hommes, 1.642 femmes
Espèce porcine, 4.000 individus;
Espèce bovine, 3.150;
Espèce chevaline, 2.700 ;
Espèce ovine, 1.050;
620 charrues, 400 moissonneuses, 12 batteuses à vapeur, 650 chars à quatre roues, 1,200 herses, 400 égraineuses.
On avait semé 5.200 cuadras de blé, 2.000 cuadrasde maïs, 15 de pastèques, 20 de pommes de terre et patates douces, 250 de luzerne et d'orge.
Il y avait 650 maisons.
Nombre de concessions : 421 ; la concession est de 20 cuadras de 150 vares.
Le nombre des familles était de 452 ; mais depuis lors, il en est venu un grand nombre, je lai déjà dit.
Le gouvernement national a vendu les premières concessions à raison de 112 piastres chacune.
Il y a un moulin à vapeur à cylindres de la force de 12 chevaux et cinq moulins à eau.
Sur la rive du Parana on a tracé le dessin d'une ville composée de 411 cuadras de 10.000 mètres carrés, qui ont été vendues à raison de 8. piastres 24 centavos chacune, à la condition d'enclore et de peupler.
Cette position est très pittoresque, elle domine le rio Parana.
Les autorités de la colonie sont : un juge de paix, un commissaire et des alcades, plus une espèce de commission municipale (commission de fomenio).
Indépendamment des Russo-Allemands, il y a dans le département de Diamante un assez grand nombre de colons d'autres nationalités, qui occupent surtout ïegido ; ceux qui prédominent sont les Frioulans; on appelle ainsi les émi-
grants venus du pays de Frioul et des provinces de Trieste, du Tyroltrentin, enfin des pays italiens qui sont soumis à TAutriche.
Tout Tegido est peuplé, enclos avec du fil de fer et cultivé. Les maisons blanchies avec leurs toits de tuiles de Marseille qui se détachent sur le tapis de verdure du campo^ ainsi que les bosquets et les bergers, donnent au paysage un aspect infiniment plus varié que l'ensemble monotone de la colonie Alvear.
Les environs du Diamante sont très ondulés, très accidentés ; le terrain continue à s'élever constamment jusque sur les bords du fleuve, oii il forme une berge très élevée, presque perpendiculaire, d'oii la vue embrasse une étendue immense. La position du Diamante, qu'on appelait autrefois Piinta-Gorda, est une des plus pittoresques des rives du Parana : au soleil levant on aperçoit parfaitement la ville de Coronda dans la province de Santa Fé, au milieu de la végétation arborescente qui Tentoure.
Le port du Diamante, accessible aux navires d'outre-mer, promet un brillant avenir à cette localité : il faut ajouter à ces éléments de prospérité la fertilité de ses terres, la supériorité reconnue de ses blés, que Ton paye toujours mieux que ceux des autres provenances, à tel point qu'il y eut une époque où Ton introduisait des blés de Santa Fé au Diamante pour faire croire au dehors qu'ils y avaient été récoltés : on les payait une piastre plus cher. Cette supériorité doit être attribuée sans doute à la nature calcaire du terrain.
Ce qui manque à cette localité, c'est un embranchement qui la relie au chemin de fer central d'Entre ,Rios, mais elle ne tardera pas à l'avoir.
Parana, avril 1888
Le département du Parana, dont le chef-lieu est la | capitale de la province, compte plusieurs colonies. Comme ces terrains ne valent pas, pour l'élevage des animaux, ceux de la zone de rUruguay,ils sont forcément destinés à l'agriculture proprement dite, d'autant mieux qu'ils conviennent parfaitement pour la culture des céréales. Ce sera d'ailleurs le meilleur moyen de perfectionner les races d'animaux, puisqu'il permettra de cultiver les plantes fourragères et d'appliquer la stabulation.
> Les principales colonies sont les suivantes : la colonie municipale qui est située dans Vegido proprement dit^ la colonie Très defebrero (trois février, cette date est Tanniversaire de la bataille de Gaseros) fondée à la suite du municipe par MM. Brugo frères et connue aussi sous leur nom. Ces deux colonies en réalité n'en forment qu'une.
Plus loin on trouve une colonie fondée par M. Joachim Auli, qui appartient aujourd'hui à M. Vieyra, gérant de la Banque nationale. A la station Crespo, sur le chemin de fer, est la colonie de ce nom ; elle a été fondée par l'avaut-dernier gouverneur de la province, mort à peine monté au pouvoir.
Au nord, nous trouvons la Ville Urquiza, sur la rive du Parana et à côté de la petite rivière de La Couchas ; la colonie Nouvelky à l'ouest de la première et qui n'en est
que la continuation ; plus au nord la colonie du Cerrito et la colonie Santa Maria .
Enfin plus au nord encore, à vingt lieues de la capitale, on trouve la colonie Hernandarias . Il faut nommer aussi les colonies Argentina et Méroxi. Je suis exposé à faire quelque omission, parce que chaque jour voit naître une colonie nouvelle. Par exemple, le docteur Ramon Fèbre, exgouverneur de la province, va en établir une sur Testancia qu'il possède à trois lieues de la capitale ; elle aura une lieue de superficie ; à Tépoque de ma visite il y était déjà arrivé une soixantaine de Roumains^ qui avaient amené des buffles des rives du Danube. C'est la première fois qu'on entend parler de Roumains dans ce pays, oti l'on vient de toutes les parties du monde.
M. Antonio Fragueiro fait aussi de la colonisation. Ceci posé, mettons-nous en marche.
La colonie municipale fut fondée en 1878 par M. Antonio Crespo, riche propriétaire de Parana ; il proposa à la municipalité de diviser un terrain qu'il possédait au sud de la ville, tout en mettant à profit les dispositions de la loi qui lui permettait d'en garder la moitié. Sa proposition fut acceptée. La municipalité établit sur l'autre moitié le premier noyau de colonie: c'étaient trois familles vénitiennes, en tout vingtdeux personnes, auxquelles on livra un lot de terre et les moyens de s'installer. La concession est de seize cuadras carrées ; on la vendait vingt piastres la cuadra, payables à longs termes par annuités. Elle vaut aujourd'hui plus de cent cinquante piastres. Le bureau national des terres et colonies envoya un secours pécuniaire de 3756 piastres fortes et 56 centimes, pour aider à l'installation de la colonie. Cette somme a dû être remboursée.
La superficie de cette colonie est de 10,862 hectares, divisées en quatre cents concessions, toutes occupées. La
population est de 1.650 personnes. La nationalité la plus nombreuse est Titalienne. Les cultures sont le blé, le maïs et toute espèce de légumes.
Dans la colonie municipale j'ai visité Pierre Legrand ; c'est un Suisse du canton du Valais ; arrivé en 1856, marié, père de six enfants; il a un moulin à vapeur à cylindres, de la force de 10 chevaux. 11 déclare qu'il préfère l'Amérique à TËurope et que la terre d'Entre Rios vaut mieux que celle de Santa Fé. Il ajoute qu'ici on peut faire partout des réservoirs d'eau (tajamares) ; les colons de Santa Fé sont trop loin des points d'embarquement : les frais de transport absorbent une partie de leurs bénéfices. Le rendement du blé eu 1887 a été de vingt-cinq à trente pour un. La luzerne est la culture la plus lucrative ; elle dure de six à sept ans, mais, dit-il, il faut la couper avec la faux.
Jacques-Henri Salioz est aussi un Suisse valaisan, mais il n'est pas venu directement ici comme Legrand ; il a commencé par habiter San Geronimo , colonie de Santa Fé (1872;) il passa ensuite à Parana où il se maria avec une Valaisane.il Sl yin^ cuadras de terrain, une jolie maison à toit de tuiles de Marseille, un puits, qui a quatorze vares de profondeur, avec pompe, des azédérachs autour de Thabitation, un verger ; il cultive aussi la vigne.
La veuve Brasseur est de Paris ; son mari, horticulteur, mourut du choléra: il avait commencé une qtiinta qui devait avoir huit cuadras d'étendue et où il avait acclimaté un grand nombre d'essences européennes.
Jean Pralong, Suisse français, a un moulin à vapeur de la force de 16 chevaux.
Giovanelli, propriétaire d'un grand four à chaux à Parana, a inauguré dernièrement un moulin à vapeur dans cette colonie ; il lui a coûté quatre-vingt mille piastres ; il promet de faire d'aussi bonne farine que celle de Sanla Fé.
Passant le petit ruisseau de las Tunas^ on se trouve dans la colonie Très de Febrero. Le commissaire Zeballos qui m'accompagne me mène chez le curé Domingo Garafasu. Celui-ci est un Italien, comme son nom Tindique; il fait bâtir une église qu'il a mise sous le patronage de saint Benoît, parce que c'est le patron des travailleurs.
« Ici, dit-il, nous sommes tous travailleurs. » En effet, il était lui-môme en mianchesde chemise, une règle à la main, en train de diriger les maçons et les hommes de peine ( peons):
Le petit village, qui s'élève autour de l'église, aura maison d'école et toutes les industries nécessaires. On va y bâtir des maisons de campagne, des villas pour les familles de Parana ; il y aura un téléphone et un tramway.
J'allais oublier une ferme-modèle où les enfants apprendront Tagriculture.
Voilà un prêtre intelligent et progressiste.
Antonio blscaraiip est un Italien piémontais ; il est arrivé, il y a sept à huit ans : il apportait quelque argent ; il possède actuellement 80 ciiadras carrées, et soixante-dix têtes de bétail, auxquelles il donne à boire l'eau d'un puits qu'il a creusé au sommet de la colline et qui par conséquent doit être très profond ; enfin il récolte environ 500 fanègues de blé.
Joseph Genolet est un Suisse yalaisan : il fut un des premiers fondateurs de la colonie Esperanza, Il s'embarqua à Dunkerque en 1835 pour la terre ignota. Il quitta cette colonie parce qu'il n'avait pas assez de terrain, cpmme.firent d'ailleurs beaucoup d'autres pour le même motif. Puis les Indiens inquiétaient les colons ; ils leur volaient le bétail et enlevaient même des personnes. A ce sujet il me répétja. l'histoire — que je connaissais déjà — d'un enfant de la famille Favre, qu'ils emmenèrent en captivité. L'enfant grandit, devînt honime et finit par être une espèce de cacique de ces mêmes Indiens, î{i\\ avaient beaucoup de respect pour lui à, cause de ses. qua-
lités physiques et morales, à tel point qu'il préféra la vie sauvage à la vie civilisée et qu'il resta définitivement dans les forêts du Chaco. Ce fut en vain que ses parents rappelèrent : il vint leur rendre visite, mais il retourna immédiate^ment à la tolderia (le campement des Indiens) et il mit son influence à faire respecter les colons par ses sujets.
Tel est le singulier attrait que la vie indépendante exerce sur certaines âmes ! Jean-Jacques Rousseau avait-il donc raison de vanter les charmes de la forêt primitive, ou bien le cacique Favre pensait-il, comme Jules César, qu'il vaut mieux être le premier dans un village que le second à Rome?
Que les moralistes et les sociologues s'amusent à résoudre la question.
A propos de sociologie, je dois dire qu'Auguste Comte a fait école à Parana : un fondateur de colonie a bâti un village, le village Racedo (nom d'un ex-gouverneur) où les rues portent les noms de Littré, Spencer, Mill et autres grands hommes du calendrier positiviste.
Mais revenons à Genolet : il a quatre concessions, une batteuse à vapeur qui lui a coûté 3.700 piastres or, et une moissonneuse. Il a fait deux voyages en Europe et en a ramené un grand nombre de familles qui ont prospéré à souhait ; Tune d'elles est propriétaire de cinq lieues de terrain.
11 a fait de son fils un mécanicien ; il n'en a pas fait un docteur, comme tant d'aulres Européens enrichis, qui considèrent comme avilissant le travailindustriel qui leur a donné la fortune ; il comprend que la mécanique est le grand levier du monde moderne ; car, ainsi que le dit Stuart Mill, si je ne me trompe, l'homme ne dispose ici-bas que d'une chose, le mouvement.
La colonie Très de Ft brero fut fondée en j uillet i 879. Elle eut
pour base, ma dit un des frères Brugo lui-même, un groupe de huit familles autrichiennes ou frioulanes, que les entrepreneurs prirent à l'hôtel des immigrants. Les huit premières familles furent parfaitement installées à la colonie ; on leur livra uQe habitation, des charrues de première qualité, des bœufs, des chevaux, des vaches laitières, la nourriture pendant une année. Dès que ces familles furent installées, elles firent savoir à leurs connaissances d'Europe la manière dont elles avaient été traitées, et les avantages que le pays promettait. Cette communication produisit le meilleur effet et immédiat. Peu de mois après, on vit arriver inopinément quarante-cinq familles, toutes apparentées ou amies des fondatrices ; et c'est ainsi qu'elles continuèrent à venir tant qu'on voulut en recevoir.
MM. Brugo ont fondé la colonie à leurs frais, sans aucune ide du gouvernement ni de personne ; la colonie a payé la ontribûtion directe dès le premier moment; on n'a jamais demandé de privilège d'aucune sorte. Toutes les familles ont rempli loyalement leurs engagements et sont actuellement propriétaires absolues des terrains qu'elles occupent.
La colonie compte aujourd'hui (1888) cent vingt-sept familles, soit deux mille quatre cents âmes environ, réparties sur une étendue de 2.900 cuadras carrées.
Les colons ont bâti à leurs frais une église et d'autres mai sons publiques évaluées à 30.000 piastres.
Le territoire do la Villa Urquiza commence au nord de la rivière de las Conchas^ à quatre lieues de la ville de Parana ; cette colonie est une des plus anciennes de la République, si ce n'est la plus ancienne, puisqu'elle date des premières années du gouvernement de la Confédération qui s'établit dans cette ville après la victoire de Caseros et la sécession do Buenos Aires.
Celui qui en eut l'initiative, ce fut le colonel Clémente,
Espagnol au service du pays. On y avait installé d'anciens militaires, mais ceux-ci n'étaient guère disposés à échanger Tépée contre la charrue ; ils vendirent ou abandonnèrent leurs lots de terre, trop exigus d*ailleurs {10 cuadras) et furent remplacés par une autre espèce de colons, Allemands ceux-ci pour la plupart. Il en existe encore un aujourd'hui : le vieux Kosembroek, de Hambourg, àgéde 79ans (1888), qui futautrefois négociant et dont le fils est employé à la délégation politique (espèce de sous-préfecture).
Mais pendant les premi<Tes années la colonie fut connue sous le nom de las Couchas^ à cause de sa situation à côté de la rivière de ce nom ;< en 1858 on lui donna le nom de Villa Urquiza ; %i en 1860, sous le ministère de M. Luis José de la Pena, il fut procédé à sa réorganisation.
Malgré tout, la colonie n'a guère prospéré ; aujourd'hui même on y voit peu de progrès. D ailleurs, elle n'a qu'une lieue d'étendue ; un espace aussi exigu ne lui permettait pas de développement.
LegouvernementdudocteurFèbre 4875-1879) pritle parti de l'élargir et lui assigna trois lieues de plus qui forment ce qu'on appelle la colonie Nouvelle, La population de cette colonie s'élève à deux mille habitants ; elle est éminemment cosmopolite ; on y trouve des Argentins, des Allemands, des Espagnols; le terrain convient surtout pour la culture de la vigne.
De la Villa Urquiza nous passons à la colonie du Cerrito, Elle est située ou plutôt elle commence à douze lieues de la ville
de Parana, dans VestanciaàQ ce nom, qui a appartenu succèscessivement àla banque argentine et à MM. Anarchasis Lanus et Lezica. Ces derniers avaient l'intention de la coloniser, mais la mauvaise situation de leurs affaires les obligea à la remettre à la Banque, qui vendit le terrain aux. erichèrçs. Elle a été fondée en 1882 par un syndicat de six-perâonnes
parmi lesquelles figuraient le docteur Fèbre et le colonel Antélo, tous les deux ex-gouverneurs delà province. Elle est administrée actuellement par un citoyen italien, M. Castagno, qui réside à Parana.
L'estancia avait une étendue de trente-neuf lieues et demie (106.650 hectares).
La colonie comptait, en 1888), cent soixante-dix familles, dont quinze françaises, dix-huit[allemandes, trente argentines et toutes les autres italiennes.
11 y a quatre cents concessions de 25 cuadras chacune, groupées quatre par quatre.
