‹ Une vois d'en basChapitre 35 sur 80 · LORSQUE VOUS MARCHEREZ · texte numérisé non relu

LORSQUE VOUS MARCHEREZ

.Janvier 1844.

A MADEMOISELLE SAVIXIENNE MONNIN, MA FILLEULE

Ma filleule, quoi qu'il en coûte

A votre mère, loin d'ici

Allons ! il faut se mettre en route

Pour le village de Soucy.

En vain l'ouragan qui s'apprête (1)

Cette nuit même e'clatera.

Partez malgré vents et tempête.

Demain le soleil brillera.

La vie a des règles améres :

Un jour voit pâlir la beauté ; Combien d'enfants prennent aux mères Et la fraîcheur et la santé !

(1) Un ouragan terrible accompagna ma filleule depuis Paris jusqu'à Sens.

La votre est malade, ma fille, Et pieurc en Taisant vos paquets...

Partez. La nourrice est aentille; Elle a peaufine et blanrs tetets.

En force, en grâces, je l'espère.

Vous allez grandir où jadis. Plein des leçons de mon grand-père.

Je croyais en un paradis.

Pour vous les e'clios du vilhige Seront des hôtes lamiliers.

Et l'insecte au riche corsage Luira sur les fleurs des Iiallicrs.

Chère petite Savinicnne,

Enfant, loi-sque vous marclierez

Comme une fee ae'rienne.

Par près, par champs, allez, cour.z.

Dites aux boi.-^, dites aux plaines,

— Mes bois, mes plaines : — Mon parrain.

Dans la ville, accablé de peines.

Rêve à vous le cteur Inen chagrin.

11 m'a reconnnandé de rire.

Lui qui riait, vous le savez.

Lorsqu'au printemps, quand tout res[Mre, Pieds nus il courait dans les blés.

Oiseaux, pour lui qu'on se rassemble :

Tout jeune il vous donnait son pain.

Chant-ez sous les feuilles du tremble.

Chantez, oiseaux, pour mon parrain.

Lorsque vous marcherez, petite, A cette heure où le jour décroît.

Allez prier, vite, bien vite,

Au cimetière de l'endroit.

Priez?, douce et blanche colombe,

Et faites de vos petits bras

Pleuvoir quelques fleurs sur la tombe

De mon bon vieux grand-père, he'las!

Vive comme un jet de lumière.

Enfant, lorsque vous marcherez.

Allez visiter la chaumière Où j'ai passe' mes jours dore's.

Embrassez ceux de la famille Qu'a respectés le fossoyeur; Car, voyez-vous, petite fille, Baisers d'enfant sont doux au cœur.

Puissiez-vous ne jamais connaître, Enfant, lorsque vous marcherez.

Ces maux que l'âge ardent fait naître Plus nombreux que l'herbe des pre's !

Puisse le ciel vous voir, sans cesse.

Illuminer votre lieauté De ce pur rayon de sagesse Tout empreint de se're'nité !

Hélas! que d'êtres en ce monde Traînent d'un regard attristé Le." chaînes du Dieu qui féconde Et sème pour l'éternité !

A leur tendresse tout s'oppose.

Ils s'étreignent désespérés...

Pour eux allez cueillir la rose.

Enfant, lorsque vous marcherez.

Dieu .' quelle manie est la mienne !

Quels noirs discours je vous tiens là I

Pauvre petite Savinienne,

Le triste parrain que Aoilà!

Mais heureusement dans vos langes,

Plus fine que moi de moitié.

Vous dormez du sommeil des anges

A mon discours qui fait pitié.

Eveillez-vous; la diligence Vers la Bourgogne va partir.

Pourvm enfant, voyage immense!

Ciel! j'entends le fouet retentir.

Que Dieu vous mène à bon voyage Et fasse, par des soins sacrés, Qu'on vous aime dans le village.

Enfant, lorsque vous marcherez

UNE traînée

Nous sommes au palais, en plein mois de de'cembre. — La cour ! crie un huissier de la septième chambre. Et cinq ou six bourgeois, en robe, frais rase's, S'avancent gravement. Au banc des accusés On amène une femme au teint blême, aux yeux caves D'après l'accusatif son cas est des plus graves : On l'a surprise un soir, boulevard L'Hôpital, Qui d'un homme e'coutait quelque sot madrigal. Ici, comme toujours, nombreux est l'auditoire. Ecoutons, on procède à l'interrogatoire.

