'on ne pourrait abattre une tête de bétail sans la permission de l'autorité. «J'ai forcé mes compatriotes à être riches, » disait-il. En effet la guerre de Crimée, le blocus des côtes de Russie vinrent donner aux troupeaux platéens une valeur extraordinaire. Ce fut le beau moment des estancieros ; ils s'enrichissaient sans rien faire, et pour ainsi dire en dormant la sieste.

A l'ouest du château le général avait fait un grand verger, qui était une véritable forêt d'arbres fruitiers ; comme Teau lui manquait, il prétendait l'arroser au moyen d'un lac artificiel qu'il était en train de construire lorsqu'il périt de mort violente le H avril 1870 à sept heures et demie du soir, assailli et tué dans son propre domicile. A cet effet il faisait venir l'eau d'une lagune située dans le bois qui avoisine les bords du Gualéguaychu ; pour cela il lui fallait une machine à vapeur qu'il avait commandée, dit-on. Lui mort, le bassin,

creusé à grands frais, s'est desséché ; pour mieux dire, il n'avait jamais été rempli.

Le château, le lac, le verger, le jardin, tout cela avait coûté des millions : mais tout cela au fond n'avait pas de valeur réelle, ou devait en perdre une grande partie après la disparition du propriétaire, car il fallait une fortune considérable pour Tentretenir sur le même pied.

L'intérieur était et est encore meublé avec luxe : on y remarque surtout la chambre funéraire, où le général tomba les armes à la main et dont sa veuve a fait une chapelle. Mais le cadavre n'est pas à José : il a élé enseveli dans l'église de Conception de l'Uruguay, que le général avait fait bâtir.

ri

Parana, le 18 mars 1888.

Je ne puis quilter les rives de l'Uruguay sans dire un mot de Vegido de Conception ainsi que de la colonie qu'on avait essayé d'y fonder, et à laquelle on avait donné le titre un peu ambitieux de Perfection. Puisque j'écris l'histoire de la colonisation, il faut parler de tous les essais qui ont été faits dans ce sens.

La banque d'Entre Rios avait pris l'initiative de celui-ci : à cet effet, elle avait passé un contrat avec un citoyen espagnol, M. Yivès de Lara, pour l'établissement d'une centaine de familles.

Effectivement M. Vives en amena une trentaine en 1874 pour commencer. Malheureusement pour lui, on prétendit qu'il était socialiste : il voulait appliquer la méthode du travail coopératif à l'exploitation de la colonie. Les conseillers municipaux de Conception et d'autres personnes combattirent l'idée. M. Vives fut éliminé; l'envoi des familles fut suspendu. Cela donna lieu à un procès entre M. Vives et la Banque ; d'un autre côté les quelques familles qui étaient venues ne semblaient pas posséder les qualités requises pour l'agriculture ; enfin l'étendue des fermes concédées était insuffisante. Toutes ces circonstances réunies amenèrent bientôt la dissolution de la colonie ; les familles se dispersèrent dans diverses directions. Cependant, de cet essai de colonisation il est resté quelque chose : Vegido de Conception,

qui était déjà peuplé en partie, montre un grand nombre de chacras habitées et cultivées qui produisent du maïs, de la luzerne, des mçlons, des pastèques et toute espèce de légumes. On y voit aussi de nombreux vergers et des plantations.

On s*est mis également à la viticulture .

Entre les agronomes de cette dernière branche, je dois citer des Français, MM- Hector C. d'Honval, de Saint-Genest et Monié.

A Conception on trouve encore une distillerie importante fondée par M. Reibell (médecin français) et G" et un moulin à vapeur des frères Maury, dont nous avons déjà vu le moulin à eau à Tarroyo d*Urquiza.

Au nord de Tegido, un Espagnol, M. José Maria Barreiro, mort à présent, a aussi bâti un moulin à eau surTarroyo del Molino.

La colonisation va s'étendre le long du chemin de fer central. Une loi de la province ordonne la formation d'une colonie à chaque station. ' On met les propriétaires du terrain en demeure de coloniser eux-mêmes, ou bien ils seront expropriés.

Passant la petite rivière du Gualeguaychu, on se trouve sur les terrains de M. Blas Rivero, un estancier qui s'est déjà mis à la colonisation en divisant son terrain en parcelles, qu'il livre à des agriculteurs.

