L'UTOPISTE
Août 18^
La nuit tombe ; de loin, la touchante hirondelle Vers son nid fe'condé revient à tire-d'aile. D'autres petits oiseaux, abre'geant leurs chansons. En hâte, avec amour, regagnent les buissons, S'abattent dans les ble's, glissent sous les feuillées Pleines en ce moment de voix e'merveille'es, Tandis que l'alouette, au solitaire accent. D'un ciel tout de saphir, joyeuse, redescend. L'ombre gagne. Soudain le faneur brun et leste Ramasse au bout du champ ses sabots et sa veste. La fourche sur l'e'paule, il longe les halliers Et, traversant les pre's borde's de peupliers. Songeant à qui l'attend là-bas, à Madeleine, Il prend l'étroit sentier qui sillonne la plaine Et conduit au village où ses yeux vont cherchant Le vieux chaume noyé dans les feux du couchant.
Comme entre eux babillaient le feuillage et la source
Deux hommes fatigue's d'une pe'nible course
Au penchant des coteaux ombreux allaient s'asseoir
Aux pieds de la saule'e, à cette heure du soir,
Près d'un petit ruisseau qui, sur ses bords fertiles,
Arrosait en fuyant quelques plantes tranquilles.
Le premier qui marchait courbe' sur son bâton
Ainsi qu'un pèlerin qu'on voit à l'horizon,
Etait un doux vieillard voûté, grand et robuste.
L'autre, son compagnon, non chêne, mais arljuste.
Semblait interroger bien au delà du ciel
Quelque chose à la fois de vague et de réel.
Un large vêtement d'une toile grossière.
Guêtres et lourds souliers inondés de poussière,
Tel était leur costume. On voyait le vieillard
Porter on ne sait où son triste et long regard.
Des soupirs étouffés, des plaintes orageuses
Jetés de loin en loin aux brises voyageuses
Trahissaient le secret et la morno langueur"
Qui remuaient au fond dépeuplé de son cœur.
Puis, un sourire errant sur sa lèvre muette,
Il laissait retomber son regard et sa tête.
Le jeune homme, attentif non sans quelque souci,
Front pâle, cheveux blonds, prit la parole ainsi :
— Père, consolez-vous, les cieux ne sont pas vides :
Je sens qu'il est dans l'air des généreux fluides
Qui nous portent vers Dieu dont l'immense bonté
Aspire en souriant toute l'humanité.
Oui, lorsque d'ici-bas, les âmes par volées
S'en vont frapper de l'aile aux voûtes constellées,
— IGO —
Dans l'infini dos cieux s'ouvre l'eternite.
— Ah! mon fils, répondait le vieillard attriste',
Dans l'œuvre du Très-Haut il est plus d'une énigme.
Non, rien n'est explique' de ce thème sublime.
He'las! plus d'un docteur, la tête dans la main,
Dit, croyant l'entrevoir : « Attendons à demain ! »
Mais demain le mot fuit, et las de le poursuivre,
Le penseur de'solé s'affaisse sur son livre.
Et sur les pas du temps se fle'lrissent ses jour?,
S?s jours use's sans fruit. Mais lui, comme toujours,
Ainsi que le vieux Faust, avide de science.
Il creuse, il fouille, il cherche, ange de patience,
Dans toutes les splendeurs de la création
Ces éternels sujets de méditations.
Eh ! qu'en retire-t-il? Déjà le ciel se couvre.
L'horizon s'obscurcir, le sépulcre s'entr'ouvre,
Alors qu'il va, pensif, à l'ombre des cyprès,
D3 la mort qui l'attend épier les secrets.
Mais là rien ne trahit l'insondable mystère
Qui repose muet sous quelques pieds de terre...
Que de flambeaux j'ai vu s'éteindre dans la nuit
Des ténèbres que Dieu met entre l'homme et lui!
Les hommes, ô mon fils, dans la sphère où nous sommes.
Sont-ils faits pour l'erreur ou l'erreur pour les hommes ?
