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LE VIEUX CHATEAU

Juillet IS'iO.

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Je ne suis pas de ceux dont le regard suporhe

Insulte aux vieux de'bris qui reposent dans l'herbo ;

Enfant né d'aujourd'hui, sur les choses d'hier,

Je ne promène pas un pied brutal et fier.

De la pierre où, joyeux, le martinet gazouille.

Passant religieux, je de'tache la rouille.

Ainsi, moi qui n'ai pas au fond de mon de'sert,

L'été, pour m'abriter, l'ombre d'un rameau vert,

J'aime à rêver, fouillant, avec l'esprit du juste.

Les ruines en pleurs dans leur cercueil auguste.

(1) Auteur des Tonnelles, histoire des vieux châteaux de France.

Alors je suis heureux, car je ne suis plus seul ;

Les morts, pour uie parler, écartent leur linceul,

Soulèvent doucement la pierre qui les couvre,

Et leur regard fermé sous mon regard s'entr'ouvre.

ris me disent : « Mon fils, ces froids piliers romans

^i Qui se sont écroulés parmi nos ossements,

.<■ Ces vitraux en éclats, ces nefs abandonnées,

.« Ces pans de mur couverts de vertes graminées,

H Sont les restes d'un cloître où l'on venait s'asseoir

" Pour mêler sa prière à l'Angelus du soir.

" Là, saint/?ment unis par la voix balancée,

.1 Et s'élevant à Dieu par la même pensée,

.k Prêtre, baron, vassal, dans un commun appel,

" S'adressaient humblement le l)onsoir fraternel...

" Et, plus rien, maintenant, à l'aube ne s'éveille.

" Dans ce cloître désert, plus d'écho ; la corneille

M Au vol sinistre et lourd, à peine, en s'y perchant,

« Sur ce toit oublié fait entendre son chant,

« Quand nous nous inclinons, ainsi qu'à l'Offertoire,

i< Sur ces pierres, feuillets de notre vieille histoire. >»

Je dis alors : Pourquoi troubler par de vains bruits

Ces trépassés errant dans la pâleur des nuits ?

Fantôme féodal, vieux squelette de pierre,

Dont les pieds délabrés sont rongés de poussière.

Toi, qui répands sur nous une ombre du passé.

Alors que l'œil gravit ton cadavre affaissé.

Pourquoi ne voit-on plus à tes hautes tourelles

Le visage rêveur des frêles demoiselles ?

Leurs beaux cheveux, tombant en anneaux blonds ou noirs,

Où se joue en fuyant la brise tous les soirs ;

Et leurs bras arrondis, et leur tête pensive,

Nonchalamment posée aux parois de l'ogive.

Quand leurs doigts, cfTcuillant les fleurs qu'ils font pleuvoir,

Cessent d'enjoliver le cliifl're du sautoir ?

Pourquoi ne voit-on plus le seigneur, au front grave,

Gentilhoninie de fer si courtois et si lîrave

A la fois, traverser silencieusement

Tes larges ponts jete's sur un gouffre béant ?

Pourquoi le vieil archer, dans sa pesante écaille,

N'est-il plus là, debout, sur la haute muraille,

Muet, l'oreille au guet, l'arquebuse à la main,

Lançant un regard fauve aux angles du chemin ;

Jetant, de temps en temps, à la brise plaintive,

En allongeant la voix, de farouches : Qui vive ?

Oii sont tes ponts-levis, tes spacieuses cours.

Tes herses, tes fosse's, tes donjons et tes tours,

l']t tes grands murs à pic, qui t'e'treignaient la taille,

Qui recevaient pour toi plus d'une rude entaille ?

Où sont tes souterrains, tes voûtes, tes créneaux.

Tes cachots redoute's, tout seme's de re'seaux ?

Où sont tes longs couloirs, tes lourds verrous, tes chaînes,

Tes portes qu'on taillait en plein cœur des vieux chênes,

Enfin tout cet amas de fer et de granit,

Qu'un seigneur, aigle altier, prit pour bâtir son nid?

Hélas ! on ne voit plus la douce châtelaine S'élancer et courir, rapide, dans la plaine, Etendre ses deux mains, avec un joyeux air. Au-devant de l'époux, brun et bardé de fer ! On ne voit plus rentrer, dans ton immense enceinte, Ce baron qui revient de la croisade sainte, Ce châtelain, ce duc, ce seigneur de haut lieu. Lui qui ne relevait que du glaive et de Dieu ! La mort a, dans sa course inexorable, avide, Emporté les aiglons, et depuis l'aire est vide.