Les premières concessions ont été vendues à 200 piastres, payables en trois ans, avec 10 0/0 d'intérêt, mais celte condition n'a jamais été observée rigoureusement. Actuellement (1888) on vend le lot à 600 piastres nationales, dans le même terme et avec le même intérêt.
Le terrain destiné à la colonisation embrasse une étendue de dix lieues carrée's (de 1.600 cuadras chacune) ; il fait face au Rio Parana sur une longueur de trois lieues, et a un port très commode, dit de la Ciirtiembre (tannerie) parce qu'il y eut autrefois un établissement de ce genre; au même endroit on va fonder une ville qui portera le nom de San Martin,
Toutes les familles ^ont leurs moissonneuses-lieuses, il y a aussi dans la colonie sept batteuses à vapeur.
Les premières familles ont reçu quelques avances ; mais on a remarqué que cette mesure ne donnait pas de bons résultats; elle invitait les colons à la paresse, au lieu de les rendre laborieux, tandis que celles qui n'ont reçu que la terre travaillaient davantage.
Au moment où je visitai la colonie, M. Nicolas Felter construisait un moulin à vapeur.
Un des premiers habitants de la colonie est M. Primo Aquilino, négociant. 11 se livre aussi à l'agriculture, a fait de grandes plantations que l'on aperçoit de loin sur cette vaste
plaine et qui interrompent la monotonie du paysage. Il remplit enfin les fonctions d'alcade.
J'ai vu chez lui les portraits du président de la République Juarez Celman, de Garibaldi, du roi Ilumbert, de la reine d'Italie, de Mazzini, de Victor-Emmanuel et du prince de Naples.
A côté de lui, on trouve la famille d'Antonio Nani, Italien comme l'autre ; il a sept concessions et emploie deux moissonneuses. Il est venu, il y a sept ans ; il a été autrefois à Villa Urquîza. Il ne sème que du blé : il dit que le maïs épuise la terre. L'an dernier .1888' il a ensemencé 87 hectares.
Jacques Boléro, Italien aussi, a la même étendue de terrain; c'est un des colons qui ont le mieux réussi ; il a deux moissonneuses, dont une californienne. On appelle ainsi une machine qui fait tomber le blé coupé dans une charrette qui raccompagne, sans qu'il soit nécessaire do lier la javelle.
Désiré Lourdcl est un Français <lu Pas-de-Calais), jardinier marié, mais sans enfants. Il a planté une grande. y w?;2^a où il a des arbres fruitiors, des arbres d'ornement, tels que leucalyptus, l'acacia dealbata, le cina cina, Pazodérach, etc. Il cultive aussi la vigne.
11 a deux concessions; il en laisse une pour le pâturage ; l'an dernier, il a récolté lîîO fanègues de blé.
Les terrains delà colonie du Orrito sont très bons pour la culture du tabac; des Paraguayens qui le cultivent affirment qu'il égale celui du Paraguay.
J'ai déjà dit qu'on est en train de fonder au port de la Curtiembre un jnieblo qui doit porter le nom de San Martin ; je dois ajouter qu'au sud on établira le pueblo Moreno, et au centre le pueblo Général Paz.
En résumé, la colonie du Cerrito peut être considérée comme la plus importante du département du Parana.
Au sud-est de la colonie Cerrito on trouve la colonie fondée
DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE i03
par M. Florentino Urrutia, connue sous le nom de Florentùia et de Rivadavia; elle comprend seulement quarante-deux coucessions régulières de 230.000 oiëlres carrés et trente-huit irrégulières d'une étendue moindre. Elle date de 1887; tous les lots ont été vendus, à raison de 300 piastres nationales. Ily a actuellement soixante familles, ou eaviroa trois cents personnes.
A Test on trouve la colonie russo-allemande de Santa Maria^ située dans Testancia qui a appartenu à M. Wodrich et après lui, à M. Manuel Carreras. Elle date de 1887 et occupe une superficie de 2.700 hectares.
Ce sont des Russo-Allemands associés, venus en partie de la colonie du Diamante et en partie des réglons du Volga, qui ont acheté ce terrain, en le payant à raison de 30 piastres la cuadra,
A Tépoque de ma visite, il y avait une cinquantaine de familles, et on ne pouvait en admettre davantage.
Je me suis trouvé là un dimanche, au moment de rofûca religieux. Un rancho sert de chapelle : comme tout le monde ne pouvait entrer dans une enceinte aussi étroite, les paroissiens entendaient la messe dans la cour (le fort de Testancia), les hommes avec leurs longs vêtements apportés des pays froids et leurs bottes fortes, les femmes avec leurs foulards rouges et bariolés autour de la tête. Elles semblent avoir uu goût prononcé pour les couleurs éclatantes.
Le prêtre qui dessert la colonie est un Belge, du nom d'Adolphe Maréchal, établi aux environs, qui sachant le flamand a pu apprendre assez facilement Tallemand pour se faire comprendre : il était venu pour la colonie belge de Villaguay : je lui ai demandé s'il était certain que les Russo-Allemands travaillent en commun ; il m'a répondu que cette coopération n'est pas obligatoire et que chaque chef de famille est propriétaire de sa part distincte des autres, mais qu'il lui arrive d'avoir des parcelles sur des concessions différentes.
!04 UNE VISITE Al X COLONIES
D'autres m'ont dit qu*ils labourent et sëment en commun et qu'ensuite ils tirent au sort pour savoir la part qui revient à chacun.
J'ai déjà dit que les Russes, qui se sentent à Fétroit à la colonie Alvear, en sortent pour acheter et louer du terrain dans toute la province.
Pour bien comprendre les procédés agricoles des Russo- Allemands, il faut lire le livre de M. Emile Laveleye sur la Propriété primitive. Je regrette que l'espace ne me permette pas d*entrer dans de plus longs détails à ce sujet.
Indépendamment de la colonie déjà nommée de la station Crespo, il y en a une autre du même nom dans le district du Tala, sur la rivière las Couchas ; celle-ci a été fondée en 1884 par M. Manuel Crespo sur un terrain lui appartenant et dont retendue est de 5.400 hectares, mais jusqu'à présent on n'a colonisé que la moitié du terrain. 11 y a cent cinquante lots de teiTainque l'on vend à raison de oOO piastres nationales.
La colonie Aiili a été fondée par M. Joachim Auli le 1*' avril 1883, à cinq lieues à l'est de la capitale, sur une étendue de 1.800 cuadras carrées; elle est divisée en cent vingt concessions, qui se vendent au prix de 400 piastres chacune. Cette colonie a été vendue à MM. Antonio Vieyra et Hernandez.
Le 22 octobre 1876, il fut concédé deux lieues de terrain à M. Charles Calvo, à condition de les coloniser. Ce terrain est situé à deux lieues à l'est de Villa Urquiza et au nord du ruisseau Tala ; il y avait à côté deux morceaux de terrains fiscaux, c'est-à-dire de propriété publique, embrassant une étendue de 473 cuadras; on résolut de les adjuger aux habitants {pobladores) de l'ancien terrain de l'Élat.
'A cet effet, un arrêté du 24 février 1881 ordonna que ces
deux morceaux de terrain seraient subdivisés en lots de treize à quatorze cuadras I'uq et de vingt7deux cuadras l'autre ; or, comme tous les habitants de ce campo étaient Argentins, on baptisa la colonie ainsi formée du nom de colonie argentine. Mais jusqu'à présent cette colonie n'a guère prospéré. La population n'est que de cent quinze habitants.
La colonie Mérou est située dans le district d'Espinello, à trente kilomètres de la capitale de la province. Sa fondation date de 1886. Son étendue est de 2.690 hectares.
M. Mérou commença alors à vendre le terrain aux Russo- Allemands à raison de 30 piastres nationales la cuadra^ et plus tard, en 1887, il le vendit à 4S piastres.
La population n'est que de vingt-cinq familles, environ cent cinquante personnes.
A côté de ce terrain, M. Cuesta en possède un autre de l'étendue de 2.700 hectares, que les Russo- Allemands sont en train de coloniser.
Enfin M. Maurice Meyer va procéder prochainement à la colonisation de 6.000 hectares qu'il possède non loin de Villa Urquiza, et qui ont appartenu autrefois au colonel Antelo, ex-gouverneur de la province.
La colonie Hemandarias est située à vingt lieues au nord de la ville de Parana et à égale distance de la ville de la Paz, au confluent de la petite rivière de ce nom et du Rio Parana.
Sa fondation remonte au 20 mai 1872. A cette époque une loi de la province décréta la fondation d'une ville et d'une colonie de ce nom, et chargea le chef du bureau topographique de faire les études nécessaires.
Le travail fait, le gouvernement provincial passa un contrat avec M. Benjamin del Castillo (10 février 1876) qui se chargeait de peupler les quatre lieues destinées à la colonie en y
introduisant cinquante familles composées chacune de trois persoiines par chaque lieue carrée. M. Benjamin del Castillo recevait 40.000 piastres en fonds publics qu'il devait employer à bâtir une église et des monuments publics, tels que maison d'école, police, etc.
M. del Castillo s'associa avec un Suisse nommé Martin Schaffter, qui s'était dans le temps occupé de colonisation, et plus tard il lui céda ses droits.
M. Schaffter lui-même, ne pouvant surmonter les difficultés contre lesquelles il avait à lutter, céda à son tour ses droits à MM. Emilio Villarroel et Francisco Ferreyra.
Cette colonie est restée stationnaire pendant les premières années. Quand je la visitai en 1888, elle n'avait pas encore atteint tout le développement qu'on était en droit d'espérer, mais depuis lors elle a fait des progrès.
Ce retard s'explique parce que le terrain est très boisé ; par conséquent le défrichement en est laborieux et coûteux, tandis que les autres colonies s'établissent généralement sur des prairies où Ton peut tout d'abord enfoncer la charrue; mais par compensation la terre est très fertile. Elle convient surtout pour la culture de la vigne et Ton a commencé à y faire de grandes plantations de ce genre.
Les concessions (16 cuadras carrés) valaient au commencement, de 300 à 350 piastres; actuellement (1888) on les vend 600 piastres, à cinq ans de terme et avec intérêt de 9 °/o. Les lots cultivés valent 1.000 piastres.
Les colons ont fait et peuvent encore faire du charbon II y a aussi d'abondantes carrières de plâtre. Celte colonie est donc placée dans les conditions voulues pour être à la fois industrielle et agricole.
Ajoutez à cela que Hernandarias est appelé à devenir un chef-lieu de déparlement et que son port est accessible aux grands navires, ce qui assurera toujours un débouché à ses produits.
J'ai remarqué dans cette colonie une grande ferme appelée la Granja^ qui est cultivée directement par Tadministration, et où Ton trouve la luzerne, la vigne et les arbres ifruitiers, ceux-ci apportés de Montevideo. C'est une preuve frappante de la fertilité du sol.
Dans cette même colonie j'ai vu un médecin suisse octogénaire, le docteur Giseler (83 ans,) qui jouit d'une parfaite santé ; il y a plus de soixante ans qu'il exerce la médecine et il rend de véritables services, presque toujours désintéressés, aux habitants de la colonie.
M. Schaffler, l'ancien entrepreneur de la colonie, habite sur les bords du rio ; il a un vignoble et fait du vin, il a obtenu des médailles à diverses expositions, en Europe et en Amérique.
La situation de Hernandarias est très pittoresque, sur une falaise excessivement élevée, d'où, au soleil levant, on aperçoit parfaitement la colonie Helvecia dans la province de Santa Fé.
La petite ville se bâtit au sommet de cette falaise, sur le plateau qui la suit. Il y a déjà {1888) un grand nombre de maisons de particuliers, sans compter les bâtiments publics et la maison de l'administration.
Santa Fé, le 25 avril 1888.
Nous arrivons enfin à la province qu'on peut appeler la province colonisatrice par excellence, à la province de Santa Fé.
Cette province n'est pas aussi pittoresque que celle d'Entre Rios, tant s'en faut ; sa riveplate, horizontale, forme l'antithèse la plus complète avec la falaise excessivement élevée et accidentée de celle-là, qui découvre à chaque pas de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives. Les deux capitales présentent le même contraste. On voit celle d'Entre Rios à une grande distance ; de Santa Fé même, au soleil couchant, on aperçoit parfaitement ses clochers, ses tours, ses belvéders, enfin tout le groupe éparpille de ses maisons blanches. Celle de Santé Fé est au contraire en quelque sorte cachée dans les sinuosités des rivières qui Tentourent et qui sont mênae un péril pour ses rives qu'elles entament par une érosion continue. Aussi le gouvernement songe- 1- il à prendre des mesures sérieuses pour combattre cet ennemi implacable.
Au demeurant, la ville, depuis trois ou quatre ans surtout^ a subi une transformation complète. Quiconque l'aurait vue. il y a bien des années, quand elle était encore une ville coloniale — c'est-à-dire du temps du système colonial — avant que l'immigration étrangère, le bateau à vapeur et le chemin de fer y eussent fait sentir leur influence, y trouverait une véritable métamorphose. Les bâtiments modernes ont
remplacé les vieilles maisons de briques crues perdues au milieu des bosquets d'orangers, à Tombre desquels les habitants dormaient une sieste perpétuelle. Le sifflement des steamers et des locomotives, qu'on entend dans toutes les directions, de jour et de nuit, est venu interrompre pour toujours le silence qui régnait dans les cloîtres de la ville monacale, qui n'avaient d'autre voix que le tiiilement mélancolique et monotone des cloches préchant la résignation et l'inaction aux foules agenouillées sous les voûtes sombres des temples.
En un mot, le monde moderne a remplacé le moyen âge. Un brillant écrivain italien, qui visita ces contrées il y a cinq ans, Edmond d'Amicis, dit alors que Santa Fé était la vieille porte d un monde nouveau ; il faisait allusion aux colonies que l'on trouve plus loin. Cette expression, qui était encore vraie alors, a cessé de l'être aujourd'hui, parce que Santa Fé, je le répète, s'est transformée, s'est transfigurée pour nous montrer d'un bout à l'autre, ou peut s'en faut, la cité du dixneuvième siècle.
Qui a fait tous ces miracles? Indubitablement c'est le chemin de fer, le levier irrésistible du progrès, plus puissant que la baguette magique des fées^ plus capable qu'elle d'improviser les villages et les villes, et de faire surgir instantanément des palais enchantés au milieu des forêts et des déserts.
Mais le chemin de fer ne serait pas venu, ou du moins ne serait pas venu si tôt, sans l'immigration et la colonisation.
Santa Fé avait commencé à se coloniser avant d'avoir des routes et des ponts ; les premiers colons étaient donc comme perdus dans la solitude, séparés de leur marché par la longueur excessive des distances qu'ils avaient à parcourir pour y apporter leurs produits. Le peuplement du désert devenait impossible ^, il restait circonscrit dans un rayon très limité.
De là la nécessité du chemin de fer dans toutes les directions. Santa Fé d'un côté, Rosario de l'antre sont devenus le
centre de rayonDement d'un grand nombre de voies ferrées, déjà faites, ou en construction, ou projetées : tout cela formera un réseau complet qui embrassera tout le territoire de la province et qui portera jusqu'aux points les plus éloignés la vie, lactivite, la prospérité.
Le voyageur, qui arrive à Santé Fé, peut donc faire des excursions au nord, au sud, à Touest, suivant ses besoins ou ses caprices, parcourir en un jour des centaines de kilomëtreset revenir immédiatement au point de départ. Le chemio de fer a supprimé les dislances, ce qui équivaut à une prolongation d'existence pour l'homme : c'est là une vérité triviale, et je ne veux point répéter tout ce qu'on a dit à ce sujet.
Quant à moi, ma première excursion fut naturellement pour la colonie Esperanza, dont j'avais tu en quelque sorte la fondation, plus de trente ans auparavant; mais alors j 'a vais dû yi, aller à cheval avec un baqueano que m'avait donné le gouverneur de la province pour m'indiquer la route.
Esperanza est actuellement le chef-lieu du département des colonies ; Esperanza est une ville, où l'on trouve toute espèce d'établissements industriels et commerciaux, qui ont autant d'importance que ceux de la capitale même de la province.
On peut donc dire que Tespérance n'a pas été déçue ; au contraire, elle a été comblée avec excès ; cet embryon de population que j'avais vu si chétif, il y a trente ans, est devenu un foyer d'activité fébrile, un atelier de richesse intarissable.