On ne sait. Je suis vieux. Je vois dans nos cités
Des actes effrayants, des monstruosités
S) commettre au grand jour et traîner sur les dalles.
Dans un infâme éclat, leurs infâmes scandales.
Je suis vieux. Je m'en vais. Oui, mon fils, je m'en vais.
Tristement convaincu que ce monde est mauvais,
Qu'il est et qu'il sera l'éternel incurable,
Le sublime rampant, le divin misérable.
En vain le soleil luit sous un ciel vaste et beau.
Chacun s'en va criant : Nous manquons de flambeau !
Qu'importe la boussole aux passagers des âges
Si la mer est sans fond, sans port et sans rivages ;
Si comme le follet sur le bord des e'tangs
L'homme passe et n'est plus qu'un fantôme du temps ;
Atome prisonnier dans son immense cage,
De la fatalité le fatal lie'ritage ?
Que de maux, que de maux pour nous autres vieillards
De voir nos beaux levers n'être plus que brouillards !
On dirait que la France, en reniant sa gloire.
De ses jours de grandeur veut de'pouiller l'histoire.
A quoi nous ont servi tant de brillants exploits
A nous qui refaisions nos mœurs, nos arts, nos lois.
Aux sinistres lueurs de ces luttes civiles
Qui semblaient de'vorer les hameaux et les villes?
— Ge'mir ce n'est pas vaincre. A quoi sert de ge'mir? Il s'agit de lutter, il s'agit d'affermir,
Re'pondit l'utopiste. En vain la vieille Europe Sous quelques oripeaux suranne's s'enveloppe. Les spectres du passé, fantômes éclatants, Aujourd'hui ne sont plus que les représentants Des choses qui s'en vont, d'un monde qui chancelle Sous les éruptions d'une Europe nouvelle.
— Rêves, illusions, poétiques erreurs.
Purs mais derniers reflets du foyer des grands cœurs.
S'écria le vieillard d'une voix sourde et lente.
Jetant aux vents des nuits sa plainte désolante.
Oui, les blés sont en fleurs, même en grains, mais pour qui ?
Puisque le moissonneur n'aura pas son épi ?
Des serviteurs du Christ pourquoi cette hécatombe
Quand vos dogmes nouveaux n'engraissent que la tombe?
Vous avez cent fripons pour un homme de bien,
Des tribuns, des vendeurs... et des Titus, combien ?
Aux pieds des parvenus du hasard on escompte
Les trahisons en las. A peine si l'on compte.
Sous ton soleil blafard, ô re'signation !
Le peuple s'accroupit dans la stagnatioil.
Malheur au tâcheron qui de'laisse sa tâche !
L'esclave résigné ne fut souvent qu'un lâche !
Se soumettre à son sort, c'est l'avoir mérité...
— Mais qui lutte est absous de son adversité,
Répondit l'utopiste avec sagesse et force.
Toute sève l'hiver se fige sous l'écorce ;
La terre sur le grain referme ses sillons ;
L'enfant perd sa gaîté sous de mornes haillons.
Plus de chants, plus d'amours : les campagnes désertes
Comme d'un linceul blanc de neige sont couvertes.
L'oiseau frileux se tait ou jette tristement
Un faible cri, timide écho de son tourment ;
Et l'affreux vent du nord, courbant l'homme qui tremble.
Abat, brise, balaie et le chêne et le tremble,
Fend la pierre et le sol, glace les fleuves; mais
Il ne peut qu'engourdir; anéantir, jamais!
Dieu le regarde, il fuit, tout se fond, et la sève
Bouillonnante du sol au plus haut fût s'élève.
De nos sillons rouverts sortent des flots de blés;
L'arbre voit dans ses fleurs mille oiseaux rassemblés ;
Puis les étangs, les lacs, qui soulèvent leur voile,
Les déchirant soudain, réfléchissent l'étoile.
Ainsi que l'Univers, pour fleurir à propos,
Les peuples fatigués ont besoin de repos.
