‹ Une visite aux colonies de la République ArgentineChapitre 7 sur 13 · FAMILLE CHATEL EN · texte numérisé non relu

FAMILLE CHATEL EN

Chatel est Savoisien, vigneron de profession; il avait certain capital, car il a payé son passage et n'a rien demandé à l'administration : il lui restait quelques centaines de francs après son installation à la colonie. Il a une femme et quatre fils dont trois sont majeurs.

Cet homme est très content de sa position; il n'a pas d'instruction, mais il est intelligent, travailleur, économe et jouit d'une excellente réputation. Il a commencé dans la colonie la culture de la vigne.

Il a de jolis arbres, un jardin ; bientôt sa concession sera une des plus belles de la colonie.

Il est arrivé en mai 1860, il a 16 têtes de bétail, 4 chevaux et 6 cochons, il a semé 50 pbses de blé, 8 de maïs, 2 d'orge, une demie de pois, une demie de patates.

Isidore Chalel possède dans la section centrale trois concessions encloses en fil de fer, une bonne maison en maçonnerie et à terrasse ainsi que d'autres bâtiments pour remiser les grains, des instruments aratoires, une moissonneuse, de belles plantations, des bêtes à cornes, des chevaux et une bonne fortune en argent comptant qu'il prête à intérêt à 1/4 et à 1/2 0/0 par mois.

M. Wilcken continue à citer des exemples de familles qui ont réussi en peu do temps à se créer une position avantageuse grâce à Tamour du travail, à Tindustrie, à l'économie, à la sobriété, résultat, observe-t-il, qu'avec toutes ces vertus elles n'eussent jamais obtenu dans leur pays natal.

La famille de Michel Taverna, qui, arrivé en 1859, après avoir payé son passage et reçu des avances de Tadministration, a cultivé la terre jusqu'en 1865 ; alors il s'est mis à faire du commerce, sans abandonner l'agriculture, et il avait en J872 une fortune évaluée 35.000 piastres fortes, soit 175.000 francs.

La famille de Godefroid Kleinert, Suisse, arrivé célibataire en 1859 ; il a commencé par être employé de l'administration ; il s'est mis ensuite à l'agriculture pour son propre compte, il s'est marié, il a pris des domestiques, qu'il paye quinze à seize piastres boliviennes par mois, tout en travaillant avec eux et en les surveillant. Il possède actuellement huit concessions, 80 bêtes à cornes et 4 à 5 mille piastres qu'il prêle à intérêt. C'est un exemple d'un agriculteur de profession qui peut réussir en employant des domestiques, tandis que la plupart travaillent avec leur propre famille.

La famille de Michel Bœttig, Suisse, qui n'avait absolument rien, et à qui il fallut avancer les frais de passage. Au mois

d'avril 1872, il possédait six concessions, maisons en maçonnerie et à terrasse, instruments aratoires, etc.

La famille Dreyer, du canton de Vaud, arrivée pauvre en 1879, ayant reçu jusqu'aux frais de passage, est propriétaire en ce même mois d^avril de neuf concessions et trois quarts.

La famille de Georges Geschwind, Suisse, qui a payé son passage, mais qui a reçu les autres avances, et qui possédait à la même époque huit concessions à la colonie San Carlos, tandis que son fils en avait neuf à la colonie Grutli.

La famille de Sébastien Gundi, Suisse, qui a reçu de la compagnie toutes les avances pour le passage et Tinstallalion, et qui possédait en avril trois concessions dans la section centrale et quatre à la colonie Las Timas^ et avait payé toutes ses dettes.

La famille de Henri Reutlinger, qui se trouvait dans le même cas que la précédente, possédait en avril trois concessions. Reutlinger n'a pas eu d'enfants pour l'aider.

Les frères Madevry, Piémontais, qui ont reçu toutes les avances, et qui avaient à la même date quatorze concessions, dont deux à San Carlos et douze à la colonie Grutli.

La famille de Gabriel Morcillon, de Savoie, qui n'a jamais rien dû à l'administration, et qui possédait en avril quinze concessions.

Les frères Place, Savoisiens, qui ont reçu toutes les avances, et qui avaient en avril neuf concessions et de 8 à 9 . 000 piastres qu'ils plaçaient à intérêt.

La famille de ])ominique Stapinata, Piémontais, qui a pu payer son passage, mais est arrivée sans argent à la colonie, en 1866. A force de travail et d'économie, cette famille est parvenue à acquérir, en six ans seulement, six concessions de vingt cuadras et un capital de 4 à 5 . 000 piastres qu'elle a placé à intérêts.

Ajoutons qu'elle a maisons, instrument-s aratoires.

machines, plantations, et que, quoique vivant avec économie, elle ne se prive de rien.

La famille de Scholdani, Piémontais, arrivée en 1867. Elle a payé son passage, mais il ne lui restait rien pour son installation. Quelques compatriotes Font aidée ; elle a acheté quatre «concessions qu'elle est parvenue à payer ainsi que * les autres dettes en 1870.

La famille de Séraphin Rey, Savoisien, arrivée en 1866, composée de sa femme et de huit enfants, tous aptes au travail. Elle avait payé son passage, mais avait ainsi épuisé ses ressources. Cependant à force de travail elle est parvenue ù acquérir huit concessions de vingt cuadras^ avec maisop, bétail (cinquante têtes), chevaux, etc., plus quelques milliers de piastres boliviennes placées à intérêt.

Tous les membres de la famille sont excellents travailleurs ; outre lagriculture, les fils pratiquent les métiers de charpentier, cordonnier, tailleur, maçon.

Telle était la colonie de San Carlos en 1872, suivant les renseignements fournis par Tinspecteur de colonies nationales, Guillaume Wilcken, qui fut plus tard nommé commissaire général d'émigration. Pour le dire en passant, son rapport est un des travaux les plus complets et les plus intéressants qui aient été faits sur la colonisation dans la République Argentine.

Une dizaine d'années plus tard, un autre inspecteur de colonies, employé du gouvernement de Santa Fé, M. Bouchard, donnait sur la colonie de San Carlos les chiffres suivants :

Etendue territoriale : 17.800 cuadras^ ou bien 890 concessions de vingt cuadras carrées.

Population: 736 familles, avec 3.788 personnes. Dans ce nombre il y a 93 familles argentines, 58 françaises, 480 italiennes, 6 allemandes, 93 suisses, 2 espagnoles, 5 anglaises.

4 belges, 2 polonaises, 3 danoises, 3 irlandaises, i urugayenne, 1 paraguayenne.

Religion : 623 familles catholiques et 133 protestantes.

Semailles: 13.720 cuadras, dont 9.040 de blé, .3.740 de lin, 120 d'orge, 40 de haricots, 340 de luzerne, 440 de diverses semences.

Bétail : 2.874 bœufs de labour, 2.526 chevaux, 87 mules, 1.638 vaches laitières, 5.715 bêtes à cornes d'élevage, 1.321 cochons et 2.759 divers autres animaux.

Véhicules ; 74.

Bâtiments : 12 maisons à deux étages, 10 à terrasse, 157 avec toit de tuile, 38 de zinc, 385 de roseaux, 741 cabanes {ranchos).

Maisons de commerce et d'industrie : 69.

Machines à vapeur : 7, représentant une force de 143 chevaux.

Batteuses à vapeur : 4, représentant une force de 30 chevaux.

Il y avait en outre \2 hangars ou magasins à grains.

On trouve dans cette colonie de grandes plantations d'arbres fruitiers de différentes espèces, des plants de vigne, des saules, des arbres du paradis, des mûriers ; les colons avaient commencé à élever le ver à soie.

La colonie San Carlos, dit M. Bouchard, a continué à marcher à Tavant-garde comme colonie agricole par Tétendue de ses cultures et par le grand nombre de ses instruments aratoires; elle mérite une mention spéciale.

J'ai dit plus haut que la colonie San Carlos se divise en trois parties : cela signifie qu'il y a trois places, ou trois centres de population [plantas urbanas); ceci provient de rétendue de la colonie, plus longue que large, et aussi des différences de nationalité. Au nord on trouve les Français, c'est-à-dire ceux qui parlent cette langue; cette place était tracée mais pas bâtie lors de ma visite. Au centre sont les

Italiens, et au sud les Allemands, c'est-à-dire ceux qui parlent cette langue.

Au nord on trouve un moulin important,, celui de la Carlota, propriété de MM. Etienne Auger et C**, de la force de 40 chevaux à cylindres; il peut moudre par jour 120 à 130 fanègues de quinze arrobes. Les machines ont été fournies par la maison Duvergier et fils de Lyon, qui en a expédié jusqu'à présent pour plus de 800.000 francs aux colonies de Santa Fé.

Ce moulin fut fondé en 1872 par M. Firmin Laprade, ce citoyen français dont j'ai déjà parlé. Ce même M. Laprade introduisit aussi trois batteuses à vapeur qui donnèrent, dit Wilcken, un résultat très négatif ; car les deux plus grandes se dérangèrent, et la plus petite ne commença à bien fonctionner qu'après des essais prolongés.

Les colons eux-mêmes ne voulaient pas comprendre alors la nécessité de nettoyer leurs blés pour les vendre : ils s'en tenaient au vieux procédé créole, qui consiste à les faire fouler aux pieds des juments. M. Laprade dépensa beaucoup d'argent en tentatives infructueuses; depuis lors il s'est retiré à Rosario.

A San Carlos centre ily a un collège de sœurs de charité qui se vouent à renseignement, et une église assez spacieuse qui fait face à une place plantée d'arbres du paradis. Il y a aussi un grand nombre de bâtiments remarquables, des maisons de commerce bien assorties, des moulins^ des ateliers d'artisans, une succursale de la Banque nationale, une souspréfecture, une maison municipale qui se fait remarquer par son architecture grecque, des auberges, etc.

Je suis logé chez un Italien appelé Perretti, qui a dans sa ctiadra des eucalyptus, des cyprès, des mûriers, des poiriers, des lauriers, des pêchers, des rosiers, des vignes -et toute espèce de légumes .

A San Carlos centre j'ai visité le moulin des frères Boero,

fondé en 4860 «et oelui de la TeiiMe Lahary i^i .a ^ingit ans d'existence; ces moulins sont à cylindres. M. Liibary fil« est dépulé aux chambres prDvmcialefi^ le përe était Ë&pa^ol, (Originaire des îles Canaries; il était resfltincierso àox enwâFâiis de San Carlos ; on lui doit :k iondation de diverses» .coilonie&.

Bans cette même partie de San Carlos^ j'ai visité da qaînta de ï^omingo Bernardi, Italien piémontais^ un d^s colons lostdateurs, venu en \ 859 ;il a Gia»q conoessions ^et quart ; il a *dû céder une partie de son terrain pour la station du cheanJoi de ier. J'ai vu chez lui des plants de vigne, des pêchers^ des poiriers, des pommiers, des noyers.

M. Ricardo Harvey, gérant de la succursale de la Banquae nationale, me dit que San Carlos est peut-être plus solide, commercialement parlant, qu'Esperanza, qui est le cbef-lieu du déparlement des colonies. A San Carlos sud j'ai visité un autre moulin à vapeur, celui de Bauer et Sigel, qu'on vient d'élever à la force de 60 chevaux ; c'est le premier moulin à cylindres et à lumière électrique établi dans la République Argentine.

J'ai visité aussi la brasserie de M. Neuemyer fondée en i88S, et qui peut produire de trois à cinq mille hectolitres de Mère par an.

A San Carlos sud il y a un temple protestant, qui est aussi une maison d'école, et où les enfants apprennent simultanément l'allemand et l'espanol.

Les terrains de San Carlos, Ilnmboldt et Santa Maria soiBt^ à ce que l'on m'a assuré, les meilleurs de Santa Fé : il y a vingtr-cinq ans qu'on les sème et toujours avec de J»0nfi résultats. Cependant l'année dernière la récolte a ^té médiocre, surtout à cause des gelées tardives.

Comme on voit, San Carlos a }(xué un rôle important àsMA l'œuvre de la colonisation santa fécine.; il ^convenait do&e d'en parler avec quelques détails.

Buenos Aires, juin 1888.

Il me faut à présent parler de la colonie San Gei^onimo. Celle-ci est située au sud-ouest d'Esperanza, à peu près à moitié chemin entre Esperanza et San Carlos. Voici comment elle s'est formée :

« Au nombre de quelques familles suisses, arrivées spontanément à Santa Fé en 18S7, dit M. Beck-Bernard, se trouvait un paysan du haut Valais qui, voyant les avantages que le pays pouvait offrir à un grand nombre de ses compatriotes, eut ridée de retourner chez lui pour leur en parler, et de ramener ceux qui voudraient l'accompagner. Il revint Tannée suivante avec quatre familles seulement, qui eurent le courage de s'établir toutes seules sur le terrain que le gouvernement leur donna à l'endroit indiqué. Bodenmann, (c'est le nom de cet homme) repartit aussitôt, et après un intervalle de deux ans il revint encore avec vingt familles, puis de nouveau l'année suivante avec une quarantaine.

« La colonie de San Geronimo, augmentée de quelques colons d'Esperanza, qui s'y sont établis après avoir bien vendu leur propriété, compte aujourd'hui environ quatre-vingt-cinq familles (1865) et présente cela de particulier, que tous les colons, presque sans exception, sont du haut Valais, et conservent à un haut degré leurs mœurs et leurs habitudes. Malheureusement l'esprit d'initiative et le besoin du progrès ne sont pas les qualités qui les distinguent, et ils se trouvent

si heureux de posséder de grands terraias et de nombreux troupeaux de bétail qu'ils* ne songent ni à embellir leurs propriétés ni à améliorer leurs habitations.

« Dans ce moment (1865) un habitant de cette colonie est au canton du Valais, et se prépare à repartir pour Santa Fé avec un nombreux cortège. ».

C'est M. Poster qui offrit aux premières familles de les établir sur un terrain de sa propriété, car il n'y avait plus de place à Esperanza^ et les conditions qu'on leur faisait à San Carlos ne leur semblaient pas admissibles; il leur livra le terrain gratuitement, mais il faut observer que la position était alors. très périlleuse^ car ce territoire était exposé aux incursions des Indiens.

Quant à Bodenman, il fut aidé par le gouvernement de Santa Fé qui lui paya toujours ses frais de voyage. C'est ainsi que la colonie San Geronimo était arrivée en 1872 à compter 196 familles avec 950 personnes, toutes catholiques excepté deux protestantes. Presque tous étaient Suisses valaisans.

Voici comment s'exprime M. Wilcken dans son rapport sur cette colonie:

« Les maisons des colons présentent en général un aspect pauvre et désolé; il y a peu de concessions où Ton trouve des plantations d'arbres ; le peu de goût qu'ils ont pour l'agriculture dénote fortement l'origine de ces colons, qui sont venus du Valais, de ce pays dont les habitants ne s'occupent que de l'exploitation des montagnes et des bois, et ne travail- Fent jamais leurs terres comme il faut.

<( Dès le principe, ils se sont voués de préférence à l'élevage ; cependant cette opération ne leur a donné que de mauvais résultats.

« C'est alors qu'éclairés par les dures leçons de l'expérience, ils se sont mis à imiter leurs voisins de la colonie San Carlos, et se sont occupés d'agriculture.

« Grâce à ce changement d'industrie, comme me l'assure

-le curé qui se préoccupe vivement du bien-être de ses paroissiens, ils sont parvenus à- s'acquitter d0 leurs dettes,

« Quelques-uns des colons fondateurs, abandonnant la •manière de voir de la généralité, ont pu, par le travail et l'économie, se faire une fortune. On compte parmi ceux-ci Aloys Zurbriggen* Ce laborieux et énergique colon possède aujourd'hui quatre concessions (1872) avec de belles plantations d'arbres, des maisons en maçonnerie et à terrasse en bon état, deux cents bêtes à cornes, des machines à moissonner, etc., etc.

« Il est tellement considéré dans la colonie qu'à diverses reprises on lui a confié alternativement la justice de paix et la présidence municipale.

«Un autre colon, M. Herzog, arrivé en 1859, avait apporté quelque argent dont il sut faire bon usage, car il possède aujourd'hui trois concessions toutes fermées en fil de fer, dont Tune sert de pâturage et les autres sont destinées à l'agriculture et aux plantations. Il possède des moissonneuses Buckeye et un grand assortiment d'instruments aratoires. Il est en outre propriétaire de six concessions à la colonie Cavour et de cinq autres à la colonie HumboldL On assure qu'il prête souvent de l'argent aux colons qui en ont besoin. »

Dix ans plus tard, M. Bouchard trouvait à San Geronimo 136 familles avec 800 personnes établies sur 320 concessions. De ces familles 99 étaient suisses, 11 italiennes, 17 allemandes, 4 françaises, 4 argentines, 1 brésilienne.

n y avait 135 familles catholiques et 1 protestante.

Elles avaient ensemencé 2.073 cuadras carrées; elles possédaient 5.160 animaux, 841 instruments de labour, "236 véhicules, 189 bâtiments, 29 maisons de commerce et 3 magasins à grains.

Les colonies Esperanza, Sari Geronimo et San Carlos sont,

comme nous venons de le voir, les trois premières qui s'établirent dans la proviiice dé Santa Fé.

Pendant quelques années le mouvement colonisateur sembla s'arrêter dans cette province dont les frontières fur^it à diverses reprises le théâtre de la guerre entre les partis de la République Argentine, c'est-à-dire entre les unitaires et les fédéraux.

La questioa politique qui s'agitait par les armes fut enfin résolue par des traités entre le gouvernement de la province de Buenos Aires et celui de la Confédération, résidant à Parana ; les deux parties séparées de la République Argentine se réunirent pour former une seule nation et un seul gouvernement, dont la résidence devait, à la suite de quelques agitations nouvelles, se fixer définitivement à Buenos Aires. Peu de temps après, un homme progressiste prit la direction de la province de Santa Fé : j'ai nommé M. Nicasio Orono qui monta au pouvoir en 1863.

C'est alors qu'on vit s'ouvrir une ère nouvelle pour l'immigration et la colonisation. A dire vrai^ le mouvement colonisateur date réellement du gouvernement de M. Orono; car c'est lui qui lui a donné la grande, la décisive impulsion en faisant sortir la colonisation de Tétat embryonnaire, où elle était restée confinée jusqu'alors par la fatalité des circonstances plutôt que par l'incurie des gouvernements.

« L^expérience, dit l'auteur d'un article publié dans La Nacion de Buenos Aires du 5 janvier 1884, avait fait voir rinconvénient qu'il y avait à introduire dans le pays dès familles importées par des entreprises particulières qui, en échange de ce service, obtenaient des concessions considérables de terrain qui demeuraient incultes, abandonnées, et qui ne servaient qu'à exciter l'envie du colon en présence delà ph»value acquise par les terrains où il s'établissait.

« Il fallait par conséquent modifier ce système qui, au lieu de favoriser, retardait l'accroissement de la population, et

DE LAi RÉPUBLIQUE ARGENTINE 1S3Î

délsrniktei! Fimani^stion »pGiiitaiiée^^ lai seule suâceptible d'aÉUrer iiffl»:p6ipulaiùioakjhoiri^^ »

Voici quel fut le but primordial de la législation : mettre d'aecord le»^ întérêts positifs de la province avec l'intérêt des c^nft, en. les reixdaixt propriétaire» du sol qu'il» cultivent et cpsUîl» fôeondfflit pa«2 leur tra^ailc.

Les premières l<«>is»par lesijuellesrSantaFé inaugura la voie des réformes furent celles du 2 et du 3 octobre 1865 ; cesrloisr déiesminaient la. forma et gradatioa des prix pour Taliénation et W te^re pulilique; elles disposaient qu'à L'avenir la vente èess^tesces. finale» ne se ferait qu'à la condition indispeaisabLe da liesc pieupler dan» le terma d'un an; passé ce terme, on pouvait dénoncer celles qui n'auraient pas été peuplées. Il étlait spéei&é: qu£ la.conditiande peuplement, dans chaque étabti'^sem^^Bil, devait êti^e une- maâson à. terrasse et Eintroductioa d'un capital de l.OOOi piastres par chaque lieue carrée en bétail oai fasï mse aoiitre' iadutstrie quelconque.

De cette manière on évitait L' accaparement des terre*.

Unie' loi: du 3» oeto^ra de la. même: anaéer déterminait la,. mamèïï& de veadre aux enichèvesi les terres publiques, en ik&aiLi TécheMer de» prix, suivant les* départem.ents.

Une loi da2â juiûiet 186i8 avait pour but d'autoriser lepouvoir exécutif à négocier un emprunt volontaire de 6âL(il!d@ piastres fijrtflis aufifës des habitants de la province, éte^tiné V : à.l'eiLtretieaet à réquipement d'une colonne expé^ ditionnaire qui devait paseocirir la. partie du Gà*and Gbaeo a|i|MiLi;e£Lanit à. la province; 2P à rétablissement de relais de poste et au ]rétablissem.eijit du chemin abandonné qui menait Ae Sâolak Fé aus. proyinees dà L'iiiiljériear ; 3° au transport des faiiullesi aig^riicoles de HûiitatFé ans poinjks déterminés par le pi(9»rroîi! oséssatiS awr le. pKalcEogemâiit de ce* chemin.

Une loi du 28 juin de' biiBefiKs année disposait que la rive din Faraiaav cfimijfeise^ entn® lai caoïlioiiie projetée, par M. Charles

18i UNE VISITE AUX COLOMES

Vernet et celle de don Mardoqueo Navarro et C*% s'étendant à l'ouest jusqu'au Saladillo Grande, serait destinée à Timmigralion.

Le gouvernement devait, aux termes de cette loi, faire dresser le plan de la surface exprimée ci-dessus et proposer la fondation de piieblos aux endroits les plus convenables, en assignant à chaque pueblo une étendue de quatre lieues carrées pour les habitations, routes, places, égidos et pâturages communs.

Le reste du terrain devait être distribué en lots à'estancias de 5.000 vares de côté et pouvait être vendu à un an de terme aux fils du pays ou aux étrangers; mais il était spécifié qu'une seule personne ne pourrait avoir plus de deux lots unis. m

Le produit de ces ventes devait être destiné à payer le transport des familles étrangères, de Buenos Aires aux colonies projetées; cette avance était remboursable.

Les remboursements faits par les colons devaient former un capital appelé fonds d'immigration, dont la rente devait être destinée exclusivement à l'éducation des fils des colons, aux travaux publics et aux autres moyens d'encourager l'immigration. Les habitants de ces mêmes colonies étaient exempts de tout impôt provincial direct pendant le terme de cinq ans.

Les familles du pays qui voudraient s'établir dans les colonies ou aux environs, devaient jouir d'avantages é^aux à ceux qu'on accordait aux familles étrangères.

Le pouvoir exécutif devait publier à ses dépens la présente loi sous la forme de brochure, en y adjoignant la description du terrain et le plan des subdivisions en lots : ce travail fut fuit et envoyé, traduit en français, en italien, en allemandet en anglais, à un grand nombre d'exemplaires aux agents d'immigration pour les distribuer en Europe.

Une loi du 20 août de la même année disposa qu'à proxi-

mité de la rive occidentale du rio Salado, à 12 lieues au nord de la colonie Esperanzà, sur la rivière San Antonio, on destinerait 22 lieues carrées à rétablissement d'une colonie pastorale-agricole spontanée : à cet effet le terrain devait être divisé en lots d'estancia de 1.500, 1.000 et 500 vares de face sur une lieue de fond, et en lots de chacras de 20 ctiadras carrées.

On devait également fonder un pueblo de 100 cuadras, de 100 vares chacun divisées en lots de 50 vares avec des rues de 20 vares. On devait concéder en toute propriété et sans rétribution aucune aux vingt premières familles une concession de 500 vares de face et 6.000 de fond, et aux vingt familles suivantes 1000 vares de face avec le même fond.

On réservait dans les pueblos des egidos qui ne pourraient être aliénés par les municipalités, et entre les lots à^'estancia et ceux de chacra une surface de 20.000.000 de vares carrées pour le pâturage commun de cette même colonie.

Le gouvernement devait nommer un administrateur de la colonie, payé par le trésor de la province, et bâtir une église aussitôt qu'il y aurait trente familles.

Une loi du 23 août de la même année autorisa le pouvoir exécutif à concéder en propriété perpétuelle à Sunchales et à Cayastacito aux individus et familles étrangères qui voudraient les peupler, 20 lieues carrées sur chaque point. Le lot de chacra devtât êlre de 20 cuadras carrées; le lot destancia de 2.000 etdje 1.000 vares de face avec 6.000 de fond; le lot de pueblo de 50 vares sur chaque côté.

Une loi du 29 août de la même année autorisa le pouvoir exécutif à aliéner 100 lieues de terrain de propriété fiscale; il était entendu qu'on ne pourrait vendre à une seule personne plus de trois lieues carrées; le produit de cette vente était destiné à satisfaire divers besoins économiques.

Une loi du 4 septembre disposa que des terrains situés aux environs de San José de la Esquina, on destinerait une surface d'une lieue et demie à être divisée en pâturage commun et

fW V^E VISITE AUX COLONIES

lots- de ehaera^ et que èes^ ternûnâ vacania* aitués au 9ud de ce; même jmêAfa on éeaAigiieifaîib 16 iMOfiS; eifOAiri carrées au rémn^^ nérer lea^ ekeb ntititaire» el afficiers qui se trouvaient de* ses* TB^e sur ee pemt, on ipi prauveraieiLt avoir servi aup€u:avaaiil 9wt cette froililière' piendaut le tevme de quatre an»^

Eq&ik une toi èsL S septembre autorisait la fooidatioià à» jmeAhs destinés à la «edonisationi sponiaiiiée dan» le départeneiit du RosaFk) :. le premier devait s'appeler S de Febrero et le secQodi 9 de JuUo-^ On desliaait au premier une surface âe tS> lieues carrées et au secoud une de 3 lieues. Ceci avait peiu but de eom&iner lagriculture avec TéLevage et la chacra avee Yestancia.

Çà& terres devaieM être concédées à tout individu chef de faïniHe^ veuE au célibataire, âgé de plus de vingt ans, natioaal CHftéiranger,. pourvu; quilles soUicitU pour son bénéfice particulier, sans- intérêt direct ou indirect de la part d'autre pecsûiBBie^ et dans le seul but de les peupler ou de les cultiver : om donnait la. préférence pour le choix de la plus graOiâe étendue superficielle aux. premiers qui iraient s établir ou ^ui prouveraieiit aivoir servi sur la frontière.

Telles soni les principales lois, k Taide desquelles radoaîûslraitian de M. Mcasio Oroâo chercha, h accomplir le précepte politico-économique bien conuiu icit ':, Eu Amérique. §aunemer c*e9à peupler i elles valurent à leur aut^eur une féU^ citation enthousiaste du docteur Guillaume Rawson qui les compara h la lai du foyer des États-Unis.

Les colonies qui fureat fondées depuis lors sont les* suir vanteS) : une colonie de Nord-Américains établie à deux lieoAS au nord de- San Javier^ sur la rivière de ce nom. IL j avait déjà un gr^D^apie: d'indôgènes qui y menaient la vie baxbcdte dtUi désert; mais on commença à. la transformer à. cette époque : <iHiii traçaoïL^t/^ô/oeton distribua^ entre les Indiens et les asiices. kabitaols^ hL terre dont oa fil des coacesûaAâ' AâSi

ferme et de yille (salares)^ à la coaditioa de les peupler et de les cultiver.

En lâG7^ à IT lieues de San Javier, ou jetait les bases de la colonie Pajaro BlancOy connue aussi sous le nom. d'A« lexandra^ au cœur même du territoire possédé alors pat les Indiens.

La fondation de ces colonies arait été précédée d'une exploration et d'une étude scientifique du territoire compris entre San Javier et la rivi&re del Rey, pour déterminer quels étaient les points les plus propices pour la colonisation. Après la colonie Califomia^ — c'est le nom donné à la colonie formée par les Nord-Amérieains, — on établit sur les rive& du rio San Javier la colonie Française^ k colonie Helvecia^ la colonie Cayasla.

A Toueat de la capitale on établit les colonies Cavour et Humboldi^ et aux environs de Goronda la colonie Corondma. On adjugea aux colonies San Carlos et Esperanza de nouvelles terres pour qu'elles pussent étendre leurs cultures. En même temps on essayait de fonder la colonie Swichales que les Indiens devaient détruire plus tard^ mais qui a été reconstituée depuis et qui est devenue un centre de population important.

Dans le département de Coronda on fonda une colonie qui devait porter le nom du gouverneur Orono,

M. Mariâno Gabal, qui succéda à M. Ororio, a fondé deux colonies, Emilia et San Justo. La première est située sur un terrain de propriété fiscale qu'il avait acquis en vertu d'un contrat passé avec le gouvernement en 1866, dont le but était de se procurer les ressources nécessaires pour la conquête du Chaco ; il reçut en payement des terres publiques^ avec l'obligation d'introduire sur chaque lieue un capital de 1.000 piastres et d'y bâtir une maison à terrasse* C'était là, suivant les idées du gouvernement de cette époque, la solution du problème de la conquête et du peuplement du désert : il faut

avouer qu'on a obtenu en grande partie les résultats qu'on espérait.

La seconde colonie fut fondée sur un terrain de M. Cabal, à ses dépens; mais elle passa par des péripéties dont je parlerai plus loin.

La colonie de las Tiinas fut fondée par M, CuUen et d^'autres personnes. Le docteur suisse Théophilo Romang fonda les colonies à'Helvetta et de Malabrigo.

MM. Maurice Franck et Gessler fondèrent des colonies auxquelles ils donnèrent leur nom.

L'impulsion était donnée : il n'y avait qu'à diviser la terre et à l'offrir en vente à bon marché et à longs termes ; la colonisation devenait ainsi une spéculation très avantageuse.

C'est ainsi que M. Guillaume Lehmann a fondé, à l'ouest de la colonie Esperanza, au moins une douzaine de colonies importantes ; cette opération lui avait permis de réaliser une fortune considérable.

M. Bustinza a fondé dans les départements du Rosario et de Coronda cinq ou six colonies sans l'aide de personne, mû par son caractère entreprenant et progressiste.

MM. Gasado, Aldao et CuUen ont fondé, le premier la colonie Candelaria sur le chemins de fer de l'ouest du Rosario ; les deux autres, celle de Jésus Maria sur la rive du Parana au nord de la même ville.

MM, Ledesma, Leguizamon, Madrid, Larguia, Galvez, Arteaga, Aldao, Irigoyen et plusieurs autres sont autant de fondateurs de colonies dans lesquelles le gouvernement n'a eu aucune intervention.

Désormais chacun sait que, pour former une colonie, il suffit d'avoir un terrain fertile situé aux environs des centres de population; tous ceux qui auparavant étaient hostiles à la colonisation en sont devenus des partisans résolus et des promoteurs enthousiastes parce qu'ils se sont convaiticus que les étrangers, loin de venir leur ôter leur

territoire, viennent lui donner de la valeur et leur enseigner par leur exemple les moyens de s'enrichir.

L'auteur de Tarticle auquel nous empruntons ces détails ne rappelle pas la grande et décisive mesure que M. Orono avait essayé d'introduire dans la législation argentine, Je veux dire l'établissement du mariage civil qui avait pour but d'attirer l'immigration des pays dissidents et de détruire les restes d'intolérance coloniale, que la constitution de 1853 n'avait pas osé extirper, quoiqu'elle eût proclamé la liberté des cultes. Malheureusement la tentative était prématurée : l'aspiration de M. Orono, qui était celle de tous les hommes progressistes, ne devait se réaliser qu'une vingtaine d'années plus tard.

J'ai parlé plus haut d'une exploration du Ghaco qui avait été faite sous l'administration de M. Orono. Le directeur de cette expédition était un Américain du Nord, M. William Perkins. L'explorateur publia à cette époque une relation intéressante dont j'extrais les passages suivants. L'un est relatif à l'endroit appelé Pajaro Blanco, où l'on devait élever plus tard une colonie de ce nom, et l'autre à San Javier, qui est devenu aujourd'hui un centre important de population.

« Le nom de Pajaro Blanco, parage situé à la hauteur de la ville de la Esquina, dans la province de Corrientes, vient de ce que les cigognes, oiseaux blancs très grands au bec noir de quatorze pouces de long, ont construit sur un des arbres les plus élevés du bosquet situé au nord-ouest du détour que fait le fleuve, un nid énorme quia été blanchi par les excréments des oiseaux. Les Indiens ajoutent que jamais il n'y a moins de deux cigognes dans le nid, et qu'elles sont si blanches qu'on les voit à une distance considérable. Effectivement à mon passage j'ai remarqué les deux oiseaux dans le nid et à mon retour pendant les vingt heures que nous passâmes campés, pour ainsi dire, sous l'arbre, ils continuèrent à y

iÔO TNE VISITE AIX COLONIES

demeurer. Les Indiens vénèrent beaucoup les cigognes : il faut qu'ils soient tenaillés par la &im pour qu'ils se décident à les tuer. Ils eurent un grand chagrin un jour qu'on des Américains en tua une d'un coup de carabine*. «

« La peuplade indienne de San Javier respecte en générai la religion ; les Indiens portent presque tons sur leur sein une croix de métal ou de bois., ou quelque image du saint de leur dévotion. Ils parlent avec vénération des choses sacrées quoiqu'ils les mêlent aux superstitions de leur race. Les sorciers ont encore une grande influence parmi eux. Ils ne permettent à personne de soigner leurs malades ; ils les livrent à des sorciers ou à des sorcières dont les remèdes se bornent à des paroles d'enchantement, à comprimer le corps avec les mains, à oindre l'estomac et d'autres membres avec de la salive. Un remède qu'ils considèrent comme très efficace pour la piqûre de la vipère de la croix (le Irigonocéphale), c'est d appliquer la salive sur la partie blessée. Ceci suffît, disent-ils, pour guérir le malade, ce qui prouverait que la blessure de cette vipère n'est pas si dangereuse qu'on le croit généralement.

c< Les cérémonies funèbres conservent encore un reste de barbarie ; mais il faut observer qu'ils ont un profond respect pour les cérémonies du baptême et du mariage. Les mariés se font gloire d'avoir été unis par l'Église.

« Ces résultats semblent présager une ère de régénération complète pour les fils du désert, et ils sont à ce titre bien satis* faisants ; mais ils donnent lieu à une réflexion qui est .une accusation pour nous autres : c'est que l'on a fait bien peu jusqu'à présent pour élever les enfants et pour leur enseigner à devenir de bons citoyens en détruisant peu à peu les vices et les superstitions de la race. )>

M. Perkins rapporte une de ces superstitions :

« Ils croient que ces animaux (les tigres) participent un peu de la nature de l'homme.

« La valeur qu'ont les peaux de ces animaux excite tant Tavidité de l'Indien que chaque fois qu'il trouve l'occasion d'aller à la chasse du tigre il le fait, mais ce n'est pas sans une espèce de remords qu'il ose le tuer ; il y a même beau* coup d'Indiens qui ne se résoudraient jamais à le faire.

« Je parlais à un vieillard, qui me rapporta avec le plus grand sérieux du monde le cas suivant qui peut donner une idée des légendes indigènes.

« Il y a plusieurs années il était à chasser dans les îles, il rencontra un tigre et il réussit à lui, loger une balle dans la tête. Aussitôt qu'il se sentit blessé, l'animal dit ces mots d'un ton lamentable : « Ne me tue pas, mD i Dieu ! » et il tomba à .terre; la partie supérieure du corps prit la forme humaine. £i 'indien prit la fuite, et quand il retrouva sescompagnans, il leur raconta le miracle. Ils allèrent tous à l'endroit de l'évéikement, mais déjà le tigre mort avait repris sa forme naturelle. Ub résolurent de lui couper la tête et de le suspendre à un arbre, après quoi ils l'écorchèrent. Mais le lendemain tout avait disparu...

