SCÈNE CINQUIÈME
DE CYGNEROI.
El combien aviez-vous écrit de lettres à don Alphonse?
LYDIE
Deux!
DE CYGNEROI.
Toujours deux.
LYDIE
El un petit billet insignifiant qu’il m’a rendu par-dessus le marché.
DE CYGNEROI.
Par-dessus le marché! Mais, au lieu de consentir à ce honteux trafic, il valait mieux tout me dire.
LYDIE
J’y ai bien pensé, mais il aurait envoyé mes lettres à mon mari. C’était Othello doublé d’Yago. 11 n’y avait pas d’envets, comme vous voyez. Oh! j'ai bieu souffert, allez! Eh bien, à peine délivrée de cet horrible cauchemar, il n’y a pas d’autre mot, et quand je pouvais enfin me dire toute à vous, certaine que vous ne sauriez rien, au moment où j’allais être heureuse, vous m’abandonnez brusquement. C’était le châtiment que je méritais, je le sais bien; mais, pour être mérité, un châtiment n’en est pas moins dur ! au contraire. Savez-vous qu’une heure après votre départ je me suis empoisonnée. Sans Lebonnaid, j’étais morte.
DE CYGNEROI.
Et alors par reconnaissance...
LYDIE
Pas même, mon ami! Quand je fus revenue à la santé, tout était détendu en moi et le sens moral était anéanti. J’avais comme la soif du mal. J’en étais arrivée à la curiosité des émotions sans lendemain, des amours sans amour, des rencontres anonymes. L’amour m’avait fait tant souffrir, il m’avait tant humiliée, que je voulais le déshonorer, lui arracher ses ailes, le traîner
dans la bouc. Ce pauvre Lcbounardl je vous demande un peu si c’était lui qui pouvait me rendre mon idéal perdu ! Où avaisje la tête? Non, écoulez, Lcbonnard passionné, c’est ce qu’on peut imaginer de plus comique. Je ne l’oublierai jamais et j’en rirai toujours.
DE CYGNKROI.
Malheureuse! cùen êtes-vous arrivée?
LYDIE
Vous me demandez de vous dire tout, je vous dis tout. Qu’estce que cela vous fait que j’aie été la maîtresse... oh ! le vilain motl — mais il faut bien le dire — que j’aie été la maîtresse de celui-ci ou de celui-là, et que le souvenir de l’un me donne envie de pleurer, et que le souvenir de l’autre me donne envie de rire !
DE CY G NK ROI
Cela me fait... cela me fait qu’il y avait une portion de votre vie qui était à moi, pendant laquelle je croyais avoir été aimé de vous et pendant laquelle vous me trompiez ; cela me fait enfin que vous vous êtes moquée de moi, et qu’aprôs avoir été ridicule pour vous, je le suis pour moi-même ; car enfin, si j’allais à Lyon et au Havre, moi, pendant ce lemps-là, c’est que je vous aimais.
LYDIB.
Est-ce vrai ?
. DE CYGNEROI.
Certainement c’est vrai ; sans ça, pourquoi y serais-je allé ?
LYDIE
Ali ! que vous me rendez heureuse ! Rassurez-vous, vous n’avez pas été ridicule ; je n’ai jamais aimé que vous. Quoi que je fisse, je ne pensais qu’à vous, et votre image était toujours là. Figurez-vous qu’un soir, il n’y a pas longtemps de cela, j’ai voulu revoir cet appartement du Havre où nous avions passé de si douces heures ensemble. Je suis partie ; je suis arrivée loute