Qui va trop vite tombe ; et qui ne sait attendre
Vient se briser au but qu'il ne peut plus défendre.
Vous souriez! C'est vrai, toujours l'adversité Au fond des cœurs blessés met l'incrédulité. Dernier fléau du siècle ; aux mains de la souffrance
Il brise le bâton et dit : Plus d'espe'rance ! Faut-il, autres Samsons, faire crouler sur nous Le temple de la paix et nous écraser tous? Travail de de'sespoir aveugle et de te'nébrcs Qui ne laisse après lui que fantômes funèbres. Minons mais construisons, et que dans nofr/î main L'outil saint du labeur soit pur de sang humain. D'un siècle ensanglanté naît la tristesse amère, Ne le'guons pas cette ombre au soleil d'une aulro ère.
— Paroles de rêveur, fit le vieux ple'béien. Pour vaincre, l'action est le plus sûr moyeu; Dans sa course elle entraîne, et de'truit, et r^'cfîn.!?. Et de'gage le bien du linceul du vieux mond>.' !
— Qui vante l'action ou qui veut la hâter Doit du fait à la cause avant tout i-emonter. Mon père, il faut attendre et réfle'chir encore. Par la l'éflexion toute œuvre s'élabore ;
Le fusil de l'émeute éclate dans la main
De celui qui s'en sert au nom du genre humain.
— Quand sous les feux du jour s'affaisse la ramée,
0 mon fils, quand la plaine immense est enflammée, Quand de mornes vapeurs qui traînent sous le ciel Engorgent nos poumons d'air pestilentiel. Quand le vieux défricheur qui gerbe ses lavandes Respire tout en eau la poussière des landes, Lorsque tordus, enfin, sous l'haleine des vents, S'agitent avec bruit les peupliers mouvants. On dirait que le Temps, qui plane sur les âmes, Pour tout réduire en cendre a des ailes de flammes; Mais à l'horizon noir brille et brille l'éclair; Le nuage répand à flots la pluie et l'air; Et la terre, ô mon fils, qui semblait se dissoudre, Plus belle reverdit sous un coup de la foudre !
— Quoi! nous retournerions au coup brutal du fait?
— L'orage fut toujours pre'curseur d'un bienfait.
— Hier il a détruit du pauvre le refuge.
— Celui qui veut le bien n'aura que Dieu pour juge! L'avenir, c'est Lazare, et ce monde d'ennui
C'est la tombe qu'il faut foudroyer aujourd'hui!
Et le vieillard laissa tomber sur sa poitrine
Ce cri de de'sespoir et sa tête chagrine.
Un silence terrible, effrayant, de'sole',
Se fit alors au bord du chemin isole' ;
C'e'tait l'enfantement, une dernière crise,
Un de ces courts instants qui vous sauve ou vous brise.
Qui dans le sein d'un Dieu nous fait chercher la paix.
Ou qui dans le ne'ant nous rejette à jamais.
Ne nous laissant pas même, au milieu de la route,
Ce mobile écriteau qu'on appelle le doute.
Les branches du bouleau tremblaient de plus en plus,
Les feuilles chuchotaient; des petits cris confus
S'élevaient par instants du fond de l'herbe haute.
Puis on entrevoyait un insecte qui saute ;
Tandis que loin du cep quelques lièvres peureux,
Inquiets, s'enfonçaient dans les taillis ombreux.
Cependant le vieillard, dans son doute inllexible,
Fixant à l'horizon un regard indicible,
Et de toute sa taille aussi se redressant,
La parole enflammée et le geste imposant.
Reprit — : Mon fils, là-bas, sur le fronton des temples,
Dans les panthéons même on biffe les exemples.
C'est ainsi que chez nous, les vendeurs des trois jours.
Colporteurs mensongers prostitués aux cours.
Sans pudeur ont InTé l'Egalité nubile
Au vieux Pharisien acque'reur plus qu'habile,
Et la vierge liée au socle du veau d'or
Après avoir subi Nabuchodonosor,
Profanée aux regards de la mère patrie,
Succombe, et de ce viol naquit la bourgeoisie !