« Ce même Jean Grégoire (un guide) rapporte qu'un jour ija'il visait un tigre, sa vue se troubla, et que la vue ne lui sRBTint que lorsque la bête s'était échappée.

« Depuis lors, aucun de ces hommes n'a tué un «eul tigiNB.

« La plupart des Indiens croient que le tigre est un homme fions la forme provisoire de cette bête féroce.

«Il y a même des hommes intelligents tels que le guide l^haqueano) Villalba qui professent cette espèce de superstition. Ce fut lui qui me rapporta, à moitié effrayé, les exploits que commettaient les cadavres (comme ii dit) des morts à la baiaille de Malabrigou »

Depuis lors, les Indiens de Malabrîgo, cadavres et hommes virants, ont fait place à la colonie du docteur Théophile

Buenos Aires, 11 juin 1888.

Le 20 avril dans 1 après-midi je me remets en marche vers le Rosario de Santa Fé ; nous traversons la colonie Gessler, fondée par un citoyen suisse de ce nom en 4871, au sud de la colonie San Carlos, et nous arrivons à rentrée de la nuit à la station Galvcz, centre de la colonie de ce nom; celle-ci est déjà un centre de population important ; le gouverneur de la province, dont elle porte le nom, est venu il y a quelques jours procéder à son inauguration. Là on laisse le chemin de fer de la province pour prendre celui de Buenos Aires. Les voyageurs ont vingt minutes pour dîner.

Quand le train se remet en marche, on est dans Tobscurité la plus complète; celle-ci ne nous permet pas de voir les importantes colonies Irigoyen^ Aldao, Jésus Maria ; il faudra donc revenir sur nos pas. A neuf heures du soir nous arrivons au Rosario. La gare, éclairée à la lumière électrique, nous annonce que nous sommes dans la seconde ville de la République. Le dernier recensement lui donne plus de cinquante mille âmes, et elle continue à prospérer et à s'accroître avec une grande rapidité.

On ma assuré que Stanislas Lopez, gouverneur et capitaine général de cette province, il y a plus d'un demi-siècle, avait eu le pressentiment de la gran(Jeur future de cette ville et qu'il l'avait manifesté en jetantles fondements d'une église. Ses amis lui faisaient obsei'ver qu'elle allait être trop spacieuse

pour la population qui existait alors ; il répondit qu41 fallait songer à Tavenir et que Rosario était appelé à êlre une grande ville.

Le pressentiment de Lopez était fondé. Cette petite stalion de caboteurs et de pêcheurs, grâce à la libre navigation des rivières, grâce à Timmigration et à la colonisation, grâce 3

au chemin de fer, est devenue un entrepôt de richesses, où (

arrivent directement les grands navires d'outre-mer, dont les '1

opérations de chargement et de déchargement s y font avec la plus grande facilité; il ne reste qu'à supprimer quelques obstacles qui gênent la navigation du grand fleuve, pour que le Rosario devienne un véritable port de mer situé dans l'intérieur des terres, à cent cinquante lieues de l'Océan, tandis que d'autre part il est la porte dorée des provinces transparanéennës.

Le Rosario a été pour moi le point de départ de nouvelles excursions. La première a été pour les colonies du chemin de fer central argentin. L'histoire de ces colonies se lie à celle du chemin de fer du Rosario à Cordoba.

Lorsque, par suite de la sécession de Buenos Aires en 18S4, le gouvernement de la Confédération argentine s'installa à Parana, capitale de la province d'Entre Rios déclarée à cet effet capitale provisoire de la République, une des premières pensées de ce gouvernement fut l'établissement des voies de communication. Pour voyager avec quelque rapidité on ne connaissait alors que le cheval et ce qu'on appelait les tropillas de chevaux, qui sont une espèce de relais ambulants, que Ton chasse devant soi après les avoir accouplés pendant quelque temps avec une jument qui porte une sonnette et qui devient leur marraine : cela signifie qu'ils s'attachent à elle et qu'ils s'accoutument à la suivre. Quand le cheval que l'on monte est fatigué, on fait entrer la tropilla àsnis une enceinte à bétail, dans un corral, on en prend un autre, et celui qu'on vient de laisser se repose en galopant avec le reste de la

troupe. On peut ainsi facilement faire vingt-cinq à trente lieues par jour. Pour porter les marchandises il n'y avait que les mules et les charrettes à bœufs qui faisaient à peu près une lieue par heure, et qui devaient former tous les soirs une espèce de camp retranché pour se défendre contre les Indiens. Il en résultait que le moindre voyage durait des semaines et des mois, et qu'il fallait autant de temps à une lettre pour aller d une extrémité à l'autre de la République que pour venir d'Europe en Amérique,

Telle était donc la première difficulté qu'il y avait à vaincre, le manque de communications qui rendait impossibles la sociabilité et l'administration, en un mot toute vie politique et sociale. Le gouvernement national, quoique n'ayant guère de ressources, attaqua sans hésitation la difficulté et décréta l'établissement d'un chemin de fer de Rosario à Cordoba. Le Rosario, port jusqu'alors ignoré des navigateurs d'oulre-mer, car ceux-ci ne pouvaient aller au delà dujoor/ unique, c'està-dire de Buenos Aires, était devenu, grâce à la libre navigation des rivières accordée, en 1853, par un traité avec les puissances étrangères, et grâce aux droits différentiels, décrétés en 1856, le port principal de la Confédération*. De cette manière on avait établi le commerce direct qui était l'objectif des hommes d'Etat argentins, au moins de ceux des provinces. Mais ce commerce direct impliquait nécessairement l'ouverture de voies de communications, la construction de ponts et de chaussées, et enfin de chemins de fer pour supprimer les distances entre les peuples dispersés dans cet

1. La loi des droits différentiels, votée parle congrès de Parana, statuait que les marchandises qui viendraient directement aux ports de la Confédération, dont le Rosario était le principal, payeraient des droits inférieurs de beaucoup à celles qui toucheraient aux ports de la Piata : cette loi avait pour but de produire le commerce direct avec les pays d'outre-mer; elle fut abolie après la bataille de Cépéda et le traité de San José de Fèvres (ii novembre 1859) qui faisait rentrer la province de Buenos Aires dans la Confédération.

espace immence qu'iVlberdi définissait un désert peuplé par exception.

Le chemin de fer devenait ainsi le complément, la condition sine qiiâ non de l'organisation politique et économique de la nation reconstituée.

Un ingénieur nord-américain fut donc chargé de faire les études du chemin de fer de Rosario à Cordoba. Malheureusement les rancunes politiques n'étaient pas encore éteintes ; le feu de la guerre civile continuait à couver sous la cendre ; la lutte occulte ne tarda pas à dégénérer en lutte déclarée; les ingénieurs durent faire place aux artilleurs ; le canon devança encore une fois la locomotive, et le chemin de fer fut renvové aux calendes grecques. Ce ne fut qu'en 1863, après la translation du gouvernement national à Buenos Aires, que les travaux furent inaugurés ; une Compagnie anglaise s'était engagée à construire le chemin de fer; elle mettait pour condition, outre la garantie habituelle du 7 0/0, qu'on lui céderait en toute propriété une lieue de chaque côté de la voie ferrée ; elle s'engageait, d'ailleurs, à la coloniser.

La condition semblait exorbitante; cependant elle fut acceptée par le Congrès.

Les travaux du chemin de fer, je l'ai déjà dit, datent de 1863; quant à la colonisation, elle date de 1870.

Nous allons donc parcourir ce chemin de fer.

Le 3 mai, à sept heures du matin, nous sortons du Rosario : nous traversons Vegido de la ville, après quoi nous entrons dans la colonie Bernstadt (cité de Berne), qui porte aussi le nom de Roldan, C^est la première colonie fondée par la compagnie.

Dans le courant de 1869, dit Guillaume Wilcken, la Compagnie envoya en Europe, son agent Guillaume Perkins pour aller chercher les colons qu'elle devait établir à quatre lieues du Rosario, au point où commençait la concession.

Mais la direction de la Compagnie à Londres ayant nommé M. Perkins surintendant des terres de l'entreprise, celui-ci dut retourner immédiatement en Amérique, pour se mettre à la tête du département et faire les préparatifs nécessaires afin de recevoir le premier convoi de colons.

Ce convoi composé de vingt-cinq familles arriva au mois de mars 1870.

Le second convoi arriva au mois de juin de la même année; le troisième en juillet; la colonie s'accrût aussi, rapidement et considérablement, de familles venues de la République de l'Uruguay, ainsi que des autres colonies du

pays.

Les autres familles vinrent ensuite.

Le plan adopté pour la colonisation comprenant les deux systèmes, celui de l'immigration spontanée et celui de rimmigration artificielle, est supérieur, dit M. Wilcken, à tous ceux qu'on a pu pratiquer dans le pays.

Ce système est complété par les principes suivants qui servent de règle générale :

i** Installation des colons sur les points les plus favorables pour eux, loin de frontières périlleuses à défendre et à proximité d'un débouché facile pour leurs produits ;

2° Louage des terrains à bon marché, avec le droit de les acheter à prix fixe, à long terme, sans intérêt et à la volonté du colon ;

3** Possession immédiate d'une bonne maison dès le jour de l'arrivée ;

4° Mise à la disposition du colon de tous les éléments nécessaires pour la culture, et de tous les moyens de subsistance, pour qu'il puisse travailler avec autant de facilité que de profit ;

o"* Rationnement exact, distribution méthodique et régulière, vigilance active sur tous et sur chacun des colons, même sur Thygiène. Rectitude daus tous les rapports avec

jMkaàB**-^».

les colons, justice dans les procédés, soins minutieux mis à inspirer une confiance fraternelle aux colons.

Si, avec de semblables précautions, et sauf les cas de force

majeure, le colon ne réussissait pas, il était clair qu'il ne

pouvait s'en prendre qu'à lui-même.

Maintenant, voyons quelles étaient les bases du contrat :

Le terrain que Ton remet au chef de la famille est de

vingt à quarante cuadras d'étendue, vendu ou loué.

Dans le premier cas, le prix établi est de vingt piastres par ciiadra, payables 10 0/0 au comptant, IS 0/0 à la tin de la première année, 23 0/0 à la fin de la deuxième année, 25 0/0 à la fin de la troisième année, 2S 0/0 à la fin de la quatrième, ce qui fait la somme de 400 piastres.

Dans le second cas, c'est-à-dire dans le cas de louage, on paye 20 piastres par an pour la concession de 20 cuadras, c'est-à-dire ime piastre par chaque cuadra carrée, payable après la récolte, avec droit d'acheter quand on veut et pendant les trois premières années, à ce même prix de 20 piastres fortes par cuadra.

Si le colon le demande, la Compagnie lui donnera une maison, une paire de bœufs, une charrue, une herse, les semences, de la viande et de la farine ; le tout au prix coûtant avec un intérêt de 10 0/0 par an sur ces avances.

L'administration achète les produits au prix le plus élevé du marché; mais le colon n'est nullement obligé à lui donner la préférence ; il est libre de vendre ou de ne pas vendre.

Une fois en possession de sa concession^ le colon ne peut plus perdre, son droit, à moins qu'il n'y renonce luimême.

Les obligations du colon se bornent à U^availler son terrain, à payer, comme il peut, en un, deux, trois ou quatre ans, ce qu'il doit pour les avances faites, à enclore sa concession d'un fossé ou d'une autre manière.

Les quatre premières colonies fondées par la Compagnie

sont : Bernstadt ou Roldan, Carcaraôa, Canada de Gomës et Tortugas.

Le chemin de fer les partage dans le sens de la longueur ; au centre de chacune il y a un village et une^station.

Bernstadt fut établie en mars 1870, sur une base de 794 concessions; au bout de trois ans, elle comptait, entre vendues, louées et occupées, 313 concessions avec autant de familles, sans compter 72 familles industrielles établies dans le village, autour de la station, ce qui formait un total de 2.000 âmes. Les familles agricoles se subdivisaient de la manière suivante : 43 françaises, 16 allemandes, 21 anglaises, irlandaises et écossaises, 11 italiennes, 36 argentines, 3 espagnoles, 2 basquaises, 1 chilienne.

Le village de Bernstadt occupe cinq concessions, c'est-àdire 120 cuadras subdivisées en carrés de 100 vares [de côté, avec des rues de 20 vares de large.

L'administration avait introduit dans cette colonie une institution importante, une espèce de ferme-modèle [quinta normal), qui devait rendre, comme on le comprend très bien, de grands services, par les essais de tout genre et les expériences qu'on devait y faire, sur les cultures à introduire dans la colonie.

Cette ferme-modèle avait 80 cuadras de superficie.

Il faut remarquer que les terrains de Bernstadt ne sont pas les meilleurs de la Compagnie; ils sont plats et exposés à se couvrir d'eaux stagnantes, quand il pleut beaucoup.

L'intention de la Compagnie était d'établir, suivant la marche de la colonisation, des stations de deux lieues en deux lieues; c'est ainsi qu'on établit sucessivement les stations de San Geronimo, de Garcaraila-Est et de Garcarana- Ouest.

Carcarafta fut la seconde colonie fondée par la Compagnie : elle est traversée par la rivière de ce nom. Au bout d'un an d'existence elle comptait déjà 168 concessions occupées

par 89 familles d'agriculteurs et 13 familles d'industriels; il y avait 78 familles suisses françaises, 28 françaises, 4 allemandes, 12 italiennes, 5 françaises, 6 argentines; le reste appartenait à diverses nationalités.

Les terrains de cette colonie sont hauts, ondulés; les colons les préféraient à ceux de Bernstadt, surtoutles Français «t les Suisses français, qui sont d'excellents agricultem's et de forts travailleurs, dit Tinspecteur Wilcken.

Sur le Carcarana la Compagnie établit une ferme-modèle composée de deux cent cinquante cuadras.

Quatre lieues plus loin on mit la colonie Canada de Gomez.

Cette colonie, dit toujours Wilcken, spécialement destinée à des colons anglais, n'a pas avancé autant que les autres. Ce mauvais résultat devait être attribué, d'après lui, à des publications défavorables faites par la presse de Londres.

La Compagnie, persuadée qu'une bonne colonisation anglaise était chose difficile, sinon impossible, avait pris le partie de tracer une colonie pour y installer des colons de la même espèce que ceux de Bernstadt et de Carcarana.

Les fermes y sont de vingt-cinq cuadras, et ce point est un des plus avantageux entre tous les terrains de la Compagnie, surtout au bord de la rivière.

Il y avait à l'époque de la visite de M. Wilcken, 30 familles argentines, 11 anglaises, S allemandes et 21 familles industrielles de diverses nationalités établies dans le village.

On trouvait dans cette colonie un bel établissement de M. Paul Krell, qui occupe une lieue de surface moins un neuvième de lieue, où M. Ludolphe Heiland avait établi une belle ferme avec de magnifiques bâtiments et de grandes plantations d'arbres.

L'établissement de M. Krell était monté sur une grande échelle, doté par conséquent de tous les instruments et de toutes les machines d'agriculture les plus modernes.

On labourait la terre avec la charrue à vapeur.

Relativement à cette dernière, M. Krell publia en décembre 1871 les renseignements suivants :

« Avant labouré Tannée dernière sur ma terre de Canada de Gomez avec la charrue à vapeur de John Fowler et C'"" j'ai récolté environ vingt-cinq mille arrobes de blé sur cent cuadras de terrain, tandis que deux de mes voisins qui ont travaillé avec des bœufs et avec de bonnes charrues anglaises, n'ont obtenu sur la même superficie de terrain, que huit mille arrobes d'une part et treize mille arrobes de l'autre. En évaluant la différence à une piastre «bolivienne» par arrobe, on voit tout de suite l'avantage qui résulte en faveur de la charrue à vapeur.

« J'ajouterai que dans ce pays-ci une personne qui cultive au moins deux cents cuadras de terrain peut faire usage de la charrue à vapeur achetée et exploitée pour son propre compte, à meilleur marché qu'un fermier qui la prend en location en Angleterre. »

M. Krell avait aussi deux batteuses à vapeur, six moissonneuses de Wood et de Buckeye, des cultivateurs, des semoirs, une menuiserie et une forge mécaniques, d'immenses luzernières pour la nourriture de ses animaux et pour vendre.

Il élevait des animaux de race tels que des vaches anglaises, des porcs et des brebis.

La colonie Tortugas fut la quatrième colonie fondée par la Compagnie ; il y en a une partie dans la province de Santa Fé et une autre partie dans la province de Cordoba. Au mois d'avril 1872 il n'y avait que 34 familles dont 32 italiennes, une française et une argentine. Cette colonie a eu de grandes difficultés à vaincre; elle a eu surtout à lutter contre les Indiens. Nous en reparlerons plus loin.

Depuis le passage de M. Wilcken, il s'est établi de nouvelles colonies sur cette voie qui est à peu près toute colonisée.

Entre BernstadtetCarcarananous trouvons aS'^w Geronimo.

Entre Carcarana et Caûada de Gomez nous trouvons Correa, entre Canada de Gomez et Tortugas nous trouvons Armsirong et Wheelwright ; ce dernier nom est celui de Findustriel qui fut le principal entrepreneur du chemin de fer central argentin.

Au nord de la station Tortugas, on trouve les colonies Amistad^ Ca9*acciolOy Montes de Oca, Los Troncos, Casas, JeweL

Dans ces dernières colonies on a commencé par vendre la cîiadra h dix piastres or ; au moment de ma visite (1888) on la vendait 40 piastres nationales, et même 40 piastres or.

Les colons ne reçoivent pas d'avances; ils doivent payer dans le terme de trois ou quatre ans. Ils afferment aussi des terrains; dès l'abord, le prix d'affermage fut d'une piastre or par cuadra ; maintenant il est de deux et de deux et demie nationales.

Les colons ne peuvent plus élever autant de vaches qu'autrefois parce que le terrain est devenu trop cher, ils doivent par conséquent se vouer à l'agriculture; ils labourent et sèment de grandes étendues de terrain ; mais on peut leur reprocher de ne pas assez varier les cultures ; ils ne sèment guère que le blé, et cela a des inconvénients, surtout quand la récolte vient à manquer.

Je me suis arrêté pour cette fois à la station Tortugas ; par conséquent je ne parlerai pas des colonies qui sont sur le prolongement de la ligne, dans la province de Cordoba telles que San Rafaël, Garibaldi, OlmoSj Marcos Juorez, Frayle Miierto ou Bell Ville, Villa Maria, etc., que nous retrouverons en faisant l'énumération des colonies de cette province.

A la station Tortugas j'ai pris une carriole pour parcourir les environs ; mon cocher est un Italien qui a été militaire dans son pays, et qui a servi sous les ordres du général Cialdini : il a fait la campagne de 1866; mais, au contraire de ses compatriotes de cette contrée, il n'aime pas Garibaldi, il l'accuse

d'être franc-maçon, et à ses yeux les francs-maçons sont des gens qui commettent toutes sortes d'horreurs et de crimes.

Etant arrivé à l'administration de la colonie Caracciolo, nous avons trouvé là un jeune homme nouvellement marié, juge de paix, qui tient aussi une maison de commerce. Il m'a dit que cette colonie avait rendu plus que les autres cette année ; elle avait produit en effet dix fanègues de quinze arrobes par ctiadra, n'ayant eu à subir ni la grêle ni la gelée.

Buenos Aires, juin 1888.

Le 1" mai (i888), je me suis embarqué sur le chemin de fer de l'Ouest santafesino pour visiter les colonies établies sur cette ligne, dont la plus importante est jusqu'à présent la colonie Caiidelaria^ connue aussi sous le nom de villa Casilda. Cette colonie a été fondée par M. Carlos Casado, négociant et banquier espagnol, établi à Rosario : elle 'date de 1870. Elle est située à neuf lieues à l'ouest de la ville de Rosario, à quatre lieues au sud de la station du chemin de fer centrêd de Carcarana. Elle est destinée à être le point d'intersection de plusieurs chemins de fer. Elle a occupé primitivement une superficie de cinq lieues carrées et a été divisée en concessions de 23 hectares groupées de quatre en quatre.

Au commencement on a vendu les concessions à 300 piastres fortes au comptant^ ou à 400 piastres payables en trois annuités sans intérêts.

A l'époque de la visite de M. Wilckenen 1872 elles valaient SOO piastres fortes, et on les affermait à raison de SO piastres psu* an. Les terres de Candelaria passent pour être des meilleures entre celles du département du Rosario. On y trouve de l'eau de très bonne qualité à dix et quinze vares de profondeur.

En 1872, il y avait 95 familles de diverses nationalités réparties sur 324 concessions. Candelaria était une colonie cos-

mopolite par excellence, maisles Italiens y étaient en majorité.

L'administration s'était réservé pour six ans le monopole de toute espèce de commerce, aucune maison ne pouvant s'établir sans sa permission.

Elle avait aussi de grandes et belles pépinières de toute espèce d'arbres fruitiers. Elle les distribuait gratuitement au colon en lui donnant les instructions nécessaires et en Texcitant par son exemple à faire et à soigner les plantations.

« Une propagande si active et si éloquente, dit M. Wilcken, devait produire d'excellents résultats. Le grand mal, en général, des terrains découverts, est la rareté des pluies. Le climat changerait favorablement, il perdrait de son âpreté; les pluies tomberaient avec plus de régularité, si le campo se couvrait de bois.

« Le soin qu'on a mis à choisir les familles laborieuses, économes et sobres; la protection sans limite qu'on leur a donnée dès leur arrivée, en combinant les convenances ou les intérêts du colon avec ceux de l'entreprise ; une certaine émulation stimulée par des prix décernés à celui qui se distingue par sa manière de cultiver la terre ou de construire une maison confortable, tout cela, ajoute M. Wilcken, a contribué puissament et efficacement au développement de la colonie dans le court espace d'une année.

« Le magasin de l'administration fournit aux colons à prix modique tous les objets nécessaires; mais il ne débite pas de boissons, — l'introduction de cet article est défendue dans la colonie; — ceci a pour but de prévenir et d'ôter toute occasion à l'ivrognerie: et c'est sans doute le motif pour lequel l'administration s'est réservé le monopole des marchandises et des provisions. »

« Cette mesure, dit le ra'pport de la Commission d'émigration du Rosario (1874) met le propriétaire de la colonie dans l'obligation absolue de fournir aux colons toutes les

^^ji

choses nécessaires à la vie naturelle, de même qu'à Texploitation de leurs concessions à des conditions plus avantageuses que celles que pourrait leur procyrer la libre concurrence.

« Cette obligation, M. Casado a su la remplir. Ses employés ont fourni les colons de toutes les choses nécessaires et à des pnx relativement bas tant pour les vivres que pour les instruments de travail, semences, bétail, etc.

« Mais aussi dès que Tadministration pouvait se convaincre qu'une famille ne répondait pas aux conditions exigées d'assiduité au travail, elle lui adressait une admonestation; son compte courant était arrêté, et, si elle persistait à se mal conduire, elle était renvoyée de la colonie. »

C'est grâce à ce système que les cent cinquante familles, qui forment aujourd'hui (1874) le noyau de la colonie Candelaria, présentent un bel ensemble de moralité et d'assiduité au travail, qui va se développant chaque jour par l'impulsion de l'émulation.

Mais voici le point le plus intéressant de l'administration organisée par M. Casado, celui qui a produit les effets les plus efficaces et les plus féconds : c'est le moyen employé pour faire la récolte.

Quand ce moment est arrivé, tout colon fait à l'administration sa demande de bras et de machines, et immédiatement il est satisfait. A cet effet, on a déjà réuni 500 émigrants qu^on a embauchés à Buenos Aires, à raison de 80 à 120 francs de salaire par mois. Ces émigrants sont distribués en raison de leur nationalité et suivant les besoins de chaque ferme.

Le salaire est à la charge des colons, mais il est avancé par M. Casado. Le colon n*a pas à s'inquiéter; son travail ne souffre pas un instant ; il sait que tout a été prévu et que l'administration veille attentive à défendre sa récolte contre toutes les éventualités.

A cet effet de grandes toiles cirées attendent roccasion d'être utiles. L'administration ordonne aux colons de former des javelles et de les lier. Un grand nombre de chars portent à la meule les moissons mises en javelles, car à la colonie Candelaria il est défendu de fouler le blé avec des juments.

Chaque colon doit faire sa meule, et les batteuses à vapeur se chargent du travail que Ton confiait autrefois au sabot des juments, au grand détriment de la propreté du grain, et avec grand danger pour le cultivateur de perdre sa récolte, si la pluie survenait au moment de l'opération.

Les colons de Candelaria réalisent, grâce à cette administion, des bénéfices évidents.

Vers la fin de 1882, Finspecteur Bouchard trouvait à Candelaria 247 -familles, qui représentaient un nombre de- 2.049 personnes entre hommes, femmes et enfants.

Les nationalités étaient : 38 familles argentines, 138 italiennes, 24 françaises, 4 allemandes, 1 anglaise, 4 chiliennes, 18 espagnoles.

Toutes les familles moins six étaient catholiques.

On avait semé 3.463 cuadras de blé, lin, orge, pommes de terre, luzerne et autres semences.

Le terrain enclos en fil de fer était de 1.027 cuadras carrées.

Il y avait 8.104 animaux de travail et autres, 638 instruments de labour, 120 véhicules, 340 bâtiments, 13 maisons de commerce, 4 forges, 3 menuiseries, 4 auberges, 7 briquetteries, 2 boulangeries, une pharmacie, une fabrique de vins et de liqueurs, 2 moulins, 16 batteuses, 4 magasins à blé.

Il y avait 2.300.000 arbres fruitiers et 4.000.000 d'arbres d'autres espèces.

En 1888 la villa Casilda située au centre de la colonie avec ses maisons entourées d'arbres, sa place également

plantée d'arbres au-dessus desquels se détache Téglise surmontée d'un clocher élevé, surprend agréablement le voyageur fatigué de contempler la monotonie de la pampa, bien qu'elle soit en général colonisée et cultivée; mais Thorizontalité presque absolue du terrain n'en est pas moins fastidieuse.

Après la villa Casilda, et en continuant à marcher ver» l'ouest, on trouve les colonies Général Roca, Arequito, Iriondo, Arteaga^ voisine du pueblo de San José de fEsquina, qu'on laisse adroite, avant d'arriver à la. C?^uz Alta où Ton a établi la colonie Juarez Celman, qui est jusqu'à présent le terminus du chemin de fer de l'Ouest santafesino.

Dans ces parages on voit disparaître jusqu'à un certain point la monotonie du paysage de la pampa; il y a des moments où le chemin de fer, au lieu de glisser sur une superficie horizontale, s'enfonce dans l'intérieur de la terre et court sur des terre-pleins élevés. On approche ainsi du bassin du Rio Carcarafta, que l'on aperçoit dans le lointain .

San José de l'Esquina se montre à une certaine distance de la voie et semble être un pueblo d'une certaine importance. Quant à Juarez Celman, c'est un village qu'on est en train d'improviser et qui a déjà un grand nombre de jolis édifices de maçonnerie ou de fer galvanisé, et une petite église qui produit un effet pittoresque sur le tapis vert de la prairie.

Dans une gare, j'ai entendu deux voyageurs qui parlaient français ; j'ai engagé la. conversation avec eux ; l'un d'eux est venu s'asseoir à côté de moi dans le wagon : il m'a dit s'appeler Gipson et être originaire du département de Seineet-Marne; il est établi à la colonie Iriondo^ laquelle a treize ans d'existence ; il possède 400 cuadras carrées de terrain, dont il cultive et sème la moitié ; il dit que le seul moyen de prospérer dans l'agriculture, c'est de le faire sur une grande échelle. Dans cette colonie, les premiers habitants ont reçu gratuitement 20 cuadras ; les autres ont payé la concession

200 piastres or, payables en cinq ans sans intérêts. C'est. M. Alfred Arteaga qui en a été le fondateur.

Les Indiens ont assailli plusieurs fois la colonie : dans ua de ces assauts ils tuèrent un colon français en présence de sa femme et enlevèrent celle-ci avec ses enfants. Alors les colons se cotisèrent pour en payer la rançon ; ils avaient déjà réuni, ou peu s'en fallait, la somme nécessaire, quand survint la battue aux Indiens (le colon voulait sans doute parler de l'expédition du général Roca au Rio Negro en 1879). Ceux-ci refoulés emmenèrent la femme d'un côté et les enfants de l'autre. Enfin les soldats la retrouvèrent et la délivrèrent ; les colons lui remirent le montant de la souscription. Plus tard elle eut la chance de retrouver ses enfants. Elle raconta que les Indiens se la passaient les uns aux autres et la vendaient ; enfin elle devint la propriété d'un cacique qui en fit la servante de ses femmes. Tels étaient les incidents de la vie coloniale dans les premiers temps.

Au sud des colonies Iriondo et Arteaga, on trouve les colonies Santa Catalina^ Pellegrini, Toscana^ Piamontesa, San José. Le terrain est bon^ m'a dit mon compagnon de voyage improvisé, mais les colons ne connaissent d'autres cultures que le blé, le lin et le maïs.

Parmi les colonies importantes qu'on trouve aux environs de Rosario, il convient de citer la colonie Jésus Maria; elle est située à huit lieues de cette ville entre le pueblo de San Lorenzo et le Rio Carcarana, sur un terrain dit de Gorondona, propriété de MM. José Maria Gullen et Camilo Aldao. Elle a été fondée à la fin de 1870 ; les entrepreneurs de la colonie vendaient les concessions de 20 cuadras au prix de 600 piastres fortes, payables en trois annuités sans intérêts, ou avec un escompte de 12 0/0 annuel, au comptant, aux conditions suivantes :

1° Que les concessions soient uniquement et exclusivement

desliiices au travail de l'agriculture ou d'une industrie qui ne lui soit pas nuisible; c'est-à-dire que les colons ne pourront avoir. d'autre bétail que celui qui sera nécessaire pour le labourage et quelques vaches laitières pour la consommation et la fabrication du beurre et du fromage ;

2' Que dans les si.v mois l'acheteur construise une maison ou ranclîo sur sa concession ;

3" Que pendant dix ans il livre le 1 0/0 annuel de ses récoltes pour contribuer à la formation d'un fonds destiné exclusivement à la construction de temples et à la fondation d'écoles; de leur côté les entrepreneurs s'obligent à contribuer à ces mêmes fins avec le double de la somme qu'aurait fournie le colon qui aurait le plus donné en raison de sa meilleure récolte ;

4^" Ayant établi le système de vendre une concession et d'en louer une autre à côté au même colon, s'il la demande, celui-ci aura toujours la préférence pour Tacheter, dans le cas oîi il se présenterait un autre acheteur;

5" Les entrepreneurs ne s'engagent pas à faire d'avances d'instruments de labourage ou autres^ mais il leur est facultatif de le faire.

La colonie embrasse une étendue de six à sept lieues do terrain, subdivisé en 500 concessions de 20 cuadras.

Le terrain de cette colonie est considéré comme un des meilleurs delà province.

Cette colonie est située à une lieue de distance du fameux couvent de San Lorenzo, rendu célèbre par un combat où le général SanMartinrepoussales troupes espagnoles quiyavaient opéré un débarquement en 1813. Le couvent est occupé par des Franciscains, qui dans le temps ont envoyé des missionnaires dans le Chaco pour. convertir et civiliser les Indiens.

Parana, 14 septembr3 1888,

La colonie Guadalupe n'a pas été fondée par une entreprise particulière, ni par le gouvernement; c'est donc ce qu'on peut appeler une colonie formée spontanément. En 1864, au moment où le gouverneur CuUen faisait sa visite au département du Rosario, on vit arriver quelques familles allemandes (du Hanovre); elles venaient des colonies du Brésil; elles achetèrent près de la chapelle Guadalupe à une lieue à peine du port de Santa Fé, des terrains de propriété particulière ; le gouvernement leur fit des avances remboursables dans le terme de deux ans : c'étaient une paire de bœufs, 2 vaches et un cheval, dont la valeur, une fois rendue, devait être employée à la construction d'une maison d'école.

Les premiers ans, dit Wilcken, furent aussi pour ces colons remplis de difficultés. Outre la sécheresse et les pluies intempestives, ils eurent à perdre un temps précieux à détruire les innombrables terriers de Viscachas et fourmilières dont le terrain était infesté. A force de constance et de travail, ils ont surmonté tous ces obstacles et jouissent aujourd'hui (1872) d'un bien-être incontestable, pour ne pas dire richesse.

La colonie embrassait à cette même époque une étendue de quatre lieues carrées, divisée en lots de fermes de 18 cuadras^ terme moyen, encloses presque toutes avec des pieux de gnandubay et du fil de fer. La population se composait de

24 familles allemandes, 27 italiennes, 26 argentines et 20 d'autres nationalités.

Les colons catholiques allaient remplir leurs devoirs religieux à la chapelle de Guadalupe.

Tous ces colons, dit M. Beck, possèdent de jolies maisons en briques; ils cultivent surtout de la luzerne, des pommes de terre et des légumes pour la consommation de la ville ; par contre, ils ne sont pas dans le cas de cultiver le blé sur une grande échelle. Ce sont les familles allemandes venues du Brésil qui sont les plus riches, mais ce sont les Italiens qui dominent aujourd'hui par le nombre.

Cette colonie a dû sa prospérité, dit le Mémoire du département d'immigration (i 874), surtout à sa position dans le voisinage de la ville de Santa Fé. « La population de cette ville, le voisinage do la grande lagune de Guadalupe et surtout le port de Santa Fé, voilà ce qui a contribué à la fortune des colons, en leur fournissant des consommateurs et une exportation facile pour leurs produits, en même temps qu'un endroit où ils peuvent s'approvisionner sans dérangement et sans perte de temps. Le temps, c'est de l'or ; leurs céréales ne sont pas grevées de frais de transport : en un mot, tout est pour eux profit et bénéfice. »

Pour connaître, pour apprécier l'importance des progrès que la province de Santa Fé a faits depuis quinze à vingt ans, il faut aller au nord de la capitale et comparer les relations des voyageurs qui la parcoururent à cette époque avec le spectacle que cette contrée présente aujourd'hui.

M. IjCharles Beck-Bernard, le fondateur et directeur de la colonie San Carlos, dont nous avons parlé plusieurs fois, visita ces parages en 1869; il a rendu compte de sa visite dans un livre publié à Berne en 1872, sous le titre de la République Argentine — manuel de Vémigrant et du cultivateur. Voyons donc ce qu'il dit.

212 UNE VISITE \l!X COLONIES

« Un service postal hebdomadaire entrelient les communications entre Santa Fé et le quartier général de la frontière du nord, nommé Comandancia geiieral ou Belgrano. Le chemin, qui se dirige droit au nord, passe parEstancia Grande et San Justo. Les distances en ligne droite sont : de Santa Fé à Estancia Grande lEmilia) douze lieues, à San Justo dixhuit lieues et à Belgrano vingt lieues. Le véhicule qui sert de diligence est un vieil omnibus en bois, repeint en bleu et en blanc, dans lequel on n est pas trop mal assis, et qui est tiré par cinq ou six chevaux, suivant que la route est plus ou moins praticable.

« Le premier relais est à l'ancien canton de Narvaja, à huit lieues environ de la ville. Jusque-là le chemin est assez mauvais. La contrée était autrefois boisée, mais les charbonniers ont coupé tous les arbres excepté les ombus et les broussailles dont ils ne pouvaient pas se servir, laissant en terre les souches et les racines ; outre cela le terrain est bas, de sorte qu'après la pluie l'eau y séjourne et forme une boue persistante. Enpassantdans ces endroits, les charrettes à deux roues du pays creusent de profondes ornières qui abîment le chemin pour les voitures ou les chars à l'européenne. Tout cela réuni ne fait pas une bonne route ; pour en obtenir une il faudrait supprimer les charrettes ou les obliger à suivre un chemin à part.

