‹ Une vois d'en basChapitre 3 sur 80 · MON PROFIL · texte numérisé non relu

MON PROFIL

Je suis un inconnu sans fortune et sans gloire, Nullement désireux de vivre dans l'histoire. Libre dans mon chemin, comme l'oiseau dans l'air, Pauvre, sans avenir, sans haine, sans envie, De'roulant à qui veut le roman de ma vie, Du sort jaloux je méprise l'éclair.

On le sait, j'appartiens à la tourbe aguerrie Qui donne pour sept sous son sang à la patrie ; Pour un croûton de pain au bout de son collier, Dans les murs dévorants de l'usine effrayante. Sur l'étagère ou bien à l'enclume bruyante, Use ses jours sans les humilier.

Comme François Villon, mon cousin en manique, (1) Pour école je n'eus que la place publique

(1) « Mon père était cordoueanier. » — Ro.ndel XI Villon.,

Et les quatre bâtons qu'on nomme tabouret, Le comble oîi l'on chantait : bien battre les semelles Vaut mieux que de bayer aux beautés éternelles, Où ringt-cinq ans j'ai vécu du tranchet.

Qu'on soit naturaliste ou qu'on soit romantique, Fort bien. Chacun son goût, affaire de boutique. Mais guerre aux larmoyants, à ces désabusés Qui s'en vont promener, infirmiers ou jocrisses. Leur cataplasme en vers sur des douleurs factices, Sur des orgueils qu'ils ont poétisés.

L'infaillibilité n'est pas de mon domaine ; Je suis un indulgent de la faiblesse humaine. J'aime bien la vertu; j'aime mieux la bonté. 11 ne faut pas aller trop loin au fond des choses. C'est pourquoi je préfère, aux fleurs d'apothéoses. Les pâles fleurs de la simplicité.

De chaque avènement pour saluer l'aurore. Dieu sait les mirlitons !... Mon vieux vers tricolore Brûle sur le tombeau d'un superlje insulté. On s'en étonne encor... Quand un souverain tombe, Les pieds ne manquent pas pour outrager sa tombe. Il est amer, ton peuple, ù liberté !

Sa justice n'est pas toujours sans hérésie. Je ne saurais rester dans la démocratie. Si démocratiser n'était i)as élever.

Avant de l'écouler aux flots des lacs limpides, Il faut tirer à clair l'eau des ruisseaux morbides ; Les agiter, ce n'est pas les laver.

Ainsi c'est entendu : notre nid de lumières, D'étoiles, de soleils, d'azur, de poussiniéres

S'est fait seul sans I'oiseau... Le cas est de'montre'. Non, ce n'est pas assez que d'être fratricide, On est un sce'lérat si l'on n'est de'icide. Ce sce'lérat? Eh! bien, je le serai!

N'étant point de ceux-là que bât blesse ou chagrine, Quotidiennement je gagne ma farine, Sans me préoccuper si j'ai du miel avec. Par un parti vainqueur, si doux soit le sourire. N'ayant pas fait dorer le bois blanc de ma lyre. Au grand soleil je mange mon pain sec !

Lorsque la Liberté, dans une heure farouche. Pendant trois mortels jours déchirait la cartouche. Tout le monde en était. Comme un autre j'en fus... Aux pieds de la Victoire, où chacun se jalouse, Je n'ai pas ramassé, pour en parer ma blouse. Quelque ruban dans le sang des vaincus I

Je vois l'ombre monter sans tomber en syncope. Mon sort est de finir au fond de quelque échoppe. Tel sera ton destin, Muse des voix d'en bas ! Qu'importe ! chants sacrés ou notes enrouées, Je rafistolerai tes bottines trouées,

Et sur mon gueux forai sécher tes bas.

J'aime, dit-on, le peuple et musette en raffole. A chacun sa folie, à chacun son idole. Courtisan du malheur, je me prends dans ses fils. Du hautain parvenu mon instinct me sépare. Pour l'homme cultivé je ne suis qu'un barbare Mal déguisé sous les haillons civils.

Montmartre, J88I.

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