FOLLE
Octobre 1881.
Oui, folle on la disait : sa belle chevelure Sur un front nuageux flottant à l'aventure ; Dans ses yeux point de pleurs. Et cependant un mal Cruel, inte'rleur, comme un ver se'pulcral Détruisait lentement cette femme encor forte, Roulant par les chemins comme une feuille morte. De son visage, avant qu'il n'ait ce teint fiévreux, Les contours éclataient en rayons lumineux. Ce qui reste aujourd'hui de sa beauté plastique Semble un débrid confus de quelque marbre antique. Les badauds ameutés se ruaient sur ses pas Conmie autour d'une farce un jour de Mardi-Gras.
Ne pouvant s'expliquer sa brutale parole,
L'un l'autre se disait : — Elle est ivre, elle est folle.
Lamentable raison des heureux et des sots :
La folie ou l'ivresse, il n'est point d'autres maux.
Et comme trébuchant dans sa course rapide,
Riant ou sanglotant, inspirée ou stupide.
Secouant au soleil des haillons sans couleur
Sous lesquels saillissaient les os de la maigreur,
On la vit accoster, l'arrêtant au passage.
Un homme qui fumait au fond d'un équipage :
« Monsieur l'industriel, vous imprimez, dit-on,
« Pour ces beaux magasins la laine et le coton ?
« Vos travailleurs noyés de vapeurs assassines,
« Du matin jusqu'au soir encombrent vos usines ?
a Vous rêvez, n'est-ce pas, de bras à bon marché?
« Quant aux bras féminins, ils sont sans débouché.
" Les femmes sont de trop; peut-être aussi les hommes,
«. Dont les deux ou trois francs appauvrissent vos sommes.
u Puisqu'on a proclamé le travail au rabais,
'1 Embauchez mes enfants ; pour dix sous prenez-les !
« Petits, vous ramerez sur les flots d'or du riche.
« Non : Plus d'enfants oisifs! comme dit une alfiche.
« Il est temps de gagner le pain que vous mangez
« Au prix de tous les maux et des plus grands dangers! '»
Ces enfants, fleurs sans air que la bise déflore.
Répondaient en pleurant : La rue est chaude encore ;
Laissez-nous y courir, mère, et jouer un peu.
Si la rue est au roi, le soleil est à Dieu.
« Non! non! Suivez cet homme : au comptoir des victimes
« Vous toucherez ce soir vos cinquante centimes. "
Et chacun d'écouter avec étonnement
Les singuliers propos de cette âme en tourment,
Laquelle allait mêler sa verve de sibylle
Au cornet à piston qui fait danser Mabille.
Et pâle, secouant dans ses cris acharne's
Les barreaux verts du bal de ses doigts décharnés,
La folle apostropha quelques honnêtes filles
Qui passaient et de loin souriaient aux quadrilles,
Avec le gai panier du saint travail au bras :
<» Laissez dans vos greniers tant d'ouvrages ingrats.
" Fuyez les magasins oii l'on souffre, où l'on rampe.
Jetez l'aiguille aux vents, éteignez votre lampe.
Travail et chasteté sont des dieux vermoulus.
De la simplicité? Personne n'en veut plus.
Ce front que vous penchez sur des métiers arides.
Sous la neige bientôt va se charger de rides.
Tous ces mille besoins, compagnons du malheur.
D'un hiver trop hâtif amènent la pâleur
En mêlant à l'éclat de vos belles années
Le nénuphar des eaux aux couronnes fanées.
Que gagnez-vous? la faim... Que trouvez-vous? la mort.
La preuve que le bien peut avoir son remords.
Pour présent, le dédain. Pour avenir, l'hospice.
Somnambules rôdant au bord d'un précipice,
Allons, réveillez-vous ! parfumez vos cheveux
Avant que le grésil ne s'attache sur eux.
La chasteté d'ailleurs ne fait pas de caprices.
On sourit aux vertus, on couronne les vices.
Dépouillez ces haillons dans vos logis fiévreux. ' L'estime n'est qu'un leurre offert aux malheureux. »
On entendit la voix d'une mère indigne'e S'e'crier : Ecrasons cette immonde araignée!
L'autre, sans s'émouvoir, continuait ainsi :
«i La peine est sous vos toits, les plaisirs sont ici.*
«i Mazurquez, redovez sous l'orchestre qui grince.
" Les Don Juans étriqués sortis de leur province
" Par nos chemins de fer accourent tout fleuris :
" Ils ont fait connaissance avec Jean de Paris.
Il Ces lions campagnards, altérés de vos charmes,
" Gras de l'or paternel, viennent faire des leurs.
" L'amour et la beauté chantent parmi les fleurs :
« Ce n'est que pour les sots que sont faites les larmes.
(i Admirez de ce bal les soyeux tourbillons.
" Hier, ces enfants-là n'avaient que des haillons ;
« Papillons aujourd'hui, l'avant-veille chenilles :
« Parbleu, je le sais bien, puisque ce sont mes filles.
« Ça se mourait de faim et d'ennui sous un toit.
u C'est duchesse à présent; ça fume, danse et boit.
" Qu'attendez-vous encor, puisque vous êtes belles
» Et que cela se vend ? Vendez !... faites comme elles. "
Une enfant de seize ans à ce discours de mort Trembla comme une fleur sous les bises du Nord.
Ici, cuivres, tambours et marches militaires Retentirent, suivis d'un flot de prolétaires.
Un régiment passait. La folle s'arrêta, Et, relevant la tête, en long rire e'clata. Des hommes travaillaient sur un e'chafaudage Qui s'e'levait du sol jusqu'au sixième e'tage.