(( C'est au canton de Narvaja que commence le Chaco, et à partir de ce point, le chemin devient réellement très bon. Le terrain est plus élevé, le sol est dur, et la voiture roule aussi facilement que sur une chaussée. Le pays est très joli et devient toujours plus beau à mesure qu'on avance vers le nord. Les ondulations du terrain sont plus accentuées, et deviennent presque des collines ; à l'ouest, coule le Salado qui se dessine par une lisière de forêts très sombres, au delà de laquelle on aperçoit encore le campo élevé qui se perd à riiorizon, comme une mer de verdure. La prairie que Ton

DE LA RÉPUBLIQUE AllGE.NTINE 2i3

traverse est parsemée de bouquets d'arbres, nommés isletas, et l'ensemble est riant, pittoresque. Plus on avance vers le nord, plus les arbres deviennent grands. Ce sont des caroubiers, des gnandubays, des quebrachos, etc. H y a dans ces parages plusieurs estancias dont on voit les troupeaux éparpillés dans la prairie. Les daims, les autruches, les canards, les perdrix abondent : à chaque instant on en voit tout près du chemin.

« A propos des daims et des perdrix, il est à remarquer que dans le voisinage des anciennes colonies, ces animaux, loin de diminuer comme on aurait pu s'y attendre, ont beaucoup augmenté. Cela s'explique par les raisons suivantes. Autrefois les incendies des prairies détruisaient un grand nombre de ces bêtes, surtout les petits et les nichées ; maintenant que le pays est entièrement voué à l'agriculture, on n'allume plus l'herbe du campo. Outré cela les champs de blé attirent les daims et les biches, qui broutent volontiers la plante pendant qu'elle est jeune, à tel point que sur les bords des colonies il en résulte quelquefois un dommage appréciable pour le cultivateur. Pour les perdrix, les champs sont un séjour préféré : elles y font leurs nids, elles ont les loisirs d^y couver leurs œufs avant le moment de la récolte. On distingue parmi les perdrix une grande espèce nommée Martineta dont la chair est particulièrement délicate. Elle est de la taille d\me poule.

« Estancia Grande se trouve sur le chemin d'Emilia, mais en décembre 1869, au moment de notre visite, il n'y avait là qu'une maison isolée au milieu du campo. Les premières concessions habitées et cultivées de la colonie étaient à un quart de lieue plus loin, du côté du Salado, et le bâtiment de l'administration, une maison en bois assez grande mais peu commode, était placé à l'extrémité du terrain aussi près que possible de la rivière. Au commencement même on l'avait placé tout au bord de cette dernière, mais une inondation

avait forcé les fondateurs à reculer un peu. C'est un endroit charmant, comme site ; on est au milieu de la forêt et Ton voit Teau blanche du Salado briller à travers les arbres noirs; plus loin la vue s'étend encore sur la plaine élevée qui se trouve de Tautre côté de la rivière. Le premier administrateur de la colonie, M. Tripoti, avait l'intention de fonder ici une ville ; mais comme la colonie est destinée à s'étendre du côté de Test où la prairie ouverte est plus propice à Tagriculture, et comme en outre la situation près de la rivière n*est pas très saine, Tadministration actuelle a résolu de transporter sa résidence à TEstancia Grande, où elle est mieux placée et où elle se trouve sur la route même qui mène de Santa Fé à la frontière du nord.

« La colonie de San Justo est située à six ou sept lieues plus au nord. M. Jonas Larguia, ingénieur civil, qui en est le directeur, Ta fondée avant que la frontière militaire eût été portée au delà de ce point et sur la ligne qu'elle occupe aujourd'hui. Il fallait donc veillera la défense de la colonie contre une attaque possible des Indiens; c'est pourquoi M. Larguia adopta un plan différent de la simple division du terrain en parcelles de 20 cuadras, usitée dans les autres établissements de ce genre.

« Au centre de la colonie est un petit village d'une quarantaine de ranchos où les familles de colons sont groupées autour de l'administration, de manière à pouvoir se porter mutuellement secours. Le principal rancho de l'administration est surmonté d'une échelle terminée en plate-forme, d'où l'on peut dominer du regard tout le pays à la ronde. Ce petit village est entouré d'un fossé dont la terre a été entassée de manière à former une espèce de bastion. A l'entrée, du côté du nord, se trouve un vieux canon appuyé sur quelques poutres, en guise d'affût.

« Tout autour de ce village, l'administration s'est réservé une espace de 1 . 500 vares de terrain pour y faire ses

propres cultures en grand. Ce n'est qu'au delà de ce carré que commencent les rangées de concessions de 20 cuadras destinées aux colons.

« Chaque famille a reçu en même temps un terrain à bâtir de 100 vares dans le village, et une concession de 20 cuadras dans la colonie.

« En décembre 1869, la plupart des colons habitaient encore le village, oîi ils cultivaient un jardin près de leurs concessions, et pendant le jour ils allaient travailler sur leurs concessions. Cependant plusieurs avaient commencé à bâtir des maisons sur leurs terrains, et quelques familles y avaient transporté leur domicile.

« Le territoire de San Justo contient outre le centre réservé cinq cents concessions de 20 cuadras; il s'étend par l'ouest jusqu'au Salado ; il n'est éloigné du village que d'une lieue à peu près.

« De l'autre côté de la rivière on aperçoit la forêt sombre et épaisse, puis la belle prairie élevée, nommée la Soledady où les jésuites avaient autrefois un établissement, et où l'on pourrait faire aujourd'hui une colonie superbe. Un pont jeté sur le Salado, ce qui serait ici très facile, mettrait en communication la Soledad et San Justo, qui ne seraient guère qu'à deux lieues de distance l'un de l'autre.

« A l'est de San Justo et un peu vers le sud, se trouve la colonie d'Belvetia^ qui est à dix lieues de distance environ ; mais il n'y a pas de communication possible entre ces deux colonies, parce qu'elles sont séparées, non seulement par le Saladillo Amargo et le Saladillo Dulce, mais encore par beaucoup de bas-fonds qui ne sont pas praticables.

« Tout près de San Justo Ton trouve au bord du Salado les ruines d'un ancien fort espagnol nommé Esquina Grande, Les briques de cette antique construction, ainsi que celles que l'on trouve dans les vestiges d'anciennes estancias de cette contrée, sont d'une qualité remarquable, ce qui prouve

216 r.Ni: VISITE Al X COLONIES

qu'il y a là d'excellente terre de poterie. On prétend qu'il s'y trouve de la terre de porcelaine.

« Aux environs de San Juslo les forêts sont encore plus belles et plus grandes qu'à Emilia. Dans l'un et l'autre endroit le terrain est extrêmement fertile. La couche de terre végétale est d'une profondeur de trois à quatre pieds, et la végétation y est en général très exubérante. Le pâturage naturel est excellent; les bestiaux s'y engraissent plus vite qu'ailleurs et deviennent plus robustes. Le blé produit en moyenne trois à qualre fanègues ipar journal ou pose: le rendement est donc plus fort que dans les colonies moins éloignées de la ville, ce qui compc^nse et au delà la différence des frais de ti^ansport. Du reste l'administration a pris des mesures pour faire les voituragcs en grand, par charrettes à bœufs, à un prix très réduit, de sorte que celte différence n'est guère que d'une demi à trois quarts de piastre bolivienne par fanègue.

« D'ailleurs, l'administration et les colons ont l'intention de cultiver, outre le froment et peut-être préférableraent à celui ci, le tabac qui réussit admirablement dans cette terre si riche et si forte.

« M, Larguia s'est avisé d'un moyen aussi original qu'ingénieux pour nettoyer d'insecles ses plantations de tabac. On trouve très souvent dans le Chaco de petites autruches qui viennent d'éclore, que l'on prend sans peine et que l'on élève facilement comme animaux domestiques. M. Larguia possède une vingtaine de ces oiseaux, et il les fait promener lentement chaque matin cnlre les rangées de plantes de tabac; les autruches enlèvent tous les insectes qui s'y trouvent, plus exactement que les hommes ne le pourraient faire, et épargnent à ces derniers un travail qui exige beaucoup de temps et une attention minutieuse.

« Le maïs, les pommes de terre, les patates, le lin, l'arachide, les potirons, les melons, et les légumes réussissent

fi

1)iv LA KKPrBLIQlJE AHGKNTINK 2!7

très bien dans ce sol fertile. Le sorgho et le manioc ont aussi été plantés avec succès à litre d'essai. Un colon de San Justo a rintention de se vouer sérieusement à la culture de la vigne. II va sans dire que le terrain et la situation sont favorables à Tarboriculture. Au mois de décembre 1869 il y avait à San Justo trente-huit familles et à Emilia soixante-trois. On évaluait la récolte de blé de cette dernière colonie à 3.000 fanègues. L'une et l'autre ont été fondées par don Mariano Gabal, ancien gouverneur de la province de Santa Fé, sur des terres qui lui appartenaient. Le territoire d'Emilia comprend mille concessions de 20 cuadras; il y a encore de la place pour beaucoup de monde.

« Au commencement, les concessions ont été données gratuitement. Les colons étaient tous de très pauvres gens arrivés à Santa Fé dans un dénuement complet, et ne possédant pas môme les outils et instruments aratoires les plus indispensables. L'ad-ministration a été obligée de leur fournir tout, et naturellement elle a du se borner au plus nécessaire, se contentant de les mettre en état de travailler. Beaucoup de colons se sont montrés très laborieux, et l'exploitation des forêts a fourni à plusieurs d'entre eux un moyen simple et rapide de s'acquitter de leurs dette >.

« Aujourd'hui les concessions se vendent au prix de deux cent à trois cent cinquante piastres boliviennes suivant la situation, avec trois ans de terme pour le payement. L'administration continue à avancer aux colons qui en ont besoin les objets les plus indispensables pour leur installation.

« Tout le territoire situé entre le Salado et le Saladillo est certainement la plus belle partie de la province de Santa Fé. On y trouve tout ce qu'on peut demander à la nature : du bois en abondance, un sol extrêmement fertile, de Peau excellente. Il ne faudrait qu'un chemin de fer qui reliât la ville au quartier général de Belgrano pour faire de cette contrée le département le plus riche et le plus prospère. On

218 UNE VISITE Al'X COLONIES

pourrait établir à peu de frais un 'themia en bois dur de quebracho ou de gnandubay k prendre dans les forêts du nord, qui suffirait parfaitement pour supporter de petites locomotives avec des convois légers appropriés aux besoins de la localité. Tous les estancieros qui possèdent des terres dans ces parages s'empresseraient de les fractionner pour les vendre à des colons. »

M. Beck-Bernard termine sa relation par quelques données statistiques.

Tout semblait annoncer une prospérité croissante; mais tout fut perdu par un concours de circonstances malheureuses ; la colonie de San Justo surtout eut beaucoup à souffrir : les Indiens, qui ne cessaient de la menacer, l'attaquèrent plusieurs fois. Elle était à douze lieues au delà de la frontière. En la fondant, M. Cabal avait voulu obliger le gouvernement à avancer la ligne de défense. En effet, on lui avait concédé trois cents lieues carrées, mais c'était à la condition de les coloniser et de les peupler. L'entreprise était très risquée. A cette difficulté vinrent se joindre d'autres difficultés de nature différente : enfin tout cela finit par une faillite. M. Cabal dut livrer ses terrains à la Banque de Londres à raison de quatre mille piastres la lieue. Il n'était resté que quelques colons.

Cet état de choses continua jusqu'au moment où le docteur Iriondo acheta les terrains à la Banque et se mit à reconstituer les colonies. C'est depuis lors que date réellement leur marche progressive; et celle-ci eût été plus rapide, si les exécuteurs testamentaires d'Iiiondo ne l'eussent pas entravée par leur retard à livrer les titres de propriété aux colons.

Actuellement, la colonie San Justo compte plus de quatre cents familles, composées de plus de quinze cents âmes. Au moment de ma visite, M. Palacios était en train de construire un grand moulin à vapeur.

! i:-ji-- *■ '

On calcule que la concession (20 cuadras) rend ordinairement cent fanègues de quinze arrobes, c'est-à-dire que ce rendement est moindre que celui des colonies de l'ouest.

Les puits sont assez profonds; mais les colons ont des norias et d'autres moyens faciles pour se procurer de l'eau.

La colonie a un juge de paix, un délégué politique et une commission de fomento composée de trois membres nommés par le gouvernement.

Au nord de la colonie on trouve de grandes fermes à bétail.

A onze lieues dans cette direction est située la colonie San Martin, composée d'individus, la moitié fils du pays et l'autre moitié Indiens, appartenant à la tribu des Mocovies. Cette colonie, fondée en 1870, sur un terrain fiscal, a deux lieues carrées de superficie. On y trouve une école d'indigènes; la voie ferrée passe à une lieue à l'ouest. On y fait peu de culture. Cependant les Indiens sèment quelque peu; ils travaillent pour les propriétaires du voisinage, ils soignent le bétail, ce qui prouve qu'ils sont susceptibles de civilisation.

Cette colonie a un juge de paix et un commissaire.

A cinq lieues de San Justo, toujours au nord, M. Marcelino Escalada vient de fonder une autre colonie appelée Lastenia, qui aura cinq lieues carrées de superficie et où il y avait déjà une trentaine de familles au moment de ma visite. Les concessions sont de vingt-deux hectares. Elle est traversée par le chemin de fer qui doit conduire de Santa Fé à Reconquista et qui est déjà livré à la circulation jusqu'à San Justo, c'està-dire pendant une centaine de kilomètres de parcours. On voit que les désirs de M. Beck ont été réalisés avec excès.

Entre Emilia et San Justo on trouve les colonies Sol de Mayo et Principe Humberto, traversées aussi par le chemin de fer; â l'ouest on trouve la colonie Cayastacito, La plupart des cotons sont Piémontais. Avant longtemps toute cette partie du nord de la province sera livrée à la colonisation.

Corrieates, 29 septeînl)re 1888.

Le Chaco est acluellement le grand objectif de J'immigration et de la colonisation.

J^ai été invité par MM. Taurel et Rojas à assister à l'inauguration d'une colonie qu'ils vont fonder sur les bords du Rio de Oro, aux environs de Puerto Bp?'?nejo dans le Chaco austral. L'inauguration devait avoir lieu le 2i septembre en présence du général Donovan, gouverneur du (]haco, et du général Védia, parrain de la colonie. Mais l'ex-président Sarmicnlo, qui était allé pour rétablir sa santé au Paraguay, étant mort sur ces entrefaites, l'inauguration a été renvoyée au 12 octobre. ^Yîanmoins, comme je m'étais déjà mis en marche, j'ai continué ma route et suis arrivé en compagnie de M. Eugène ïaurel que j'ai rencontré à bord, le 21 septembre au matin, au Puerto Bermejo. Cette localité était anciennement connue sous le nom de Timbo. D'où lui vient ce nom? Sans doute de quelque arbre de cette espèce qui se trouvait dans ces parages; c'est un arbre qui atteint des dimensions colossales et avec lequel on fabrique des embarcations; il suffit de creuser un tronc d'arbre pour cela, et l'on a une pirogue qui peut porter plusieurs hommes.

Le mauvais temps se déclara aussitôt après notre arrivée. On nous engageait à rester à Puerto Bermejo, mais mon compagnon de voyage, qui n'avait pas de temps à perdre, tenait à se mettre en route immédiatement. C'est le colonel

ue. — •

L\\E VISITE AUX COLOMES 221

José Maria Uiiburu, commandant militaire de ce point, qui nous a tirés d'embarras, en mettant une voiture à notre disposition. Cette voiture est traînée par six mules et conduite par quatre postillons, soldats du 12'' régiment de cavalerie; nous emmenons aussi un renfort de huit mules avec un guide et un sergent.

Avant de nous mettre en route, nous parcourons le pueblo improvisé de Puerto Bermejo. Improvisé est le mot; il n'a guère que trois ans d'existence; il est postérieur à Texpédition que le général Victorica dirigea à la fin de 1884 à rintérieur du Cliaco dans le but de soumettre définitivement les tribus indomptées de ce territoire.

. Le pueblo a déjà plus de six cents habitants et des bâtiments d'une certaine importance, entre autres celui de dona Victoria Pereira, une femme courageuse, qui avait entrepris l'exploitation des forets du Chaço bien longtemps avant que les forces nationales eussent occupé cette partie du territoire.

La position de Puerto Bermejo est des plus avantageuses; c'est une falaise assez élevée qui domine le Rio Paraguay et un bon mouillage ; par conséquent, c'est un point qui a de l'avenir.

Il ne manque que d'établir une bonne viabilité dans les environs : des ponts sur tous les cours d'eau et des chaussées dans les marécages. On a décrété des chemins de fer, mais les chemins de fer n'atteignent pas partout; il faut y ajouter un système complet de communications rurales pour metti'e les populations en rapport facile avec les voies ferrées. Puisque je parle de routes, je dois en passant rapporter que le colonel Uriburu venait d'en établir une carrossable tout le long du Rio Bermejo qui mène jusqu'à la colonie Rivadavia, dans la province de Salta.

Des familles d'immigrants étaient venues avec nous. On lésa installées sur des charrettes à bœufs, et nous voilà partis.

Mais les chemins étaient tellement mauvais, il y avait tant de marécages et de ruisseaux à passer qu'il était nuit close lorsque nous sommes arrivés à T administration de la colonie. Tous ces empêchements provenaient de la pluie torrentielle qui était tombée dans la matinée. Quand le temps est sec, un cavalier peut franchir en une heure et demie la distance qui sépare les deux points.

Cette colonie n'a que trois ou quatre mois d'existence, c'està-dire qu'elle n'est pas encore formée au nioment où j'écris ces lignes.

Les bâtiments de l'administration, les hfingars pour abriter les familles, magasins et autres ranchos, sont situés sur la rive gauche du Rio de Oro, navigable jusqu'à ce point-là. Ce rio est très sinueux comme toutes les autres rivières du Chaco ; un batelier le comparait à un serpent, mais cet inconvénient peut être compensé par la navigation à vapeur. Les entrepreneurs de la colonie ont l'intention d'établir le village central un peu plus bas, à un point appelé Très Bor quêtas qui est accessible aux navires de trois cents tonneaux, et ce sera un grand avantage pour les colons.

A l'orient de la maison d'administration on a planté une avenue de palmiers, de trois cents mètres de long, et qui formera avec le temps une jolie perspective.

Au sud entre les bâtiments et le rio il y a une source d'eau potable. Au nord, un grand parc à bétail où Ton enferme les bœufs, les bêtes.de service, les vaches laitières, les chevaux, etc.

A l'ouest un bosquet d'arbres séculaires au pied desquels on a improvisé un jardin potager. Si l'on suitun sentier qui le traverse (;?zcaâfa) on arrive à un camp d'Indiens soumis employés de rétablissement; de sorte qu'on a là, dans l'espace assez rétréci de quelques centaines de mètres carrés, des représentants de deux continents et de trois races distinctes, des Européens, des Américains, des blancs, des noirs, des rouges et des métis ; on entend parler espagnol, allemand, italien,

français, guarani^ mataco,toba, et je ne sais combien d'autres idiomes; ce qui prouve que ce pays est, comme Ta dit Martin de Moussy, un grand laboratoire de races.

Le lendemain de mon arrivée, j'ai visité avec un égal intérêt, les trois groupes de population, les Américains civilisés, péons de Corrientes en général qui savouraient leur matéj comme on fait sur tous les points de la République, les Européens qui préparaient leur pot-bouille et les Indiens qui faisaient rôtir du maïs, au feu de leurs cahutes. Il va sans dire que ce qui attirait le plus mon attention, c'étaient les derniers, qui m'offraient l'attrait d'une nouveauté pittoresque.

Le logement des Indiens est un long édifice, si on peut l'appeler ainsi, de 40 à 50 mètres, sans séparation, sans cloison, fermé au sud, ouvert au nord. Les parois sont de roseaux. Les lits sont faits avec des pieux et des baguettes sur lesquelles on étend une natte de joncs et d'autres plantes aquatiques. La plupart sont pourvus de moustiquaires. D'autres enfants du Chaco moins avancés dans la science du confort dorment par terre. Les femmes font la cuisine, accroupies, avec les chiens à côté du foyer ; inutile de dire qu'il n'y a pas de cheminée; d'autres cousent ou filent. J'ai remarqué particulièrement un groupe, composé d'une Indienne qui d'une main agitait le maïs dans une marmite avec une baguette, tandis que de l'autre elle caressait un petit chien, et d'une petite fille qui était debout entre la femme et Tanimal.

Plus loin, on voyait un vieil Indien, enveloppé dans un poncho j étendu sur son lit; il était malade; un autre Indien, au moins aussi vieux que Tautre, les jambes croisées sur le sol, surveillait la coction du maïs dans lattitude grave d'une divinité égyptienne, ou d'un fétiche.

M. Michel Rojas affirme que les Indiens sont laborieux, tout à fait susceptibles de se plier au travail et à la civilisation ; il faut les traiter avec égards, les payer en argent effectif, au lieu de marchandises sur lesquelles on leur fait perdre une

224 UNEVISITE AUX COLONIES

bonne partie de leurs salaires. Tous les hommes ont le sentiment inné de la justice; on ne saurait les choquer impunément.

J'ai visité plusieurs familles, entre autres celles de Demetrio Stori, un Italien qui est venu de la prqvince de Buenos Aires et qui se propose d'essayer toutes les cultures, Tomas Robles et Jacques Fernandez, deux Espagnols qui travaillaient auparavant à Tusine de M. Hardy et C''' à Las Palmas\ Sébastien Polachini père de six enfants, dont le dernier est né dans la colonie et qui doit être baptisé le jour de l'inauguration : le parrain sera le général Vedia lui-même ; Pablo Carnevale, Cayetano Bianchi, José Rufini, Jean Meyer, une espèce do Robinson qui vit tout seul, Pielro Nori, ex-cuisinier du pape Pie IX, Paul Darncsi, Italien horloger, mécanicien et même électricien qui m'a raconté longuement l'histoire de l'aristocratique et inquisitoriale république de Venise; Jean Smith et Angelo Galeroni, deux Italiens établis au milieu d'une clairière de la forêt ; deux familles suisses du canton de Berne, dont l'une porte le nom de Blatter. Un de ces Suisses me présente des outils de bois qu'il a sculptés, des cuillers, des fourchettes, des couteaux, etc.

Ces familles étaient déjà installées; les autres travaillaient en toute hâte pour construire leur chaumière et se mettre à labourer le plus tôt possible.

La colonie est située dans le Chaco austral, entre les parallèles 26'' 46' et 27° 4' de latitude sud et entre les méridiens oO" 34' et oO*" de longitude ouest de Greenwich, d'après le plan dressé par M. Guillaume Araoz. Elle est bornée au sud par le Rio de Oro, à l'est par le Rio Paraguay, au nord par le Rio Bermejo. Toutes ces rivières sont navigables.

On peut y cultiver avantageusement la canne à sucre, le tabac, le maïs, le manioc, le ricin, le colza, l'arachide, le sorgho, la betterave, les légumes de toute espèce, les arbres fruitiers tels que l'oranger, le citronnier, le pêcher. La terre végétale a

de 50 à 100 centimètres. On trouve Teau à Sou 6 mètres de profondeur ; elle est parfaitement potable.

Le campo (prairie) est parsemé de bosquets plus ou moins étendus qui fourniront en abondance du bois de chauffage et du bois de construction.

On livre gratuitement à chaque famille un lot de 50 hectares, à la condition d'y bâtir sa chaumière et de la cultiver pendant trois ans.

Si la famille a besoin d'avances, elle devra payer le terrain à raison de huit à dix piastres Thectare dans le terme de huit ans à partir de la deuxième récolte.

En ce cas, elle reçoit quatre bêtes de labour, une vache, un cheval, une charrue, une pelle, une pioche, des semences, une hache et la nourriture jusqu'à la première récolte. Les avances sont remboursables dans le terme de cinq ans.

Le terrain de MM. Taurel et Rojas est sans doute un des meilleurs du Chaco, pour l'élevage du bétail ainsi que pour Tagriculture. Je Tai parcouru à peu près tout entier, en compagnie d'un vieux Correntin qui Thabite depuis plus de vingt ans, et qui est actuellement le contremaître de ces messieurs. Il m'a raconté comment il fallait s'y prendre pour vivre en bonne harmonie avec les Indiens, lorsque ceux-ci étaient dominateurs absolus du pays, pour obtenir le droit d'exploiter les forêts : il fallait à cet effet, indépendamment du tribut qu'on payait au cacique (200 piastres en or plus ou moins), leur faire des cadeaux, parfois une dame-jeanne de tafia ou de genièvre, parfois une mule, parfois une vache.

Au bout de noire excursion nous avons trouvé au bord de la rivière Cangûé un colon français, qui est en train de construire sa baraque pour la nuit : la baraque est de cette plante qu'on appelle en histoire naturelle le Gynerium arejenteum ; deux enfants et la femme travaillent avec le père de famille, tandis que la vieille grand'mère prépare le dîner au feu allumé

au pied d'un arbuste ; un enfant nouveau-né est couché à côté d'elle : Page qui vient et Tâge qui s'en va, le commencement et le déclin de l'existence, voilà la molécule sociale, le passé etTavenir.

Ce Français vient de la Lorraine, de cette frontière arrosée tant de fois de sang humain et qui est menacée de Têtre encore une fois ; il a servi parmi les francs-tireurs de la dernière guerre, ensuite il fut incorporé dans Tarmée régulière. Si Ton considère le régime de paix armée qui pèse sur TEurope et qui lamenace de nouveaux cataclysmes, on peut affirmer que cet immigrant, qui d'ailleurs n'est. pas le seul de cette espèce dans le Chaco, est précurseur de beaucoup d'autres.

Etant dans le Chaco austral, j'ai visité l'établissement de M. Charles Christierson, citoyen suédois, qui exploite les forêts de cette partie du Chaco depuis une douzaine d'années et qui va y fonder une colonie. Son établissement est situé sur la rive droite du Rio de Oro à une lieue environ de Tadministration de la colonie Vedia. Les maisons sont construites en planches, elles ont des toits de palmier. Tous les meubles, les portes, les fenêtres ont été faits avec le bois du Chaco.

Les bestiaux que j'ai vus aux environs indiquent que le Chaco a d'excellents pâturages; le jardin, la quinta^ les plantations et les diverses cultures que M. Christierson a faites à côté de son habitation, manifestent également un degré de fertilité remarquable.

A trois lieues environ au sud du Rio de Oro, on trouve l'établissement agricole industriel de MM. Hardy et 0% dit de Las Palmas,

Au moment de ma visite, les travaux de l'usine à sucre avaient cessé depuis quelques jours.

J'assistai au départ d'un grand nombre de wagonnets traî-

nés par des bœufs sur un chemin de fer Decauville qui les portait au port de Barranqueras ; mais il ne faut pas confondre ce Barranqueras avec le port du même nom qui sert à Resistencia, Le bâtiment de Tusine est en fer galvanisé. Il y a aussi une scierie à vapeur. La plantation de cannes à sucre embrasse une étendue de deux cents c^^«rfr«5 carrées. La colonie de las Palmas, car ceci est une colonie, se compose de trois centres de population distincte, San Fernando^ Cane ha Larga et Maipu^ qui comptent en ce moment quarante-cinq familles, dont huit sont française s, cinq anglaises et les autres espagnoles.

Les colons vont cultiver le sorgho, outre la canne à sucre.

La fondation de cet établissement date de six années ; mais Tusine elle-même n'a que trois années d'existence. La colonie a un juge de paix, une école, une maison de commerce, une auberge. On va bâtir une église et une maison d'école.

Il est question d'étendre les plantations dans la colonie. Un des inconvénients de l'industrie sucrière est évidemment le peu de temps pendant lequel l'usine est appelée à fonctionner, trois ou quatre mois pur an tout au plus, quand on considère l'énormité du capitarexigé par son installation ; c'est pour ce motif qu'il faut absolument la combiner avec quelque autre industrie qui permette d'utiliser le capital inactif pendant le reste de l'année, telle que l'exploitation des bois, la scierie à vapeur, la fabrication de l'alcool, de l'huile, etc.

Buenos Aires, juillet 1888.

J'ai visité Formosa au mois d'août 1887. Formosa est la capitale du Ghaco boréal. Le gouverneur actuel est le général Fotheringham, né en Angleterre, mais naturalisé Argentin.

Les cuadras de Formosa ont cent mètres carrés de superficie ; elles sont divisées en quatre sections. Les rues ont ving-tcinq mètres de large à l'exception des deux rues principales formant l'axe de la ville et qui en ont cinquante. La plupart des maisons sont en briques crues, quelques-unes de briques cuites ; la toiture est faite avec des troncs de palmiers que l'on fend par le milieu et qu'on place en forme de tuiles. Cet arbre est très abondant dans le Chaco, où il forme de véritables forêts. On aperçoit de distance en distance, entre les maisons, des arbres sylvestres, restes de la forêt primitive qui couvrait entièrement ce parage; car le terrain occupé par Formosa était auparavant un bois impénétrable et un marécage, ce qui prouve que Thomme peut transformer chaque fois qu'il veut la nature sauvage et la plier à ses caprices. Dans les rues, dans les cnadràs, on a planté des palmiers, des eucalyptus, des casuarinas, des orangers, des bananiers, etc.

La maison du gouvernement, quoique de petite dimension, est une élégante construction ; il y a aussi une maison d'école assez bien bâtie, un hôpital, une caserne spacieuse et bien située à côté de la falaise dont elle est séparée par un jardin.

ouvrage des soldats de la garnison. Sur cette même falaise et9 dominant la rivière se dresse, au milieu des casuarinas et des eucalyptus, une maison bâtie par le colonel Bosch qui a été gouverneur de ce territoire et qui a été promu depuis lors au grade de général.

Le gouverneur actuel a aussi une jolie maison qui a été construite expressément en prévision des chaleurs torrides de cette contrée. Cela veut dire qu'elle est entourée d'une véranda spacieuse et surmontée d'un belvédère [mirador), du haut duquel la vue embrasse un panorama assez étendu: d'un côté les forêts monotones du Chaco et de l'autre le rio Paraguay dont le cours sinueux sépare les deux Etats. Autour de la maison il y a un jardin élégant, où Ton trouve des plantes curieuses, entre autres un arbre qu'on appelle Palo borracho (l'arbre ivrogne) qui affecte les formes les plus extravagantes; c'est sans doute pour cela qu'on lui a donné ce nom.

Formosa est surtout une position stratégique, qui domine le rio Paraguay, très profond en cet endroit et assez resserré, car on entend parfaitement la voix humaine d'une rive à l'autre. Quand la fanfare du bataillon vient jouer sur la place de l'Amiral Brown à côté du port, on distingue les éclats de rire des Paraguayennes qui dansent sur la rive opposée.

La rivière décrit là une courbe très prononcée, qui donne au territoire paraguayen la forme d'une péninsule.

Il faut dire au lecteur que Formosa a été fondée par suite de l'abandon que le gouvernement argentin a dû faire de la Ville occidentale^ située dans le Chaco, à sept lieues environ au nord de l'Asuncion, ainsi que l'avait décidé le président

des Etats-Unis Hayes, à l'arbitrage duquel la République Argentine et le Paraguay avaient soumis la question delà propriété de ce territoire. Cette ville date du temps de Lopez (18S6), ainsi que je crois l'avoir déjà dit. Elle porta d'abord le nom de la Noiivelle-Bordeaux ; elle avait été peuplée avec des colons français originaires du sud-ouest de la France, qui

â30 UNE VISITE AUX COLONIES

se dispersèrent dans la République Argentine après la dissolulion de la colonie. Le consul de France avait été obligé d'intervenir dans cette affaire. Le vieux Lopez n'aimait pas ni ne pouvait aimer Témigration étrangère; il suivait les traditions exclusivistes du docteur Francia; c'est pour les cela qu'il avait établi les colons dans le Chaco, au lieu de placer aux environs de la capitale, qui leur eût fourni un débouché facile pour leurs produits, condition indispensable pour le succès d'une colonie.

Les habitants de Formosa, qui ont été à Villa Occidental, pendant qu'elle était argentine et qui l'ont quittée poursuivre le gouvernement, regrettent ce parage; ils disent que les terrains y étaient meilleurs pour l'agriculture ; ils ajoutent que, pilisqu^on était obligé d*en sortir, on pouvait faire un meilleur choix pour la nouvelle capitale ; mais nous savons déjà que ce sont des considérations stratégiques qui ont prévalu à ce sujet.. Cependant d'autres personnes vantent la situation de Formosa.

Me promenant par les rues de la nouvelle cité, je me suis arrêté devant un rancho et j'ai engagé la conversation avec un individu dont les cheveux blonds annoncent l'origine étrangère ; en effet, il me dit qu'il est Belge, d'Anvers, mais il sait à peine quelques mots de français, car il est Flamand ; il raconte qu'il a fait la campagne du Paraguay et qu'il a été blessé à la bataille de Lomas-Valentinas. Il alla après la guerre s'établir à Vill Occidental ; il est venu à Formosa quand il a fallu laisser celle-là aux Paraguayens; il vit plus ou moins marié avec une Paraguayenne dont il a eu plusieurs enfants ; il fait l'éloge du pays.

Dans la même rue un jardinier italien, nommé Puccini, m'invite à visiter sa propriété qui est parfaitement tenue. Celui-ci n'était pas militaire ; mais il avait suivi l'armée pour faire du commerce comme tant d'autres. La guerre finie, il alla aussi à Villa Occidental* Il affirme que le terrain du

Chaco est bien meilleur que celui du Paraguay et qu'il produit de tout; il est vrai qu'il est très difficile à travailler à cause de sa dureté; mais une fois qu'il est mis en rapport, il porte mieux la végétation, et, pour me le prouver, il me fait voir ses tomates, ses pois, ses choux, ses haricots, ses piments, ses bananiers, ses orangers, etc., etc.

En résumé, il se déclare satisfait. Il fait aussi l'éloge d'un terrain situé au-dessous du pueblo et connu sous le nom de Potrero, où Ton a établi plusieurs familles de colons.

Continuant ma pérégrination, je suis arrivé devant la chapelle de Formosa; c'est une maison comme les autres, de bambou et de palmier. Avant d'être consacrée au service religieux, elle a servi de logement aux officiers du bataillon. Ce sont deux franciscains qui la desservent, un vieux moine italien et un jeune Correntin.

Postérieurement j'ai assisté à une messe [et à une procession que Ton a faite dans les galeries autour de la chapelle pour demander la pluie qui se faisait attendre trop longtemps.

Les colons y étaient en majorité. C'étaient des Italiens, des Tyroliens, des Autrichiens, hommes et femmes dont le costume national a déjà disparu; les femmes et les enfants marchent en général nu-pieds, comme les Paraguayens.

Les terrains ont pris beaucoup de valeur comme partout ailleurs. Il y a des solares vides (quart de cuadra) qui valent jusqu'à quatre cents piastres. Ceci prouve la marche ascendante du pays.

La population de Formosa est en grande partie paraguayenne ; les malheurs du Paraguay ont obligé beaucoup de ses habitants à émigrer.

Formosa doit beaucoup à la présence de la garnison militaire qui l'occupe et qui fournit un bon nombre de consommateurs aux colons du voisinage. Sa position, à côté de la frontière et en face du Paraguay, ne lui permet pas d'avoir un

marché comme Resistencia de Tautre côté de la rivière ; par conséquent elle doit chercher d'autres ressources. Ses habitants fondent de grandes espérances sur la culture de la canne à sucre et sur les industries qui en dépendent, par exemple la distillation et la fabrication des alcools. Ils affirment que la canne à sucre de Formosa est préférable à celle de Tucuman et des Missions, qu'elle est supérieure à celle qu'on récolle au sud du Rio Bermejo, en un mot, que c'est une des meilleuresdu monde.