» La colonisation, le peuplement sont d'ailleurs nécessaires pour donner de l'animation au chemin de fer, qui, sans cela, serait exposé à ne traverser que le vide du désert argentin. « Notre pays, a dit le docteur Alberdi, auteur du premier projet de constitution, est un désert peuplé par exception. »

Suivant le chemin de fer, on arrive à la station et à la cdiovLiQ Rocamora : c'est encore ici une colonie avortée, ou

au moins incomplète. Mais disons d'abord ce que c'était que Rocamora. Rocamora était un officier supérieur de Tarmée espagnole ; quand le gouvernement de la Plata fut érigé en vice-royauté, vers la fin du siècle dernier, Verlîz, qui fut le deuxième vice-roi, chargea Rocamora d'aller fonder des pueblos dans la province d^Entre Rios ; cette province n'avait guère eu d'importance jusqu'alors aux yeux des conquérants espagnols; il ny avait pas même bien longtemps que les derniers Indiens occupants du pays, les Minuanes, avaient été exterminés dans le parage appelé aujourd'hui Victoria^ et les Charmas se promenaient encore sur les rives de l'Uruguay .

Rocamora remplit donc sa commission en jetant les fondements (1782) des villes de Gualeguay, Gualeguaychu et Conception de l'Uruguay : les deux premières étaient situées sur les rivières de ce nom ; la troisième sur un bras de l'Uniguay; elle a aussi porté pendant longtemps le nom A^Arroyo de la China (ruisseau de l'Indienne mélisse) qui lui venait de la rivière qui la limitait au sud et qui débouche dans l'Uruguay.

Parlons à présent de la colonie. Le 25 avriH875, la Chambre législative d'Entre Rios vota une loi en vertu de laquelle le pouvoir exécutif était autorisé à accorder un lot de ferme {suerte de chacra) à toute famille nationale ou étrangère qui la demanderait dans les colonies Villa Libcrtad ou Cala, actuellement Rocamora.

Ce nom de Cala a une certaine célébrité dans l'histoire d'Entre Rios : cette localité fut pendant longtemps le campement de l'armée d'Urquiza ; les soldats faisaient tour à tour l'exercice militaire et de Tagriculture.

Les conditions d'obtention se réduisaient à cultiver et à construire les bâtiments indispensables dans le terme de deux ans. Il se présenta quelques demandes, mais elles restèrent sans effet.

En présence de ce résultat négatif, le gouvernement char-

gea M. Edouard Galles de la colonisation et de Tadministration de la colonie Rocamora, en lui cédant tous ses droits : la colonisation devait être achevée dans le délai de quatre ans.

Ceci se passait en 1879 (20 septembre). Galles n avait pas les qualités requises pour une entreprise de cette nature, sans compter qu'il n^avait pas de capital.

Cependant il parvint à réunir à Buenos Aires une vingtaine de familles auxquelles il remit un titre provisoire de propriété moyennant la somme de deux cents francs. Il exigea en outre vingt francs pour frais de voyage et partit pour rUruguay. On assure qu'il avait obtenu de la commission d'immigration le passage gratuit.

A Conception le gouvernement provincial lui fournit encore les moyens de transport jusqu'à Rocamora où il installa provisoirement les vingt familles. Ensuite il donna un reçu des sommes versées par les émîgrants, demandant en échange le titre provisoire qu'il avait remis à Buenos Aires sous prétexte de parachever l'acte devant notaire. Cela fait, il partit pour Buenos Aires et ne revint plus.

Les malheureuses familles tombèrent dans Tabandon le plus complet; la plupart s'en allèrent à la colonie Caseros; d'autres, à Rosario duTala.

Quant à M. Galles, il mourut assassiné à Buenos Aires en 1883 par un des malheureux qu'il avait dépouillés.

Voyant que le contrat passé avec Galles ne recevait pas d'exécution, le gouvernement procéda à sa rescision ; il pensa alors à aliéner la colonie tout entière, mais il renonça à cette idée parce qu'il y avait sur son territoire des occupants établis depuis 1853 avec l'autorisation du propriétaire primitif que la dépossession aurait réduits à la misère, et finalement il se décida (14 février 1884) à autoriser de nouveau la concession de lots de ferme. Mais la confiance avait disparu ; il se présenta peu de demandes ; le gouvernement se décida

à céder la colonie à M. Cannelo Grespo, à la condition de respecter les droits acquis par les possesseurs.

Ce qui domine à Rocamora, c'est l'élément créole, qui ne travaille guère.

La colonie se compose de cent lots de vingt cuadras carrées de cent cinquante vares de côté, soit un peu plus de trentetrois hectares. — La qualité du terrain est excellente pour lagriculture comme tout le bassin du Gualeguay. La station du chemin de fer qui s'y trouve sert surtout pour l'exploitation des forêts voisines.

Rocamora n'avait guère — il y a un an — plus de deux cent cinquante habitants.

La ptieblo de Villaguay est située à douze ou treize lieues de la station de Rocamora, dans le triangle compris entre la rivière de Gualeguay et le ruisseau Villaguay à côté de la forêt de Montiel, qui couvre une grande partie de la province. Cette forêt a eu dans le temps une assez mauvaise réputation, mais à présent la civilisation a pénétré dans ce recoin ignoré sur lequel on avait forgé des légendes plus ou moins fantastiques, et qui d'ailleurs était le repaire impénétrable des matreros^ des maraudeurs, des outlaws^ enfin de tous les bandits.