— mi —

Le marais coassant, sur son bord féodal, Pour y battre les eaux, n'entend plus le vassal. Voilà tout ce qui reste et tout ce qui surnage : La grenouille qui chante aux fleurs du mare'cage ; Le roseau qui se plaint aux algues dans la nuit ; La naïade qui pleure, enfin un peu de bruit!... Noble et vieux souvenir que la pense'e exliume. Il faisait beau te voir, vers le soir, dans la brume. Chercher avidement, à travers les vitraux, Les toits e'parpillés de tes nombreux vassaux. Quand tu versais sur eux, blafard, me'Ian colique. L'ombre qui descendait de ton arête antique, Solitaire et debout, sur ion socle e'ternel. Grave justicier, puissant et paternel.

Qui te sentais alors, au chant de la prière, Fre'mir du haut en bas sous ta robe de pierre ! Il faisait beau te voir, formidable rocher. Quand l'oiseau, dans tes flancs, accourait se nicher. Quand tu donnais à l'homme une pensée austère, A la femme un sourire, à l'enfant un mystère, L'espoir à tous, jeter silencieusement Sur les toits assoupis ton long regard dormant.

Le jour avait cesse : la lune, aux lueurs sombres. Errait, dans sa pilleur, à travers les de'combres, S'abimant dans un fond, se brisant sur un pic. Bondissant, s'allongeant, glissant comme un aspic. Re'pandant sa couleur vague et myste'rieuse Sur la tour qui, debout, veillait silencieuse. Au loin, un vieux clocher fit entendre minuit. Seule voix qui chantât à cette heure de nuit ;

^ri —

Et les vents, agitant quelques herlies chagrines, Qui, pendantes, poussaient dans le creux des ruines, Déposaient, en fuyant, comme d'affreux oiseaux. Une odeur sépulcrale aux branches des arceaux.

Alors on vit surgir du milieu des broussailles

Qui, tristes, l^ruissaient dans l'omlire des muraîUes,^

Un vieillard gigantesque et qui marchait pieds nus,

Sur ces débris épars qui lui semblaient connus.

Après avoir longtemps remué leur poussière,

11 s'assit tout en pleurs sur un éclat de pierre,

Se voila le visage avec ses blancs cheveux,

Et prit dans chaque main ses genoux anguleux :

« Hélas! murmurait-il, où sont-elles allées,

" Mes tours aux larges flancs, liantes et crénelées;

« Mes lourds quartiers de roc broyant l'invasion,

« Ténébreuse limace, au pied du bastion ;

« Mes abîmes ouverts, mes bascules chéries,

« Mes citernes sans fond, mes vastes écuries;

« Et mon riche arsenal, mes armes, mes champs-clos .'

« Hélas!.... " 11 s'arrêta, suffoqué de sanglots.

Un hibou s'abattit, poussant des cris de joie.

Dans le trou d'un vieux mur pour dévorer sa proie.

Et le vieillard reprit : " Quand la société,

« Naissante, s'égarait dans son obscurité,

« Qui, sur son faîte aride, osa placer un phare,

« Et faire contempler au peuple, encor barbare,

— .ÎO —

u Ce flambeau des humains : civilisation ?

il Et ce Code, inspire' de la relieion,

» Que trois mots re'sumaient dans leur triniie sainte :

il Amour, Foi, Loyaut<*, qu'on observait sans feinte,

" Qui le donna? c'est nous. Qui partagea les champs,

«» Du tranchant de l'épée, aux vassaux indigents?

" C'est nous. Qui fut chercher, pour doter la patrie,

" Les arts qui bouillonnaient dans le fond de l'Asie?

il Qui fit jaillir les mœurs du feu purifiant,

ii Derolie' par des preux au soleil d'Orient ?

il Qui défendit le sol ? Qui protégea l'Eglise ?

" La femme, dont l'amour fe'conde et civilise?

ii Toujours nous 1 Ce château, qui nous a vus finir,

>' Fut le premier degn* dressé pour l'avenir.

il La pierre prote'gea les cabanes de chaume ;

.1 Ces feuillets qui, plus tard, comple'tèrent un tome,

il Où l'on incrusta : France ! aux jours d'e'ruptions,

'i Une lave de sang des re'volutions,

ii Ce flot brutal où tout est troulile à la surfacp,

il De ce glorieux livre euijîorta la préface !

« Adieu, mon AÎeux manoir, mes bons vassaux obscurs!

li Un sanglant météore a passé sur nos murs !... ■"

Et le vieillard tomba sur les dalles muettes.

On entendit alors l'aigre voix des chouettes.

Quelques chauves-souris rentraient, d'un vol hideux,

hiquiètes du jour, dans leurs nids ténébreux.

Cette apparition, pleurante et recueillie. D'une époque oubliée était la poésie.

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