Telle est aussi l'opinion du docteur Martinoti, médecin italien distingué, ex- député au parlement de son pays. Ce citoyen était venu pendant les vacances parlementaires visiter la République Argentine; il s'est enthousiasmé pour le Chaco, et particulièrement pour la canne à sucre de cette région. Malgré son âge — il a plus de soixante ans — il s'est décidé à fonder une usine avec le concours de quelques industriels et capitalistes, entre autres M. Cerrano, fabricant de chaux au Parana; il travaille nuit et jour afin de la monter le plus tôt possible avec un ingénieur anglais venu d'Europe expressément pour installer les machines. L'usine sera en mesure de travailler cent tonnes de canne par jour; et, quand la saison de la canne sera passée, on distillera le maïs; enfin le même moteur servira pour une scierie mécanique. Le docteur Martinoti est considéré comme un Messie par les habitants de Formosa, et certes il le mérite; on ne rencontre pas à chaque pas dans les déserts du Chaco des hommes de cette valeur ; ce sont eux qui sont nécessaires pour renouveler la face de cette terre abandonnée pendant si longtemps aux incursions des sauvages.

Malheureusement depuis que ces lignes ont été écrites j'ai eu le regret d'apprendre que le savant italien avait perdu un bras pris dans un engrenage, et qu'il s'était sauvé miraculeusement, grâce à son admirable énergie, des conséquences terribles de cet accident, eu indiquant lui-même à un chirurgien

timide et inexpérimenté comment il fallait lui amputer le membre fracassé pour éviter la gangrène qui n'aurait pas tardé à se déclarer dans ce climat torride, en attendant qu'on pût faire venir des médecins de TAsuncion ou de Buenos Aires. Pour compléter sa cure, le docteur Martinoti est retourné en Europe; l'usine projetée souffrira-t-elle de son départ?...

Les habitants de Formosa fondent aussi des espérances sur la culture de la ramie, cette plante textile dont les Chinois et les autres Orientaux font de si jolis tissus.

J'ai fait plusieurs excursions aux environs de Formosa; j'ai visité les colons et les obrageros; on nomme ainsi les industriels qui se vouent à l'exploitation des forêts après avoir obtenu des concessions du gouvernement. Les obrageros ne sont pas par conséquent des colons agricoles; cependant ils se considèrent eux-mêmes comme les avant-coureurs, comme les pionniers de la civilisation; ils prétendent même qu'ils ont préparé les voies à la conquête et à la civilisation du Chaco. Ce n'est donc pas un hors-d'œuvre que d'en dire quelques mots.

J'en ai connu plusieurs auxquels j'ai. demandé des renseignements sur le mode d'exploitation qu'ils emploient et sur les mœurs des habitants du Chaco.

Les frères Ramella m'ont mené à leur établissement situé à cinq ou six lieues de la ville. Chemin faisant, je m'arrête avec l'un d'eux chez un colon italien ; le mari est absent, nous parlons avec la femme, la dona^ comme elle dit elle-même ; elle a quatre enfants en bas âge.

C'est une des premières^ familles qui sont venues s'établir ici, en 1878. Aux questions que je lui adresse, elle répond que la vie est pénible, surtout pour elle, parce qu'une dona ne peut s'absenter de sa maison, aller à la ville pour se dis-

traire. Règle générale : dans toutes les colonies, ce sont les femmes qui souffrent le plus de la nostalgie.

C'est pourquoi je n'approuve guère le système qui consiste à les disperser à de grandes distances les unes des autres, surtout quand il s'agit de parages solitaires et tristes comme les déserts du Chaco.

Plus loin nous trouvons le rancho d un Français appelé Fournier; il est du département de la Charente-Inférieure, c'est-à-dire du pays qui produit le fameux cognac et qui a été ruiné par le phylloxéra. Il a appartenu avant de venir ici à la colonie Aquino^ une colonie qui a cessé d'exister un moment, mais que Ton a reconstituée depuis et dont je parlerai plus loin. Il est ici en qualité de fermier. 11 me dit que le terrain est propice pour le mais, le manioc, la canne à sucre et même pour le blé ; il n'a pas essayé du tabac ; il ajoute que tout colon peut réussir, pourvu qu'il soit bon travailleur.

Outre les travaux agricoles proprement dits, il est d'autres moyens de gagner de l'argent, par exemple : faire des briques, abattre des palmiers, élever des vaches, faire du fromage et du beurre, que l'on trouve à vendre immédiatement.

Fournier dit qu'il faut un millier de piastres pour l'installation d'une famille.

Nous quittons Fournier et la zone des cultures; nous entrons dans le Chaco; c'est une nature vierge, ou peut s'en faut. Quel aspect nous offre-t-elle? Un terrain d'une horizontalité presque absolue, par conséquent 'éminemment nionotone; des îlots de bois de distance en distance, alternant avec des prairies d'herbes hautes et dures, puis avec des palmiers dispersés ou groupés qui détachent sur le ciel leurs panaches mélancoliques. Ces forêts de palmiers m'ont rappelé les pinadas des Landes de Gascogne entre Bayonne et Bordeaux.

Parfois on trouve un ruisseau ; actuellement nous venons de passer le Formosa; c'est lui qui donne son nom à la ville et au gouvernement de ce territoire ; il est sinueux comme tous

les courants d'eau du Chaco par suite de l'horizontalité du terrain qui leur permet de décrire des courbes et des méandres à rinfini. Pour le moment il est presque à sec; nous le passons sur un pont fait avec des troncs de palmiers.

Mon camarade me montre des cahutes abandonnées; ce sont des Indiens qui ont habité là. Il paraît que ces Indiens ont une manie singulière. Quand ils trouvent un rancho sans habitants, au lieu de s'y abriter, ils préfèrent défaire le toit et l'emporter pour construire plus loin leurs huttes qui sont toujours ouvertes du côté du soleil et fermées seulement du côté du sud; il semblerait qu'ils ont peur du bâtiment civilisé, qu'ils considèrent comme une cage, comme une prison, et que ces enfants du désert préfèrent à tout les caresses du vent libre qui parcourt l'immensité des forêts et les plaines sans fm.

On emploie les Indiensdans les obragès^ mais, dit-on, on ne peut guère compter sur leur travail. A chaque instant ils l'abandonnent pour aller mariscar, Mariscar est une expression très compréhensive qui embrasse toutes les manières de chercher sa subsistance dans le Chaco, c'est-à-dire chasser, pêcher, cueillir des fruits, déterrer des racines, etc. ; enfin tout ce que la nature fournit spontanément à l'homme primitif qui ne veut pas se donner la peine de travailler la terre.

Sur ce territoire il existe deux espèces d'Indiens* On appelle Chacareros, ceux du dehors, ceux qui ne s'approchent pas des populations ; ceux-ci restent à l'état sauvage, ils chassent, ils pèchent, ils ont des flèches et des massues, et parfois un fusil qu'ils ont pu se procurer, mais pas toujours de la poudre. Peu nombreux, obUgés de se disperser pour vivre par petits groupes de dix ou douze personnes, ils doivent changer de place très souvent, quand le gibier et le poisson commencent à leur manquer ; c'est pourquoi on trouve un si grand nombre de huttes abandonnées, ce qui fait croire qu'ils sont beaucoup plus nombreux qu'ils ne sont réellement»

Les Indiens Mansos (soumis) sont ceux de la côte ; ils viennent en grande partie travailler dans les ob^^agès et dans les plantations de cannes à sucre,

Lesindiens prennent femme, en général une seule; mais les caciques en prennent deux. Ils pratiquent aussi la prostitution. Les animaux qu'ils chassent sont le cerf, Vaperea (espèce de cochon d'Inde) qui n'est pas aussi gros qu'un lapin, le carpincho ou capivare rongeur, amphibie très abondant; ils n'aiment pas à manger les oiseaux. Les femmes sont chargées d'aller à la recherche des fruits sauvages et des racines.

L'Indien ne porte jamais rien ; c'est la femme qui est la bête de charge.

Les femmes font des ceintures et des ponchos^ qui durent éternellement; elles les teignent avec de l'indigo. Elles se tatouent, quand elles arrivent à un certain âge.

Pour soigner les malades on emploie le chant ; on fait des incisions dans le corps, on suce le sang, on n'emploie pas les médicaments. Les Indiens croient que le docteur^ le médecin qui est une espèce de sorcier, peut ordonnera une bête féroce d'aller dévorer son* ennemi ou qui bon lui semble. Dans une circonstance le cacique Caraya, Chef d'une des tribus soumises de Formosa, vint demander au major Fi^aga la permission de mettre à mort le médecin de la tribu, parce qu'il avait envoyé un tigre manger son frère et qu'il continuait à envoyer des vipères contre ses gens. Le major lui répondit: «Envoyez tous les tigres et toutesles vipères contre le bataillon; nous en rendrons bon compte. »

On paye bien le médecin, mais une grande responsabilité pèse sur lui, et il court de sérieux dangers s'il ne guérit pas les malades.

Le cacique Pichon, chef d'une autre tribu soumise, fit tuer à coups de lance son docteur parce qu'il n'avait pas sauvé sa fille, atteinte de la petite vérole. Il est vrai qu'il nia le fait, et dit, pour se disculper, que c'étaient les jeunes Indiens qui

Tavaient tué dansun accès d'ivresse. D'ailleurs, ajouta-t-il, il était vieux et ne servait plus à rien. vieillesse ennemie ! peut-on dire avec Corneille.

Les Indiens sauvages ont une haine profonde contre les Indiens soumis ; ils les traitent de obrajeros.

Ils sont très adonnés à Tivrognerie, à Texceplion des femmes, et mangent avec gloutonnerie quand ils en trouvent Toccasion. C'est Caloja^ boisson fermentéc faite du fruit du caroubier, qui est leur passion; la fabrication de cette liqueur est une véritable fêle pour eux, l'occasion de chants, de cris, et de danses.

Avant la fondation à\xpiieblo de Formosales Indiens se faisaient la guerre entre eux ; ils allaient vendre les enfants captifs à Corrientes.

Alors il fallait acheter les forêts aux caciques : tous les six mois, ou tous les ans, ceux-ci venaient percevoir la contribution imposée aux obrageros, qui consistait d'habitude en quatre ou cinq livres sterling, quelques chevaux, des ponchos, des dames-jeannes de genièvre, du tabac, du maïs, de l'indienne.

Quand ou jetait le cri d'alarme annonçant l'approche des Indiens, tous les péons se réfugiaient sur la rive, où ils attendaient que le motif d'alarme eût disparu pour recommencer leurs travaux; cet état de choses dura jusqu'à la fin du gouvernement d'Avellaneda.

Les Indiens ont leurs détracteurs et leurs défenseurs. Ceuxci prétendent qu'on peut en faii'e de bons travailleurs, et que sans eux l'exploitation de la canne à sucre dans le Chaco serait impossible. On a cherché, on cherche encore à faire des colonies d'indigènes, mais jusqu'à présent on n'a guère obtenu de bons résultats; cependant il ne faut pas désespérer; je crois qu'on pourrait trouver la solution du problème en amalgamant les Indiens et les Européens et en soumettant les premiers à une discipline analogue à celle que les jésuites avaient instituée dans les Missions, mais en tenant compte

des conditions de la vie moderne et des institutions républi' caines.

Le potrero est, comme je Tai dit plus haut, un terrain situé sur les bords du rio Paraguay, au sud de la ville de Formosa. Un des premiers habitants de cette localité, àTépoque delà fondation de la colonie, fut un Italien nommé Pablo Becari, mais plus connu dans ces parages sous le nom de Garibaldi. Il a fait la campagne du Paraguay et conquis dans cette guerre acharnée le grade de lieutenant. Après la guerre il se fit planteur ; c'est lui qui a défriché le terrain et commencé à planter la canne à sucre à la place des bois abattus ; car c'est là, dans la terre engraissée par les détritus des arbres, que la canne acquiert sa plus grande force de végétation.

A l'entrée du potrero se trouve l'usine fondée par le docteur Martinoli.

Les terrains de ce potrero sont excellents, mais ils ont un défaut, celui d'être exposés aux inondations de la rivière; c'est sans doute à cela qu'ils doivent leur fertilité. Pour le même motif ils sont d'un accès difficile.

Pour cultiver avec profit dans le Ghaco, il faut abattre, défricher, brûler la forêt et semer sur le terrain nettoyé de cette manière. Pendant les premières années, la charrue n'est pas nécessaire: on ne pourrait pas même l'employer parce qu'elle aurait à heurter à chaque instant des racines et des souches contre lesquelles elle se briserait infailliblement. La charrue, la bêche est remplacée par un pieu aiguisé ou par un bambou. On appelle cette opération semer à la créolCy je crois l'avoir déjà dit.

Parfois les arbres desséchés par les flammes restent debout et se dressent à une hauteur extraordinaire au-dessus des plantations de cannes à sucre et de maïs ; d'autres fois on les voit étendus sur le sol parce que ce sont des masses trop pesantes pour que ragriculteur ait pu les emporter; d'ailleurs

ils ne sont pas, à proprement parler, un empêchement, au moins pour le moment.

C'est donc un singulier tableau que celui que présentent ces parages où le travail de l'homme a entrepris la lutte avec les forces, en apparence indomptables, de la nature vierge et sauvage : les cannes à sucre qui alternent avec les hautes herbes des marécages, les cabanes des colons perdues au milieu des bois; les poules et autres oiseaux domestiques qui font entendre leur caqueltement, les chiens qui aboient à l'approche du voyageur, jles vaches qui beuglent et interrompent ainsi le silence imposant de la forêt : tout cela indique que le moment est arrivé où le désert va être conquis et où la civilisation va pénétrer dans ce territoire jusqu'ailors plein d'épouvante et de mystère.

Les habitants du potrero ont déjà de belles plantations d^orangers et d'autres arbres; quelques-uns exploitent euxmêmes la canne à sucre avec des cylindres de bois dur. Je me rappelle, entre autres, l'usine de Chiacchi, immigrant autrichien, c'est-à-dire des provinces autrichiennes qui parlent italien ou slave, et auxquelles appartiennent la plupart des colons de Formosa. Celte manière d'exploiter la canne à sucre laisse sans doute beaucoup à désirer; c'est pourquoi cette culture implique nécessairement rétablissement immédiat d'une industrie pour en exploiter les profits, et par conséquent la possession de capitaux qui ne sont pas à la portée de tous les immigrants. Ajoutez à cela qu'on ne peut transporter la canne à sucre à de grandes distances : les frais de transport absorberaient les bénéfices. Il faut donc introduire des capitaux dans le Chaco; c'est la conclusion qui se dégage inévitablement de ces prémisses.

La colonie de Formosa a une superficie de 80.000 hectares, soit 32 lieues kilométriques ; elle est divisée en trente-trois

lots de chacras de 100 hectares chacune, hepueblo ou ville occupe 4 lots.

Autour de la colonie, il y a 57 lots d'ejido,ce qui fait 1700 hectares.

Au sud de la ville, comme à deux et demi ou trois kilomètres, se trouve la grande lagune Oca dont Teau est potable. La partie dite du potrero contient aussi diverses petites lagunes, entre autres celles appelées Martin Gmxias^ Las Couchas, Ipona, Au nord et au nord-ouest on trouve d'autres lagunes, dont les principales sont : les lagunes Blanca et la Horqueta. Dans la partie occidentale de la colonie on trouve Vestero Grajide ou Bellaco, dont le terrain ne convient ni pour l'agriculture ni pour l'élevage. Il y a en outre Testero Pneu et le Liià qui fournissent de l'eau au ruisseau Pucti.

Trois grands ruisseaux ou petites rivières sillonnent la colonie : ce sont le Formosa qui débouche dans le rio Paraguay ; le Pucii qui débouche dans la lagune Oca et le San Hilario^ qui débouche dans un bras du Paraguay. 11 faut nommer enfin le Chaja qui est un aftluciitdui^wci^, elle Salaberrj/, qui est un affluent du San Hilario,

La colonie de Formosa est une colonie nationale, c'est-àdire fondée par le gouvernement national et à ses frais ; elle fut formée à la fin de 1878 avec quatre-vingt et quelques familles. L'administration de la colonie a laissé beaucoup à désirer pendant les deux premières années, jusqu'à ce que M. Henri Victorica, chef du bureau des terres et colonies, vînt en faire la réforme.

D'après un rapport de l'inspecteur des forêts Miguel Gutierrez (1868), Formosa est située par 26*^ 11' de latitude sud et 60° 2S' 24" de longitude ouest du méridien de Paris.

La température inaxima de cette zone est de 30° centigrades, et la minima de 1 ,3 centigrades ; la moyenne est de 21° centigrades.

La pression barométrique maxima est de 773™"*, 81 la moyenne de 735"™, 59 ; la minima de 738™"», 46,

L'humidité relative moyenne est de 74, S millimètres^ la minima de 30 millimètres.

La pression moyenne de la vapeur d'eau est do 14""™, 74.

Les vents dominants sont : le Sud-Est, le Nord et le Nord- Est.

Les pluies sont fréquentes pendant toute Tannée, mais plus intenses de mars à mai.

Le terrain, qui a des dépressions considérables, présente une couche de terre végétale qui atteint sur les rives une épaisseur de 3S à 40 centimètres, et qui va en augmentant, d'après les rapports les plus certains, dans l'intérieur dn pays. Le sous-sol est d'argile mêlée avec du sable ; la végétaton exubérante enrichit par ses décompositions chimiques le sol supérieur et promet de récompenser le travail de l'immigrant.

Le campo a des plantes fourragères très bonnes pour engraisser le bétail. Il y a des eaux permanentes, des bois pour Tabriter pendant l'été contre les ardeurs du soleil et pendant l'hiver contre le vent et les pluies.

Voici maintenant les données statistiques du rapport:

Population, 1.477 habitants, dont S19 Argentins et 938 étrangers ;

Terre employée à diverses cultures : 311 hectares ;

Ai'boriculture ; 10.000 arbres;

Bétail, diverses espèces, 7.744 ;

Industries diverses, 22 ;

Maisons de commerce, 23 ;

Bâtiments divers, 420;

Clôtures de briques, de fil de fer, de palmier ou de bois, 96.000 mètres ;

Instruments de labour, 1.610; véhicules, 177.

Tout cela a été évalué plus de 600.000 piastres nationales

■ii-2 INK VISITE AUX CflLONIKS.

sans compter la terrain. La loi fixait alors le pris de 9.(100 piastres nationales pour les terrains cultivables et 7.730 pour les localités inférieures, la liene carrée.

Ces données sufliscot pour faire connaître l'importance de Formosa, celte création tout à fait nouvelle ; depuis iors, il 1 a été fait de nouvelles concessions de terrain ; il a été passé plusieurs contrats de colonisation ; enfin on a décrété l'élablissement de divers chemins de fer. '

Au nord de Formosa , à une lieue de distaocc coviron, od trouve une position intéressante et pittoresque, à laquelle od i a donné le nom de .Monteagudo ; c'est le nom d'un personnage qui a joué un rôle important dans les événements politiques | de ces Contrées sud-américaines. Il y a là une exploitation de bois qui a été fondée par un Français nommé Bétereté et qui appartient maintenant à son gendre, un Italien aicilion rf" nom de Danieri. Pierre-Julien liétereté est né à Bidache dan* le département des Basses-Pyrénées; il avait au momeiildc ■ ma visite 7i ans, dont il a passé ii en Amérique. Il ariiva à Montevideo au moment où cette place était assiégée iiar 1^^ général ex-président Orlbc ; il prit les armes ainsi quoi' grand nombre d'étrangers et entra dans la légion française, aux ordres du colonel Thiébaut, ex-officier d'artillerie de l'armée française, compagnon d'armes de (.îaribaldi etdelît'w dans la défense prolongée de cette ville, qu'on a appelôe la nouvelle Troie. Mais il ne voulut pas attendre la fin il" siège : il s'embarqua dans le convoi qui suivait rescailic anglo-française, quand celie-ei alla forcer le passage d'OWigado défendu par les troupes de Rosas, aux ordres de snu beau-frfere le général Lucio Mansilla. Le lecteur doit savoir que Rosas, en sa qualité de directeur de la politique argentine, s'opposait à la libre navigation des rivières. Béteretr s'établit à Corrientes où il demeura jusqu'à l'époque de la guerre du Paraguay ; il passa alors au Chaco où il fonJa

îfe-

lu'f

cet obrage; il fut le premier à s'établir au nord de Formosa. li s'était marié avec une Correntine dont il a eu cinq garçons et deux filles.

Il a fait beaucoup pour repousser les Indiens avec son gendre et ses fils ; ceux-ci marchaient toujours à Tavant-garde dans les expéditions dirigées contre les barbares. Mais il dit que les péons qu'il était obligé d'employer, rebut des provinces voisines, étaient parfois plus redoutables que les Indiens euxmêmes. Ceux-ci avaient l'habitude de faire leurs surprises au point du jour ; ils attaquaient avec des flèches et quelquefois avec des fusils. Dans une circonstance son fils aîné en abattit quatre.

Avant d'être à Monteagudo, Bétereté était plus haut, à Monte Lindo,

Les obrageros sont obligés d'employer un nombre considérable de péons pour abattre les arbres et de bœufs pour les transporter jusqu'aux bords de la rivière ; ici seulement on en a 240.

Maintenant que Bétereté a vieilli et qu'il ne peut plus travailler, il passe son temps à lire les journaux ; il veut absolument être au courant de la politique européenne.

Bétereté et Danieri vont faire place avecleuroAy^ye à une exploitation nouvelle, celle de la ramie qui va être faite sur une grande échelle par MM. Hamonet et C^c^ horticulteurs et marchands de graines à Buenos Aires.

J'ai vu à Monteagudo une plantation de caféiers ; mais je crois qu'il faut aller plus au nord pour que cette culture devienne réellement rémunératrice;

Les lagunes et les rives de Monteagudo sont peuplées de caïmans ; on les prend pour des troncs d'arbres, quand ils sont étendus sur le sable ; d'ailleurs ils ne sont pas dangereux, et s'empressent de plonger à l'approche de l'homme.

Ma dernière excursion sur le territoire de Formosa a été pour les établissements industriels de MM. Augier et Poucet. Ce sont deux distilleries. ^

L'usine de M. Augier est située à trois lieues de Formosa sur le bord de la petite rivière San Hilario, qui sépare les deux parties de l'établissement. La rivière est très profonde ; on la passe sur deux ponls construits avec des troncs de palmiers recouverts de roseaux et de terre.

L'usine proprement dite est au nord ; elle n'était pas encore finie lors de ma visite (août 1887). Le bâtiment a un toit de fer galvanisé.

La maison d'habitation est au sud sur une éminence ; elle a toutes les commodités possibles dans ces parages, des chambres avec cheminées, non seulement pour les maîtres de la maison, mais aussi pour les voyageurs, un salon, une salle à manger et de grandes galeries couvertes autour de l'habitation, où Ton peut défier l'intempérie, la chaleur et la pluie.

Au moment de ma visite, des Indiens étaient occupés à planter des orangers. Tout cela promet une demeure charmante, s'il peut y avoir quelque chose de charmant dans les forêts du Chaco ; mais tout est question de temps et de patience.

Jusqu'à présent ce pays ne laissait pas que d'avoir quelques inconvénients. Un des plus désagréables, c'était celui des insectes : pour s'en garantir M. Augier a du construire dans sa galerie un cabinet spécial qui est une véritable cage de toile métallique ; c'est là qu'il a mis son bureau, et c'est là qu'il s'enferme pour travailler.

Mais les insectes disparaissent devant l'homme ; la population les met en fuite et surtout le défrichement suivi de la culture ; il n'est donc pas étonnant qu'ils aient pullulé et multiplié dans le Chaco, quand personne ne venait les déranger dans leur domaine incontesté.

M. Augier a fait de vastes plantations de canne à sucre sur les deux côtés de la rivière ; il pense les étendre encore pour la consommation de sa fabrique. Il occupe les Indiens soumis, mais il n'en trouve pas assez ; aussi est-il obligé d^al- 1er chercher des ouvriers jusqu'au Paraguay. On se ressent donc du manque de bras parce que la récolte de la canne à sucre ne souffre pas de retard-

Les planteurs disent que la canne h sucre du Chaco est supérieure à celle de Tucuman ; elle exige moins de soins puisqu'elle n'a pas besoin d'irrigation ; la rosée lui suffit. Enfin la rivière constamment navigable (le Paraguay et le Parana) lui fournit un moyen de transport facile et peu coûteux.

M. Augier et tous les cultivateurs disent que, si l'on veut avoir de bonnes plantations, il faut abattre, défricher la forêt; les terrains découverts ont peu de terre végétale. Ce détrichement est donc la condilion si?îe qua non de l'agriculture dans le Chaco : c'est la réponse que l'on peut faire à ceux qui se plaignent de la destruction des forêts de ces contrées, tout en admettant qu'il y ait des précautions à prendre pour leur conservation et leur reproduction.

M. Augier est ici depuis 1882; il a étudié la culture de la canne à sucre en Espagne, dans le royaume de Valence. Voici les détails qu'il m'a fournis sur cette culture :

La canne à sucre produit 80 tonnes par hectare, mais cette production peut atteindre le chiffre de 100, et elle donne 14 0/0 d'alcool rectifié.

Une plantation de canne à sucre peut durer jusqu'à 15 ans.

La tonne de canne apportée à la fabrique vaut 4 piastres nationales ; le gallon d'alcool (3 litres 80 centilitres) vaut d'une piastre 20 centavos à une piastre 30.

100 kilogrammes de mélasse à 40 degrés Beaumé rendent 30. litres d'alcool à 96 degrés.

24« r.NK VÏSITK AUX COLOMKS

100 kilogrammes de canne à sucre rendent 9 litres et demi d alcool rectifié à 100 degrés.

Le défrichement d*un hectare revient à ce qui suit: abattre les arbres, 30 piastres nationales ; les couper, les brûler, 80 piastres.

On fait la culture avec la pelle et la pioche, à raison de 70 centavos le mètre, ce qui fait 35 piastres par hectare. Oh met les sillons à 2 mètres de distance.

Les péom gagnent de 10 à 14 piastres nationales par mois ; on leur donne la nourriture et le logement dans des hangars.

La nourriture consiste en mais, haricots, riz et viandes salées.

Les Indiens reçoivent de 8 à 10 piastres.

M. Augier pensait cultiver une centaine d'hectares. Les prix desanimaux de travail sont : le bœuf, 30 piastres; le cheval, 20 piastres; la vache laitière avec veau, 2o piastres; la mule, 30 à 33 piastres.

Le Chaco convient parfaitement pour l'élevage des bêtes à cornes, des moutons et des porcs.

Pour peupler le Chaco comme la République Argentine en général, il faudra combiner Tagiûculture avec Télevage.

Il n'y a que le cheval dont l'acclimatation n'est pas très facile dans le Chaco; il s'y affaiblit, il souffre d'un mal appelé le mal de cadera qui paraît attaquer l'épine dorsale. C'est pourquoi on préfère les mules ; cet animal hybride a beaucoup plus de résistance et est moins exigeant, moins délicat pour son alimentation comme l'âne dont il procède. Il parait que, plus on remonte vers le nord, plus Tacclimatation devient difficile ; c'est à tel point que dans la province brésilianne de Mato-Grosso il faut le remplacer par le bœuf; c'est le bœuf qui sert de monture. Je me suis demandé pourquoi on n'introduisait pas le chameau dans ces pays, dont certaines

DE LA RKPIJBLKJUK ARGENTINK 24T

parties, par Paridité et le manque d'eau, ne ressemblent pas mal à l'Arabie.

L'établissement de M. Poncet n'est pas bien éloigné de celui de M. Augier ; mais on ne peut y aller en ligne droite parce qu'il faut suivre les sinuosités infinies de la rivière San Hila»rio.

M. Poncet est un Français comme M. Augier.; maiSj tandis que M. Augier est marié avec une Espagnole, il a pris, lui, une femme parisienne. Cette dame supporte parfaitement la vie du Chaco, parce qu'elle travaille beaucoup et qu'elle a Tespérance d'obtenir de bons résultats.

M. Poncet occupe les Indiens comme M. Augier; il dit qu'ils gont bons travailleurs, qu'ils reviennent moins cher que }es autres péons, mais il faut rationner les familles. Il ajoute qu'ils ont un défaut, celui de s'enivrer le samedi : pour satisfaire cette passion irrésistible, il ont l'habitude d'aller à la ville. C'est pourquoi il a pris le parti de leur donner du tafia afin de les retenir à la maison ; de cette manière,, leur ivresse a raoins d'inconvénients, et insensiblemejit onj^rrivera à les corriger ; il faut faire la part du feu. .•

M. Poncet dit que le défrichement d'un hectare coûte de 120 à 130 piastres ; il faut réserver le bois, au lieu de le bru* 1er ; le bénéfice donné par la canne à sucre est de 800 à dOOO piastres nationales, car le rendement est de 20 tercerolas do tafia que l'on vend à raison de 40 piastres.

D'après lui, l'épaisseur de la terre végétale est de 40 àSO centimètres dans la forêt ; hors de la forêt elle n'est que de 2 centimètres.

La terre convient pour l'oranger, le pêcher, le bananier, la vigne, les légumes, les asperges ; mais elle ne convient pas pour le pommier ni le poirier. M. Poncet a semé de la luzerne ; il affirme être le premier de la colonie qui ait tenté cette culture. Il ne convient pas, dit-il, de planter la canne à

2i8 LNK VISITE AUX COLONIES

sucre à plus de 4 kilomèlres de l'usine, à cause des frais de transport. Le travail de la distillation dure 3 mois.

]^ine Ponce t a donné trois noms aux plantai ions ; Tune s'appelle le Ruban j l'autre la Mignonneiie, la troisième, Trianon ; ce sont des souvenirs de la vie parisienne.

M. Poucet est venu ici au commencement de 1883; il est associé de M. Maréchal, ex-propriétaire du Grand Hôtel de la Paix à Buenos- Aires. Il a servi dans l'armée française aux ordres de Boulanger qui était alors (1870-71) commandant d'un bataillon de chasseurs a pied. 11 conserve une lettre que lui a adressée son ancien chef devenu colonel et qui finit pat cette phrase : « Je recevrai toujours de vos nouvelles avec plaisir. »

J'avais pour compagnon de voyage dans ma visite aux établissements de MM. x\ugier et Poucet, le juge de paix de Formosa, le capitaine Cavenago. Cet officier a parcouru le Chaco dans toute sa largeur avec son beau-frère le colonel Fontana, qui depuis lors est devenu gouverneur du territoire national du Chubut dans la Patagonie.

L'expédition mit 70 jours à arriver de la rive du Parana à Salta. Ceci se passait en 1870. Avant cette époque les chefs militaires ignoraient complètement ce qui se passait dans rinlérieur de ce vaste territoire ; ils ne dépassaient pas la ligne des fortins qui formaient la frontière contre les sauvages. Postérieurement le colonel Sola, gouverneur de Salta, fit une expédition de cette ville à la rive du Paraguay, mais il perdit en route la moitié de son monde.

Comme la chaleur était très forte, nous attendîmes la nuit pour rentrer à Formosa; nous nous mimes en marche par une obscurité presque complète. M. Augier nous avait donne un guide mulâtre et sourd, qui comprenait ce qu'on lui disait par le mouvement des lèvres. Il ne prononça pas un mol pendant tout le voyage. Impossible de galoper parce que nos

chevaux buttaient à chaque pas dans] ces sentiers primitifs ; il fallait aller au trot ; le chemin e^t aussi long que fastidieux quand on ne voit pas les objets autour de soi. Heureusement un grand incendie vint éclairer l'horizon h Vorient, et nous servit de phare dans ces ténèbres opaques. On sait que c'est rhabitude de ces contrées d'incendier les herbes sèches pendant Tété ; or quelquefois Tincendie atteint des proportions considérables et gagne plusieurs lieues d'étendue. Grâce à celui-ci, nous pûmes rejoindre Formosa sans encombre, quoiqu'à une heure assez avancée.

Parmi les essais de colonisation faits dans le Chaco il faut compter la colonie Aquino.

Cette colonie fut fondée le 21 juin 1882 à sept ou huit lieues au-dessousdeFormosa,parMM.RatinoetVescovo, négociants de Buenos Ayres. Le nom d'Aquino (lui venait d'une île qui se trouve dans cette localité.

Un autre négociant de Buenos Ayres, M. Saralegui, acheta la part de Ratino, et Tentreprise prit alors le nom de Vescovo et C'°.

Malheureusement il arriva que Ratino, qui était Tadministràteur delà colonie, fut assassiné par des péons paraguayens qu'il avait à son service et qui commirent ce crime pour lui voler une somme d argent qu'il venait de recevoir.

Ceci eut lieu le 3 mai 1883.

Les associés ne purent se mettre d'accord, et la société fut dissoute en 1883.

Les colons sans direction continuèrent à rester sur place jusqu'à la fin de 1886; à cette époque ils abandonnèrent la localité et se dispersèrent.

Il y avait une quarantaine de familles qui avaient commencé à cultiver la canne à sucre, mais ils n'avaient personne à qui vendre leurs produits, et encore moins les capitaux

250 L'NK VISÏTK ATX COLOMHS

nécessaires pour installer une usiae; ce fut là le motif de la dissolution de la colonie,

Le gouvernement du Chaco avait proposé au gouvernement national de prendre la colonie à son compte, pour ne pas laisser perdre rétablissement commencé ; mais sur ces entrefaites, ce dernier avait renoncé au système des colonies officielles.

Plus tard, en 1887, un nouvel entrepreneur se présenta qui redemanda la concession du même terrain, pour reconstituer la colonie sur de nouvelles bases; ce fut M. Gabriel Vigneau, négociant français de Buenos Aires, qui lui a donné le nom de colonie franco-argentine. Je ne Tai pas visitée depuis lors.

Buenos Aires; juillet 1888,

Pour aller de Corrientes h Resistencia^ on prend un petit vapeur qui fait le trajet deux fois par jour, le matin et l'aprèsmidi. On met une heure environ à arriver au port de Barranqiieras. Ce mot indique que la position est assez élevée {barranca^ berge). Il y a là quelques baraques de palmiers et de roseaux, où Ton a installé les employés du port. Au moment de mon arrivée, il y avait aussi des femmes et des enfants indiens prisonniers de guerre, qu'on venait d'amener des forêts du Chaco.

Après quelques minutes passées à les observer, je monte dans la diligence qui doit me conduire à la ville de Resistencia, à huit kilomètres dans l'intérieur. Ce véhicule est une voiture traînée par trois mules. Dans le Chaco, on préfère les mules aux chevaux^ parce qu'on les conserve plus facilement : je l'ai déjà dit. Nous traversons un pays plat, marécageux, coupé de lagunes, émaillé do bosquets, en résumé assez monotone.

A moitié chemin nous trouvons l'usine (distillerie,) de M. Boggio, industriel italien. Cet établissement date de 1881. Le maître a eu le malheur de perdre la main gauche dans un engrenage par suite d'un mouvement involontaire. Il est marié avec une Française d'Orléans.

L'usine produit 2.000 litres d'eau-de-vie par jour, ce qui

suppose une élaboration de 400.000 arrobes de cannes à sucre par saison.

La plantation, le champ de cannes à sucre, embrasse une étendue de 85 hectares ; mais le propriétaire possède dix lots de terrain qu'il se propose de cultiver successivement. A ce sujet, il dit que la terre est bonne, quoique pas sur tous les points, mais assez dure à travailler. Au moment de la récolle, il emploie un personnel de quatre-vingt et quelques personnes; toutes sont indiennes, excepté les hommes techniques; le chauffeur lui-même est un Indien.

Boggio dit qu'il faut observer la justice avec les Indiens, que c'est là Tunique moyen d'en obtenir tout ce qu'on veut, et il ajoute que sans eux Texploilalion du Chaco serai impossible. Il a bâti pour les loger un grand hangar en maçonnerie; mais ils préfèrent leurs hutles de roseaux et do plantes aquatiques dans lesquelles ils sont campés aux deux côtés d'une lagune, à une petite distance de l'usine. Ils forment deux campements {Tolderias), parce qu'il y a des individus de deux tribus distinctes. Nous visitons le campement le plus rapproché, nous entendons des chants; une jeune Indienne a été piquée par un serpent. Le patron lui a fait des injections de permanganate de potasse et lui a fait avaler des gouttes d'ammoniaque ; il prétendait la guérir par les procédés scientifiques; mais les femmes indiennes ne l'ont pas entendu ainsi ; elles l'ont prise pour lui appliquer la médecine des tribus.