Villaguay est le point le plus central de la province d'Entre Rios; son egido forme une véritable colonie, créée depuis sept à huit ans par la municipalité qui, dans ce but, se mit en rapport avec la commission centrale d'immigration. Les colons qui y prédominent sont les Belges ; ils peuvent être comptés parmi les meilleurs de la République Argentine. Il y a aussi des familles suisses et françaises, venues de la xîolonie de San José et de Conception de l'Uruguay; puis des familles italiennes, espagnoles et d'autres nationalités venues directement et spontanément.

Il y avait, lors de ma visite, une vingtaine de familles

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belges: les uns parlent français, les autres rien que le fla* mand.

J'ai admiré la propreté, le confort de leurs habitations, même decelles qui sont le plus modestes. Détail curieux : elles ont toutes leur cheminée, au lieu du foyer placé au milieu de la chambre {le fogon) qui aveugle les personnes et salit les murs.

Jules Vanovert est à la fois négociant, agriculteur et industriel. Luis Tendeau, menuisier, fabricant de sabots, est venu en Amérique avec trois cents francs seulement; il était un des plus pauvres. Son père, qui a quatre-vingt-trois ans, ne parle pas français; sa femme non plus. Sur sa table j'ai vu un catéchisme en langue flamande.

Modeste Dubuisson, sabotier, est venu à cause de son fils, parce qu'il n'avait pas assez de ressources pour lui faire une position en Europe.

Frédéric Devette sait faire des paniers avec les plantes de sarandi au lieu d'osier comme en Europe ; il est devenu agriculteur en Amérique; il a récolté cent cinquante fanègues de blé pour sept à huit qu'il avait semées.

Frédéric Vandebrande est absent quand nous arrivons chez lui; nous trouvons là deux femmes, une vieille et une jeune ; mais elles ne savent ni le français ni l'espagnol ; impossible d'en tirer un mot. Nous vojons plusieurs instroiments aratoires perfectionnés, une plantation de tabac, une luzernière, une grande étendue de terrain labouré.

Pierre Declercq a sept lots et demi de terrain; il laboure avec des chevaux; il a récolté deux cent quatre-vingt-cinq fanègues pour six qu'il avait semées. Il est Flamand, mais son père, qui a quatre-vingt-six ans, parle français. Je lui demande s'il a été soldat; il me répond négativement, mais il se souvient de la bataille de Waterloo, parce que sa famille était établie dans le voisinage. «Le canon, dit-il, faisait trembler les fenêtres. » A présent il berce son petit-tils, et ce qui le

chagrine, c'est que dans sa famille on ne parle pas le français.

Toutes les cultures réussissent à Yillaguay, excepté la pomme de terre qui est poursuivie par la mouche grise [vicho moro). Les colons se livrent à la viticulture et font du vin ; ils cultivent également le tabac qui donne de bons résultats : le tabac de Villaguay a obtenu une médaille d'or à l'Exposition de Parana. Le blé rend trente et quarante pour cent. La terre est facile à travailler, l'eau des puits est excellente, bien qu'il faille la chercher à une profondeur de vingt à trente vares ; un puits ne coûte guère plus de deux cent cinquante piastres, et il suffit pour abreuver un troupeau de cent cinquante têtes.

Les fermes [chacras) données au commencement par la municipalité (1882) ont quatre cent soixante vares de côté; on en remettait deux à chaque famille. Il est actuellement question d'élargir VÉgido.

Les colons belges sont catholiques .

.11 y a au nord de la colonie, à deux lieues de la ville, un moulin à vapeur de la force de vingt-cinq chevaux, bâti par MM. Crespi et Cuesta, Espagnol le premier. Italien le second; il communique avec la ville au moyen d'un téléphone. Ces messieurs ontaussi une boulangerie, une maison de commerce, un atelier de menuiserie et font de la culture sur une grande-échelle. Ce point-là est destiné à devenir un centre de population, une espèce de village. L'établissement doit être éclairé à la lumière électrique ; il y a aussi un service d'eaux courantes.'

Tout cela prouve que le progrès a pénétré jusqu'au cœur de la province.

Au nord de Villaguay, entre cette ville et Concordia, on commençait à l'époque de ma visite à installer une colonie allemande, qui devait s'appeler la Nueva Gerrnania ; elle aura deux lieues carrées d'étendue ; les concessions sont de

vingt-cinq hectares, dont les premières se vendaient à raison de cinq cents piastres nationales. Un de ses fondateurs est M. Germain Tjarks, directeur propriétaire du journal allemand de Buenos Aires, la Deutsche La Plata Zeitung ; il pensait y attirer des colons russo-allemands, établis dans la province de Buenos Aires, et dans TEntre Rios même. Je parlerai plus loin de cette espèce de colons.