A quoi bon invoquer devant les maux d'hier.
Qu'on oublie à cette heure, un passé riche et fier;
L'empire qui jetait une lueur profonde,
Astre qui s'élevait du fond d'un nouveau monde.
Des bras de la victoire arrivée au zénith,
Sous un grand coup de vent s'abat, tourne, finit.
Et tout saignant encor d'une longue épopée,
Superbe, s'engloutit avec sa lourde épée.
Tandis que s'abattant sur nos murs renversés
A son nid revenait l'autour des temps passés,
Insultant du revers de ses funestes ailes
Sous nos yeux consternés, ces deux tombes jumelles,
Celles de la Victoire et de la Liberté,
Qui n'ont pas dû. revoir leur autel déserté!
Hélas! les jeunes gens, dont l'âme est amoindrie.
Ne portent plus d'amour aux dieux de ma patrie !
— Et voulant consoler cette grande douleur, Faisons, dit l'utopiste, un rêve de bonheur. Rêve que, dès demain, au monde on puisse dire.
— J'écoute, fit le vieux, essayant de sourire. Et son fils commença : — Toujours la Liberté Fut la fille du ciel chère à l'humanité !
Oui, je vois s'élever, à l'ombre de ses ailes. Des populations les phalanges nouvelles,
Les ténèbres d'en bas, sous son souffle puissant, Pour des astres prochains s'en vont s'e'claircissant. Mon père, plongeons-nous dans cette nuit profonde Sous laquelle est caché le mystère du monde, Pour ressaisir le fil de la tradition Que le temps oublieux mêle à son tourbillon.
A lui-même inconnu, le premier né des hommes,
Sous des flots de rayons, dans une mer d'arômes,
Recevait sans gaîté, réduit au seul instinct,
Le prisme radieux qu'étale le matin.
Isolé dans l'Eden, pour lui tout est stérile.
Le soleil est sans feu, la nature immobile
Fait pour Adam les jours plus sombres que les nuits,
Car le temps inutile ajoute à ses ennuis.
Vaguement tourmenté, sans douleur et sans joie.
Dans l'immense gazon qui sous les vents ondoie.
Il cueille pour sa faim le beau fruit mûr qui pend
A l'arbre au pied duquel glisse un affreus serpent.
Monstre qui dessécha sous sa bave funeste
Et les fleurs et les fruits de l'asile céleste.
— Plus loin j'expliquerai ce symbole effrayant. —
Or, Adam s'ennuyait de son séjour, n'ayant,
Et pour tout idéal qui dore l'existence,
Que les pâles soucis enfants de l'ignorance.
Dieu le voit, et soudain prenant l'homme en pitié : « Adam, reçois de moi ta plus sainte moitié. » Dieu dit. Et sous l'azur, que son regard élève, Tout à coup apparaît le doux visage d'Eve. Eve sourit. Adam, pour la première fois. Dans son cœur étonné croit entendre une voix. Il écoute, voilà, sous l'on ne sait quel charme. Dans ses regards troublés l'homme sent une larme.
11 s'arrête, il soupire, e'pris de mille feux. Enfin la femme est là, sous des flots de cheveux. Dont chaque anneau dore' d'un rayon de l'aurore L'enveloppe et la fait plus se'duisante encore. L'homme reçoit alors dans sa confuse ardeur La première leçon de la sainte pudeur.
Eve lui dit : L'amour, cette fleur solitaire. Veut pour s'e'panouir les ombres du mystère, Et s'enfuit en laissant les désirs inquiets Voltiger sur ses pas comme des feux follets.
— Est-ce une vision trompeuse qui s'achève? Crie Adam e'tonne'. Que m'importe! ange ou rêve. Pour te suivre quelqu'un m'a mis des yeux au cœur...
— Ainsi l'iiomme toujours poursuivra le bonheur! Interrompit le vieux courbe' sous sa tristesse.