La malade est donc étendue sur le sol ; une femme lui soutient la tête dans ses mains et la lui couvre avec un foulard, tandis que la médecine est agenouillée à côté de la jambe malade, parce que l'enflure s'est étendue de la cheville du pied à la partie supérieure, et faisant une espèce de tube avec les mains, elle l'applique sur la cuisse et en approche ses lèvres eu poussant des cris lamentables, que les autres femmes répètent en chœur, en passant alternativement et

repassant les mains du haut en bas de la cuisse et de la jambe.

C'est un véritable exorcisme. Notre arrivée a interrompu les chanls et les friclions ; mais ils n'ont pas tardé à recommencer après notre départ.

Entre temps, les hommes et les enfants étaient groupés alentour. Deux ou trois vieux Indiens étaient assis ou à moitié couchés sur leurs nattes et regardaient faire les femmes; quelques-uns portaient des chapeaux Bolivar; celte coiffure civilisée produisait un singulier effet sur ces têtes sauvages, dont les cheveux ressemblaient pas mal à des crins de cheval. Ces Indiens appartiennent à la tribu des Tobas.

Boggio pense à établir une école pour élever les enfants de la tribu ; il vieni de recueillir deux orphelins apportés par la dernière razzia. Il a déjà adopté une jeune Indienne de quinze à seize ans, qui a la figure tatouée; elle commence à parler français, elle a le caractère très gai; on lui a donné le nom de Carmen.

L'usine de Boggio a aussi un moulin à farine. La canne à sucre que Ion cultive ici provient de Tucuman ; elle a élé donnée par le général Roca; on la dît originaire de Taïti.

Nous visitons le verger et le potager; nous voyons là des orangers, des pêchers, des plants de vignes, des asperges, des oignons, des artichauts, des laitues, des haricots, des choux, je ne sais combien d'autres espèces de légumes, et plus loin une luzernière.

Pour ne rien oublier des circonstances favorables de la localité, je dois dire que l'eau de la lagune voisiné est potable de même que Teau des puits.

J'ai visité la ville de Resistencia à deux reprises, la première fois au mois d'août 1887, la seconde fois au mois d'octobre 1888.

Resistencia est la capitale du Chaco austral. On prétend

2oi UNE VISITE AUX COLONIES

que la position aurait pu être mieux choisie. Les cuatu^as de la ville ont 100 mètres de côté, les rues ont 25 mètres de large. Les cuadras sont divisées en quatre sections de 50 mètres chacune, ce qui fait que les maisons sont assez éloignées les unes des autres, au moins sur la place centrale. Cependant à ma première visite, il y avait déjà un grand nombre de Bâtiments en maçonnerie.

Cette place centrale est spacieuse, elle embrasse quatre ctiadras séparées par deux rues centrales qui forment l'axe de la ville et qui ont 50 mètres de large ; des allées diagonales la traversent obliquement ; dans les triangles ainsi formés on a semé de- la luzerne et planté des arbres tout à Fentour.

A Touest de la place on remarquait dès ma première visite une belle maison d'école qui porté le nom du docteur Benjamin Zorrilla, ancien chef du département de Téducation.

Des jardins, des quintas, des hiœrtas embellissent la ville improvisée ; car, il faut le dire, les progrès de Resistencia ne datent guère que de 1885, bien qu'elle ait été fondée en 1878 sur le terrain occupé autrefois par les jésuites sous le nom de mission de San Fernando,

Resistencia a une garnison assez nombreuse, soit deux bataillons d'infanterie et un régiment de cavalerie. Les chefs, les officiers ont pris des terrains, bâti des maisons, abattu, défriché la forêt, planté des arbres fruitiers ou d'ornement^ fait des jardins et des qiiintas.

Le 24 août je fais Une excursion à cheval aux environs de la ville avec deux amis. Nous passons à côté de la maison du colonel Avalos, à l'ouest de la ville ; c'est une construction assez élégante entourée d'orangers et d'arbres conservés de la forêt primitive. Elle est située sur une éminence relative* ment élevée qui domine une lagune.

C'est cette position qui a donné le nom à la ville ^ car elle

rappelle un fait historique. C'est là que le colonel Avalos opposa pendant longtemps une résistance opiniâtre et invincible à une multitude dlndiens qui étaient venus l'attaquer : de là le nom de Resistencia.

Nous traversons plusieurs fermes de colons et nous arrivons chez un Irlandais nommé Joseph Barnes. La famille de ce colon se compose de dix personnes. 11 a des filles très bien élevées dont Tune est mariée avec un citoyen argentin ; elles parlent l'espagnol de même que les fils ; quant à lui, il n'entend pas celte langue, ce qui [ne laisse pas que de le contrarier.

Cependant à l'aide de quelques mots anglais conservés dans ma mémoire, j'ai pu engager une espèce de conversation avec lui, et alors, plein de contentement, il m'a fait voir une foule de plans, de cartes, de livres et de descriptions de l'Australie ; car avant de venir en Amérique il a habité longtemps ce pays-là ; l'ayant quitté, il se rendit en Angleterre dans l'intention de passer au Texas ; mais le ministre argentin, avec qui il eut occasion de parler à Londres, le décida à venir dans la République Argentine.

Il voulait monter une grande laiterie et il a réalisé son intention jusqu'à un certain point, mais non point avec les proportions qu'il aurait voulu lui donner pour des* circonstances indépendantes de sa volonté.

Les fils de Barnes sont tous nés en Australie. Il a actuellement 180 vaches et fabrique d'excellent fromage. Sa maison cachée entre les arbres et les treilles domine une grande lagune assez profonde, où on entend crier les oiseaux aquatigues. Sa quinta pleine d'arbres tît de fleurs forme un con^ traste remarquable avec la nature sauvage et sombre qui l'entoure.

Un fih de Barnes est monté à cheval pour nous accompagner et nous servir de guide dans notre excursion ; il nous mène au bord d'une lagune qu'on appelle la lagune noire à

^ 2o6 UNE VISITE AUX COLONIES

cause de la couleur de ses eaux, et eu effet elle est noire comme de Tencre.

Plus loin nous trouvons le liio Negro qui porte ce nom pour le même motif. On prétend qu'il a des vertus médicinales très remarquables, surtout comme dépuratif; à ce litre, il mérite d'appeler Tattention des médecins et des malades.

Le Rio Negro est excessivement sinueux comme toutes les rivières du Chaco ; il est très encaissé, et, quoique les eaux soient très basses en ce moment, il n'est pas guéable.

C'est pourquoi nous ne pouvons passer de l'autre côté où nous apercevons plusieurs maisons de colons. Ces colons ne cultivent guère que le maïs jusqu'à présent.

Notre guide, nous conduisant à travers la forêt, nous a fait passer au milieu d'un bois de ces plantes qu'on appelle jasmins du Paraguay, et qu'on devrait tout aussi bien appeler jasmins du Chaco. Car ils y sont excessivement nombreux et au printemps ils embaument l'air de leur parfum délicieux. J'ai connu un général qui, chargé de conduire une expédition dans le Chaco, recherchait de préférence les endroits de la forêt où cet arbuste abondait le plus pour y établir son camp.

Le lendemain (^23 août) le colonel Blanco et le colonel Reynolds, gouverneur intérimaire du Chaco, m'ont conduit chez le colon Mutter (Ezéchiel) ; c'est un colon autrichien, mais qui parle italien comme la plupart des autres colons ; il a cinquante et quelques années ; il est arrivé directement à Resistencia en 1879, après avoir passé seulement vingt-quatre heures à Buenos Aires.

Son habitation est une maison de bois avec toit de palmier, galerie couverte, et divers appartements, au milieu d'une cour entourée d'une palissade, ce qu'on appelle ici un fort. La cour intérieure très propre fait face à une avenue d'orangers et confine à l'est à un petit jardin où l'on trouve tous les légu-

mes d'Europe. A l'entrée de l'avenue d'orangers il y a deux palmiers. Au nord-est se trouve un grand parc à bétail où Ton enferme les animaux pendant la nuit. Au delà au nord et à l'ouest s'étend la forêt, à peu près impénétrable.

Ezéchiel Militer est un des colons les plus laborieux et les plus honnêtes. Il a dix enfants des deux sexes, ce qui fait une famille de douze personnes en y comprenant le père et la mère. Celle-ci reçoit d'Europe, de son pays natal, un remède, un antidote qui guérit la piqûre des vipères ; il est fait de l'infusion d'une plante qui croît sur les montagnes du Tyrol ; jusqu'à présent, elle compte trente-deux cas de guérison.

Quelle est cette plante qui a tant de vertu? C'est un secret.

Mutter m'a paru un peu démoralisé; sans doute, à cet âge, on ne s'acclimate plus aussi facilement dans un pays neuf et où il y a à faire un nouvel apprentissage de l'agriculture et de la vie ; il a la nostalgie ; sa femme cherche vainement à le distraire; il ne veut pas sortir de la ferme, pas même pour aller à la ville.

Cependant notre visite lui a causé une grande satisfaction; il nous a régalés d'un excellent déjeuner, en mettant à notre disposition tous les éléments culinaires dont il pouvait disposer, auxquels nous avons ajouté ceux que nous avions apportés dans notre véhicule, car dans le Chaco, comme sur la mer, il ne convient pas de s'embarquer sans biscuits.

Mais pour aucun motif, il ne consentit à s'asseoir auprès de nous : il ne se considérait pas comme digne de cet honneur. Quand nous nous retirâmes, Mutter nous dit qu'il était aussi content que s'il avait reçu la visite de Tempereur. Evidemment cet homme est ou était un vrai kaiserlick.

Ces Autrichiens ont, à ce qu'il semble, le sentiment de l'autorité très enraciné dans le cœur. On m'a rapporté que, lorsque M. le ministre d' Austro-Hongrie visita les colonies du Chaco pour se rendre compte de la situation de ses compatriotes, ceux de Resistencia voulurent raccompagner à pied

jusqu'au port de Barranqueras, afin de lui témoigner ainsi leur respect et leur reconnaissance; mais le ministre ne voulut pas leur imposer une promenade aussi longue : il les congédia à moitié chemin.

Ce sentiment louable sans doute, mais évidemment e^^agéré, ne serait-il pas un reste de cet atavisme qui, aussi bien en Amérique qu'en Europe, rend si difficile le fonctionnement des institutions libres?

Quant à la nostalgie de Multer, assez commune d'ailleurs chez les immigrants, surtout pendant les premiers temps, je crois qu'il faut l'attribuer en grande partie au système dispersif, qui consiste à établir les familles à de grandes distances les unes des autres, au lieu de ies rapprocher dans un centre commun, oii les instincts de sociabilité pourraient se développer à leur aise : l'homme, a dit Aristote, est un animal sociable.

La colonie Resistencia, dit un rapport du commissaire Ventura Gazi (188t), dont le point central se trouve situé à 2T 27' 23" de latitude sud et à 30° environ de longitude ouest du méridien de Greenwich, a pour limites à l'est le bras du Rio Parana, appelé Barranquero, au nord la rivière ïragadero, à l'ouest et au sud les territoires du Chaco central; elle est traversée à peu près, de Test à l'ouest par le Rio Negro, lequel à peu de distance de son embouchure présente le port San Fernando^ situé presque au centre de la colonie. Elle a naturellement de grands avantages au point de vue commercial; en effet, ces deux ports, l'un au centre, l'autre à sa limite est, facilitent au plus haut degré l'importation et l'exportation des produits.

La population de la colonie à celte époque se composait de cent quarante-sept familles avec un total de 873 habitants.

Le même rapport accusait un total de 1*183 hectares

cultivés en maïs, presque tous, et les autres de diverses autres cultures, dont on évaluait le produit à 19.338 piastres.

On évaluait le total des bâtiments à 36.841 piastres, le total des animaux de labour et autres à 43.080 piastres, le total général des instruments de labour et autres à 10.467 piastres. Total général des valeurs : 163.827 piastres.

La colonie Resistencia est une colonie nationale, c'est-àdire qu'elle a été fondée directement par le gouvernement national, installée à ses frais et administrée par ses employés.

Etant retourné à Resistencia, en octobre 1888, j^ai pu remarquer de grands progrès accomplis dans Tespace d'une année. On a bâti un grand nombre de maisons et on continue à en bâtir tous les jours ; les briqueteries sont en complète activité; elles ne peuvent fournir assez de matériaux. Le général Donovan, gouverneur du territoire, a pris l'initiative de la construction d'une église qui aura quarante-sept mètres de long et vingt-deux mètres de large. Il pousse à la fondation de nouvelles colonies. Enfin, de toutes parts, on sent un souffle d'activité qui va transformer le désert.

Etant à Resistencia, j'ai assisté au départ d'une expédition qui allait fonder un nouveau centre de population dans Tintérieur du Chaco, à iV^/>«^e, à quarante-cinq lieues de cette capitale. Le tableau ne manquait pas de pittoresque; la marche était ouverte par les grandes charrettes qui portaient les bagages, les enfants et une partie des femmes; car. des femmes accompagnent toujours les soldats dans leurs expéditions.

D'autres femmes allaient à cheval, portant des enfants en croupe et le cigare à la bouche. Quant aux soldats, ils montaient des mules, dont la plupart n'avaient pas encore été domptées et qui donnaient fort à faire à leurs cavaliers; mais, m'a-t-on assuré, avec la marche tout cela allait s'arranger. Cependant la colonne s est ébranlée aux sons de la musique

militaire qui annonçait son départ. Enfin tout cela avait un air de solennité imposante, bien propre pour suggérer des réflexions sérieuses à l'esprit méditatif qui a les yeux fixés sur l'avenir.

Ce camp militaire, que l'on allait établir dans les forêts du Chaco, me faisait penser à ces castra stativa que les Romains installaient dans les forêts de la Gaule et de la Germanie et qui furent le point de départ de villes et de cités florissantes. A Resistencia, j'ai assisté encore au départ d'une expédition d'une autre espèce, destinée aussi à dominer le désert du Chaco ; c'étaient des constructeurs de télégraphes qui allaient établir une communication électrique entre le littoral et la province de Salta, en suivant le Rio Bermejo. Les individus chargés de ce travail étaient armés de toute espèce de carabines et de fusils, pour aller à la chasse et pour se défendre contre les Indiens.

Le mauvais temps m'a obligé à abandonner plusieurs excursions projetées aux environs de Resistencia, et principalement aux rives du Tragadero et du Guaycuru^ où une compagnie appelée la Colofiizadora popular est en train d'établir une nouvelle colonie. Etant à Santa Fé, j'avais assisté à l'embarquement de plusieurs chefs de famille qui allaient visiter ces parages, et je les ai retrouvés àCorrientes. Cette Colonizadora a projeté la fondation d'une vingtaine de colonies dans le Chaco, oii elle se propose de cultiver surlou les plantes oléagineuses et la ramie, cette plante textile don j'ai déjà parlé.

Parana, novembre 1888.

La ville de Bella Vista mérite réellement le nom qui lui fut donné par ses fondateurs; c'est une des meilleures positions des bords du Parana, peut-être préférable à celle de Corrienlos elle-même. Du haut de la falaise où elle est située, la vue embrasse une grande étendue du fleuve majestueux et du Chaco lointain; on peut apercevoir, quand l'atmosphère est limpide, les cheminées des usines de Tacuarcndi et de Villa Ocampo, à plus de trente kilomètres de distance. Cette ville qui n'avait pas eu d'importance, jusqu'à ces derniers temps, fut fondée en 1826, par le général Ferré, un des gouverneurs les plus connus de la province.

Une des choses les plus curieuses qu'on y trouve, ce sont deux grandes lagunes, dont Tune ne tarit jamais, et qui sont entourées d'orangers superbes. Ce pays est d'ailleurs, et par-dessus tout, le pays des orangers. Il y a des quintas où Ton compte par milliers ces arbres précieux, qui, plantés en ligne droite, présentent les perspectives les plus pittoresques, sur les collines et sur le fleuve qu'on aperçoit au lointain; et, quand ils sont chargés de leurs fruits dorés, on croirait être dans le jardin des Hespérides.

Laissant toute poésie de côté, bien des personnes pensent que l'oranger est le meilleur produit de cette terre, et que la meilleure spéculation que l'agriculteur puisse faire, c'est de planter des orangers.

Le département de Bella Vista est un des centres d'opérations de la société la Colonisatrice de Corrientes, dont le président est le docteur Don Mariano Loza, de Goya.

Cette société va établir deux colonies dans ce déparlement : lune s'appellera Progreso; elle est située à deux lieues et demie environ au sud de la ville; l'autre, qui s'appellera Très de Abril (c'est l'anniversaire de la fondalion de Corrientes en 1S88), sera située à une distance à peu près égale, au nord.

Cette société doit durer vingt ans, avec faculté de se proroger; son domicile légal est à Goya. Le capital est d'un million de piastres nationales, divisé en dix mille actions, de cent piastres nationales chacune.

Voici maintenant les principales clauses de contrat de colonisation :

Le colon achète à la Colonisatrice une concession de vingt-cinq hectares, pour la destiner uniquement à la culture, payable en cinq annuités.

La Colonisatrice fournira au colon : i^ des matériaux pour construire sou logement, jusqu'à concurrence de cent piastres nationales ; 2'' des preux et du fil de fer pour enclore la concession ; 3° deux paires de bœufs, un cheval et une vache laitière avec veau ; 4° deux charrues, deux pelles et des semences ; 5° la nourriture, à raison de 6 piastres par mois, pour chaque personne capable de travailler, et la moitié aux enfants de 4 à 10 ans. Ces avances sont remboursables avec intérêt à 10 0/0.

La compagnie vend les concessions à vingt piastres nationales l'hectare au comptant et à vingt-huit piastres à cinq ans de terme. Dans chaque colonie, il y aura un village central composé de 256 carrés d^un hectare chacun.

La colonie Progreso qu'on était en train d'installer, au moment de ma visite, a cent cinquante concessions, dont on livre une au colon et dont on réserve l'autre à côté, en lui

laissant la préférence pour Tacheter à un prix plus élevé. Le village contiendra 100 hectares et sera construit sur les bords du Parana.

Entre la colonie projetée et la ville de Bella Vista se trouve une usine importante, connue sous le nom de Santa Angela ; elle date de 1887. C'est une distillerie dont les propriétaires, Pedro Morelli et C'% se sont engagés à acheter tous les produits de la colonie.

La force motrice des machines est de 150 chevaux; on emploie pour combustibles le charbon de terre, le bois, les épis de maïs dépouillés de leur grain et la bagasse de la canne à sucre.

L'établissement a des plantations qui lui appartiennent; il achète aussi des matières premières aux producteurs du voi- * sinage. Disons à ce sujet que les cultures les plus rémunératrices de ce département sont : l'arachide, la patate, le tabac, le manioc, le maïs et le sorgho.

Pour compléter ce qu'il y a à dire pour le moment sur les travaux de la Colonisatrice, il faut ajouter qu'au sud delà colonie Progreso et au nord de Làvàlle elle a acheté un terrain de trois lieues de face sur le fleuve avec 11.000 vares de fond, et qu'elle se propose de le coloniser avec des familles françaises.

Lavalle peut aussi être considérée comme une colonie; mais elle est peuplée surtout d'Américains. Pour la fonder, le gouvernement avait exproprié le terrain compris entre le Parana et la rivière de Santa Lucia. Elle est composée de 320 chacras de 450 vares de côté. C'est en quelque sorte Yegido de Santa Lucia.

Parmi les essais de colonisation faits dans celte région de Corrientes, il faut nommer une colonie fondée au, couchant de Goya par M. Jacinto Rolon; elle a déjà plus de quatre ans d'existence; elle se composait, au moment de ma visite,

d'environ six cents personnes, toutes originaires des environs de Venise. On alteudait prochainement de nouvelles familles. Il y a dans cette colonie 69 bâtiments, dont 47 sont de briques.

Cette colonie, comme la ville de Goya elle-même, a le défaut d'être dans un endroit sujet aux inondations.

Parana, novembre 1888.

Pour passer à Villa Ocampo, je me suis embarqué à Bella Vista dans ua petit vapeur qui met à peu près une heure à arriver au port.

Quant au village, il est à une trentaine de kilomètres dans rinlérieur du Chaco. L'aspect de ce port est assez pittoresque, quoique, ou parce qu'il est encore très primitif.

J'ai trouvé là deux navires d'outre-mer, un anglais et un norvégien qui viennent faire un chargement de bois; un vieux ponton qui sert de dépôt pour les marchandises; deux goélettes attachées à la rive que le fleuve ronge avec une rapidité effrayante ; un grand nombre de poutres et de dormants de qiiebracho épars sur le sol ; une locomotive qui se promène de côté et d'autre ; des tentes à moitié déchirées do Paraguayens qui sont venus vendre des oranges ; des chèvres qui sautent et qui bondissent par-dessus les rails; une baraque en bois avec un toit de tuiles de Marseille qui loge le receveur des renies nationales, construite à deux mètres audessus du terrain, et à laquelle on monte forcément par un escalier, parce qu'elle est exposée aux inondations; une espèce de magasin ou de dépôt construit d'après le môme système, avec escalier aussi et recouvert d'un toit de fer galvanisé; plus loin, au milieu des arbres conservés de la forêt primitive, une auberge, je me trompe, un hôtel de planches comme tous les autres bâtiments avec toutes les

266 UNE VISITE AUX COLOiNIES

commodités culinaires et autres possibles clans ces parages ; enfin quelques rmichos à moitié cachés dans la végétation inextricable du Chaco, et au milieu de tout cela le chemin de fer qui conduit à Villa Ocampo. Une rivière assez importante débouche dans le port; elle porte en langue indienne le nom significatif de rivière des moustiques, et elle justifie parfaitement son nom.

Le chemin de fer est pourvu d'un téléphone qui met en communication le port et le village.

Au port, il m'a fallu attendre l'arrivée du train ordinaire qui fait le service de rétablissement; il n'est arrivé que l'après-midi, apportant un chargement de. bois. Enfin je me mets en route avec l'administrateur de la colonie Ocampo, M. Lacroix, un fils de Français né dans la province de Salla. Pour arriver au village il faut passer viugt-sept ponts, dont le plus long est celui du Parana-Mini, un bras du grand fleuve, qui vient de la hauteur de (iOrrientes et qui débouche à la hauteur de Goya.

Sur le côté occidental de cette rivière, il y a un groupe de maisons qu'on appelle le pueblo de t<an Vicente. Quelques personnes opinent que c'est là qu'on aurait dû placer le village, parce que la position est plus élevée et plus accessible, d'autant mieux que la rivière est navigable.

Quoi qu'il en soit, ces travaux donnent une idée de l'importance de l'œuvre qu'on a accomplie à travers les forêts et les marécages du Chaco; car toute cette partie du terrain forme une zone essentiellement spongieuse et sujette aux inondations périodiques du grand fleuve.

Villa Ocampo a l'inconvénient d'avoir été mise dans un bas-fond. On s'en aperçoit aux jours de pluie. Abstraction faite de ce défaut, il faut reconnaître qu'elle a de grands et beaux bâtiments, tels que la maison de l'administration, située à l'est de la grande place centrale, la distillerie, l'usine à sucre, une élégante chapelle dont la construction a coûté

vingt mille piastres, la maison de la Banque nationale, le magasin d'administration, enfin un grand nombre de maisons particulières.

La grande place centrale, quoique encore assez solitaire, deviendra avec le temps un ornement pour la ville.

Dans la quinta de l'administration, j*ai pu me convaincre que la terre convient pour toute espèce d'arbres et de légumes. Quant aux colons de Villa Ocampo, ils cultivent surtout la canne à sucre et le sorgho.

Le lendemain de mon arrivée (12 octobre) M. Lacroix m'a conduit à la scierie mécanique qui est siluée à sept kilomètres plus loin dans la direction de l'ouest.

Le quebracho est le bois qu'on exploite de préférence ; on en fait des dormants pour les chemins de fer. Il est apporté à la scierie par des charrettes à bœufs d'un système particulier qu'on appelle dans le pays alza-primas ; ce sont deux grandes roues hautes de 3° 40 sous lesquelles on suspend l'arbre équarri au moyen de chaînes de fer. Il faut d'habitude deux ou trois paires de bœufs pour le porter. Le conducteur est assis sur le joug de la première paire, et de là il aiguillonne les bœufs avec un bambou gigantesque armé d'une pointe et orné parfois de plumes d'autruche. Tout cela représente un capital considérable, car à la scierie de la Villa Adela on n'emploie pas moins de 700 bœufs.

. L'établissement mérite en effet le nom de village par sa nombreuse population composée d'Américains, d'Européens et d'Indiens.

Revenant à la Villa Ocampo proprement dite, je dirai que l'usine Manolo (c'est le nom d'un fils de M. Ocampo) a coûté 800.000 piastres ; elle a un moteur de la force de 750 chevaux; elle peut produire 200.000 arrobos de sucre en trois mois et moudre iS.OOO tonnes de sorgho. Elle est éclairée à la lumière électrique ; elle a un téléphone qui s'étend sur une

ligne de 30 kilomètres. On a mis à profit dans cet établissement tous les perfectionnements les plus modernes de l'industrie sucrière. L'usine porte à son frontispice l'inscription suivante :

Ingenio Manolo. — Fundadores: Manuel Ocampo Samanës y Marcos Amar. — Ingeniero director E. Riffard. — Empresario J. A. Grosso. — 1884.

La distillerie, qui est un bâtiment complètement distinct de l'usine, porte le nom à' Adélaïde ; elle peut produire 250.000 gallojis par an.

Le directeur de la distillerie est un Français nommé Gaston Piat ; le directeur de l'usine à sucre est aussi un Français appelé Louis Cipiot; le directeur de la scierie à vapeur est un Allemand nommé Dabons. L'ingénieur Riffard, qui habite toujours la colonie Ocampo, est aussi un Français.

L'administration a un médecin qu'elle paie 100 piastres par mois, et qui doit soigner les blessés et autres victimes des accidents assez fréquents dans la vie du bûcheron du Chaco. Elle a aussi une pharmacie.

La chapelle n'avait pas de prêtre à Tépoquc de ma visite ; mais le chapelain de San Antonio de Obligado vient quelquefois y dire la messe.

M. Ocampo avait pris une concession de 32 lieues carrées ; mais il en a cédé une partie aux constructeurs de l'usine Tacuarendi dont je parlerai plus loin, à M. Riffard le propriétaire de l'établissement Gabriela^ et à d'autres personnes. ■

La colonie se compose d'individus de diverses nationalités : il y a des Italiens, des Espagnols, des Suisses, des Français, des Allemands, dos Suédois. La plupart sont de grands propriétaires, des planteurs qui cultivent des centaines d'hectares, par exemple Guillaume Malberti qui en a SOO, Pedro Silanès qui en a 700, Siegrist Baader qui en a 800, Lapitz qui en a 450, Arambil qui en a 380, etc. J'ai été

très surpris d'y trouver un très grand nombre de Basques français. Ceux-ci étaient venus pour fonder la colonie sous la direction de M. Jules Andrieux, ex-officier de la marine française ; la première compagnie qui foula le territoire alors désert du Chaco, ou pour mieux dire occupé par les Indiens, se composait des éléments les plus hétérogènes et les moins aptes aux travaux que Ton allait entreprendre : il y avait d'anciens prêtres, d'anciens maîtres d'école, d'anciens maires, des littérateurs, des militaires, des commis de magasin, etc. Il leur fallut faire le dur apprentissage de Tagi^iculture et de la vie des forêts. On leur avait donné le nom de compagnie marche ou crève \ et, d'après ce que Ton m'a rapporté, ces pionniers de la première heure ont parfaitement justifié ce nom ; enfin ils parvinrent à surmonter toutes les difficultés.

Que de travail employé, que de capital engagé dans cette création qu'on appelle Villa Ocampo! Il y a encore aujourd'hui des colons qui doivent de grandes sommes à l'administration (celle-ci a sans doute fait des frais inutiles). Là comme partout il a fallu payer tribut à l'inexpérience ; mais dans un pays nouveau et inconnu comme le Chaco, l'inexpérience a dû coûter plus cher que dans les pays dès longtemps étudiés. Enfin, et, quoi qu'il en soit, les conquérants pacifiques du Chaco ont bien mérité de la patrie et de l'humanité.

Il y a à Villa Ocampo un subdélégué politique et un juge de paix, une agence de la Banque nationale, deux écoles, une pour chaque sexe, enfin un jeu de paume qui est une institution indispensable partout où se trouve un groupe de population basque.

Les usines du Chaco ont aussi une espèce de papier-monnaie qui circule dans les colonies voisines et jusque sur la place de Bella Vista.

Je vais parier à présent de l'usine de MM. Edmond Riffard, Brosset et C'°. Celle-ci, qui est une distillerie, est située aune lieue au nord de la Villa Ocampo ; il n'y a pas longtemps

qià'elie est établie; on se propose d'y distiller la canne à sucre, le sorglio ei plus tard le maïs. Elle a un générateur de la force de 400 chevaux et met en mouvement quatre machines à vapeur, dont une de la force de 30 chevaux. Elle peut produire 3.000 lilres d'alcool chaque 24 heures.

La propriété de M. Riffard, sur laquelle elle est située, a une étendue de i.73o hectares dont 150 5oat plantés de cannes à sucre, et 150 autres de sorgho.

Un chemin de fer relie la distillerie au chemin de fer de Villa Ocampo ; il y a aussi un téléphone.

Outre la distillerie, rétablissement possède une scierie à vapeur, un atelier de construction mécanique qui fabrique des chars et des ouvrages de menuiserie, une forge et une briqueterie, pouvant produire 30.000 briques par mois.

Il y a aussi une auberge, une boulangerie, une boucherie et diverses habitations pour les briquetiers; cela fait un total de 110 à 120 personnes.

Huit charrues fonctionnent ordinairement pour le défrichement des terres ; celles-ci sont noires, excellentes, faciles à travailler. Le pâturage est très bon pour les bêtes à cornes, ovines et caprines.

Les maîtres de l'établissement assurent que le climat est très sain et que les fièvres paludéennes y sont inconnues.

M. Riffard, qui a monté, comme nous l'avons vu, l'usine de Villa Ocampo, est l'auteur de conférences données à Buenos Aires et à Paris sur les avantages du Chaco agricole et industriel, et sur le développement de l'agriculture et de l'industrie dans la République Argentine. Il est plein de confiance dans Tavenir de ce territoire, surtout quand on aura établi les canaux et les chemins de fer nécessaires pour en exploiter tontes les ricl>esses.

(( Les voies fluviales, dit-il, donnent au Chaco un avantage incomparable sur les autres moyens de transport et permet-

tent d^en exploiter les produits avec une remarquable réduction de fret.

« Le transport d'une tonne de charge de la colonie Ocampo à Buenos Aires, y compris les frais dç chargement, transbordement, remorquage, etc, etc., peut être évalué de cinq à sept piastres nationales. Il est inutile de faire remarquer l'économie de ce transport. »

M. Riffard, considérant qu'on a là les trois réactifs absolument nécessaires, le sol, la chaleur et l'humidité, pense que l'on peut entreprendre diverses cultures, sans qu'il y ait besoin d'irrigation, par exemple celles de l'orge, des haricots de toute espèce, du manioc, des patates et pommes de terre, du maïs, du tabac, des plantes, des légumes alimentaires, des plantes oléagineuses telles que l'arachide et le ricin, des arbres tels que l'eucalyptus et Tacacia de albata, et enfin de la canne à sucre et du sorgho dont il s'occupe spécialement.

D'après lui, l'avenir du Chaco a sa base principale dans l'union de l'agriculture et de l'industrie. Il recommande aussi la betterave.

M. Riffard a commencé sa carrière industrielle dans cette partie; il l'a continuée en France, en Russie, en Allemagne, pour étudier ensuite la canne à sucre aux Antilles.

Le conférencier entre dans des considérations sur les colonies du Chaco et spécialement sur la colonie Ocampo. Il raconte que celle-ci fut fondé en 1878 par M. Manuel Ocampo Samanès, consul général du Pérou à Buenos Aires ; il y dépensa beaucoup de capitaux et lutta avec toute espèce de difficultés jusqu'en 1883. A celte époque la compagnie de Fives-Lille confia à M. Riffard la mission de construire, monter et diriger la première usine de sucre du Chaco, dont elle avait livré le matériel à M. Ocampo.

Il résulte de son exposition que les plantations totales de la colonie k la fin de 1883 s'élevaient à 1.430 hectares.

D'autres entrepreneurs, encouragés par l'exemple de

ni UNE VISITE ALX COLONIES

M. Ocampo, ont formé en 1884 une société franco-argentine pour exploiter aussi la canne à sucre et ils ont conslruilà cet effet l'usine appelée Tacuarendiy sous la direction de M. Bassères, également ingénieur français.

Enfin le conférencier recommande la République Argentine et principalement le Ghaco aux immigrants français, à cette classe intelligente, laborieuse, éclairée qui languit, végète et attend, au lieu d'aller au loin, comme le font les autres peuples de TEurope, exercer son activité dans toutes les branches de l'industrie et du commerce.

Maintenant passons à Tacuarendi. Ce nom en Guarani veut dire canne douce ; c'est du moins ce que Ton m'a affirmé.

L'usine de Tacuarendi est située à trois lieues plus au loin du nord-est de Villa Ocampo, sur une colline assez élevée qui domine les environs et d'où l'on aperçoit les maisons de Bella Vista; cette position m'a paru préférable à celle de Yilla Ocampo, qui a le défaut, je l'ai déjà dit, de se trouver dans un bas-fond.

La maison d'administration est un joli et pittoresque bâtiment de maçonnerie qui se détache sur le fond bleu du ciel et a l'aspect d'un petit château avec ses pavillons élevés. Il est à côté d'un bosquet d'arbres que l'on a conservés de l'ancienne forêt et qui était la résidence d'un cacique campé là avec sa tribu. Maintenant c'est le point de départ d'un grand verger et d'un jardin où l'on pratique toute espèce de cultures. La terre est un peu sablonneuse. Sur la plantation de Tacuarendi je puis donner les renseignements suivants :

La raison sociale de la compagnie est à Buenos Aires. Le directeur est un Catalan appelé Baltazar Guanabens, qui a navigué pendant longtemps et pratiqué l'industrie sucrière dans l'île de Cuba, la véritable terre de la canne à sucre, comme il dit.

L'établissement de Tacuarendi, qnijait partie de la colonie

DE LA RÉPUBLIQUE ARGEiNTINE 273

Ocampo, a pour limite au nord la colonie indigène de San Antonio de Obligado ; sa superficie est du nord au sud de S. 000 mètres; de Test à J'ouest de 7.000 mètres, soit 3.300 hectares.

On a planté jusqu'à présent 600 hectares de canne à sucre et 100 de sorgho. Il y a un outillage pour la fabrication du sucre et de l'alcool, représentant une valeur de 200.000 piastres fortes. Ces machines proviennent de la fabrique française de Fives-Lillc ; elles peuvent produire par année 100. 000 arrobes de sucre et 4.000 hectolitres d'alcool h 3S degrés.

Les bâtiments représentent une valeur de 100.000 piastres. Les instruments de labour et d'exploitation représentent une valeur de 30.000 piastres; il faut y comprendre 300 bœufs, 2O0 chevaux et mules, 8.000 mètres de chemins de ferDecauville et 80 wagons.

On évalue chaque hectare planté de cannes à sucre à 200 piastres, ce qui fait pour les 600, 120.000 piastres; chaque hectare non cultivé à 20 piastres, ce qui fait 56.000 pour les 2.800, et l'hectare semé de sorgho, 60 piastres, ce qui fait 6.000 piastres pour les 100 ; donc la valeur totale de la propriété s'élève à 182.000 piastres.

