‹ Une visite aux évêques et prêtres de la Société des missions-étrangères de Paris [microform] ;Chapitre 18 sur 18 · MOUKDEN · texte numérisé non relu

MOUKDEN

Une heure avant d'arriver à Moukden, à la station de Pensiho, j'eus la bonne surprise de voir Mgr Blois et son pro vicaire, le P, Chometon, monter dans mon wagon.

C'était l'avant-goût de la bonne réunion qui m'attendait au chef-lieu de la mission. La retraite annuelle, en effet, y avait amené tous les missionnaires du Vicariat, Heureuse coïncidence, qui se renouvela pour moi dans l'autre mission de Mandchourie, celle de Kirin. La Providence voulait me faire goûter encore une fois, avant de quitter la Chine, la douceur contraternelle et apostolique de ces réunions plénières annuelles, dont j'avais tant joui autrefois. Dès le soir de mon arrivée à Moukden, je présidais avec Mgr Blois le salut de clôture de la Retraite avec renouvellement, devant le Saint- Sacrement exposé, du bon propos missionnaire.

lùinérailles catholiques

Aussi bien commencé, mon séjour en Mandchourie ne pouvait que bien se poursuivre. On me fit célébrer une Messe Pontificale le dimanche de la Trinité. Le général Claudel, membre important de la fameuse Commission d'Enquête de la S. D. N., y assistait en catholique fervent et, la cérémonie finie, j'eus l'avantage d'entrer en relations avec lui. L'aide de camp de S. Exe. Honjo, généralissime japonais, vint me présenter les compliments de son chef, qu'une affaire urgente avait appelé à Tsitsikar. Quant aux chrétiens de la paroisse, ils n'épargnèrent rien pour me montrer combien ma visite de vieux missionnaire de Chine et d'ancien Visiteur Apostolique en Mandchourie était appréciée. Mes chers chrétiens du Setchoan n'auraient pu mieux faire.

Il faut l'avouer, d'ailleurs, plus les jours passaient, plus la pensée m'obsédait que mon séjour au milieu des Chinois touchait à sa fin. Jamais je n'avais senti si profondément quels liens intimes m'attachent à eux depuis que leur pays, il y a près de cinquante ans, est devenu ma patrie missionnaire. Le jour où Mgr Blois me conduisit à son superbe petit séminaire et m'en présenta les 80 élèves, je ne réussis pas à dissimuler j'étais ému. Le P. Sage, supérieur de la communauté, s'en aperçut et eut la charité de n'en pas sourire et même de le

trouver bon. Mais ces enfants comprirent vite, eux aussi, qu'ils avaient devant eux quelqu'un qui les aimait beaucoup. Et c'est pourquoi je dus revenir le lendemain célébrer leui: messe de communauté. Ce qui est vraiment consolant, c'est de pouvoir, grâce aux initiatives de Mgr Blois et au dévouement de nos confrères, prévoir un relèvement rapide du clergé de cette belle mission, où depuis quelques années, par suite d'une circonstance accidentelle, le recrutement clérical avait notablement fléchi.

Du côté des autorités japonaises, maîtresses à Moukden, j'avais senti que ma visite en Mandchourie ne passait pas inaperçue. J'avais rendu avec empressement à l'Ëtat-Major Généra] la politesse dont m'avait honoré le généralissime.

Cathédrale de Moukden

! uncraiJlcs catholiijucs

Aussi bien comînencé, mon séjour en Mandchouric ne pouvait que bien se poursuivre. On me fit eélébrer une Messe Pontificale !c dimanche de la Trinité, l.e général (Haudcl, membre important de la fameuse C>)mn.T!ssion d'I'Jiquête de la S. D. N., V assistait en catholique fervent et, la cérémonie finie, j'eus l'avantage d'entrer en relations avec lui. 1,'aide de camp de S. b'-xc. Fionjo, généralissime japonais, vint me présenter les complinients de son chef, qu'une afiaire urgente avait appelé à Tsitsikar. Quant aux chrétiens de la paroisse, ils n'épargnèrent rien pour me montrer combien ma visite de vieux missionnaire de Chine et d'ancien Visiteur Apostolique en Mandchouric était appréciée. 'Mes chers chrétiens du Setchoan n'auraient pu mieux faire.