Que faites-vous là-haut, bâtisseurs de maisons,
He'roïques couvreurs, intre'pides maçons,
Victimes du vertige, et que l'ingratitude
A baptise's du nom de « vile multitude»?
Que faites-vous là-haut ? disait-elle à ces gens
Qui ne comprenaient pas ces propos affligeants.
Laissez là, croyez-moi, vos grands travaux d'esclaves!
Vous êtes ouvriers, vous deviendrez des braves.
Vos bardes ont en vain poe'tise' l'outil ;
Jetez ça loin de vous, ramassez le fusil.
Construire n'est pas vaincre. Apprenez mieux l'histoire
Vous ne serez jamais que des brutes sans gloire.
La gloire, mes enfants, elle est sous les drapeaux.
Non dans les plis grossiers des tabliers de peaux.
Où sont vos croix d'honneur pour des faits intrépides?
Quand vous tombez blessés, où sont vos Invalides?
Malheur ! Quand le travail vous arrache une main,
Si votre faim tend l'autre aux heureux du chemin :
La police vous guette, enfants, hommes ou femmes.
Pour vous précipiter dans ces dépôts infâmes. ■i Travail n'est pas service. Enrégimentez-vous :
L'avenir appartient aux hommes de courroux.
Désertez le chantier pour le camp militaire.
Le premier des honneurs est d'opprimer la terre.
Dans les vapeurs du sang l'épaulette fleurit, t Et pas plus qu'au travail à la guerre on périt.
Puis cela mène à tout : le hasard multiforme ■(. Pour ses grands coups de dés a choisi l'uniforme.
Le matin conquérant, et le soir dictateur...
Vends-toi, bon à tuer ; voici le recruteur !... »
Clairons sonnant, tambours roulant sur quatre lignes Couvrirent à propos ces paroles indignes.
L'oreille contre terre, on la vit e'couter,
Puis sourire; et sa voix aussitôt d'ajouter:
« Bravo ! ceci va bien ! c'est la guerre civile.
« La colère et le feu vont dévc)rer la ville.
« Arrachez ces pave's, gens de rien, mala])pris,
u Constructeurs de palais qui n'avez pas d'abris.
« Tisserand, va chauffer aux foyers de leurs schismes
" Tes nouvelles douleurs et tes vieux rhumatismes.
" Infortuné mineur, à plat ventre et rampant
« Dans tes noirs souterrains, ainsi qu'un vil serpent,
« Va secouer ta torche, ajoute à l'incendie
<t Sous les convulsions de ta face enlaidie.
" Vous tous qui ve'gétez au fond de vos greniers
« En prenant corps à corps la faim dans les métiers,
M La mansarde aujourd'hui se jette dans les rues.
<■< L'émeute enguenillée appelle ses recrues.
u Qu'attendez-vous encor, va-nu-pieds des faubourgs,
" Pour sonner le tocsin en réponse aux tambours?
" Et %'ous, semeurs de blés, qu'il vente, tonne ou neige,
« Que l'inanition sur vos guérets assiège;
«i Vous qui pressez le vin et qui jjuvez de l'eau;
'< Vous, les las de souffrir, gens à blouse, à sarrau,
u Dites, qu'attendez-vous? C'est l'heure où la vengeance
" Met le fer et la llannne aux mains de l'indigence.
« Armez-vous!... vengez-vous 1... »
Une immense clameur
De la folle étouffa l'éloquente fureur.
Alors, se dirigeant vers nos places publiques Pleines de chants honteux et de regai'ds obliques (La folie a sa ruse), on la vit cette fois S'avancer doucement, baisser même la voix, l'^t comme chuchotant, murmurer à l'oreille D'êtres infortunés, jeûneurs de l'avant-veille : " Quoi! vous restez oisifs à gdmir dans un coin *» Quand voltige sur vous l'oiseau noir du besoin! .< Rôdeurs, voyez là-bas cette boutique avare. •» Lorsque viendra la nuit, armez-vous d'une barre, li Vos bras sont musculeux, brisez-moi ces volets. « Comme des fils d'archal, tordez ces gonds e'pais. « La probité qu'est-elle? Un faux mât de cocagne «i Où Crésus suspendit les préjugés du bagne. »
Parlant plus bas encor, mais d'un regard moins sûr,
Au fond d'une ruelle, à l'angle d'un vieux mur,
r^lle accosta dans l'ombre une enfant nue et blême,
Do la place Flaubert innocente bohème ;
I]n route lui disant : « Vous aurez des habits
" De soie et de velours, du linge et des rubis.
" Seulement, taisez-vous! et suivez-moi, petite... »
On ne l'entendit plus, mais allant vite, vite,
i'^lle entraîna l'enfant qui disparut ainsi...
Sur une porte infâme on lui cria : Merci !
La foule grossissante, indignée et farouche,
Voulait au nom du ciel qu'on lui fermât la bouche.
« Le ciel! répondit-elle, en êtes-vous bien sûr? « Qu'appelez-vous ainsi ? Ce petit coin d'azur
— lOG —
« Où le regard troublé cherche, tâtonne, plonge, « Pour en tirer, sait-on?... Un céleste mensonge. « Je sais, » dit l'ignorant. Et l'aveugle : « J'y vois. " Comme elle était à bout de colère et de voix, La police intervint, les sergents, les gendarmes. Quelques vieilles du peuple, alors, fondaient en larmes. Le commissaire enfin, la dernière raison De la société, l'aborda sur ce ton :
— Où courez-vous? — Monsieur, je n'en sais rien. Manière Delà sienne reçut cette existence amére.
— Et vous venez? — Monsieur, j'ignore d'où je viens; D'une longue douleur seule je me souviens...
— Vous vous nommez? — Mon nom ! fit-elle au commissaire, Vous voulez le savoir... mon nom... c'est la misère !