— Telle est la volonté de la haute sagesse, Repartit l'utopiste, et sous le coup fatal. L'homme a placé là-haut son dernier idéal... Puis il continua : Donc, le sein plein de flamme, L'homme voulut revoir ce que rêvait son âme. Et comme il sanglotait, las d'être seul, un jour Eve mit dans son cœur le miel de son amour. Dés lors tout exista. Le zéphir en voyage. Comme un hôte invisible agite le feuillage. Des arbres verdoyants, touff"us et sans aînés, Inclinent vers le sol des rameaux fortunés.
Le raisin se trahit sous la feuille des treilles,
L^s prés sont étoiles et de fleurs et d'abeilles.
Tout s'anime à la fois. Le soleil radieux
ilonte, monte, embrasant l'immensité des cieux.
Ce n'est que joyeux cris, que suaves haleines
Dans les creux des rochers, sur les eaux, dans les plaines.
De la création c'est l'hymne universel.
Qui, baigné de parfums, rend grâce à l'Eternel.
Pour la première fois Adam va se connaître.
La vierge de l'Eden lui révèle son être, Et dans l'enivrement d'un immense baiser, L'homme sort de la brute et commence à penser. Quelle était donc cette Eve? ô sublime mystère! Et que révélait-elle aux ombres de la terre? Ce qu'elle était? Voilà, sur le torrent des jours, Ce que l'homme rêveur se demande toujours. Ce n'était point assez d'avoir créé d'un geste Le ciel, la terre et l'eau. Pour la bonté céleste, Ce n'était point assez d'avoir fait l'homme, non. 11 fallait plus encor pour que l'œuvre fût bon. Aussi de son séjour ouvrant le sanctuaire, Dieu, voulant d'un rayon sanctifier la terre, Dit à l'amour : " Soyez! » et l'amour fut, et Dieu Dit encore : « V'olez loin du céleste lieu ! Descendez sur la terre et que l'œuvre s'achève. Régnez dans l'univers sous la figure d'Eve. '> Mon père, telle était la femme dans l'Eden. Enfin parmi les fleurs du mystique jardin, Eclose avec l'amour, précurseur du génie, Eve dispense alors sa tendresse infinie, Et son amour ajoute à ses dons précieux, Car il a dérobé la poésie aux cieux.
Et le vieillard prêtant une attention profonde A ces graves récits des premiers temps du monde, Reprit : — Mon fils, d'ovi vient que cette joie a fui, Que tout meurt et s'éteint dans un long jour d'ennui ? Le soleil redescend derrière la montagne. Pâles, nous grelottons sous la nuit qui nous gagne, Et l'homme, las d'errer des plaines aux sommets. Dans le jour qui décroît s'attarde pour jamais.
— Mon père, en ce temps-là de douceurs ineffables Il se fit cependant dog choses incroyables. Le noir esprit du mal, comme un mortel frisson, Pour frapper l'homme au cœur assaillit sa raison. Or, l'amour exilé dans le sein de la femme Venait de reployer les ailes de son âme, Car aimant la beauté, la grâce, la douceur, Enfant, il s'attachait aux lèvres de sa sœur. Mais l'homme, devenu l'ennemi de lui-même, Fatigué d'adorer celle qui toujours l'aime, L'homme fermant son cœur à qui lui tend les bras, A cette ombre sans cesse attachée à ses pas. Las de la proclamer son étoile choisie, Son calice embaumé, sa sainte poésie.
Oui, l'homme insatiable, épuisé de bonheur. Par d'incessants désirs accable le Seigneur. Il rêve d'autres biens. Il gémit ou blasphème. Tandis qu'à ses genoux, d'un sourire suprême, Eve, belle d'amour, caresse ses douleurs. Et semble l'enivrer de tendresse et de pleurs.
Cette fois Dieu fut sourd. L'homme, vampire étrange.
Après s'être endormi sur le cœur de son ange,
Se réveille et lui dit : — Verse-moi des trésors,
Des charmes, des plaisirs inconnus jusqu'alors.