II faut l'avouer, d'ailleurs, plus les jours passaient, plus la pensée m'obsédait c|ue mon séjour au milieu des Cdiinois touchait à sa fin. jamais je n'avais senti si profondément quels liens intimes m'attachent à eux depuis que leur pays, il y a près de cinquante ans, est devenu ma patrie missionnaire. Le jour oi^i Mgr Blois me conduisit à son superbe petit séminaire et m'en présenta les 80 élèves, je ne réussis pas à dissimuler j'étais ému. Ix P. Sage, supérieur de la communauté, s'en aperçut et eut la charité de n'en pas sourire et même de le

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Caihcdnilc de Moukclcii

Mais il était facile de voir qu'aucune prévenance ne m'aurait été refusée, si l'occasion s'en était présentée. J'évitai pourtant de la faire naître. Moukden, en effet, est une ville chinoise, et c'est pour les Chinois que les missionnaires sont venus en Mandchourie. C'est avec eux qu'il leur convient de se solidariser, sur tous les terrains, sauf le terrain politique. Je dois reconnaître que les Japonais semblent très bien comprendre ce qu'a; de délicat la position des missionnaires français en Mandchourie et que, avec tout le tact dont ils sont si bien doués, ils évitent jusqu'ici de la compliquer.

Mgr Blois et ses. missionnaires tous ensemble me reconduisirent à k gare dans l'après-midi du 24 mai. M. le général Claudel, M. le consul de France Crépin, "M. le capitaine Yokohama, au nom du gouverneur, M^ie Ursule Yuasa, la célèbre infirmière catholique. Directrice de l'Hôpital Général, et de nombreux chrétiens, étaient venus aussi me souhaiter bon voyage et je fis mes adieux à Moukden dans la même atmosphère de sympathie que j'avais respirée à Séoul et à Taikou.

KiRIN

Mgr Gaspais, vicaire apostolique de Kirin, venu la veille à Moukden, m'introduisait à son tour dans sa mission, la dernière sur mon programme, ce programme qui m'avait paru si long lorsque je quittais Marseille et qui maintenant me semblait avoir été si vite épuisé.

La Mandchourie Septentrionale n'était d'ailleurs pas une découverte pour moi. J'y avais passé en voyageur vingt ans auparavant, et j'y étais venu deux fois en visiteur apostolique, pour la Chine en 1919, pour la Sibérie en 1921.

Trois heures après mon départ de Moukden, je me trouvais à Changchun au milieu de 18 confrères, l'efiFectif presque complet de la Mission. Ils étaient réunis pour la retraite annuelle, que leur prêchait un évêque belge, des missions de Scheut,

Cathédrale de Kirin

Mgr Janssens, Coadjuteur du Vicaire apostolique de Jéhol. Car c'est à Changchun, plus central que Kirin et jouissant d'une procure vaste et bien installée, que se font les grandes réunions de la Mission.

L'importance de Changchun ne pourra d'ailleurs que s'accroître si cette ville reste ce qu'elle est devenue officiellement, la capitale du nouvel État de Mandchukuo. Le Président de la République, M. Pou Yi, jadis Empereur de Chine, y a sa résidence. Elle n'est pas loin de la Mission, car celle-ci se trouve en plein quartier officiel. Quand le P. Sagard, procureur, me conduisit un matin chez les Franciscaines Missionnaires pour y dire la messe, il m'indiqua à droite le Ministère des Finances, plus loin la Chambre de Commerce, à gauche le Palais de Justice, que sais-je encore ? D'un côté comme de

Tautre, cependant, je ne voyais que les échoppes d'une rue chinoise, ancien style, et je dirigeais vers mon compagnon des regards quelque peu obliques.,. Mais non... C'était très sérieux. Les administrations fonctionnent. Plus tard on les logera comme il faut. On dit même que les Japonais ont un plan grandiose pour la reconstruction de Changchun, qui a reçu déjà le nom plus harmonieux de Sin-Kin (nouvelle capitale). En attendant, l'Eglise catholique est le plus beau monument de Changchun. A peine terminée, elle sera bénite avant la dispersion des missionnaires retraitants, mais après mon départ, que je ne puis retarder.

Kirin est, au point de vue catholique, plus développé que Changchun. C'est, d'ailleurs, le chef-lieu de la Mission et la résidence du Vicaire Apostolique. Ix chemin de fer y passe : c'est la ligne qui, partant de Changchun, sera prolongée jusqu'au nord de la Corée. Partis à 8 h. du matin nous étions à 11 h. à Kirin. Une pluie froide tombait malheureusement depuis la veille et gâtait le paysage, qui est un des plus beaux de la Mandchourie. Le séminaire est, au point de vue matériel comme à tous les autres, un établissement de premier ordre et qui mériterait, s'il était plus central, d'être séminaire régional commun à toutes les missions de Mandchourie. Quand on l'a visité après tous ceux qu'a rencontrés mon itinéraire, on peut dire, une fois pour toutes, que depuis l'extrémité des Indes jusqu'au voisinage de la Sibérie, la Société des Missions- Étrangères a mis toujours et partout au premier plan de ses activités, ainsi qu'elle l'avait promis à l'Église, l'œuvre de la formation du clergé indigène.