Chaque hectare planté de canne à sucre peut produire, bon an mal an, 40 tonnes métriques de cannes que Ton achète, portées à l'usine, à 4 piastres la tonne ; par conséquent 1 hectare produit 160 piastres.

Les frais de culture, récolte et transport montent, quand la plantation est voisine de l'usine, à 80 piastres l'hectare ; il faut pour cela employer des Correntins que Ton paye à raison de 12 piastres par mois avec nourriture et 18 piastres sans nourriture.

L'usine de Tacuarendi a eu à lutter aussi avec de grandes difficultés ; mais elle en est venue à bout et à présent elle est, m'a dit le directeur, en voie de complète prospérité.

Parana. novembre 4888.

J'ai déjà dit que l'usine de Tacuarendi a pour limite au nord la colonie indigène de San Antonio de Obligado : cette localité a une certaine célébrité sinistre due à un soulèvement des Indiens qu'on y avait réunis pour en former une colonie et qui retournèrent aux forêts du Chaco, après avoir mis h mort le major Piedra, leur chef. On avait commis la faute de les soumettre à la discipline militaire et de leur enseigner le maniement des armes, au lieu de les occuper à des travaux plus utiles et plus profitables. Que les Indiens pussent se livrer à cette espèce de travaux, ils l'ont démontré plus d'une fois dans ce même San Antonio où ils ont construit des ponts et des chaussées, où ils ont cultivé des chacras et des qu'mtas^ où ils ont travaillé dans les plantations de cannes à sucre, dans les usines et ailleurs.

Mais laissons de côté ce souvenir funèbre, qui d'ailleurs rappelle un fait sans grande importance. La position de San Antonio a été on ne peut mieux choisie sur une colline qui domine les environs à une grande distance. On trouve dans ce piieblo de jolis bâtiments qui font un singulier contraste avec les huttes des Indiens du cacique Chara, resté fidèle, et qui vivent à l'air libre avec leurs chiens dans un état à peu près primitif. Ces Indiens travaillent et vont à la chasse ; ils en rapportent de grandes quantités de peaux de cerf, de renard, de loups, d'ours fourmiliers et d'autres animaux.

Leurs chiens m'ont semblé assez petits. Certains observateurs prétendent que ce sont des chiens dégénérés comme leurs ' maîtres, parce qu'en général les Indiens du (^haco sont bien loin d'avoir le courage des Indiens de la Pampa.

On trouve dans le piiebio de San Antonio une chapelle desservie par un moine franciscain du nom d'Ermete Constanzi; c'est un Italien ; c'est lui qui avait réduit les Indiens. Il y a plusieurs années qu'il est dans le Chaco; avant de venir ici il a été à San Javier et à la colonie Alejandra, Le père Ermete remplit aussi les fonctions de maître d'école ; il a une quinta très bien tenue, remplie d'arbres fruitiers, de vignes et de légumes.

J'ai remarqué aussi à San Antonio une autre quinta qui appartient à un Français, autrefois habitant de Buenos Aires, M. Lacoste ; il a laissé le vacarme de la grande capitale du Sud pour venir vivre dans la solitude silencieuse du Chaco avec son intéressante famille.

A San Antonio de Obligado, le voyageur trouve donc les deux extrêmes sociaux : les enfants de la forêt du Chaco et les enfants de l'Europe civilisée.

La colonie indigène de San Antonio a été fondée le 22 juin 1884. On la forma avec les tribus des caciques José Nino, Francisco Antonio, Bartolo et Juan Chara, et on l'installa sur des terrains concédés en toute propriété par le gouvernement national entre les colonies Ocampo et Las Toscas. Le pèro Ermete Constanzi fut mis à la tête de la réduction.

Ce fut le colonel Obligado qui présida à la fondation de la colonie. On dressa un autel rustique, sur lequel on mil l'image de saint Antoine de Padoue ; après quoi le père Constanzi dit la messe en présence de 300 Indiens des deux sexes réunis, hommes; femmes et enfants. Le juge de paix de Las Toscas, M. Valençon, un Français, assistait à la cérémonie. Des discours furent prononcés par le colonel

Obligado et le père Constanzî. Il y eut ensuite un déjeuner à Tusine Tacuarendi, dont les administrateurs étaient alors deux Français, MM. Duncan Wagner et Georges David.

Passons maintenant à la colonie Las Toscas. Là c'est Télément européen qui prédomine. Cette colonie fut •fondée en 1880 (23 août) par MM. Kauffmann (Suisse) et Antonio Tomassone (Italien) qui venaient de la, colonie Malabrigo. Elle doit son nom à une petite rivière, navigable quelquefois jusqu'à la colonie même, laquelle rivière la partage de Test à louest et forme entre les deux parties un vallon assez pittoresque.

Les familles qui la composent sont italiennes, suisses, françaises et argentines ; le nombre des habitants est de 1200 dont la majorité sont Italiens. Il y a un emplacement pour le village central de 2.000 mètres de long sur 1.000 mètres de large, divisé en 150 carrés de 100 mètres de côté et où l'on compte déjà plus de 150 maisons en maçonnerie.

Le centre du village est situé à 28**19'19" de latitijde sud et environ à 59°18'll"de longitude ouest de Greenwich; il est un peu au nord de la ville de Bella Vista, à 30 kilomètres de dislance, à vol d'oiseau.

La superficie de la colonie est de 38.405 hectares.

La colonie a un port, le port Alberto, sur la rivière Palometa Cua, situé à 6 kilomètres du village, et le port de Las Très Bocas sur le rio Parana Mini, affluent du rio Parana.

A 10 kilomètres au nord, on trouve la petite rivière Eiigenioy alimentée par les eaux des immenses marécages qui s'étendent à Touest de toute la rive de cette partie du Chaco.

La terre végétale varie de quarante centimètres à un mètre, qui est le maximum. Le sous-sol d'argile est imperméable ; c'est pourquoi, dit M. Valençon, le terrain conserve une

humidité constante, qui, combinée avec la chaleur, produit une végélation exubérante.

Les lots sont divisés en concessions de 2S hectares ; mais il est peu de colons qui n'en possèdent qu'une; la plupart en ont deux, trois, et même quatre. M. Valençon, à Taide de quelques amis puissants, a installé une distillerie où Ton exploite chaque année de 5 à 6.000 tonnes de sorgho et 3.000 tonnes de canne à sucre que Ton achète aux colons. C'est ce même M. Valençon qui a été Tinaugurateur de la culture de la ramie dans le Chaco : il n a pas abandonné l'idée de propager la culture de cette plante textile. L'exemple de M. Valençon a eu des imitateurs, entre autres MM. Tomassone et C qui ont bâti une distillerie et une scierie à vapeur.

Au point de vue topographique, la colonie Las Toscas a une belle position : le terrain est accidenté et ondulé; de la colline où est bâti le piieblo on découvre un paysage étendu et varié. Pour le mieux contempler, il faut monter à un belvédère de bois qu'on a établi au point culminant et qui servait autrefois à observer les Indiens.

On m'a assuré que le pays est très sain, qu'on n'y connaît pas les maladies, et que, bien que la colonie ait huit ans d'existence, elle n'a ni médecin ni pharmacien.

Les bêtes à cornes prospèrent dans celte région : celles qu'on y importe de la province de Gorrientes ne tardent pas à s'y transformer d'une manière remarquable.

Le chemin de fer projelé doit passer par la rue centrale du village qui a 50 mètres de large.

Dans la colonie Las Toscas j'ai rencontré un versificateur français, M. Jean-Louis Erard, qui vint, il y a plus de vingt ans, s'établir à la colonie Héloïse, dans la province de Santa Fé.

La colonie échoua faute de fonds comme plusieurs autres ; les habitants découragés se dispersèrent. Celui-ci finit par arriver à Las Toscas, où il continue à faire des vers et à cul-

tiver la terre en même temps, se rappelant sans doute que les Géorgiques, ce chef-d'œuvre du grand poète latin, sont en même temps un traité modèle d'agriculture.

Pour consigner ici tous les souvenirs que j'emporte de Las Toscas, je dois dire qu'un de ses fondateurs, M. Kauffmann, périt assassiné par un Indien qu'il avait pris à son service. Ce Kauffmann avait fait plusieurs expéditions contre les sauvages du Chaco avec le Nord-Américain Moore, avec le Français Henriet, avec le major Orofio et plusieurs autres courageux coureurs' du désert qui s'enfonçaient à de grandes distances dans les forêts et dans les marécages du territoire inconnu. Son associé Tomassone, plus heureux, mourut de mort naturelle.

Ces travailleurs de la première heure, ces pionniers du désert mériteraient qu'on leur consacrât une biographie : leurs exploits obscurs sont aussi dignes d'échapper à l'oubli que les exploits brillants des héros tueurs d'hommes en bataille rangée. Telle est du moins mon humble opinion.

ParaDii, novembre 1888.

La colonie Florencia est la dernière des colonies de la province de Santa Fé, au nord.

Le gouvernement, national a cédé à celte province le territoire compris entre la rivière del Rey et le parallèle 28° de latitude Sud; il résulte de laque les colonies A vellaneda, Las Garzas, Ocampo, San Antonio de Obligado, Las Toscas et Florencia sont tombées sous la juridiction provinciale.

La colonie Florencia commence au nord de la rivière Rabon, affluent assez important du Parana, et s'étend jusqu'au delà de la rivière Tapenaga, autre affluent également important et navigable parfois jusqu'à l'administration de la colonie.

Elle fut fondée en 1889 par un Anglais, M. Langworthy, qui obtint du gouvernement national une concession de trente-deux lieues à la condition d'y établir un nombre déterminé de familles et d'y introduire un certain capital.

Le port est à vingt kilomètres et demi de la maison d'administration. L'administration possède un petit vapeur qui tient la colonie en communication avec la ville correntine de Bella Vista; il y a aussi un chemin de fer qui relie le port aux grandes forets que l'on exploite au moyen d'une scierie à vapeur, la plus importante, la plus considérable du Chaco, à ce qu'on m'a assuré; son moteur est delà force de 150 chevaux. Il y a aussi une grande tannerie et l'on devait monter prochainement une distillerie.

La maison d'administration est une maison construite avec toute espèce de confort, avec une cour intérieure et des galeries couvertes pour en rendre le séour agréable en tous

temps, surtout pendant Tété. Elle a un grand jardin potager où j'ai remarqué une plantation de ramie.

L'administrateur de la colonie est un Anglais, M. (Charles Webster, qui se trouvait autrefois à la colonie Alejandra (Pajaro Blanco) ; il connaît parfaitement le Chaco ; il dit que ce pays convient pour les plantes oléagineuses, telles que le lin, Tarachidc, le ricin, de même que pour le tabac qu'il affirme être meilleur que celui de Corrienles.

La colonie a un hôpital et un médecin payé par une société particulière formée des employés de l'administration.

Il y a un subdélégué politique et un juge de paix, un bureau de postes et de télégraphes. On attend le chemin de fer qui aura une station dans le village. Celui-ci avait déjà au moment de ma visile (octobre 1888) soixante-deux maisons en maçonnerie, et il devait y en avoir vingt-huit autres dans peu de temps ; caries concessionnaires du terrain avaient robligation de les bâtir.

Les familles de la colonie sont en g-rande partie suisses et françaises; elles cultivent le maïs, la pomme de terre, la patate, le manioc, larachide et toute espèce de légumes.

A la colonie Florencia, j'ai été agréablement surpris de trouver parmi les employés de Tadministration un jeune littérateur italien, du nom de Rafaël Mazzantini, qui parle parfaitement le français, l'anglais et l'espagnol, [outre sa langue maternelle ; il est correspondant de divers journaux d'Italie ; il est parfaitement au courant de notre littérature et m'a récité des tirades entières d'Alfred de Musset, ce que je ne m'attendais guère à trouver sur les bords du Tapenaga. J'ai fait quelques excursions avec lui sur une voiture à quatre roues appelée Véclah'i il m'a mené voir un pont magnifique construit pour le chemin de fer sur le rio Parana Mini, et une grande forêt qu'on n'a pas encore exploitée à l'ouest de la colonie. Sur la lisière de cette forêt, au milieu des hautes herbes de la prairie, on trouve les restes d'un fortin âban-

donné, qui servait autrefois à défendre la frontière contre les Indiens. Le fortin consiste en deux ou Irois ranchos de bois et de terre, entourés d'une palissade de bois dur : il n'en fallait pas davantage pour tenir à dislance les sauvages envahisseurs. Ce forlin était occupé par quinze hommes et un officier. Le dernier de ceux-ci fut tué par les Indiens soulevés de San Antonio. La foret ferme l'horizon sur une grande étendue; elle forme une ligne sombre, enchevêtrée, impénétrable ; la hache du bûcheron nV est pas encore entrée ; les arbres aux dimensions colossales semblent attendre l'avenir dans leur impassibilité, mais avant longtemps la locomotive viendra rugir à leurs pieds ; elle les enveloppera dans ses tourbillons de fumée, et alors la forêt mystérieuse aura perdu son prestige : le derîiier des Mohicans aura disparu pour toujours.

En attendant, la sohtude la plus absolue règne dans ces parages avec le silence le plus profond : on n'y entend que le cri de la perdrix martineta, qui vient de temps à autre jeter sa note mélancolique sur le tableau imposant de cette nature primitive.

Le Chaco, je le dis encore une fois, manque de variété; il fatigue par sa monotonie, son alternative incessamment répétée de forêts et de clairières ; cependant, on s'arrête pour ci)ntempler la mer ou la plaine interminable qui se confond avec le ciel. Et puis, on pense à l'avenir, et on éprouve le regret de ne pouvoir ressusciter pour voir la transformation qui se sera accomplie dans un demi-siècle.

Au sud de la colonie Ocampo on trouve la colorie Las Garzas, Le mauvais temps ne ma pas permis de la visiter dans toute son étendue; mais j'en ai vu une bonne partie, en compagnie de ce Français, M. de Brosset, qui est venu s'établir dans le Chaco, pour y fonder une distillerie en société avec M. Edmond Riffard.

282 INE VISITE Al'X COLONIES

La colonie Las Garzas n'a pas de village central comme les autres colonies : ses habitants sont dispersés sur de grandes étendues do terrain entre Ocampo et Avellaneda, ils s occupent plutôt d'élevage que de labourage. La position qu'ils occupent ne leur permet pas de faire de l'agricullure sur une grande échelle parce que, n'ayant pas de communication directe avec le fleuve, ils manquent de débouchés pour leurs produits, et c'est pourquoi ils doivent les porter ou à Ocampo ou à Reconquista, ce qui leur occasionne de grands frais ou une perle de temps. On m'a dit qu'ils élèvent beaucoup de volailles, qu'ils font du beurre et du fromage. Il faut que le chemin de fer vienne mettre fin à cet état de choses, leur permettre de profiter de tous les avantages que leur offre la nature; car le terrain de Las Garzas est bon, élevé, ondulé, et semble réunir toutes les conditions exigées par la colonisation.

La colonisation de Las Garzas n'est pas l'œuvre d'une entreprise particulière ni de l'action officielle, comme les colonies dites nationales : le gouvernement a cédé directement le terrain au colon qui le sollicitait; c'est indubitablement le meilleur système : il coupe court aux abus qui se commettent dans les autres colonies. En efl'et, le gouvernement national a été obligé de renoncer au système de la colonisation officielle, parce que ses employés exploitaient les colons et causaient des préjudices à l'Etat; mais les entreprises particulières n'atteignent pas non plus le but qu'il se propose « peupler le pays » ; elles aussi exploitent les colons ; elles ne remplissent pas les conditions de la loi; elles font payer assez cher la terre et les avances qu'elles font, saut quelques exceptions. La conclusion de tout ceci serait, selon moi, que l'Etat devrait livrer directement la terre au colon sans intermédiaire d'aucune sorte, je veux dire sans autre intermédiaire que ses arpenteurs.

La colonie Las Garzas date de 1883-1884.

PaiMiia, novembre 1888.

La pluie qui me poursuivait partout m'a obligé à retourner à Bella Vista ; je me proposais d'aller par terre de Bella Visla à Goya pour visiter à mon aise la rive correntine; mais il m'a fallu renoncer encore à cet itinéraire pour le même motif et m'embarquer une fois de plus sur le vapeur qui descend de TAsuncion à Buenos Aires pour me transporter ensuite sur un petit pyroscaphe qui remonte la rivière de Goya.

r^ette ville de Goya a une grande importance commerciale ; mais elle a le désavantage d'avoir été très mal placée par ses fondateurs, loin du grand fleuve et dans un bas-fond qui s'inonde très facilement. Il paraît que son nom lui vient d'une femme qui y avait fondé un établissement de commerce et d'élevage à la fin du siècle passé.

J^ai déjà parlé des essais de colonisation que l'on fait dans cette ville et de la compagnie colonisatrice qui y a son domicile..

Nous repasserons donc sur la rive du Ghaco. A cet effet nous nous embarquons sur un petit vapeur qui fait le trajet de Goya à Reconquista, Cette dernière ville est assez éloignée du port, au moins deux lieues et demie. Entre le port et la ville on avait construit une chaussée qui a dû être passablement détériorée depuis ma visite par une crue extraordinaire du Parana. Cette chaussée traverse un terrain marécageux.

284 rXE VISITE AUX COLOMES

Quant à la ville de Reconquista, s'il est permis de lui donner ce nom, elle est située sur le penchant de la colline qui commence à partir du terrain où s'arrêtent les inondations. C'est une faute de ne l'avoir pas mise au point culminant; celui-ci était indiqué par cinq ou six orangers séculaires que les jésuites y avaient plantés avant leur expulsion des colonies espagnoles en 1763.

Ce nom de Reconquisla signifie que ce pays a été reconquis sur les Indiens, qui l'avaient repris aux civilisés pendant les troubles qui ont suivi la guerre de Tlndiépendance.

La fondation de Reconquista date de 1872, comme l'indique un décret rendu à cette époque par le gouverneur Iriondo, conformément à une loi faite en 188S, c'est-à-dire sous le gouvernement de M. Orono.

Cette loi destinait une superficie de quatre lieues carrées, à l'endroit appelé El Rey et sur la rive gauche de la rivière de ce nom, à la fondation d'un pueblo et d'une colonie agricole, qui devait s'appeler Reconquista, en commémoration de celle (reconquête) que les troupes nationales, placées à la frontière, avaient faite d un des centres primitifs de population de la province. Pour la division du terrain de ville cl ^ de campagne on adoptait le plan présenté par le colonel don Manuel Obligado, et on le chargeait lui-même de le mettre à exécution.

Toute famille nationale ou étrangère qui voudrait s'établir sur ce point aurait droit à un lot de chacra dans la colonie et à un solar dans le piieôlo, à la condition de bâtir celui-ci et de cultiver celui-là dans le terme de six mois à . partir du jour où l'on lui livrerait le terrain.

11 ne devait pas être donné plus d'un lot à chaque famille, à moins qu'elle n'eut un nombre de plus de cinq personnes; celui-ci ne pouvait être aliéné qu'après avoir été habité pendant cinq ans, et en aucun cas une seule personne ne pouvait avoir plus de quatre concessions.

La place centrale de Reconquîsta comprend quatre ctiadras de cent mètres, plus les rues de vingt mètres qui la traversent perpendiculairement l'une à Tautre. Elle est plantée d'arbres du paradis, de même que la plupart des rues. A Test se trouvent l'église, la sous-préfecture, la caserne. Il y a d'assez beaux bâtiments en briques et d'importantes maisons de commerce.

Sur la place j ai remarqué celles de MM. Piazza et Gilard, Italien le premier, Belge le second.

M. Gilard se montre très satisfait du pays. Il me dit, ce que je savais déjà, qu'il est question d'encourager le courant d'émigration belge à la République Argentine.

J'ai rencontré aussi un menuisier français du nom d'Abadie, qui vint dans ce territoire pour exploiter les bois du Chaco; sa santé, assez altérée à Buenos Aires, s'est complètement rétablie sous cette lalitude. Avec lui et le citoven suisse Théodore Alleman, fils du journaliste suisse Jean AUeman, rédacteur de VArgentinische Wochenblalt de Buenos Aires, j'ai parcouru la colonie Reconquista.

Ce monsieur a une maièon de commerce et un hôtel en société avec un autre Suisse, Nicolas Habecker, qui a été aussi un des colonisateurs du Chaco et s'est trouvé dans diverses colonies.

J'ai connu aussi à Reconquista un médecin suisse, le docleur Eckerlin, qui a fait ses études à Zurich et à Vienne; il a habité auparavant Villa Ocampo et Las Toscas ; il a fait plusieurs expéditions dans l'intérieur du Chaco ; il s'est passionné pour ce pays, il aime la chasse et le» chevaux.

A Reconquista, comme dans les autres />W(9èfo5 du Chaco, on trouve un groupe assez important de population indigène : les Indiens soumis vivent dans leurs ranchos et leur huttes à l'ouest du village. J'ai parlé à l'un d'eux, un vieillard très âgé ; il me dit avoir servi dès le temps de Rosas; il a pris part

à la guerre contre Rivera, dans l'État oriental de TUruguay; il était dans Tarmée d'Urquiza à Caceros, Cepeda et Pavon.

Au moment de ma visite (23 octobre) la petite vérole sévissait dans le village et faisait des ravages, surtout chez les Indiens. Ceux-ci, quand ils se sentent atteints de la maladie, vont se baigner à la rivière pour se guérir plus vite, disentils; en effet ils sont alors guéris pour toujours do cette maladie et de toutes les autres.

La petite vérole est la terreur des Indiens : ils abandonnent l'individu atta'jué dans la hutte en lui laissant de quoi manger et de quoi boire. Il n'y a pas moyen, à ce qu'ils supposent, de lutter contre l'esprit mauvais, contre le giialic/ni. La petite vérole travaille donc pour accélérer la disparition des

habitants primitifs du Chaco.

J'ai visité quelques fermes de Reconquista : Gassman est un Allemand qui exerce en ville le métier de forgeron et qui fait de Tagriculture en même temps. Sœchting, Allemand aussi, mais naturalisé Argentin, a été juge de paix et commissaire de la colonie. Il a été auparavant à la colonie Esperanza et à la colonie Alejandra. C'est un homme instruit; il parle plusieurs langues ; il a été employé dans le royaume de Hanovre avant l'annexion de ce pays à la Prusse en 1866 et la destruction de rancienuc Confédération germanique, attaché de légation à Vienne. Il ne voulut pas se soumettre au nouveau régime établi par la bataille de Sadowa ; il émigra à la République Argentine : actuellement il est moitié agrîcuL teur et moitié esianciero,

Vicissitudes de l'existence . Si le royaume de Hanovre avait conservé son autonomie, au lieu de disparaître absorbé dans l'unité allemande, le citoyen Sœchting, qui mène une vie assez obscure dans les colonies du Chaco, serait peut-être député ou ministre dans quelque cour germanique. Et beaucoup d'autres immigrants inconnus se trouvent dans le même

cas par suite de circonstances analogues. C'est ainsi que les révolutions de Tancien monde contribuent puissamment à peupler et civiliser les déserts du nouveau.

M. César Henriet est un Français, qui est venu en Amérique, il y a une vingtaine d'années; il habita d'abord la colonie San José (Entre Rios) ; il connut là un autre Français, M. Joseph Hébert qui avait projeté en société avec MM. Warnes la fondation au Chaco d'une colonie qui devait s'appeler Héloïse. Le nom ne pouvait être plus sympathique, ce semble ; mais cela ne suffit pas pour faire réussir une entreprise de colonisation. La nouvelle colonie avait l'inconvénient d'être placée au delà de la frontière, par conséquent en butte aux attaques des Indiens. Mais ce n'était pas là son plus grand défaut : elle eût surmonté celte difficulté, parce que les colons, quoique peu nombreux, étaient des hommes résolus, courageux; mais il leur manquait aussi un autre élément primordial, Targent, qui est le nerf do la colonisalion comme il est le nerf de la guerre, et, manquant de ressources, ils furent obligés de se disperser. M. Henriet resta avec quelques compagnons ; il continua à lutter avec la nature et avec les Indiens, mais ce fut en vain : il dut à la fin abandonner le champ de bataille; le terrain colonisé devint un terrain de pâturages, transformation qui s'est opérée aussi ailleurs, ce qui n'indique pas précisément un progrès. Ayant donc perdu le fruit de ses travaux, Henriet vint s'établir à Reconquista. Entre temps, il avait fait plusieurs expéditions contre les Indiens, en compagnie de Guillaume Moore, de Gaspard Kauffmann, le futur fondateur de la Compagnie Las ïoscas, du major OrofiO, et de plusieurs autres hardis coureurs du désert, et toujours avec succès. A Reconquista il installa un moulin à blé et introduisit les machines; mais la culture du blé ne donnait pas de bons résultats ; les colons furent obligés de l'abandonner ; le climat du Chaco ne lui convient pas ; le moulin devenait inutile. Henriet établit alors une scierie à vapeur.

et c'est l'industrie qu'il pratique jusqu'à présent. Sa maison se distingue par une belle plantation d'arbres fruitiers et d'oinement, ainsi que par un réservoir artificiel pour recueillir l'eau des pluies. De Taiitre côté de la route, on trouve la maison de commerce d'un autre Fran^jaiSjM. Rossel, entouré aussi d'une végétation exubérante, dos arbres du paradis, des mûriers, des eucalyptus, etc. Tous les arbres se développent ici d'une manière admirable.

Les familles de la colonie Reconquista sont en général italiennes, du pays de Frioul. 11 y a aussi des Gallois. On a remarqué que, quoique travailleurs,* ils sont pr.u* progressistes; ils viennent en eiïet d'un pays où règne encore la routine; ils n'emploient pas les machines comme les habitants des colonies du Sud. Ils vivent dans des habitations très primitives, ils marchent nu-pieds, même quand ils vont à la messe, ce qui produit un effet assez désagréable sur l'esprit du voyageur. Ajoutez à cela qu'ils poussent la dévotion à l'excès, et que pour rien au monde ils ne laisseraient passer un jour de fête sans assister aux cérémonies religieuses, môme quand l'interruption des Iravaux agricoles devrait leur causer de sérieux préjudices.

Parana, novembre 1888.

La colonie Avellaneda est située à une petite distance du village de Reconquista, dont elle est séparée par la rivière del Rey. Cette rivière, navigable jusqu'au pont qui met en communication les deux centres de population, et même au delà, formait autrefois la limite de la province de Santa Fé. Pour arriver jusqu'au pont, il faut traverser un marécage sur lequel on a construit une chaussée.

Cette colonie s'appela d'abord colonie Dolorès et ensuite Aiisonia; elle avait été fondée sous les auspices et sous la protection du général Urquiza. Elle était, dit Wilcken, le fruit des efforts d'un homme qui voulait à tout prix faire quelque chose, sans s'y connaître beaucoup. I^entrepreneur, M. Tripoti, avait obtenu par une loi spéciale du congrès la concession de trente-six lieues carrées de terrain, à condition d'y établir une colonie composée de deux cents familles.

Avec la concession en main et moyennant un projet de colonisation et d'exploitation des terrains, l'entrepreneur parvint à former une société qui, sous ce nom de « Société- . colonisatrice et exploitàtrice du Chaco », prit à son compte l«s droits de Tripoti, laissant à celui-ci le rôle et Temploî d^administrateur de la colonie.

On commença enfin l'installation matérielle de la <;olonie, mais l'opération occasionna des dépenses énormes.

Le terrain avait été mal choisi, les communications étaient

très difficiles : il fallait tout faire venir par eau, et pour la moindre chose recourir à la province de Corrientes.

Le fait est que jamais M. Tripoti n'avait vu les terrains dont il avait demandé la concession ; il ignorait tout, même la topographie du parage qu'il avait indiqué et où il établit la colonie ; il s'en était tenu à de vagues rapports ; il n avait jamais songé aux difficultés ni aux obstacles qui vinrent l'assaillir, et que la société ne pouvait vaincre qu'à force d'argent.

De cet ensemble de circonstances il résulta naturellement des discussions entre le directeur de la colonie et le directeur de la société qui aboutirent au renvoi de M. Tripoti,

Ceci se passait en 1869.

Il fut remplacé quelque temps après par un citoyen italien, M. Vatri, ex-officier de l'armée piémontaise, publiciste assez connu à Buenos Aires, où il avait rédigé des journaux et des revues.

M. Valri fit les plus grands efforts pour relever la colonie de la prostration où elle était tombée, mais pour cels^ de nouvelles dépenses étaient nécessaires; la société découra^^ée ne répondit pas à ses efforts. Les fonds commencèrent à manquer, et avec eux les bêtes de somme et enfin les vivres.

Le mécontentement s'empara alors des colons qui se mirent à quitter la colonie 1 un après lautre. Dans ces conjonctures, survint une circonstance qui détermina la dissolution complète de rétablissement.

Les Indiens Tobas, voyant la colonie qui se dépeuplait et épiant le moment favorable, vinrent attaquer l'établissement le 16 octobre 1871. Le sang-froid et le courage de M. Vatri parvinrent à sauver les habitants ; mais il y avait eu des morls et des blessés ; les colons abandonnèrent l'établissement pour se retirer au port de Reconquista ; de là, ils allaient quelquefois à la colonie ; mais au mois de décembre de la même année, après avoir attendu inutilement les

secours qu^on leur promellait, et ne pouvant plus résister aux attaques réitérées des sauvages, ils se retirèrent définitivement : le directeur Vatri ne les avait pas abandonnés un seul instant.

En avril 1872, le colonel don Manuel Obligado vint repeupler San Geronimo del Rey, auquel il donna le nom de Reconquista, comme nous l'avons déjà vu.

Le 27 juin de la même année, les Indiens attaquèrent encore Reconquista, mais ils furent repoussés par les troupes d'Obligado; les civilisés perdirent dans cette attaque plusieurs chefs militaires, officiers, soldats et même de simples particuliers qui avaient dû prendre les armes.

Cet échec sembla décourager les Indiens. A la fin de cette année, on vit se soumettre les tribus des caciques Mariano Lopez, Lanchi, Ventura, Cisterna et Valentin Tioti, ainsi que plusieurs capitanejos (chefs subalternes) et sept cents Indiens de Chusma (on désigne ainsi les non-combattants).

En février 1873, M. Vatri vint repeupler la colonie Ausonia, dont il changea le nom pour celui de Vanguardia.

En 1874, il fut remplacé par M. Jules Andrieux; celui-ci crut convenable de transporter les machines de l'exploitation forestière établies par M. Vatri ainsi que l'administration au port de Reconquista : le résultat de cette opération fut un nouvel abandon de la colonie par ses habitants en 1875. A la fin de cette dernière année, la colonie fut déclarée nationale, c'est-à-dire qu'elle passait sous la direction du gouvernement national, et l'on changea encore son nom pour celui de Président Avellaneda; ce fut le colonel, aujourd'hui général Obligado qui installa les premières familles ; celles-ci avaient été fournies par la Commission d'immigration.

Cependant l'arpentage ne fut fait définitivement que dans les années suivantes et ne fut achevé qu'en 1882. Les lots de terrain sont de 144 hectares divisés chacun en quatre

sections ; les rues ont 25 mètres de large. Le nombre des familles est actuellement (1888) de 246; la plus grande partie sontaiutrichiennes, ily a trente familles italiennes et une douzaine de familles slaves; on parle généralement italien.

Les principales cultures sont : le lin, Tarachideou pistache de terre, le maïs, la pomme de terre, le haricot, la patate grande et petite, les légumes de toute espèce, les arbres fruitiers, orangers, pêchers, poiriers, figuiers, etc.

On a fait aussi des essais de vin, et J'en ai goûté d'assez bon chez le juge de paix, M. Ramos, ex-élève de l'Ecole agronomique de Mendoza.

On a cultivé aussi la ramie chez le médecin Lozon dont je parlerai plus loin.

On a tracé l'emplacement d'un village, qui ne se trouve pas au centre, mais bien au sud-est de la colonie, et presque en face du pueblo de Reconquista, de sorte que les deux centres de population sont en vue l'un de l'autre.

Dans le village les cuadrds sont de 100 hectares divisés en sections de 30 mètres. Il y a déjà un assez bon nombre de jolis bâtiments. Quant à l'église, c'est un rancho avec un autel donné par le président Avellaneda, mais il n'y a pas de curé. Autrefois celui de Reconquista venait y dire la messe, mais les colons n'ont pas voulu continuer à lui payer le déjeuner qu'il avait à faire naturellement après la cérémonie, de sorte qu'il a cessé de venir.

Cependant les colons sont très religieux, même superstitieux; ils se rendent à l'église à de grandes distances, à cheval, en char, à pied, et généralement sans chaussures. C'est peutêtre le meilleur moyen de marche et le plus commode dans aes pays chauds. On m'a assuré que dans certaines parties du Brésil, quand on veut punir les enfants on les menacç de le u,r mettre des souliers.

La colonie Avellaneda a un cojnmissaire et un juge de paix; mais. elle n'a pas de municipalité ; il en résulte que

DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE :2a3

l'état des routes laisse .quelque chose à désirer, surtout à l'époque des pluies torrentielles qui viennent parfois s'abattre sur le Chaco ; elles deviennent alors intransitdbles.

J ai visité diverses familles malgré ce mauvais état des routes, car je me suis trouvé au Chaco pendant la saison pluvieuse ; d'ailleurs cette année les pluies ont été d'une abondance exceptionnelle.

Chupel esl un colon d'origine autrichienne, dont la famille se compose de onze personnes; il a une grande plantation d'orangers, de mûriers, d'arbres du paradis et d'autres arbres. Il emploie des cylindres de bois pdur égrainer le lin, les machines n'ont pas encore pénétré jusqu'ici ; ces gèns-ci ne connaissent ni les moissonneuses ni les batteuses.

Il possède trois fermes ; il doit encore à l'administration. Ce sont les femmes qui nous donnent ces détails, les hommes sont absents, c'est aujourd'hui jour de fête. Les travaux ont été retardés au commencement par des vices d'administration et par les menaces des Indiens qui obligeaient à ramasser les bœufs de labour. Ces femmes sont une vieille et deux jeunes; elles croient sans doute que je suis une autorité ; en général les paysans européens ne voient pas avec plaisir l'autorité qui ne les ménage guère, mais enfin elles se décident à répondre à mes questions.

Les jetines, dont l'une donne à téter à un enfant, parlent plus ou moins l'espagnol, mais la vieille n'en sait pas un mot; d'ailleurs elle semble souffrir de la nostalgie; elle dit en soupirant : Benedetta la Europa !

Effectivement, ces familles transplantées dans un désert, séparées les unes des autres par des distances énormes, doivent s'ennuyer, au nioins les femmes qui ne sortent guère de la maison.

Cependant les hommes sont généralement contents ; mon compagnon de voyage, qui a des rapports fréquents avec eux à Reconquista, m'assure que les paysans ont une situation

peu enviable en Autriche : d'abord, ils n'ont pas de biens à eux ; le maître de la terre qu'ils cultivent va à chaque moment compter les fruits des arbres pour voir s'il n'en manque pas quelques-uns ; si par malheur il leur arrive d'aller au cabaret pour se distraire et chercher quelques consolations dans la boisson, le seigneur demande d'où ils peuvent tirer l'argent et croit qu'ils le volent. Conséquence : ils fuient de nuit, ils se cachent dans les bois, ils cherchent à gagner les ports où Ton peut s'embarquer pour l'Amérique ; arrivés ici, ils deviennent indépendants matériellement et moralement ; ils écrivent à leurs amis et paVents qu'il faut relever la tête penchée vers le sol, et le sentiment de la liberté commence et continue à se répandre parmi les masses rurales. C est ainsi que le nouveau monde réagit sur lancien.

Domingo Cuori est un Italien des environs d'Udine ; il y a huit ans qu'il est ici, dix ans qu'il est en Amérique. Il a été autrefois à la colonie Potasse; cette colonie n'existe plus ; c'était une entreprise formée pour produire de la potasse dans les bois du docteur de la Fuente, à l'ouest de Reconquista.