Esperanza a une place centrale de deux cents mètres de côté^ avec des plantations latérales et diagonales d'ombreux azédérachs. Au sud de la place est l'hôtel de ville qui montre un frontan grec remarquable par des figures allégoriques : une ancre renversée autour de laquelle s'enroule un cable ce qui la fait ressembler au caducée de Mercure^ entre deux javelles qui forment une guirlande. C'est l'écusson ; il est soutenu par un homme et une femme ; l'homme est presque
un vieillard, mais vigoureux encore ; la femme avec sa large poitrine, rappelle celle dont nous parle Auguste Barbier, décrivant la liberté :
C'est une forte femme aux puissantes mamelles.
C'est une beauté telle que les peignait Rubens, une beauté flamande ou suisse, habituée aux durs labeurs de la terre auxquels elle est redevable de saforce. Sans doute Tartiste a voulu représenter la personnification de la colonie Esperanza, cette mère féconde de tant d'autres colonies, qui, se détachant du sein maternel, sont allées au loin peupler la pampa déserte qui était jusqu'alors le stérile domaine de l'Indien. *
Les membres inférieurs de l'homme et de la femme se perdent dans une. espèce de végétation, comme ceux de Daphné, changée en laurier. Faul-il chercher quelque sens dans cette métamorphose, ou n'est-ce qu'un caprice de Tartiste?
Quoi qu'il en soit, l'inscription qu^on lit au frontispice ne saurait être plus significative, plus père mptoirc, car elle dit : Subdivision de la propriété.
Impossible de s'expliquer plus clairement. Les fondateurs du palais municipal ont posé le grand problème de la société moderne, ce problème dont la solution doit entraîner le bienêtre matériel et moral de tous les hommes indistinctement .
Subdivision de la propriété ! Cela veut dire démocratisation de la propriété aristocratique^ la propriété à la portée de tous les travailleurs, de tous les hommes de bonne volonté, de cœur pur et d'intentions généreuses ; condamnation du régime d'absorption établi par le système colonial, du régime de la conquête qui a engendré le paupérisme dans les sociétés européennes, et qui l'engendrerait aussi dans les sociétés américaines, si l'on ne prenait à temps les mesures nécessaires pour en comb^fre la funeste influer, ce.
Mieux que ses sœurs, ou, si Ton veut, avant elle, la province de Santa Fé a compris la portée de la constitution élaborée dans son Cabildo en 1833, et a voulu en faire le commentaire pratique. Un tiers de siècle s'est écoulé depuis lors, et Ton peut voir les résultats.
Les Latifundia^ les déserts peuplés par exception, ont disparu pour faire place à la propriété subdivisée ; et c'est là qu'on voit des milliers de propriétaires, tous souverains de leur morceau de terre, libres comme le Pampero qui vient caresser leur visage, lesquels auraient végété éternellement dans le vasselage des sociétés européennes, parce que jusqu'à présent les droits de Thomme et du citoyen, proclamés par tant de révolutions, s'y réduisent à de pures abstractions, bien loin d'avoir pu pénétrer dans la sphère de la réalité pratique.
Dans la maison municipale on trouve aussi la salle de la justice de paix, le bureau des postes et télégraphes et une succursale de la Banque nationale. Ces bureaux sont au rezde-chaussée ; à l'étage supérieur est la salle des délibérations ornée des portraits des personnages historiques de la République. Quelques jours auparavant on y avait donné un grand banquet au président Juarez Celman et à sa suite, visitant les provinces d'Entre Rios, Santa Fé et Cordoba.
Si Ton monte à la terrasse, on a sous les yeux un panorama assez étendu, bien que d'une horizontalité à peu près absolue; l'horizon de la pampa est comme celui de la mer : mais ici c'est une pampa cultivée. Çà et là se dressent les cheminées des moulins à vapeur; les maisons se détachent sur un tapis de verdure ou sur lé fond sombre des arbres qui les encadrent. L'azédérach est l'arbre qui prédomine dans cette colonie et dans toutes les autres; ses fleurs ressemblent à celles du lilas : quand elles sont humectée par la pluie, elles exhalent une senteur délicieuse qui se. répand à de grandes distances ainsi que celle des orangers.
A Test de la maison municipale se trouve l'église ; elle a deux clochers et ne présente rien de remarquable. Le curé est un prêtre italien, napolitain, qui est là depuis plusieurs années; il prêche en langue espagnole. Il y a aussi un temple pour la religion réformée. La liberté des cultes est proclamée par la constitution, et rétablissement du mariage civil vient d'en faire une réalité complète.
A Touest, on voit une maison qui porte l'enseigne de Casino universel^ puis un hôtel et restaurant qui a une longue façade, et qui est la propriété d'un colon suisse, M. Aufranc. Cet homme a commencé par être un simple terrassier. A l'est, il y a un moulin à vapeur qui appartient à M. Sotomayor. Mais le bâtiment le plus remarquable est celui de feu M. Guillaume Lehman, bien connu dans cette province par ses travaux comme colonisateur ; on lui doit la fondation d'une douzaine de colonies ; il avait fait une grande fortune dans ce genre d'affaire, et se disposait encore à étendre le cercle de ses opérations, quand un accès d'aliénation mentale vint mettre fin à tous ses beaux projets. Il s'est suicidé dans un hôtel à Buenos Aires, au moment de partir pour l'Europe. Sa maison surmontée d'un belvédér élevé (mirador) et embellie par un grand jardin {quinta) est à l'angle nord-ouest de la place.
Les rues ont vingt vares de large ; un tramway part de la station du chemin de fer au sud de la ville, et, parcourant les rues principales arrive jusqu'au moulin de Pittier, bien eu dehors de l'enceinte urbaine.
Tandis que j'étais à Esperanza, on donna un banquet de deux cent cinquante couverts à M. Aufranc, ce colon suisse que j'ai déjà nommé, juge de paix, pour le remercier des services qu'il avait rendus pendant une épidémie de choléra. On manquait de médecins ; M. Aufranc les remplaça en appliquant la méthode Raspail; on assure qu'il sauva beaucoup
114 t'NE VISITE AUX COLONIES
de malades, non seulement à Esperanza, mais encore dans les colonies voisines où il envoya des aides munis de ses instructions et de ses remèdes, et qui lui prêtèrent un puissant concours. Parmi ceux-ci je remarquai surtout une métisse indienne, qui était assise non loin d'Aufranc et qui applau* dissait avec enthousiasme quand on faisait son éloge. Il va sans dire que son assistance était tout à fait désintéressée ; que dis-je? il faisait mieux que cela ; il donnait des remèdes et de Targent à ceux qui n*avaient pas de quoi se faire soigner.
M. Aufranc était et est encore un vrai philanthrope : il méritait donc la manifestation enthousiaste dont il était Tobjet.
Le banquet était présidé par les présidents des quatre sociétés suisse, française, italienne et allemande. Le moment des toasts étant arrivé, M. Jules Emonet, président de la société suisse, expliqua le but de la fête par une allocation prononcée en castillan. En récompense des services rendus par M. Aufranc les colons lui donnaient une médaille d'or, un chronomètre, son propre portrait dessiné par un artiste d'Esperanza et un album.
M. Aufranc prit ensuite la parole et remercia avec émotioa les assistants de cette manifestation si sympathique, tout en protestant qu'il ne méritait pas les honneurs qu'on lui rendait.
Plusieurs convives parlèrent après lui : je nommerai entre autres MM. Cayetano Marchiocci, président de la société italienne; Tabernig, président de la société allemande, Charles Vêla, 1-e curé Louis Castronovo, Henri Quellet, Henri Stock] er, un correspondant des journaux argentins nommé Demaria. Enfin celui qui écrit ces lignes fut invité à dire quelques mots.
Je profitai de l'occasion pour faire Tapologie de Raspail, le savant émînent, à qui la chimie organique doit de vérita-
bles découvertes, et qui avait découvert les microbes cinquante ans avant que la science académique daignât en reconnaître l'existence. Raspail était donc un précurseur, et la postérité lui rendra justice, quelle que puisse être la valeur de sa thérapeutique.
Quant à Aufranc, je dis qu'il avait bien mérité^ non seulement de la colonie, mais encore de la patrie et l'humanité, parce que toutes les parties de l'humanité sont solidaires les unes des autres, et que la colonisation qui s'accomplit en Amérique a son contre-coup, son influence directe ou indirecte sur les destinées de la mère patrie et du vieux monde...
Ce thème pourrait donner lieu à de noml)reuses considérations, mais ce n^est pas le moment de les dérouler.
Cependant toute médaille a son revers : tandis que les habitants des colonies décernent des prix à Aufranc, l'autorité, c'est-à-dire la Faculté, lui interdit l'exercice delà médecine, même gratuitement. Les docteurs en médecine n'ont pas changé depuis les temps de Molière : ils continuent à trouver préférable que fon meure suivant les règles que de se sauver contre les règles.
Mais je m'arrête ici pour ne pas encourir le reproche d'hérésie scientifique, reproche qu'on n'a pas manqué de n^' adresser à cause de mon apologie de Raspail.
Buenos Aires, mai 1888.
La colonie Esperanza n'est pas, comme on le croit généralement dans la République Argentine, la première qu'on ait fondée après rétablissement du régime constitutionnel en 18S3.
Le premier essai, je Tai déjà dit, fut fait par M. Auguste Brougnes, docteur en médecine du département des Hautes- Pyrénées.
M. Brougnes dit dans une brochure en langue espagnole qu'il a publiée sous ce titre : la Vérit' sur la province de Sa7i Juan (province de Corrientes) : « Un voyage que je fis en 1850 au Rio de la Plata avec Tidée d'étudier les conditions que ce] pays offrait à l'immigration agricole me détermina à entreprendre l'œuvre la plus grandiose et la plus difficile : Textinction du paupérisme agricole européen qui chaque jour devient plus profond sur ce grand théâtre social» et se présente plus menaçant, plus envahisseur sous ractioii incessante de la réduction de la propriété et de raccroissement de la population, qui sont les agents du paupérisme, signalés avec logique et talent, il y a plus do soixante ans, par le célèbre voyageur Arthur Young et le célèbre économiste Malthus. »
Mû par cette idée, le docteur Brougnes publia en 1851 et 1852 deux écrits intitulés : Moyen de s^ enrichir par la culture
du sol dans la république de F Uruguay^ et colonisation agricole dans les pi^ovinces de la Plat a,
« Ces publications, dit l'auteur, parurent au moment où de grands événements et l'agitation de la guerre civile absorbaient les esprits sur les rives de la Plata. Cependant, ils ne tardèrent pas à fixer Tatteotion des hommes d'État que la bataille de Caseros venait d'élever au pouvoir.
« Ces hommes intelligents et patriotes comprirent à Tinstant que Tœuvre de la colonisation dans la Plata au moyen de familles agricoles européennes, bien organisée, et surtout ponctuellement exécutée^ est et sera toujours un puissant levier économique de prospérité et de grandeur, quoique des esprits superficiels et prévenus disent le contraire.
« Entre temps, l'idée de la colonisation faisait des progrès dans les provinces delà Plata et elle devint une préoccupation du moment. Dans les premiers jours du mois de mai 1852, M. don Louis J. de La Pena, ministre du directeur provisoire de la confédération, général Urquiza, me proposa à Montevideo un vaste projet de colonisation pour la province de Buenos Aires, et il me demanda de lui préparer lés bases d'un contrat pour l'adresser à M. don Vicente Lopez, alors gouverneur de la province de Buenos Aires.
^ « Quelques jours après, M. Pujolpministre du gouverneur de Corrientes, général Virasoro, me faisait chercher à Montevideo et sollicitait mon concours pour établir des colonies agricoles dans cette province. »
Par suite de cette proposition le docteur Brougnes alla visiter ce territoire, et le résultat de son exploration fut un contrat qu'il passa avec le gouvernement du docteur Pujol, successeur du général Virasoro. Ce contrat, le premier, dit Brougnes, de cette nature qui ait paru dans la Plata fut signé le 29 janvier 1853 et approuvé le 12 décembre 1854 par le gouvernement national qui venait de s'organiser ; il porte les signatures d'Urquiza et Juan Maria Gutierrez.
Ce contrai avait pour but la colonisation du territoire des
Missions.
Postérieurement, ce même gouvernement de Corrientes passa un contrat du même g^enre avec M. John Leiong^ ancien délégué de la population française de la Plata à Paris pendant le siège de Montevideo (1843-1851).
Cependant le docteur Brougnes, plein de confiance dans Taccomplissement des clauses stipulées, s'était embarqué pour l'Europe où il fit une nouvelle publication pour appuyer sa propagande, intitulée : Extinction du paupérisme agricole par la colonisation dans les provinces de la Plata {Amérique du Sud) suivi d'un aperçut géographique* et industriel de ces provinces, avec deux cartes. Ce livre était dédié à M. José de la Pena. Il portait pour épigraphe ces paroles de Cohen : « La colonisation à l'extérieur est, dans les conditions économiques actuelles, le remède le plus efficace du paupé* risme. »
Je crois intéressant d'en reproduire la préface :
« L'œuvre de la colonisation agricole que nous avons entreprise dans les provinces de la Plata a pour objet de satisfaire à une nécessité de premier ordre, celle de rétablir l'équilibre entre 1-a propriété et le travail agricole, équilibre rompu par la f réduction tous les jours croissante du doaiaine patrimonial, pendant que la population agricole augmente.
« Le travail agricole en Europe (je parle du travail du cultivateur) peu rétribué, s'exerçant sur une terre épuisée et dans un cercle trop circonscrit, reste improductif par le manque d'espace, et cet espace se réduisant tous les jours par la division des propriétés patrimoniales, il est à craindre que la génération encore plus nombreuse qui suivra la génération présente n'étouffe dans Tenceinte rétrécîe où elle sera forcée de vivre, ou de briser les liens sociaux qui l'y attachent.
« Par contre, les provinces de la Plata, les plus belles, les plus salubres, les plus fertiles du monde, manquent de travailleurs
agricoles ; les terres, qui donneraient aux cultivateurs les plus abondantes récoltes, restent incultes ; un territoire de cent mille lieues carrées, quatre fois grand comme la France, ne renferme pas un million d'habitants et, sur ce million d'âmes, on ne compte pas vingt mille familles de cultivateurs. — Transporter sur ce riche et immense territoire le cultivateur européen, lui livrer un champ aussi vaste que son ambition, donner un aliment suffisant à son travail, Tarracher à ce modique hectare de terrain maigre et épuisé, et l'envoyer bondir librement au milieu de ces trente hectares de prairies qu'il transformera promptement en champs de blé, de maïs, de cotonniers, de tabac, de mûriers,... en un mot rapprocher, unir ces deux agents — travail et terre — qui manquent l'un à l'autre dans les deux continents; créer, par cette alliance la richesse du cultivateur européen et la prospérité de la Plata, y développer conséquemment notre débouché commercial et industriel, telle est la mission que nous nous sommes imposée et dans le succès de laquelle nous avons pleine confiance.
^ « Ayant vécu pendant quarante ans au milieu de populations agricoles, agriculteur; moi-même, j'ai connu les besoins, les misères, mais aussi les dispositions laborieuses du pauvre cultivateur, son désir d'acquérir par le travail une position meilleure. D'autre part, les études que je suis allé faire pendant trois années sur les lieux à coloniser, m'ont permis de préparer, de combiner avec quelque connaissance de la matière, le système de colonisation que je propose aujourd'hui aux cultivateurs européens. ■ '
« Ne voulant surprendre ni tromper personne, j'exposerai simplement^ avec vérité, la nature, les moyens de l'opération, les chances de fortune pour le colon ; je tâcherai d'être aussi exact que possible dans mes appréciations; en un mot, je veux que le cultivateur, avant de se résoudre à entrer dans la voie que je lui ouvre, sache ce qu'il fait, où il va, la
120 t'NE VISITE ATX COLONIES
conduite qu'il aura à suivre, les résultats qu'il obtiendra. J'entends qu'il sache tout, qu'il prévoie tout, qu'il calcule tout avant de prendre une détermination ; c'est pour l'éclairer, l'aider dans ses réflexions que j'écris ces lignes. »
A l'appui de sa tbëse, le docteur Brougnes citait l'opinion de plusieurs publicistes américains, entre * autres André Lamas et Alberdi :
« En facilitant l'émigration de cette partie de la population européenne, dont les bras improductifs, faute de travail suffisamment rémunéré surchargent le sol de consommateurs improductifs, on obtiendra deux grands biens, richesse et consommation des produits manufacturés. . . . Tel est le but de la rédemption sociale dont nous nous occupons » (Ajidrès Lamas), Notice sur la république de l'Uruguay),
« Nous demandons à l'économie politique, dit Alberdi, des immigrants européens parce que des pays où ils viennent, ils apportent à nos populations leurs bonnes coutumes, leur intelligence, l'exemple de leur pratique qui est le meilleur catéchisme » (Alberdi, Elementos de derecho publico provincial^ Valparaiso, 1853.) "
« Il nous faut plus de population et une meilleure population que celle que nous avons pour la liberté et l'industrie.
