‹ Une vois d'en basChapitre 34 sur 80 · A M. EUGENE SUE · texte numérisé non relu

A M. EUGENE SUE

Combien de fois j'ai dit, les jugeant à leurs œuvres : Notre corps social est rongé de couleuvres! AfFaîssement sinistre et désolant à voir, Le trône est sans grandeur, l'autel est sans pouvoir. Tout croule ou se dissout, tant l'égoïsme avide A creusé dans les cœurs un elTroyable vide. Du haut jusques en bas, ce siècle condamné Sur le fumier de Job se tord comme un damné... Oui, j'ai jeté ces cris dans nos places publiques. Sur la borne, au soleil, sous les regards obliques Des zoïles du peuple, et mon vers prohibé. Malgré vents et sifflets, dans la brume a flambé;

(1) Voir la note à la fin du volume.

Au gaz de nos ruissoaux sa llamme s'alimente. Et brûle en s'agitant quiconque la tourmente. Enfin, dans cette arène où jo suis descendu, Des bassets de palais en jappant m'ont mordu, M'ayant signifie', dans leur morgue jalouse. Qu'au domaine des arts on n'entrait pas en blouse.

Et sur la branche aride où le Seigneur m'a mis, Sous un ciel sans rayons et des vents ennemis. Dans ma rude broussaille, e'veillé dés l'aurore, Sur la cre'ation j'entonne un chant encore. Pour lui faire espérer un avenir meilleur, J'indique le chemin au peuple travailleur. Si mes notes parfois, sauvagement aile'es. Ailleurs qu'à leur adresse e'garent leurs vole'es. J'en suis fâché ! Je chante, au surplus, en plein air. M'e'coute donc qui veut sur mon rameau de fer ! Là je dis, aspirant aux douceurs d'un autre âge : A l'orphelin le lait. Au voyageur l'ombrage. Au vieillard, grelottant sous les brumes du ciel, Vaste foyer, bon vin, puis un rayon de miel. A la femme qu'on pousse au fond des viles choses, Un sourire, un appui, de l'amour et des roses. Le collège à l'enfant ; mais à tous le travail ; D'immenses ateliers; non le hideux bercail Où l'exploitation, sans honte, enferme l'homme, Le façonnant ainsi qu'une bête de somme... Voilà mon vœu, ma tâche, et, sur l'humanité. J'agrafe le manteau de la fraternité.

Dans ce siècle railleur, vos terribles Mystères Ont bien vengé, monsieur, mes rimes solitaires. Docte chirurgien, saisissant le scalpel, Vous avez mesuré nos maux à notre appel ;

Car, pénétrant d'un bond dans ces vieilles murailles

Où la société' j^ourrit par les entrailles ;

Car, fouillant ces maisons aux sinistres abords,

Dont les honteux secrets transpirent au dehors;

Car, les bras retrousse's, tirant de leuriuiit sombre

Ces monstres elTrayanls qui méditent dans l'ombre,

Vous avez hardiment, sous les lorgnons des Beaux,

Trainé dans les salons ces putrides lambeaux,

Ces niorts vivants auxquels nos lois, dans leur colère,

Domient un échafaud pour pierre tuuuilaire.

Merci! car votre main, sous un effort puissant.

De la mare du crime a tiré l'innocent.

Armé du pieu vengeur, dans l'antre du blasphème

Vous avez aveuglé le nouveau Polyphème,

Assassin monstrueux et polype sanglant

Que la corruption attache à notre ilanc.

Encore un coup, merci ! car votre œvivre d'athlète.

Flambeau némésien qui partout se rellète,

I']n me donnant raison contre quelques pervers,

Me ]iermet ù ses feux dr- ravi\er mon vers.

Certes, il est bien temps de s'occuper des hommes, El d'en finir avec nos penseurs gastronomes. Qui font de l'alambic oi^i filtre le café Jaillir quelque pamphlet de phrases attifé. Enjolivé parfois de bons mots et de pointes Où quelques maigres fleurs affreusement sont jointes. Il faut le crier haut, sur nos toits... Non, les arts Ne sont pas des jouets que l'on vend aux bazars. Des pantins suspendus à l'auvent des boutiques. Qui balancent dans l'air leurs gestes fantastiques.