De Villaguay je passai à Rosario du Tala, en traversant la célèbre forêt de Montiel, dans sa partie méridionale, et la rivière de Gualeguay, très basse et parfaitement guéable en ce moment. Cette forêt, composée de gnandubays (espèce d*acacia) dont le bois est incorruptible, d'espinillos (autre espèce d'acacia), de caroubiers, de talas, de coronillos et autres arbres, qui généralement n'atteignent pas une hauteur extraordinaire, est cependant et sera encore davantage dans Tavenir une source de richesse pour le pays. Elle est sillonnée de nombreux ruisseaux qui fournissent des abreuvoirs aux bestiaux et la fraîcheur aux pâturages ; aussi les terrains y ont-ils pris une grande valeur, surtout depuis que la tranquillité du pays est assurée. Le voyageur est surpris d'y trouver déjà de jolies maisons de campagne, au lieu des chaumières et des ranckos qui étaient jadis l'habitation misérable et enfumée du paysan argentin.

Rosario du Tala est une petite ville qui m'a semblé mieux bâtie que Villaguay : elle montre un grand nombre de bâtiments, qui datent seulement de quelques années et surtout de l'époque de la construction du chemin de fer central Entreriano. Comme œuvre digne d'une mention honorable, il faut aussi nommer le pont jeté sur le rio Gualeguay, et la chaussée qui permet de traverser les bas-fonds qui l'avoisinent des deux côtés et qui rendaient l'accès de la ville très diffi- •cile à l'époque des crues de cette rivière.

Rosario du Tala a comme Villaguay un egido colonisé. La plupart des colons sont venus des colonies de rÉtat de TUruguay (Rosario Oriental et autres points^ parce que le terrain leur manquait et qu'on le leur faisait payer trop cher.

Alexandre Morillon est un Anglais qui possède actuellement cent quatre-vingts cuadras de cent cinquaute vares de côté ; en 1887 il a eu un rendement de cinq cents fanègues de blé pour vingt cuadras. Huit cuadras de maïs lui ont donné trois mille arrobes.

Il y a quatre ans qu'il est ici. Il a une maison très propre, ornée de tableaux et de gravures, un puits de vingt-cinq vares de profondeur, une charrue à trois socs qui lui a coûté cent vingt-cinq piastres nationales, une moissonneuse; il a planté beaucoup d'arbres, un bosquet de peupliers et d'azédérachs. Il dit qu'il y a ici un mètre de terre végétale et qu'elle est meilleure que celle du Rosario Oriental. Sa famille se compose de onze fils, six garçons et cinq filles. On peut le citer comme un colon modèle.

Richard Hangon est un Américain du Nord (États-Unis), arrivé aussi, il y a quatre ans, du Rosario Oriental. U est né dans rillinoîs; il passa d'abord à l'Orégon, puis en Californie, où il s'embarqua pour le Chili, et arriva enfin à Montevideo, Il a quitté les États-Unis à la suite de la guerre de sécession. Son vieux père, qu'il a emmené avec lui, préfère, dit-il, ce pays aux États-Unis; ils sont quatre frères, plus les vieux parents. Ils ont deux batteuses à vapeur et une moissonneuse lieuse. Cette année, ils avaient semé vingt et une cuadras de blé; le rendement sera de quinze pour un, mais il est ordinairement de dix-huit, de vingt et même davantage. Ils emploient des charrues à deux socs avec deux couples de bœufs.

Jean-Pierre Baridon est un Italien, ou, pour mieux dire, un Vaudois, un descendant de ces familles, qui, lors de la persécution des Albigeois, cherchèrent un asile dans les monta-

gnes du Piémont et y formèrent une espèce de société indépendante, recommandable par ses vertus. Il fut un des auteurs du contrat de colonisation du Rosario Oriental ; il passa ensuite à la colonie Alejandra^ qu'une compagnie anglaise fonda dans le Chaco [Pajaro Blanco)\eTs 1870 ; mais il se vit obligé de la quitter parce que ses principes religieux et humanitaires ne lui permettaient pas d'attenter à la vie de ses semblables, et que là-bas le cas se présentait à tout moment puisque les Indiens ne cessaient d'attaquer la colonie; ils tuèrent même le directeur. C'est alors qu'il vint à Tala, adressé par le commissaire général d'immigration, Juan Dillon.

Un pasteur de sa religion, qui est venu dernièrement lui rendre visite, lui a assuré qu'il n'avait pas vu de meilleur terrain que celui-ci dans toutes ses excursions h travers les contrées platéennes. Il arécolté, en 1887, deux cent quatrevingt-cinq fanègues de blé.

On peut cultiver ici avec succès le blé, le maïs, le lin, la patate, Tarachide et aussi la vigne.