L'évêché de Kirin eut naturellement notre visite. Aux côtés de la cathédrale, qui est un bijou d'architecture, face au Soungari, qui coule à quelques pas, il forme un ensemble qu'on ne se lasse pas de contempler.

Ce même Soungari faillit, en fin de journée, nous jouer un mauvais tour. Ses eaux, gonflées par des pluies récentes,

Séminaristes en promenade

avaient endommagé la voie en amont de Kirin et le train sur lequel nous comptions pour rentrer à Changchun nous fit défaut. Allais-) e donc arriver trop tard à Kharbine et manquer le train transsibérien ? Deux ou trois heures d'attente en cette incertitude me parurent longues. Mais deux persomiages importants de la direction du chemin de fer, l'un Chinois, l'autre Japonais, étaient à la gare. Mgr Gaspais, ami du premier, mit les choses en train, et Mgr Breton exerça sur le second une influence décisive. Il faut dire aussi que de nombreux voyageurs, de catégorie plus modeste, en panne comme nous, attendaient dans l'anxiété. Soudain on s'aperçut qu'une locomotive chauffait. L'appétit nous revint du coup et le buffet de la gare, dédaigné jusque-là, y gagna quelques piastres. Avant huit heures du soir nous roulions vers Changchun. Nous y étions à 10 h. 1/4, et j'eus le plaisir d'y trouver le P. Candau, venu le jour même de Tôkyô pour faire avec moi jusqu'en France la dernière partie de mon voyage.

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ScininarJslcs en pf^nicnack;

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Porte de ville

Mgr Breton et le P. Lagarde, dont la compagnie avait ajouté tant de charme aux journées qui avaient précédé, me quittèrent le lendemain matin et reprirent la route du sud, à destination l'un de Fukuoka, l'autre de Chemulpo. Je pus, pour ma part, passer encore quelques bonnes , heures à Changchun, le train de Kharbine ne partant qu'à trois heures, et ainsi j'eus la consolation d'assister, comme à Moukden, à la cérémonie de clôture de la retraite. Je n'ai pas oublié non plus la très gentille, affectueuse et vivante réception qui me fut faite à l'école paroissiale des garçons. On m'y dit, dans un chinois que je comprenais sans trop de peine, des choses si aimables que j'en rétorquai à mon tour quelques-unes dans mon langage setchoanais, heureux de m'en servir cette fois encore; mais sans grande illusion sur la mesure où je pouvais être compris de mon auditoire...

N'importe : le geste y était, le cœur aussi, et, je crois, des deux côtés.

Procession à Kharbine

Kharbine

Malgré l'heure tardive de mon arrivée à Kharbine, — dix heures du soir — , je trouvai en descendant de wagon M. le consul de France Reynaud et mes deux vieux amis, les PP. Ostrowski et Eysimontt, de l'église polonaise. Puis le P. Guérin m'emmena chez lui, au presbytère-procure de Foukiatien.

Kharbine est admirablement situé sur le Soungari, à la jonction du chemin de fer venant de Pékin par Moukden avec la grande ligne transsibérienne dans la section qui emprunte le territoire chinois et qui s'appelle pour cette raison : chemin de fer Est-Chinois. Avant la grande guerre, les Russes étaient en train d'en faire un Chicago mandchourien. C'est toujours une grande ville cosmopolite avec quartier européen, Novigorod, et ville chinoise, Foukiatien. Les Russes, tant rouges que blancs, y sont fort nombreux, peut-être 70.000. Les Polonais sont encore près de 2.000 et ont une paroisse dont le curé, Mgr Ostrowski, a juridiction territoriale sur Novigorod et personnelle sur les catholiques polonais. Il y a aussi, pour les Russes convertis au catholicisme, une paroisse de rite slave dirigée par Mgr l'Archimandrite Abrantovitch. La ville

chinoise, Foukiatien, possède la mission catholique avec les œuvres des Franciscaines Missionnaires. Un autre centre catholique est en voie de formation, grâce aux activités du P. Dassier, dans le quartier excentrique de Tonghao et près d'une importante maison de Sœurs Ursulines.