Non, l'art mtdiUitif n'i?st pas si grand seigneur,

Qu'il ne daigne expliquer l'âme d'un Choiivlneuv.

Le roman social ramassé dans la rue,

Page pendante aux murs, langue de la cohue,

Voilà ce qu'il fallait transcrire tout bnilant

A lasocie'te' moribonde en clinquant.

Il fallait exhumer de nos fe'tides fanges

Ces assassins hideux, ramas de mauvais anges.

Qui, dans vm gouffre étroit pris comme dans l'enfer,

N'ont pour tout arc-en-ciel qu'un triangle de fer.

Il fallait nous montrer ces ]jan<lits, ces liras-Rouge

Nourris des vils poisons qui suintent d'un bouge,

Cbrapter, près d'un couteau tout dégouttant de sang.

Quelques sous ramassés dans un meurtre récent.

Il fallait nous montrer ces misérabfesftllus

Colportant leurs amours sous de froides guenîBes.

Ces types-là du moins, ces étranges héros,

Sont de notre milieu, nous touchent par les os.

Nous les voyons passer derrière la coulisse.

Du prétoire au carcan et du bagne au supplice ;

Car, qui vole aujourd'hui sera brigand demain ;

La loi ne prévient pas, elle sévit. Sa main,

Dans l'opprobre, au soleil, tient le cadran (|ui compte

L'heure du pilori, tropique de la honte ;

En sorte que toujours cet infamant poteau

Devient le premier bras qui hisse le couteau.

L'homme que la loi tue, hélas ! était peut-être

Marqué par le destin longtemps avant de naître ;

Peut-être portait-il sur son front rembruni

Le sceau du fatalisme encor mal défini ?

Combien rêvent, les fous ! à quelques vastes rôles,

Que leur tête déjà tremble sur leurs épaules.

Nous sommes ainsi faits : souvent notre raison,

Comme certaine fleur, s'ouvre et n'est que poison.

11 est temps d'abolir échafaud et supplice,

Poui" transformer le bagne en un immense hospice. Ne sachant condamner, aimant mieux prévenir, Je laisse aux hommes forts la douleur de punir.

Oui, monsieur, c'est en bas qu'il faut brûler l'ulcère,

L'Eume'nide en haillons, fille de la misère ;

Et qu'il faut de'sormais, pour la foule en sabots,

Porter l'enseignement... qu'importent les tre'teaux !

Quant à ces vieux rhe'teurs, cervelles aloui'dieSy

Montrons-leur que la rue eàt Iwwme aux tragédies.

De leur théâtre, ,T?sez ! les affaires des rois

N'dttt rre'ance aujourd'hui que dans les cœurs étroits.

Ou chez les courtisans, grands donneurs de répliques,

Habiles ronoueurs de sandales classiques.

Mais l'ardent intérêt, qui transporte à la fois

Tout un public ému, haletant et sans voix ;

Mais la grande terreur, pâle et muet fantôme

■Qui palpite et IVissonue, et du parterre au dôme

Naîtront de ces démons, <le ces pestiférés,

Qui brisent des enfants sous leurs souliers ferrés.

Et des mères, la nuit, aux feux des lampes ternes

D'où l'on entend rugir ces drames des tavernes.

Ainsi sur son ramier c'est la corruption

Qui s'écrie, éveillant la prostitution :

— Ruez-vous, débauchés sans remords, sans vergogne.

Toi que le cabaret vient de vomir, ivrogne,

Outre que nos enfants poursuivent de leurs cris,

Et roulent au milieu des ruisseaux de Paris.

Vous, l:)rigands, que l'horreur dans la ville accompagne

Et tout salis encor de l'ordure du baene ;.

Donc, ivrognes, forçais, fléaux de carrefour. Couvrez de vos hideure ces pâles fleurs d'amour. N'ayez pitié ni deuil : les vrais oiseaux de proie Aux clameurs du festin font éclater leur joie. La victime en pleurant dans l'ombre se débat Et la volupté naît de l'horreur du combat. Ruez-vous, ruez-vous sur cette âme rêveuse Qu'un idiome sans nom traduit par GoiioAeuse.