Levez-vous, accusée, et dites-nous vos noms.

Mon père s'appelait Jean Godard. — Vos prénoms ?

— Jeanue-Agnès. — Fille Agnès, on vuus a ramassée Dans uu coin do Paris; l'heure e'tait avance'e.

Vous étiez sur un banc ; qu'y faisiez-vous? — Mon Dieu, On attendait du pain, un asile, du feu...

— C'est ça! vous attendiez... lit le Ijourgeois sceptique, Ricanant, grivoisant. — Votre état? — Domestique.

— Ainsi, vous attendiez... C'est très intéressant. L'autre, qu'attendait-il? — Qui, l'autre? — Le passant ?

— Nous causions. — Vous causiez ! oui, dans une posture Qui ne pouvait laisser matière à conjecture.

La police des mœurs nous a suffisamment Renseignés sur ce fait accompli nuitamment... Fille Agnès, il ne sert à rien de nous le taire. Vous exerciez, la nuit, sans carte sanitaire. Vous rôdiez sans logis, c'est très grave ; pourquoi ?

— Ah! cela vient de loin. Ça vient du guignon, quoi !...

— Et de votre inconduite. — Ou de celle des autres...

— Vous n'avez à répondre ici que pour les vôtres.

— C'est fort prudent à vous, messieurs les magistrats, Car nous aurions ici de bien vilains débats...

Dire à des malheureux : Vous êtes sans asile

Et vous êtes sans pain, ce n'est pas difficile.

Cest toujours le procès du loup et de l'agneau :

Le pauvre vous fait peur; il a troublé votre eau.

Pontifes honorés de la morale sainte.

Ah! nous la connaissons, cette vieille complainte!...

Je n'ai pas d'avocat, moi, qui lave à grands frais

Le bas de mes jupons dans les eaux du palais.

Les beaux parleurs sont chers, payez leur éloquence ;

A Cartouche ils rendront sa robe d'innocence.

Ces messieurs ont trouvé pour l'opulent voleur

La pierre à détacher. On connaît sa valeur.

Mais on m'a ramassée à minuit dans la boue;

J'avais froid, j'avais faim, et tout cela s'écroue...

Oui, comme on fait son lit, on se couche, et mon lit

De bouc et de brouillards constitue un délit. Comme te'moin à cliarge, un cuistre, d'un ton grave, Assigne la misère, et la peine s'aggrave. Mon histoire sera ma de'fense ; après quoi, Messieurs, vous conclurez... Je plaide. Ecoutez-moi.

*< C'est entendu, je suis une vieille traîne'e.

*i Messieurs, c'est comme ça depuis que je suis ne'e.

u D'abord on me traîna, je ne voyais pas clair,

« Chez les Enfant s-Trouve's, dans un quartier d'enl'er.

" Une nourrice vint qui, me traînant chez elle,

" Pour quelques francs par mois me tendit sa mamelle.

« Quand je fus grandelette, aux champs on me traîna.

« Des bourrades, des coups, tout chacun m'en donna.

" La nourrice, les siens, le père et le grand-père

« Punissaient dans l'enfant le crime de la mère.

" On m'appelait rebut des fanges de Paris ;

» On traînait ma misère à tous les piloris.

" Je traînais le fumier, avec l'àne attelée.

" Des crevasses l'hiver, l'été toute brûlée.

" La servante du porc, c'était moi; les haillons

" Des autres devenaient mes plus beaux cotillons.

■il- Si j'appris à prier, je n'appris pas à lire...

u Recevant le bon Dieu, pour la première fois

-( J'avais un jupon neuf; une petite croix

" En plomb, je m'en souviens, flottait sur ma poitrine.

" Tout le monde était gai, mais moi, j'étais chagrine.

»» Oh ! je savais pourquoi ! Les filles, les garçons,

■« Aux bras de leurs mamans, regagnaient leurs maisons.

" On l'iait; je pleurais. — Pauvre petite fille,

■u Me disait une voix, toi seule es sans famille ! "

— lO.'i —

La trainëe, à ces mots, se mit à fondre en pleui's Et reprit le re'cil de liien d'autres douleurs.

J'allais avoir treize ans; maigre' tout j'étais belle.

^la nourrice mourut, et son homme après elle.

Trainant mon existence amère un peu partout.

Sans m'arréter à rien, je me heurtais à tout.

