A LÉON DAUDET
Ahf mon cher Léon, si noiis nous promenions un jour dans ces provinces de l'Est ! Devant nos forteresses allemandes et françaises^ devant notre cathédrale messine, que les architectes du vainqueur germanisent déjà^ devant les c monuments du souvenir » demi-noyés dans une grasse végétation^ vous plus que tout autre — avec votre incomparable puissance à vivre la vie de chacun des objets où votre regard se pose, et qui êtes né de la Pro-
vence et d!un illustre écrivain français^-vous participeriez de cœur et d'imagination à cette défense de la latinité dont mon petit pays fut V étemel bastion et mes compatriotes les premiers soldats.
Nous rappelez vou^s comment un jour je vous disais que, dans l'œuvre de votre père, ma préférence va peut-être à trois pages, parfaites de mesure classique, et déchirantes comme un morceau de Chopin fJe vous parlais de la Deroiére classe d'un maître d'école alsacien. Vous en fûtes surpris.
Certainement vous distinguerez mes raisons sur ces champs de Frœschwiller, de Wœrth, de Reichshoffen, sur ces terres de Lorraine et d'Alsace où chaque bataille avance ou recule les limites de la langue germaine.
Mais faut-il que vous vou^ déplaciez ?
Aujourd'hui la bataille pour notre culture se livre sur tous les points du territoire français, et vou^ y combattez au premier rang. Vou^ mettez vos armes magnifiques,
la haute bouffonnerie, le lyrisme, une invention inépuisable, au service de notre teiTt et de nos morts. Cette guerre civile qui rompit tant de liens fortifie^ mon cher Léon^ notre amitié.
Février 1902