Malgré ce qu'il y a encore d'un peu confus dans cette variété, on sent que le progrès missionnaire est en marche et que le catholicisme à Kharbine aura bientôt conquis sa bonne place au soleil.

Une journée bien complète n'était pas de trop pour aller saluer au Consulat de France M. le Consul et M'"^ Reynaud, revoir l'Église polonaise, qui m'avait été en 1921 si hospitalière, reprendre contact avec de vieux amis, faire une démarche de religieuse déférence auprès de Mgr Abrantovitch, visiter les écoles et les œuvres principales, tant du côté polonais que du côté chinois, voir à Tonghao l'installation naissante du P. Dassier, mettre en règle mes passeports en vue de la traversée des territoires soviétiques..,. Grâce à l'activité ingénieuse et dévouée de nos confrères, tout s'accomplit en temps utile.

J'eus, il est vrai, une deuxième journée presque entière à passer à Kharbine. Mais c'était une journée de dimanche, le dimanche même de la Fête-Dieu. Grâce à cette coïncidence, dont je remercie Dieu, les dernières heures de ma longue

La bénédiction

tournée furent des heures consacrées tout entières à la piété. La procession du Saint-Sacrement, dont le parcours traditionnel va de la Mission polonaise à l'église chinoise, a son point de départ à l'église des Polonais. C'est là que je présidai à huit heures une messe solennelle. Alors, pendant une heure, — deux peut-être — j'eus la consolation de porter le Saint- Sacrement sur les boulevards de la grande ville schismatique et païenne. Quel heureux épilogue à ma dernière visite dans nos missions bien-aimées ! Je priais pour elles; je priais pour vous, chers aspirants, qui êtes leur espoir et que j'apercevais déjà au bout du rapide voyage qui allait me ramener au centre de notre Société.

Au coin du grand magasin Tchourine, les PP. Samson, Dassier et Candau m'attendaient avec une voiture. Là se dressait le deuxième reposoir. Après avoir élevé une fois encore le Saint-Sacrement au-dessus de la foule fidèle, je quittai la chape et l'aube et je rejoignis nos confrères.

Puis ce fut le repas d'adieux en famille, à la mission de

Chapelle de Tsitsikar

cliinoJse, Foukiatien, possède la mission catholique avec les œuvres des Franciscaines .Missionnaires. Un autre centre catholique est e n V o i e de f o r m a t i o n , grâce aux activités du P. Dassier, dans le quartier excentrique de Tonghao et près d'une importante maison de Sœurs Ursulines.

Malgré ce qu'il y a encore d'un peu confus dans cette variété, on sent que le progrès missionnaire est en marche et que le catholicisme à Kharbine aura bientôt conquis sa bonne place au soleil.

Une journée bien complète n'était pas de trop pour aller saluer au Consulat de France M. le Consul et M""' Revnaud, revoir l'Eglise polonaise, qui m'avait été en 1921 si hospitalière, reprendre contact avec de vieux amis, faire une démarche de religieuse déférence auprès de Mgr Abrantovitch, visiter les écoles et les œ^uvres principales, tant du côté polonais que du côté chinois, voir à Tonghao l'installation naissante du P. Dassier, mettre en règle mes passeports en vue de la traversée des territoires soviétiques.... Grâce à l'activité ingénieuse et dévraiée de nos confrères, tout s'accomplit en temps utile.

l'eus, i! est vrai, une deuxième journée presque entière à passer à Kharbine. Mais c'était une journée de dimanche, le dimanche même de la f'cte-Dieu. Ci race à cette coïncidence, dont je remercie Dieu, les dernières heures de ma longue

tournée tiirent des heures consacrées tout entières à la piété. La procession du Saint-Sacrement, dont le parcours traditionnel va de la Mission polonaise à l'église chinoise, a son point de départ à réglise des Polonais. C'est là cjue je présidai à huit heures une messe solennelle. Alors, pendant une heure, — deux peut-être — j'eus la consolation de porter le Saint- Sacrement sur les boulevards de la grande ville schismatic|ue et païenne. Quel heureux épilogue à ma dernière visite dans nos missions bien-aimées ! Je priais pour elles; je priais pour vous, chers aspirants, qui êtes leur espoir et c]ue j'apercevais ciéjà au bout du rapide voyage c]ui allait me ramener au centre de notre Société.

Au coin du grand magasin Tchourine, les PP. Samson, Dassier et Canciau m'attendaient avec une voiture. Là se ciressait le deuxième reposoir. Après avoir élevé une fois encore le Saint-Sacrement au-dessus de la foule fidèle, je quittai la chape et l'aube et je rejoignis nos confrères.

