VISITE UE NOCES
„ DE CVGNKROI.
Naturellemeni.
LE BONN A RI)
Quel est le caractère d’un fait ?
Tu sais que tu es insupportable avec ta dialectique?
LEBONN AR O.
Le caractère d’un fait, c’est de pouvoir être prouvé, soit par les témoins qui l’ont vu, soit par les traces qu’on en retrouve, soit même par la notoriété ou la tradition. Auguste est motilé au ciel après sa mort: Numerius Alticus l’a vu et déclaré publiquement ; Charles IX a tiré sur le peuple, et 93 a inauguré la liberté en France, voilà des faits incontestables. Où est le témoin, la notoriété, la tradition qui prouve que lu as été l’amant de madame de Morancé? Es-tu prêt, comme Numerius Atticns, à èn faire en public un serment solennel, à mettre l’aventure en scène comme Marie-Joseph Chénier, à l’imprimer dans l'Ami du Peuple, comme Marat? Est-ce dans l’histoire, dans la légende, sur les lèvres des hommes? Tu voudrais que cela fût-dé nouveau, toi qui dis que cela a été; eda serait-il encore? Tutoies-lu madame de Morancé devant le monde? L’embrasses-tu devant ses domestiques? L’appelles-tu : « Mon gros minet chéri » ? As-tu une seule lettre d’elle? Et n’a-t-elle pas, elle, le droit de te mettre à la porte si lu fais allusion à un fait qui ne doit exister que dans ton imagination? Enfin, si, pour sauver ta vie ou ton lionueur, il^ fallait que tu prouvasses ce tait, pourrais-tu le prouver ? Noii ! donc, cela n’est pas. Il n’v a de vrai que ce qu’on prouve, et l’on no peut prouver que ce qui est vrai. Tu as rêvé, mon bon.
Et la conclusion de ce discours ?
LEBONNARD. .'
Est que madame de Morancé est pour toi, comme pour moi, une femme du monde, du môme monde que ta mère, la soeur et
Vt:.
la femme, une femme citez qui tu as dfné quelquefois, lorsque lu étais garçon, et à qui ton devoir est de présenter ta femme, quand tu te maries, parce qu’elle est digne rie ton respect.
- DE CYGNERO!.
De mon respect, soit ; de mon estime, non. L’estime et le respect ne sont pas même chose. Oh respecte les situations ; on n’estime que les caractères. Tu es célibataire, c’est un étal qui a du bon, mais marie-toi demain avec une jeune fille bien pure , bien innocente, bien honnête, et tu verras le cas que lu feras immédiatement de toutes les femmes du monde, do tout le monde et à tout le monde, dont tu auras été l’amant pour occuper et dépenser ta jeunesse. Tu verras dans quelle pitié, pour ne pas dire dans quel mépris, lu les enseveliras à tout jamais, et quelle fosse commune lu creuseras pour y jeter à la hilte et pêle-mêle les marquises et les bourgeoises, les grandes dames et les courtisanes, et qu’elles se débrouillent là dedans comme elles pourront, elles se valent! On a eu tort de les poursuivre, elles ont eu tort de céder, mais on ne les a poursuivies que parce qu’il était évident qu’elles céderaient. Ça de l’amour ? allons donc ! Du plaisiriloul au plus, cl encore quel plaisir-!
LEBONNAUD.
Autrement dit, lu es comme tous les hommes : tu as deux morales selon les circonstances; tu raisonnais jadis en célibataire, tu raisonnes maintenant en mari. Ça s’appelle égoïsme avant, ingratitude après. Lovelace est mort! vive Prud’homme !
DE CVCXEROI.
Grands mots! - "
v . LE DONNA RD.
Donc, si madame de Moraneé était devenue veuve, pendant la première manière, tu ne l’aurais pas épousée ?
DE CYGNEROI. \
Elle ne l’est.pas deve nue, ça arrange tout. r
Tu ne l’aurais pas épousée?
Non.
DE G Y G N K R O I , tEBOSNABI).
Et quelles raisons lui aurais-tn données de cette lâcheté ?
DE CYGNEROI.
* Lebonnard t
LEBONNARD.
Le mot n’a rien de blessant, puisque ce n’est qu’une hypothèse. Alors, ton amour aurait pris fin juste au moment où lu aurais pu l’avouer et le prouver, et tu aurais abandonné £ette malheureuse femme à scs regrets et à ses remords, sans regrets, sans remords toi-méme.
DE CYGNEROI.
Mais je l’ai abandonnée tout de môme à ses regrets et à scs remords, et tu vois avec quelle robe elle porte le deuil de son amour, de sa vertu et de son mari par-dessus le marché. Mais il n’y a pas d’amour, mais il n’y a pas de remords dans toutes ces affaires, mais tout cela n’est pas vrail Certes, personne plus que moi n’a cultivé cet amour de contrebande que les moralistes ont flétri du gros nom d’adultère, et, comme je ne suis pas un imbécile quoique tu en dises, je me suis donné la peine de soumettre cet amour particulier à une analyse physiologico-phylosophico-chimique, cl voici le résultat : l’adultère est une de ces mixtures où les éléments s’associent quelquefois, mais ne se combinent jamais. L’élément que la femme apporte se compose d’un idéal renversé, d’une dignité faible, d’une morale élastique, d’une imagination troublée par les mauvaises conversations, les mauvaises lectures et les mauvais exemples, de la curiosité de Ja sensation, déguisée sous le nom de sentiment, de la soif du danger, du plaisir de la ruse, du besoin de la chute, du vertige d’en bas et de toutes les duplicités que nécessitent les circonstances. tX ? hommc apporte son tailleur, son cheval, la manière dont il met sa cravate, des regards de ténor de province, desserrements do main mécaniques, des phrases qui ont traîné partout et dont