L'ÉVENTAIRE
La voix de l'éveilleur, en notes gutturales,
Cliante au bas des maisons, dans le quartier des Halles.
Le gardien rentre, armé de son rotin, Remet paisiblement le vieux dogue à l'attache. Debout! gens des marchés; l'horloge à Saint-Eustache,
Vient de sonner quatre heures du matin.
Quatre heures! voyez-vous, dans tout le voisinage Et partout, au premier comme au dernier étage,
Cette clarté qui soudainement luit Colorer un moment la vitre, et disparaître. Et tourner tremblotante, entre les mains du maître, L'escalier noir qu'il descend avec bruit ?
Puis encore, entendez, dans les brises troublées, Retomber lourdement la porte des allées ;
Ces longs appels qui vont donnant l'éveil. Ce tumulte, ces cris, ces paroles accrues. Et tout ce qui se fait, dans ces étroites rues,
De mouvement à l'heure du réveil.
Coiffé du chapeau rond à gigantesque marge. Le fort, visage frais et la poitrine large, Aveo le coletin, médaille et reins serrés, S'avance carrément dans ses souliers ferrés.
Puis autour des piliers, d'agiles écosseuses. Le mouchoir sur les yeux, revêches ou rieuses. Ouvrent habilement fèves et petits pois Et dans l'aube du jour font éclater leurs voix.
Touchant tab'eau 1 Voyez, à l'angle de la rue, Cette femme au teint hâve et pauvrement vêtue, Qui, sur son éventaire, où brille maint bouquet. Porte un enfant, et rit à son joli caquet. Elle rit ! Et pourtant ses pieds sont dans la boue. Et ses beaux cheveux blonds s'égarent sur sa joue ; Sa robe est en lambeaux ; et, dans cet air malsain, A peine un châle étroit enveloppe son sein. Pâle et triste elle rit, car son enfant l'égaie ; Car, mère, elle comprend ce que son fils bégaie ; Son geste est un discours, son regard est un mot : Quel poète en dit plus que le cri d'un marmot?... Tendre femme! La foule et la heurte et la pousse. Et le pauvre petit tette son petit pouce ;
Car il n'a plus de lait, hélas! il a tout bu:
Oui, sans s'inquiéter de l'alguazil barbu
Qui poursuivait sa mère et peut-être allait prendre
Le bouquet que, pour vivre, elle cherchait à vendre
Sans que l'affreux sergent troublât son ciel d'azur.
L'enfant avait tari deux sources de lait pur ;
Et maintenant il pleure, à la voix des gendarmes
Qui chassent devant eux sa bonne mère en larmes.
Passants sur le pauvre éventaire.
Allons ! déposez quelques sous ; Et, pour enorgueillir la mère, Caressez l'enfant triste et doux !
Un sou pour le bouquet de roses.
Un mot d'espoir pour la maman.
Mère, enfant, fleurs, ces belles choses Sont tout un monde, croyez-m'en !