Puis ce fut le repas d'adieux en famille, à la mission de

f^hapelJc de 'rsiisikar • 207

Foukiatien. Reconduit à la gâte par nos confrères, nous étions avant trois heures, le P. Candau et moi, devant la portière de notre wagon. Mais tout un groupe d'amis nous y avait précédés. Je les vois encore : MM. les Consuls de France, de Pologne, de Lithuanie, Mgr l'Archimandrite, les PP. Ostrowski et Eysimontt, de nombreux catholiques, et parmi eux des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Américains, des Polonais, des Français, des Russes et d'autres encore, réunis là pour témoigner leur reconnaissance au Séminaire qui, de la France lointaine, leur envoie leurs prêtres. Vision vraiment catholique et combien touchante pour un vieux missionnaire ! Je les regardais par la fenêtre de mon wagon, car il avait fallu y monter. Et quand la locomotive s'ébranla, les petites filles polonaises se mirent à courir le long du train, jetant des fleurs sous les roues de mon wagon.

Cinq cents mètres plus loin, le train passa le Soungari et mon cœur se serra un peu plus, car j'avais quitté le territoire de la dernière mission confiée aux Missions-Étrangères, ce territoire missionnaire où si volontiers j'aurais fini ma vie. Je me prenais même à regretter d'avoir peut-être trop facilement renoncé à visiter cinq de nos plus intéressantes missions : le Sikkim, le Kouangsi, Lanlong, Kweiyang et Tatsienlu. A la rigueur la chose eût été possible, et, en me redisant leurs noms affectionnés, je leur demandais tacitement pardon.

Mais pouvais-je me laisser aller à une impression de tristesse, quand je songeais à la longue vie si pleine de bonheurs, si prenante de variété, si passionnante d'intérêt, que Dieu m'avait donné de vivre, en y mêlant parfois la goutte d'amertume qui en fait le prix surnaturel ?

Qu'il soit béni pour m'avoir fait la grâce d'une pareille vocation !

Le transsibérien

Le Transsibérien

Après Kharbine on roule encore pendant 24 heures sur la terre chinoise. C'est, à perte de vue, la steppe au sol riche, que les émigrants du sud viennent mettre en valeur et peupler peu à peu. Il y a peu d'années encore elle faisait partie de notre Mission de Mandchourie, mais nous avons trouvé en Suisse de bons missionnaires pour nous y remplacer et alléger notre fardeau. C'est maintenant la Préfecture Apostolique de Tsitsikar.

Mandchuria est le nom de la station frontière. J'y retrouvai le souvenir de mon entrée en Sibérie comme Visiteur Apostolique, il y a onze ans. Malgré mon sauf-conduit en règle, le « Comité local » bolchevique m'avait retenu trois jours.

« Qu'avez-vous à faire en Sibérie » ?

« Moi ? rien ».

« Alors ?... ».

« C'est le Pape qui m'y envoie ».

« Et pourquoi ? ».

« Parce que votre gouvernement a proclamé la liberté religieuse. Les Tsars l'ont toujours refusée aux catholiques. Le Pape veut savoir si vous la donnez réellement » .

« Oui. Nous la donnons à tout le monde ».

« Eh bien ! si vous me laissez entrer, je dirai au Pape que c'est vrai. Sinon je lui dirai que ce n'est pas vrai. Quoi de plus simple ? ».

Ils me laissèrent entrer; mais c'était en 1921. Et depuis !...

La frontière passée, la marche du train est très lente. Elle l'était encore plus en 1921. On s'arrêtait souvent en pleine forêt. C'était énervant. Je me rappelle mon premier sujet d'oraison : un texte de l'Evangile : Sicut oves in medio lupormn.

Au lever du jour, on est dans la vallée de la Schitka, haut affluent de l'Amour. Et je songeais que parmi les îles formées par ce grand fleuve, il en est une, à cinq cents lieues plus bas, dont le nom lugubre (île du Massacre) rappelle le souvenir d'un missionnaire, le premier, et sans doute le seul qui soit venu chercher jusqu'en ces parages lointains locum Domino, tahernaculum Deo Jacob. Ce missionnaire appartenait à la Société des Missions-Étrangères et se nommait Paul de La Brunière.

Avant dix heures, on dépasse Tchita où j'avais séjourné jadis toute une semaine au milieu des catholiques polonais, lithuaniens, allemands, donné la confirmation, célébré une fête, reçu la promesse d'abjuration du curé orthodoxe, le Protohieri Koronin.