« Nous sommes en présence d'une nécessité qui réclame au profit de la civilisation moderne un sol magnifique que nous laissons désert au préjudice de notre pays.
« La loi d'expansion du genre humain se réalise nécessairement, ou sans violence et par les moyens pacifiques qu'emploie la civilisation, ou par la conquête à main armée. Cependant, ce n'est qu'à de longs intervalles que les nations anciennes et populeuses déchargent le superflu de leur population sur ce continent qui manque d'habitants et abonde en richesses.
(( Le socialisme européen est Tavant-coureur d'un cataclysme qui tôt ou tard aura son contre-coup violent dans le nouveau
monde si, dans Fintérêt des deux continents, nous ne prenons pas dès aujourd'hui des mesures pour le conjurer. Déjà le Mexique a essuyé cette conquête violente dont nous sommes menacés dans un terme qui n'est pas éloigné, et que hous pouvons prévenir en livrant spontanément aux nations civilisées le sol dont nous les repoussons par une injustice qui peut avoir de tristes conséquences.
« L'Europe, comme l'Amérique, souffre de cet arrêt violent fait au cours naturel des choses. Là-bas surabonde la population au point de constituer un danger, pendant qu'elle manque chez nous.
« Les sociétés européennes sont menacées d'un bouleversement profond par la question de la propriété, pendant que nous avons à leur offrir inhabitée, la cinquième partie du globe ; le bien-être des deux mondes peut se réaliser heureusement par l'emploi d'un système politique et d'institutions appropriées à cet effet. *-
« Les États de l'ancien continent doivent tendre à nous envoyer par des émigrations pacifiques la population que nous devons attirer par une politique et des institutions analogues.
« Telle est la loi capitale, nécessaire du développement de la civilisation chrétienne moderne dans ce continent; tel fut son caractère à l'origine; aujourd'hui elle doit compléter l'œuvre à peine ébauchée par les Espagnols.
(( Les constitutions politiques du pays ne nous assureront la marche du progrès, n'atteindront le but de nos destinées, que lorsqu'elles seront l'expression organisée de cette loi de civi-^ lisation qui peut s'accomplir par l'action pacifique de l'Europe et du monde entier » (Alberdi, Bases ypimtos de partidapara la organizacio7i politica de la Republica Argentma, Valparaiso, i^ de junio 1852).
« La rédemption de la race blanche se trouverait dans l'acquisition morale de tout un monde riche et vierge, d'un
monde qui donnerait terre I travail et fortune » (Andrès Lamas, Notice surf Uruguay).
Voici maintenant quelles étaient les clauses du contrat passé entre le gouvernement de Corrientes et M. Auguste Brougnes le 29 janvier 1853 :
Article premier. — M. le secrétaire Valdez (secrétaire du gouvernement) dit que le gouvernement de sa patrie, désirant fomenter et développer dans la province toute sorte d'industries et particulièrement lagriculture, comme véritables sources de la richesse d'un pays, autorise M. Brougnes à introduire dans le territoire de la province mille familles appartenant à cette dernière industrie, et composées chacune de cinq personnes que M. Brougnes conduira aux lieux d'exploitation, avec cette clause que, si le gouvernement de Corrientes, au moment de l'arrivée des familles au Bio de la Plata, possédait un navire à vapeur sur quelque point de la République Argentine, il le mettra à la disposition de M. Brougnes pour remorquer le navire de transport des passagers jusqu'au lieu d'exploitation.
Art. 2. — La majeure partie des cinq personnes qui composeront la famille agricole seront mâles, capables de travailler et âgés de dix ans au moins, le père de famille restant libre toutefois d'amener un plus grand nombre de personnes.
Art. 3, — Deux familles distinctes associées par un acte authentique et formant entre elles le nombre de cinq travaiieurs, sont admises au même titre qu'une seule famille, et dès lors jouiront des mêmes privilèges concédés à cette dernière.
Art. 4. — M. Brougnes s'engage à transporter les mille familles ci-dessus par groupes dedeux cents familles, le premier dans l'espace de deux ans, et les autres en dix ans à partir de la date du contrat.
ÂRTé 5. — Chaque groupe de deux cents familles sera destiné à former une colonie sous la direction de M, Brougnes ou d'un chargé de ses pouvoirs ; ledit sieur Bougnes restant libre de faire pour son propre compte telles conventions qu'il jugera convenables.
(Il fut tacitement convenu entre le gouvernement de Cor* rientes et l'entrepreneur que celui-ci ne retirerait d'autres bénéfices que le tiers des produits annuels du sol de chaque famille pendant cinq ans seulement, de manière que les familles fussent après cinq ans dégagées de tout compromis, soit avec le gouvernement, soit avec lentrepreneur.)
Art. 6. — Le terrain destiné par le gouvernement de Corrieates à l'établissement des^ colonies sera choisi par le sieur
Brougnes entre toutes les terres que TËtat possède sur les rives du,Parana et de l'Uruguay, dans la contrée désignée sous le nom de Missions,
Art. 7. — Le gouvernement de Corrientes, au nom de la province qu'il administre, alloue à chaque famille agricole, sur les terrains choisis par M. Brougnes, 20 cuadras carrées de terrain de ISO vares de côté (33 hectares 28 ares). Ce terrain appartiendra en toute propriété à la famille agricole après cinq ans à partir de son arrivée sur les lieux l'exploitation : cette concession est faite par le gouvernement de Corrientes en échange des avantages que l'industrie des colons produira au pays.
Art. 8. — Chaque colonie se formera en deux sections se faisant face, de cent familles chaque section, lesquelles s'étendront sur une longueur de 100 cuadras. En vue d augmenter la population de la colonie, le terrain intermédiaire aux deux sections sera vendu par le gouvernement aux personnes qui voudront y construire des maisons. Il reste convenu toutefois que la moitié du produit de la vente sera versée dans la caisse de l'Etat, et l'autre moitié dans la caisse communale de la colonie pour servir à ses besoins et améliora-
424 UNE VISITE Al'X COLONIES
tiens. Le terrain situé entre la colonie et la fleuve s^ura la même destination.
Art. 9. — Le gouvernement de Corrientes alloue également à chaque colonie, à titre de terrain communal, quatre lieues carrées de terrain s'étendant autour des propriétés particulières des colons. Ce terrain communal reste inaliénable.
Art. 10. — Indépendamment des concessions mentionnées, le gouvernement de Corrientes fournira, à titre d'avances, à chaque famille, une habitation en bois [rancho) composée de deux pièces carrées de cinq vares de côté ; une de ces pièces aura une porte, l'autre une croisée ; le tout évalué à 50 patacons (250 francs) ; il fournira aussi à chaque famille six barriques de farine de huit arrob^ chacune (1.200 livres), des semences de coton et de tabac pour semer une cuadra carrée de chacune de ces plantes, 4 fanègues (5 hectolitres) de froment, et une de maïs également ; des semences de canne à sucre pour une cuadra; il fournira aussi à chaque faniille 12 têtes de bétail, savoir : 8 vaches pour la production, 2 chevaux ou juments, 2 bœufs pour les travaux de labour.
Art. 11. — Les familles agricoles seront établies aux conditions suivantes : les avances ci-dessus mentionnées seront restituées par chaque famille au gouvernement deux ans après leur livraison, en faisant observer toutefois que si les récoltes des colons étaient mauvaises pendant les deux premières années, la restitution ne se fera qu'après la troisième année ; mais alors aussi rétablissement colonial suivant, au lieu de se former deux ans après le premier, ne se formera qu'après la troisième année, de manière que les avances faites aux colons de la première colonie puissent servir à rétablissement de la seconde, et ainsi successivement jusqu*à ce que
TËtat soit remboursé par la dernière colonie, laquelle remboursera en argent sur le pied de 200 patacons (1.000 francs) par famille.
Art. 12. — Les colons défricheront les terrains concédés.
DE" LA REPUBLIQUE AKGEiNTlNE WS
Chaque famille cultivera la moitié dudit terrain en coton, tabac, cannes à sucre, froment, maïs... Le colon usera de Tautre moitié comme bon lui semblera.
Art. 13. — Les colonies établies dans la province dépendront d'elle et ne pourront appartenir d'aucune manière à un autre État ou nation. Elles seront administrées civilement et judiciairement, conformément aux lois du pays, par un juge de paix nommé par le gouvernement et choisi parmi les colons ou parmi les fils du pays.
Art. 14. — Les colons auront le droit d'élire une commission coloniale composée de dix membres pris parmi les colons eux-mêmes.
Cette commission sera chargée d'aider le juge de paix dans ses fonctions judiciaires, lorsqu'il y aura lieu de voter les fonds pour les travaux d'intérêt public, et d'adresser des vœux au gouvernement sur les besoins de la colonie et les améliorations à y introduire.
Art. 45. — Les colons exerceront librement leur industrie, en se conformant toutefois aux lois du pays.
Art. 16. — Pendant cinq ans les colons seront exempts de tout impôt personnel, mobilier ou immobilier.
Art. 17. — Les droits d'importation et d'exportation seront les mêmes dans les ports coloniaux que ceux perçus dans les autres ports de la province accessibles au commerce.
Art. 18. — Les colons sont exempts du service militaire; ils pourront toutefois s'organiser en garde nationale pour leur propre défense, leur sécurité et le maintien de l'ordre dans la colonie. Le service de la garde nationale se circonscrira à la colonie même, et il ne lui sera pas permis de se présenter en corps armé au delà d'un rayon d'une lieue à partir de la circonférence du terrain colonial.
Art. 19. — Le sieur Brougnes avisera le gouvernement de Corrientés de la prochaine arrivée des colons quatre mois à l'avance, afin que ledit gouvernement ait le temps néces-
sairc pour construire les habilatioDS et préparer les autres avances.
Telles étaient les clauses de ce premier contrat de colonisation, qui eut beaucoup d'imitateurs.
« L'enthousiasme pour la colonisation, dit le docteur Brougnes^ s'empara des hommes d*État du Rio de la Plata pendant les années 1853 J 854 et 1855, et les porta à entreprendre trop d'opérations de ce genre à la fois.
« Après notre contrat avec le gouvernement de Corrientes vinrent ceux de MM. Lelong, Castellanos, Van-Derest, Baschental, Bruland, Poucel, etc. J'avais levé le lièvre et tout le monde le courait après moi ; mon contrat publié par les journaux du Rio de la Plata excita la velléité de tous ; une nuée de projets de colonisation tomba dans les bureaux du gouvernement argentin; presque fous furent acceptés, aucun oe fut observé. On y employa des sommes considérables. Il eût mieux valu s'en tenir à une seule opération, même à titre d'essai, la réduire encore, mais en assurer le succès, en remédiant aux inconvénients, et surtout en remplissant religieusement les obligations du contrat.
« Le succès aurait retenti en Europe et donné du prestigfe à Topération. C est pour le coup que Ton eût vu arriver spontanément d'Europe la famille agricole pour s'établir aux environs de ce premier établissement. Le mot Missions eût été un second talisman californien; et c'est alors qu'on eut pu abandonner à l'immigration agricole spontanée l'avenir delà colonisationdans les provinces de la Plata. L'œuvre grandiose dont nous avions pris Tinîtiative eût produit tous ce» résultats. Je soumets ces observations aux adversaires peu réfléchis de la colonisation organisée et aux adversaii^^ inconsidérés de la colonisation spontanée, en présence des difficultés que j'ai éprouvées pour déterminer le mouvement d'immigration parmi les populations agricoles européennes,
Dt LA RÉPUBLIQUE ARGKNTINE U7
ajoutant qu'il eût été impossible d'y parvenir malgré les conditions avantageuses de mon contrat^ et la confiance qu'il inspirait, si Je n'eusse en même temps présenté un système complet d'organisation, sous la forme de village^ composé d'éléments homogènes, d'individus d un même pays, de la même langue et de la même religion, placés dans les mêmes conditions sociales que dans leur patrie, avec un Juge de paix pour administrer la Justice et maintenir l'ordre, un curé pour le service religieux, un médecin pour soigner les malades, et un instituteur pour l'éducation des enfants. »
Pourquoi ce premier essai de colonisation vint-il à échouer? Ce n'est pas ici le moment de redira les faits lamen* tables rapportés par le docteur Brougnes dans son mémoire, La Verdad sobre la colonia de San Juan^ provincia de Gor^ rientes, dont il fait remonter la responsabilité au gouvernement correntin de cette époque : actuellement nous sommes à Santa Fé, et non pas à Corrientes. Mon but, en citant ce précédent, a été de donner à la colonisation son véritable point de départ.
Je reviens maintenant à la colonie Esperanza.
Le gouvernement de Santa Fé passa avec M. Aaron CastcUanos un contrat semblable à celui de M. Brougnes.
J'ai sous les yeux divers exemplaires du contrat passé entre M. Castellanos et des familles d'immigrants ; il est formulé en trois langues : espagnol, français et allemand.
En voici la teneur :
« Par le présent contrat, de l'exécution duquel nous nous rendons solidaires, pour quelque cas que ce puisse être sans <în excepter le cas de mort ou d'accident, nous nous enga^geons et nous obligeons à nous rendre et transporter sur les rives du Parana (Rio de la Plata) au lieu de colonisation indiqué par le gouvernement de Santa Fé.
« De son côté M. A. Castellanos, agent autorisé par le goii«
128 UNE VIolTE AUX COLONIES
verneEnent de Sauta Fé, s'engage et s'oblige à avancer pour moi la somme de 4.200 francs qu*il payera à MM. Beck et Hei*zog à Bâle chargés de faire rafTrëtement du navire sur lequel je ferai ce voyage, accompagné des personnes ci-déssus nommées.
c< L'avance faite par }^. Castellanos forme le complément de la somme que j alfecte aux frais : P de mon voyage et de celui des sas-nommés depuis le porl de mer d*Ëurope jusqu'au port de Buenos Aires, Martin Gju:cia, de la Coloaia, ou du Rosario; 2° de nourriture durant celte traversée; 3** de notre transport par le Parana jusqu'au lieu de colonisation dans la province de Santa Fé.
« Je m'engage, et les sus-nommés s'engagent avec moi solidairement, à rembourser ladite somme de 1.200 francs à M. Castellanos ou à son fondé de pouvoirs, en trois termes : un tiers au bout d'un an ; un tiers au bout de deux ans et le troisième au bout de trois ans, à dater de mon arrivée dans la colonie et à en payer annuellement l'intérêt au taux de 40 Volcan.
« Je m'oblige en outre. tant pour moi que pour les sus- nommés, à emporter avec nous les outils et instruments aratoires nécessaires pour le labourage des terres.
«.Dans le cas où contre son attente M. Caslellanos ne pourrait obtenir du gouvernement de là (confédération Argentine le transport gratuit par bateaux à vapc^ur ou par navires à Yoile, depuis le port de destination jusqu'au lieu de la colonisation, je reconnais avoir alors à payer pour ce passage, une somme approximative de 30 francs par personnejaquelle somme sera toutefois avancée par M. Castellanos, et par moi et les susnommés remboursée à M. Castellanos à l'époque du remboursement de l'avance mentionnée plus haut.
« Le gouvernement de Santa Fé, afin de nous faciliter les moyens de commencer nos travaux le plus tôt possible, et de pourvoir à notre entrelien, nous fait les avances suivantes en
nature, à charge de remboursement aux époques ci-après désignées et sans intérêt.
« Ces avances en nature consistent en : 1** sept vaches et un taureau ; 2*" deux bœufs et deux chevaux pour le labourage ; 3* six barriques de farine de huit atrobes (environ 100 kilogrammes chaque, soit en totalité 558 kilogrammes, 1200 livres du pays) ; 4* des semences de pomme de terre, pistache de terre, tabac, coton, blé, maïs, en quantité suffisante pour cultiver une surface totale de dix cuadras (plus de 16 hectares et demi) pendant la première année ; 5° une maison composée de deux logements de 5 mètres environ chaque, avec portes et fenêtres qui sera construite de la manière la plus convenable pour notre travail le long des rives du Parana.