La servante du porc devint fille d'auberge

Et gardeuse d'enfants. Une vieille concierge,

M' attirant dans sa loge et me jurant sa foi

Qu'elle était, la coquine, une mère pour moi,

Me proposa d'entrer, étant honnête et sage,

Chez uu procureur veuf, pour tenir son ménage.

— C'est le bonheur, Agnès, en chair, en os, vois-tu:

Monsieur appréciera ta douceur, ta vertu.

Bonne chez un monsieur! Ce rêve, disait-elle.

Je l'ai fait bien souvent quand j'étais jeune et belle.

Un homme ne sait pas commander, et l'on fait

Ce que l'on veut chez lui, d'autant mieux qu'on lui plaît.

Que faut-il pour cela ? Rien, rien qu'iui peu d'adresse.

On entre domestique, on s'installe maîtresse.

J'entrai chez ce bourgeois, qui dès le premier jour. Sans Ijeaucoup de façons, déclara son amour. Je n'avais pas seize ans; je me trouvais vendue Je fus de ce nîoment une fdle perdue.

-V quelque temps de là, n'ayant plus d'appétit, ]\Ion corset me gênant, l'horreur qui me vendit Me conseilla de voir, glosant sur mes souffrances. I^u gueux, qui pratiquait d'infâmes déli^Tances.

« Je refusai. Monsieui", honnête homme et range', u En me donnant cent sous me donna mon congé, u Le jour même il plaidait, regrettant la Bastille, "• Contre vin laquais, d'un comte ayant se'duit la fille.

Dans l'e'tat oii j'e'tais, où trouver un appui?

Confiance et travail ! Me pre'senter à qui?

Comme un haillon j'allais traînanl. .. sans voir... muette.

Un passant m'avisa, j'avais perdu la tête !

Dans vm vilain garni cet homme me traîna

Et dés le lendemain aussi m'abandonna.

Je pleurais. Une dame, entièrement voile'e.

Me demanda pourquoi j'étais tant afTole'e.

En marchant, je lui dis ce. que je vous dis là.

Elle me répondit : Nous connaissons cela...

M'ayant bien regardée, et des pieds à la tête :

— Etes-vous, mon enfaiii, ime fille discrète ?

— Discrète, chère danif, autant que les tombeaux.

— C'est très bien, suivez-moi, j'offre un lit à vos os. La dame avait aux doigts des diamants superbes.

Sa rue alors donnait boulevard Malesherbes. Nous entrâmes d'abord dans un magasin noir. Peu lumineux le jour, mal éclairé le soir. M'ayant bien l'ait souper avec un vieux bonhomme, Lequel avait le nez rouge d'un majordome. Madame m'appela, pour prendre le café.

Dans vm petit salon richement étoffé.

»< — Approchez-vous du feu ; causons un peu, ma chère. « Ainsi, nous n'avons pas de parent sur la terre ?

« — Pas un, ma bonne dame. — Ainsi ce procureur

*« Vous a de'shonore'e, en vous parlant d'honneur!

« Vous n'avez d'autre e'tat que celui d'être belle ?

« — Aucun! — Ah ! la vertu, Seigneur, à quoi tient-elle

u Et sert-elle ? Elle sert, ce n'est plus un secret,

« A payer la salope, hier qui vous livrait

<» A ce docteur jure', le'giste en imposture... »

— Agnès, vous insultez à la magistrature. Lui dit le pre'sident, l'interrompant soudain. La traînée, à ces mots, reprit avec de'dain,

Sur l'un des assesseurs portant un œil farouche :

— Le nom du criminel restera dans ma bouche, Monsieur le pre'sident ; d'ailleurs, rassurez-vous : Qui donc croit aux récits des gens faits comme nous? Qui donc croit au malheur qui sur ce banc me traîne ?.. « Madame enfin disait : — Ce monde a la gangrène ;

« Comme à aous, il m'a pris beauté, jeunesse, amour,

« Et les illusions, qui n'ont pas de retour.

« Je croyais en mourir, tant grande fut ma peine.

« Je me venge aujourd'hui sur la bêtise humaine,

« Mes salons sont ouverts à tous lès appétits.

«c Tout ce qu'on peut trouver de mieux en perv^-rtis

« S'y donnent rendez-vous ; c'est le dessus d'un monde,

" De tout ce que Paris contir>nt de plus immonde.

« Autrefois, vous étiez la servante du porc ?

« Votre état aura peu changé sous ce rapport.