Voici le Lac Baïkal, Irkoutsk, puis la forêt interminable de sapins et de bouleaux. Dans les grandes gares, pendant les longs arrêts, le voyageur peut descendre sur le quai et se promener parmi une foule triste, dont le meilleur passe-temps semble être de regarder passer le transsibérien. On aperçoit l'entrée des coopératives et les longues files de prolétaires qui vont, cartes en main, toucher leur ration de pain bis. Au mois de juin, ce n'est pour eux qu'affaire de patience; mais pendant les huit mois d'hiver sibérien ? Car tout se passe à

ciel ouvert. Ce peuple qu'on entrevoit n'a jamais connu la liberté. Il s'en passe aujourd'hui plus que jamais. Mais il se passe probablement de bien

d'autres choses isba sibérienne

encore.

Trop intéressé par mes observations, je courus, à Borabinsk, un risque grave. Le train, sans que j'y prisse garde, s'était mis en marche et j'avais quinze pas à faire pour le rejoindre. Heureusement les marchepieds sont commodément placés. Je montai sur celui du premier wagon qui passa à ma portée. La porte en était fermée au dedans. Peu importe. Après quelques centaines de mètres on vint m'ouvrir de l'intérieur.

On entre dans l'Oural à Sverdlovsk. C'est l'ancienne Ekaterinburg aux souvenirs sinistres : le Tsar Nicolas II y fut massacré avec tous les siens. On y aperçoit maintenant des usines colossales, des bâtisses imposantes, qu'a fait surgir le PiatiletkM (le plan quinquennal). Mais qu'y a-t-il derrière ces apparences ?

L'Oural, dans cette zone, est une région accidentée plutôt qu'une chaîne de vraies montagnes. Le paysage, en ce début de printemps, frappe par sa douceur grave. La Kama, dont nous suivions la vallée, me rappelait l'affreux supplice que les révolutionnaires infligèrent à Théophane, évêque de Selikamsk, petite cité riveraine. Par un froid de quarante degrés, ils le plongèrent dans l'eau de la rivière par un trou fait dans la glace, l'en retirèrent, l'y replongèrent, l'en retirèrent encore jusqu'à ce qu'il devînt lui-même un bloc de glace et pérît étouffé,

« Parce que votre gouvernement a proclamé la liberté religieuse. Les Tsars l'ont toujours refusée aux catholiques. Le Pape veut savoir si vous la donnez réellement )> .

« Oui. Nous la donnons à tout le monde ».

« Eh bien ! si vous me laissez entrer, je dirai au Pape que c'est vrai. Sinon je lui dirai que ce n'est pas vrai. Quoi de plus simple ? ».

Ils me laissèrent entrer; mais c'était en 192L Et depuis !...

La frontière passée, la marche du train est très lente. Elle l'était encore plus en 192L On s'arrêtait souvent en pleine forêt. C'était énervant. Je me rappelle mon premier sujet d'oraison : un texte de rE,vangile : Sicut oves in medio luponun.

Au lever du jour, on est dans la vallée de la Schitka, haut affluent de l'Amour. Et je songeais que parmi les îles formées par ce grand fleuve, il en est une, à cinq cents lieues plus bas, dont le nom lugubre (île du Massacre) rappelle le souvenir d'un missionnaire, le premier, et sans doute le seul qui soit venu chercher jusqu'en ces parages lointains locum Domino, tahernaculuni Deo Jacob. Ce missionnaire appartenait à la Société des Missions-Étrangères et se nommait Paul de La Brunière.

Avant dix heures, on dépasse Tchita oij j'avais séjourné jadis toute une semaine au milieu des catholiques polonais, lithuaniens, allemands, donné la confirmation, célébré une fête, reçu la promesse d'abjuration du curé orthodoxe, le Protohieri Koronin.

Voici le Lac Baïkai, Irkoutsk, puis la forêt interminable de sapins et de bouleaux. Dans les grandes gares, pendant les longs arrêts, le voyageur peut descendre sur le quai et se promener parmi une foule triste, dont le meilleur passe-temps semble être de regarder passer le transsibérien. On aperçoit l'entrée des coopératives et les longues files de prolétaires qui vont, cartes en main, toucher leur ration de pain bis. Au mois de juin, ce n'est pour eux qu'affaire de patience; mais pendant les huit mois d'hiver sibérien ? Car tout se passe à

Isba sibérienne

ciel ouveft. Ce.

peuple qu'on entrevoit n'a jamais connu la liberté. Il s'en passe aujourd'hui plus que jamais. Mais il se passe probablement de bien d'autres choses encore.