« Les maisons seront numérotées, depuis 1 jusqu'à 200, et les lots seront tirés au sort.
x< Pour les divers objets ci-dessus désignés je payerai une somme de 200 patacons (1000 francs) dans le cours de deux années à partir de mon arrivée à ma destination. Le gouvernement argentin (ainsi que M. Castellanos me le garantit) m'exempte des intérêts sur le montant de ces avances, et si les récoltes ne sont pas suffisantes pendant les deux premières années le gouvernement argentin (ainsi que me le garantit encore M. Castellanos) m'accordera une année de plus.
« A titre de rétribution pour les avantages qui me sont accordés par la teneur du présent contrat, je m'engage, et les susnommés s'engagent également avec moi, à partager avec M. Castellanos les produits en nature de mes récoltes, détachées de leurs branches et racines, à raison d'un tiers pour M. Castellanos et deux tiers pour moi et mes coassociés, pendant la durée de cinq années, à compter du jour de mon arrivée à Santa Fé, étant bien entendu que les produits des animaux que nous élèverons resteront notre propriété exclusive sans aucun partage avec M. Castellanos.
180 U^fE VISITE ATX COLONIES
« M. Caslellanosprélèvera en conséquence la portion qui lui reviendra, mais bien entendu dans Tétat où se trouveront les produits récoltés.
« A l'expiration du terme de cinq années je serai propriétaire absolu avec les susnommés et nos descendants, de la maison, du capital, et de tous les produits en vaches^ bœufs, chevaux et en outre de 20 ciiadras de terre avec toutes les améliorations, y compris les amendements que j'y aurai apportés par mon industrie.
« Si, avant l'expiration des cinq années ci-dessus stipulées, j'avais l'intention de quitter avec ma famille ou mes coassociés la colonie, pour quelque motif que ce puisse être, j'aurais dans ce cas la faculté de céder les avantages attachés au présent contrat, à une famille se composant du même nombre de personnes, c'est-à-dire de cinq.
« Si je quittais le lieu de colonisation avant le terme de cinq années entièrement révolues, sans avoir fait la cession cidessus mentionnée, je perdrais en ce cas les avantages qui me sont assurés, et je serais responsable, et les susnommés avec moi, de toutes les réclamations que pourront élever, dans ce cas, soit le gouvernement arficntin, soit M. Castellanos.
« Je m'engage aussi à produire avant mon départ d'Europe les pièces suivantes délivTées par le maiire de la commune : l*mon acte de naissance ou de baptême; 2* mon passeport; 3* un certificat de bonne vie et mœurs.
« Des pièces en tout semblables seront aussi produites par les susnommés.
« Je m'engage enfin, et lessusnommés avec moi, à nous fournir des vêtements suffisants, d'ustensiles de cuisine et, ainsi qu'il est dit ci-dessus, d'outils et d'instruments aratoires.
« Chaque famille cultivera la moitié de 20 ciiadras au moyen de semences, qui lui seront données ; elle utilisera l'autre moitié dumieui qu'elle croira.
<( Outre les terres concédées à perpétuité à chacune des deux cents familles qui doivent former Texpédition, il est adjugé aussi au bénéfice de toutes, et tout autour de la colonie une surface de quatre lieues carrées oixQAOOciiadras dont la propriété ne pourra être vendue par personne, et demeurera à l'avantage commun de ladite colonie.
« Comme après ces deux cents premières familles, il en partira encore huit cents autres, chaque groupe de deux cents familles (ou 1.000 individus) formant une colonie séparée devra être établi à une distance de 100 cuadras Tun de l'autre, et le terrain intermédiaire sera vendu moitié pour compte du gouvernement et moitié pour compte de la colonie. » Les autres dispositions relatives à Tadministration intérieure de la colonie, justice, commission coloniale, liberté d'industrie, contributions, service militaire, etc., sont calquées sur le contrat passé par le docteur Brougnes avec le gouvernement de Corrientes ».
Tel est donc Tacte primordial auquel doit son origine la colonie Esperanza, et Ton peut dire aussi toute la colonisation de Santa Fé. C'est pourquoi j'ai cru devoir le reproduire intégralement.
Buenos Aires, mai i888.
Pour connaître TeiTet que produisit à Santa Fé l'arrivée des premiers immigrants, nous allons consulter un historien de la colonisation, acteur lui-même et un des plus méritants dans cette œuvre grandiose. Je laisse la parole à M. Charles Beck-Bernard, ancien directeur fondateur de la colonie de San Carlos, près de Santa Fé.
« Le gouvernement de Santa Fé fit un contrat de même nature (que celui que le gouvernement de Corrientes avait fait avec le doteur Brougnes) avec une des notabilités du pays, M. Aaron Castellaiios, qui se transporta en Europe pour Texéculer. A la suite de démarches longues et multipliées, moyennant des avances considérables qu'il consentit à faire pour payer en grande partie le voyage des colons, il parvint à réunir le nombre de deux cents familles que lui prescrivait son contrat, pour former la. première colonie. La majeure partie de ces familles étaient suisses.
« C'étaient pour la plupart des pauvres dont, profitant d'une occasion exceptionnelle, les communes s'empressaient de se défaire, à un prix inférieur à celui qu'elles devaient payer pour les envoyer dans l'Amérique du Nord. Il y avait aussi un assez grand nombre de Savoisiens et quelques familles de la Hesse et du nord de la France.
« Au mois de décembre 1853, le premier navire de colons quittait le port de Dunkerque; les autres expéditions se
succédèrent rapidement dans les premiers mois de 1856, et les deux cents familles arrivèrent à Santa Fé presque toutes à la fois.
« La population de cette ville paisible et endormie était peu accoutumée à voir un étranger arriver dans ses murs; le contrat, voté par ses représentantsetsignéparson gouverneur,, n'était à ses yeux qu'une utopie, un hommage rendu pour la forme à quelques écrivains et orateurs qui cherchaient à populariser Tidée de la colonisation, mais au fond une chose qui ne se réaliserait jamais.
« Grande fut donc la surprise lorsque Ton vit entrer dans le port des goélettes hérissées de têtes, et que peu d'instants après la plage se remplit d'hommes, de femmes et d'enfants, en blouses, en mi-laine, en bonnets valaisans, dont les manières brusques et les allures un peu lourdes contrastaient avec les mœurs souples et courtoises du pays. L'arrivée des premiers colons est restée gravée dans le souvenir, comme un événement mémorable.
« Un seul homme comprit, au premier coup d'œil, rimmense portée que devait avoir pour l'avenir de son pays la circonstance qui, chez les autres, n'excitait que la sur* prise et la curiosité. C'était le gouverneur don José Maria CuUen, patriote éclairé et généreux.
« Prenant à lui seul la tâche de réparer l'incurie qui avait fait négliger jusqu'à ce moment tous les préparatifs que, d'après le contrat même, on aurait dû faire à Tavaace pour l'installation des colons, il mit tout en œuvre pour bien recevoir ceux-ci ; il improvisa des localités pour les abriter, il mit à leur disposition toutes les ressources dont il pouvait disposer, et, si les revenus de ?État. faisaient défaut, il y suppléait par sa fortune personnelle.
« Aussitôt que le terrain où l'on voulait établir la colonie fut choisi et délimité, on y transporta les colons. C'était une vaste prairie située au delà du Rio Salado, et entourée au
nord et à Teâi d^lne belle lisière de forêts. Cet emplacement de la colonie à'Esperanza est à une distance d environ sept lieues au nord-ouest de Santa Fé.
« D'après le contrat, les colons devaient y trouver des cabanes toutes faites ; mais vu les circonstances^ le gourernement ne put faire autre chose que de leur donner les matériaux et une indemnité pour la constructioa.
<( Le gouverneur CuUen visitait la colonie tons les dimanches^ plus souvent quand ses occupations le loi permettaient, surveillait tout jusque dans ses moindres détails, s'enquérait personnellement de la position et des besoins de chaque famille, cherchait autant que possible à les satisfaire: en un mot, la colonie était devenue son premier soin et son pins haut intérêt.
it Malheureusement les nombreuses relations d'amitié foe CuUen avait à Buenos Aires le rendirent suspect à Urqaiza, qui redoutait, bien à tort, que dans les différends croissaols entre la Confédération et Buenos Aires le gouverneur de Santa Fé ne prit parti pour la province dissidente. Cullen fut donc renversé par don Jouan Pablo Lopez^ frère du célèlire général Estanislao Lopez, et chef du parti des ffattcAos(ûsm\ pins exact dédire fédéral par opposition au parti unitaire). La révolution eut lieu cette même année 1856, qui avait i?b l'arrivée des colons, et peu de semaines après leur installation.
a Le nouveau gouverneur ne se montra point défavorable à la colonie. Mais il était loin de partager pour elle TenthoU' siasme et la sollicitude de son prédécesseur. Les dislribntioDS de bétail et de semences qui restaient encore à faire laissèrent beaucoup à désirer dans les détails de l'exécution ; beaucoop de familles ne reçurent jamais les vaches qui leur étaient phMnises, et pour éviter les embarras et le péril de dissolution qui auraient pu survenir, si les colons s'étaient vus privés de leur première récolte de blé, nous fûmes obligés de leurais^
trîbuer Dous-mêmes la semence que le gouvernement ne ^ leur donnait pas.
« Le but de M. Castellanos, en fondant la colonie, avait été sans doute de faire une œuvre utile à son pays. Cependant il avait cherché avant tout à faire une spéculation, et il n'avait pas entrevu toutes les difficultés d'une pareille entreprise ; en particulier» il n'avait tenu aucun compte des besoins moraux et intellectuels d'une société à créer. Habitué à voir s'établir des estancias, qui se développaient d'elles-mêmes par la simple introduction, sur un point quelconque de laPampa^ d'un ou plusieurs milliers d'animaux, il croyait naïvement qu'il en était de même des hommes, et que, pour fonder une colonie, . il n'y avait pas autre chose à faire que d'aller chercher des familles en Europe et de les transporter au milieu du campo de Santa Fé. 11 pensait que tout irait de soi-même, que les récoltes seraient abondantes, et que le tiers qu'il devait en recevoir, d'après son contrat, lui fournirait un revenu magnifique. L'administration qu'il établit dans la colonie n'avait d'autre but que de veiller aux intérêts personnels de l'entrepreneur: il n'est donc pas étonnant qu'elle ne s'attira ni le respect ni la sympathie des colons.
<c Les illusions de M. Castellanos ne tardèrent pas à se dissiper devant la réalité. Voyant que sa fortune, employée à faire des avances aux colons, était gravement"Compromise, il se hâta d'entrer en négociations avec le gouvernement national, qui siégeait alors à Parana, et rencontrant auprès de celui-ci les meilleures dispositions en faveur de tout ce q»i tendait à augmenter l'immigration, il parvint à se faire rembourser ses dépenses, en mettant le gouvernement en son lieu et place vis-à-vis des colons.
« La conséquence immédiate de cet arrangement fut la suppression de radminîstration de M. Castellanos et la remise aux colons de l'obligation de donner un tiers de leurs récoltes. Leurs dettes pour les avances du voyage furent maintenue»,
^ mais non exigées, et quelques années plus tard le gouvernement déclara y renoncer formellement.
« Les autorités de Santa Fé confièrent la direction de la colonie, abandonnée par M. Castellanos, à un Français, M. Adolphe Gabarret, de Bayonne, homme d'une haute intelligence, d'une grande expérience des hommes et des affaires, qui fut nommé juge de paix et administrateur, et qui, par sa prudence, son impartialité, son dévouement à l'idée de la colonisation, a contribué pour beaucoup au maintien et à la conservation de cet établissement, dont la ruine aurait coupé court à toute nouvelle tentative du même genre.
« En effet, et il faut bien le dire, au commencement, les colons d'Esperanza ont eu à lutter avec de grandes difficultés. Pendant quatre années de suite, ils virent leurs champs envahis par les sauterelles : ce qui restait de leurs récoltes ne suffisait pas toujours à leur entretien, et la misère était grande dans la plupart des familles. Ceux qui purent quitter la colonie, [pour chercher du travail ailleurs, le firent; d'autres, en grand nombre, se mirent à faire du charbon dans les forêts voisines, à l'imitation des gens du pays. Cette industrie réagit défavorablement sur l'agriculture et contribua à -augmenter la démoralisation des colons. Les charbonniers vendent très bien leur marchandise, dont la matière première ne leur coûte rien ; ils reçoivent ainsi une forte somme d'ar^gent à la fois, et la plupail du temps ils dépensent cet argent dans les cabarets, avant de retrouver le chemin de leur famille.
« Cependant, malgré les crises et les découragements des premières années, la colonie d'Esperanza est aujourd'hui (1865) en pleine prospérité.
« D'après une statistique officielle, publiée sous la date do 30 novembre 1864, elle compte 1.560 habitants. Le nombre des familles est d'environ 360, dont un bon tiers sont protestantes. Le bétail de la colonie s'élevait à 8.234 bêtes à cornes,
1 .570 chevaux et 686 moutons ; ce qui fait par famille une moyenne de 23 bêtes à cornes et de 4 à 5 chevaux.
« Dans le centre de la colonie, on voit s'élever sur une belle place carrée plantée de jeunes arbres, un grand bâtiment en briques dont la hauteur dépasse de beaucoup celle des autres maisons : c'est l'église catholique, qui a été inaugurée il y a environ deux ans, et dont là nef seule est achevée. Les colons se réservent d'y ajouter plus tard un clocher ainsi que les deux bas-côtés de la nef, qui donneront à l'édifice la forme d'une croix.
« Les protestants ne sont pas encore aussi avancés. Cependant, au mois d'août de l'année passée (1864), nous avons eu la joie d'assister à une cérémonie solennelle, présidée par M. le pasteur Goodfellow, de Buenos Aires, et qui avait pour but de poser la première pierre d'un bâtiment qui contiendra une habitation convenable pour le pasteur et une vaste salle d'école, où l'on célébrera le culte jusqu'à ce que les colons soient en mesure de construire un temple proprement dit. D'après le plan que nous avons vu, ce bâtiment sera spacieux, commode et de bon goût.
« La colonie d'Esperanza offre déjà un coup d œil plus animé que la ville même de Santa Fé ; on y voit circuler avec activité les cavaliers de tout sexe et de tout âge, ainsi que les chars de paysans, à la mode suisse, attelés de chevaux tirant au collier. Malheureusement les cabarets prennent une grande place dans cette activité ; cependant, outre ces débits regrettables, on compte cinq ou six magasins d'une certaine importance, un moulin à vapeur, un moulin à vent, plusieurs moulins à manège, ainsi que des représentants de tous les métiers. A l'époque de notre départ, on projetait l'établissement d'un second moulin à vapeur.
« La colonie d'Esperanza est, à nos yeux, la preuve la plus évidente des avantages que le pays offre pour la colonisation. Composée, dans sa grande majorité, des éléments les plus
dégradés et les moins laborieux ; livrée à Tappui d'un gouvernement dont les ressources n'égalaient pas la bonne volonté, et qui ne put exécuter qu'en partie les promesses du contrat ; constamment en butte aux dégâts des sauterelles jusqu'en 1859; ayant à faire avec tout cela un apprentissage d'agriculture dans un pays tout nouveau ; il semble que toutes les circonstances se soient conjurées pour rendre son existence impossible, et pourtant aujourd'hui, à huit années à peine de sa fondation, elle est décidément une des colonies les plus florissantes de l'Amérique du Sud.
« Don José Maria CuUen, sans le zèle et la prévoyance duquel il est probable que la colonie d*Esperanza ne se serait jamais formée, eut la joie de contempler de ses propres yeux le fruit de son dévouement. Ayant quitté Santa Fé en 1856, à la suite de la révolution dont nous avons parlé, il éprouva de la répugnance à y revenir tant que le parti qui l'avait renversé se trouvait au pouvoir. Mais en 1862, le gouvernement ayant passé aux mains d'un de ses frères, Don Patricio Cullen, Don José Maria céda au plaisir de revoir le sol natal. Sa première visite fut pour la colonie d'Esperanza. Les colons, qui avaient appris sa venue, lui érigèrent des arcs de triomphe, et décorèrent de fleurs et de verdure le chemin par lequel il devait passer. Nous avons assisté à cet accueil enthousiaste, nous avons vu le digne homme qui en était l'objet, ému jusqu'aux larmes par ces démonstrations vives et touchantes.
