‹ Une voile a la mer poesiesChapitre 20 sur 57 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Mère, près d’un tombeau, cette femme qui pleure,

Qu’on la trouve le soir, le matin, à toute heure.

Toujours une colombe accompagne ses pas.

Et parfois on l’entend qui lui parle tout bas...

L’oiseau semble répondre et jamais ne s’envole.

Pauvre femme! est-ce vrai, mère, on dit qu’elle est folle?... — Folle!... ah! plut au ciel, qui t’entend et nous voit !... Car la raison devient un lourd fardeau parfois...

Ecoute bien, enfant, puis après quoi que fasse.

Ou que dise le monde, au vrai malheur qui passe,

"Ah! n’insulte jamais par un rire moqueur...

Laisse les sots montrer le vide de leur cœur!.,.

Oh! celte fois surtout, leur rire est un blasphème... * N’ont-ils pas une mère, une sœur qui les aime? Cette femme était mère, et n’avait qu’une enfant... Un ange aux doux regards, au sourire charmant... Ah ! que de fois le soir cette verte colline A redit les éclats de sa voix enfantine!...

Je crois la voir encor parmi les blés jaunis,

Courant du papillon aux bluets ses amis...

Saluant de la voix rhirondelle qui passe,

Butinant les sillons, puis, soudain toute lasso De ces jeux trop bruyants, elle venait s’asseoir Sur ce tertre où jadis s’asseyait chaque soir Une femme au front pur, rayonnant de jeunesse. Qui suivait, les regards pleins d’une douce messe. Dans ce calme si grand, sous le ciel radieux.

De l’enfant dans les blés chaque bond gracieux...

L’horizon se teignant d’une pourpre azurée. Du glaneur la chanson lointaine et mesurée, La cloche du troupeau qui descend lentement, A l’Angélus du soir, mêlant son tintement...

Au retour de l’oiseau les cris de la couvée,

Fêtant le grain de mil, la goutte d’eau trouvée...

De l’active cité, les grondements lointains,

Et tous ces bruits divers, indécis, incertains.

Qui viennent des coteaux, ou montent des vallées. Comme d’un luth divin, les notes envolées...

Concerts harmonieux, échos chers aux penseurs... Rouges feux du couchant aux étranges lueurs,

O poème sans fin que chaque jour répète...

Cette femme était mère avant d’être poète.

Et, souvent à ses yeux tes splendides beautés Se voilaient à l’éclat des radieuses clartés,

Dont le ciel emplissait son âme maternelle...

— Sa contemplation, muette, solennelle,

Toujours au même point la faisait revenir,

Et son regard semblait, déchirant l’avenir.

Dans un songe divin, fait d’amour, de tendresse,

Rêver pour son enfant de longs jours pleins d’ivresse...

— Lucy, cher ange blond, dont le babil charmait. Devenait jeune fille et chacun admirait

Sa grâce, son esprit, sa beauté souveraine...

Au bal êlincelant on la saluait reine,

Tandis que rougissante elle baissait les yeux, Opposant sa candeur aux regards envieux Qu’excitaient tour à tour et sa parure blanche Et l’enivrant parfum de la rose qui penche Parmi ses tresses blondes un calice ambaumé. Moins pur que son regard inquiet et charmé, Dont l’éclat semblait dire en sa pudique flamme. Les rêves de l’enfant, les pensées de la femme I...

Pour l’effacer bientôt, pourquoi Dieu tout-puissant, Nous laisser entrevoir ce rêve éblouissant?...

Espoir en l’avenir!... sublime orgueil de mère!

Le temps vous brise hélas! comme toute chimère...

Sa faulx semble vouloir en notre pauvre cœur Ne rien laisser debout, amour! espoir! bonheur?

Sous ses coups répétés, il faut que tout succombe... Au seuil du paradis, il nous montre la tombe!...

O puissance fatale!... O temps, suspends ton cours!... Quelle main donc -te fit pour nous frapper toujours?...

Un soir... un soir, hélas! bluets et pâquerettes Semblèrent tristement fermer leur colerettes-,. Le zéphir en passant sur leurs fronts inclinés Leur murmurait en vain ses chants accoutumés, Un long voile de deuil planait sur toute chose... Plus de rires joyeux, de lutin blanc et rose...

Et l’on eût dit parfois des sanglots et des pleurs Eveillant seuls l’écho de la colline en fleurs!...

— Une enfant reposait sur sa blanche couchette, Tandis, qu’à deux genoux, une mère inquiète.

En priant, attendait, le regard anxieux,

La fin de ce sommeil agité, fiévreux...

Après ses jeux, Lucie avait pris froid la veille.

Et ce monstre hideux qui jamais ne sommeille,

La fièvre à l’œil hagard, au souffle entrecoupé. Marquait déjà ce front de son doigt décharné... Après l’accablement, vint le brûlant délire.

Et, pendant huit longs jours que dura ce martyre, Cettte mère fut là, volant au moindre mot.

Parfois lui souriant au miUeu d’un sanglot. .