Trop intéressé par mes observations, je courus, à Borabinsk, un risque grave. Le train, sans que j'y prisse garde, s'était mis en marche et j'avais quinze pas à faire pour le rejoindre. Heureusement les marchepieds sont commodément placés. Je montai sur celui du premier wagon qui passa à ma portée. La porte en était fermée au dedans. Peu importe. v\près quelques centaines de mètres on vint m'ouvrir de l'intérieur.

On entre dans l'Oural à Sverdlovsk. C'est l'ancienne Ekaterinburg aux souvenirs sinistres : le Tsar Nicolas JI y fut massacré avec tous les siens. On y aperçoit maintenant des usines colossales, des bâtisses imposantes, qu'a fait surgir le Piatiletka (le plan quinquennal). Mais qu'y a-t-il derrière ces apparences ?

L'Oural, dans cette zone, est une région accidentée plutôt qu'une chaîne de vraies montagnes. Le paysage, en ce début de printemps, frappe par sa douceur grave. La Kama, dont nous suivions la vallée, me rappelait l'affreux supplice que les révolutionnaires infligèrent à Théophane, évêque de Selikamsk, petite cité riveraine. Par un froid de quarante degrés, ils le plongèrent dans l'eau de la rivière par un trou fait dans la glace, l'en retirèrent, l'y replongèrent, l'en retirèrent encore jusqu'à ce qu'il devînt lui-même un bloc de glace et pérît étouffé.

Nous étions en Europe. Les plaine de la Russsie proprement dite s'ouvraient devant nous. Des villes importantes se succédaient : Perm, Viatka, Kostroma, Jaroslav... Entre ces deux dernières j'aurais voulu connaître, pour y arrêter mes regards, la place du « camp d'isolation », où sont retenus depuis des années une trentaine de prêtres catholiques, et celle d'une autre localité, où des religieuses Franciscaines de Marie vivent internées sans qu'aucun prêtre puisse les visiter et les consoler.

Depuis l'Oural cependant les églises, au voisinage du chemin de fer, me paraissaient plus nombreuses et semblaient avoir été mieux respectées qu'en Sibérie. Jusque-là, en effet, je n'avais que trop remarqué la disparition totale des églises sans nombre qu'on voyait autrefois dominer les moindres agglomérations sibériennes. Dans les principales villes seulement se montraient encore des édifices religieux, églises ou monastères, mais la plupart privées de leurs cloches et surmontées, au lieu de croix, du drapeau et des emblèmes soviétiques. Pendant les huit mois de ma tournée en pays missionnaire, j'avais eu sous les yeux le consolant spectacle de l'Eglise en construction; j'avais, pour finir, la vision poignante de l'Eglise en démolition.

Nous eûmes quelques heures à passer en fin de journée à Moscou. T] nous en coûta cent francs pour nous faire conduire à

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sa voiture pour l'excursion que nous désirions faire. — « Je vous donne une voiture, nous dit-il; mais ne soyez pas surpris si vous en avez deux ». A dire vrai, nous n'avons pas eu conscience d'être suivis. M. Sivan, jeune attaché d'Ambassade, se fit notre cicérone avec une obligeance charmante. Je revis avec plaisir l'admirable Place Rouge et, avec moins de satisfaction, le tombeau de Lénine. Du sanctuaire, jadis vénéré entrç tous, de Notre-Dame Iverskaia il ne reste plus trace. De magnifiques églises ont été rasées; d'autres, converties en musées, l'une même en musée antireligieux.

Enfin je me trouvai en présence de Mgr Neveu, le seul évêque catholique qui, dans l'immense étendue des pays russes, ne soit pas emprisonné. Evêque d'ailleurs sans évêché, sans clergé, presque sans troupeau et sans aucune possibilité d'apostolat, réduit pour tout ministère au soin spirituel de quelques catholiques étrangers qui osent fréquenter l'église française. Mais sa présence intrépide affirme la survivance de l'Eglise catholique en Russie et sa confiance indomptable en l'avenir. Ses prêtres, au nombre d'une soixantaine, sont tous au bagne. Peut-être en est-il cinq ou six encore qui, à la faveur de circonstances locales plus propices, exercent quelque part

Nous étions en Europe. Les plaine de la Russsie proprement dite s'ouvraient devant nous. Des villes importantes se succédaient : Perm, Viatka^ Kostroma, Jaroslav... Entre ces deux dernières j'aurais voulu connaître, pour y arrêter mes regards, la place du « camp d'isolation », où sont retenus depuis des années une trentaine de prêtres catholiques, et celle d'une autre localité, où des religieuses Franciscaines de Marie vivent internées sans qu'aucun prêtre puisse les visiter et les consoler.