Eve lui répondit : — Je n'ai que les seuls charmes
Que le ciel m'a donnés, se tait, verse des larmes.
Et tout redevint triste. On vit l'oppression.
Et l'abus de la force, et la division
Déraciner l'Eden. Eve, presque captive.
Jette aux pieds de son maître une plainte craintive,
Se voile et sous le joug elle perd la beauté.
L'amour, la poésie avec sa liberté.
Adam, lui, perd l'Eden, riante solitude,
Terrible châtiment de son ingratitude.
Dieu punit les ingrats : c'est pour l'avoir été Que l'homme fut frappé dans sa postérité. Le serpent tentateur, père, c'est l'athéisme Qui lui fît mordre au fruit amer de l'égoïsme ; Non cet ange aux yeux bleus qui, loin de l'accabler. Victime de sa chute, aime à l'en consoler.
— Donc, pour l'éternité, notre race maudite, De son jeune berceau pour jamais est proscrite. S'écria le vieillard. Les siècles dans leurs cours, Rapides et nombreux, se succèdent toujours, Elèvent d"une main et détruisent de l'autre, Emportant et sans choix le tyran et l'apôtre. Ainsi l'humanité, comme un honteux haillon. Du temps capricieux suivra le tourbillon. Gémira dans l'exil jusqu'à ce que, flétrie,
Elle remonte au ciel, sa première patrie ? Mon Dieu ! cet idéal que l'on rêve ici-bas Dans la cendre du sol n'existerait-il pas ? Ah! voici que mon cœur, au terme de la route, S'emplit de plus en plus des ténèbres du doute.
— Non, non, fit l'utopiste, à l'étoile du soir Dieu n'a point arraché les rayons de l'espoir ;
Mais il a dit à tous : — Les cieux, les eaux, la terre Tourneront désormais dans la nuit du mystère. Et l'homme ne verra pointiller l'avenir Qu'aux lointaines lueurs du vague souvenir.
— Enfin, dit l'utopiste, enfin, de course en course, L'homme purifié remonte vers sa source.
L'Eden va refleurir ainsi qu'aux premiers jours Sous les vents embrasés du souffle des amours. La foi qui chancelait reprend son équilibre.
La tendresse renaît sur le monde ; Eve est libre !
Elle écrase du pied, sur le gazon natal.
Le ventre venimeux du froid serpent du mal.
Elle appelle, et sa voix, tendre comme une lyre,
Réveille sur la terre un fraternel de'lire.
Du peuple vagissant re'chauffe la langueur
Et l'arrache au linceul glacé de la douleur.
Le rire de la joie éclate avec des larmes;
On respecte les mœurs, les vertus ont des charmes.
Dans le banquet commun les fruits sont partagés :
Il n'est plus de remparts, il n'est plus d'étrangers.
L'égalité sourit. L'égalité, mon père,
Ce n'est pas un niveau, c'est plus, c'est une mère!
Tout se change : du fond d'effroyables débris.
Où des pauvres pleuraient, sont de calmes abris.
On ne voit plus passer, dans les brouillards des rues,
Le front décoloré sur des épaules nues.
Nos faibles sœurs qu'un jour d'affreuse pauvreté
Livra pour quelques sous à la perversité.
Le baiser maternel qui fleurissait leur joue,
Père, n'est plus sali par des lèvres de boue.
L'amour dompte les cœurs sans les tyranniser;
Le grand siècle est venu ; tout va s'organiser.
A l'abri de nos droits, le travail, la patrie,
Vont sur les nations répandre l'industrie.
La misère d'un seul fait la honte de tous :
Cachons-la sous des fleurs et non sous des verrous.
Sachons sanctifier, loin des grandeurs serviles,
L'a faucille des champs et le marteau des villes.
Or donc cet idéal, qu'on ne peut définir.
Des biens qu'on a perdus n'est que le souvenir.
Mon père, interrogez les cieux, la terre et l'onde.
Dites, où monte-t-il, ce grand soupir du monde,
Ces longs tressaillements de la création.