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La veillant nuit et jour, oubliant sa souffrance,

Offrant tout pour sauver cette chère existence..

Tantôt doutant du ciel, et tantôt espérant!...

O Dieu! tu repoussas son vœu le plus ardent...

Une palme de moins à ta gloire immortelle

N’eùt point terni ton front, ô Vierge toujours belle !

Et longtemps ici-bas, sous tes blanches couleurs,

L’enfant eut en ton nom calmé bien des douleurs...

Pour un astre de plus à la voûte étoilée.

Fallait-il mettre un nom sur ce blanc mausolée?

Une nuit, une crise enleva tout espoir...

Pourtant, Lucy, plus calme, avait voulu revoir Ses joujoux, ses oiseaux, et ses lleurs préférées... Mais bientôt, délaissant ménages et poupées.

Elle pencha son front vers l’oiseau familier Qui chaque jour venait près de son oreiller Implorer, par son chant, une tendre caresse,

Un sourire, un baiser de sa jeune maîtresse...

De son bras replié, l’enfant lui fit un nid,

Et dans sa prison rose, heureux, il s’endormit...

Ah! s’ils s’étaient trompés? disait la pauvre mère,

Si le ciel plus clément écoutait ma prière?...

Lucy, mon seul trésor, Lucy ne peut mourir!-..

Elle ignore le mal, fais-moi plutôt souffrir!...

Tu ne veux pas. Seigneur, que ma voix te blasphème!... Que t’a fait cette enfant! .. Vois, c’est mon bien suprême!... Si j’ai péché, mon Dieu! frappe!... Je me répons!... Frappe!... dans ta colère épargne l’innocent .

Mais voir s’éteindre ainsi, sans jamais une plainte.

Un être qu’on adore, et dont la douce étreinte.

Devinant vos douleurs, semble dire tout bas :

« Je puis t’aimer encor... mère, ne pleure pas!...»

Se dire à chaque instant : Cette main que je presse M’a peut-être donné sa dernière caresse! ..

C’est un déchirement à nul autre pareil ! .

D’un rêve inachevé l’effroyable réveil! •.

Longtemps elle épancha ses cruelles alarmes.

Comprimant ses sanglots, et retenant ses larmes. .

De crainte d’éveiller le groupe gracieux .

Mais la colombe seule, bêlas! rouvrit les yeux!...

Depuis, de désespoir, de douleur affolée,

La pauvre ferarae croit que Tàme désolée De l’enfant qu’elle aimait, du ramier prend la voix,

Pour venir murmurer ces refrains d’autrefois.

Et ces mots ingénus, au rythme doux et tendre.

Qui font rire ou pleurer,. . et que rien ne peut rendre .. Mais qui vont à nos cœurs pour y vibrer longtemps!...

— Après un long silence, ô mère I dit l’enfant. Comme l’ange qui dort là-bas sous cette tombe. Oh! je voudrais avoir une blanche colombe ! ..

Septembre 1869.

UISSEZ-LES S’ENVOLER

Ohl laissez-les ainsi, bras nus, cheveux au vent... Sous le ciel radieux saluer le printemps-..

Aux champs déjà s’éveille une chanson joyeuse. Mai rayonne partout. Notre bande rieuse A senti ce matin la brise l’affoler.

Vers les coteaux en fleurs laissez-les s’envoler!...

Voyez ces deux amours qu’une fillette rose Entraîne par la main, il faudrait peu de chose Pour les faire glisser, leurs pieds sont si petits Qu’en vos deux mains, je crois, ils tiendraient réunis Ils vont comme le vent!... Les voilà tout en nage... Prenez garde, imprudents, là-bas, c’est le rivage!... C’est la vague perfide, aux étincelles d’or.

Qui s’avance vers vous, s’en va, revient encor!...

Qu’importe, ils vont toujours, et leur course rapide Trace à peine un sillon dans l’herbe tout humide. Pourtant ne craignez rien ; par les petits souvent Dieu garde du danger le faible, l’innocent-..

Tenez, les voyez-vous, incertains sur la rive?...

On dirait qu’ils ont peur... vers eux qui donc arrive? Puis, bravement : « Avançons, dit la sœur,...

C’est notre ami Pluton... c’est le chien du passeur... »

Rassurés désormais et d’une ardeur nouvelle Nos lutins ont repris à courir de plus belle.

Jetant par intervalle un de ces cris joyeux Que redit la mouette en rasant les flots bleus... Que leur fait maintenant le reflux qui s’écoule. Avec le vieux Pluton chacun lutte, se roule.

Sur son dos complaisant chacun monte à son tour Et prend sans y songer le chemin du retour...

Ohl laissez-les ainsi, bras nus, cheveux aux vents. Sous le ciel radieux saluer le printemps...

■3T}yV.. ■ --d*-

Aux champs déjà s’éveille une chanson joyeuse; Mai rayonne partout. Notre bande rieuse ' A senti ce matin la brise l’airoler...

Vers les coteaux en fleurs laissez-les s’envoler!...

Octobre 1869.

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