« A côté d'Esperanza, M. Cullen voyait deux beUes colonies, San Carlos et San Geronimo^ qui en étaient la conséquence, et il pouvait en compter d'autres dans le pays. »
Il y a un quart de siècle que ces lignes ont été écrites par M. Beck-Bernard, je les ai reproduites intégralement pour .faire voir au lecteur quelles étaient les difficultés avec lesquelles la colonisation avait eu à lutter à Santa Fé avant d'al-
teindre la belle réalité que nous pouvons contempler aujourd'hui, et aussi pour faire connaître ceux qui furent les ouvriers de la première heure, ceux qui méritent réellemeat de vivre dans la mémoire de la postérité reconnaissante.
Franchissons maintenant le quart de siècle qui vient de s'écouler depuis ces moments d'épreuves formidables pour consulter les historiens contemporains de cette même colonie-
M. Jonas Larguia, ex-inspecteur des colonies, ex-chef du bureau de statistique de la province de Sànta Fé, a écrit en 1884 :
(c Les valeurs, qui forment la richesse agricole d'Esperanza, ont été estimées Tan dernier à deux millions de piastres fortes (soit plus de dix millions de francs) et elle est devenue le centre le plus important de commerce et d'industrie dans le territoire de TOuest.
ft U résulte des chiffres ci-dessus que chaque habitant d'Esperanza a, en moyenne, un capital de six cent six (606) piastres fortes, sans tenir compte de la valeur des maisons de commerce et des établissements industriels qui n'ont pas été évalués. »
« Nous avons pris plaisir, ajoute M. Larguia, à relater quelques épisodes historiques de la colonie Esperanza, dont nous avons été témoin oculaire, parce qu'elle a été le point de départ de la colonisation santa fécine, et pour démontrer en outre à ceux qui déplorent la protection que les gouvernements ont accordée à l'émigration étrangère, que, pour atteindre le chiffre étonnant de la population agricole de cette province, il a fallu de grands sacrifices et une persévérance à toute épreuve de la part des gouvernements, pendant les dix premières années, et aussi de la part de plusieurs particuliers qui ont employé leur temps et leur fortune à fonder des colonies. »
M. P. Bouchard, qui a été aussi inspecteur des colonies, écrivait à la même date :
« L'étendue territoriale de cette coloiiie est de 5 . 440 cuadras de superficie, ce qui fait deux cent soixante-douze concessions de 20 cuadras carrées.
« La population est environ de six cent soixante-cinq familles^ qui fournissent un nombre de quatre mille personnes dont deux mille sont argentines, en y comprenant les fils d'étrangers nés dans le pays.
« H y 1.000 Italiens, 230 Français, 400 Allemands, 250 Suisses, 10 Anglais. 45 Belges, 30 Espagnols, 45 individus de diverses autres nationalités.
« Il y a 3 . 250 catholiques et 730 protestants. Le terrain ensemencé donne 4.200 cuadras de blé, lin, orge, haricots, pommes de terre, luzerne et autres graines.
« Le terrain enclos avec fil de fer comprend 3.000 cuadras carrées.
« On compte 13.330 bêtes à cornes, chevalines, ovines, porcines.
« 11 y a 2. 376 instruments aratoires, 748 véhicules, 662 bâtiments, 180 maisons de commerce ou d'industrie, 5 moulins à vapeur, 9 batteuses à vapeur, 40 entrepôts de grains.
« Les plantations sontreprésentées par 2.000 pieds de vigne, 735 mûriers et 500.000 arbres de diverses espèces. L'arbre qui domine est le paraiso ou azédérach, qui a l'avantage de ne pas être attaqué par la sauterelle. »
M. Bouchard fait Tobsei'vation suivante :
« Je me fais un devoir d'appeler l'attention sur le nombre d'animaux que l'on compte dans la colonie : à première vue il semble impossible qu'il puisse y avoir 13.500 animaux sur les 1.200 cuadras qui restent disponibles pour le pâturage, mais il faut observer que nous avons 100 cuadras de luzerne, 30 d'orge, que les cinq moulins produisent journellement 3.500 quinlaux de son, que les colons achètent pour l'alimentation de leurs animaux, tenus presque tous à l'écurie ou à l'é table. »
DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE Ul
Les citations que je vîens de faire mettent en évidence les progrès extraordinaires de la colonie d'Esperanza. Cependant la vérité m'oblige à dire que les colons de Santa Fé commettent une faute : c'est de ne semer guère que du blé : il en résulte que, si la récolte de cette céréale vient à manquer, ils sont exposés à subir une crise, comme en 1888 et en 1889. Cette dernière fois la récolte promettait d'être des plus abondantes, mais les.pluies qui sont venues au moment de la moisson ont occasionné un véritable désastre. 11 faut donc que les agriculteurs de Santa Fé, comme ceux des autres provinces, s'adonnent à daulres cultures, d'autant mieux que, sur le champ de l'exportation, ils auront à lutter contre des pays non moins producteurs de cette céréale, tels que les États-Unis de l'Amérique du Nord, le Canada, la Russie mérid ionale, Flndoustan, et autres régions qui peuvent faire surgir des montagnes de blé, grâce à la fertilité du sol et au bon marché de la main-d'œuvre.
Ce qui manque jusqu'ici, c'est une agriculture réellement scientifique, mais ce n'est pas le moment d'entrer dans cet ordre de considérations qui me mènerait trop loin.
Buenos Aires, le 15 mai 1888.
L'ordre chronologique m'obligerait maintenant à faire l'histoire et la description des colonies de San Carlos et de San Geronimo, fondées en 1838 ; mais avant d'en venir là je veux donner au lecteur une idée de la manière dont on voyage maintenant dans cette intéressante province, dont le territoire était naguère tout entier au pouvoir des Indiens, car les sauvages poussaient leurs excursions jusqu'aux portes de la province de Santa Fé ; à quelques lieues au nord de la ville, on montre encore les restes du fossé qui formait alors la forteresse de la civilisation. On peut donc affirmer que cette province a littéralement conquis son territoire sur les Indiens au moyen de la colonisation.
Mais c'est le chemin de fer qui est venu compléter la victoire sur la barbarie. Voyons donc comment on voyage en chemin de fer.
Le 12 avril 1888, à onze heures et demie du matin, je pars de Santa Fé en compagnie de M. Arthur Flajolet, agent consulaire de la République française ; nous traversons des fermes et des chemins cultivés, nous passons au milieu d'une forèi de gnandubays et d'espinillos ; nous franchissons le Rio Salado et nous arrivons à la gare d'Esperanza à peu près à une heure de l'après-midi. Nous avions annoncé notre arrivée par le télégraphe. Un grand nombre de voitures attend les voyageurs. Nous trouvons là M. Charles de Wart, négociant
belge : il nous emmène rapidement à son domicile, où nous trouvons un excellent déjeuner.
Il y a quatorze ou quinze ans que M. de Wart habite la colonie. Il a été meunier autrefois, il a fait aussi du journalisme: mais il a perdu son temps et son argent à vouloir s'occuper de politique, tant générale que locale ; aussi est-il revenu aux affaires positives. Avant de venir en Amérique, M. de Wart avait été employé aux moulins de M. Darblay à Saint-Maur ; fil a assisté alors aux deux sièges de Paris ; il a même failli être compris dans les proscriptions de la Commune ; aussi a-t-il gardé un profond souvenir de Tannée terrible.
M. Flajolet, mon compagnon de voyage, a vu aussi le siège de Paris ; il a servi dans les zouaves en Afrique : il a fait aussi la guerre du Mexique. Il a un frère qui a implanté à Santa Fé la fabrication de l'huile d'arachide ; mais en cela il a subi le sort de tous les novateurs ; le moment favorable n'était pas encore arrivé pour une entreprise de cette espèce.
La maison de M. de Wart est remplie de machines de toutes sortes ; on aime à se promener au milieu dç cette artillerie pacifique, qui ne fait pas verser le sang et les larmes comme l'autre, pas même la sueur, puisqu'elle économise la force physique et supprime le travail pénible.
machine, me suis-je dit, c'est toi qui as été le vrai rédempteur de l'humanité esclave ; c'est loi qui as fait ce dont n'avaient pu venir à bout toutes les prédications, tous les évangiles. Grâce à toi, on a vu s'accomplir l'aspiration d'Aristote, le théoricien sophiste de l'esclavage, qui disait : « Si les trépieds de Dodone pouvaient marcher tous seuls, si la navette pouvait se mouvoir d'elle-même, alors, mais seulement alors, on n'aurait pas besoin d'esclaves ; or, comme cela est impossible, l'esclavage s'impose comme u*e nécessité sociale. »
Que dirait Aristote, s'il pouvait ressusciter aujourd'hui, en ^ présence des moissonneuses, des batteuses, des moulins et des charrues à vapeur, et de celles qui marchent d'ellesmêmes sans demander à Thomme d'autre peine que celle de conduire les animaux qui la traînent ?
Le jour suivant ^13 avril , je pars seul dans le train qui va à l'ouest, ou, pour mieux dire, au nord-ouest d'Ësperanza. On traverse la colonie Humboldi dont on laisse le village central au nord, et l'on arrive au Pilar^ colonie importante fondée en 1875 par Guillaume Lehman. Il y a là, à côté de la station, un grand moulin à vapeur nommé del Carmen et de nombreuses habitations entourées d'arbres et de vergers.
Le chemin de fer bifurque : une des voies va à Touest, dans la direction de Josefina^ sur la frontière de la province et conduit à la ville de Cordoba: l'autre voie va au nord-ouest en passant par Aurélia et Rafaela. Cette dernière colonie est très importante, bien qu'elle ne date que de 1881. Le train s'arrête là et nous accorde vingt minutes d'arrêt pour déjeuner dans une auberge à côté de la station ; on n'a pas le temps d'aller au village, qui est à un quart de lieue environ. II est dix heures.
La locomotive siffle de nouveau : nous allons directement au nord ; nous traversons la colonie Lehman^ ainsi nommée par son propre fondateur, — il est onze heures, quand nous arrivons à la station ; — la colonie Ataliva, — il est onze heures trois quarts quand nous arrivons à la station ; — la colonie Umberto Primero, — il est midi trois quarts quand nous arrivons à la station ; — la colonie Constanza, — il est une heure trente cinq minutes quand nous arrivons à la station ; — la colonie Capivara, ainsi nommée probablement parce que cet amphibie abonde dans ces parages, — il est deux heures trente-cinq minutes quand nous arrivons à la station ; enfin, à trois heures quelques minutes nous attei-
gnons San Cristobal, qui est pour le moment le terminus du chemin de fer. Celui-ci doit être prolongé jusqu'à Tucuman. Nous sommes à 200 kilomètres de Santa Fé.
Lors de ma visite, il n'y avait pas encore de colonie à San Cristobal ; mais une compagnie anglaise, propriétaire de cinq ou six cents lieues de terrains dans les environs, se disposait à en fonder une prochainement. En attendant, elle a bâti une grande maison de campagne, dont on aperçoit les mi?*adors à une lieue de distance et où elle a introduit des animaux de race de toute espèce. C'est une estancia modèle. ♦
Il n'y a pas bien longtemps que les Indiens occupaient encore ce territoire ; la frontière, défendue par des postes militaires, n'est qu'à une douzaine de lieues d'ici. J'ai fait route avec un officier qui va y rejoindre son bataillon.
A la station il n'y a qu'une auberge, encoreassez primitive, tenue par un Anglais ; c'est ce qu'on appelle une pulperia.
Une famille du pays campe là sous une espèce de hangar improvisé avec des poteaux et du fer galvanisé ; elle passe de longues heures à savourerMes matés, et, quand elle a fini, elle recommence encore. On dirait que cet usage a été inventé expressément pour inviter l'homme à la paresse et lui faire perdre le temps. Il y a aussi un malade couché dans une charrette qui doit souffrir horriblement de la chaleur pendant le jour et du froid pendant la nuit, mais on ne le plaint pas, parce qu'il s'est blessé dans un accès d'ivresse. C'est la réponse qu'on m'a donnée, quand j'ai demandé pourquoi on ne le transportait pas dans une maison quelconque.
Le 14 avril, à dix heures et demie, le train «e remet en marche pour retourner à Santa Fé. On dit adieu à San Cristobal. A trois heures quinze minutes, on est derechef à la station de la colonie Rafaela. Je m'arrête et prends la direction du village. Il y a là un hôtel qui mérite d'être recommandé, car il m'a semblé offrir toutes les commodités possibles
Uî rXE VISITE ATX COLONIES
dans CCS parages; il faut observer que colonie et village ne datent que de quatre ou cinq ans, et qu'on y compte déjà plus de deux mille habitants. L'hôtel, situé sur la place centrale, appartient à un Suisse du canton de Berne, M. Sphar.
Je parcours la ville et les environs, en compagnie d'un citoyen français, M. Miédan, pharmacien autrefois, chimiste et artiste peintre, qui a décoré sa maison de tableaux et de dessins faits par lui-même ; il a aussi des médaillons de plâtre et de bronze, entre autres le portrait de Gambetta et celui du colonel, maintenant général Riu, ami du célèbre tribun. ♦
Nous visitons le moulin à vapeur de MM. Avanthey, pèreet fils ; le père est Suisse valaisan ; le fils est né en Amérique et par conséquent Argentin. Le moulin est de la force de trentecinq chevaux; il a sept paires de cylindres, et est éclairé à la lumière électrique.
Nous passons ensuite à une fonderie où nous trouvons ud grand nombre de machines, des batteuses, des moissonneuses, des charrues, des cylindres, des cultivateurs, des extirpateurs, des herses, enfin tous les outils plus ou moins puissants, au moyen desquels Vindustrie humaine attaque, soumet, pulvérise la terre.
J'entre à Téglise, c'est un bâtiment d'une certaine importance ; il a coûté vingt mille piastres nationales, avancées par quinze ou seize personnes de la localité, qui voulaient lui donner de la valeur, et qui maintenant ont de la peine à se faire rembourser.
La majorité des colons sont Italiens et par conséquent catholiques, comme ceux de presque toutes les colonies de l'ouest de la province, fondées depuis une douzaine d'années.
Rafaela est la plus importante de ces colonies nouvelles; plus loin, à une dizaine de lieues au nord-ouest, se trouve la colonie Simchales, qui est appelée à un grand avenir ; elle est le point d'arrivée et d'intersection de plusieurs voies feiTées*
M. Sphar m'invite à la visiter avec lui, après mon retour d'Esperan2ia, où j^ai promis d'assister au grand banquet que les habitants de cette colonie vont donner à M. Aufranc. J'ai déjà parlé de ce banquet}; mais au lieu de revenir à Rafaela, j'ai continué ma route jusqu'à Santa Fé. Mes compagnons et amis de voyage improvisés m'ont assuré que toutes les colonies se ressemblent^ que Thorizontalité du terrain leur donne à toutes le même aspect monotone, que ce n'est donc pas la peine d'aller plus loin. Je me suis laissé convaincre pour cette fois, mais cette détermination ne devait pas être irrévocable^ d'autant mieux que le réseau du chemin de fer de Santa Fé m'offrait de grandes facilités pour entreprendre de nouvelles excursions dans tous les sens.
Dans le train qui me portait d'Esperanza à Santa Fé, j'ai trouvé un individu qui avait assisté comme moi au banquet de M. Aufranc, et qui prétend m'avoir connu, il n'y a guère que vingt-neuf ans, à la colonie de San José ; il ajoute que je lui ai donné des lettres de recommandation ; il était alors garçon confiseur. C'est un Suisse valaisan, il s'appelle Athanase Grenain ; il est actuellement établi aux environs de la ville de San Javier, dans la colonie Galloise; il est estan^ ciero^ éleveur, et possède 2.000 vaches.
A Santa Fé j'ai retrouvé une autre vieille connaissance, un autre colon de San José^ Alphonse Genollet; il avait quitté cette colonie parce qu'il n'avait pas assez de terrain pour sa nombreuse famille, comme firent d'ailleurs beaucoup d'autres. Il est à présent établi dans la colonie française, au sud de San Javier. Il est grand propriétaire ; il a 80 cuadras de terrain et plus de 4.000 vaches qui sont soignées par ses fils à la colonie Alejandra, plus au nord de la même ville. Il vient de faire un voyage à la colonie de San José dont il était sorti il y a un quart de siècle ; il regrette encore cette localité et éprouve pour elle une espèce de nostalgie.
