‹ Une vois d'en basChapitre 40 sur 80 · MOUCHERON L'APPRENTI · texte numérisé non relu

MOUCHERON L'APPRENTI

Juillet 1844.

Qu'a-t-il, le forgeron, le travailleur habile Aux membres musculeux? Il paraît tout débile

Et tout pâle aujourd'hui.

Qui peut l'avoir brisé comme cela ? Pauvre homme. Il nous fait peine à voir, lui IMédard, qu'on surnomme

Le bravo de l'ennui !

La semaine dernière encor dans sa boutique, Il riait, il chantait, parlait à la pratique

De son heureux patron, Ou pressait dans ses bras un tas d'enfants ingambes, Qui venaient, frais marmots, se heurter à ses jambes...

Qu'a-t-il, le forgeron?

Allons donc nous instruire auprès de la inarchancre, Dont l'e'v'entaire à fruits sur la place affriande

Nos chers petits garçons.

Quoiqu'il m'en coûte, à moi, de charger ma me'moirr Du re'cit douloureux d'une terrible histoire,

Puisqu'il le faut, osons!

La mère, dites-moi, quelle douleur égorge

Cet homme qui là-bas, dans le bruit du marteau,

Le visage brûlé par les feux de la forge,

Les yeux en pleurs, s'accoude aux lèvres de l'étau?

Mon fils, voilà quinze ans bientôt, à la Saint-Pierre,

Médard entra, prenant la tête de sa mère

Dans ses bras, sur son cœur, et, sous un doux souris.

Lissait ses cheveux blonds semés de cheveux gris.

Il aimait tendrement sa mère, ce jeune homme ;

Il n'est besoin pour ça d'être né gentilhomme.

La maman devina que son garçon allait

De quelque passion confesser le secret ;

Car, voyez-vous, monsieur, les mères sont habiles

A surprendre la foi de leurs enfants nubiles.

« Mère, lui dit Médard avec un air d'espoir,

Tu sais, Marie, enfant qui, du matin au soir,

Tra\aille et qu'on surprend à coudre le dimanche.

Intéressante à tous, si sereine, si blanche,

Point coquette, n'ayant, au soleil des beaux jours.

Qu'une robe d'indienne et frais bonnet toujours,

Prélevant quelquefois, sur son labeur, la dîme

Pour les pauvres ; j''tant, l'hiver, bonté sublime î

Quelques miettes de pain aux tristes passereaux Qui viennent, grelottant, frapper à ses carreaux? Marie... eli bien!... je l'aime! Or, cette douce fille,. Mère, si tu le veux, sera de la famille? »

Deux ans après, monsieur, on rencontrait Me'dard

Dans la rue, au soleil, qui, sous un doux regard,

Berçait un bel enfant, mains blanchettes et fines,

Qui déjà lui faisait mille petites mines.

A l'homme il faut un but, ou, sans cela, l'ennui,

Le de'sordre aveugle', le doute sans appui.

Le font incessamment, comme un brick sans mâture^

Dans la nuit du chaos flotter à l'aventure.

Rien n'avait dit alors au monde officiel :

Une étoile de plus vient d'apparaître au ciel.

Me'dard s'en consolait : un joli petit être

A son ciel un peu noir, pour lui, venait de naître.

Aussi fallait le voir passer, aller, courir,

Porter son fils au fond d'un tablier de cuir ;

L'homme se fait enfant alors qu'il devient père:

Doux miracle, monsieur, que la nature opère.

Mon Dieu! comme il riait, le pauvre forgeron,

Avec son tout petit, son petit Moucheron !

11 le nommait ainsi dans sa parole aniére.

Dieu, qui veut que les fils ressemblent à leur mère.

Avait fait celui-là si chétif, si souffrant.

Qu'un soir maître Me'dard, pleurant et souriant,

Le nomma Moucheron : surnom mélancolique,

Qui peint tout ce qu'avait l'enfant de rachitique.

Pourtant il s'e'levait, et môme, en grandissant,

Dans son corps de'licat se colorait le sang ;

Ses yeux prenaient de l'âme et de l'e'clat ; en somme.

Sous les traits de la femme on entrevoyait l'homme.

Médard en était fier ; la mère, dans son cœur,

Avec effusion bénissait le Seianeur.