11 représente deux familles réunies dont l'ensemble forme un total de seize personnes ; ils ont une masse d'enfants et ils en sont fiers ; ils observent le précepte de la Bible : Croissez et multipliez. Ils ont sept concessions de 36 hectares.

Le docteur Jules Lozon, Français, a été médecin des troupes nationales que le colonel Obligado commandait à Reconquista; par conséquent il a pris part à plusieurs expéditions et incursions dans l'intérieur du Chaco ; il a été aussi juge de paix de la colonie ; il a laissé la carrière militaire et médicale pour se vouer à l'agriculture. A cet effet il a acquis, il y a quatre ans, un terrain de 1.800 hectares.

Son habitation est située sur une éminence à trois lieues du rio Parana; elle a été construite avec goût et confort; elle est en maçonnerie avec un toit de palmiers, elle a des galeries couvertes à l'est et à l'ouest et un haut belvédère

d*où Ton peut observer une grande étendue de terrain. Ce que Ton voit de là, c'est un grand Jardin ou verger entouré d'eucalyptus, plein d'orangers, d'arbres fruitiers, de casuarinas, d'arbres du paradis, de jasmins du Cap, de rosiers, de fleurs, de légumes de toute espèce, avec une longue treille qui s'étend d'un bout à l'autre. On aperçoit aussi une luzernière et une plantation de ramie.

Le docteur Lozon attribue une grande importance à cette culture dont il attend de grands résultats : il a étudié tout ce qui a été publié à cet égard et se propose d'aller à l'Exposition de Paris pour voir les machines sans lesquelles l'exploitation de cette plante serait trop coûteuse. Il m'a fait lire une conférence faite à Paris par M. Napoléon Ney, sur les essais faits en Algérie, de laquelle il résulterait que la ramie produirait un bénéfice net de 2.000 francs par hectare. Ceci vaut la peine de renouveler l'expérience.

A 7 ou 800 mètres à Test de la maison s'étend un vaste marécage sillonné par une rivière, du fond duquel s'élève un concert formidable de grenouilles, de crapauds et d'oiseaux aquatiques : ceci semble annoncer la pluie pour un délai prochain.

M. Lozon a des bêtes à cornes, des moutons, des chèvres, des porcs, des poules, des dindons, des paons, des canards, des oies, enfin tout ce que l'on peut avoir dans un établissement rural improvisé dans le grand Chaco.

Tout cela est nécessaire pour rendre supportable l'existence qui serait très monotone dans ces parages écartés; c'est pour cela qu'il attend avec impatience l'arrivée du chemin de fer qui doit passer près de sa maison ; sans les voies de communication on ne saurait mener à bonne fin l'exploitation du Chaco; ses habitants seraient comme séparés du monde. L'endroit occupé par le docteur Lozon fut autrefois la demeure d'un cacique qui campait avec sa tribu sous les grands arbres qu'on a conservés.

La colonie Avellaneda a huit lieues carrées de superficie; elle confine au nord à la colonie Las Garzas qui en a seize.

Sa position topographique, d'après le géomètre arpenteur . Nemesio Ramos, est : latitude sud 29"* 8' 45", longitude 1^ 20* 10" 3"' ouest de Buenos Aires.

La température qui y règne arrive à 38° maximum et descend à 3° au-dessous de zéro. Tel est le résultat des observations faites depuis 1880 jusqu'à présent.

A Touest de Reconquista se trouvait la colonie Potasse qui n'existe plus que dans le souvenir des habitants de la contrée ; au nord-ouest entre la rivière del Rey et la rivière de Malabrigo se trouve la colonie Vittorio Emmanuele fondée par M. Brunetti, citoyen italien résidant à Buenos x\ires, et plus loin, au delà de Malabrigo, la colonie Piazza fondée par un autre citoyen italien de ce nom.

La première a, ou pour mieux dire devait avoir huit lieues de surface; mais l'entrepreneur tomba malade au moment où il allait remplir les conditions de la loi de colonisation, de sorte qu'il perdit la seconde partie de sa concession. La première partie est la colonie Vittorio Emmanuele proprement dite ; dans la seconde partie qui n'a pas de nom et qui appartient actuellement à M. Adolphe Freire de Santa Fé, il y a encore une vingtaine de familles italiennes et suisses; les autres s'en sont allées par crainte des Indiens qui maraudent encore dans le voisinage. L'administrateur de la colonie Vittorio Emmanuele^ M. Nardelli, est établi à cinq lieues de Reconquisia; il avait été autrefois directeur de la colonie Potasse.

La colonie Piazza est à plus de 50 kilomètres de Reconquista. L'entrepreneur a bâti un pont en bois sur la rivière . qu'il faut passer pour y arriver. Elle est la dernière étape, la sentinelle avancée de la civilisation dans ces parages; elle est en quelque sorte perdue au milieu des bois. Elle n'a guère que trois années d'existence. L'entrepreneur a dû

grouper les familles dans un village, au lieu de les disséminer sur les concessions comme dans les autres colonies, afin qu'elles puissent se protéger et se garantir réciproquement; mais cet avantage a aussi ses inconvénients : il oblige les colons à perdre beaucoup de temps pour se rendre tous les jours au théâtre du travail. La maison d'administration, où habite aussi le juge de paix qui a dans ses attributions les deux colonies Vittorio Emmanuele et Piazza, est pourvue d'un arsenal complet ; elle a aussi prêté des remingtons aux colons.

Chaque famille, c'est-à-dire chaque groupe de trois personnes aptes au travail, reçoit gratuitement 50 hectares, et on lui fait toutes les avances nécessaires remboursables sans intérêt. La colonie compte jusqu'à présent quarante familles au lieu des trente-deux exigées par la loi de colonisation. La plus grande partie sont italiennes; il y a aussi quatre slaves et quelques espagnoles. Elles cultivent le lin, le maïs, l'arachide, les haricots, les légumes.

Le lin serait un produit lucratif, si on pouvait l'exporter. La colonie Piazza attend aussi que le chemin de fer vienne la visiter, car on lui a promis une station dans les environs.

Santa Fé, 27 novembre 1888.

La crue extraordinaire du rio Parana m'a obligé à abandonner l'itinéraire que j'avais projeté pour aller par terre de Reconquista à Santa Fé.

J'ai dû retourner à Goya pour rejoindre le fleuve et aller prendre à Santé Fé le vapeur qui va à San Javier une fois par semaine. Ce vapeur assez commode s'appelle le Castof. Il met deux jom's à arriver à son objectif qtii est à la hauteur de la ville Entre Riana de la Paz. La distance en ligne droite n'est que d'une quarantaine de lieues ; mais, grâce aux sinuosités de la rivière, on en compte une centaine.

Les pueblos que l'on rencontre sur la route sont ; San José del Rincon, à l'est de la lagune Guadalupe; •S'an^^i^osc;!, qui fut autrefois une rédaction d'Indiens Calchines ; Cayasta, colonie fondée sous l'administration de M. Orofto par un gentilhomme français, le comte Tessiëres de Bois-Bertrand ; Helvecia, colonie fondée à la même époque par un médecin suisse, le docteur Théophile Romang, et enfin San Javier, qui fut d'abord une réduction d'Indiens et postérieurement une colonie.

On trouve encore sur la route le Saladero San José, fondé par Don Mariano Cabal, la maison de campagne de Palricio Cullen et une autre maison qui porte le nom d'Elisa.

Nous sommes partis de Sanla Fé le 18 novembre à cinq heures du matin; le fleuve est large comme une mer inté-

rieure ; l'eau s'étend à perte de vue ; du côté de Santa Fé on ne peut voir la fin de l'inondation; du côté d'Entre Rios on aperçoit la falaise élevée qui lui sert de limite ; mais la dislance est si grande que parfois cette même falaise se confond avec Teau et le ciel.

La navigation ne saurait être plus pittoresque : nous passons au milieu d'un archipel d'îles boisées, au-dessus des hautes plantes aquatiques qui ont disparu, heurtant à chaque moment des troncs d'arbres et des camalotes (on appelle ainsi des monceaux d'herbes aquatiques que le couinant détache) qui gênent littéralement la marche du navire, sans suivre le rio San Javier proprement dit; car le lit de la rivière s'est perdu dans l'immense courant d'eau apporté par la crue, et on ne le devine qu'au rideau d'arbres qui dessine ses sinuosités.

A trois heures et demie de l'après-midi nous arrivons à Santa Rosa. Le terrain de cette localité est sablonneux : on y sème l'arachide et le maïs. Actuellement, Santa Rosa est complètement environnée d'eau et ne peut communiquer par leiTe avec Santa Fé.

Nous avons à bord des familles d'émigrants français de Savoie et des Italiens. Ils disent qu'à bord de la Provence qui les a apportés ils étaient deux mille cinq cents passagers et •par conséquent passablement gênés. Il me semble que la compagnie abuse du droit d'entasser la chair humaine dans ses navires. Nous arrivons à Cayasta à minuit : par conséquent nous n'avons pu rien voir ; mais au retour, j'ai visité la maison du fondateur, à moitié cachée au milieu des grands arbres qui l'entourent au bord de la rivière. Le fils de ce colonisateur eut une fin malheureuse : il périt assassiné dans sa propre maison par des voleurs.

Gayasta, outre la colonie proprement dite, a un centre de population urbaine qui ne manque pas d'importance et où l'on trouve d'assez beaux bâtiments.

Le lendemain, à cinq heures du matin, nous arrivons à Helvetia. Cette colonie a plus d'importance que Cayasta. Ce ~ qu'on y cultive, c'est surtout Tarachide ; on a abandonné la culture du blé, parce que le terrain est sablonneux : c'est pourquoi on a transporté à la colonie du Pilar l'outillage d'un grand moulin à vapeur qu'on avait construit et dont le bâtiment vide est resté debout. Il y a sur la rive même un grand moulin à huile, succursale d'une fabrique de Buenos Aires, connue sous le nom de la Fàma : le terrain d'Helvetia . convient parfaitement pour la production de l'arachide ; on cultive aussi cette plante sur toute la rive de San Javier, de sorte que l'usine d'Helvetia n'est pas exposée à manquer de matières premières.

A huit heures et demie, nous arrivons au saladero Cabal. Ce saladero ressemble à tous les établissements de ce genre : ce sont des bâtiments en fer galvanisé, des cabanes pour les péons, une maison pour le maître, un verger et un appareil pour élever l'eau au moyen du vent. Le terrain des environs est couvert de bois. La rive est pleine d'animaux morts, qui dégagent une odeur nauséabonde. Très fréquemment nous rencontrons des cadavres de chevaux ou de bœufs qui voguent sur le fleuve ; ce sont autant de victimes de l'inondation. Nous nous rapprochons davantage de la rive parce que la profondeur des eaux le permet, mais sans oublier les précautions : à tout moment on consulte la sonde.

A une heure dix minutes, nous apercevons diverses habitations sur la rive, des plantations d'arbres, des champs de maïs, des clôtures, des parcs à bétail, enfin tout ce qui annonce la présence de l'homme : nous sommes en face de la colonie dite française, et bientôt après devant le village même de San Javier. Grâce à l'inondation, nous avons gagné au moins quatre heures de route ; car nous avons pu suivre la ligne droite ; nous n'avons pas même eu besoin de venir au mouillage ordinaire.

Sur la rive je trouve un Français ; c'est rinstituteur de San Javier; il m'adresse à un aubergiste piémontais, qui a été colon, et qui s'est marié avec une Fribourgeoise, mais toute la famille parle français. Dans cette même auberge je fais la connaissance d'un colon savoisien de la colonie Califor* nienne^ appelé Rémy Blanche; et, quoique les chevaux qui m'ont apporté du port soient fatigués, je lui propose de faire une excursion dans les fermes des environs. Je trouve là un Entre-Riano, qui habite ces parages depuis 1876; il a été jeté sur cette rive par des révolutions de sa terre natale; il s'appelle Hermenegildo Albarillos ; il a été chef militaire et juge de paix du pueblo; c'est un des principaux fondateurs du village ; il a contribué plus que personne à son développement et à ses progrès.

Jusqu'en 1879, ceci n'était qu'une réduction d'Indiens, gouvernés par des moines franciscains. Les Indiens avaient leurs huttes là où se trouve la place actuellement. Par esprit d'intolérance religieuse ou pour d'autres motifs aussi peu plausibles, les franciscains s'opposaient au peuplement de la localité.

Il y avait, il est vrai, une commission chargée de répartir les terrains; mais le président, qui était le colonel Nelson, ayant dii s'absenter, elle était tombée dans l'inaction.

Ayant été nommé pour la compléter, le major Albarillos fit venir des familles de colons et leur procura lés avances nécessaires, des bœufs et des instruments de labour. Les colons devaient avoir les deux tiers de la récolte ; l'autre tiers revenait au propriétaire du terrain qu'on leur donnait à cultiver. .

Vegido île San Javier a 2 lieues carrées. Les cuadrd& du village ont 100 vares, les rues ont 20 vares de large.

L'église a.été construite par le frère ilalicA Antonio Rossa, qui. plus ta,rd alla bâtir celle, de Reconquista ; il était alors préfet des Missions.

A Tendroit où Albarillos a mis sa maison, se trouvait autrefois le fortin qui défendait la réduction; il était occupé par le colonel Obligado avant son départ pour Reconquista.

Les indigènes qui demeurent actuellement à San Javier sont au nombre de 800 environ; en général ils sont paresseux et ne s'occupent que de chasse et de pêche : à cet effet ils se servent de la fija^ espèce de javelot, qu'ils manient avec une adresse extraordinaire.

Cependant il en est qui travaillent pour leur compte ou pour le compte des autres.

Cette position avait été autrefois occupée par les jésuites : on y voit encore des orangers plantés par eux. Le major Albarillos a fait des expéditions contre les Indiens sauvages : c'est lui qui fit prisonnier le cacique Andrès Lopez, et qui détermina la soumission de Valentin Lopez et de José Domingo Crespo, qui était le fléau des colonies situées audessous de Reconquista.

La plupart des colons de San Javier sont Italiens du Frioul; ils cultivent le lin, l'arachide, le maïs; ils ont abandonné la culture du blé, à cause de la cherté des transports, bien que la terre soit propice pour cette céréale.

Pour compléter l'histoire de la colonisation de San Javier, il faut rappeler que le gouvernement national avait essayé d'y établir une colonie de Russe- Allemands; il vint effectivement une trentaine de familles, mais elles sont toutes reparties, excepté deux. Les habitants de San Javier se plaignent du manque de communications ; ils réclament aussi un chemin de fer.

La colonie française est située au sud de San. Javier, immédiatement après Vegido qu'elle continue en quelque sorte. Elle porte le nom de française, et cependant il n'y a pas de Français ; la plupart des colons sont Italiens ; il est vrai qu'il y en a qui parlent français, mais ils sont Suisses ou Belges.

Cette colonie fut fondée sous Tadininistration de M. Orofto par M. Alexandre Couvert, venu de la colonie Esperanza. Le gouvernement lui avait concédé une étendue de quatre lieues carrées, à la condition d'y établir 50 familles; il ne remplit pas ceis conditions ; il ne mit qu'une vingtaine de familles, qui firent elles-mêmes leurs frais d'installation, et qui étaient venues des autres colonies. L'entrepreneur se noya; le gouvernement reprit le terrain. La colonie devait avoir un terrain communal de deux lieues de superficie ; on avait également réservé un espace pour le village.

Il y a actuellement dans cette colonie une trentaine d^' familles de' propriétaires ; il y a aussi des métayers. J'ai retrouvé dans la colonie française uu colon d'Entre Rios dont j'ai déjà parlé, Alphonse Genolet, qui est devenu une espèce de grand propriétaire. Les colons cultivent surtout le lin, l'arachide et le maïs. On vend le lin 6 piastres la fanègue de 15 arrobes ; l'arachide vaut 46 centavos Tarrobe. Les orangers et tous les arbres fruitiers donnent de bons résultats.

La colonie California fut également fondée sous l'administration de M. Orofto ; elle porta ce nom parce qu'elle se composa d'abord d'Américains du Nord qui 'sont partis depuis lors. Plus loin, au nord, est la colonie anglaise ou galloise ainsi nommée parce qu'elle fut peuplée par des Gallois, qui venaient en partie du Chubut, en Patagonie. J'ai visité, en me rendant à California, la concession de Jean Blanche, colon français ; il coupe son lin avec des moissonneuses Wood et Buckeye. Ce colon est aussi propriétaire d'une diligence qui fait le service de San Javier au bord du fleuve en face de la Paz.

Son frère, Rémy Blanche, occupe la première concession de California; actuellement sa maison est à deux pas- de l'inondation. C'est une construction élégante avec jardin et

verger ;. elle a appartenu autrefois à William Moore, bien connu dans le pays, où il s'était rendu célèbre par ses expéditions contre les Indiens^ dont il était devenu la terreur. Plus loin au nord on trouve Fhabitation de Paul Brugnon, citoyen suisse du canton de Vaud ; celui-ci a vingt années d'Amérique; il était auparavant à Helvetia; il est ici, depuis cinq ans ; là-bas il manquait d'espace pour Télevage ; ici il a deux mille têtes de bétail, mais il ne néglige pas pour cela TagriculLure.

Le terrain de California avait été divisé en dix parties égales de quatre cuadras de face sur plus de quatre lieues de fond, depuis le rio San JaAder jusqu'au rio Saladiilo ; cette division a sans doute ses inconvénients, mais les propriétaires s'entendent pour le pâturage commun de leurs troupeaux. , La maison de Brugnon est parfaitement aménagée ; c'est un petit palais, un cottage avec divers appartements, qui ont toutes leur inscription spéciale au-dessus de la porte. Les parois sont peintes et ornées de tableaux qui rappellent les grandes scènes historiques et les paysages de la patrie suisse. Le maître de la maison aime la lecture ; il reçoit des journaux et des revues d'Europe. Sa femme soigne un jardin et une qidnta peuplée de beaux arbres fruitiers et de plants de vignes. Ils font du vin et de .l'eau-de-vie de pêche.

Le temps me manquait pour aller plus loin : je retournai donc à San Javier sans avoir visité les colonies Alejandra (Pajaro Blanco) et Romang [Malabrigo)^ qui ne sont plus, à proprement parler, des colonies agricoles. D'après les, renseignements que j'ai recueillis, la preinière ne serait qu'une réunion d'estancieros et la seconde, qu'une exploitation forestière.

Sur la colonie Alejandra je trouve les renseignements suivants dans le rapport de Wilcken :

« MM. TJiomson^ Bonar et C de. Londres obtinrent : pan

une loi spéciale de la provinc3, Tachât d'un terrain à raison de 300 piastres boliviennes la lieue carrée, à la condition d'y établir une colonie de 150 à 200 familles.

« Cette colonie fut arpentée en 1870 ; elle est située à 56 lieues de Santa Fé par terre, entre le rio San Javier et le Saladillo Amargo. Le climat est salubre ; la chaleur n'est pas excessive; la terre végétale atteint jusqu'à trois ou quatre pieds d'épaisseur ; .elle repose sur un lit d'argile jaunâtre dont la profondeur atteint jusqu'à 100 pieds. Les concessions étaient dé 25 cuadras carrées (100 acres), que l'on vendait à 312 piastres et demie fortes, payables en quatre ans, ou bien à 250 piastres fortes payables en deux ans, ou bien enfin à 200 piastres fortes payables la moitié au comptant en signant le contrat d'achat et l'autre moitié en arrivant à la colonie.

(( Toute famille composée au moins de quatre personnes devait recevoir 250 piastres fortes d'avance en animaux, semences, instruments aratoires et nourriture, remboursables en trois ans avec l'intérêt à 10 0/0 par an.

« A peine les premières familles étaient-eltcs installées, qu'elles furent surprises par un groupe d'Indiens qui leur volèrent tous leurs chevaux et assassinèrent M. Weguelin, fils de l'associé principal de la maison de Londres et directeur de la colonie, ainsi qu'un autre jeune Anglais.

« Cet événement déplorable vint arrêter le progrès de la colonie pendant quelque temps, mais il ne put d/3courager les concessionnaires qui nommèrent administrateur le major Richard et lui donnèrent ordre de poursuivre la colonisation du terrain. »

La compagnie engagea de grands capitaux dans cette entreprise; mais depuis la visite de M. Wilcken, elle a subi une transformation, et, à l'heure qu'il est, c'est plutôt un établissement d'élevage, comme je l'ai dit plus haut, qu'une colonie agricole proprement dite.

Parmi les colons de la première heure, M. Wilcken nomme M. Jean-Pierre Baridon, Vaudois, qui avait été son compagnon de voyage en 1858. Ce Baridon a quitté depuis lors le Chaco pour aller s'établir au Rosario dans la Bande orientale, et il est ensuite passé au Rosario del Tala, dans TEntre Rios, où je l'ai trouvé.

M. Wilcken parle aussi d'un colon irlandais, nommé Abraham Fisher, qui vivait avec sa famille composée de huit enfanls à cinq cuadras des habitations principales, toujours exposée aux attaques des sauvages, sans avoir chez lui une seule arme à feu, parce que cela lui était défendu par la doctrine religieuse des quakers, à laquelle il appartenait ; il était trésorier de l administration. C'est aussi pour ce motif que Baridon abandonna la colonie : il ne pouvait se résoudre à faire feu sur les Indiens.

Buenos Aires, décembre 1888.

De Santa Fé je suis passé à Cordoba en suivant la voie ferrée inaugurée, il y a peu de temps, et qui unit directement les deux capitales.

Le train part trois fois par semaine, à sept heures du matin^ et il arrive à huit heures du soir.

Jusqua Josefina et même au delà, on court constamment entre des colonies, ou peu s'en faut; JoseGna est la dernière colonie de la province de Santa Fé ; viennent ensuite celles de la province de Cordoba ; la première que Ton rencontre au delà de la frontière imaginaire qui sépare les deux provinces, c'est celle de San Francisco.

On déjeune à la station qui s'y trouve, à onze heures et demie du matin. Nous y voyons encore les tables du banquet qui a eu lieu pour l'inauguration de la ligne, c'est-à-dire de son prolongement , le 5 octobre dernier , et auquel ont assisté les deux gouverneurs et le ministre des relations extérieures de la nation. Le banquet était de cinq cents couverts.

A côté de la station on est en train de bâtir un grand moulin à vapeur. Cette usine appartient à M. Bernardo Iturraspe qui est aussi le propriétaire de la colonie. Celle-ci ne date que de 1886.

A la fin de 1887, sa population se composait d'une cin-

quantaine de familles, venues des diverses colonies de Sanla Fé.

Presque tous les colons, dit le rapport officiel publié par M. Enrique Lopez Valtodano, directeur du bureau statistique de la province, sont propriétaires de 80 à 600 cuadras, et possèdent un petit capital de S. 000 à 6.000 piastres, en instruments de labour; ils habitent de bonnes maisons en maçonnerie avec toit de zinc.

La colonie San Francisco, ajoute le rapport, étant limitrophe de Santa Fé, a formé sa population avec Témigration des colonies de cette province, c'est-à-dire avec des personnes jeunes et laborieuses accoutumées aux pratiques de nos travaux agricoles, et qui cherchent dans les terrains fertiles du département de San Justo une meilleure rémunération de leurs travaux.

San Francisco promet de devenir en peu de temps un centre agricole important. Pour le moment, ses habitants se bornent à la culture du blé et du maïs ; ils ne sèment d'autres graines que sur une petite échelle et pour la consommation de la population locale.

Ils font de l'arboriculture. A ce sujet, il faut dire qu'on trouve dans cette colonie un bois naturel de 340 ciiadras dont les essences principales sont le caroubier, le quebracho, le gnandubay, le garabato et le chafiar.

Les colons font des parcs à bétail avec des pieux de gnan-. dubay liés entre eux et assujettis par cinq ou six fils de fer.

La physionomie générale du terrain est légèrement accidentée ; il y a de bons pâturages ; on trouve Teau à 11 et 13 mètres de profondeur; elle est douce et excellente sur quelques points, mais saumâtre ailleurs. Les vents régnants sont les vents du Nord et de l'Est.

On a tracé l'emplacement d'un village central, où l'on trouve déjà un bon nombre de maisons de commerce et des ateliers.

Dans ce même département de San Justo on trouve encore

les colonies Itiirraspey Freire, Luxardo^ Monte del Toro et Malbertina.

La première est la plus importante et la plus prospère. Elle est située au nord-est de San Justo, à la distance de seize lieues ; elle appartient à MM. Juan Bernardo Iturraspe, elle a huit lieues carrées de superficie. La population était, eu 1887, de trente-neuf familles, presque toutes italiennes, venues de Santa Fé, ayant apporté un petit capital et possédant tous les outils de labour nécessaires.

La colonie Freire a une superficie de près de 8 lieues ; elle appartient aussi a M. Iturraspe, et a été formée également avec des colons venus de Santa Fé.

La colonie Liixardo a une superficie de 4 lieues; elle appartient à MM. Luxardo frères.

La colonie Monte del Toro appartient à MM. Alvaro Gomez et Bertelli.

La colonie Malbertina a une superficie de 4 lieues. Ce terrain a été acquis par une société de vingt colons de Santa Fé.

L'inspecteur des colonies, M. Angel Médina, qui fournit ces détails, fait un grand éJoge de M. Thomas Lubary, un des fondateurs de celte colonie et un des apôtres les plus enthousiastes de la colonisation. A ce titre, il a rendu de grands services au pays, et c'est à son initiative surtout, ainsi qu'à sa propagande incessante, que le département de San Justo doit sa colonisation.

Quand on quitte la zone des terrains cultivés, qui est assez monotone, car elle ne présente guère d'autre variété que les poteaux et les fils de fer télégraphiques, on entre dans la zone de la forêt, qui n'est guère moins monotone, grâce à l'uniformité de la végétation. Ce sont en général des caroubiers et des quebrachos, arbres peu élevés et sans élégance ; ils sont tordus et comme tourmentés par les vents. Cepen-

dant de temps à autre un paysage nouveau vient réjouir la vue fatiguée : c'est un cottage improvisé pour la station du chemin de fer, avec ses briques et ses tuiles rouges, une maison de fer galvanisé ou de zinc, qui apparaît au milieu des bois^ un troupeau de chèvres qui bondit au milieu des broussailles, un camp de travailleurs avec ses tentes blanches dressées des deux côtés du chemin de fer.

Enfin une ligne bleuâtre se dessine à Thorizon, au bout de la perspective formée par la voie ferrée; C'est \di Sierra de Cordoba qui se détache sur le ciel vaporeux et brûlant; mais que nous en sommes loin encore! les montagnes sont comme le bonheur; on croit le toucher à chaque instant et jamais on ne l'atteint, ou l'homme n'y arrive qu'accablé de fatigues et presque sans vie.

Nous passons le Rio Primero sur un pont remarquable : signe que nous approchons, mais Cordoba ne paraît pas; il est vrai qu'elle est cachée dans un bas-fond; nous avons douze heures de marche; l'obscurité ne tarde pas à nous envahir ; il est nuit close quaad nous atteignons la station. Cordoba, la cité mystérieuse, la Rome argentine, comme on Ta appelée autrefois, continuera à être invisible jusqu'à demain. Tout ce que j'ai pu voir en passant, c'est la statue d'un homme à cheval, qui doit êire, je présume, celle du héros cordobais, le général Paz, et que l'on a dressée au milieu d'une place, à côté du Rio Primero.

La ville de Cordoba est en train de subir une transformation complète ; c'est une vraie métamorphose que Ton devra au chemin de fer, aux tramways, à la lumière électrique, à une réédification à peu près générale de la vieille cité, de laquelle il ne restera debout que ses nombreuses églises.

Une compagnie s'est formée pour abattre les collines qui dominent la ville du côté du sud et pour bâtir une cité nouvelle, qui aura 5 ou 600 cuadras. Au moment de ma visite, il y avait des centaines d'ouvriers en activité.

Ce qu'on trouve de plus curieux à Cordoba, c'est la place du Lac qu'on appelle promenade Sobremonte : c'était le nom d'un vice-roi. Il a été formé avec de l'eau qu'on fait venir de la Sierra.

En efl'et le manque d'eau est le grand défaut de la province; il y pleut rarement, et, bien que la terre soit fertile, on comprend que sans eau l'agriculture est impossible.

Ceci m'amène à reprendre l'énumération et la description des colonies de la province.

La colonie Caroya est une création du gouvernement national; elle a été fondée en 1878. D'après un rapport du commissaire Achaval correspondant à l'année 1880, elle avait coûté pour vivres, instruments, bêtes de travail et semences la somme de 7L203 piastres 83 centavos, somme à laquelle il fallait ajouter le prix des terrains qui pour 5.902 hectares, S centiares, à raison de 10 piastres l'hectare, faisait la somme de 30.917 piastres 51 centavos. Ce qui portait la delte totale des colons à 122.131 piastres 34 centavos.

Ces mêmes rapports évaluaient le capital de la colonie à 180.000 piastres.

Cette colonie est située à 1.300 mètres au sud-est de la station Jésus Maria, à dix lieues environ de Cordoba, sur le chemin de fer Central nord.

Elle occupe une superficie de 7.023 hectares, divisée en 281 concessions de 25 hectares, dont le quart seulement est défriché et cultivé, dit l'inspecteur Médina dans son rapport; le reste n'a pas été cultivé jusqu'à présent, à cause du manque d'eau.

Elle compte, ou pour mieux dire, elle comptait en 1887 une population de 229 familles, formant un total de 1 .269 habitants. Italiens en grande partie. La colonie avait cultivé avec succès divers le maïs, le blé, les haricots, les pommes de terre, les légumes, et surtout la vigne, dont on commence à s'occuper d'une manière spéciale et avec de bons résultats.

Dans la dernière récolte on avait fait 115 bordelaises de vin. Malheureusement le manque d'eau ne permet pas de donner à celte culture ni aux autres toute l'extension voulue. C'est pourquoi, dit l'inspecteur Médina, les colons de Caroya n'ont pu atteindre le degré de prospérité que cet élément indispensable peut seul leur donner. Ce même fonctionnaire indiquait aussi les travaux d'irrigation qu'il jugeait nécessaire et possible de faire pour satisfaire ce besoin vital de la colonie en mettant à leur disposition l'eau des ruisseaux et des sources voisines.

A propos de travaux d'irrigation, je ne puis aller plus loin sans dire un mot de ceux que le gouvernement de Cordoba fait exécuter en ce moment dans la sierra voisine et qui sont dus surtout à l'initiative du docteur Juarez Celman, actuellement président de la République. A 7 à 8 lieues à l'ouest do la ville, on a construit une digue pour barrer le cours du Rio Primero et convertir en lac artificiel la vallée arrosée par les rivières de Cosquin et San Roque qui en sont les affluents formateurs.

La digue a 160 mètres de long; sa hauteur au-dessus de la base est de 37 mètres. L'épaisseur, aux fondements, est de 80 mèlres, et à la naissance de la digue, de 22 mètres 50 centimètres.

Le volume des construclions atteindra 43. 000 mètres cubes; les matériaux sont de granit et de chaux hydraulique.

La base de la digue est à 184 mètres au-dessus de l'observatoire de Cordoba, lequel est à 30 mètres au-dessus de la ville. Le lac artificiel ainsi formé aura une capacité de 240 millions de mètres cubes.

Un autre ouvrage hydraulique, qui se combine avec la digue de San Roque, est la digue de Mal-Paso, qui se trouve plus près de Cordoba. On pense à l'aide de ces travaux irriguer plus de 40.000 hectares.

On fait aussi d'autres travaux d'irrigation à Rio Cuarto.

Voici maintenant les noms des colonies qui nous restent à passer en revue, suivant les détails fournis par le chef de bureau de statistique de la province :

La colonie Tortugas, dont j'ai déjà parlé, fut fondée en 1870 aux limites de Cordoba et de Santa Fé, sur les rives du ruisseau Las Tortugas, par la Compagnie agraire du chemin de fer argentin .

« II n'y a pas longtemps, dit l'inspecteur Médina, que le colon se voyait obligé à labourer la terre, en portant à l'épaule l'arme avec laquelle il avait à se défendre contre l'habitant sauvage de la pampa.

« Plus d'une fois les semailles furent rasées, les greniers saccagés et les bêtes de labour emmenées. Tout cela fit que la colonie se dépeupla et tomba dans une décadence complète. Cependant, grâce à l'effort de quelques hommes qui, animés d'une foi aveugle dans l'avenir, ne voulurent pas l'abandonner, il resta là un petit noyau de colons qui a fini par s'accroître. »

En 1887, il y avait quarante-sept familles, italiennes en grande partie, qui semaient de grandes étendues de terrain de blé et de maïs, entre autres M. Armand Tixier, propriétaire de plus de 2.000 cuadras, les frères Siguentales qui ont plus de 1.800 cuadras et qui en ont semé plus de 300 de luzerne ; MM. Maïno frères, qui ont fabriqué du vin et du vinaigre de pèche et aussi du vin de raisin ; ils font également de la soie dont ils habillent leurs familles. La colonie Tortugas est située dans le département de l'Union. Nous trouvons dans ce même département la colonie Santa Cecilia, ipro^ priété de M. Pedro Tiscornia, à 7 lieues de la station de Bellville, fondée le 15 août 1877 et vendue ensuite à MM. Reyna et Guinazu ;

La colonie Adela, fondée en 1884 par M. Abelardo Bayona, étendue de 3 lieues ;

La colonie Italiana^ aux environs de la station de Bellville, formée spontanément et sans le secours de personne;

La colonie Montes Grandes^ propriété de M. Crisologo Rodriguez, à 6 lieues de la station Leones ; fondée en 1887 ;

La colonie Marcos Sastre, dont les propriétaires sont E. Ortiz et 0% fondée en 1885 ;

Los Angeles, propriété de M. Angel Benvenuto, fondée en 1883, sur une étendue de 9 lieues;

La colonie Los Esptmllos, fondée en 1884, aune lieue de la station du même nom, sur une étendue de 5 lieues ;

La colonie Garibaldi, fondée sur les terrains de M. Diôgène Urquiza, sur une étendue de 2 lieues, au sud de la station Général Roca ;

La colonie Jtiarez Celman^ aux limites de Sanla Fé et de Cordoba, sur le chemin de fer Ouest Santafecino, fondée par Alfred Arteaga sur 50.000 hectares d'étendue. Le terrain fut vendu à 3.200 piastres nationales le lot de 100 cuadras (160 hectares) et 800 piastres le lot de 20 cuadras : le quart au comptant, et le reste à une, deux ou trois années de terme avec 10 0/0 d'intérêt.

Entre Leones et Tortugas il y a une grande zone colonisée. Les colons, en général italiens, cultivent le maïs et le blé.

Dans le département du Rio Cuarto nous trouvons :

L'importante coïomQ Sampacho. Elle fut fondée en 1876 par le gouvernement de la province et passa sous la juridiction nationale en 1878. Suivant le commissaire Amadeo Miranda, elle avait en 1881 un total de 233 familles avec 1.475 personnes, sur lesquelles 153 familles italiennes, 313 argentines^ 2 françaises, 2 espagnoles, 1 anglaise, 1 orientale. Le territoire de la colonie avait de 6 à 7 lieues d'étendue, et était divisé en 359 concessions.

En 1887, l'inspecteur Médina trouvait dans cette même

colonie 288 familles, italiennes en grande partie, et constatait qu'elle était douée en général des éléments suffisants pour assurer son bien-être présent et son progrès futur.

La colonie Chacabuco^ qui n'avait encore en 1887 que 25 familles, italiennes en grande partie.

La colonie SarmienlOy à trente-huit kilomètres au sud de la station Washington; les colons sont en grande partie Argentins .

La colonie Maipu qui, suivant le rapport, était encore à l'état d'embryon.