Baridon qui est ici depuis douze ans, est le premier qui ait fait de l'agriculture sur une grande échelle.

Les premiers colons ont reçu leur ferme à raison de cent piastres, payables en trois ans, sans intérêt. La municipalité voulait par cette libéralité attirer les familles.

Au sud de Tegido, on trouve l'établissement de M. Pagola qui fait aussi de l'agriculture sur une grande échelle et qui ensemence jusqu'à cinq cents cuadras. .

Les habitants du Tala assurent que leur farine est presque aussi bonne que celle du Diamante ; or le blé de cette dernière localité a été classé en Europe au nombre des meilleurs du monde entier.

Lé département du Tala a donc un brillant avenir devant lui.

Parana, le 4 avril 1888.

Nous voici sur les rives du Parana ; nous y trouvons d'abord la colonie russo-allemande à laquelle on a donné le nom d'Alvear. Ce nom rappelle le souvenir d'un des généraux célèbres de Tlndépendance. Cette colonie est située à une dizaine de lieues au sud de Parana, capitale de la province.

C'est une colonie officielle, c'est-à-dire fondée par le gouvernement national, sur les terrains offerts par le gouvernement provincial; elle a un peu plus de dix ans d'existence et est peuplée par de soi-disant colons russes, qui en réalité sont allemands ; car ils ne parlent pas d'autre langue, et on ne trouve guère d'individus parmi eux qui connaissent la langue de Puchkine, bien qu'ils soient tous nés en Russie.

D'où viennent ces colons? Des bords de la Volga ou du Volga; à ce sujet, il faut faire un peu d'histoire.

Au siècle passé, l'impératrice Catherine II, cette souveraine que les philosophes français ses correspondants appelèrent la Sémiramis du Nord, qui écrivait au roi Voltaire, qui nommait Diderot son bibliothécaire après lui avoir acheté sa propre bibliothèque, Catherine, dis-je, suivant l'exemple de Pierre le Grand, qui avait voulu civiliser la Russie à coups de knout et de hache, s'occupa d'introduire des agriculteiurs européens dans ses Etats pour enseigner l'agriculture à ses Cosaques. A cet effet elle fonda diverses colonies dans les parages nommés plus haut; mais elle ne pouvait attirer des

émigranls sans, avoir quelque attrait particulier à leur offrir.

Le plus puissant fut Texemption du service militaire pour eux et leur postérité pendant cent vingt ans. Grâce à ce privilège un grand nombre d'Allemands allèrent s'établir en Russie; ceux-ci se multiplièrent à un tel point que, d'après ce que me disait le secrétaire et interprète du juge de paix, les descendants en seraient plus nombreux que les habitants

Cette affirmation est-elle exagérée? On sait que dans les temps anciens, la Germanie produisait un grand excès de population; aussi un écrivain latin Tavait-il appelée magna offxcina gentkim, c'est-à-dire grande fabrique de peuples; cet excès devait nécessairement chercher une issue au dehors. A cette époque, on ne connaissait guère TAmérique du Nord, qui d'ailleurs était encore soumise au système colonial; on n'avait pas vu se produire ce grand courant d'émigration dont notre siècle a été témoin, et dont les dimensions l'ont fait comparer à VExode des temps anciens, de même qu'aux invasions des barbares du moyen âge ; c'est pourquoi les Allemands devaient émigrer à l'intérieur de l'Europe, ou se faire soldats comme les Suisses dans les armées étrangères. C'est en cette qualité qu'un gjand nombre d'entre eux vinrent se battre contre les milices de Washington. Ils avaient été envoyés par le souverain du Hanovre : celui-ci, faisant abstraction de tout sentiment d'humanité, les vendait comme chair à canon. Enfin, quoi qu'il en soit, les Allemands formèrent en Russie de grandes colonies, tout en gardant leur autonomie, comme on dit à présent, leur religion, — il serait peut-être plus exact de dire fanatisme religieux, — leur langue, leurs coutumes, leurs usages, et même leurs pipes : un Suisse allemand éclairé m'a affirmé que c'était encore celle de leurs ancêtres.

Cependant les années s'écoulaient : que sont les années dans la vie de l'homme? Que sont les siècles dans la vie de

rhumanité? Le terme de cent vingt ans finit par échoir comme tous les termes du monde, et alors les descendants des colons allemands se trouvèrent dans Taltemative d'opter entre le service militaire et une nouvelle émigration. C'est ce dernier parti qu'ont pris un grand nombre d'entre eux.

Ceci vint aux oreilles de l'empereur du Brésil, qui, à cette époque, se promenait en Europe : il chercha à attirer dans son empire intertropical ce courant inespéré de population. Effectivement^ les émigrants allemands arrivèrent au Brésil, où ils avaient été devancés par des compatriotes, dès les temps de l'Indépendance. Mais le pays ne leur convint pas, sans doute à cause de la chaleur et d'autres circonstances : sur ces entrefaites ils entendirent parler des avantages qu'offrait la République Argentine; ils s'adressèrent au gouvernement national, qui leur fit une réponse affirmative.

