LE CRUCIFIÉ
On n'est bon qu'à Paris est un nouvel adage,
Croyez-en mon récit. C'était dans un village...
Le nom importe peu. De braves paysans,
Lesquels, c'est convenu, sont des gens de bon sens,
Encore un préjugé qu'il nous faut contredire.
Poussaient, le nez en l'air, de gros éclats de rire
En face d'une ferme. Ils s'amusaient un brin.
Ces jolis descendants d'Estelle et Némorin.
Oui, leur joie était vive : un vieux batteur en grange
S'occupait d'une chose horriblement étrange :
Sur une grande porte il clouait un hibou
Qui s'était le matin laissé prendre en son trou.
De ce crucifiement bien connu dans l'histoire.
Nos gens s'ébaudissaient et tous criaient : Victoire !
Le marteau qui clouait cet animal vivant,
Ce plumage le'ger qu'ébourifTait le vent,
•Ces regards pleins encor des ombres des te'nèbres,
'Ces cris de'sespe'rés, ëchos des nuits funèbres,
Mettaient tout le village en ébahissement.
Ces croquants s'amusajent e'pouvantablement.
La nuit tombait. C'e'tait pour la bête expirante
Le jour qui se levait. Dans sa pensée errante,
L'animal pouvait voir, mais bien confusément.
S'il souffrait, qu'on riait de ça probablement.
Que lui reprochait-on? Quels étaient ses dommages?
Lui, qui n'avait volé beurre, lard, ni fromages!
Pourquoi cet échafaud? ces injures? ce clou
Dans les pennes? Quel tort vous a fait ce hibou?
Au soleil vous a-t-il disputé votre place ?
Soleil î C'est bon pour vous, aveugle populace!
11 voyait dans la nuit mieux que vous en plein jour.
Ce solitaire, allant de la chasse à l'amour!
Et comme il s'agitait, qu'il souffrait le martyre
Dans les convulsions d'un effrayant délire,
Un passant, qui venait de Paris, s'arrêta
Avec étonnement devant ce Golgotha ;
Avisant dans la foule un vieux à barbe grise,
De ce crucifiement témoigna sa surprise.
— Tuer cet animal est bête comme chou.
Fit-il; pourquoi?... Le vieux répond : — C'est un hibou.
C'est un hibou! Voilà! Donc c'est faire œuvre pie
Que d'étouffer la voix de la philanthropie.
<^e paisible habitant des séjours ténébreux.
Tapi dans les chêneaux des hauts clochers poudreux.
C'est l'oiseau de malheur, hélant par les nuits mornes
Au bord des chemins creux, sur le sommet des bornes,
Dans les vieux donjons noirs, sur les croix, sur les murs
Du petit cimetière où dorment les obscurs.
D'où vient-il? Et pourquoi s'abat-il dans la plaine.
Rôdant, se lamentant ainsi qu'une âme en peine ?
Le voilà sur mon toit. Que vient-il m'annoncer?
Quelqu'un de la maison s'en va-t-il trépasser ?
De mes bœufs ou de moi, du porc ou de ma femme,
Messager de la mort, lesquels vont rendre l'âme?...
L'ignorance, la peur, la superstition
Poursuivent le hibou. C'est de tradition.
Ainsi cet animal, ami de nos veille'es.
Etranger aux parfums des fleurs et des feuille'es.
Parce qu'à sa manière il chante sa beauté'.
Ses nocturnes amours, ces belles nuits d'e'te'.
Sa chanson nous fait peur. Nous en tirons mystère.
Et pourtant savez-vous? ce grave solitaire,
Pendant que le chien dort roule' sur le fumier.
Les garçons dans la ferme et même le fermier,
Le hibou veille, il chasse, en braconnier il rôde.
Tandis que l'ennemi s'avance à la maraude.
C'est le garde-champètre ami de la moisson ;
C'est un suisse terrible au seuil de la maison.
Oui, cet oeil jaune et rond, qui flambe dans nos brumes,
Ces ongles étoupés, cette boule de plumes.
Ce vol silencieux, ces regards en dedans.
C'est un ami, l'ami des greniers abondants.
ICjh —
L'œil au guet, le hibou se tient dans les charpentes.
Gare aux folles souris, trottantes, trottinantes,
Comple'tant les re'seaux des souterrains profonds,
Dj la cave au grenier perforant les plafonds 1
Le grand veilleur de nuit, sur une vieille poutre
Suit l'ennemi ; ses yeux le percent d'outre en outre.
Il entend accourir ces bataillons presse's
A l'oiitour du fournil, sur les grains entasse's.
Dj ces raisins pendus on vient faire vendange.
En passant sous la porte, on ira battre en grange;
Eventrer même un peu ces sacs où sont les noix.
Sur le minuit, que d'œufs gobe's en tapinois!
Et fouinant du nez, déjà nos souriettes
Disent : Mes sœurs, laissons au porc les pommes blettes,
Le son... En attendant que nous mangions son lard,
Egratignons ce beurre; il est bon, par hasard;
C'est du suif en bâton... Ecornons ce fromage.-
Dans la terrine au lait trempons-nous un poiage!...
Souris et souriceaux, de ci, de là trottant.
Les mères, les petits, est-ce assez de'goûtant!
Pataugent dans la crème et dans les confitures...
On sait tout : le bricand mourra dans les tortures !
Alors, bons villageois, soyez contents, morbleu ! Dansez, chantez, riez, et rendez grâce à Dieu.
L'oiseau noir du sabbat sur une porte expire.
Ah! si quelqu'un jamais doit se mourir de rire,
Ça doit être le chat gourmand et paresseux,
Fripon insouciant, cafard voluptueux.
Car il n'ignore pas que le hibou, son frère,
Dont ces juifs ont creusé la couche fune'raire,
Sauva des flots de miel, des meules de froment.
Des tas de foin, des sacs d'avoine assurément;
Que loirs et campagnols, rats des champs, rats de ville.
Tout y passait. Par an, il en croquait six mille.
L'homme a crucifié son ami. Les jours gras
Vont renaître pour vous, rongeurs. — Vivent les rats!