‹ Une visite sur un champ de batailleChapitre 7 sur 7 · QUELQUES RÉCITS DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

QUELQUES RÉCITS DE LA RETRAITE

Plusieurs fois, j'ai visité ces quatre stations, principales selon mon jugement : V Arbre de Mac-Mahon, la Cabane des turcos^ Morsbronn, et le Renfoncement sur la route de Haguenau, En revenant de ces lieux historiques, je demandais à des témoins les petits faits que l'histoire néglige.

Le soir de la bataille, et quand déjà la lumière tombait, un témoin s'étant caché derrière un arbre vit un cuirassier français qui passait au grand galop, et qui, soudain, glissa de son cheval sous deux coups de feu. Deux cavaliers

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allemands apparurent, et ils se disputaient disant : « C'est moi qui Tai descendu. » — « Non, c'est moi. » Alors, dans le même moment, deux zouaves apparurent rapidement entre les arbres et l'un dit : « Prends celui de droite, moi celui de gauche. » Les deux Allemands roulèrent à terre. Les zouaves continuèrent leur fuite, et les trois chevaux, s'étant rapprochés, se frottèrent les naseaux.

Certaines personnes, disposées à prendre une leçon auprès des bêtes, pourraient trouver dans ce petit tableau la « moralité » d'une excursion sur un champ de bataille. C'est une vue bien mesquine. Nos soldats défendaient leur race contre l'allemande et, par là, ils accomplirent un acte de la plus haute civilisation. Bien qu'ils aient été vaincus, ils n'ont pas laissé de servir leur race, car leur héroïsme lie étroitement à eux leurs lils fiers d'avoir de tels pères.

Ayant ainsi satisfait à la plus haute dignité des hommes civilisés, ils s'aban** donnèrent, comme c'était leur droit de

pauvres blessés, à un certain anima-

lisme.

Un habitant de Niederbronn qui, le lendemain, fut réquisitionné pour travailler sur le champ de bataille, étant entré dans un bois, vit trois blessés, deux Prusssiens et un Français, qui s'étaient réunis, pansés tant bien que mal et faisaient bon ménage.

Cette année-là, les fruits étaient très nombreux : les habitants, dépouillés de toutes leurs pommes, portaient aux blessés des mirabelles. Un de ces visiteurs me raconte qu'à l'ambulance des petits blessés il y avait un soldat à qui une balle avait passé devant la figure, lui écorchant la racine du nez et lui brûlant les deux yeux. Il était assis et ne voyait pas clair. Et tous l'entouraient, se moquant de sa gaucherie. L'un d'eux, à qui un coup de sabre avait coupé le pouce, levait en l'air sa main débandée et criait : « Une chique de tabac, si tu devines combien j'ai de doigts ! »

Ceux-là se reposaient d'être des héros français en redevenant de pauvres jeunes

hommes. Mais d'autres maintenaient le ton sublime.

Le colonel Wilbois avait reçu une balle mâchée dans la cuisse. Dans son bataillon de 800 hommes, 500 étaient tués ou blessés; sur 18 officiers, 14 tués ou blessés. Il m'a raconté la retraite.

— Il est des choses, me disait-il, que Dieu seul voit : j'ai vu une de ces choses.

La retraite avait commencé. Nous autres blessés, nous marchions par groupes, et nos rangs s'éclaircissaient de plus en plus, au furet à mesure que la fusillade augmentait.

Il y en avait des centaines, de ces groupes isolés dans la plaine. Ils étaient faits d'hommes de toutes armes et de tous grades qui s'étaient agrégés instinctivement, et chacun d'eux était commandé par un obscur quelconque en qui avait surgi l'âme la plus ferme et à qui l'on obéissait. Nous nous arrêtâmes un instant prés de l'un de ces groupes :

il était commandé par un sous-lieutenant de notre régiment. C'était un jeune officier nommé Haye, doux, timide, faî-

sant de petits sonnets, un peu le jouet des fiers-à-bras de garnison, noté ainsi par le colonel de Saint-Hilaire : a Bon a petit officier de salon, fait de la lîttéc rature, caractère assez mou, a très c peu d'aptitudes militaires. » Or, ce jour-là^ au milieu d'une trentaine d'hommes de tous grades, calme, énergique, le sabre en main il commandait :

— Joue, feu !... Attendez, ne tirez pas ; maintenant, joue, feu!... En arrière, balte, tireï... Baïonnette au canon, en avants balte I joue, feul... En arrière, balte!

Et tout ce monde, aligné comme à la parade, capitaines, officiers, cavaliers, artilleurs, obéissait aveuglément à ce petit bomme blond et pâle, calme et résolu, enrayant fièrement la poursuite de Tennemi.

Tout à coup apparaît la grande silbouette du marécbal, resté sur le cbamp de bataille pour encourager ces résistances isolées,toujours avec son cavalier, un gradé. Il arrive au grand galop sur Haye et lui dit :

— Comment vous appelez-vous, mon ami?

-- Haye, monsieur le maréchal.

— Quel régiment ?

— 99* de ligne.

— Bienl courage!

Et il repart aussi vite que l'éclair.

Haye rejoignît son régiment comme tout le monde. L'armée ralliée à Châlons fut passée en revue par le maréchal de Mac-Mahon qui défilait lentement devant les troupes. Arrivé au 99% il s'arrête et tout son état-major avec lui. Il fait appeler le colonel de Saint-Hilaire.

— Colonel, est-ce que vous n'avez pas un sous-lieutenant, M. Haye ?

— - Oui, monsieur le maréchal.

Comment est-il ?

— Ordinaire, monsieur le maréchal.

— Faites le venir.

« Hayel allons donc, plus vite! »

(comme on aurait dit à un écolier en faute).

Haye s'avance lentement, avec calme, regardé de travers par tout le monde, Tair timide toujours, mais étonnant cependant Tassistance par l'assurance avec laquelle il regardait le maréchal.

Ces deux hommes demeurèrent un instant Tun en face de l'autre, la physionomie du chef s'emplissant de bienveillance,au milieu d'un silence solennel.

Alors le maréchal tira son épée, Haye la sienne qu'il appuya à son côté, et le maréchal, toujours à cheval, cria d'une voix ferme et claire : « Au drapeau !

Tambours, ouvrez le ban I * Puis : « Au nom de l'empereur, officiers, sous-officiers et soldats, je confère la croix de chevalier de la Légion d'honneur au sous-lieutenant Haye, du 99* de ligne, pour son héroïque conduite sur le le champ de bataille de Frœschwiller !

Tambours, fermez le ban I » Il descendit ensuite de cheval, attacha la croix sur la poitrine de Haye et l'embrassa avec eifusion sans dire un mot.

Haye regagna ensuite sa place fièrement, avec calme, au milieu de l'admiration de tout le régiment. Peu après, il fut tué d'une balle dans la tête.

Août, i899.

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