Tel fut le point de départ des colonies soi-disant russes, et que Ton devrait au moins appeler rws50-a//^ma7irfe5, que l'on trouve dans TEntre Rios et dans la province de Buenos Aires, à Diamante et à Olavarria,

Les Russo-Allemands ne colonisent pas comme les autres immigrants; ils ne se dispersent pas sur toute l'étendue du territoire subdivisé en parcelles, chaque famille se plaçant au centre de sa ferme, de son domaine; ils forment un groupe, ou, pour mieux dire ,plusieurs groupes, des villages, des réunions de familles, à l'inslar des villages d'Europe ; ils laissent dans l'indivision le terrain cultivable; je veux dire qu'ils ne l'entourent pas de pieux, de fils de fer, de fossés, de haies. Cependant chaque chef de famille a sa concession parfaitement délimitée. Cela fait que la colonie russo-allemande ne se distingue pas du campo voisin, après la récolle, si ce n'est par quelques différences dans la végétation.

Les Russo-Allemands ne plantent pas d'arbres; ils ne

font pas de vergers, pas de jardins; ils ne sèment pas de légumes; ils donnent pour motifs que les fourmis et le vicho tnoro (espèce de cantharide grisâtre) les détruisent. D'ailleurs, ils ne pourraient les soigner, étant réunis sur un petit espace de terrain. Les terrains de village, les lots ne sont que de Irenlesept vares par côté. Une large rue centrale divise le village en deux parties à peu près égales. C'est là qu'habitent toutes les familles avec leurs poules, leurs oies, leurs cochons, leur bétail. La volaille et les cochons se promènent dans les rues ; mais les bêtes à cornes sont conduites au pâturage dès le matin par un pâtre collectif payé par la commune; il reçoit, mVt-on dit, 350 piastres par an. A l'entrée de la nuit, le troupeau revient au village , les animaux connaissent parfaitement leur maison particulière et se rendent directement à la querencia : on appelle ainsi dans la Plata l'endroit de prédilection du troupeau, que l'animal retrouvé toujours, même quand on l'a emmené à de grandes distances.

Les Russo-Allemands ne se servent pas de bœufs pour labourer; ils apprivoisent et dressent des chevaux qu'ils emploient à la charrue et au char, et ils en obtiennent les meilleurs résultats. Sans doute le cheval travaille plus rapidement que le bœuf; il est certain qu'on ne le mange pas quand il est hors . de service, mais, assure-t-on, ce n'est qu'un préjugé.

Les Russo- Allemands s'entendent très bien à soigner les chevaux; on m'assure qu'un cheval dressé par eux a ét^ vendu 400 piastres à un amateur de Parana; ils achètent de préférence des poulains pour les élever dès les premiers moments, ce qui prouve qu'ils sont bons éducateurs et dignes d'entrer à la société protectrice des animaux.

La colonie russo-allemande du Diamante ou colonie Alvear est comprise entre le ruisseau du Salto et la rivière de FEnsonada. Elle se compose de six villages qui sont Santa

Maria ou Viscacheras^ Conception ou Spaisékury San José on la Brésilienne, San Franscisco ou la Araha (araignée), Agriculteurs ou Protestants^ Santa Cruz ou Keller ; ce dernier est connu aussi sous le nom de Salto^ parce qu'il se trouve à c6té du ruisseau de ce nom.

Voici comment on explique le nom de Yiscacheras :

Les colons^ n'ayant pas eu le temps ou les moyens de construire leurs premières habitations, imaginèrent de les creuser dans la terre, comme les Viscachas^ et c'est pourquoi les fils du pays ont donné ce nom au village primitif.

La viscacha est un animal de la famille des rongeurs, de la grosseur d'une marmotte, si ce n'est davantage, qui se terre et qui fait beaucoup de dégâts dans les plantations ; il ne sort de son terrier qu'au coucher du soleil et pendant la nuit; il est bon à manger, surtout quand il est jeune. Il est très abondant dans les provinces argentines.

Le village de Viscacheras est le plus important par sa population et par ses constructions ; il a été en quelque sorte la ruche-mère d'où sont sortis les essaims qui sont allés dans plusieurs directions ; il a une chapelle qui a coûté« plus de 40.000 piastres, et qui a été bâtie aux frais des colons.

Spatsékur et Keller sont des noms de colons, de colons notables.

Le village brésilien est ainsi nommé parce qu'il fut peuplé par des familles qui avaient auparavant essayé de s'établir au Brésa.