Ces rêves de bonheur, cette aspiration
Qui nous fait admirer aux heures solennelles
Les immenses tableaux des beautés éternelles ?
Où va ce mouvement, ce flot pre'cipite',
Ce flux et ce reflux qu'on nomme humanité' ?
Où va-t-il? Ecoutez ! où va le vent qui passe,
Et ces hymnes de nuit qui vibrent dans l'espace ;
Où montent ces soleils, ces astres e'clatants,
Ces globes enflamme's, frères jumeaux du temps ?
Dieu le sait. A cliacun il imposa des règles :
Aux soleils dans les cieux, aux grillons dans les seigl es.
Depuis les gouttes d'eaux qui tombent par milliers
Ainsi que des rubis sur les fleurs des halliers,
Jusques à l'Oce'an, dont la voix des abîmes
S'e'léve tristement comme un chant de victimes,
Tout gravite à la fois dans l'e'ternel chemin
Où l'homme né d'hier arrivera domain.
Ainsi l'humanité' tournant sur elle-même
Remonte incessamment son e'chelle suprême.
L'homme n'invente rien, mon père, et l'avenir
Qu'il rêve et qu'il poursuit n'est que le souvenir.
— Mon fils, dit le vieillard, hâtons-nous de re'pandre Les rêves de bonheur qu'ici je viens d'entendre. On*rons notre martyre aux puissances d'en haut : Un sang pur doit encore ennoblir l'e'chafaud !
A peine avait-il dit ces paroles funèbres, Que l'on vit s'e'Iever du milieu des te'nèbres Une flamme soudaine et rouge qui jetait Sur le feuillage vert un e'clatant reflet. C'était le feu lointain de quelque pauvre pâtre; La nocturne lueur qui dénonçait son âtre
A la frayeur des loups. Alors, de leurs rameaux, Trompe's par cet éclat, mille petits oiseaux Descendent trop hâtifs du milieu du feuillage, Tournent autour du feu qui monte davantage, Et, croyant que c'e'tait le jour qui se levait, A la flamme aspirante ils laissent leur duvet, Jettent des cris plaintifs et retombent sans ailes Dans le brasier d'où part un foyer d'étincelles.
Le vieillard regardait ce drame de trépas
Quand son fils lui cria : — Terrible exemple, hélas !
Oui, lorsqu'une pensée apparaît incertaine
Dans la nuit, aux regards de la foule lointaine,
Mon père, gardons-nous de tout brutal réveil
Qui pourrait la jeter dans un risque pareil.
Souvent le malheureux que le besoin dévore,
Agitant un tlambeau, nous dit : Voici l'aurore !
Et d'autres malheureux, du fond de l'horizon.
Accourent aux lueurs de ce morne tison ;
Mais comme ces oiseaux s'abattent dans les villes
Et tombent aux brasiers de nos guerres civiles,
D'oii la pensée alors, effrayée en naissant.
Se voile et disparaît dans un fleuve de sang !
Ici le jour parut, et la robe de Flore
Se teignit tout à coup du pourpre de l'aurore.
L'herbe des prés luirait comme un champ de cristal,
Le lys majestueux blanchissait dans le val ;
Voilà que par les airs un hymne saint commence ;
Les eaux, les bois, les champs mêlent leur voix immense,
Saluant les rayons du soleil radieux,
S'élèvent pleins d'amour dans la splendeur des deux.
L'utopiste, frappé de ce tableau sublime,
Etreignant dans ses bras le vieillard qu'il ranime,
S'écria : — Le soleil brille éclatant et doux ! Ainsi la vérité doit se montrer à tous. La foule, réveillée à son feu qui féconde, Va peupler de ses chants les vieux échos du monde ! Le vieillard, souriant à ce rêve lointain, S'écria : — Proclamons le retour à l'Eden ; Dans mon cœur desséché le sang se renouvelle. Voici le jour, partons! J'ai la bonne nouvelle...
Et l'écho répéta cette voix du saint lieu :
— Fils, il est un Eden ! — Mon père, il est un Dieu !