Pauvre Fleur de Mavirl ange ou fragile oiseau.

Jetée un jour d'orage au bord de ce ruisseau ;

Les poétiques chants de ta voix virginale,

Non, non, n'étaient point faits pour cette bacchanale %

Tes charmes, par la faim, purent être surpris;

Mais si quelques serpents ont glissé dans tes nuits.

Aucun soupir d'amour sous leur regard sans flamme.

Alors qu'ils t'étreignaient, n'est sorti de ton âme,

l^t ces monstres déçus, à leur proie enlacés.

Du marbre de ton corps retombèrent glacés.

Kl devant ces fléaux, des graves, des austères Ont crié : — Fermez-nous le livre des Mystères! ^hlis c'est une œuvre horrible 1 immorale ! un poison' Qui, coulant sur le peuple, envahit sa raison! Et les lâches terreurs, vieilles prostituées, Chambrières des cours, au vent de leurs huées, A la tribune même engouffrant le mépris, De l'interdiction provoquèrent les cris.

• )sons-le, disons plus : une vénale presse Lîourgcoise entretenue et qui tourne à l'Ogresse,

<:'oquette surannée au\ soupirs clandestins.

Humait le camphre à ilôts dans son lit, les matins,

F]ii voyant des Débais surgir comme d'un gouffre

t'es spectres e'voque's de leur sphère de soufre.

u L'intérêt du malheur doit être limité !

i» Effrayer, c'est commettre une immoralité !

u Puis, il est certain fait, terrible, affreux ou sombre,

" Sur lequel, au contraire, il faut arrêter l'ombre,

" Disait-elle en tremblant. A quoi bon soulever

». La ronce séculaire où l'aspic doit crever?

" Laissons la nuit au jour, le nuage aux étoiles,

" Et sur les maux d'en bas laissons flotter les voiles. «

— Ali ! l'on ne veut pas voir; ah! les puissants ont peur

Ah ! de l'égout qui fume ils craignent la vapeiu- !

Ah ! l'orgueilleux pouvoir, ce char pesant qui roule

Sur les fronts abaissés de l'innombrable foule.

Dans des habits taillés sur le patron bourgeois.

Du mépris au dédain ajoutera le poids ;

Et l'homme, sous le joug, ainsi qu'un bœuf stupide,

Ruminant qu'on attelle et qu'on dresse et qu'on bride.

Ne sera bon au plus qu'à creuser un sillon !

Eh quoi ! le sceptre n'est qu'un brutal aiguillon

Itile seulement à maintenir la chaîne

Qu'un peuple avec douleur dans les ornières traîne."...

Quoi! le trône, à nos maux ne sachant obvier.

Se contente aujovn'd'hui du rôle de bouvier I

Eh bien, donc, il est temps de résoudre nous-mêmes

Le problème enfoui dans un tas de .systèmes.

Non ! l'ouvrier français, sous des maîtres ingrats,

A la glèbe attelé ne s'abrutira pas.

( )n le verra toujours, de quel titre on le nomme.

Sous les haillons du serf dresser sa tête d'homme.

il marche, il creuse, il sait que Dieu qui nous voit ton»

Dans notre beau pays marque le rendez-vous

Où trente nations cherchent l'œuvre fe'conde,

Et qu'il est le gardien Je l'avenir du monde.

Notre classe d'ailleurs ne sait pas seulement

Descendre dans hv rue au jour du de'nouement ;

Elle pense : c'est mieux. Et, du fond de son rêve,

Pesant du même poids la faucille et le glaive.

Elle entend sans pâlir le décret oppresseur,

Que dicte à tout propos un système sans cœur.

Dans leurs forts, sous le dais, quand nos bourgeois pactisent.

Sous le ciel, (levant Dieu, les peuples fraternisent. .m

Merci pour votre livre, e'ioquent plaidoyer Que les pauvres, le soir, liront près du foyer ; Réquisitoire amer contre l'ordre de choses, Qui déroule au grand jour les effets et les causes. A vos leçons, monsieur, qui ne fait point défaut. Vous applaudit en l)as et vous bénit là-haut 1

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