Le dimanche arrive', contents de la semaine, On allait tous les trois s'e'battre dans la plaine, Prendre l'air, de'ployé sous un vaste horizon. La maman, orgueilleuse au bras de son garçon, L'agaçait, l'entraînait, belle de ce de'lire Que la probité' met sur les lèvres du rire.

Un jour, tandis qu'au loin, avec un soin coquet.

Moucheron, pour sa mère, arrangeait un bouquet,

Me'dard dit à Marie, assise sous l'ombrage,

D'où l'on voyait passer le faste en e'quipage :

« Femme, notre garçon grandit, il a treize ans.

D'en faire un ouvrier ne serait-il pas temps?

Ne laissons pas germer la paresse inféconde

Dans ce cœur où déjà la sève surabonde.

La pâle oisiveté, qui fait nos jours pesants.

Parfois n'est-elle pas l'ouvrage des parents.

Qui n'ont pas su montrer à leur fils, jeune encore.

Combien le pur travail soutient, console, honore?

Car, l'amour paternel, comme tous les amours,

Faible dans sa douceur, n'a pas raison toujours :

La peur de mettre un fils de bonne heure à l'ouvrage

A fait plus d'une fois avorter son courage.

Pour le nôtre, en ses mains, qu'un marteau besogneur

Lui prouve qu'il n'est pas l'enfant d'un grand seigneur. »

En ce moment passaient de folles amazones,

Avec de beaux messieurs, en lorgnons, en gants jaunes.

M Hélas ! reprit Marie en suivant du regard

Ce groupe fortuné qui courait au hasard.

Hélas ! et l'incarnat vint colorer sa joue,

J'avais, pour notre enfant, mieux rêvé, je l'avoue. »

« Fille, reprit Médard en lui prenant la main.

De ces gens qui, là-bas, détournent le chemin,

Pour notre cher enfant le sort te fait envie : C'est acheter bien cher le clinquant de la vie, Qu'y mettre ce prix-là! Sais-tu, ma pauvre enfant, Ce qu'il faut de sueurs, de labeur écrasant, Combien de travailleurs sont morts dans une année Pour donner à ces gens cette folle journée ? Equipage, chevaux, costume éblouissant.

Ah ! sont acquis trop cher acquis au prix du sang ! ■Que mon petit Médard garde aujourd'liui sa veste ; Plus tard, il apprendra que la vertu modeste Doit fuir ces vains plaisirs que les désordonnés Achètent à grands frais, sous nos yeux consternés. Tous ces hochets, or faux, qu'on étale avec pompe. Ne sont que morne éclat, feu follet qui nous trompe. Les honnêtes plaisirs, et c'est un lot de Dieu, Au pauvre, humble de cœur, ma femme, coûtent peu. Les diamants des rois sont moins beaux que nos roses. ■ Il faut savoir peser la probité des choses. J'ai trouvé le bonheur dans ma simple maison : Je n'en rêve pas plus, femme, pour mon garçon. » « Mais, répliqua Marie à ce discours superbe, Et de ses doigts distraits arrachant un brin d'herbe, Mais sans aller si loin dans mon ambition, Je rêve pour mon fils une profession Qui le mène aux honneurs, sinon à la fortune. Dans le chemin des arts n'en serait-il pas une ? »

Un sourire pénible éclaira tristement

Les yeux bleus de Médard. Il reprit doucement :

il Je reconnais bien là les trompeuses chimères,

Qui, pour perdre les fils, troublent le cœur des mères :

Les arts, ma pauvre femme, y songes-tu? leurs fruits

Avortent dans la fleur sous le vent de nos nuits ;

Et puis l'arbre est si haut! Avant d'atteindre au faîte,

Au moment d'arriver souvent on perd la tête ;

C'est ainsi que l'espoir, on déployant son vol, Abandonna Moreau sur les cailloux du sol (1). N'envions pas ceux-là, qui, forts dans la carrière, Vont d'un pas ferme et sans regarder en arrière ; Femme, nous ignorons leurs profondes douleurs. Le manteau de l'orgueil nous cache bien des pleurs. Va, personne de nous, ma pauvre bien-aimée, Ne voudrait à ce prix un peu de renomme'e. Allons, c'est convenu, mon petit Moucheron Sera, comme son "père, un brave forgeron Travaillant tout le jour, sans souci de la veille. Allant à l'atelier dés que le coq s'éveille, Ne demandant à Dieu, le long de son chemin. Que sa place au soleil et son morceau de pain. Au diable, après cela, velours, dentelle ou soie ! Sous la laine, en .sabots, on voit bondir la joie. Que nous faut-il de plus ? Avec un peu d'esprit On dirige sa barque, on meurt et tout est dit ; Mais on lègue en partant, avi logis qu'on de'laisse, Les vertus d'un bon cœur ; or, bonté' vaut noblesse. •»