Une nomenclature postérieure au rapport de l'inspecteur Médina nous donne un total de trente-trois colonies, c'est-àdire onze de plus que celles que nous venons d'énumérer.

Ce sont :

La colonie Arrufo, fondée par don Luciano Leiva dans le département de San Justo, sur une étendue de 5.411 hectares ;

La colonie Cordoba dans le département de l'Union, fondée par Edouard Lascano et Oswaldo Vêlez ; superficie 10,000 hectares ;

La colonie Elisa, propriété de MM. Camilo Aldao et Manuel U. Diaz; superficie 26.911 hectares;

La colonie Las Eslacas, propriété de don Antonio Garzon ; superficie huit lieues carrées;

La colonie Milessi, fondée en 1886 par les frères Milessi; superficie plus de 20.000 hectares ;

La colonie Nueva Jerusalein^ de formation nouvelle ;

La colonie. 0/mo5, fondée en 1887, par don Pedro L. Funes ; superficie 132.122 hectares.

La colonie San Pedro, fondée par les frères Milessi ; superficie 16.233 hectares;

La colonie Tixier; superficie 4.052 hectares;

La colonie Vêlez Sars/ield^ fondée par le gouvernement provincial; superficie 4.210 hectares;

La colonie Villa Maria dans le département du Rio Tercero, établie par la compagnie anglaise du Central argentin.

Il faut nommer encore les colonies Général Paz, Olmedoy Quebrado Herado, Luis A, Sauce, Présidente Juarez^ sur lesquelles nous n'avons pas encore de détails statistiques.

En résumé, à la fin de 1887, le terrain livré à la colonisation atteignait un total de 443.751 hectares, sur lesquels il y avait 902 maisons et constructions diverses, 5.560 habitants, 2.868 instruments d'agriculture et 43.887 animaux.

Le nombre total d'hectares de terre cultivés s'élevait à 22.163; celui des plants de vigne à 64.835, et celui des arbres fruitiers à 100.826.

La récolte des céréales avait donné 278.421 hectolitres.

Celle des autres produits, 438.660 kilogrammes.

Celle du vin, 17.825 litres. .

Celle de Teau-de-vie, 400 litres.

La valeur totale de la production formait la somme de 824.052 piastres nationales.

11 faut observer, dit M. Lopez Valtodano, que la colonisation de Cordoba ne date que d'hier; elle est donc à son aurore; mais cette aurore promet d'être suivie d'un jour brillant. Quand je passai par Cordoba, l'inspecteur des colonies était en train de les parcourir et de recueillir des informations pour un nouveau rapport; mais, à ce que me dit le chef du bureau de la statistique, ce rapport ne pourra être publié avant le mois d'avril.

Buenos Aires, février i888.

« La colonie de Baradero a été, dit M. Beck-Bernard, fondée par une circonstance fortuite. Voici comment :

« A Tépoque où l'on recrutait en Suisse les colons de M. Castellanos, quelques familles du canton de Fribourg se présentèrent, mais le nombre prescrit de deux cents familles se trouvant au complet, elles durent être refusées. Sans se laisser pour cela détourner de leur projet, ces familles partirent pour Buenos Aires, ne doutant pas d'y trouver un bon accueil. Elles ne s'étaient pas trompées, plusieurs personnes influentes s'intéressèrent à elles, les établirent très convenablement au nord de la province de Buenos Aires, sur le bord d'un petit affluent du Parana, nommé le Rio Arrecifes, et près de la petite ville de Baradero^ voisine du port fluvial de San Pedro.

« Cette colonie comptait, en 1864, environ 87 familles, dont la moitié étaient suisses et les autres basques ou italiennes. Le gouvernement de la province avait doté cette colonie d'une jolie école et le pasteur protestant allemand de Buenos Aires la visitait de temps en temps pour tenir un culte à ses coreligionnaires assez nombreux, pour baptiser leurs enfants et bénir les mariages.

« La principale culture des habitants de cette colonie est la pomme de terre, pour laquelle le terrain de cette localité paraît être exceptionnellement favorable. Ce produit se vend

à un prix souvent fort élevé, pour la consommation des villes de Rosario et de Buenos Aires, de manière que les colons y trouvent très bien leur compte. Les familles fribourgeoises qui ont fondé la colonie possèdent actuellement de belles habitations en briques et des économies placées à la Banque, qui leur portent intérêt au taux élevé du pays. »

Voilà ce qu'écrivait M. Beck en 1865.

, En 1869-70, il eut occasion de visiter une seconde fois la colonie de Baradero, et voici ce qu'il écrivait dans une nouvelle édition de son livre sur la République Argeîiline :

« La colonie est située tout à Fentour de la petite ville de Baradero (laquelle est située elle-même sur un bras du Parana portant le même nom qu'elle, à cinq ou six lieues de San Pedro, où ce bras sort du fleuve principal) dans la banlieue même de la ville, et c'est une erreur que de l'en séparer, car au fond les deux ne font qu'un. La municipalité, la justice de paix, en un mot toutes les autorités sont en ville. Au nord de la ville, le territoire de la colonie s'étend à une lieue environ jusqu'au Rio Arrecifes qui en forme la limite. Cette petite rivière coule de l'est à l'ouest, et se jette dans le Rio Baradero presque au même point qu'une autre rivière nommée Tala, dont le cours remonte un peu plus au nord, et décrit avec celui de FArrecifes un triangle dans lequel est située une superbe estancia appartenant à des Allemands.

« Au sud de la ville, la colonie s'étend à deux lieues environ, et sa largeur depuis le Rio Baradero à l'ouest est d'une lieue à peu près; elle embrasse donc approximativement un territoire de trois lieues carrées.

« Le terrain est ondulé, et l'aspect de la colonie est très riant, parce que les colons ont planté beaucoup d'arbres, surtout des pêchers, et que presque toutes les maisons sont bâties en briques avec des toits en terrasse. Le tout respire le bien-être et la prospérité. La municipalité avait fait diviser le terrain en parcelles de 200 vares de chaque côté. Chacun

de ces carrés est entouré d*un chemin de 30 vares de large et d'une clôture en fil de fer garni d'une haie vive. Toute personne adulte du sexe masculin avait droit à une de ces parcelles à la condition d'y bâtir une maison et d'y planter des arbres. Une seule et même famille recevait donc autant de ces lots de terrain qu'elle comptait dans son sein d'hommes adultes. Toutefois la mesure était beaucoup trop petite. Onze de ces lois n'équivalent pas tout à fait à une concession de Santa Fé, car 20 cuadras font 450.000 vares carrées, tandis qu'un lot de Baradero n'en a que 40.000.

« La municipalité de cette dernière ville a fait les lots si petits parce qu'elle voulait attirer dans sa banlieue le plus grand nombre possible de colons, et son but a été parfaitement atteint. En effet, si aujourd'hui ceux-ci se sentant à l'étroit éprouvent le besoin de s'élargir, il est évident que la plupart d'entre eux s'adresseront pour acheter du terrain aux estancieros du voisinage, qui sont disposés à leur en vendre, et ne quitteront pas la localité. D'un autre côté, l'agrandissement des propriétés, dont la nécessité se fait impérieusement sentir, rendra inutile^ dans la colonie une foule de bâtiments et de clôtures, et le système des chemins, qui sont beaucoup trop nombreux, devra être complètement revisé.

« Les colons ont pu se contenter pendant longtemps du peu de terrain qui leur avait été assigné parce que dès le commencement leur culture principale a été celle de la pomme de terre, qui n'exige pas de grands espaces, et pour laquelle le sol de Baradero est éminemment favorable. Les premières familles se sont enrichies par la vente de ce tubercule dont l'arrobe valait jusqu'à 25 piastres papier. On sait que l'on en fait deux récoltes par an, et à Baradero ces récoltes réussissent presque toujours. Depuis quelque temps, néanmoins, le prix des pommes de terre a baissé et le sol, fatigué par l'uniformité, commence à exiger impérieusement un changement de culture. Par conséquent les colons sont obligés à songer

320 UiNE VISITE AUX COLONIES

à d autres produits. Jusqu'à présent ils n'ont pas donné de développement à la culture du tabac et. celle du froment demande des champs plus vastes que ceux qu'ils possèdent. Ils se sont bornés jusqu'à ces derniers temps à produire le blé nécessaire à leur propre consommation, mais l'introduction de quelques machines à faucher, qui a eu lieu dès 1869, prouve qu'ils ont l'intention sérieuse d'augmenter cette culture avantageuse. Outre les pommes de terre, ils ont toujours cultivé passablement du maïs qui s'est généralement bien vendu.

« Voici la conformation du sol : d'abord une couche de terre végétale noire entremêlée d'un peu de sable et d'une épaisseur moyenne d'un pied; il y a des endroits où elle a jusqu'à deux pieds de profondeur, d'autres où elle a moins d'un pied. Vient ensuite la terre rouge et puis une argile jaunâtre qui devient toujours plus dure, plus on avance en creusant. On y trouve beaucoup d^ossements fossiles, de poissons, etc. Les puits sont protonds, ils atteignent jusqu'à 23 et 26 vares; l'eau est bonne.

« Au commencement, les colons ne trouvèrent pas de bois de chauffage à Baradero, et se contentèrent de brûler une espèce d'herbe ligneuse, appelée bisnaga,des épis et des tiges de maïs, de l'anis, du fenouil, etc. Aujourd'hui les arbres qu'ils ont plantés leur fournissent du bois en abondance.

« Les familles établies sur le bord des rivières Arrecifes et Baradero, sont les seules qui puissent s'adonner à l'élevage des bestiaux, attendu qu'elles peuvent laisser paître les animaux au bord de l'eau. Ce sont les colons du canton de Fribourg arrivés en premier lieu. Quantaux autres, ils n^ont point de pâturage à leur disposition en dehors de leurs propres terrains, qui sont déjà beaucoup trop petits pour l'agriculture ; par conséquent ils sont gênés sous ce rapport. Le travail du labourage se fait presque toujours avec des chevaux.

« Les colons suisses établis à Baradero font un excellent

fromage qui rappelle un peu le parmesan. En croisant la race de vache suisse avec la race indigène on obtient des vaches qui donnent beaucoup plus de lait que les indigènes.

«Le dimanche après midi les colons se réunissent habituellement chez M. Siegenthaler qui possède une jolie auberge et qui a fait arranger devant sa porte une enceinte pavée en briques pour danser. Les fils de la maison forment entre eux une bonne musique de fanfare ; il y a du reste dans la colonie une musique militaire dirigée par un maître de chapelle suisse.

« On ne trouve dans aucune autre colonie des familles aussi riches que quelques-unes de Baradero. Parmi celles qui sont arrivées les premières on en cite une qui possède un million et demi de piastres papier (25 piastres papier faisaient un peu plus de 5 francs) ; d'autres ont gagné un million ou quelques centaines de mille piastres.

« Ces colons ont su faire des économies dès le commencement et ils ont toujours placé leur argent avantageusement. Dans le principe ils prêtaient aux gens de Baradero à de très hauts intérêts ; mais, cela donna à ces derniers Tidée de prier la Banque de la province d'établir une succursale dans la ville. Ainsi fut fait, et cette mesure régularisa le taux de Tintérèt.

« Aujourd'hui les colons placent leurs économies à la banque qui a toujours entre les mains une somme moyenne de trois millions et demi de piastres papier provenant de celte source.

« Les familles du canton de Fribourg arrivées en premier lieu sont les seules à qui le terrain ait été donné tout de suite en propriété et à titre gratuit. Les colons qui sont arrivés ensuite ont dû laffermer à raison de 90 piastres papier par an et par lot, en faveur de la municipalité. Ce n'est qu'en 1870 [que cette dernière a été autorisée par le gouvernement de la province à vendre aux colons la terre qu'ils occupent au prix de 300 piastres papier par ciiadra carrée de ISO vares, en faisant abstraction de l'enchère

publique voulue par la loi. Les colons attendaient depuis longtemps cette mesure, et se sont empressés d'en profiter pour devenir propriétaires.

« La municipalité de Baradero n'a plus aujourd'hui de terrains à céder aux colons qui arrivent. Par contre, les estancieros des environs leur vendent volontiers les parcelles qu'ils désirent en accordant des termes pour le payement ; le prix moyen peut être évalué à 1.000 piastres papier par cuadra carrée ».

M. Beck donnait ensuite des détails statistiques, desquels il résultait que la production de la colonie en 1869, officiellement relevée, avait atteint le chiffre de 4.140.834 piastres papier.

La valeur approximative de toutes les propriétés qui composaient la colonie avec les bâtiments, les plantations d'arbres, les clôtures, etc., était estimée à 7 millions de piastres papier.

A l'heure qu'il est, les terrains de Baradero sont estimés jusqu'à 200 piastres l'hectare.

On y compte 3.238 colons qui possèdent 45.000 têtes de bétail et cultivent le maïs, les pommes de terre, la luzerne, le lin, le colza, la vigne, les légumes.

M. Ernest van Bruyssel, ministre de Belgique, dit dans son livre sur Ib. République argentine publié en 1888 qu'ils ont un excellent outillage et habitent des maisons commodes avec jardins.

Indépendamment de la voie fluviale, la colonie a maintenant un chemin de fer qui la relie à Buenos Aires et à Rosario.

Buenos Aires, février ^888.

La colonie russo-allemande du Partido d'Olavaria date de la même époque que celle d'Alvear dans la province d'Entre Rios, c'est-à-dire de 1878. Elle doit son existence au gouvernement provincial de Buenos Aires et au gouvernement national. Elle est divisée aussi en villages distincts, qui sont assez éloignés les uns des autres, et qui sont au nombre de trois, Hinojo, JSa?i Miguel et Nievas,

Elle n'a rien qui la distingue de l'autre que la nature du terrain sur lequel elle se trouve située. Ce terrain est en grande partie montagneux. Pour aller de la petite ville d'Olavaria au village de San Miguel, il faut franchir une véritable chaîne de montagnes, bien que pas très élevée, qu'on appelle las Sierras Bayas, et où Ton trouve un grand nombre de fours à chaux.

San Miguel est au fond d'un vallon; il produit un joli effet avec les plantations de peupliers et de saules pleureurs qui entourent ses maisons blanches à toit de zinc; ce village ressemble d'ailleurs à ceux d'Enlre Rios avec la. seule différence des arbres qui manquent là-bas. Une rue large de trente mètres environ forme l'axe du village. On voit des maisons assez élégantes en pierres et en briques; les fenêtres sont vitrées et ornées de rideaux aux couleurs éclatantes.

J'ai trouvé des menuisiers qui travaillaient dans la chapelle

324 Ux\E VISITE AUX COLONIES

pleine d'images comme toutes les églises catholiques ; il n'y a pas de prêtre à San Miguel; c'est celui d'Hinojo qui vient y dire la messe.

De grandes croix en bois sont plantées autour du village. Les enfants, les porcs, les oies se promènent et jouent dans la rue, les hommes fument la longue pipe; ils ont les cheveux coupés à la- Titus.

Les colons de San Miguel se plaignent comme ceux d'Entre Rios de ne pas avoir assez de terrain; néanmoins on m'a assuré à Olavaria qu'ils avaient gagné beaucoup d'argent. Cette année, les blés ont souffert de la gelée, mais c'était la première fois que ceci arrivait depuis huit ans. Les concessions sont de '28 cuadras ; en général elles sont closes avec pieux et fils de fer.

A San Miguel, les colons n'ont pas de fonter comme ceux d'Entre Rios.

De San Miguel on remonte la montagne, et, passant au milieu de champs cultivés et à côté des carrières de granit où Ton taille les pavés de Buenos Aires, on arrive à l'autre village russo-allemand d'Hinojo. On laisse celui de Nievas sur la droite. Hinojo est dans la plaine, à 2.000 mètres plus ou moins de la station du niême nom sur le chemin de fer qui conduit de Buenos Aires à Bahia Blanca. Ce village est, comme San Miguel et tous les pueblos de la province, à moitié caché au milieu des peupliers et des saules pleureurs audessus desquels s'élève le clocher de l'église.

Là aussi j'ai aperçu des hommes fumant leur pipe accroupis à côté du mur. Chaque famille paraît avoir sa moissonneuse que l'on voit à côté de la maison dans la cour intérieure.

Indépendamment des trois petits villages russes, le Partido d'Olavaria est trèis peuplé, très cultivé. Ce qu'on appelle Vegido a une superficie de 1.237 chacras; la chacra contient 47 hectares 24 ares 72 centiares. On y cultive le blé, la

pomme de terre et un peu de maïs. L'an dernier, la production du blé s'est élevée à 400.000 fanègues. Cette année on avait semé davantage, mais il est impossible, à cause des gelées et des pluies, de savoir encore le résultat.

La plupart des cultivateurs sont Italiens.

La chacra fut vendue dans le principe à raison de 50 piastres monnaie courante l'hectare ; aujourd'hui celui-ci vaut en moyenne 35 piastres nationales.

On afferme la cuadra (de 150 vares) de 6 à 8 piastres nationales.

Le terrain est propice pour les arbres tels que le pin, Tacacia dealbata^ le pommier, le poirier, le cerisier; mais il ne l'est guère pour Teucalyptus et le pêcher à cause du froid. La vigne produit beaucoup^ sur le versaUt des montagnes.

Le pays est bon pour l'élevage.

Cette région va être sillonnée par quatre chemins de fer, ce qui lui promet un brillant avenir.

La fondation définitive d'Olavaria date de 1879; le pueblo avait été détruit deux fois par les Indiens.

L'emplacement de la colonie. Nievas était autrefois la résidence des fameux caciques Catriel et Calfucura. Ce dernier mourut de vieillesse; mais le premier, ayant pris part à un pronunciamiento politique (1874) dansl equelil avait entraîné les hommes de sa tribu, soumise et campée aux «avirons de la ville de TAzul, fut tué par eux à coups de lance, après, la défaite du parti pour lequel il les avait fait marcher. Il était d'une taille et d'une corpulence extraordinaires.

Quant à Calfucura, comme il aimait beaucoup à boire, oh Tenterra, dit-on, avec son cheval harnaché, suivant l'habitude des enfants de la pampa, et vingt-quatre bouteilles do genièvre, qui était sa boisson favorite.

11 existe encore à Sierra Chica, non loin d'Ola varia, une petite tribu, celle de Chapitrtiy dont les hommes travaillent

quelque peu, lors de la moisson et de la tonle des lames; d'^ailleurs paresseux, nomades, ils tendent à disparaître.

Voici quelques détails statistiques sur ces colonies :

La première, la colonie Hinojo, d'après le recensement fait en 1887, avait une population de 250 personnes; 123 fermes {chacras)y dont 53 1/4 cultivées; les autres étaient incultes ou en jachère ; les constructions étaient : 56 maisons en briques, 1 temple catholique, 45 ranchos, 48 magasins à grains, 25 hangars. La récolte de cetle année s'élevait à 21.169 fanègues de blé, 880 de jnaïs, 635 dorge, 1.570 d'avoine et 1.072 arrobes de pommes de teiTe.

Il y avait 370 chevaux de travail, 521 vaches domestiques, 267 porcs et 1.040 vaches d'élevage.

La terre adjugée à ces colons a coulé 11.880 piastres nationales, dont ils avaient déjà amorti la somme de 9.694 piastres.

La colonie San Miguel se composait de 85 fermes dont 63 cullivécs et 22 incultes. iSa population se composait de 146 Russo-Allemands.

Il y avait 35 maisons de briques et de pierres, 66 ranchos» 24 magasins à blé et 22 hangars.

La récolte de cette année 's'élevait à 22.780 fanègues de blé, 1.417 de maïs, 1.615 d'orge et 967 arrobes de pommes de terre.

Il y avait 202 chevaux de travail, 265 têtes de bétail, 115 porcs.

La terre de celte colonie a coûté 8.593 piastres, dont il à été amorti 6.269.

La colonie Nievas se composait de 138 fermes, dont il y avait 303 cultivées et 75 incultes. La population se composait de 241 habitants russo-allemands; les constructions étaient : 5 maisons en briques, 51 ranchos, 38 ^magasins à grains, 21 hangars et 27 parcs à bétail.

La récolte de cette année s'élevait à 20.300 fanègues de blé, 1.210 de maïs, 490 d'orge, 1.197 d'avoine et 896 arrobes de pommes de terre. Il y avait 269 chevaux de travail, 390 bêtes bovines, 3.300 moutons, 139 porcs.

Le terrain de cette colonie représentait une valeur de 13.3S7 piastres nationales, dont il a été amorti jusqu'à présent 10.397.

Buenos Aires, février 1888.

La colonie de Pigûé est située sur le. chemin de Buenos Aires à Bahia Blanca, des deux côtés de la station du même nom au pied de la chaîne de Guramala ou Curamalal (ce mot en langue indienne signifie, dit-on, con*al, enceinte de pierres).

Le Pigué est le nom d*un ruisseau qui coule à Touest de la station.

La maison d'administration est à l'est du chemin de fer, sur une position élevée d'où Ton aperçoit la chaîne de Guramala, qui court au sud, au versant de laquelle apparaissent de distance en distance les habitations des colons^ et où l'on voyait encore, au moment de ma visile, les grandes meules de blé qu'ils n'avaient pas eu le temps de battre à cause des pluies prolongées. Par-ci par-là, la fumée d'une batteuse se déroule sur l'horizon et monte vers le ciel. Les champs de m^s dessinent leur verdure sombre sur le terrain accidenté des vallons et des collines.

De l'autre côté du Pigûé, sur le déclin de la colline, on bâtit pour les sœurs de charité une grande maison à étages, qui doit coûter 30.000 piastres nationales.

'Au sud, on trouve un grand moulin à vapeur, qui peut moudre 60.000 fanègues par an, et de vastes magasins qui servent à remiser le blé et la farine. Au nord, il y a un hôtel assez confortable et un jeu de paume.

De la station on ne voit pas le village ; il est sur le versant à Test; mais c'est une agréable surprise pour le voyageur, après avoir gravi Téminence où se dresse la maison d'administration, de se trouver subitement en face de cette création nouvelle ; en a déjà bâti beaucoup, et Ton continue : les fours à briques ne peuvent suffire aux demandes de matériaux.

Tous les métiers nécessaires à la campagne sont représentés dans ce centre de population, ainsi que les maisons de commerce.

La colonie a été fondée sur les terrains d'un Argentin, fils d'Irlandais, M. Edouard Casey, par un Français nommé M. Cabanettes, qui en a été le premier administrateur. Elle comprend 10 lieues carrées de superficie, divisées en 272 lots d'un kilomètre carré chacun, et occupées par 160 familles d'agriculteurs. Celles-ci sont françaises, originaires presque toutes du département de l'Aveyron ; il y en a aussi du nord de la France.

Les premiers colons ont été établis en décembre 1883.

Les familles ont acheté un, deux, trois jusqu'à quatre lots, à raison de 40 piastres la cuadra^ payables en 6 annuités, sans intérêts.

Voici les principales clauses du contrat arrêté définitivement le 8 octobre 1886 :

Si l'acheteur ne peut payer à l'échéance une des cotes, M. Casey lui accorde un délai d'un an de plus pour le payement, mais en y mettant l'intérêt à 10 0/0, et il reste toujours obligé à payer les cotes échues ou à échoir, indépendamment de celle qui est échue déjà avec l'intérêt mentionné ci-dessus.

L'acheteur doit six mètres de terrain de chaque côté pour les routes.

Les frais d actes notariés sont au compte de l'acheteur.

Le colon doit cultiver la première année 10 ciiadras , la

Hlki^wk.-

deuxième année, 20 ciiadras, la troisième année, 30 cuadras, la quatrième et la cinquième année, 40 cnadras.

Dans le cas de non accomplissement du contrat, celui-ci est annulé.

L'acheteur ne peut faire cession du contrat sans le consentement préalable de M. Casey.

Tant que le colon n*a pas acquitté la dette qu'il a contractée pour avances reçues ou manque de payement de quelque annuité, Tadministration de la colonie intervient dans la vente de tous les produits, en percevant 3 0/0 de commission et de garantie ; mais en aucun cas, elle n'effectuera de vente sans consulter l'intéressé.

Les colons paieront à paris égales la moitié du prix de la clôture en fil de fer qui entoure la colonie et qui leur sert de limite.

Il s'agit ici des colons situés à la frontière de la colonie. L'année dernière, les colons avaient semé près de 6.000 cuadras et Ton espérait avoir une récolte de 120.000 fanègues; mais les gelées tardives et la grêle en ont fait perdre la moitié.

L'administrateur actuel de la colonie, un fils de Français, originaire des Hautes-Pyrénées, M. Ducos, va essayer la culture du houblon ; il a déjà une plantation de deux ou trois hectares qui a une belle apparence.

Il m'a fait voir aussi sur le flanc de la montagne un vignoble de trois ans, qui m'a rappelé les vignobles des Pyrénées; il y a 10.000 pieds qui ont beaucoup de raisins.

Il dit qu'on a cultivé aussi la betterave, que cette plante vient très bien ici et que le chimiste Arata, qui l'a analysée à Buenos Aires, lui a trouvé une grande richesse de matière saccharine.

Le rendement du blé atteint jusqu'à 30 fanègues par ciiadra.

Il y a à Pigiié S batteuses à vapeur et 90 moissonneuses.

DE LA KEPUBLIQUE ABGENTIXE 331

Le pueblo compte 600 âmes et 120 bâtiments. Le solar (25 mètres de face sur 50 de fond) se vend 25 piastres nationales.

Pigùé est le poiat de départ de la diligence de Tenlreprise Vallée (un Français), qui va à Puan^ à General Acha^ cheflieu du territoire de la Pampa, à Cholechoel, etc.

Je Tai vue arriver traînée par huit chevaux. C'est un véhicule dans le genre d'un omnibus qui pourrait être plus confortable; mais en vérité, on n'oserait exiger davantage dans une contrée qui était un désert, il y a cinq ou six ans, et où campaient les tribus de Calfucura et de Namuncura.

Sur les terrains de M. Gasey, on trouve encore la colonie Arroyo Corto^ qui confine à la précédente et qui a quatre lieues carrées de superficie. On y compte actuellement 40 familles italiennes établies à la même époque que celles de Pigîié ;

Et la colonie Sauce Corto qui a huit lieues carrées de superficie. On y compte 50 familles galloises établies en 1885 et 100 familles russes établies en 1888.

La colonie Tornquist a été fondée par un négociant de Buenos Aires qui porte ce nom.

En 1887 on a publié sur cette colonie les renseignements suivants :

La colonie Tornquist comprend 18.787 hectares de terrain mesuré et borné, propres à Tagriculture et divisés en 170 fermes, d'une superficie qui varie pour chacune de 70 à 240 hectares.

Elle est située à gauche du chemin de fer du Sud et s'étend jusque dans l'intérieur des vallées légèrement accidentées de la Sierra de la Ventana.

Les accidents du sol, la position de la colline qui s'élève

graduellement jusques aux montagnes donnent à ce terrain un aspect pittoresque et enchanteur.

Les eaux qui descendent partout des rochers sont ferrugineuses pour la plupart, et, d'après l'analyse qui en a été • faite, la médecine les recommande aux anémiques.

La profondeur de la couche végétale varie de 0°" 60 à 1"" 50, et même davantage sur certains points.

Les céréales, les légumes, les pâturages, les vignobles et les herbages donnent d'excellents résultats.

La population se composait à la fin de 1887 de 210 personnes : Suisses, Allemands, Autrichiens, Français et Russes. 82 fermes étaient déjà vendues.

Dans le piieblo de Tornquist on avait vendu 210 solares à raison de 10 centavos le mètre carré.

Les fermes se vendent à raison de 13 piastres nationales rhectare, payables en six annuités : la première en prenant possession, et les autres à la fin de chaque année.

Le colon achetant le terrain dans le but de le destiner à Fagriculture, ne pourra en changer la destination ; il ne pourra davantage y établir de magasin ni autre négoce sans l'autorisation de MM. Tornquist et C'°. Bahia Blanca est le marché assuré de la colonie.

On sait que ce port est destiné à un grand avenir. Jusqu'à présent c'est le seul port que la province de Buenos Aires possède sur l'Atlantique, qui soit accessible aux grands navires d'outre-mer.

Voici maintenant les résultats du dernier recensement : Quarante familles, soit 67 hommes, 3S femmes. Ces familles ont à leur service 66 pions du sexe masculin et 9 du sexe féminin.

Les familles sont de toute nationalité, mais ce sont les Allemands qui dominent.

A la fin de l'année dernière, il y avait 5.360 ctiadras de terrain en culture, dont 76 plantées en vignes.

La colonie avait 10 moissonneuses-lieuses, 4 faucheuses. On estimait la valeur totale des terrains, maisons, plantations, animaux, matériel à 405.002 piastres nationales.

Le terrain réservé autour de la station du chemin de fer pour hâtir le village a 226 ciiadras de superficie ; il sera borné par un boulevard qui aura 22 mètres de long, et oîi Ton mettra Thôpital, le cimetière, une maison pour divertissements, tir, prado, un local pour expositions rurales et agricoles, l-hippodrome, Tabattoir, etc.

Le Tandil est une petite ville pittôresquement située comme Olavaria, comme Pigûé, comme Tornquist, au pied d'une chaîne de montagnes. Sur une de ces montagnes on trouve cette fameuse pierre mobile [movediza) qui constitue un phénomène géologique probablement des plus rares qu'il y ait au monde : un bloc énorme de granit en forme de pyramide, qui repose sur un plan incliné de roche également, et qui reste là sans tomber depuis des centaines ou des milliers de siècles. Sans grand effort un homme peut le mettre en mouvement, et alors on le voit parfaitement qui oscille sur la base et se balance dans l'espace. On croirait d'abord qu'il y a un axe qui le soutient lié au rocher inférieur ; mais il parait qu'il n'en est rien. Pour démontrer palpablement qu'il est mobile, on s'amuse à mettre des bouteilles à la base, et en eifet au bout de quelques instants les bouteilles éclatent en morceaux broyées par le géant de pierre, qui pèse des milliers de kilogrammes.

La pierre mobile a fait la célébrité du Tandil : tous les voyageurs, tous les touristes, et bien d'autres encore, ne manquent pas d'y faire une visite ; il en est beaucoup qui veulent absolument laisser un souvenir à ce contemporain millénaire des périodes écoulées ; ils apportent de la peinture et des pinceaux pour inscrire leurs noms sur les rochers

voisins ou sur le bloc lui-même ; d'autres vont plus loin : ils se donnent la peine de le graver.

Nomina stultorum sempev parieti/nis insunt.

D'autres y font de la réclame commerciale, par exemple Bagley pour sa fameuse Hespéridine.

Du haut de la montagne de la pierre mobile on a un ravissant panorama : la ville encadrée dans le rideau de végétation que lui forment les milliers de peupliers et de saules pleureurs plantés aux environs, qui entourent les chacras et les quintas, et suivent dans ses sinuosités la petite rivière descendue de la chaîne voisine, qui a donné son nom à la localité. Les maisons des agriculteurs semblent monter à Tassant de la montagne qui les domine de sa crête aride.

Mais cette aridité n'est pas seulement un élément de pittoresque pour le paysage ; c'est aussi une source de richesses pour la contrée; il y a là plus de 3.000 tailleurs de pierres qui sont occupés à rexploitation des carrières de granit, et dont on aperçoit les habitations de zinc suspendues comme des jiids d'aigles dans les anfractuosités des rochers. Les pavés de granit travaillés par eux et emportés par un chemin de fer spécial vont s'entasser par milliers aux environs de la station du chemin de fer à deux kilomètres de la petite ville.

La rivière du Tahdil fait mouvoir plusieurs moulins, entre autres celui d'un Français ou fils de Français, né en arrivant à Montevideo, M. Dizeste, dont le père était originaire de la vallée d'Ossau dans les Pyrénées. G est le moulin du Progrès ; il est à eau et à vapeur. Il avait été fondé en 1870 par un autre Français du Béarn, Joachim Pourtalé, cousin germain de Pierre Pourtalé, autre Béarnais établi à l'Azul depuis 1842 et possesseur d'une grande fortune. Brûlé en 1883, il a été refait en 1886 et on le refait encore à l'heure qu'il est. Ce sera un vrai monument de granit qui n'aura pas son égal

DE LA REPUBLIQUE ARGE>TlNfc: 33J^

dans le pays. Le moteur à vapeur sera de la force de 100 chevaux; le moteur à eau, de la force de 45. Il pourra moudre commodément 100.000 fanègues par au. Il est éclairé à la lumière électrique. Le granit, la chaux, le sable, le marbre, tout a été pris dans la localité même : il n'y a que le fer qui vienne du dehors.

Dizeste ne se borne pas à Tindustrie miiiotiëre ; il fait aussi de Tagriculture sur une grande échelle : ayant affermé une lieue carrée de terrain pour cinq ans, il y a établi cinq familles grecques "auxquelles il a fait toutes les avances nécessaires de vivres et d'instruments de travail et qui partagent tous les bénéfices avec lui. Cette année on avait semé 800 cuadras; la récolte a produit 9.000 fanègues.

Le Tandil peut être considéré comme un produit de l'immigration spontanée: il doit son grand développement aux Basques, aux Béarnais, aux Danois qui sont venus s'y établir. A présent, les Italiens y abondent comme partout ailleurs, surtout depuis la construction du chemin de fer, qui, mettant la ville à quelques heures de Buenos Aires, a donné naissance à l'industrie extractive. Les Danois y forment une espèce de colonie isolée, n'ayant guère de relations qu'entre eux ; ils sont de 7 à 800 ; ils ont leur temple à Tandil et leur pasteur qui tient aussi l'école.

Us ont été attirés ici par un immigrant du nom de Fugl, qui vint s'y établir, il y a une trentaine d'années, comme maître d'école, et qui installa ensuite un moulin à manège. Ils font tous de l'agriculture, quelques-uns sur une grande échelle ; ils sèment des centaines d'hectares, et emploient tous les moissonneuses et les batteuses. Ils n'ont pas besoin d'acheter le terrain, à la rigueur : les estancieros l'afferment volontiers, persuadés qu'ils sont que la culture améliore le terrain et le prépare pour le pâturage. On peut donc réserver tout son capital pour l'exploitation agricole ; il n'est pas absolument nécessaire d'être propriétaire pour s'enrichir.

On m'a montré un Français, un Auvergnat, nommé Favre, qui, arrivé ici il y a dix ans comme simple péon, possède à rheure qu'il est une fortune de plus de cent mille piastres.

Et comme celui-là il y en a beaucoup d'autres !

Après avoir parlé du Tandil, il me faudrait aussi parler de TAzul, qui est également une création de l'immigration spontanée, avec cette différence qu'elle est due surtout aux Béarnais-, tandis que les Basques ont prédominé au Tandii avant l'arrivée des Italiens qui couvrent tout de leur inondation incessante ; mais alors ce serait à n'en plus finir ; car il faudrait passer en revue tous les /?t/eô/o5, tous les egidos, tous les partidos de la province où l'on pratique l'agriculture sur de grandes proportions : par exemple Chivilcoy qui fut et est encore un district éminemment agricole, fondé à cet effet par Villarino, il y a un peu plus de trente ans, puis le BragadOj le Nueve de Julio, Pergamino où l'on pratique le labourage à vapeur; le Saladillo et tant d'autres localités; mais l'espace et le temps me manquent. C'est pour le même motif que je ne dis rien des centres agricoles, créés en vertu d'une loi nouvelle de la province de Buenos Aires et qui d'ailleurs n'ont pas encore eu le temps de manifester leurs résultats. Je m'arrête donc et arrive brusquement à ma conclusion que je formule en peu de mots :

Ces contrées sud-américaines sont une des plus magnifiques demeures réservées à l'humanité ; tous les hommes de bonne volonté, forts de corps et forts de caractère, qui n'ont pas de place au soleil dans le vieux monde, et à qui le travail physique ne fait pas peur, ne sauraient choisir un meilleur théâtre pour le déploiement de leur activité ; ils ne doivent donc pas hésiter à y venir planter leurs tentes.

Page 1