SCÈNE SEPTIÈME
LEBONNARD. '
Elle sort d'ici. Elle fait sa petite malle. El toi, tu as fait du bel ouvrage! Enfin !... Et ta femme?
* ' DE C Y CNERO I.
Ma femme? tu vas la rcconünire à Paris.
LKBONNARD, a port.
« Débarrasscz-moi de ce monsieur. — Débarrasse-moi de ma femme! «Ils sont parfaits 1 (Haut.) Etqielle raison lui donnerai-je, à ta femme?
Je lui ai dit que je viens de recevoir une dépêche qui me force de partir tout de suite.
LEBONNARD.
Tu ne lui as pas dit pour où?
DE CVGNEROl.
Je ne lui ai pas dit pour où.
LEBONNARD.
Une dépêche ici, pendant que vous êtes en Visite. Elle l a cru?
DE CVGNEROl.
Elle en croirait bien d’autres.
LEBONNARD.
Elle est candide.
Oui.
DE CYGNEROI, an tçmpi.
LEBONNARD.
Alors, le voilà amoureux de madame de Morancé?
DE CYGNEROI.
Amoureux ! amoureux ! Le mol est*- candide. Je ne sais pas
UNlî VISITE DE NOCES
si je suis amoureux; tout ce que je sais, c’est qu’il y a là une sensation, et qu’il n’v en a pas tant, dans ce monde, d’agréables surtout, pour qu’on les laisse échapper. Je t’ai dit que j’étais toujours franc et sincère, eh bien, la vérité, c’est que jejne m’amuse pas tous les jours entre une femme qui berce et ua enfant qui tôle. « Lolo, Bébé, dodo, tata. » Ça n’est pas toujours drôle, et j’en ai encore au moins comme ça pour une dizaine de mois, et puis il faudra recommencer. C’est long !
LEBONNARD.
El tes tirades de ce malin?
DE CYGNEROI..
C’était ce matin. Kilos restent vraies, théoriquement, comme beaucoup d’autres tirades, et elles serviront une autre fois.
LEBOXNARD.
Voyons, réfléchis un peu ! Une femme que tu trouvais assommante.
DE CYGNEROI.
Eh! mon cher, ce n’est plus la même femme 1 Si tu l’avais vue tout à l’heure, si tu avais vu ses yeux humides, si lu avais senti son souffle brûlant, si lu savais ce que ce Gamberfield a fait d’elle. En voilà un, s’il me tombe jamais sous la main... et il ne manquera pas de venir s’y mettre pour savoir ce qu’est devenue sa fiancée... en voilà un qui est sûr de recevoir sur ses joues gelée de groseille et sur ses favoris chicndcut la plus belle paire de calottes.
LEBOJÎNARD.
Moi, je ne puis pas savoir ce que Gamberfield a fait de Lydie, je suis d’avant, je le regrette.
Lcbonnard, tu feras mieux, de no pas me rappeler ça. Je t’étranglerais, Yois-tu, en attendant l’autre.
- SCÈNB SEPTIÈME
« LEBONNAAD.
Alors, tu vas partir?
DE CYGNEROI.
Dans dix minutes.
LEBONNARD.
Tu écriras à ta femme?
DEC YGNEROI.
Oui, oui. Je ferai tout ce qu'il faudra, sois tranquille.
LEBONNAAD.
Mais si elle apprend la vérité?
DE CYGNEROI.
Elle ne la croira pas.
LEBONNARD.
Si on la lui prouve?
Tu lui prouveras le contraire.
LEBONNARD.
Et si elle s’ennuie et se venge ? -, •
DE CYGNEROI.
Elle? jamais ! Elle n’y pensera môme pas. Heureusement, elle a de la religion, et puis les femmes comme elle n’ont pas d’amant, mon cher. C’est bon pour...
LEBONNARD, 1 part et comme au public.
C’est admirable 1 Les hommes croient qu’ils sont jaloux de certaines femmes parce qu’ils en sont amoureux ; ce n’est pas vrai, iis en sont amoureux parce qu’ils en sont jaloux, ce qui est bien différent. Prouvez- leur qu’il n’y a pas de raison pour qu’ils soient jaloux, ils s’aperçoivent immédiatement qu’ils ne sont pas amoureux.
DK CYGNEROI,
Qu’esi-ce que lu racontes là tout bas? Tu deviens fou!
LE BONNARD
Pardon' mon cher. Assez plaisanter comme ça. Tu es bien dé cidé à partir avec Lydie ?
DE CYGNEROI.
Oui.
L E BONN A R D
Ça durera?
DE CYGNEROI.
Tant que ça pourra, peut-être six mois, peut-être toujours, jusqu’à ce qu’eÜe m’aime moi seul, comme elle a aimé tous les autres.
LEBONNARD.
Alors, il faut que lu saches toute la vérité. Rien de tout ce que je t’ai raconté n’est vrai. Madame de. Morancé...
DE CYGNEROI, l’intei rompant.
Merci, Lebonnard, merci, mon excellent ami. Malheureusement, je connais ça. On dit à son ami, dans un moment d'expansion , ce qu’on sait de la femme qu’il aimait, parce qu’on croit qu’il ne l’aime plus, et pùis, quand on voit qu’il l’aime toujours, on essaye de rattraper ce qu'on a dit et de raccommoder les choses. Connu, mon bon, connu !
. ” LfeBONNARD.
Tu ne me crois pas ?
DE CYGNEROI.
Non, mon bon, non.
LEBONNARD.
Je l’affirme que don Alphonse n’a jamais existé. Je suis fâché de te retirer cette illusion, mais il n’a jamais existé.