Celui de San Francisco s'appelle aussi Araûa parce qu'il est à côté d'un ruisseau de ce nom ; c'est le moins important ; car un grand nombre de familles, n'ayant pas assez de terrains, l'ont quitté pour s'établir hors de la colonie, à douze ou treize lieues au nord de la ville de Parana, à l'est de la colonie de Cerrito. Ils ont acheté là un peu plus d'une lieue carrée et ont formé un autre village qui compte environ une cinquantaine de familles.

Enfin la colonie Agriculteurs s^appelle aussi Protestants, parce que les individus qui la composent appartiennent à la religion réformée. Soit dit en passant, ce village ma semblé de meilleure apparence que les autres, et Ton m'a assuré que c'était le plus riche.

Les enfants abondent partout dans les rues. C'est une fourmilière de têtes blondes des deux sexes, qui jouent devant les maisons et qui vous regardent avec curiosité quand vous passez en voiture, car c'est un spectacle nouveau, qui vient interrompre la monotonie du village.

Il y a trois chapelains dans la colonie Alvear et un pasteur, tous salariés par les colons mêmes. Il y a aussi quatre écoles avec des instituteurs allemands, payés également par les colons, et qui enseignent exclusivement en allemand, d'abord parce qu'ils ne savent pas d'autre langue et ensuite parce que les parents le veulent ainsi. Le gouvernement avait établi une école au centre de la colonie, mais l'instituteur a dû abandonner la place, faute d'assistants.

Dans le village de Salto j'ai visité une école où une cinquantayie d'enfants des deux sexes se trouvaient alors réunis. L'instituteur est un jeune homme nouvellement arrivé au pays, engagé à raison de cent vingt-cinq piastres par an, qui doit remplir en même temps les fonctions de sacristain de la chapelle qu'on est en train de construire. A l'aide d^un interprète je lui ai dit que cela ne suffisait pas pour faire fortune, mais que, s'il apprenait l'espagnol, il pourrait obtenir une subvention de l'État. Il m'a répondu que les colons lui avaient acheté une grammaire et qu'il allait l'étudier.

Le chapelain de Viscacheras gagne soixante piastres par mois, plus le casuel et le logement.

Traversant le village, j'entrai à l'église déserte en ce moment. Le chapelain lisait son bréviaire derrière le confessionnal : je m'approchai de l'autel en faisant retentir le pavé

SOUS mos grosses bottes ; j'avais envie d'engager la conversation avec lui, mais il ne leva pas la tête et resta plongé dans sa méditation religieuse. C'est un homme qui doit friser la cinquantaine.

Le pasteur protestant gagne quatre cents piastres par an, plus six fanègues de blé et autant de fanègues de maïs, et pardessus le marché fait les fonctions de maître d'école.

Chaque village a son organisation; il y a un conseil électif composé de trois individus nommés par les chefs de famille, un président nommé Forster et deux assesseurs.

De temps à autre a lieu une assemblée générale des pères de famille; les femmes aussi y assistent. Les chefs de famille ont voix consultative, mais c'est le conseil seul qui décide après avoir entendu l'opinion de tous. L'assistance des femmes, sans lesquelles, à ce qu'il semble, on ne prend jamais de résolution, rappelle la phrase de Tacite, l'historien célèbre, dans sa description des mœurs des Germains : a Ils croient que les femmes possèdent une faculté de divination. »

Par conséquent aucun mari ne fait de contrat sans avoir consulté sa femme.

C'est le conseil qui décide quelles sont les terres que Ton doit labourer, celles que Ton doit laisser en jachère ou réserver pour le pâturage. C'est lui aussi qui décide les achats ou les louages de terrain, etc.

Je parle par ouï-dire, je n'ai pu interroger directement les colons, qui d'ailleurs sont très méfiants.

L'ascendant du conseil ou, pour mieux'dire, son autorité est extraordinaire. Je vais en citer un exemple. On avait placé un des villages dans un parage qui lui semblait ne pas réunir les qualités voulues; on avait cru être à côté d'un ruisseau d'eau permanente, et il avait séché. Voyant cela, le conseil résolut d'emporter le village tout entier pour le mettre dans un endroit plus convenable. Tous les chefs de

famille, excepté quatre, s'inclinèrent devant la résolution : encore ceux-ci finirent-ils par céder, moins un qui ne pouvait rester seul dans une localité abandonnée.

Voici encore une circonstance qui prouve à quel point ils poussent l'esprit de soumission et de rigorisme disciplinaire : Quand on fonda la colonie, les colons eux-mêmes demandèrent au pouvoir national qu'il conférât au conseil et h son chef la faculté d'infliger des peines pécuniaires et même afflictives, c'est-à-dire le droit de châtiment par le fouet. Il va sans dire que les autorités répondirent négativement à cette demande; mais les Russo-Allemands ne voyaient là qu'une disposition très simple, très naturelle, et c'est ce qu'il faut faire remarquer.

