‹ Une vois d'en basChapitre 14 sur 80 · LES DEUX COMPAGNONS · texte numérisé non relu

LES DEUX COMPAGNONS

Mai 1860.

•C'étaient de braves gens, bons compagnons, " vieux frères ». Ils s'appelaient ainsi quand ils e'taient garçons, Tous deux ayant passé par les mêmes misères. Appris même métier, reçu mêmes leçons.

Quand ils étaient gamins, différents de nature, L'un pas mal turbulent, l'autre doux, ils aimaient Les calculs qu'ils soignaient, ainsi que l'écriture ; Vivant en bons amis : la preuve, ils s'assommaient,

Partageaient leur tartine en s'allongeant des tapes ; Le cœur n'en sentant rien, on ne se boudait pas. De la vie on courait les premières étapes Avec le môme entrain, sans souci des faux pas.

Aprôs avoir marché bien longtemps côte à côte, Vint pour nos jeunes gens l'heure du demi-tour. Ce monde est ainsi fait : c'est une table d'hôte Où l'on se dit bonsoir comme on s'est dit bonjour On se serra la main, et chacun prit sa voie ; On tendit le jarret en se tournant le dos, Se disant au revoir sans tristesse ni joie, Mais rêvant d'une borne où poser leurs fardeaux.

Chacun ayant subi diverses destinées.

Comme les deux pigeons, après bien des anne'es.

On revint au pays où l'on se retrouva.

— Quoi ! C'est toi, cher ami ! Voyons ! comment ça va ?

— Pas trop mal... On s'embrasse, on s'attable et l'on cause- De ceci, de cela, non en vers, mais en prose.

— Nous avons traversé bien des événements. Dit l'ancien tapageur. Dieu ! que de changements Depuis qu'on ne s'est vu ! — C'est vrai, répondit l'aulrr-. Lequel se nommait Jean ; triste sort est le nôtre !

Sur nos beaux rêves d'or comme sur nos clochers. Tous les soleils levants ont leurs mêmes couchers. Sitôt que l'un décline, un autre a son aurore ; .Mais le soleil du pauvre est loin de naître encore.

— Tu n'es donc pas content ? — Moi ? pas du tout, et toi T.

— Moi... j'en connais qui sont plus à plaindre que moi. Vn jour Ijon, l'autre moins, à la fin on boulote.

Après bien des soucis, on a fait sa pelote.

J'ai lutté quarante ans... — Qu'appelles-tu lutter ?

— Travailler, se priver, amasser, se butter Pour arriver... — A quoi ? — Pour arriver à faire Ce que les autres font... à faire son affaire.

— Et ton affaire est faite ? — A peu pi'ès. — Nous t'avons Toujours connu veinard. — C'est vrai, nous l'avouons. Fort travailleur, jamais je n'ai manque' d'ouvrage.

Les muscles re'pondaient d'ailleurs à mon courage.

l^empe'rant par nature, e'conome par goût,

Faisant cas des plaisirs à peu près comme un loup,

Je donnais à l'e'pargne une part assez digne

Dans les eaux du travail où je tendais ma ligne.

Je suis fait comme ça, je ne m'en repens pas :

Les e'pis ont poussé sous chacun de mes pas.

Entré chez un patron, j'y devins contre-maître,

Au fond du cœur croyant n'avoir rien fait pour l'être.

Cela m'était venu tout naturellement. —

La chance, quoi ! — C'est vrai ; la chance a son moment.

Si bien que j'épousai la maison et la fille ;

Je suis maître à mon tour et père de famille.

— Du peuple te voilà devenu l'exploiteur, Socialiste hier, aujourd'hui réacteur.

— Aurions-nous conservé nos anciennes toquades ?

— 11 fut un temps, le bon, où sur les barricades, A côté de Barbés aventurant ta peau.

Nous parlions autrement en suivant son drapeau.

On cassait autre chose, entre nous, que des pipes.

Nos balles sur les murs écrivaient nos principes.

Vaincus, on nous jetait tous dans les mêmes trous ;

Nos prisonniers allaient pourrir sous les verrous.

Nous étions de ceux-là, sans faire d'élégie.

Je t'ai vu locataire à Sainte-Pélagie

Où tu fus hydrophobe, où, du sang dans la voix,

Tu t'écriais : " J'ai faim ! Qu'on me serve un bourgeois ! "

Comment ! Ces souvenirs évoqués te font rire !

— A me tordre ! — Pourtant, n'était-ce pas ton dire ?

— C'est vrai, mais qu'étions-nous alors ? Des galopins. Nous méritions le fouet. Comme sur des lapins

Et sans y i-ien comprendre, on tirait sur la troupe.

Sur dos Français, de l'air dont on taille sa soupe.