« Vous serez respectée... ici ; ces gens infâmes

" Ont le dédain profond, même des belles ferimes.

«i Vous allez remplacer une fille fort bien ;

« Mais elle me volait pour nourrir un vaurien.

■** Sur ce que vous verrez, surtout, soyez discrète.

-« Je suis au mieux avec la police secrète.

-<t Ecoutez, taisez-vous, regardez sans rien voir.

M D'un honnête magot songez à vous pourvoir.

« Vous serez bien payée ; il n'est tel que le vice

« Pour engraisser les gens qui sont ;'i sou si-rvice.

il Songez à l'avenir ; les filles du quartier,

ii Qui vont S3 balladant, font un pauvre métier.

u Vous le savez déjà; toutes ces belles filles

" Sont des fleurs dont l'éclat attire les chenilles...

t> D'affreux passants... et c'est tous les jours comme ça.

" Madame, tout à coup, se leva, m'embrassa,

" Et reprit : Mon enfant, on est franche à voire âge ;

u J'ai recueilli l'oiseau dans un vilain orage,

" 11 ne saurait trahir l'asile hospitalier?...

u — Oh ! non, madame ! — Alors prenons ce tablier.

VU

i> Ces airs mystérieu.x m'avaient un peu glacée.

" Mille réflexions troublèrent ma pensée.

" A quel service étais-je? hélas ! dans quel milieu?

" Je me sentais glisser au fond d'un mauvais lieu.

" Pourtant, je ne vis rien la première semaine

" De mon entrée en place ; une remarque à peine ;

»' Sans intérêt d'ailleurs. On soupait, on jouait

" Très avant dans la nuit, au jour on s'en allait.

i' Les femmes se mêlaient aux jeux avec les hommes.

»i Ces derniers y perdaient souvent de grosses sommes;

" Ces dames les volaient abominablement.

" Ces messieurs en riaient spirituellement.

" Mais pourquoi tant d'é.gards ?... Ah! pourquoi? Cesvo-

« Des basses passions étaient les racoleusesr. [leuses

" Or, ces messieurs, tenant à ne pas se brouiller

*i Avec ces femmes-là, se laissaient dépouiller.

u Une d'elles, un soir, je la regardais faire,

" Se penchant, dit tout bas: — ■ Monsieur, j'ai voire affaire;

<» Avec moi, la {rainée, on ne se gênait plus,

«» Et Dieu sait, en six mois, les coquins que j'ai vus !

*i Des gens entraient, sortaient, le nez dans leurs cravates.

" Je voyais amener des enfants en savates,

« Des enfants de la rue, à peine adolescents.

»i Ah ! combien j'en ai vus, qui n'avaient pas onze ans,

" Sales comme des porcs et beaux comme des anges 1

« On avait ramassé tout cela dans les fanges.

Ki On les débarbouillait, peignait et décrassait.

« Pendant deux ou trois joui's, madame les dressait.

»< Dans une chambre à part, au sortir de la table,

«^ On les faisait passer dans un lit confortable ;

" Les filles d'un côté, de l'autre, les garçons.

" Chacun, probablement, recevait ses leçons...

<» Au milieu de la nuit, on voyait comme une ombre

« Ramper le long des murs, avec un éclair sombre

.i Dans les yeux ; s'arrêter pendant quelques moments...

« Alors, des petits cris, puis dos gémissements

« S'élevaient étouffés sous des rideaux de .serge

" Où l'acheteur prenait livraison d'une vierge.

-' D'autrefois, changeant d'air, c'était d'autres chansons:

" Je ne sais quoi tenté sur des jeunes garçons...

" Et je me rappelais le mot de cette infâme :

u — Monsieur, j'ai votre affaire — et j'avais froid dans l'âme !

x> La police, un matin, balaya tout cela, u Et moi, je me traînai vers la bourbe... Voilà u Comment j'en suis venue à ce point de détresse; « Tombant, me relevant et retombant sans cesse. « Tramée à tout moment où je ne voulais pas; <i Où je mettais le pied, je faisais un faux pas.

*. Pour ni'èli'e mariée, amère destin«ie,

41 Je fus pendant vingt ans par les cheveux traînée.

u C'est complet. L'affreux sort, dans ses sales traîneaux,

" Traîne ici la traînée aux pieds des tribunaux. »

— Fille Godard, la cour, en veine d'indulgence, Vous condamne à trois mois !.. Nous levons la séance.

Page 1