‹ Une voile a la mer poesiesChapitre 31 sur 57 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Un gras et beau troupeau, las un jour d’obéii',

Sans maître résolut d’aller tenter fortune,

Et voilà nos agneaux, de brouter, de bondir.

Et par monts et par vaux, eouebant au clair de lune ; Les loups, le froid, la peur, nul n’y voulait songer ; Loin du fouet du tyran qu’importait le danger ?

Avant tout il fallait cette liberté chère.

Qu’au bout du vert pacage on vit le clair ruisseau, Que jamais un valet ne vint troubler leur somme.

Ou bien les fustiger pour le moindre arbrisseau Qu’aime à tondre, en passant, la brebis économe, (Car c’était au printemps), tout était pour le mieux : — Après le gai Phœbus venait la lune blonde. Chaque soir on eût dit que c’était fête aux cieux. Tant de vives clartés se réflétaient sur l’onde.

Ivre de serpolet.

De beaux jours, d’herbe verte Le troupeau, guilleret.

Chaque jour, vers sa perte.

Courait insouciant...

— Un soir gronda l’orage Et puis souffla le vent. . .

Rentrer eût été sage.

Et plus d’un le comprit Mais garda le silence ;

Il fallait à tout prix Montrer de la vailllance...

— Bientôt, mouillé, crotté.

Notre troupeau sous l’orme.

Rêvait la liberté,

Mais sous une autre forme...

Des rangs de nos fuyards, transis, désabusés. S’élevait par instants la plainte lamentable D’un agneau réclamant la chaleur de l’étable...

— Des nombreux mécontents les partis divisés. Ainsi c[u’il en arrive en mainte république.

Les uns criaient bien forts contre certains abus. Puis d’autres regrettant, du règne monarchique. Cette paix, ces douceurs, biens à jamais perdus... Par leurs sages raisons ramenaient l’équilibre. Qu’entraînait de nouveau cet amour d’être libre. Pauvre reste d’orgueil, que jadis l’infini Laissa dans notre cœur pour qu’il en soit puni!...

— Après plus d’un combat, plus d’une défaillance Du milieu du troupeau, toujours plus éprouvé.

Un mouton, beau parleur, s’écria : <c J’ai trouvé... « Frères, notre salut estMans l’indépendance i

« Il faut, dans le danger, que s’élèvent nos cœurs...

« Luttons! luttons encor... et nous serons vainqueurs!... »

— Ainsi continua cette lutte inégale,

Plus fort soufflait le vent, plus forte la raffale...

Les agneaux impuissants se serraient afolés...

Ou bien, loin de leur mère, erraient inconsolés...

Et, dans la nuit, ainsi que deux flammes jumelles. S’avançaient pas à pas, horribles sentinelles...

Les regards flamboyants de maints loups ravisseurs. Convoitant cette proie, hélas! sans défenseurs...

— Nos entêtés, pourtant, gardaient leur contenance. Voulant jusqu’à la fin pousser la résistance...

Nous nous sauverons seuls, disaient ces orgueilleux...

Et puis, l’instant d’après, tremblants, fermant les yeux.

Ils venaient se briser au cercle redoutable.

Qui s’était refermé, hideux, inexorable...

— En vain les plus sensés dirent : (t Capitulons!...

« Nous creusons chaque jour d’insondables abîmes,

€ Dont il faudra sortir, serait-ce à reculons...

« Pour l’honneur faut-il donc de nouvelles victimes?... € Et n’est-ce point assez de tant de sang versé?... » Vains avertissements... ce combat insensé,

Affreux, durait encor, quand de l’heure première L’incertaine lueur vint blanchir l’horizon...

Les rares survivants de la gent moutonnière.

Devant les flots de sang qui teignaient le gazon. Comprirent, mais bien tard, que de la bergerie Il fallait au plus tôt reprendre le chemin...

— Et de nos exaltés la folle coterie.

Près d’un nouveau berger songeait le lendemain ;

— Que tout gouvernement réclame un chef habile... Qu’obéir est toujours plus sûr et plus facile...

Février 1871.

Page 1