Parce que des messieurs barbus et chevelus,

Romains d'estaminets, se posaient en Gracchus,

Qu'ils arrosaient de bocks un tas de balivernes.

Nous, pour y ^oir plus clair, nous brisions les lanternes

Comme ils pontifiaient du haut de leur faux-col.

Pantins déclamateurs refuse's à Guienol .'

Sur l'air des lampions qu'ils jouaient de la plume.

Aussi du bec, au nom de l'oiseau qu'on de'plume.

Nous nous faisions tuer, fiers de leurs boniments.

C'est ^rai qu" nous e'tions des jeunes gens charmants.

^ Moi, je n'ai pas change', je suis toujours le même.

— Charmant ?... Ecoute un peu. Sans aller à l'extrême,

Je sais que dans la vie il est d'honnêtes gens.

Quoi qu'ils fassent, seront toujours des indigents.

J'ai rompu, grâce au ciel, avec les faux problèmes.

Charentou est peuplé de bâcleurs de systèmes.

La camaraderie a parfois ses dangers ;

La bohème est un cap fe'cond eu naufragés.

Moi, j'ai lâche' tout ça... Les cabarets frivoles.

Dont le vin grise moins que les doctrines folles.

Lâchés... Chacun a droit de faire son paquet;

Là, je ni' l'avais plus. Chez le bon mastroquet.

Tous ont le même tic qui mène à la débine :

Médire du prochain qui vit à sa cuisine,

lilaguer l'aflreux réac qui tire à son tonneau

Le litre qu'en famille il boit non pas sans eau.

Où ne l'ai-je pas vu, cet ami, ce compère,

Parler amèrement du voisin qui prospère ;

Ce terrible envieux, toujours prêt à jeter

Sa pierre à l'aristo qui s'acharne à monter ?

Il faut savoir sortir à temps de certain centre,

Quand on a quelque chose au cœur ou dans le ventre.

Que d'hommes bien doués j'ai vus, mon cher ami,

Echouer tristement, n'arriver qu'à demi,

Pour n'avoir pas compris, sans blesser ton oreille.

Qu'il est des à part soi que la raison conseille !

— Ali! je me moque un peu de cette raison-là!.., La raison ! c'est toujours le même tralala.

On en a mis partout... Son odeur m'incommode. Lardon rance, pique' dans ton bœuf à la mode. Je suis las d'en manger, j'en crève ; les huissiers. Charbonniers, usuriers, messieurs les épiciers, Bottiers, marchands de suif, l'Invoquent; ça me gêne.

— Voyons, si ce n'est pas la raison qui nous mène. C'est donc la déraison ? — Oui, tout est de travers Dans ce monde où l'on met la morale à l'envers. Joli gouvernement, votre raison humaine.

Qui, comme un vil forçat, me boulonne à sa chaîne. Pourquoi suis-je dessous et les autres dessus?

— Parce que nous avons des droits et des bossus...

— Si je te comprends bien, c'est ça ! je suis l'infirme. Les autres les chicards ; ta raison nous l'affirme.

Tel est le résultat de tes beaux aperçus, Après avoir servi dans les rangs des bossus.

— La vie est une pente où chacun de nous roule. Dans la main du destin l'homme n'est qu'une boule. N'ayant rien à gagner dans notre ancien milieu. J'ai su tirer à temps mon épingle du jeu...

Puis II est des devoirs qui sont dans la nature...

— Ah ! tu vas nous parler de ta progéniture ?

— Oui... j'ai quatre garçons... vme fille; Il faudra La doter proprement quand l'amoureux viendra.

— Les garçons, qu'en fais-tu? — L'aîné veut être prêtre.

— C'est un singulier goût ! — Le cadet sera maître.

Etaui mou successeur. Le troisième, avocat. Le dernier, maigre' nous, voulant être soldat. Vient d'entrer à Saint-Cvr.

— Ces enfants disparates, C'est entendu, feront souche d'aristocrates. On donne à la fillette un million pour trousseau. Le calotin mettra le jour sous le boisseau. L'avocat jugera l'insurgé', la gueusaille, Que le soldat n'a pas tué dans la bataille ; Tandis que de nos fils l'abondante sucmr Orossira les tre'sors du cadet successeur.

C'est ainsi qu'on refait une ai-isiocratie,

Avec les parvenus de la de'mocratie.

C'est à recommencer ! . . . — Te voilà pauvre et vieux ;

Entre chez nous, gobeur, j'ai du pain pour nous deux.

Vieillards, nous causerons de nos jours d'escapades.

Je te sais brave et bon. Renaissons camarades...

Chez nous, repose-toi dans ton rêve infini...

— Non, prête-moi cent sous pour payer mon garni.

Page 1