Là-dessus, ^loucheron accourut essoufflé

Avec de beaux bleuets, puis un épi de blé,

Et, se prenant le bras, la petite famille

Quitta, non sans regret, l'ombre de la charmille

En regïignant Paris au milieu des refrains

Qui, dans l'air chaud du soir, s'envolaient par essaims.

" Allons, mon pauvre enfant, disait un jour Marie, Puisque Médard prétend qu'à servir l'industrie

(1) Voir la note à la fin du livre.

On trouve gloire et bien, et comme le soldat

Sur le champ de bataille, on sert aussi l'Etat,

Voici ton tablier, mon pauvre petit homme.

Tu n'es plus un enfant, aujourd'hui l'on te nomme

L'apprenti Moucheron. Abandonne à la fois

Tes bons petits voisins et tes jouets de bois.

Mon fils, de tant d'amis que les patrons gourmandent.

Presque tous te suivront ; combien déjà t'attendent

Dans ces champs de labeur où l'on tombe toujours

Sans récompense aucune, hélas ! et sans secours !

Mais, va, comme disait ton père un jour de fête :

L'estime en reviendra toujours au plus honnête. »

— Madame, à l'atelier, Médard est triste et seul?

— Oui, monsieur, triste et seul !

— Son fils?...

— Est au linceul !

Voici : le mois dernier, par un jour de septembre. Epris du pur soleil qui riait dans la chambre, L'enfant s'écria : — Père, oh ! quel ciel ! quel l^eau temps ! Qu'il ferait bon courir dans l'herbe, au bord des champs!

— Ah ! petit Moucheron, ton aile est enchaînée, Hein!... va, nous ne ferons qu'une demi-journée : Puis après, vite au bois! d'abord, à l'atelier. Habits bas, dépêchons ! il nous faut travailler Comme quatre à nous deux. Lorsque la tâche est faite On est plus gai; partant, j^oint de deuil dans la fête. Disait Médard. Allons, Moucheron, au soufllet!

Et le père, attisant la flamme qui ronflait,

Jetait un bloc de fer à la forge stridente,

Lequel bloc s'allongeait sur l'enclume tonnante.

Entre ces quatre murs enfumés, vaporeux.

Bras nus, l'homme et l'enfant sont en sueur tous deux.

Moucheron, Moucheron, empoigne la tenaille!

A moi ce lourd marteau ! commençons la bataille.

Très bien ! et v'ian ! et v'ian ! la b.irre se tordait Comme un reptile au feu sous le marteau-cadet. Me'dard e'tait superbe à voir : «■ Très bien ! courage, Père, " criait l'enfant au travailleur en nage. Tout à coup, au milieu de l'étincelle en fleur. Le marteau, fatigue' sur l'enclume en labeur. Se rompt, et, de'crivant une courbe assassine, Du pauvre enfant, monsieur, va frapper la poitrine.. Avec un cri sauvage et sourd, le forgeron S'e'lance sur le corps du petit Moucheron. He'be'té, stupéfait, de ses bras il l'enlace. D'abord de la blessure il veut sonder la place; Triste père ! ses mains se rougissent de sang... Puis d'un bond, l'œil hagard, pâle, se redressant. Ivre de désespoir, courant de porte en porte. Avec des cris affreux, le pauvre homme l'emporte. « J'ai tué mon enfant! " criait-il au faubourg. D'une voix strangulée. Alors il court, il court. Puis s'arrête, chancelle, et tombe dans la rue. Livide, entre les mains de la foule accourue... Et sa femme, monsieur, dans ce drame infernal... — Assez, la mère, assez ! ce récit me fait mal...

O gloires des combats, de lauriers affolées ! Laissez-nous ajouter à vos sanglants trophées La blouse et l'instrument qui n'ont pour piédestal Dans leur triste abandon que le pavé brutal !

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