LE CHANT DU CYGNE
Voici mon dernier jour!... laissez-moi lui sourire... Le front haut devant tous j’ai subi mon martyre!... Et, quand vers le Seigneur, mon âme volera.
En remontant aux deux ma lyre chantera !...
Sans me comprendre, hélas!... il a fui, disait-elle. Emportant avec lui les lambeaux de mon cœur!... Pourtant son souvenir en mon âme fidèle.
Après tant de combats règne toujours vainqueur!...
Son regard éclaira mes rêves de jeunesse.
Il ouvrit devant moi des horizons fleuris!... Ah ! du bonheur enfin c’était une promesse. L’avenir me montrait des trésors infinis!...
Oh! pourquoi n’ai-je pu vers toi, chère patrie! L’entraîner, quelque jour, sous les lauriers en fleurs!... Enivré des parfums de ta rive fleurie.
Sous ses baisers brûlants, il eut séché mes pleurs!... Mais, hélas! doux pays! où mon âme inquiète Place une mère en deuil pleurant sur mon berceau... Loin de ton sol chéri, que toujours je regrette... L’orage m’a jeté comme un frêle arbrisseau!...
Parfois j’aurais voulu, sautillant d’arbre en arbre. Comme l’oiseau léger voler jusqu’au vallon Où dort cette demeure aux portiques de marbre. Qu’habitent les esprits... où pleure l’aquilon...
Ecoute, Dieu puissant! mon ardente prière. Si jamais il revoit le berceau de mes jeux. Laisse mon âme errer dans la brise légère Qui, sous les orangers, baisera ses cheveux!
Dieu bon! c’est trop souffrir!... fais que mon cœur se brise !... Je sens qu’un tel amour n’y peut plus contenir...
Et puis fais qu’à l’enfant si follement éprise Il accorde une larme... un tendre souvenir!...
Ainsi chantait Mignon, l’enfant vierge et poète ; L’étoile au front des cicux s’éteignait lentement... A dormir pour toujours, la colombe était prêle... Sa voix, comme un soupir, répétait doucement :
Voici mon dernier jour! laissez-moi lui sourire... Le front haut devant tous j’ai subi mon martyre... Et quand vers le Seigneur mon àme volera. Gomme un cygne blessé ma lyre chantera!...
Février 1869.