LE SOIR
Des flots de travailleurs descendent les barrières, Longent les boulevards pleins de vagues lumières.
Et, gagnant les faubourgs, grimpent dans leurs maisons, Oyant les airs confus des voix universelles Que les brises des nuits entraînent après elles, Comme un e'clio mourant de lointaines chansons.
Mais le bal continue, et l'orchestre sonore Nous dit que V Ermitage est plein et danse encore. Entrons. Que vois-je ici ? des gens en falbala. Musqués et pommadés ! Le peuple n'est point là.
Grand Dieu ! de l'artisan j'ai reconnu la fille! Son pas leste emporté de quadrille en quadrille,
Et sa si douce voix.
En écharpe soyeuse, en robes ondoyantes. En chapeau frais, mes sœurs, à ces rondes bruyantes,
Est-ce vous que je vois?
Votre joie est bien triste, ô pauvres vierges folles ! Ces hommes ! vous riez à leurs sottes paroles.
Mes sœurs, souvenons-nous.
Du collier de cristal donné par notre mère. Quoi ! vous vous détournez des pleurs de votre frère !
Oh ! non, ce n'est pas vous !
Vous, modestes naguère, au feu du punch qui flambe, Par-dessus la pudeur votre délire enjambe.
Mes sœurs, souvenons-nous Du petit crucifix, gardien de notre couche. Quoi! le nom de Jésus contracte votre bouche?
Oh ! non, ce n'est pas vous!
Toutes de nos voisins vous étiez respectées ; Par ces hommes, ici, vous êtes insultées.
— las —
Mes sœurs, souvenons-nous De notre père, hélas! riche de vos seuls charmes. Quoi ! rien pour ce vieillard ? rien ! vous êtes sans larmos
Oh ! non, ce n'est pas vous !
De ces hommes, comment, rien ne vous scandalisi' ? Mais la corruption vient de qui nous méprise.
Mes sœurs, souvenons-nous Du foyer où l'amour guidait votre innocence. Quoi ! de ce temps vos cœurs n'aviraient plus souvenance .*
Oh ! non, ce n'est pas vous !
Quel tumulte soudain s'élève des tavernes ! Sur quoi se répand donc le feu des lampes ternes Ces spectres vacillants qui s'accrochent aux murs, Ces cada^Tes gisants au fond des coins obscurs. Qui sont-ils ? et pour qui ces fantastiques scènes, Ces rires hébétés et ces poses obscènes ? Ah ! c'est l'ivrognerie, abrutie, en haillons. Livide, qui se tord dans ses convulsions ! Voici des brocs à terre et des cruches brisées, Sur des bancs en éclats des tables renversées ; Et tout déguenillés, les pieds hors des sabots, Sur des verres cassés trépignent les marmots. 0 pauvreté ! voilà ta chute inévitable ! Ces hommr s harassés, désespérés, défaits, Ne sachant du mépris où déposer le faix, Ont recherché l'oubli qui dort sur une table !
La capitale est sourde. On lui signale en vain Ces malades qui sont tout barbouillés de vin.
— l^ih —
l'ar nous victorieuse, ingrate bourgeoisie, Aux Barabbas des cours tu verses l'ambroisie ; Et mes frères, tombe's à l'ombre de la croix, Boivent encor le fiel que but le roi des rois. Dans ta boue ont germé les deniers de'icides Que les grands d'autrefois comptèrent à Judas. Pour des vendeurs de Christs tu les ranges en tas, Et ton cœur ne bat plus sous tes mamelles vides ! Au lieu de secourir, dans leurs mornes chenils, Ces pauvres parias qu'insultent tes Gentils, Tu les laisses hurler, s'arracher les entrailles. Et s'enlre-de'chirer autour de tes murailles. Capitale homicide, aux yeux étincelants, Tu te dresses les nuits, cette ceinture aux flancs !
Frères, relevez-vous! sur vos membres glacés Percevez les rayons de mes strojîhes funèbres... Je voudrais dissiper les épaisses ténèbres Où dans l'accablement vous vous engourdissez !
Tout n'est pas mort en vous ; votre âme sous la cendre Sanglote, et veut revoir ses amours d'autrefois. Dans le triste sépulcre où mon vers va descendre. Je l'entends tressaillir au seul bruit de ma voix.
De votre sang, j'en suis ; vos douleurs je les souffre. Mais quand le désespoir, messager de l'enfer. Vient pour me déchirer sous ses griffes de fer, 11 s'asphyxie aux plis de ma blouse de soufre.
Le désespoir jamais n'enfanta rien de grand; Il ne sait qu'embraser les réchauds du suicide, Et couver pour la mort, sous une aile livide. Les fantômes fiévreux de l'abrutissement.
Laissons la barbarie insulter notre tombe, L'athéisme, à l'œil sec, outrager la raison ; Le passé, malgré tout, s'enfonce à l'horizon. Levons-nous grands et purs dans ce monde qui tombe.
Que vos toasts, que vos chants, nés d'un nectar plus doux, Portent aux cœurs aigris un fraternel délire . Dans l'arbre de la paix taillez-vous une lyre ; Et pour ne plus tomber, frères, relevez-vous !