SCÈNE CINQUIÈME
seule dans ect hôtel, à l'heure où nous y ôtions arrivés tous les deux, et à la même date, le 30 juin. C’ôlaicnt lc3 mômes lieux, c’étaient les mômes gens, c'était la môme nuit étoilée, transparente, tiède. On eût dit que la nature s’ôtait faite ma complice. Rien n’était changé, excepté que vous n’étiez plus là, que vous ne m’aimiez plus et que vous étiez auprès d’une autre femme, c’est-à-dire que la mort régnait à la place de la vie! Je me regardais dans ce miroir d’auberge. Était-ce moi? Je ne me reconnaissais pas 1 Qui m’eût vue m’eût prise pour une folle. Je me disais : a Cependant, je ne suis pas laide ! Pourquoi no m’aime-t-il plus? » Je me faisais les coiffures que vous aimiez, du temps que vous aimiez quelque chose de moi. Je passai toute la nuit ainsi à me souvenir, à pleurer, à attendre. Puissance du souvenir I II me semblait toujours que vous alliez ouvrir la porte. Le jour parut et vous ne vîntes pas. 11 y avait des géraniums sur la cheminée : j’on pris une fleur que j'effeuillai dans ce médaillon qui no m’a plus quittée depuis lors. (Elle bais* le médaillon.) C’est si bon de croire à quelque chose, ne fût-ce qu’à une fleur !... Ah ! ne parlons plus de tout cela !
DE CYGNEUOI.
El de l'autre côté du médaillon, il y a sans doute le portrait de lord Gamberfleld ?
LYDIE
Vrai, vous êtes étonnants, vous autres hommes! vous no comprenez pas, quand vous nous avez abandonnées, que nous ne passions pas notre vie dans les larmes. Il faut bien lâcher de vous oublier, et, après tout, nous sommes comme vous de chair et d’os. Pourquoi dans ce monde, où rien n’est éternel-, n’y aurait-il d’éternel que la douleur?
DE CYGNEUOI, la regardant dans la blanc des y eu» .
Je comprends don Alphonse, qui est beau, à ce qu’il parait; je comprends Lebonnard, qui est amusant; mais je ne comprends pas lord Gamberfleld, qui est grotesque.
LYDIE
Vous comprenez déjà les doux premiers, merci! Je vais vous
faire comprendre l’autro ; il n'est pas aussi grotesque que vous croyez! Il a coupé ses favoris, il porte des moustaches ; ses cheveux sont moins roux, il est vrai qu’ils sont plus rares; il a maigri un peu, il parle plus correctement le français. Cette dent qui lui manquait, là sur le devant, il se l’est fait remettre, on jurerait qu’elle est naturelle, c’est môme la pins jolie qu’il ait. C’est ur homme comme il faut, de très-vieille famille, membre du Parlclement, immensément riche, ce qui ne gâte rien : six cent mille livres de rente. Il va m’épouser, je serai pairesse d’Angleterre. Les goûts changent avec l’âge; et puis enfin, de môme qu’il vous arrive d’aimer passionnément des femmes que nous trouvons stupides et laides, parce que les charmes qu’elles ont ne sont appréciables que pour des hommes, de môme il y a des hommes insignifiants, grotesques pour vous, qui ont pour nous desqualilés irrésistibles. Pour nous aulrcs femmes, il n’v pas d’hommes laids, il n’y a pas d’hommes bétes, il y a deux catégories d’hommes : ceux que nous n’aimons pas, qui se ressemblent tous, et celui que nous aimons qui ne ressemble à aucun. Oh! cœur humain ! corps humain ! Mystère !
DE CYGNEIIOI.
Ainsi , vous aimez lord Gambcrlield plus que vous ne m’aimiez ?
LYDIE
Plus, ce n’est pas sûr, mais autrement, c’est certain. La nature humaine a scs évolutions successives, et Dieu a eu la prévoyante bonté, voulant nous amener jusqu’à la mort sans trop de fatigue pour nous, d’échelonner tout le long de la route certains étonnements, certaines surprises qui nous redonnent envie de vivre au moment où nous ne nous croyions plus bons qu’à mourir. C’est ce que les anciens appelaient les métamorphoses.
Il est Pygmalion, alors?
LYDIE
Et je suis Galathéc, sous la protection de Vénus.