En effet les rives de l'Uruguay sont bien plus pittoresques, bien plus agréables à habiter que celles du rio San Javier, sans compter qu*elles sont d'un accès plus facile. Il y a bien un bateau à vapeur qui fait le service de cette rivière ; mais elle n*est pas toujours navigable; puis elle fait des détours infinis ; entre Santa Fé et San Javier la distance en ligne droite n'est que d'une quarantaine de lieues, tandis que par eau elle est de cent lieues. J'ai promis à Genollet et à Grenain d*aller les voir dans leurs colonies.
En attendant, je parcours les environs de la ville : un des points les plus remarquables, c'est Sanlo Tome de Tautre côté du Salado ; autrefois on passait cette rivière sur un bac ; à présent il y a un magnifique pont de bois. Santo Tome était et ebt encore l'embarcadère des produits des colonies ; mais les chemins de fer lui ont fait perdre une partie de son importance, parce qu'ils les portent directement à la ville et au port de Colastiné^ où on les charge sur les navires d'outre-mer.
A Santo Tome, sur la rive même du Salado, on a construit un moulin à vapeur : il appartient à un Français nommé Louis Eyssartier, ancien colon d'Esperanza, qui a pour associé industriel un Suisse nommé G. Bialet-Haos, propriétaire du terrain. Sa position est très avantageuse et offre de grandes . facilités pour l'eçibarquement.
J'ai visité aussi à Santo Tome la fabrique d'huile de MM. Bouchard et Caldeirau, citoyens français ; les matières premières qu'ils emploient sont surtout l'arachide et le lin.
On trouve encore au même endroit un grand établissement pour le nettoyage du blé, fondé, il y a déjà plusieurs années, par M. Firmin Laprade, ancien élève de l'École polytechnique de France, et officier d'artillerie de l'armée française, qui laissa la carrière militaire pour se marier avec la fille du maréchal Santa Cruz, ex-président de la République de Bolivie, et qui vint faire de la colonisation et de l'industrie dans la République Argentine.
A Santo Tome, on trouve encore, parmi les choses remar^ quables, une église, due à Tinitiative de Tévêque Gélabert, qui vit là, à peu près complètement retiré du monde; son diocèse comprend les trois provinces d'Entre Rios, de Santa Fé et de Corrientes. Depuis ma visite, il a donné sa démission.
De Santo Tome Je reviens à Santa Fé où je vois M. Jonas Larguia, inspecteur des chemins de fer, après avoir été inspecteur des colonies, comme je Tai déjà dit. M. Larguia insiste longuement sur la nécessité de donner de grandes facilités aux colons, la terre à bon marché, le crédit à leur portée au moyen des institutions de ce genre, de longs termes pour se libérer des engagements contractés, et le transport facile pour les produits.
C'est pourquoi la province de Santa Fé a déjà tant de chemins de fer et qu'elle les prolonge dans toutes les directions. Santa Fé avec son port de Colastiné va devenir le point de convergence d'un vaste réseau. Grâce au chemin de fer, ce port n'est qu'à quinze minutes de la ville. Il va sans dire que celle-ci a ses tramways et ses téléphones, de sorte que les communications sont on ne peut plus faciles : on a supprimé les distances.
Le 20 avril, je remonte en chemin de fer et cours d'un trait jusqu'à la colonie Josefina^ à 147 kilomètres de Santa Fé, sur la frontière des deux provinces de Santa Fé et de Cordoba. Toute cette zone est colonisée, ou peu s'en faut ; après Pilar, on trouve les colonies Eus to lia et Clucellas; le premier nom est un nom de femme, le second est le nom du fondateur de la colonie. Les fondateurs donnent le nom de leur femme, de leur fille, de leur sœur ou de leur mère* aux colonies dont ils sèment le territoire argentin; c'est une manière touchante de les transmettre à la postérité. D'autres leur donnent des noms de saints ou de fêtes religieuses selon l'antique usage
espagnol, par exemple Sao Geronimo, San Carlos, San Agustin , Pilar, Jesus-Maria; d autres donnent des noms célèbres dans rhistoîre des deux mondes; par exemple Humboldt, Garibaldi, Cavour, Victor-Emmanuel; d autres donnent leur propre nom; d'autres laissent celui de la localité. Je reproduirai plus loin la liste de toutes les colonies.
Je me suis cette fois arrêté à Josefina, parce que le chemin de fer n'arrive pas encore à Cordoba; le reste de la route n'a été livré au public qu au mois d'octobre. La colonisation a depuis longtemps franchi la frontière des deux provinces ; les colons de Santa Fé émigrent et vont plus loin ; ils font place aux nouveaux arrivants; ils vendent ou afferment les terrains qu'ils ont mis en rapport et avancent dans la prairie pour défricher la terre vierge. C'est un exode continu. Les maisons, les villages s'improvisent dans ce désert. Un voyageur qui passe dans un endroit inhabité, et qui revient trois mois après, est tout surpris d'y trouver une auberge, une pulperiay une chapelle, un four à briques, des enceintes de pieux pour enfermer les bestiaux, des ateliers de forgeron, de charpentier, de charron, et des cabanes parsemées à de grandes distances de ce point central, qu'on appelle la planta îirbana, le bourg, le village futur. Les constructions poussent à vue d'œil, comme si une baguette de fée les faisait surgir du sol.
« Voici, dit M. Gabriel Carrasco, dans une conférence (JM. Gabriel Carrasco est l'auteur d'une intéressante description de la province de Saota Fé et le directeur du recensement de cette province), comment se fait la colonisation: Un propriétaire quelconque de plusieurs lieues de terrain met un avis dans un journal, où il annonce que tel morceau de terrain, dont il publie et affiche le plan, est une colonie; on la nomme la colonie une telle, et elle est à la disposition de tous ceux qui veulent la peupler. Un colon se présente, qui n'a que ses deux bras et le désir de travailler; le phénomène
se reproduit de Reconquista à Tàeodalina, et le colonisateur lui livre 20 ciiadras carrées de terrain en lui disant : tu m'en payeras la valeur par annuités d'un quart à la fois.
« Sur ce même terrain le colonisatem* a mis une maison de commerce, où Ton trouve tout le nécessaire, et qui livre à crédit au colon tous les articles de consommation pendant la première année.
« Cette première année, quelque mauvaise que soil la récolte, fournit au colon les moyens de payer le quart -de rinsignifiante valeur de la concession, dont le prix varie de 300 à 300 piastres, et à 800 dans les colonies déjà formées ; Tannée suivante, le colon parvient généralement à payer la totalité.
« Le colon, en général homme travailleur et honnête, m femme et enfants ; or la femme et les enfants ne sont pas là, comme dans les grandes villes, motifs de dépenses peu productives, car ils travaillent eux aussi, chacun dans la sphère de ses forces : la femme, si elle ne peut labourer la terre, soigne les poules de la basse-cour; les enfants gardent les bœufs, tandis que le mari rompt la terre ; tous travaillent, tous produisent.
« La production augmente tous les ans, mais il faut obsei^er qu'elle augmente dans une proportion supérieure.
« Avatit quatre ans, le colon devient riche, s'il est honnête et laborieux.
(( Sur cette lieue carrée, chaque lot de 20 cuadras a sa maison ; de cette manière il s'est formé un noyau de population, et dans ce noyau de population, la première maison qui s'élève est une auberge, car elle est nécessaire, indispensable à la population ambulante; la seconde est un atelier de charpentier et de forgeron ; et c'est ainsi que se crée un pueblo qui souvent devient une ville, connue le sont déjàEsperanza, San Carlos, Pilar, Galvez et Rafaela.
« A Santa Fé on n'emploie pas les charrues anglaises, ni
nord-américaines, ni françaises ; on les fabrique sur place ; elles sont meilleures et à meilleur marché que celles qui viennent de Tétranger.
« Un beau jour, on annonce que le chemin de fer de Rosario à Sunchales va passer par tel ou tel point; le propriétaire de ce terrain commence par déclarer colonie remplacement de la station; il met en vente des lots pour chacras (fermes) et pour le pueblo (village) ; le premier qui arrive installe une auberge pour donner la noumture aux travailleurs.
« La locomotive n'est pas encore en marche qu'il y a déjà une ou deux douzaines de tentes avec quatre ou cinq hommes dans chacune, qui viennent faire les travaux de la voie. Immédiatement la nouvelle circule. Tous les colons des environs commencent à y apporter leur blé, leurs céréales de toute espèce.
« Voilà le petit noyau formé ; bientôt arrivent le forgeron et le menuisier ; il arrive aussi des centaines d'hommes qui se mettent à creuser la terre et à faire des briques.
« Les maisons en briques remplacent les tentes; des chars apportent le bois de construction, s'il n y en a pas dans le voisinage, et du zinc; on dresse sur quatre poteaux les feuilles de zinc, et voilà les premières boutiques installées.
(( Celui qui aurait passé par là quinze jours auparavant^ s'étonnerait d'y trouver un groupe de maisons; s'il repasse trois mois après, au lieu de dix maisons, il en trouvera vingt, trente, peut-être cent ; cent maisons supposent au moins cinq cents habitants ; ce chiflre a été atteint en un ou deux ans par certaines colonies, telles qulrigoyen, Galvez, Rafaela.
« On donne généralement aux colonies des noms de femmes; elles s'appellent Suzana, Aurélia, Florencia, Margarita, Clodomira, Candelaria, Felicia, Hortensia, etc.
« Autrefois, dit le conférencier, les hommes de grand cœur qui voulaient éterniser le nom de la personne qu'ils aimaient, s'ils avaient du génie, créaient des poèmes et faisaient un ciel
DE LA REPUBLIQUE ARGENTINE lo3
pour y mettre une Béatrix, comme Dante; ou composaient ces magnifiques sonnets qui résonnent dans les pages de rhistoire pour éterniser le nom de leur Laure, comme fit Pétrarque.
« Ils sont passés, ces siècles de littérature; notre époque est plus positive ; mais, comme Tamour est éternel, ces mêmes sentiments que les poètes éternisaient, continuent à faire palpiter le cœur des Argentins, et les propriétaires des ten'ains de Santa Fé ont trouvé une manière de joindre à l'amour du progrès un autre amour qui est plus grand encore, Tamour conjugal et lamour filial; c'est ainsi que presque tous les fondateurs de colonies ont donné le nom de leurs épouses ou de leurs filles aux morceaux de terre oii ils ont fondé un village.
« Quel magnifique hommage ! quel admirable tribut d'amour conjugal et filial! Ces dames pourront voir leur nom éternisé dans rhistoire, non sur de vaines feuilles de papier, mais par des pueblos^ qui ne sont aujourd'hui que de petites colonies, mais qui demain seront des villes, parce que les colonies de Santa Fé sont appelées à le devenir dans peu de temps. »
De Josefina, je suis revenu à Esperanza, pour reprendre ensuite le chemin de fer qui, passant par Humboldt, Hipatta, Progreso, conduit pour le moment à P7*ovidencia et doit se prolonger vers le nord en courant parallèlement au chemin de fer de Santa Fé à Reconquista; depuis lors, il a dû être continué jusqu'à Soledad à huit lieues plus au nord. La station est à quinze cents mètres du village, qui est situé sur une éminence. Le terrain de ces parages est légèrement ondulé ; il n'est pas si monotone que celui que nous avons vu auparavant; il y a des ruisseaux et des bois; à ce sujet, il faut observer qu'ils existent réellement, et qu'ils ne sont pas des effets du mirage, comme il s'en produit si souvent dans la pampa santa fécine.
Qui peut avoir donné le nom d'Hipatia à la colonie que nous avons trouvée avant d'arriver à Providencia? On sait qu'Hipatie était cette femme célèbre qui donna des leçons de philosophie à Alexandrie et qu'elle périt lapidée par la populace de cette ville excitée par des moines fanatiques. Ce nom et celui de Humboldt frappent Tattention du voyageur. Humboldt a été une des personnalités les plus éclatantes de la science au dix-neuvième siècle, comme cette femme admirable le fut au déclin de la civilisation antique.
11 resterait maintenant à donner à quelque colonie nouvelle le nom de Bonpland, de ce vieil ami 3e Humboldt, dont il fut le compagnon de voyage et le collaborateur, qui parcourut avec lui les régions équatoriales et dont le savant allemand a parlé avec attendrissement jusqu'au dernier moment. En révélant à TEurope les beautés et les richesses du nouveau monde que la politique coloniale cachait si soigneusement aux regards de Fétranger, Humboldt et Bonpland furent les précurseurs de cette colonisation que nous voyons s'accomplir actuellement et qui*doit exercer une influence si décisive sur les destinées de l'humanité tout entière.
La colonie Providencia date du 27 février 1883. Elle appartient à M, Julio Calvo de Buenos Aires. Son premier habitant fut un Espagnol, don Narciso Collado, qui est chargé, au moment de ma visite, de livrer les lots de terrain aux colons; il a rempli pendant quatre ans les fonctions de juge de paix ; plus d'une fois il a eu affaire aux Indiens qui faisaient leurs incursions dans ces parages et qui tenaient les habitants en alarmes continuelles, surtout pendant la nuil.
Le terrain destiné à la colonisation embrasse une surface de sept lieues carrés ; il a appartenu autrefois à la Banque de Londres, qui possède encore quatorze lieues aux environs.
Les concessions sont de vingt-cinq cuadras. Les premiers colons les ont payées successivement à raison de 160, 200,^
âSO piastres. Désormais le prix sèta de âOO piastres, payables en trois ans, avec intérêt de 8 pour 100.
La surface urbaine (la planta urbana) comprend 8 concessions, c'est-à-dire 200 cuadras. Il y a une place de 4 cnadras. Les cuadras de Vegido sont de 100 vares par 120 de côté. Elles sont divisées en 8 lots (solares) de 25 par 30 vares; le prix du solar varie de 80 à SOO piastres.
Au moment de ma visite, il y avait dans le village improvisé 4 ateliers de forgerons, 5 de menmsiers, 1 cordonnier, 1 pharmacie, 2 auberges, 2 maisons de commerce très bien approvisionnées, et 10 boliches (petites boutiques).
Il y avait aussi une chapelle qui servait également de maison d'école. Le chapelain était un Italien du nom d'Antonio Vecchia : c'est lui qui remplit les fonctions d'instituteur.
Avec lui et M, CoUado j'ai parcouru le village et les environs ; j'ai visité plusieurs habitants, entre autres un Italien de Milan, appelé Jean Balarsino, charpentier et forgeron, homme très laborieux et père de vingt et un enfants. Voilà, me suis-je dit, -des hommes comme il en faut, pour peupler le désert argentin ; ceux-là répondent parfaitement à l'aspiration du docteur J,-C. Alberdi, le père de la constitution argentine : a Kn Amérique, gouverner c'est peupler. »
Pierre Chapero, Italien, lui aussi, a huit concessions, un grand verger, avec beaucoup d'arbres, surtout des pêchers, et une estancia avec 2,000 bêtes à cornes.
Il y a dix-huit ans qu'il est venu en Amérique ; il a habité successivement plusieurs colonies, négociant et vendant des concessions jusqu'à ce qu'il eût atteint enfin la bonne position qu'il occupe actuellement. Beaucoup de colons pratiquent le même système, je l'ai déjà dit. Les colons de la veille, les vétérans, les américanisés cèdent avec bénéfice le terrain qu'ils ont défriché, peuplé, ensemencé aux nouveaux venus qui redoutent d'aller dans le désert dont ils ne connaissent pas encore les mystères et dont la solitude les effraye ; un
i56 UNE VISITE AUX COLONIES
autre obstacle qui les arrête encore, c'est rignorance de la langue du pays ainsi que de ses usages.
Benoît Mahîeu est un Français (du département du-Pas-de Calais), qui s'embarqua à Dunkerque, il y a trente-deux ans; il fut par conséquent un des premiers immigrants; il vient d'acheter vingt concessions pour faire une grande ferme, où il se propose de cultiver le blé, le lin et l'orge, ainsi que de pratiquer Télevage du bétail Ce colon a toujours été agriculteur; il ne s'est occupé qu'une fois de commerce.
Quant à don Narciso CoUado, mon cicérone, il a une grande quinta avec toute espèce d'arbres fruitiers et d'ornement, pêchers, poiriers, pommiers, abricotiers, pruniers, cerisiers , néfliers , orangers , grenadiers , colgnassiers , noyers, eucalyptus, cyprès, casuarinac^ pins, lauriers, arbres du paradis, saules, acacias, etc. Il affirme que la terre convient pour toute espèce de légumes et de fleurs, de même que pour le blé, le lin, le maïs, en un mot pour toutes les cultures.