Depuis l'Oural cependant les églises, au voisinage du chemin de fer, me paraissaient plus nombreuses et semblaient avoir été mieux respectées qu'en Sibérie. Jusque-là, en effet, je n'avais que trop remarqué la disparition totale des églises sans nombre qu'on voyait autrefois dominer les moindres agglomérations sibériennes. Dans les principales villes seulement se montraient encore des édifices religieux, églises ou monastères, mais la plupart privées de leurs cloches et surmontées, au lieu de croix, du drapeau et des emblèmes soviétiques. Pendant les huit mois de ma tournée en pays missionnaire, j'avais eu sous les yeux le consolant spectacle de l'Eglise en construction; j'avais, pour finir, la vision poignante de l'Eglise en démolition.

Nous eûmes quelques heures à passer en fin de journée à Moscou. Tl nous en coûta cent francs pour nous faire conduire à

l'Ambassade de France.

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sa voiture p(jur J'excursion que nous désirions faire. — « je vous donne une voiture, nous dit-il; mais ne soyez pas surpris si vous en avez deux ». A dire vrai, nous n'avons pas eu conscience d'être suivis. M. Sivan, jeune attaché d'Ambassade, se fit notre cicérone avec une obligeance charmante, je revis avec plaisir l'admirable Place Rouge et, avec moins de satisfaction, le tombeau de Lénine. Du sanctuaire, jadis vénéré entrç tous, de Notre-Dame Iverskaia il ne reste plus trace. De magnifiques églises ont été rasées; d'autres, converties en musées, l'une même en musée antireligieux.

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Enfin je me trouvai en présence de Mgr Neveu, le seul évêque catholique qui, dans l'immense étendue des pays russes, ne soit pas emprisonné. Evêque d'ailleurs sans évêché, sans clergé, presque sans troupeau et sans aucune possibilité d'apostolat, réduit pour tout ministère au soin spirituel de quelques catholiques étrangers qui osent fréquenter l'église française. Mais sa présence intrépide affirme la survivance de l'Eglise catholique en Russie et sa confiance indomptable en l'avenir. Ses prêtres, au nombre d'une soixantaine, sont tous au bagne. Peut-être en est-il cinq ou six encore qui, à la faveur de circonstances locales plus propices, exercent quelque part

leur ministère; mais il n'est pas possible de communiquer avec eux. Quant à essayer de sortir de Moscou, ce serait se condamner à n'y jamais rentrer... Vous voyez donc pourquoi je tenais à saluer cet homme de Dieu et à lui exprimer mes sentiments d'admiration et de respect. Ma démarche le toucha beaucoup. Il voulait que je le bénisse, mais un évêque ne bénit pas un autre évêque : nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre.

Arrivés à Moscou par la gare du Nord, nous reprîmes notre train à la gare de Russie blanche ou Bielo Kmski. Avant minuit nous roulions de nouveau vers la frontière de Pologne, et le 6 mai à midi, les douaniers de Niegoreloje, se livraient sur nos valises et nos passeports à des investigations approfondies. Cela prit deux grandes heures et vers 2 h. 1/2 nous sortions, sans regret, du paradis rouge.

Pendant l'arrêt d'une heure à Varsovie, des amis polonais me firent la bonne surprise d'une visite à bord du train : ce fut le dernier épisode de mon voyage.

Vous vous rappelez, j'en suis sûr, mon arrivée, au matin du 8 juin, devant la grille du séminaire. En vous y apercevant groupés pour me recevoir et joyeux de mon retour, je revis en esprit tant de moissons déjà mûres que je venais de visiter et que vous êtes appelés à recueillir. Et je bénis Dieu de vous avoir préparés pour une telle œuvre. Puissiez-vous être fidèles à sa grâce. Aimez votre vocation. Aimez l'Eglise. Aimez les Missions. Aimez votre Séminaire. Aimez vos confrères et vos maîtres. Aimez vos études. Aimez votre règlement. Aimez tout ce que doit aimer un aspirant missionnaire. Si vous aimez, vous serez apôtres. Si vous aimez, vous serez saints. Deus caritas est et qui manet in caritate in Deo manet et Deus in eo.

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