Les Russo- Allemands mettent en pratique la méthode coopérative; mais elle n'est pas obligatoire, à ce que m'a dit le chapelain belge qui dit la messe au Cerrito. Us labourent et sèment en commun les terres qu'on doit cultiver, et ensuite ils tirent au sort pour savoir l'étendue de terrain qui revient à chaque famille; il en résulte que le propriétaire de vingt cuadras carrées par exemple peut les avoir, semées, sur autant de concessions difi'érentes. C'est-à-dire qu'il est maître de la récolte qui s'y trouve.

Cet esprit de discipline et d'association donne aux Russo- Allemands une force de production extraordinaire; les résultats le prouvent : c'est pourquoi le terrain leur manque déjà, et ils vont en acheter, et en louer dans toutes les directions; au Cerrito, ils ont acheté un peu plus d'une lieue à raison de trente- trois piastres la cuadra, ailleurs à cinquante, ailleurs encore à quatre-vingts, chose qu'on n'avait jamais vue dans l'Entre Rios.

Quant au louage, ils payent dix piastres par cuadra pour le blé et six arrobes de maïs pour le maïs. Naturellement les terrains des bords du Parana, qui ne conviennent guère pour

Félevage du bétail, ont acquis une valeur extraordinaire, grâce à l'arrivée des colons. Il faut ajouter que ceux-ci excellent dans la culture du blé et que les céréales remises par eux ont été classées en Europe parmi les premières du monde, comme je Tai dit plus haut.

Les Russo-Allemands envoient des émissaires dans toute la province; je l'ai déjà dit, ils n'ont pas assez de terrain. On m'a assuré qu'il y a plus de cent familles à qui la terre manque, et qu'elles sont obligées de se louer pour cent piastres par an plus un peu de blé qu'elle» se réservent, c'està-dire pour le prodmt de moins d'une cuadra.

En Europe, il y a d'autres familles qui se disposent à émîgrer; mais l'émigration devient difficile, car le gouvernement russe ne donne pas de passeport aux jeunes gens qui peuvent fournir le service militaire ou qui vont toucher à l'âge du recrutement.

Les Russo-Allemands ont leurs partisans et leurs adversaires. Les derniers préfèrent le système diBpersif : chaque colon sur sa ferme, avec sa maison, son jardin, ses plantations. Les premiers disent que le système du groupement est plus conforme à la sociabilité humaine, qu'il permet les institutions qui deviennent impossibles par l'autre système, et entre autres l'enseignement de l'enfance. Il est impossible, matériellement impossible, de faire l'éducation de la jeunesse, quand les familles sont éparpillées à de grandes distances les unes des autres; or, pour prospérer, une famille a besoin de grandes étendues de terrain, au moins cinquante ou cent hectares.

Ajoutez que la nostalgie s'empare facilement des immigrants isolés, surtout des femmes, tandis que le groupement transporte la patrie avec tous ses souvenirs et ses traditions au pays d'adoption : ce qui chasse la mélancolie du foyer domestique. C'est pourquoi, quand le gouvernement français

voulut sérieusement coloniser TAlgérie, il chercha à faire des villages départementaux, c'est-à-dire composés d'individus originaires du même département.

Mais, objectent les adversaires, ces individus ne s'assimilent pas; ils forment une eiitité nationale distincte, qui reste isolée ; cela ne laisse pas que d'avoir des inconvénients. Ce qui le prouve c'est l'exemple de ces mêmes Russes qui ont habité Ja Russie pendant cent vingt ans, et dont aucun, ou peu s'en faut, ne savait parler russe.

Quant à moi, je crois que cet inconvénient n'est pas à craindre dans la République Argentine, grâcQ à l'action des institutions libres et au contact des autres hommes qui arrivent ici de tous les points dumonde. La Russie était et est encore le pays de l'exclusivisme, une puissance semi-asiatique, semi-européenne.

Au contraire la République Argentine est la patrie du cosmopolitisme, ainsi que le déclare le préambule de la Constitution, et cela dit tout,

Ayons donc confiance en l'avenir.

Ce pays sud-américain est un grand laboratoire de races.

Qui sait si ces Russo-Allemands, formés par la discipline slave , ne sont pas venus ici pour préparer l'avènement d'une nouvelle forme sociale, qui saura concilier les efforts de l'autonomie individuelle, qui est inaltérable, indestructible comme la personnalité humaine, avec le concours harmonique de tous les membres de l'activité sociale?

Cette synthèse, qui se montre au bout de la perspective, fait disparaître les défauts, pour ne laisser que les avantages ; mais ici je m'arrête aux limites de la réalité, sur les frontières de l'utopie. C'est à l'évolution humanitaire qu'il, faut laisser le soin de préparer, d'accomplir les réformes que nous entrevoyons dans l'avenir.

Voici les résultats de la statistique dressée dans la colonie Alvear au mois de décembre dernier (1881) :

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