Providencia est à quatre-vingts kilomètres de Santa Fé.
Dans cette colonie, comme dans toutes les autres de la province, on pratique le système du métayage : c'est-à-dire que les immigrants qui n*ont pas de terre ou qui n'ont pas le moyen d'en acquérir immédiatement travaillent de compte à demi avec les colons propriétaires.
Ceux-ci leur ouvrent un crédit dans une maison de commerce ; ils leur font les avances des bêtes de labour, des instruments de travail, des semences; ils leur fournissent la moissonneuse et paient à moitié la batteuse*; quanta la récolte, ils la partagent naturellement. Quand les métayers ont acquis de cette manière une somme suffisante, ils vont plus loin^ ou bien ils achètent du terrain dans cette même colonie.
Les colonisateurs, c'est-à-dire les propriétaires de terrain, qui le subdivisent en concessions, ne se bornent pas aie vendre au comptant ou à terme : ils le louent aussi aux immigrants.
A mon retour à Santa Fé j'ai trouvé dans le wagon un Polonais qui a fait la guerre de 1863 contre les Russes et la campagne de 1870-1871 avec les Français contre les Allemands.
Depuis qu'ils ont perdu leur nationalité, ces Polonais sont dispersés sur toute la surface du globe.
A la station d'Esperanza j'ai retrouvé M. Jonas Larguia, et nous sommes rentrés ensemble au chef-lieu de la province.
Buenos Aires, le 23 mai 1888.
Le 26 avril je pars de Santa Fé pour la colonie de San Carlos: à la gare je retrouve encore M. Jonas Larguia; il m'invite à monter dans un train spécial qui le conduit à Coronda, où il va remplir une commission du gouvernement.
Pour aller à San Carlos on prend le chemin de fer d'Esperanza jusqu'à la station dite du Piqueté; là on prend la voie qui va au sud ; le chemin de fer traverse les colonies Frank et las Tunas et pénètre dans la colonie de San Carlos. Celleci est divisée en trois sections : San Carlos du nord, San Carlos du centre et San Carlos du sud. Nous arrivons à neuf heures à San Carlos du centre. C'est là que je m'arrête et que je me sépare de mon compagnon de voygtge, dont la conversation a été des plus intéressantes pour moi, car il connaît parfaitement l'histoire de la colonisation de Santa Fé.
Le moment est venu de reprendre cette histoire.
La colonie de San Carlos fut fondée en 1838-1839 par MM. Charles Beck et Herzogpour le compte d'une compagnie d'actionnaires de Bâle, sur un terrain concédé par le gouvernement provincial.
Voici ce que dit à ce sujet M. Beck dans son livre déjà cité sur la République Argentine :
« Pour la première fois, les préparatifs se faisaient avant l'arrivée des colons, et lorsque les familles commençaient à s'établir, l'administration se préoccupait de diriger soigneu-
sèment leurs travaux, et non seulement d'exécuter scrupuleusement le contrat dans les distributions de matériaux, de bétails, de vivres et de semences, mais encore et surtout, de pourvoir dès Fabord aux nécessités morales des cultes et des écoles. Ces soins n'ont pas été perdus, et toutes les personnes qui Wsitent les colonies sont frappées, à San Carlos, de la supériorité du travail agricole ainsi que de Tordre et du calme qui contrastent avec l'esprit un peu tumultueux des établissements voisins.
« Les familles de San Carlos commencèrent à arriver au mois de mai 18S9. Les expéditions n'eurent pas lieu presque simultanément, comme pour Esperanza, mais, au contraire, elles se succédèrent assez lentement et par petits groupes très peu nombreux.
Au 31 juillet 1864, la population s'élevait à 637 personnes, formant 119 ménages, dont la moitié sont protestants. Le bétail s'élevait à 3.265 bêtes à cornes, 696 chevaux et 1.800 moutons ; ce qui fait par famille une moyenne de 29 bêtes à cornes et 6 chevaux.
« Pendantlesdouzemoîsfmîssantau21juilletdernier (1865) il y avait eu 11 mariages, 28 naissances et seulement 2 décès d'adultes et 5 d'enfants. Dans les années précédentes, la proportion a été à peu près la même. Cette colonie contient les éléments du commerce, des métiers et des industries agricoles au même degré que les autres ».
En 4872, M. Guillaume Wilcken, inspecteur national des colonies, visita San Carlos. Dans le rapport publié par ce fonctionnaire l'année suivante, il est dit que la colonie comptait 360 familles avec 1.192 individus, dont 305 x\rgentins, 1024 Italiens, 501 Suisses, 117 Français, 18 Allemands, 8 Espagnols, 2 Orientaux, 9 Belges, 1 Polonais, 1 Chilien, 6 Anglais. Il y avait 1.492 catholiques et 500 protestant?.
La colonie, située à dix lieues de la capitale, occupait une surface de huit lieues carrées.
On pouvait établir comme règle que la valeur d'une ferme de wingi cuadras variait entre quatre cents et cinq cents piastres boliviennes suivant sa position et son éloignement du centre de la colonie ; il s'agit ici de la concession inculte. Quant aux concessions cultivées, pourvues de plantations et de bâtiments, il était presque impossible de fixer un prix général; il y en avait quelques-unes dont la valeur s'élevait à six mille et même à huit mille piastres boliviennes.
« San Carlos, dit Guillaume Wilcken, fut une création artificielle. Cela signifie que les colons fondateurs appartenaient à la même espèce que ceux qui vinrent peupler Esperanza. Mais son développement et son progrès actuel doivent surtout être attribués à la surveillance constante et active^ de même qu'aux enseignements intelligents de l'administration.
« Dès qu'on eut établi le système normal et donné la première impulsion, le développement devait s'ensuivre naturellement, et c'est presque sans effort que les terres qui n'avaient pas été distribuées dès l'abord furent occupées régulièrement et spontanément; aujourd'hui les colons primitifs sont à peu près tous devenus propriétaires. »
M. Wilcken divise la colonie en cinq sections, et les paroles que je viens de reproduire se rapportent à la première.
Quelles étaient les conditions du contrat de colonisation en vertu duquel MM. Beck et Herzog s'engageaient à établir deux cents familles sur le terrain (20 lieues carrées) qui leur avait été concédé par le gouvernement de Santa Fé ?
Article premier. — La famille s'engage à apporter avec elle les articles nommés ci-dessous (mais dans le cas où celle-ci n'aurait pas le moyen de les acheter, la compagnie les avance ainsi que les frais de voyage, d'établissement dans la colonie, etc.) : un char, une charrue, une herse, cinquante
pieds de chaîne, une arrobe de corde, deux harnais, huit ou dix bêches ou pioches, deux fourches, deux faux avec leur manche, des faucilles et divers autres instruments qui sont nécessaires dans une maison de campagne, y compris les vêtements, des armes à feu et les ustensiles de cuisine.
Art. 2. — La compagnie s'engage à livrer à la famille dès son arrivée à la colonie :
« 1* Un terrain de 20 cuadras carrées;
2° Les matériaux nécessaires pour la construction d'une chaumière (rancho) ;
3* Quatre bœufs de labour dressés, deux chevaux et quatre vaches laitières avec leurs veaux et deux porcs,
4** Les vivres nécessaires (distribués une fois par semaine) jusqu'à concurrence de 60 piastres ou 300 francs par personne adulte (les garçons de douze ans et les filles de moins de quatoi'ze ans compteront pour moitié) ; toutes les semences nécessaires pour ensemencer le terrain cultivé.
Art. 3. — Les colons s'obligent à ce qui suit, sous peine de perdre tous leurs droits :
A cultiver leurs concessions avec activité et persévérance, suivant les instructions de Tadministration en matière de culture et de semailles. Pendant la première année ils devront cultiver au moins de 4 à 5 cuadras ^ la deuxième .'année au moins 8 cuadras^ et les trois années suivantes au moins 10 cuadras;
A remettre fidèlement et exactement à l'administration, en état d'être exporté, le tiers de la récolte pendant cinq années consécutives, à partir de la même époque : 1* la moitié du croît des quatre vaches livrées par la compagnie en vertu de l'article 2; à livrer deux des veaux reçus en même temps ; à partager avec l'administration pendant les cinq ans le produit des porcs; à se soumettre aux autorités établies et à observer scrupuleusement les règlements introduits dans la colonie.
Art. 4. — Dans le cas où le tiers des récoltes livrées à l'ad-
Ji
i62 UNE VISITE AUX COLONIES
ministratîon (taxées au terme moyea de sa valeur immédiatement après chaque récolte) ne suffirait pas à la fin des cinq années pour couvrir les frais des avances faites à chaque famille conformément à Tarticle 2, plus Tintérêt de 6 p. 0/0, la famille devra payer le solde dans le plus bref délai possible à l'intérêt ordinaire du pays.
Art. 8. — A Téchéance des cinq ans et après avoir rempli tous ses engagements, la famille sera propriétaire absolue de : 1* sa concession de 20 cuadras; 2° de tout ce qu'elle y aura mis ; 3° de tout le bétail moins celui qu'elle devra livrer à Tadministration.
Art. 6. — -Chaque famille devra livrer gratuitement, par parts égales, le terrain nécessaire pour les routes dont la largeur sera fixée par Tadministration.
Art. 7. — A son arrivée, chaque famille sera logée par l'administration, mais elle devra procéder sans retard à son établissement sur sa concession. Ce délai en aucun cas ne pourra excéder six semaines.
Dès que les familles furent arrivées, on remplit fidèlement toutes les promesses du contrat ; on alla plus loin, on usa d'une prodigalité exagérée envers les colons. MM. Beck et Herzog, dit le Mémoire de la commission centrale d'immigration publié en 1869, se ruinèrent dans cette entreprise; mais la colonie de San Carlos, la plus riche, la plus prospère et la plus florissante de toutes les colonies agricoles établies dans la République Argentine, conservera attaché à son existence le nom de son fondateur, M. Charles Beck,
La compagnie Beck-Herzog ayant dû liquider, une association de capitalistes de Bâle continua la vente des terrains que le contrat assignait aux premiers entrepreneurs, et fonda .de nouvelles colonies.
. Les colons de San Carlos eurent à lutter contre les mêmes
inconvénients qui mirent au bord de Tâbime la colonie Esperanza.
Mais ils avaient Tavanlage d'être dirigés et assistés par une administration puissante et paternelle qui veillait à leur bienêtre et ne les abandonnait pas au moment des épreuves : aussi purent-ils surmonter vigoureusement tous les obstacles, bien qu'il y eût aussi parmi eux un élément de désordre et de trouble qui compromit quelquefois rexistence et lavenirde la colonie.
L'administration s'empressa de l'extirper sans hésiter un seul moment devant le sacrifice des avances qu'elle avait faites.
Les colons qui sont restés^ ajoute Wilcken qui nous fournit ces détails, sont appliqués : ils aiment le travail, ils étudient sans cesse les moyens d'améliorer leur ferme, ils ne perdent pas leur temps à des divertissements inutiles, et, quoique assez incultes et ignorants à leur arrivée, ces immigrants sont devenus d'excellents agriculteurs.
Comme la plupart d'entre eux possèdent plus de fermes qu'ils n'en peuvent cultiver personnellement, ils les livrent à des familles nouvellement arrivées, qui "leur inspirent de la confiance, et qui semblent avoir des habitudes de travail et de bonnes mœurs.
Ordinairement, dans ces pactes, le laboureur et le propriétaire de la terre partagent la récolte de blé et de maïs : le premier prend les deux tiers, le second le tiers du produit. Les propriétaires construisent les habitations, font des avances de bétail, d'instruments d'agriculture, de semences, etc. ; ils ouvrent un crédit chez le boulanger, chez le boucher, ils enseignent à travailler au colon néophyte.
Au bout de deux ou trois ans, pour peu que le sort le . favorise dans sa récolte, celui-ci se trouve dans la possibilité de s'établir d'une manière indépendante, soit qu'il achète cette même terre qu'il occupe, soit qu'il aille en chercher ailleurs.
L'adoption de ce système épargne au laboureur novice les mécomptes sur lesquels sont venus échouer un grand nombre de laboureurs européens, malgré leur assiduité au travail, pour n'avoir pas voulu prêter Toreille aux conseils de l'expérience, relativement au climat, aux saisons favorables pour les semailles et les récoltes, ainsi qu'au maniement des animaux, etc.
C'est ainsi que San Carlos a formé un grand nombre d'excellents colons ; et, à ce point de vue, on peut lui décerner le titre d'école normale d'agriculture coloniale.
En 1863 M. Guillaume Perkins, surintendant des terres et colonies du chemin de fer central argentin^ reçut du gouvernement de Santa Fé la commission de visiter les trois colonies qui existaient alors, c'est-à-dire Esperanza, San Geronimo et San Carlos. Nous trouvons dans le rapport qu'il publia à ce sujet des détails intéressants sur la situation do quelques familles à cette époque. M. Wilckeneut lieu de faire des observations analogues en 1872 et d'établir des comparaisons entre les deux époques que je juge à propos de reproduire pour donner une idée de ce que l'homme laborieux, persévérant et économe peut faire en Amérique.
FAMILLE GŒTSCffl. SA SITUATION EN 1863.
Gœtschi est Suisse ; il était agriculteur dans son pays ; il avait par conséquent un grand avantage sur la plupart des autres colons. Il est arrivé à la colonie en mai 1859; il n'a pu semer de blé cette année.
Sa famille se composait de sa femme et de quatre enfants mâles. Il avait payé les frais de voyage, mais il avait ainsi épuisé tous ses fonds, et l'administration eut à lui avancer jusqu'à concurrence de 500 piastresboliviennes en dehors des articles qu'elle devait lui fournir aux termes du contrat.
En juillet 1861, Gœtschi avait remboursé à Tadmiaislration toutes ses avances ; il avait livré, en outre, le tiers de la récolte correspondant aux trois années écoulées. En 1862- 1863 il a aussi livré fidèlement le tiers revenant à l'administration ; il ne reste qu'une année pour qu'il ait rempli tous ses engagements.
On peut se rendre compte de la situation de la famille actuellement (1863) par les données suivantes :
Elle a 63 bêtes à cornes, après avoir vendu 9 à 10 chevaux et cochons. Elle pense récolter au moins 100 fauègues de blé de 375 livres chacune qui produiront un millier de piastres.
Elle a semé 4 poses d'orge (il faut 4 poses et demie environ pour une cuadrd), deux de pois, une de patates, une de luzerne et vingt de maïs.
Elle a en outre un jardin, une plantation florfssante de 1600 pêchers et d'autres arbres fruitiers. Les habitations, parcs à bétail et les autres bâtiments d'exploitation sont en bon état. Les vingt cuadras qui composent la concession de cette famille sont complètement cultivées sans l'aide d'aucune personne étrangère. Elle a fait venir quelques parents et les a soutenus. Tous ses membres sont industrieux et sobres. On ne les voit aux lieux publics que les jours de fête.
Le père ne parle pas l'espagnol, mais les enfants l'ont appris de même que tous les jeunes gens de la colonie.
La famille pourrait gagner plus d'argent par la vente du beurre et du fromage ; mais peut-être parce qu'il y a peu de femmes elle ne fait de ces articles que ce qui est nécessaire pour l'usage domestique.
Cette famille avait l'avantage d'avoir des hommes adultes pour le travail ; mais cela n'ôte rien à son mérite d'être présentée comme exemple de ce qu'on peut faire en quatre ans sans autre élément de prospérité que l'honnêteté et l'industrie.
Baptiste Gœstchi, homme déjà avancé en âge, mais toujours robuste et actif, a rempli à diverses époques les fonctions de juge de paix de la colonie. Il possède trois concessions réunies, dont la clôture en fil de fer revient à 7 ou 800 piastres boliviennes par concession, un verger où l'on trouve toute espèce d'arbres fruitiers, sans égal dans toute la colonie.
La concession primitive est entourée, outre l'enclos de fil de fer, d'une haie de cina-cina, très élevée.
La famille vit encore dans la maison primitive ; mais elle a réuni tout le matériel nécessaire pour construire une maison plus spacieuse d'une architecture moderne.
Une fille est mariée avec François Gunzinger, colon puissamment riche.
Le fils aîné, Frédéric, a établi une maison de commerce et une boucherie en société avec M. Gotz et son beau-frère Sigel; il possède une concession et a reçu de son père à titre de prêt la somme de 10.000 piastres boliviennes.
Les deux autres fils sont encore avec leur père.
La fortune de la famille est évaluée à 30.000 piastres fortes.